Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Dorise

Alexandre Hardy· imprimée en 1624· 5 actes· 1 338 vers· 11 personnages

Personnages

  • SALMACIS
  • LICANOR
  • DORISE
  • SYDERE
  • NOURRICE DE SIDERE
  • L'ERMITE DU DÉSERT
  • PAGE DE SALMACIS
  • SOPHRONIE MAGICIENNE
  • MELAMPE, Père de Salmacis
  • CLÉON
  • LE PÈRE DE SIDERE
AU LECTEUR

L'honneur et la vérité, m'obligent d'avertir le Lecteur par forme d'Apologie, que l'Oracle de ce grand Ronsard, dans une sienne élégie à Grévin, s'accomplit de nos jours, et que la poésie passe désormais chez quelque autre nation plus judicieuse, et moins ingrate que la nôtre : car l'apparence de retenir davantage les Muses chez nous, après les avoir dépouillées, et réduites à telle pauvreté, qu'à peine se peuvent elles servir de quelques paroles affectées, qui passent à la pluralité des voix, par le suffrage de l'ignorance, pour déplorer notre folie, et leur misère. L'excellence des poètes d'aujourd'hui, consiste en la profession que faisait Socrate, (mais plus à propos qu'eux) de ne rien savoir ; qu'ainsi ne soit, examinons la tyrannique reformation, que les principaux d'entre eux veulent faire, et que des Arbitres sans passion, jugent après, s'il est licite de détruire les principes d'une Science pour la réformer en perfection : Leur première censure condamne entièrement les fictions, ainsi que superflues, au lieu qu'une infinité de belles conceptions s'y rapportent, et se fortifient en leur appui : les épithètes, les patronymiques, la recherche des mots plus significatifs, et propres à l'expression d'une chose, tout cela ne leur sent que sa pédanterie : les rythmes pour lesquelles ils font tant de bruit, ce sont eux qui les observent le moins, aussi se veulent elles puiser dans une source plus profonde. Si bien que notre langue, pauvre d'elle-même, devient totalement gueuse en passant par leur friperie, et par l'alambic de ces timbres fêlés. J'approuve fort une grande douceur au vers, une liaison sans jour, un choix de rares conceptions, exprimées en bons termes, et sans force, telles qu'on les admire dans les chef d'oeuvres du sieur de Malherbe ; mais de vouloir restreindre une tragédie dans les bornes d'une ode, où d'une élégie ; cela ne se peut ni ne se doit, non plus que se rendre passionné partisan de Montaigne, pour mettre en usage ces mots de propreté, politesse, et autres, plutôt que suivre l'autorité d'Amiot qui dit, polissure, et propriété, de meilleure grâce. Nos champignons de rimeurs, trouvent étrange aussi, qu'en poèmes si laborieux et de longue étendue que les Dramatiques, je fasse dire aux personnages, exclus, perclus, expulsés, sans pouvoir au demeurant trouver une seule rime licencieuse, où forcée : mais lorsque ces vénérables censeurs auront pu mettre au jour cinq cents poèmes de ce genre, je crois qu'on y trouvera bien autrement à reprendre, non que la qualité ne soit ici préférable à la quantité, et que je fasse gloire du nombre qui me déplaît ; au contraire, et à ma volonté, que telle abondance défectueuse, se pût restreindre dans les bornes de la perfection. La force de leur calomnie m'a contraint de prendre ce bouclier plus que suffisant d'en rabattre les coups : quiconque au surplus s'imagine que la simple inclination dépourvue de science puisse faire un bon poète, il a le jugement de travers, et croirait à un besoin que le corps pût subsister sans âme, attendu que la poésie s'anime des plus rares secrets de toutes les sciences, comme les oeuvres d'Homère, et de Virgile en font foi, [d]esquelles plus on admire, plus on trouve à admirer, qui n'appartient qu'aux esprits solides, et capables d'asseoir un jugement définitif, sur la controverse de laquelle, il s'agît ici.

ARGUMENT

Rosset en ses amants volages met cette Histoire comme véritable, et avenue de notre temps, sous noms supposez : le sommaire est, que Salmacis jeune gentilhomme extrait d'illustre et riche famille, s'amourache de Dorise, Damoiselle aussi chaste qu'accomplie en beauté, mais inégale quant aux biens de fortune : le père de Salmacis averti du mariage que son fils brassait clandestinement, l'emmène aux champs, tant pour distraire sa fantaisie, qu'à dessein de lui proposer un parti plus avantageux en Sydere, Damoiselle riche et belle en perfection. Salmacis forcé du vouloir paternel, ratifie sa foi, et promet l'accomplissement du mariage à sa chère maîtresse au retour du volage, la recommande à Licanor sien cousin, qui la suborne à son absence, usant de l'entremise de Sydere qui ne respirait que l'alliance de Salmacis : leur fraude réussit, de sorte que Salmacis au retour condamné de sa crédule paravant qu'être ouï, comme désespéré se confine en la grotte d'un vieil hermite, où il en prend l'habit : Sydere avertie croit le conseil d'une vieille magicienne qui la guide jusques à l'Hermitage, où ôtant certain charme pendu à l'oreille de Salmacis, elle réconcilie et unit ce couple d'amants, qui consomme le mariage un peu après, ainsi que fait Licanor avec sa chère Dorise, ce qui ferme le sujet.

ACTE I

SCENE I. SALMACIS, LICANOR, DORISE.

SALMACIS

Si le sage doit craindre un revers de fortune Lors qu'à tous ses desseins elle rit opportune, Si le calme excessif imprime aux matelots Une triste frayeur de la rage des flots, Qui suit inséparable, entraînant pêle-mêle Les vents, les feux, la nuit, le tonnerre et la grêle, Bref, si quelque démon envieux suscité Contrepoise notre heur de plus d'adversité, Que dois-tu Salmacis, selon la conjecture Dans peu n'appréhender d'infortune future ? Qui seul sembles tarir la source du bonheur, Comblé de biens, d'amis, de richesses, d'honneur, Qu'un Monarque chérit, que l'âge favorise, Et de qui la valeur le crédit autorise, Et de qui la valeur sans pareille ici bas Ne laisse aucune preuve à donner aux combats, Qui des plus vieux guerriers obscurcit la mémoire. Or ne consiste là ta principale gloire, Là ta béatitude encor ne trouve point Son centre plus parfait, son véritable point, Le Phoenix Amoureux d'une beauté divine En est, certes en est la première origine, La base, le motif, le ferme fondement, L'Amour plus que le sort a mon commandement, D'une chaste Cypris, sous le nom de Dorise, D'une belle qui tient captive ma franchise, Qui ne m'aime pas moins que son coeur, que ses yeux Me doit rendre jaloux les hommes, et les Dieux : D'autant qu'on ne la peut admirer sans envie : La pâle défiance accompagne ma vie, Mille divers pensers en l'esprit repassez Intimident mes sens, et confus et glacez, Que tout autre méchef ( ô Célestes, ) m'arrive Pourvu qu'à ses faveurs Salmacis ne survive, Pourvu que mes travaux moissonnent quelque jour La palme des dons faits d'un mutuel amour, Pourquoi non ? Qui jamais osera téméraire Entreprendre le rapt de ce juste salaire ? Nul, que soudain ma dextre expiant le forfait, Du désastre prévu ne détourne l'effet, Ôte, ôte plus remis l'ombrageuse folie, Qu'engendrent les vapeurs, d'une mélancolie, L'impossible suspect, ha ! N'aperçois-je pas ? Oui, mon cher Licanor s'achemine au grand pas, Licanor de nos feux fidèle secrétaire, Peut être m'apportant quelque avis salutaire.

DORISE

Que ce myrte fuitif me coûte de cyprès.

Fuitif : Action de fuir quelqu'un ou quelque chose. [L]

SCÈNE II. Nourrice, Sidere.

ACTE II

SCÈNE I. Licanor, Sidere, Dorise.

LICANOR

Amant infortuné qui ne suis que de flamme, Mille orages à coup se lèvent dans mon âme Incertaine, confuse, et qu'un aveugle nuit À travers des écueils effroyables conduit, Mes projets insensés méritent qu'on me lie Coupable convaincu d'une pure folie : Prétendre sur l'amour de Salmacis absent ? Croire que Jupiter, d'ailleurs assez puissant, Inspirât à sa Dame une perfide envie, Devint ce beau pair animé d'une vie ? L'apparence répugne, et de tes prop[r]es yeux (Souvenir qui mon mal rengrège furieux, ) Tu as vu quel ciment leurs courages assemble, Vu qu'à peine Clotho les sépare d'ensemble, Ô grande iniquité des astres et d'amour ! Une chaste beauté, le Soleil de la Cour, Adore Salmacis qui la dédaigne acquise, Afin de me ravir ma palme moins exquise, Ce superbe Narcis[se], ains Cerbère envieux Arrête sous sa griffe, ou dévore des yeux, Dévore sans savoir ménager sa fortune, La récompense à deux suffisante et commune : Or sur ce précipice irrésolu pendant, La mort chaque minute infaillible attendant, Ma curiosité me porte superflue, L'heure et l'occasion plus opportune élève, À vouloir seule à seul, Sidere consulter : On voit outre l'espoir des choses résulter, Que les difficultés embrouillent davantage, Si l'une où l'autre au moins m'échoit en partage, Ha ! La voilà qui sort, dont l'oeil battu de pleurs Ne découvre que trop ses muettes douleurs.

Terme vieilli. Augmenter, en parlant du mal, des maladies. [L]

Clotho : Terme de mythologie. Celle des trois Parques qui file le fil de la vie des hommes. [L]

SIDERE

Tous sujets de devis ne plaisent pas ma soeur.

Devis : Menus propos, entretien familier. De joyeux devis. [L]

DORISE

Qu'importe sa vantise à qui ne le craint pas ?

Vantise : Vantardise, fait de se vanter, défaut de celui qui se vante. [CNRTL]

SIDERE

Elle importe à ta gloire un vergogneux trépas.

Vergogneux : Terme vieilli. Qui a de la vergogne ; honte. [L]

DORISE

Moi ?

DORISE

Beaucoup d'autres ne l'ont en ce prédicament.

Prédicament : Terme de logique. Attribut. Dans une proposition comme Dieu est saint, Dieu est le sujet, et saint le prédicament. [L]

ACTE III

SCÈNE I. Salmacis, Licanor.

SCÈNE II. Dorise, Licanor.

SCÈNE III. L'Hermite, Salmacis.

SALMACIS

Rien moins, hélas ! Le tan de l'amoureuse rage Me souffle tel dessein frénétique au courage.

Tan : Écorce pulvérisée du chêne, du sumac, du châtaignier, etc. qu'on emploie à tanner les peaux. [L]

SCÈNE IV. Sidere, Page, Nourrice, Sophronie.

SIDERE

Ton blasphème impieux rengrège ma douleur.

Rengéger : Terme vieilli. Augmenter, en parlant du mal, des maladies. [L]

ACTE IV

SCÈNE I. Salmacis, Sidere, Sophronie, L'Ermite.

SALMACIS

L'Homme éprouve toujours la Déité propice, Qui veut des voluptés gauchir le précipice, Pourvu que son désir s'efforce seulement, De la victoire il doit ne douter nullement, La tâche du labeur se parfait insensible, Tout cède, tout se rend à ses forces possible : Ma propre expérience heureuse me suffit, Du dommage souffert dérive le profit, Ce scorpion d'amour tué sur sa pointure Me délivre guéri d'une étrange torture, L'âme n'a plus de goût aux charnels appétits, Dans la ferveur du zèle à même heure engloutis, Qui ne durent non plus qu'en l'ardente fournaise Quelque goutte d'humeur aliment de sa braise : Bien fait à ta clémence incomparable dû, Père sans qui perdu j'étais plus que perdu, Refuge des chétifs, juste arbitre du monde, En qui plus la pitié que la justice abonde, Ici dessous le joug de ta crainte réduit, J'abhorre ces plaisirs qui trompeurs m'ont séduit, Je dépite le chant mortel de ces sirènes, Qui d'os humains épars blanchissent leurs arènes ; Ici les bons discours de ce pieux vieillard, Douce manne plutôt que le Ciel me départ, Paissent l'esprit content, ores sur la structure De ce grand ciel voûté par l'auteur de Nature : Tantôt sur la rondeur du plus lourd élément, Qui de son contrepoids subsiste seulement, Autrefois il dira la merveille des plantes, Ores ce qui se trouve es minier es relentes, Après la nuit venue attire son discours Sur les feux étoilés, leur assiette, leurs cours : Ô Trois et quatre fois heureuse solitude ! Ne me sépare plus de ta béatitude, Coule chez toi mon âge, et à l'oeuvre entrepris Prépare dans l'Olympe un victorieux prix, Mais toi plutôt Soleil d'éternelle lumière, Ne me laisse faillir d'haleine en la carrière, Poursuis de bien en mieux, ah ! Ce petit ruisseau M'invite le sommeil au murmure de l'eau, Un lit appareillé dessus ce gai fleurage, Que les saules épais encourtinent d'ombrage, Laissons passer ici la grand chaleur du jour, L'heure propre à cueillir le repos à son tour.

Relent : Mauvais goût que contracte une viande dans un lieu humide. Goût de relent. Odeur de relent. [L]

Fleurage : Terme de gravure. Cristallisations formées sur la planche de verre dans la gravure par l'acide fluorhydrique. [L]

Encourtiner : Garnir de courtines, de tapisseries, de rideaux. [L]

SCÈNE II. Licanor, Dorise.

SCÈNE III. Melampe, Salmacis, Sidere.

MELAMPE

Cher espoir où es-tu ? Mon fils, ma géniture, Que m'impute le Ciel d'horrible forfaiture, Comparable à ta perte ? Au sinistre accident Qui décharge sur moi son courroux évident ? L'âme ne me pâlit du remords d'un inceste, La fureur ne me tient d'Alemaeon, ou d'Oreste, Mon banquet Atréide au Soleil odieux, D'horreur n'a rebroussé son coche radieux, La vertu compassa les gestes de ma vie, Nue d'ambition, de rapine et d'envie, L'affligé m'éprouva secourable toujours, Un malheur toutefois vers la fin de mes jours, Une perte encourue, horrible, irréparable, Plus que jamais mortel m'a rendu misérable, L'aveugle désespoir d'une rage d'Amour, Mon unique ravit dans le pâle séjour, Hélas ! Il ne vit plus, ma vieillesse orpheline N'a même ce soulas (influence maline !) De lui rendre au tombeau les funèbres honneurs, Et d'épandre dessus mon âme avec mes pleurs, Ô passion maudite ! ô brutale manie, Qui l'humaine raison perd sous sa tyrannie ! Ta peste furieuse errant par l'Univers, Le superbe Ilion mit jadis à l'envers, Elle infecte le coeur, et se trouve passage, Se coule dans l'esprit hébété du plus sage, Force sa résistance ; ainsi le preux Thébain, Tant de monstres divers abattus sous sa main, Ne te peut atterrer ton embûche au contraire ; Mais quelques uns viendront importuns me distraire, Me priver du soulas que goûte un malheureux Lors qu'il soupire à part son destin funéreux, J'aperçois Salmacis, où l'ombre trépassée Veut adoucir mon deuil, de Charon repassée, Serait-ce toi support de ton vieil géniteur ? Toi mon fils que j'embrasse, ou un spectre menteur ?

Soulas : Terme vieilli. Soulagement, consolation, joie, plaisir. [L]

ACTE V

SCÈNE I. Dorise, Salmacis, Licanor.

SCÈNE II. Salmacis, Sidere.

SIDERE

Je me doute que c'est ma rivale fiance.

Fiance : État de l'âme qui se fie. Terme vieilli. [L]

1 338 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica