Comédie en vers
L'Amant qui ne Flatte Point
Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Hôtel de Bourgogne le 12 juillet 1668
Personnages
- ANSELME, père de Lucrèce
- LUCRÈCE, fille d'Anselme
- FLORENCE, servante de Lucrèce
- GÉRASTE, promis à Lucrèce en mariage
- ARISTE, amant de Lucrèce
- KERLONTE
- FLORAME, oncle de Lucrèce
- LISIDAN, père d'Ariste
- LICASTE, valet de Géraste
- PHILIPIN, valet d'Ariste
AU LECTEUR
Je n'aurais jamais fait représenter cette comédie, sans la sollicitation de mes camarades. Les raisons que je leur alléguais pour m'en dispenser, étaient que je ne la trouvais pas fort divertissante ; que d'ailleurs je n'y trouvais pas ces agréments qui d'ordinaire attirent l'approbation de ceux qui aiment les ouvrages de Théâtre. J'ajoutais encore qu'il y avait quelque acte où je ne voyais pas beaucoup de chaleur, et que l'action y languissait, par la nécessité d'instruire le spectateur de quelque circonstance. Bien qu'ils y reconnussent tous ces défauts, ils ne laissèrent pas de témoigner de l'empressement pour sa représentation, et de me la demander avec instance. J'avoue que je me laissai facilement persuader, et que je crus être obligé de répondre aux bontés qu'ils montraient avoir pour moi. Je l'avais condamnée, dès sa naissance, à demeurer dans mon cabinet, pour m'en divertir avec mes amis ; car, à dire le vrai, j'avais plutôt fait cette pièce pour me tâter sur ce genre de poésie, que pour la faire représenter. On trouvera ici plus de cent vers de satyre et de morale qui n'ont point été récités, à cause qu'ils y sont un peu hors d'oeuvre, mais que j'ai jugé assez beaux pour ne pas déplaire à la lecture : il y en a pour le moins soixante dans la scène des beaux-frères, au quatrième acte, et les autres sont dispersés en divers endroits. J'aurais pu les faire paraître sur le Théâtre aussi bien que dans l'impression ; mais je n'ai pas voulu m'y hasarder, quoiqu'Horace nous dise :
Interdùm speciosa locis, morataque rectè Fabula, nullius veneris, sine pondere et arte, Valdius oble etat populum, meliùsque moratur, Quàm versus inopes rerum, augæque canorae.Quelques-uns ont voulu dire que le principal personnage ne soutient point son caractère dans toute la pièce, comme il fait au premier et au second acte. À cela je réponds seulement qu'ils ne l'ont pas bien examiné, et que partout il a le même génie. Il est vrai que les affaires de la scène s'y trouvant différentes, et que les occurrences n'y étant pas si favorables ; Cette manière de ne point flatter n'y règne pas si puissamment que dans les deux premiers ; mais il ne se dément point pour cela ; au contraire, on y voit toujours paraître son humeur brusque et franche ; et quoiqu'il agisse suivant les occasions qui se présentent, c'est toujours dans le même esprit, c'est-à-dire, en amant libre, et qui ne flatte point.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Florence, Philipin.
Philipin frappe à la porte d'Anselme.
FLORENCE, ouvrant la porte
Est-ce toi, Philipin ? Hé ! Qui t'amène ici ?FLORENCE
À qui s'adresse-t-il ?PHILIPIN
On l'envoie à Lucrèce.FLORENCE
D'où vient-il ?PHILIPIN
De mon Maître.FLORENCE
Et c'est ?PHILIPIN
Pour ta maîtresse.PHILIPIN
Je ferais donc comme Monsieur_Gaulard, Qui lui-même porta sa lettre au sieur Alphonse, Puis fut à son logis attendre la réponse. À ton compte, il faudrait que j'en usasse ainsi. Mais fais-moi donc parler...FLORENCE
Elle n'est pas ici.PHILIPIN
Tout de bon ?FLORENCE
Tout de bon.FLORENCE
Est-ce là comme on aime ?PHILIPIN
Va, je t'aime toujours. Adieu.PHILIPIN
C'est que je suis chagrin. Depuis un temps, mon Maître est si peu supportable, Qu'enfin dans tout Paris il n'a point son semblable : Il me fait enrager, et la nuit, et le jour. Ma foi, j'ai grand dessein de lui jouer d'un tour.FLORENCE
Et quel tour ?PHILIPIN
Le quitter.FLORENCE
Le quitter !PHILIPIN
Hé ! Qu'importe ? On quitte sans regret un Maître de la forte ; Un bourru, qui toujours veut assommer les gens ; Qui murmure, grimace, et parle entre ses dents ; Qui prône qu'à son mal il n'est point de remède ; Qui fait croire, à l'ouïr, qu'un diable le possède ; Qui m'ordonne, en jurant, cent choses à la fois ; Qui veut et ne veut point ; qui se ronge les doigts ; Qui toujours trouve en moi quelque chose à redire ; Qui peut, dans sa fureur, m'écharper ou m'occire, Ou bien par un transport, quand je n'y songe pas, Me casser, sans raison, les jambes et les bras. L'autre jour, le voyant dedans sa frénésie, J'osai lui demander si c'était jalousie : Mais il me répondit d'un si grand coup de pied. Que je croyais, parbleu ! qu'il m'eût estropié. Belle façon d'agir ! Patience, j'espère Que dans peu nous verrons son bonhomme de père ; Du gain de son procès il revient tout joyeux ; Nous verrons s'il fera toujours si furieux.FLORENCE
Non pas tout-à-fait ; mais...PHILIPIN
Tu me refuses ?FLORENCE
Non.PHILIPIN
Parle donc, je t'entends.FLORENCE
Apprends qu'un nommé Sbroct, riche Bourgeois de Nantes, Qui possède du moins sept mille écus de rentes, Fut de tout temps d'Anselme un des meilleurs amis : Si bien que, se voyant et sans fille et sans fils, Il a, depuis un mois, fait écrire une lettre, Qu'entre les mains d'Anselme on a pris soin de mettre. Après un long discours sur leur vieille amitié, Qui contient de la lettre à-peu-près la moitié, Pour un de ses neveux il demande Lucrèce, Souhaite avec ardeur cet hymen, et le presse ; Et, pour les voir unis d'un conjugal lien, Il donne à ce neveu les deux tiers de son bien. Anselme, satisfait d'un si grand avantage, Sans trop nous consulter, conclut ce mariage.FLORENCE
En doutes-tu ?PHILIPIN
Je ne m'étonne plus pourquoi je suis battu. Mais, dis-moi, ce neveu charme-t-il ta Maîtresse ?FLORENCE
On ne sait quel il est ; mais quelques-uns m'ont dit Que sa façon d'agir est assez singulière ; Que bien souvent aux gens il vient rompre en visière ; Qu'il leur dit brusquement tous les défauts qu'ils ont, Sans trop s'inquiéter de ce qu'ils en diront ; Et, si quelque sujet à ses yeux se présente, Qu'il daube également et parent et parente. Il fuit le premier feu de son fantasque esprit ; Selon l'occasion, il blâme, il applaudit : D'une brusque façon, qui n'a point de féconde, Il dit franc la pensée en présence du monde : Il passe bien souvent sur la formalité, Et ne s'arrête guère à la civilité ; En habit, comme en tout, ne fuit que sa méthode.SCÈNE II. Anselme, Géraste.
GÉRASTE
Votre logis est loin.ANSELME
Le chemin, quoique long, ne m'a point fait de peine ; Quant à moi, chaque jour j'en fais six fois autant. Mais venez.GÉRASTE
Hé ! du moins attendez un instant : Je suis tout essoufflé ; vous courez comme un diable. Ah ! qu'un vieillard coureur me semble insupportable ! Vous marchez dans la rue ainsi que fait un fou, Ou du moins comme on doit s'enfuir du loup-garou. Si je vous suis jamais, je veux bien qu'on m'assomme ; Vous allez comme un cerf, et non pas comme un homme.GÉRASTE
Ah ! trêve de vigueur, quand on n'a plus de dents : Un tel discours sied mal aux gens de votre forte. Si vous m'y retenez, que Belzébuth m'emporte, Ou j'aurai le cheval de défunt Pacolet ; Car, pour vous suivre à pied, je fuis votre valet ; Je ne me pique point d'une telle vitesse.Pacolet : Nom propre qui figure dans les anciens livres de féerie. C'est le cheval de Pacolet, c'est un homme qui va très vite. Fig. Courrier de la poste. [L]
GÉRASTE
Vous avez l'humeur de ces plaisants vieillards Qui, pour cacher leurs ans, font les escarbillards, Et qui, pour déguiser une vieillesse extrême, Ont recours chaque jour à quelque stratagème.ANSELME
Les vieillards comme nous, à parler franchement, Valent peut-être encor les jeunes d'à présent.ANSELME
Ne raillons point, Monsieur, et laissons-là mon âge ; Je suis ce que je suis, et je me porte bien.GÉRASTE
Parbleu, si la plupart des vieillards ne sont fous ! L'un, qui pour jeune encor veut passer dans le monde, Couvre ses cheveux gris d'une perruque blonde, Se fait raser de près et remettre des dents, Fuit toujours ses pareils, et fuit les jeunes gens, Et, prenant un grand soin d'imiter leur grimace, Feint d'être tout de feu, quand il est tout de glace, Boit, saute, danse, rit, fait l'Amant goguenard ; Et cela, pour montrer qu'il n'a rien du vieillard, L'autre, qui, sans raison, veut passer pour agile, Dit qu'il fait chaque jour tout le tour de la ville ; Qu'à soixante-cinq ans ils se trouve encor vert, Et c'est pour mettre enfin la dizaine à couvert, Celui qui ne veut plus se piquer de jeunesse, Nous assure qu'il touche à l'extrême vieillesse : Il ajoute à ses jours au moins douze on quinze ans, A vu ce qui jamais n'arriva de son temps ; Et faisant des récits qu'il tient de feu son père, Croit par de tels discours que chacun le révère. Pourquoi, sans aucun fruit, cacher la vérité ? Pour moi, j'agis toujours avec sincérité ; Et si j'avais cent ans, je le dirais de même. Car enfin n'est-ce pas une folie extrême, D'affecter à toute heure un soin mystérieux, Ou pour paraître jeune, ou pour paraître vieux ? Sans doute vous direz, mon prétendu beau-père, Que ma façon d'agir n'est pas fort ordinaire ; Que, sans considérer, je parle librement : Pour moi, je dis toujours les choses franchement, Et suis persuadé qu'une telle franchise Peut tirer quelquefois les gens de leur sottise ; Car, comme enfin j'abhorre un esprit médisant, Aussi je n'aime point celui d'un complaisant. Toujours avec douceur, sans médisance aucune, Je dis mon sentiment à chacun et chacune : C'est ainsi que j'agis ; s'en choque qui voudra, Et malheur sur le chef de qui s'en choquera !GÉRASTE
Ma foi, c'est pure extravagance, De croire, quand les gens nous cèlent nos défauts, Que nous en ayons moins, que nous soyons moins sots. Si l'on en trouve en moi, loin qu'on me désoblige, Quand on m'en avertit, d'abord je m'en corrige ; Et sans vouloir du mal à qui m'en fait leçon, Je reçois ses avis de la bonne façon. Voilà comme chacun, à mon sens, devrait faire : Nous nous corrigerions comme de frère à frère ; Et possible, après tout, qu'un pareil entretien Pourrait contribuer à nous porter au bien.ANSELME
Oui, j'approuverais fort cette belle maxime, Si tous pour la vertu nous avions même estime : Mais, chacun déférant à ses opinions, On prête peu l'oreille à des corrections. À parler franchement, nous souffrons avec peine Qu'on cite nos défauts, et que l'on nous reprenne : Si quelqu'un prend plaisir de les peindre avec soin, Nous ne manquons jamais de riposte au besoin ; L'ardeur de nous venger aussitôt nous éveille : D'un esprit plein d'aigreur on lui rend la pareille, Nous censurons en lui toutes ses actions ; Nous cherchons avec soin ses imperfections ; Nous chargeons ses défauts, et, sans trop de scrupule, Nous le faisons passer pour un vrai ridicule ; Et dans ce contretemps, le plus souvent je voi Blâmer en son prochain ce qu'on approuve en foi.GÉRASTE
Tant pis ; car c'est montrer une folie extrême, De blâmer en autrui ce qu'on souffre en soi-même : Ce trait ne peut sortir que d'un esprit mal fait.ANSELME
Mais des corrections c'est l'ordinaire effet. Sur ce chapitre-là, l'homme le plus tranquille À peine bien souvent à retenir sa bile : Quoiqu'il semble approuver les choses qu'on lui dit, Il en ressent dans l'âme un chagrinant dépit ; Il feint d'être obligé de telles remontrances, Et couvre ce dépit de vaines apparences : Mais il n'est rien si vrai, que, dès ce même instant ; Il cherche les moyens de nous en faire autant. S'accommoder à tout, est un trait de prudence ; Ne censurer aucun, est de la bienséance. Pour dire sa pensée un peu trop librement, Quelquefois on s'attire un fâcheux compliment : Souvent, sans y songer, on se fait une affaire, Et l'on peut d'un brutal ressentir la colère.GÉRASTE
J'en demeure d'accord. Mais vous pensez, je crois, Que j'aille corriger tous les fous que je vois. C'est pour certaines gens qu'un tel penchant m'entraîne ; Que les autres soient sots, je n'en suis pas en peine. Quand un fat à mes yeux vient prôner sa vertu, Et que sur ce chapitre il n'est point combattu, Que ses meilleurs amis, bien loin de le reprendre, Témoignent recevoir du plaisir à l'entendre ; Alors d'eux et de lui je ris de tout mon coeur, Et me raille du fat et de l'adulateur. Mais à tous mes amis je dis ce que je pense ; Je n'ai pour leur folie aucune complaisance ; Je ne puis auprès d'eux faire le Patelin, Et mes intentions ont une bonne fin. S'ils s'en fâchent, tant pis ; je n'en suis point blâmable ! Envers moi leur colère est toujours condamnable : Lorsque j'agis ainsi, ce n'est que pour leur bien ; Et qui fait ce qu'il doit, ne se reproche rien. Mais quittons ce discours ; peut-être il vous chagrine ; Et voyons, s'il vous plaît, celle qu'on me destine.Patelin : Fig. Celui qui tâche, par des flatteries et de belles paroles, de tromper, ou, simplement, d'en venir à ses fins. [L]
SCÈNE III. Lucrèce, Florence, Anselme, Géraste.
ANSELME, allant au-devant de Lucrèce
Ma fille, saluez Géraste, votre époux ; C'est en lui que je mets l'espoir de ma famille.À Géraste.
Monsieur, vous la voyez.ANSELME
Oui, c'est elle, Monsieur.GÉRASTE
On ne dirait jamais que vous fussiez son père ; Car, à n'en point mentir, je vois peu que ses traits Approchent de votre air, ni de loin, ni de près.GÉRASTE
On doit parler ainsi, de peur de se confondre, Et croire que sa femme a toujours bien vécu. On peut, en cherchant trop, se trouver convaincu ; Et souvent, quand on veut pénétrer ce mystère, On se voit des enfants dont on n'est pas le père. Mais ce que je dis là, ne fait rien contre vous ; La thèse est générale, et nous regarde tous.ANSELME
Je ne m'en fâche point.GÉRASTE
C'est bien prendre les choses. Que son teint a d'éclat ! Ce n'est que lys et roses, N'est-elle point fardée ?GÉRASTE
Je fuis comme la mort Ces femmes qui, voulant avoir un teint d'albâtre, Masquent le naturel d'un visage de plâtre. Ah, le méchant ragoût ! Aimez-vous cela ?ANSELME
Non.GÉRASTE, à Lucrèce
Madame, Puisque dans peu l'hymen vous doit rendre ma femme ; Je veux donc entre nous bannir le sérieux. Je ne devrais ici parler que de vos yeux, De soupirs et d'ardeur, d'amour et de tendresse ; Mais de ces sots amants c'est la commune adresse. Comme j'agis beaucoup, je parle aussi fort peu, Et fais d'autres moyens de vous prouver mon feu.FLORENCE
Ce début me plaît fort.LUCRÈCE
Il est incomparable.ANSELME
Il est assez nouveau.LUCRÈCE
Je le trouve admirable. Monsieur a l'humeur franche, il est sans compliment, Et, sans rien déguiser, il dit son sentiment.GÉRASTE
Mon humeur, je l'avoue, est très particulière. Je ne fais point flatter, et suis homme sincère. Trahir ses sentiments, est une lâcheté ; Je ne puis rien souffrir contre la vérité. À ceux dont je fais cas, je leur dis ma pensée. La complaisance vient d'une âme intéressée, D'un flatteur qui toujours adoucit nos défauts, Qui trouve sur le champ un remède à nos maux, Et qui, de mots fardés vous dorant la pilule, Fait croire qu'il dit vrai, quand il nous dissimule, Je hais plus que la mort cette forte de gens :À Lucrèce.
Et vous ?LUCRÈCE
Moi ? Je les fuis.GÉRASTE
C'est agir de bon sens. Ne vous étonnez pas de me voir de la sorte : Je ne fuis point un fou qui de rubans s'escorte, Qui charge de galants la manche du pourpoint : Pour moi, j'aime un habit qui ne me gêne points.GÉRASTE
Vous avez de l'esprit, et vous êtes commode. Dites-moi, s'il vous plaît, quel âge avez-vous bien ? Dites.GÉRASTE, à Anselme
La fille, à mon avis, n'est pas fort printanière : N'importe, elle me plaît, j'y vois de la santé.À Lucrèce.
Aurez-vous des enfants en grande quantité ? Parlez.ANSELME, à Géraste
Sur ce sujet, quelle réponse faire ?GÉRASTE, à Anselme
Elle peut se régler sur sa défunte mère.GÉRASTE
Morbleu ! je n'aime point un tel présent des Cieux. La quantité d'enfants met l'esprit à la gêne. C'est un rare trésor, qu'une femme bréhaigne ; Et quand, par un bonheur, on la rencontre ainsi, Que celui qui l'épouse, est exempt de souci ! Mais alors qu'on a pris femme un peu trop féconde, On doit, comme un reclus, se retirer du monde, Vivre en homme réglé, retrancher ses plaisirs. Ménager sa dépense, et borner ses désirs ; Et c'est ce que je crains beaucoup plus que la peste.Bréhaigne : Une bréhaigne, se dit parfois populairement en parlant d'une femme stérile. [L]
ANSELME
Mais d'un nombre si grand elle seule me reste. Pourquoi se chagriner et se mettre en courroux ? Le Ciel pourra répandre un tel bonheur sur vous.GÉRASTE
S'il faut s'en rapporter à Madame Nature, Je puis bien me flatter d'une telle aventure ; Car tous vos enfants morts n'étaient pas des plus sains, Et l'on tient fort souvent de Messieurs ses germains.GÉRASTE
Oui ; mais je ne sais quoi lui brouille la cervelle : Je vois qu'elle est chagrine, et rêve incessamment ; J'ai lieu de présumer que c'est pour quelque Amant.ANSELME
Monsieur, sur ce sujet n'ayez aucun caprice ; Car ma fille, en amour, est tout-à-fait novice : Elle n'aima jamais.GÉRASTE
Hé bien donc ! dès demain, Il faut que, sans façon, nous nous donnions la main : Je suis impatient de la voir mon épouse. Mais, à vous dire vrai, j'ai l'âme un peu jalouse. Lucrèce, au moins fâches que je hais l'entretien De Messieurs les blondins, ces grands diseurs de rien ; Ces muguets à perruque, aiguillons de coquettes, Conteurs de sots discours que l'on nomme fleurettes. En un mot, je prétends être maître du coeur, Et même aussi du corps unique possesseur.GÉRASTE
Je le crois ; mais, surtout, je hais le cocuage. L'entretien de ces gens est toujours dangereux, Et souvent la vertu se corrompt avec eux : Telle qui de tout temps fit gloire d'être prude. En perd, à les ouïr, aisément l'habitude : Le plaisir qu'elle prend d'entendre une douceur, Est un charme secret qui lui gagne le coeur ; Et si des soupirants elle écoute la plainte, À l'honneur du mari est sans doute une atteinte : Bien qu'en un tel projet elle n'ait point de part, Sa réputation court toujours grand hasard ; Puis on dit de l'époux, par un commun proverbe, Que, s'il n'est pas cocu, du moins il l'est en herbe. Je ne veux point chez moi voir aucun soupirant. Et de son procédé je veux être garant. Ces Messieurs du bel air, ces blondines figures Font naître chez les gens d'étranges aventures : Je craindrais d'avoir lieu de douter de sa foi, Et que tous mes enfants ne sussent pas à moi.GÉRASTE
Ils n'obligent que trop les maris à se plaindre. Ce sont filous d'honneur, des fourbes, en un mot, Qui ne songent jamais qu'à faire un homme sot, Qu'à surprendre la blonde et corrompre la brune, Et se vanter après de leur bonne fortune ; Conter tout le détail des secrets rendez-vous. Et de la Belle enfin montrer les billets doux. Sont-ils las de la Dame : ils en disent la peste ; De tout ce qu'elle cache ils font un manifeste : Voilà le procédé de ces godelureaux. Non, non, point de commerce avec ces jouvenceaux ; Ils causent du désordre en toutes les familles, Et font ton à l'honneur des plus honnêtes filles.LUCRÈCE
Je crains peu ces Messieurs.GÉRASTE, à Florence
Hé quoi ! vous riez donc ?GÉRASTE, à Anselme
Est-ce votre servante ?ANSELME
Oui.GÉRASTE
Si je ne me trompe, elle a le minois fin, Et porte la façon d'un esprit fort malin.À Florence.
Donc sur ces beaux Messieurs vous blâmez mon scrupule. Et, selon votre avis, je fuis un ridicule ? Là, dites en riant ce que vous en pensez.FLORENCE
Si je ris...GÉRASTE
Hé bien ?FLORENCE
C'est...GÉRASTE
Quoi ?ANSELME, à Géraste
Vous l'embarrassez.GÉRASTE
Elle a bien l'encolure, en faisant la rieuse, De conduire à sa fin une intrigue amoureuse ; Et la mine, surtout, de glisser le poulet, Et de faire un bon tour avec quelque valet.ANSELME
Monsieur, je la connais par dix ans de service, Et puis vous assurer qu'elle est sans artifice.GÉRASTE
Quoi donc ! Sans hésiter, vous prenez son parti, Tout prêt à me donner, pour elle, un démenti ! Si j'en sais bien juger, entre nous deux, je gage Que vous la mitonnez depuis, votre veuvage.ANSELME, en souriant
Ah ! Point.ANSELME
Ne croyez pas que...ANSELME
Je le veux.ANSELME
Voyons ce qu'il m'écrit.GÉRASTE
Faites donc promptement.SCÈNE IV.
ANSELME, seul, lit la lettre
« Anselme, mon très cher ami,
« Je vous envoie Géraste mon neveu, pour épouser Lucrèce votre fille. Vous savez assez pour ce sujet les avantages que je lui fais, sans qu'il soit besoin de vous les réitérer. Mais, comme vous ne le connaissez point, je vous en dirai deux mots en passant. Il a de l'esprit, de la franchise, et dit trop librement sa pensée. Il est un peu bizarre, mais il a un bon fond d'âme. Voilà, en peu de paroles, son véritable portrait. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai de cette alliance. Il y a deux raisons qui m'y obligent : la première, notre ancienne amitié ; la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content. Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille, car je l'appelle déjà ainsi : je vous prie de l'assurer de mes civilités, et de croire que je suis tout à vous. Sbroct.
« L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».
Cet ami peut-il mieux témoigner sa tendresse ? J'en vais, sans différer, faire part à Lucrèce. Il nous dit cependant l'humeur de son neveu, Et je lui fais bon gré d'un si loyal aveu. Mais entrons au logis, sans tarder davantage, Et, surtout, achevons dans peu ce mariage ; J'y trouve pour Lucrèce un bonheur assuré, Cinq mille écus par an seront sort à son gré. Si dans ce gendre on voit quelque défaut bizarre, Un revenu si bon aisément le répare. Le bien fait excuser quantité de défauts, Et nous fait distinguer toujours d'avec les sots, La vertu d'à présent consiste en la richesse. Mais allons faire voir cette lettre à Lucrèce.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Ariste, Philipin.
La scène est dans la chambre d'Ariste.
ARISTE, sortant d'une profonde rêverie
Tu rêves, Philipin, et tu ne me dis mot.PHILIPIN
De vous parler, Monsieur, je ne suis pas si sot ; Je sais comme il m'en cuit : cent coups sur mes épaules, De pincettes, de pieds, et de poings, et de gaules, M'avertissent assez que je ne parle pas. Il ne vous restait plus qu'à me casser les bras, Et puis, après cela m'envoyer en galère. Vous verrez ce que c'est que d'être si colère.ARISTE
Pardonne, Philipin, aux transports d'un amant Qui, depuis quelques jours, souffre un cruel tourment. Si tu savais mon mal...PHILIPIN
Hé ! je le sais de reste ; Dans l'âme, comme vous, j'en murmure, j'en peste ; Mais mon sort, pour cela, n'en devient pas plus doux. Si vous perdez, Monsieur, je perds autant que vous ; Et c'est là ce qui fait toute ma rêverie.ARISTE
Tu railles, Philipin ?PHILIPIN
Sa Suivante, qui m'a...ARISTE
Sa Suivante ?PHILIPIN
Oui ; Florence M'a conté le sujet de votre extravagance ; Que Lucrèce à l'hymen songe à se disposer, Et qu'un certain Nantais venait pour l'épouser. Mais, comme sur ce point j'écoutais la Suivante, J'ai vu paraître Anselme et ce Monsieur de Nantes.PHILIPIN
Hé ! ne vous dis-je pas, Monsieur, que je l'ai vu ; Que le beau-père était avec ce futur gendre ?ARISTE
Anselme ?PHILIPIN
Oui.ARISTE
Quel malheur !ARISTE
Où vas-tu ?PHILIPIN
Moi ! Je ne bouge pas.PHILIPIN
Non, Monsieur.PHILIPIN
Je crains qu'à m'assommer ce malheur ne vous porte ; Car, pour bien moins, cent fois j'ai ressenti vos coups.ARISTE
Vas, mon cher Philipin, ne crains plus mon courroux ; Et pense bien plutôt à quelque prompt remède, Pour tâcher à guérir le mal qui me possède.ARISTE
Sait-on bien ce qu'on fait, quand on perd ce qu'on aime ? Ah ! l'on n'est guère à soi dans un tel désespoir. Et la raison alors a bien peu de pouvoir.PHILIPIN
Mais, pourtant, aujourd'hui je vous trouvais moins triste ; Et je croyais en vous revoir un autre Ariste.ARISTE
Le retour de mon père et le gain d'un procès Semblaient flatter mes voeux de quelque heureux succès ; Cependant, tu le vois, je perds toute espérance, Géraste est arrivé.PHILIPIN
Monsieur, voici Florence.SCÈNE II. Florence, Ariste, Philipin.
FLORENCE
Oui.ARISTE
Que Lucrèce aussi...ARISTE, lit
« Vous me mandez que votre père doit arriver dans peu ; et moi, je vous avertis que Géraste est arrivé, qu'il presse fort notre mariage, et veut, dit-il, qu'il se fasse demain : c'est à vous à chercher quelque obstacle pour le reculer : en voici un, que Florence et moi avons imaginé, et dont vous pourrez aisément vous servir. Vous savez que mon père n'a nulle connaissance de votre amour, et qu'il ne vous a jamais vu ; ainsi je vous conseille de venir au logis, sous le nom de Géraste, et de soutenir que c'est un imposteur qui prend votre nom pour nous abuser : comme mon père ne l'a vu de sa vie qu'aujourd'hui, il me semble qu'il vous sera facile de réussir ; et, par là, vous aurez aisément les huit jours que vous me demandez encore. Je vous envoie la lettre que Géraste a apportée à mon père, avec trois autres de Sbroct, afin que, si vous vous résolvez de passer pour lui, vous preniez plus sûrement vos mesures, et que vous ayez quelque connaissance de la famille. Lucrèce. »
ARISTE
Je n'eusse jamais pu. Vas, dis-lui, de ma part, Que je ferai chez vous dans une heure au plus tard ; Que, quand Anselme aussi devrait me reconnaître, Sous le nom de Géraste il me verra paraître ; Que j'espère par là il bien l'embarrasser, Qu'à presser son hymen il n'osera penser. Montre-moi cette lettre ; elle pourra m'instruire. Il faut bien concerter tout ce que ]e dois dire.FLORENCE
Je dois la reporter ; copiez-la.FLORENCE
Rien ne presse si fort.ARISTE
Les autres...FLORENCE
Gardez-les.ARISTE, à Philipin, après avoir lu bas la lettre de Sbroct à Anselme
La fin de cette lettre, Dans ce que j'entreprends, semble tout me promettre.Il lit.
« Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille. « L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».
Qu'en dis-tu, Philipin ?PHILIPIN
Que vous avez raison.ARISTE
Par ce moyen, Géraste est pris comme un oison ; Car Sbroct n'écrivant point, ainsi son caractère N'aidera pas Anselme à percer le mystère.FLORENCE
Tu t'alarmes en vain : Depuis qu'il est goutteux, ses lettres, je vous jure, Se trouvent rarement de la même écriture.ARISTE, s'en allant dans son cabinet
La chose en ira mieux.SCÈNE III. Florence, Philipin.
PHILIPIN
Et sera plus faisable. Pour contrefaire un seing, il est adroit en diable : Cent fois, pour son plaisir, il a fait de tels tours ; Et, par-là, bien souvent a servi ses amours. Mais raisonnons ensemble. Or çà, dis-moi, Florence, De pouvoir réussir vois-tu quelque apparence ? Crois-tu qu'Anselme ainsi donne dans le panneau ? Qu'il se laisse attraper comme un jeune étourneau ?FLORENCE
Ah ! Tu raisonnes trop.PHILIPIN
L'homme sage en amour ne va point le galop ; Car il doit en tout temps prévoir la fin des choses, Y raisonner à fond, en connaître les causes, Consulter son esprit sur ce qu'il entreprend, Avoir en ce qu'il fait la raison pour garant, Se défier de tout, craindre que la Fortune Ne nous fasse beau jeu y pour nous en donner d'une.PHILIPIN
À raisonner pourtant je suis peu préparé ; Mais lorsqu'en raisonnant un esprit raisonnable...FLORENCE, en riant
Ta raison est fort bonne.FLORENCE
Il arrive souvent ce qu'on ne pense pas. Quand on aime, l'on doit braver tous les obstacles, Et croire que l'Amour est prodigue en miracles.FLORENCE
Tu n'as rien à craindre.PHILIPIN
Hé morbleu ! Me fait-on ? Si ce Monsieur Géraste a l'humeur un peu fière, Et nous frotte d'abord d'une brusque manière ; Plaît-il ?FLORENCE
Hé quoi ! Toujours dans le raisonnement ! En cette, occasion, est-ce agir en Amant ? Je vois trop qu'à présent Philipin m'abandonne ; Loin de me cajoler, je l'entends qui raisonne. Patience, à mon tour, je saurai raisonner : Nous verrons...FLORENCE
De rien.FLORENCE
Non...PHILIPIN, la voulant caresser
Tu me fais tort ; car...PHILIPIN
C'est que je veux surtout éviter l'embarras, Et rendre, par mes soins, la chose plus croyable ; Car je t'aime toujours, ou je me donne au diable.FLORENCE
Sans mentir ?PHILIPIN
Sans mentir.FLORENCE
Le dis-tu de bon coeur ?PHILIPIN
En veux-tu quelque preuve ?FLORENCE
Oui.PHILIPIN
Te fais-je peur ?FLORENCE
Que veux-tu ?PHILIPIN
Te baiser.FLORENCE
La preuve est un peu forte.PHILIPIN
Dans toute cette intrigue, hé ! que ferai- je, moi ? Car j'y dois, ce me semble, avoir un personnage.FLORENCE
Le valet de Géraste.PHILIPIN
Est-ce là mon partage ?FLORENCE
Oui.PHILIPIN
Mais en a-t-il un ?FLORENCE
Oui, vraiment.PHILIPIN
L'as-tu vu ?FLORENCE
Non.PHILIPIN
Tu mens.FLORENCE
Point du tout.PHILIPIN
Comment donc le fais-tu ?PHILIPIN
En parlant, il l'a dit ? Ah ! tu m'en fais finesse ! Déjà je ne fais quoi me brouille le cerveau, Et je pourrais frotter ce Monsieur l'hobereau.Hobereau : Oiseau de leurre pour prendre de petits oideaux. Se dit figurément et ironiquement dans le discours satirique et burlesque, des petits nobles de campagne qui n'ont point de bien, et qui vont manger les autres ; on le dit aussi de ceux qui sont apprentifs et novices dans le monde. [F]
FLORENCE, le caressant
Que rien, cher Philipin, ne trouble ta cervelle ; Crois que, jusqu'au tombeau, je te serai fidèle, Que d'être ta moitié je fais tous mes souhaits.PHILIPIN
Dois- je bien me fier à ce que tu me promets ? Quand ton sexe avec soin nous baise, nous caresse, C'est pour mieux préparer quelque tour de souplesse, Et prévenir alors, par de fausses douceurs, Le soupçon qui pourrait s'emparer de nos coeurs. Vois-tu bien ? Entre nous, je fais beaucoup de femmes Qui, sur certains sujets, font de méchantes lames : Elles donnent toujours le dehors au mari ; Et le dedans, bon soir, c'est pour le favori. Celle qui veut tromper, a toujours sa défaite.SCÈNE IV. Ariste, Florence, Philipin.
ARISTE, revenant
Florence ?FLORENCE
Monsieur.PHILIPIN, regardant aussi la lettre
Le Maître qui cet art fut si bien vous apprendre, Vous apprit le secret...ARISTE
Quel ?PHILIPIN
De vous faire pendre.FLORENCE
N'oubliez rien d'ailleurs.ARISTE
Va, j'y saurai pourvoir. Prépare ta Maîtresse à nous bien recevoir. Il faut, pour être mieux ce Monsieur de Bretagne, Me vêtir, ce me semble, en habit de campagne.FLORENCE
C'est fort bien aviser.SCÈNE V. Géraste, Anselme.
Anselme reconduisant Géraste, et lui fait des civilités.
GÉRASTE
Demeurez.ANSELME
Je sais trop...GÉRASTE
Hé ! Sans cérémonie. Morbleu ! Que la contrainte entre nous soit bannie ; Laissons les compliments.ANSELME
Mais la civilité...GÉRASTE
Mais aussi là-dessus vous devez être sage, Quitter tous ces discours : « Je ne vous quitte point ; « Je fais trop mon devoir, pour manquer à ce point ; « J'aurais perdu le sens, avant que j'y renonce ». À ces beaux compliments on veut faire réponse ; Puis de ces grands propos se forme un entretien Qui fatigue les gens, et qui ne sert à rien.ANSELME
J'approuve vos raisons ; mais, au siècle où nous sommes ; On doit faire, je crois, comme les autres hommes. Pour être trop sincère, on est souvent blâmé ; Et celui qui reprend ; n'est pas le plus aimé.GÉRASTE
Je vous ai déjà dit que les censures nôtres Sont pour tous mes amis, et non pas pour les autres ; Que je me ris de ceux qui s'estiment au point, Que les plus beaux esprits ne les égalent point ; Que, loin de leur ôter cette folle croyance, Je les laisse croupir dans leur impertinence ; Que je me divertis de tous ces beaux Messieurs, Et qu'enfin je me mets du côté des railleurs. Mais souffrir ses amis dans leur extravagance, C'est les rendre achevés, par trop de complaisance ; Et, pour les applaudir toujours dans leurs défauts, Ils deviennent souvent ridicules et sots. Les louer faussement jusqu'en la moindre chose, Des sottises qu'ils font n'est-ce pas être cause ? Et n'est-ce pas en nous peu de sincérité, Que d'agir, en louant, contre la vérité ?GÉRASTE
De leurs inimitiés je ne fuis guère en peine, Quand on fait ce qu'on doit en véritable ami, L'on ne reprend jamais leurs défauts à demi : Je les vois se fâcher, sans que je m'en soucie. Après, il vient un temps où l'on me justifie ; Et, loin d'avoir pour moi l'esprit envenimé, On se blâmé, à la fin, de m'avoir trop blâmé. Mais laissons tout cela, parlons de nos affaires. Songez à donner ordre aux choses nécessaires, Et je prendrai le soin d'y travailler aussi.SCÈNE VI. Licaste, Anselme, Géraste.
LICASTE, à Géraste
Je vous cherche, Monsieur ?GÉRASTE
Pourquoi. Dis donc ?LICASTE
Ma foi, je suis tout en sueur. Un homme un peu fantasque, et de taille assez grande, Dans notre hôtellerie avec soin vous demande.GÉRASTE
Que dis-tu ?LICASTE
C'est un homme.GÉRASTE
Hé ! Comment a-t-il nom ?LICASTE
Quand j'ai voulu l'apprendre, il a changé de ton, Et m'a dit brusquement, d'un air un peu colère, Qu'il voulait voir Géraste, et Monsieur son beau-père.GÉRASTE
Ne le connais-tu point ?LICASTE
Non.GÉRASTE
Non ?LICASTE
Non, par ma foi.GÉRASTE
Te connaît-il ?LICASTE
Non plus.LICASTE
J'étais dans la cuisine, Où déjà je vidais la cinquième chopine, Quand il a demandé, d'un ton fort peu courtois, Si l'on connaissait bien un Géraste Nantais. Le Maître a dit que non : aussitôt la Servante A dit que je servais un brave homme de Nantes, Arrivé d'aujourd'hui. Voilà comme il a su Ce que vous demandez.Chopine : Ancienne mesure contenant la moitié d'une pinte. [L]
GÉRASTE
Comment est-il vêtu ?GÉRASTE
Est-il seul ?GÉRASTE
Mais comment est-il fait ?GÉRASTE
Il loge ?LICASTE
Au même lieu.LICASTE
Monsieur, il est en ville.GÉRASTE
Tu n'avais pas mal bu.LICASTE, à Anselme
Pour boire sans tricher, on voit peu mon égal. Quand je serai chez vous, je veux trinquer sans cesse ; Vous verrez si quelqu'un...ANSELME, à Licaste
Halte à cette prouesse ; Car boire incessamment peut troubler la raison, Et causer du malheur dedans une maison.LICASTE
Monsieur, sur ce sujet, que rien ne vous étonne. Pour mon Maître, il sait boire aussi bien qu'il raisonne.GÉRASTE, à Anselme
Il est plus raisonnable, étant de sens rassis ; Mais il faut excuser le vice du pays : D'ailleurs il sert fort bien.GÉRASTE
Je le crois.LICASTE, à Géraste
S'il n'est pas revenu, Monsieur ?GÉRASTE
Je vous fois obligé ; mais souffrez, je vous prie, Qu'aujourd'hui je demeure en mon hôtellerie.GÉRASTE
Ce n'est que cette nuit.ANSELME, à Licaste
Veux-tu boire à présent ?LICASTE
Remettons à tantôt.SCÈNE VII.
ANSELME, seul
Mon gendre a de l'esprit ; mais il est trop critique, Et croit que ce qu'il dit, doit être sans réplique, À le combattre aussi je dois peu m'arrêter, Et le meilleur sera de ne point contester. Son oncle, en son jeune âge, avait tant de franchise, Qu'en son père il n'eût pu souffrir une sottise : Mais il crut mes conseils, et je vois qu'il prétend Que pour son cher neveu nous en fassions autant. Sachons adroitement ce que Lucrèce en pense, Ho, ma fille !SCÈNE VIII. Lucrèce, Florence, Anselme.
LUCRÈCE
Mon père !ANSELME
Approchez, et Florence.FLORENCE
Que vous plaît-il, Monsieur ?ANSELME
Çà, parlons entre nous. Quant à moi, franchement, j'aime assez votre époux : Il est un peu censeur, et fait peu se contraindre ; Mais ce sont des chaleurs qui se pourront éteindre ; Le temps apaisera cette démangeaison, Et pourra doucement le mettre à la raison. Quand vous ferez sa femme, il vous croira peut-être ; Il le faut, jusque-là, laisser agir en maître : Combattre son humeur, c'est mal prendre son temps. Outre que sa critique est assez de bon sens, En Province ils ont tous cette maudite mode ; Mais chacun, à Paris, veut suivre sa méthode. Le meilleur est, je crois, de ne point critiquer, Et c'est ce que toujours on m'a vu pratiquer. À ce point il faudra tâcher de le réduire. Or sus, qu'en dites-vous ?ANSELME
Mais, me dites-vous vrai ?LUCRÈCE
Sans doute.ANSELME
L'aimez-vous ?LUCRÈCE
Je ne l'aime, ni hais.ANSELME
Mais vous pourrez l'aimer ?FLORENCE
Ma foi, Monsieur Géraste est un homme d'esprit ? Quand il parle, pour moi, j'admire ce qu'il dit. Je ne hais pas en lui cette grande franchise : Mais encore à l'aimer ce qui plus autorise, C'est ce grand revenu de quinze mille francs, Dont Lucrèce sera maîtresse tous les ans.ANSELME
Elle a le goût fort bon, et sa raison est forte ; Et j'aime beaucoup mieux un homme de sa sorte, Que tous ces fanfarons qui font les yeux mourants ; Qui, près de chaque objet, font toujours soupirants ; Qui montrent dans leurs moeurs beaucoup d'extravagance ; Qui, plus haut que leur bien, font monter la dépense ; Et qui, pour une Iris, ou dans quelque brelan, Dissipent en huit jours le revenu d'un an. Ma fille, celui-ci n'en fera pas de même : En lui l'on voit régner une candeur extrême ; Il n'affecte en ses moeurs aucun déguisement, Et dans tout ce qu'il fait, il agit franchement.SCÈNE IX. Lucrèce, Florence.
FLORENCE
Hé bien ! Qu'en dites-vous ? N'êtes-vous pas contente ? Tout semble apparemment répondre à notre attente. Anselme est fort content de notre procédé ; De votre obéissance il est persuadé ; Il croit que cet époux, par sa grande richesse, Pourra facilement gagner votre tendresse. Mais je l'ai satisfait encor bien mieux que vous, Par le soin que j'ai pris de vanter cet époux : À louer ce magot, je me suis surpassée ; Ainsi, peut-il jamais concevoir la pensée Que nous soyons d'accord avec que votre Amant, Et que nous ayons part à son déguisement ?LUCRÈCE
Non pas ; mais cependant je suis peu satisfaite. Je tremble, je frémis, et suis toute inquiète ; J'ai peur de me jeter dans un grand embarras, Et crains qu'Ariste enfin ne réussisse pas.FLORENCE
Madame, sur ce point, que rien ne vous chagrine. Songez à vous ôter l'époux qu'on vous destine ; Et, pour vous épargner un éternel ennui, Faites tous vos efforts pour n'être point à lui.LUCRÈCE
Cet avis à mon mal peut être salutaire ; Mais j'aime mon devoir, et j'honore mon père : À les trahir enfin rien ne peut m'émouvoir.FLORENCE
Je ne prétends en rien choquer votre devoir. Quand je parle d'efforts, ce sont efforts d'adresse, Où le devoir s'accorde avec quelque finesse. Il est plusieurs moyens, sans blesser la raison, D'éviter un hymen plus dur qu'une prison : Car l'épouser Géraste, est, puisqu'il faut tout dire, Épouser un fantasque, un jaloux, un satyre, Un critique, un fâcheux, enfin un campagnard, Près de qui vos beaux jours courent bien du hasard. Il vous enfermera dedans quelque chaumière ; Car de ces campagnards c'est assez la manière : Souvent, quand ils ont pris une femme à Paris, Mille soupçons jaloux occupent leurs esprits : Ils pensent qu'en ce lieu tout est plein d'artifice ; Que les femmes y font fécondes en malice ; Qu'elles ont cent détours pour tromper un mari, Et que Monsieur l'époux n'est pas le plus chéri.FLORENCE
L'Amour, sans qu'on y pense, au besoin nous assiste ; Il fait naître souvent ce qu'on ne prévoit pas, Et tire quelquefois les amants d'embarras.FLORENCE
Espérons une autre destinée ; Le Ciel peut vous donner un fort moins rigoureux. Mais rentrons, pour rêver aux moyens...LUCRÈCE
Je le veux.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Géraste, Licaste.
GÉRASTE
Vas, retourne à l'auberge, et surtout qu'on attende Cet homme qui, dis-tu, me cherche et me demande : Mais dis-lui de ma part, avec civilité, Qu'exprès là, pour le voir, je m'étais transporté ; Que, ne le trouvant point, et que, las de l'attendre, Il peut te dire un mot de ce qu'il veut m'apprendre ; Ou, il de me parler il a démangeaison, Tu pourras l'amener dedans cette maison : C'est où demeure Anselme.LICASTE
Ah ! J'aime ce beau-père : Il a bien la façon de n'être point sévère, D'être un vieillard aisé, de boire un petit coup, Et de ne point chez lui faire le loup-garou.GÉRASTE
C'est assez son humeur.LICASTE
La meilleure méthode Est de laisser, ma foi, chacun vivre à sa mode. Je veux boire avec lui, m'en dût-il coûter pot, Et trinquer tête-à-tête en_tire-larigot.Tire-larigot : Populairement. Boire à tire-larigot, boire excessivement. [L]
GÉRASTE
Il est vrai ; mais ici l'on est moins familier. Vas donc vite au logis... J'aperçois mon beau-père. Mais n'en sors point, surtout.LICASTE
Monsieur, laissez-moi faire.SCÈNE II. Anselme, Géraste.
GÉRASTE
Non.ANSELME
D'où vient ?SCÈNE III. Géraste, Anselme, Licaste.
GÉRASTE
Dis-lui qu'il peut m'écrire.LICASTE
J'y ferai mon pouvoir ; n'ayez aucun souci ; Je vais, par mes raisons, l'obliger à s'y rendre.GÉRASTE
J'y vais.SCÈNE IV. Ariste, Philipin, Anselme.
ARISTE, bas à Philipin
Vois-tu bien l'homme ?PHILIPIN, bas, à Ariste
Oui, Monsieur, je le vois.ARISTE, haut à Philipin
Cherche Anselme en ce lieu.ANSELME, à Philipin
Que lui veux-tu ? C'est moi.PHILIPIN, à Anselme
Bon. On veut lui parler.ANSELME
Et qui ?PHILIPIN, montrant Ariste
Ce Gentilhomme.ARISTE, saluant Anselme
Monsieur...ANSELME, à Ariste
Que vous plaît-il ?ANSELME
Votre nom est ?ARISTE
Géraste.ANSELME
Comment ?ARISTE
Géraste.ANSELME
Géraste !ARISTE
Oui, Géraste.ANSELME
Assurément ?ARISTE
Assurément.ANSELME
Votre oncle est ?ARISTE
Sbroct.ANSELME
Et d'où ?ARISTE
Géraste.ANSELME
Est-il bien sûr ?ANSELME
Plaît-il ?PHILIPIN, à Ariste
Criez bien fort ; Monsieur est sourd, sans doute.PHILIPIN, à Anselme
Oui-dà, vous écoutez ; mais vous n'entendez pas.ANSELME
Hem.ARISTE
Tais-toi.PHILIPIN, à Ariste
Mais aussi, pourquoi tous ces débats ? Faut-il tant répéter, pour lui faire comprendre Que vous êtes Géraste, ainsi son futur gendre ? Et que votre oncle est Sbroct.ARISTE
Lisez.ANSELME, après avoir lu bas
Cette lettre est toute semblable à l'autre. L'un de ces deux Messieurs est un malin apôtre ; Il est fourbe, trompeur, et me veut affronter, Ho, Florence !FLORENCE
Monsieur !ANSELME
Qu'on me fasse apporter La lettre que tantôt j'ai donnée à ma fille.À part.
Rien n'y manque, et j'y vois jusques à l'apostille.apostille : Annotation en marge ou au bas d'un écrit. [L]
PHILIPIN, bas, à Ariste
Nous avons, ce me semble, assez bien commencé.ARISTE
Oui, fort bien.PHILIPIN
Le bonhomme est fort embarrassé.FLORENCE
La voilà.ANSELME, comparant les deux lettres
Ça, voyons. Ah ! rien n'est si semblable, Il faut, pour cette fourbe, être faussaire en diable. Monsieur, pour m'expliquer avec vous sans façon, Un autre en mon logis prend votre même nom, Ou vous prenez le sien.ARISTE
Vous me faites injure.ANSELME
L'autre en peut dire autant.ANSELME
Je vais l'amener devant vous ; Mettez-vous à l'écart.Il va à la porte de sa maison appeler Géraste.
ARISTE
Tais-toi ; les voici.SCÈNE V. Anselme, Géraste, Ariste, Philipin.
GÉRASTE, sortant de la maison d'Anselme
Qu'est-ce ?ANSELME, à Géraste
Êtes-vous Géraste ?GÉRASTE, à Anselme
Oui.ANSELME
Le neveu ?...GÉRASTE
De Sbroct.ANSELME
Et le fils ?...GÉRASTE
De Kerguaste.GÉRASTE
Est-ce à dessein, bonhomme, ou bien par raillerie, Que vous me demandez, et ma race, et mon nom ?GÉRASTE, à Ariste
Quoi ! Vous êtes Géraste ?ARISTE, à Géraste
Oui, Monsieur, je le suis.ARISTE
Je ne fais.GÉRASTE
Non ?ARISTE
Non.GÉRASTE
Hé bien, allez l'apprendre ;ARISTE
Cela m'importe peu.GÉRASTE, à Anselme
C'est Géraste.ARISTE
Oui.GÉRASTE
Vous ne le savez pas ?ANSELME
Je l'ignore, ou je meure.GÉRASTE
Hé bien, il vous en faut éclaircir tout à l'heure.À Ariste.
Monsieur, expliquons-nous, et parlons tout de bon. Vous nomme-t-on Géraste ?PHILIPIN, bas, à Ariste
Que diable savez-vous ? Vous vous hasardez fort.ARISTE, à Anselme
Et croyez-vous, par là, me désorienter ?ANSELME
Ho, non.PHILIPIN, à part
Non.PHILIPIN, bas à Ariste
De qui le tenez-vous ?ARISTE, bas, à Philipin
Des lettres que Florence...PHILIPIN, bas
J'entends, suffit.ANSELME, à Géraste
Hé bien ?GÉRASTE, à Ariste, après avoir un peu rêvé
Quel est votre parrain ?ARISTE, à Géraste
Il en faudrait ainsi nommer jusqu'à demain.ANSELME
Il a raison.PHILIPIN, bas
Bon, bon.GÉRASTE
Vous arrivez de Nantes ?ARISTE
Oui.GÉRASTE, à Anselme
Quoi ! Bonhomme, déjà vous prenez son parti ?GÉRASTE
Ce n'est point moi.ARISTE
Ni moi.ANSELME
Soit ; mais, dans cette cause, Vous dites justement tous deux la même chose, Les lettres et le lieu, les noms, et les parents, Causent mon embarras, et sont vos différents.GÉRASTE
Comment, les lettres !ANSELME, lui donnant les deux lettres
Oui, tenez.GÉRASTE, ouvrant celle d'Ariste
Voici la mienne.ANSELME, regardant la lettre
La vôtre ?GÉRASTE
Assurément.GÉRASTE
La sienne ?ANSELME
Oui, la sienne, oui ; j'en suis fort assuré, Et je la reconnais par le papier doré, Mais voyez l'autre. Hé bien ?GÉRASTE
Je n'y puis rien comprendre.ANSELME
Si vous vous méprenez, je puis bien me méprendre ; Jugez si j'ai sujet d'être dans l'embarras. Entendez-vous ceci ?GÉRASTE, considérant les deux lettres
Non, je ne l'entends pas. Je ne me vis jamais surpris de telle sorte.ARISTE, à Géraste
Mais à prendre mon nom, quel intérêt vous porte ? Vous êtes quelque fourbe, ou bien de ces filous, Qui pour tromper les gens...ARISTE
Plaît-il ?GÉRASTE
Rien. Le temps...ARISTE
Quoi ?ANSELME
Messieurs, sans colère : Un peu de temps pourra débrouiller ce mystère, Et rendre, aux yeux de tous, l'un des deux confondus.ARISTE
J'en demeure d'accord.ARISTE, à Philipin
Paix.SCÈNE IV. Lucrèce, Florence, Anselme, Ariste, Géraste, Philipin.
LUCRÈCE
Que vous plaît-il ?ANSELME
Ma fille, croirez-vous Que j'aie trop d'un gendre, et vous, trop d'un époux ? Vous les donner tous deux j'y vois peu d'apparence.Anselme parle bas à sa fille.
PHILIPIN, à part
Elle en pourrait, par-là, faire la différence, Et savoir qui des deux ferait mieux à son point.LUCRÈCE
Celui que vous voudrez, est celui que je veux. Je n'ai point à choisir où vous êtes, mon père, Celui qui vous plaira, sera sûr de me plaire.ANSELME
Messieurs, vous voyez bien que je n'ai qu'une fille, Que je ne puis donner qu'un gendre à ma famille : Ôtez-moi de souci, car tous vos différents Pourront être éclaircis avant qu'il soit longtemps.GÉRASTE
Je suis Géraste.ARISTE
Oui, c'est la vérité.GÉRASTE
Il est vrai.SCÈNE IIV. Kerlonte, Licaste, Anselme, Géraste, Ariste, Lucrèce, Florence, Philipin.
LICASTE, à Kerlonte
Monsieur, voici mon Maître, et Monsieur son beau-père.KERLONTE, après avoir salué négligemment dit à Anselme
Monsieur, en peu de mots, une importante affaire Me fait venir ici.KERLONTE
Il n'en est pas besoin. Pour vous ôter de peine, Sachez, auparavant, que Géraste m'amène, Que j'arrive de Nantes, et qu'enfin aujourd'hui Je prétends me couper la gorge avecque lui.ANSELME
Et par quelle raison ?KERLONTE
Je m'en vais vous l'apprendre ; Car, exprès, en ce lieu j'ai pris soin de me rendre, Pour vous parler, Monsieur, comme un homme d'honneur. Apprenez que Géraste est un franc suborneur.PHILIPIN, bas à Ariste
Tout est perdu, Monsieur.KERLONTE
Je veux, devant tous, le dire en sa présence : Oui, je le dis encor, c'est un franc suborneur.ANSELME
Mais la raison ?KERLONTE
Sachez qu'il a trompé ma soeur ; Que, sous l'appas trompeur d'un flatteur mariage, Il en a des enfants ; en faut-il davantage, Pour montrer qu'il est fourbe ?ANSELME
Ah ! Non, cela suffit, Au moins si l'on en veut croire votre récit. Mais, Monsieur, là-dessus c'est à lui de répondre.ANSELME, à tous deux
Là, parlez.KERLONTE
Que peut-il m'objecter ?PHILIPIN, bas, à Ariste
Répondez donc, Monsieur.ARISTE, bas
Non, je veux écouter.KERLONTE
Vous voyez, son silence est l'aveu de son crime, Il ne répondra points, il est trop interdit, Et ce silence enfin prouve ce que j'ai dit.ANSELME, à Kerlonte
Ce que vous nous contez est une étrange affaire : Mais, Monsieur, aidez-nous à percer un mystère, Vous êtes de Nantes ?KERLONTE
Oui.ANSELME
Sbroct vous est-il connu ?KERLONTE
Oui.ANSELME
Géraste aussi ?KERLONTE
Ne prenez point ceci pour un conte rêvé. Sachez depuis six jours qu'à Nantes j'arrivai D'un voyage sur mer de plus de vingt années. Après avoir bravé diverses destinées, Couru bien des périls, et souffert bien des maux, Je revenais chez moi pour prendre du repos : En arrivant, je sus cette triste nouvelle. Ce qui me la rendit encore plus cruelle, Et qui fit tout mon mal, ce fut lorsque j'appris Que Géraste pouvait être près de Paris, Qu'il y venait exprès épouser votre fille ; Lors, ne pouvant souffrir ce tort à ma famille, Je pris la poste, après m'être informé de tout ; Et suis ici venu, pour le pousser à bout.Poste : Établissement de chevaux, placé de distance en distance pour le service des voyageurs. [L]
KERLONTE
Ce n'est point une fable.ANSELME, à tous deux, l'un après l'autre
Or sus, Monsieur Géraste, et vous, Géraste aussi, Vous pouvez là-dessus nous ôter de souci ; Il nous faut maintenant expliquer face à face.KERLONTE
Quoi ! Deux Gérastes ?ANSELME
Oui ; c'est ce qui m'embarrasse. Vous cherchez un Géraste, et vous en trouvez deux. Pour moi, ce que j'y trouve encor de plus fâcheux, Est que tous leurs discours ont tant de vraisemblance, Que je ne fais pour qui montrer plus de croyance.KERLONTE
Il s'en faut éclaircir.ANSELME, parlant à eux
Quoi ! Vous êtes muets ? Soutenez, pour le moins, ici vos intérêts, Répondez à Monsieur.ANSELME
Et vous ?KERLONTE
Et moi, je vous soutiens que c'est la vérité. Lorsque je connaîtrai le traître qui m'amène, Nous verrons s'il voudra mettre fin à ma peine ; Ou, s'il veut soutenir sa noire trahison, Je saurai le forcer à m'en faire raison.KERLONTE
Je ne dois point en l'air hasarder ma vengeance. Je yeux apprendre au vrai lequel est l'imposteur, Afin qu'en sûreté je venge mon honneur. J'en veux au vrai Géraste.ANSELME
Et moi, j'en veux à l'autre.KERLONTE, après avoir parlé bas à Anselme
Adieu, pour le connaître, appliquez tous vos soins ; Et moi, de mon côté, je n'en ferai pas moins.ANSELME, à Kerlonte, qui s'en va
Le temps nous en pourra donner quelque lumière.SCÈNE VIII. Anselme, Lucrèce, Florence, Géraste, Ariste, Licaste, Philipin.
PHILIPIN, bas, à Ariste
Je vous vois engagé dans une étrange affaire.ARISTE, bas, à Philipin
J'en saurai bien sortir.ANSELME, à tous deux
Çà, parlons franchement. Ce que cet homme dit a bien du fondement ; Par vos lettres, j'y vois beaucoup de certitude.Il lit.
« Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens de cette alliance : il y a deux raisons qui m'y obligent : la première est notre ancienne amitié ; et la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content ».
Hé ?GÉRASTE, à Anselme
Cela ne me cause aucune inquiétude.ARISTE, à Anselme
Pour moi, je ne crains rien, le temps vous l'apprendra.GÉRASTE, à Licaste
N'entends-tu pas ? Monsieur se dit Géraste.LICASTE
Et Monsieur son valet ?GÉRASTE
Il faut qu'il soit Licaste.LICASTE
Il a, morbleu, menti : Licaste, c'est mon nom ; Et qui me le prendrait, serait un franc larron.ANSELME
Messieurs, en attendant que le tout s'éclaircisse, Et que nous connaissions d'où provient l'artifice, Vous pouvez au logis venir avec douceur. C'est au neveu de Sbroct que je fais cet honneur, C'est à Géraste, enfin : mais, ne pouvant comprendre Qui de vous est le fourbe, et vient pour me surprendre, Je vous donne à tous deux la même liberté, Pourvu qu'on ne s'emporte à nulle extrémité.GÉRASTE, à Anselme
Par-là, je me ferais un trop grand préjudice ; Et le temps seul, Monsieur, doit me rendre justice.ANSELME
Vous pourrez donc venir chez moi, l'un après l'autre : Je recherche en cela mon repos et le vôtre. Je devrais du logis vous éloigner tous deux, Mais Géraste mérite un destin moins fâcheux, Il est neveu de Sbroct, et doit être mon gendre. Je vous reçois tous deux, de peur de me méprendre. En faveur de Géraste, et de Sbroct mon ami, Je devrais pour ces noms ne rien faire à demi ; Mais j'agis autrement, faute de le connaître : Je n'en demande qu'un, vous voulez tous deux l'être. Ainsi donc trouvez bon, en cette extrémité, Que j'observe du moins quelque formalité.ANSELME
Fort bien. Pour faire aussi par ordre chaque chose.À Ariste.
Venez vous reposer quelques moments chez nous.ARISTE, prenant Lucrèce
Je le veux.ANSELME, à Géraste, lui touchant dans la main
Serviteur. Une autre fois pour vous J'en saurai bien user.SCÈNE IX. Licaste, Philipin.
LICASTE, tirant Philipin, qui veut entrer chez Anselme
Quoi ! Ton Maître est Géraste ?PHILIPIN
Oui.LICASTE
Ton nom ?PHILIPIN
Et pourquoi ?LICASTE
C'est que je suis Licaste.PHILIPIN
Hé bien ! Licaste soit, j'en demeure d'accord : Laisse mon maître là, sans t'emporter si fort.LICASTE
Oui, mais c'est malgré toi.PHILIPIN
Malgré moi, je t'en ponds.LICASTE
Et je t'en ponds aussi.PHILIPIN
Et qui t'affronte ? Dis.LICASTE
Voyez ! Ton maître et toi. Vois-tu, ce procédé n'en pas fort bon, ma foi ; Et l'on peut à la fin, par cette manigance, S'attirer mille coups, ou bien une potence.LICASTE
Moi, fourbe ?PHILIPIN
Oui.PHILIPIN
Hé... J'y connais du monde.PHILIPIN
Mais toi, qui connais-tu ?PHILIPIN
Ni moi.LICASTE
Ni moi, morbleu.PHILIPIN
Bien donc, disons-le ensemble.LICASTE
Tu te railles de moi.PHILIPIN
Point du tout.PHILIPIN
Le gens faits comme toi, ne font que babiller. Possible que jamais tu n'as entré dans Nantes.Babiller : Parler beaucoup, facilement, et surtout pour le seul plaisir de parler. [L]
LICASTE
Moi ?PHILIPIN
Toi.LICASTE
Mon père...PHILIPIN
Bon.LICASTE
Ma mère...PHILIPIN
Zest.PHILIPIN
Que de noms !LICASTE
Mon frère...PHILIPIN
Encor ?LICASTE
Morbleu ! Si plus tu m'interromps ; Je pourraiS à la fin te donner sur la moufle.Moufle : Mitaine, gros gant dont les doigts ne sont pas divisés. [F]
PHILIPIN
À moi ?...LICASTE
Pourquoi non ? Hem !PHILIPIN
Ah ! Tu me...LICASTE
Quoi ?PHILIPIN
Que verrais-je ? Ah ! Jarnie ! Je t'en coulerais là, mais sans cérémonie.Il porte une botte à Licaste.
PHILIPIN
Allons vite, qu'on gille, et que l'on gagne au pied.Giller : Populairement. Faire gille, se retirer, quitter une place. [L]
LICASTE
Tu n'es qu'un fanfaron.Fanfaron : En général, qui se vante trop, qui veut passer pour valoir plus qu'il ne vaut en effet. [L]
PHILIPIN
Vas-t-en.LICASTE
Je ne veux pas.PHILIPIN
C'en est trop : un bâton.LICASTE, fuyant
Un bâton !PHILIPIN
Viens.LICASTE, menaçant de loin
Viens, toi.PHILIPIN, allant à lui
Je te romprai la tête.LICASTE, s'en allant
Hé...PHILIPIN, à part, en s'en allant
Tout va bien pour nous ; ne troublons point la fête.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Anselme, Ariste, Philipin.
ANSELME
Monsieur, vous savez bien ce que j'ai tantôt dit, Pour fuir l'occasion de s'altérer l'esprit : Ne vous trouvez donc point chez moi tous deux ensemble.ARISTE
Je vous obéirai.SCÈNE II.
ANSELME, seul
Je suis seul à présent ; çà, raisonnons ici ; Et cherchons ce qui peut me tirer de souci. Un de ces deux Messieurs, me croyant happelourde, Me vient impunément débiter une bourde, Me dit qu'il est Géraste, et le prouve à tel point, Qu'on ne voit pas par où douter qu'il ne l'est point. D'ailleurs, un homme vient me conter une histoire Qui parait véritable, et que j'ai peine à croire ; Me jure que Géraste est un franc suborneur ; Qu'il a, sans contredit, des enfants de sa soeur ; Et cependant tous deux, sans avoir nulle honte, Soutiennent, devant lui, que cela n'est qu'un conte. Cet homme, toutefois, répond, en effronté, Que tout ce qu'il a dit, est une vérité ; Que, quand il connaîtra celui qui l'inquiète, Il lui fera bien voir de quel air il se traite. Que, diable ! Présumer, en ce fâcheux état ? Dans ce tait ambigu, mon jugement s'abat Si cet homme a dit vrai, Géraste est un perfide, L'autre est un fourbe ; ainsi, pour nous, rien n'est solide. Mais si cet homme était par le fourbe porté, Pour nous dire du vrai ce qui n'a point été ? Quel est ce faux Géraste, et que prétend-il faire ? Si ma fille avait part dans tout ce beau mystère ? Non, son coeur est trop bon, pour s'être démenti ; Et puis, d'ailleurs, Géraste est un trop bon parti. Si je le connaissais, sans tarder davantage, Je pourrais sourdement faire ce mariage ; Et, l'hymen achevé, je laisserais au temps À remettre l'esprit de tous les mécontents. Il me faut, là-dessus, consulter mon beau-frère : Mais son raisonnement ne me satisfait guère ; Son esprit turbulent est mal propre au conseil ; Et, pour en bien parler, on voit peu son pareil.Happelourde : Fig. et familièrement. Personne d'un extérieur agréable, mais dépourvue d'esprit. [L]
SCÈNE III. Florame, Anselme.
ANSELME
Mais que vois-je ? c'est lui que le hasard m'amène.À Florame.
De vous aller chercher vous m'épargnez la peine.FLORAME
Que voulez-vous de moi ?FLORAME, grondant
Son honneur...ANSELME
Son honneur s'est fort bien conservé. Je vous ai tantôt dit que Géraste, arrivé, Prétendait, des demain, l'épouser sans remise.FLORAME
Un second Géraste ?ANSELME
Oui.FLORAME
Mais d'où vient-il ?ANSELME
Un autre homme, d'ailleurs, cause un autre embarras : Il vient chercher Géraste, et ne le connaît pas ; Nous dit que ce Géraste est un perfide, un traître, Et qu'au même moment qu'il le pourra connaître, Il saura le forcer à lui rendre l'honneur : Bref, il dit hautement qu'il a trompé sa soeur.FLORAME
Il vient... ?ANSELME
De Nantes aussi.FLORAME
Tant pis.ANSELME
Pourquoi ?FLORAME
Tout doux. Je vous prie ; Votre fille, pourtant, est un esprit malin, Qui, sans trop s'émouvoir, tend toujours à sa fin.ANSELME
Ma fille assurément n'est pas une stupide ; Mais dans son procédé je la trouve candide, Et jamais son esprit n'a penché vers le mal.FLORAME
Pour gâter un enfant, vous n'avez point d'égal ; Car, si l'on vous en croit, elle est toute accomplie, Ne peut-on, là-dessus, guérir votre folie, Et remettre en son point votre esprit déréglé ? Avouez que le sang vous a trop aveuglé.FLORAME
Vous lui prônez qu'elle est l'honneur de sa famille ; Vous souffrez qu'elle jase avec les gens de Cour : C'est là que l'on apprend le tour et le détour ; Que l'on fait employer les fourbes et les ruses ; Que l'on trouve, au besoin, sur le champ, des excuses ; Que l'homme le plus fin est quelquefois dupé, Et que qui trompe mieux, se voit souvent trompé, C'est, possible, de là que, sans aucun scrupule, Un soupirant vous fait avaler la pilule ; Que votre bonne fille aide à vous abuser.FLORAME
Vous l'avez élevée en fille non commune ; Et, sans considérer quelle était sa fortune, Elle a pris le grand air, et le porte fort haut.ANSELME
Tant mieux, j'en suis ravi : ce n'est pas un défaut, Qu'une fille ait le coeur placé de bonne forte.FLORAME
De vous guérir l'esprit il est fort difficile ; Mais cependant tâchez d'être un peu moins facile. Je yeux croire, avec vous, qu'elle a de la raison ; Mais tout ce qu'elle fait, n'est pas trop de saison. Ne manquer, en été, ni cours, ni promenade ; Durant tout un hiver, courir la mascarade ; Passer la nuit au bal avec mille galants, Qui, pour corrompre un coeur, ont les plus beaux talents ; Voilà le bel emploi qui sans cesse l'occupe ; Et vous, durant ce temps, vous en êtes la dupe : L'un admire, en raillant, votre trop de bonté, Et l'autre blâme aussi votre facilité. Sont-ce là les effets d'une sage conduite ?ANSELME
Quant à moi, je n'en crains nulle fâcheuse fuite : Je laisse, là-dessus, dire et faire les gens.ANSELME
Si ma façon d'agir vous semble fort blâmable, La vôtre, mon beau-frère, est bien plus condamnable. Comment en usez-vous avecque votre fils ?FLORAME
J'en use prudemment.ANSELME
Non pas, à mon avis.ANSELME
Non, non ; vous avez hâte.ANSELME
Votre fils à vos soins n'est pas trop obligé ; Car enfin, de tout temps, vous l'avez négligé ; Vous l'avez élevé comme un vrai misérable. Un enfant à son père est bien peu redevable, Quand il l'a pu laisser sans éducation.FLORAME
Je n'attends pas ici votre approbation : Mais, puisqu'à ce reproche il faut que je réponde, Ne comptez-vous pour rien de l'avoir mis au monde À votre avis, mon frère, est-il un plus grand bien ?ANSELME
Pour un père, à mon sens, cela n'est presque rien. Qu'est-ce, pour les enfants, de les avoir fait naître, Sans l'éducation qu'on ajoute à leur être ? C'est par-là qu'un vrai père exprime au naturel Les tendres sentiments de l'amour paternel. Qu'avons-nous donc tant fait, en leur donnant la vie En avions-nous alors le dessein, ou l'envie ? Vouloir le soutenir, c'est se vanter en vain ; C'est un coup du hasard, qui se fait sans dessein. Notre seul intérêt au plaisir nous excite, Sans en considérer les effets, ni la fuite ; Et les enfants, ainsi, lorsqu'ils viennent au jour ; Doivent plus au hasard qu'aux soins de notre amour Mais l'éducation qu'on joint à leur naissance, Les oblige sans cesse à la reconnaissance ; Beaucoup mieux que le sang elle fait émouvoir, Et forcer la nature à faire son devoir.ANSELME
Point ; j'ai beaucoup pour eux de vénération : Mais j'en ai plus encor pour l'éducation ; Et je tiens pour certain que bonne nourriture Souvent, comme l'on dit, surpasse la nature.FLORAME
Un proverbe au besoin...ANSELME
Et, de plus bien placé. Mais parlons du présent, et laissons le passé. Peut-on, avec raison, faire ce que vous faites ? Laisser un fils sans charge, étant ce que vous êtes ? Posséder de grands biens, et n'avoir qu'un enfant, Et le voir tous les jours croupir dans le néant ? Empêcher qu'il ne voie aucune compagnie, N'écouter, là-dessus, rien que votre manie ? Pensez-vous qu'en secret il ne murmure pas ; Qu'il n'ait point souhaité cent fois votre trépas ?FLORAME
Pourquoi le souhaiter ?FLORAME
Qu'il attende, s'il veut.ANSELME
On doit, pour ses enfants, faire ce que l'on peut. Fuyons l'occasion de forcer la Jeunesse À pester chaque jour contre notre vieillesse ; À demander au Ciel la fin de notre fort, Et lui faire des voeux pour hâter notre mort. Prévenons de bonne heure une chose si dure ; Ôtons à nos enfants ce sujet de murmure : Faisons, sans trop tarder, leur joie et leur bonheur, Et, par-là y forçons-les à nous porter honneur. Des biens que nous avons hérités de nos pères, Nous n'en sommes quasi que les dépositaires ; Nous devons les transmettre à nos postérités, Et travailler encor pour leurs prospérités. C'est aussi que l'on est un véritable père ; C'est par-là qu'un enfant nous aime et nous révère ; Ce font les sentiments que l'homme doit avoir ; Et qui ne les a pas, ne fait point son devoir. Possible qu'on verra votre fils, dans un âge, Devenir libertin, lorsqu'on doit être sage ; Et faire...FLORAME
Pour trancher vos propos superflus, Il aura tout mon bien, quand je ne ferai plus : Qu'il le gouverne alors, et qu'il s'en divertisse.ANSELME
Quoi ! vous pourrez souffrir qu'alors il en jouisse ? Point ; il faut enterrer votre bien avec vous.FLORAME, se mettant en colère
C'est donc pour me railler...FLORAME
Gouvernez votre fille à votre fantaisie. J'agis comme il me plaît, et je le veux ainsi ; Du reste, serviteur, j'en prends peu de souci.ANSELME
Adieu donc.FLORAME, s'en allant
Adieu donc.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Anselme, Lucrèce, Florence.
ANSELME, rencontrant Lucrèce
Où vas-tu ?LUCRÈCE
À présent ?ANSELME
À présent.LUCRÈCE
Je ne le savais pas.ANSELME
Je voulais son avis dessus notre embarras. J'en ai fait le récit ; mais, d'un ton plein de bile, Il m'a dit brusquement que j'étais trop facile, Que c'en était l'effet, et que ma fille enfin Avait, pour me duper, l'esprit assez malin ; Que, sans doute, elle avait quelque part au mystère.LUCRÈCE
Quoi ! Mon oncle me croit...ANSELME
Tout doux, et sans colère.FLORENCE, à Lucrèce
Votre oncle, de malice ose vous soupçonner ? Ah ! Que n'étais-je là, pour l'ouïr raisonner ? Je l'aurais entrepris.ANSELME
Il n'est pas raisonnable.FLORENCE
Quand on est ce qu'il est, on n'est pas supportable : Il a l'esprit méchant, mal fait, capricieux, Et le tempérament chagrin et bilieux ; Il est peu de moments qu'il ne fait en furie ; Il gronde sans sujet, et sans raison il crie : C'est un homme, en un mot, qui fatigue les gens, Qui souvent fait divorce avecque le bon sens ; Un bourru, qui ne veut jamais qu'on le réprime, Qui de ses sentiments veut faire une maxime ; Un fâcheux, qui toujours trouve à redire à tout, Et qui met de chacun la patience à bout. Ses inégalités vont jusques à l'extrême ; Jamais on ne le voit d'accord avec lui-même ; Il veut, et ne veut pas ; enfin incessamment Il est persécuté de son tempérament.ANSELME
C'est assez son portrait.FLORENCE
De plus, il est avare...LUCRÈCE, à Florence
Tais-toi. L'on fait qu'en tout il est assez bizarre ; Mais c'est toujours mon oncle ; il le faut excuser, Et nous ne devons point nous en formaliser.FLORENCE, à Lucrèce
Quoi ! Vouloir l'épargner, alors qu'il vous offense ?ANSELME, à Lucrèce
Ne t'inquiète point, laisse agir son esprit ; Je te connais à fond, et cela me suffit.ANSELME
Il ne faut laisser là.FLORENCE
C'est bien dit ; qu'il se gratte : À mal parler des gens il s'ébaudit la rate. Sur sa vieille Servante il fallait le bourrer, Et sur Monsieur son fils chapitrer, déchirer ; Pour se venger de lui, c'est un champ assez vaste.ANSELME, à Lucrèce
Dis-moi, lequel des deux crois-tu le vrai Géraste ?LUCRÈCE, à Anselme
Je ne sais.LUCRÈCE
Je ne puis, sur aucun, porter mon jugement ; Plus ma raison le cherche, et plus elle s'offusque.FLORENCE
Pour moi, sans balancer, je serais pour le brusque ; Car la lettre, en un mot, le peint de cette humeur ; Et l'autre, à mon avis, montre trop de douceur.ANSELME
Il est vrai ; mais, d'abord, on peut bien se contraindre, Nous cacher ses défauts, et, pour quelque temps, feindre. Le vrai ne peut-il pas se déguiser un peu ? Le faux, prendre un autre air, pour mieux couvrir son jeu ? Rien ne ma tant surpris, dans cette conjoncture, Que ces lettres, qui font d'une même écriture, Et qui, d'ailleurs aussi, se ressemblent en tout.FLORENCE
Il faut bien de l'esprit, pour en venir à bout. Mais ne feraient-ils point tous deux d'intelligence ? De ces lettres, ma foi, la grande ressemblance, Entre ces beaux Messieurs, marque un jeu concerté.FLORENCE
Aucun d'eux n'est Géraste, ou je fuis fort trompée : Ce sont gens qui voudraient nous prendre à la pipée ; Qui, pour quelque dessein y ont inventé ce jeu : Non, Sbroct n'y trempe en rien, ni Monsieur son neveu ; Je le crois tout de bon.LUCRÈCE
Je le croirais de même.ANSELME
Ah ! Qu'il n'en vienne plus.SCÈNE VI. Lucrèce, Florence.
FLORENCE
L'Amour vous fournira quelque bonne pensée ; Il doit seul aujourd'hui régler votre destin : La chose est commencée, il en faut voir la fin.SCÈNE VII. Philipin, Lucrèce, Florence.
SCÈNE VIII. Ariste, Lucrèce, Florence, Philipin.
PHILIPIN
Le voilà qui s'avance.SCÈNE IX. Géraste, Lucrèce, Ariste, Florence, Philipin, Licaste.
ARISTE, continuant
Permettez qu'un moment je me livre à la joie, Que sur ces belles mains mon amour se déploie.Il lui baise la main.
FLORENCE, tirant Lucrèce, et lui montrant Géraste
Ah, Madame !GÉRASTE, à Ariste et à Lucrèce
À votre aise.FLORENCE, bas, à Ariste
Allez-vous-en, Adieu.Lucrèce et Florence rentrent dans la maison. Ariste et Philipin s'en vont d'un autre côté.
SCÈNE X. Géraste, Licaste.
LICASTE
Bon ! Ce trait me fait rire.GÉRASTE
Licaste, qu'en dis-tu ?LICASTE
Moi ! Qu'en pourrais-je dire ? Monsieur, le cocuage est fréquent dans ces lieux ; Et qui peut s'en sauver, est bien chéri des Cieux. Laisser baiser sa main, écouter la fleurette, C'est tout le procédé d'une franche coquette, Qui souffre à soutenir un reste de vertu, Et qui veut un mari, pour le faire cocu. Monsieur, quittons Lucrèce, et retournons à Nantes Épouser...LICASTE
Si bien que les écus Vous feront enrôler au nombre des cocus ? Par eux, vous n'avez point horreur du cocuage ?GÉRASTE
Chacun court ce hasard dedans le mariage, Paysan, grand Seigneur, Campagnard, Citoyen : Mais un homme d'honneur n'y doit tremper en rien ; Il faut qu'il fasse tout pour s'empêcher de l'être, Ou qu'il feigne, du moins, de ne le pas connaître.LICASTE
Il vaut mieux toujours l'être avec beaucoup d'argent, Que de l'être à crédit, et se voir indigent. Mais parlons, s'il vous plaît, de ce diable de frère, Qui prétend avec vous exercer sa rapière : Comment espérez-vous vous tirer de ses mains ? Ce frère, ou je me trompe, est des plus inhumains : D'ailleurs, il a raison ; car sa soeur Irénée, Qui, par vous, a souffert les trois quarts d'une année, C'est-à-dire, neuf mois, et... Vous m'entendez ?GÉRASTE
Oui.LICASTE
Quand on a de l'argent, à bien tout nous succède : Avec un tel métal, fussiez-vous un voleur, Le crime le plus grand n'est qu'un petit malheur ; On adoucit, par-là, tout ce qu'il a d'énorme ; Et du reste, bon soir, attendez-moi sous l'orme. Ayez pour Irénée un peu plus de bonté. Où diable avez-vous mis cette moralité Dont, chez nous, pour chacun, vous vous servez sans cesse ? Quoi ! L'argent vous fait faire...GÉRASTE
Achève.LICASTE
Une bassesse. Pour moi, j'aime toujours sa servante Fanchon, Bien que je n'aie pu lui baiser le téton. Si j'avais, comme vous, touché la grosse corde, On verrait si...GÉRASTE
Est-ce ma faute ? Dis.SCÈNE XI. Anselme, Géraste, Licaste.
GÉRASTE
Vas-t'en ; voici son père.LICASTE, haussant la voix
Monsieur, contez-lui tout.GÉRASTE
J'y suis bien préparé.LICASTE
À force de parler, je me suis altéré ; Je vais me rafraîchir un peu la gargamelle.Gargamelle : Terme populaire. Gorge, gosier. [L]
SCÈNE XII. Anselme, Géraste.
ANSELME
Qu'est-il donc arrivé ?GÉRASTE
C'est une bagatelle. Je venais, avec vous, m'expliquer tout de bon, Quand j'ai surpris ici celui qui prend mon nom, Parlant à votre fille.ANSELME
Et quel mal ?...GÉRASTE
Patience. Il était avec elle en bonne intelligence ; Car, voulant m'approcher, pour savoir leur dessein, J'ai vu qu'avec transport il lui baisait la main. Elle, voyant qu'ainsi je l'avais rencontrée, Sans me dire aucun mot, est aussitôt rentrée ; Puis, Monsieur l'imposteur a pris l'autre côté. Qu'en dites-vous ?GÉRASTE
À quoi bon ?ANSELME
Pour savoir...GÉRASTE
La chose est sans réplique.ANSELME, appelant Lucrèce
Lucrèce ! Devant vous je veux la confronter.GÉRASTE
Ne me croyez-vous pas ?ANSELME
Il la faut écouter.SCÈNE XIII. Lucrèce, Anselme, Géraste.
ANSELME
Ma fille, à ce qu'on dit dois-je donner croyance ? Monsieur t'accuse ici de grande intelligence Avec l'autre Géraste.LUCRÈCE
Ah ! Monsieur se méprend. Cette accusation, sans doute, me surprend ; À me traiter ainsi, je ne sais qui le porte ; Quelle preuve en a-t-il, pour parler de la sorte ?GÉRASTE
Ce que je viens de voir.LUCRÈCE, à Géraste
Et qu'avez-vous donc vu ?ANSELME, en colère, à Lucrèce
Quoi ! Dit-il vrai ?GÉRASTE, à Anselme
Pensez-vous que j'impose ?ANSELME
Volontiers.LUCRÈCE, à Anselme
Vous sortiez d'ici, voyez un peu ! Quand cet autre Géraste est venu dans ce lieu. D'abord il m'a parlé de soupirs et de flamme, M'a juré que j'étais maîtresse de son âme, Et qu'enfin il était mon mari prétendu. Mais à tous ces discours je n'ai point répondu, Sinon qu'au vrai Géraste, à qui j'étais promise, Je conservais toujours mon coeur et ma franchise. Lors il m'a répliqué : « Ciel ! que je suis heureux ! « Ce Géraste est, Madame, au comble de ses voeux ; Souffrez qu'en ce moment il exprime sa joie, Que sur ces belles mains son amour se déploie ». Il a baisé mon gant ; le grand mal que voilà ! J'ai cru ne devoir point me fâcher pour cela.À Géraste.
Dites s'il n'est pas vrai, c'est ce que je demande.ANSELME, à Géraste
Si la chose est ainsi, la faute n'est pas grande. Non ; mais vous la croyez un peu facilement : Ah ! beau-père, avouez qu'on vous trompe aisément.ANSELME
Moi ?GÉRASTE
Vous. Sans regarder si l'excuse est bien vraie, D'un le mal n'est pas grand, le bonhomme nous paye.GÉRASTE
Non ; mais vous n'êtes pas de ces pères fâcheux, Qui ne veulent jamais qu'un homme entre chez eux ; Vous êtes bon, humain, facile et débonnaire.ANSELME
Oui, mais...GÉRASTE
Mais achevons d'éclaircir cette affaire.À Lucrèce.
La Belle, répondez. Pourquoi donc me quitter ?LUCRÈCE, à Géraste
J'ai jugé que d'abord vous alliez éclater ; Et j'ai cru que, de vous la chose étant connue, Il n'était pas saison de rester dans la rue ; Que, si j'entrais chez nous, vous suivriez tous deux, Et, là, qu'en liberté je m'expliquerais mieux ; Que d'un tel entretien je devais rendre compte, Et vous montrer que rien ne tournait à ma honte ; Voilà ce qui m'a fait rentrer si brusquement.ANSELME, à Géraste
Êtes-vous satisfait ? parlez-nous nettement.GÉRASTE, à Anselme
Oui ; mais ce faux Géraste a causé tout le crime.LUCRÈCE
J'ai, pour l'un et pour l'autre, une pareille estime ; Je regarde, en cela, Géraste, et rien de plus.GÉRASTE
D'accord ; laissons cela. Faites qu'elle nous quitte, Pour pouvoir en secret vous dire quatre mots.ANSELME, à Lucrèce
Rentre ; pour un moment, laisse nous en repos.SCÈNE XIV. Anselme, Géraste.
GÉRASTE
Comme j'agis toujours avec grande franchise, Ou pour, ou contre moi, jamais je ne déguise. Oui, j'avoue, entre nous, avec sincérité, Que cet homme tantôt a dit la vérité, Touchant sa soeur et moi.ANSELME
Quoi ! Tout est véritable ?GÉRASTE
Oui ; mais Sbroct, sur ce point, ne fut jamais traitable ; Et je viens vous prier de faire quelque effort, Pour apaiser cet homme, et lui parler d'accord.ANSELME
Hé bien ! quand on aura découvert qui vous êtes, Nous trouverons alors cent honnêtes défaites.GÉRASTE, se mettant en colère
C'est moi qui suis Géraste.ANSELME
Hé ! Monsieur, sans courroux. L'autre viendra peut-être en dire autant que vous. Quand nous saurons au vrai d'où vient la fourberie, Nous pourrons de cet homme apaiser la furie, Pourvu que ce Monsieur ne soit point trop brutal.GÉRASTE
Oui.ANSELME, s'en allant
Serviteur.GÉRASTE
Sur vous je me repose.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Florame, Lisidan.
FLORAME, sortant d'un côté du théâtre
Que vois-je ? Lisidan !LISIDAN, sortant de l'autre côté
Ah ! Florame ! C'est vous ?LISIDAN
Je descend de carrosse.FLORAME
On dirait, à vous voir, que vous venez de noce, Tant vous avez le teint rougeaud et l'oeil serein.LISIDAN
Le gain d'un grand procès ne rend jamais chagrin ; J'en ai trouve la fin, après bien des menées.FLORAME
Il a duré longtemps.LISIDAN
Plus de quatorze années.FLORAME
Quatorze ans !LISIDAN
Quatorze ans.FLORAME
Ô Ciel ! Quelle longueur !LISIDAN
Un plaideur cependant ne doit point perdre coeur, Bien qu'un terme si long soit souvent incommode.LISIDAN
On ne fit jamais mieux, oh ! très assurément : Les plaideurs font, par-là, tirés d'un grand tourment. Les maudits chicaneurs, perdant la tramontane, Ne trouvent plus leur compte à suivre la chicane.Tramontane : Fig. Perdre la tramontane, être troublé, ne plus savoir comment se conduire, se diriger. [L]
LISIDAN
Diable ! c'est le mobile Qui fait tout remuer, et qui rend tout facile. Peste ! une femme aimée a de puissants appas, Et cause, en un procès, un horrible fracas : Soit à droit, soit à tort, on écoute la Belle, Et, sans réflexion, on fait le tout pour elle : Enfin, sur une affaire, on est fort en repos, Quand la Dame prend soin d'en dire quatre mots.LISIDAN
Ma foi, par ce chemin, on n'en échappe guères. Si vous voulez d'un Juge obtenir la faveur, Gagnez celle surtout qui règne dans son coeur ; A nous favoriser, c'est par-là qu'on l'engage, Et c'est un sûr moyen de gagner son suffrage.FLORAME
Cela n'est pas trop bien ; et, s'il lisait Pybrac, Il saurait qu'en Justice on doit fuir tout micmac ; Il verrait un quatrain qui le pourrait instruire Comment le Juge doit, en jugeant, se conduire ; Comme il doit mépriser les présents, la faveur ; Et comme il doit, en tout, montrer de la candeur.LISIDAN
Oui, vous avez raison ; mais, au temps où nous sommes, On est forcé d'agir comme les autres hommes.FLORAME
Oh ! sans doute. On vous a causé bien des tourments ; Car vous avez plaidé dans plusieurs Parlements.LISIDAN
Ma foi, jamais procès n'a donné plus de peines, De Grenoble à Paris, et de Paris à Rennes : Mais c'en est fait.FLORAME
De Nantes ?LISIDAN
Oui, de Nantes.FLORAME
Et l'on le nomme ?LISIDAN
Sbroct.FLORAME
Sbroct ?LISIDAN
Oui, Pourquoi donc ?FLORAME
Est-il de vos amis ?LISIDAN
Au moins, de m'en flatter je crois qu'il m'est permis ; Il me l'a témoigné de toutes les manières : Sa bourse, sa faveur, ses amis, ses prières Ne m'ont jamais manqué, quand j'en ai...LISIDAN
Depuis cinq ou six mois, un frère d'alliance, Que j'ai dans ce pays, m'en donna connaissance.FLORAME
Connaissez-vous Géraste ?LISIDAN
Oui ; c'est son neveu.FLORAME
Bon.LISIDAN
Mais pourquoi ?FLORAME
Savez-vous qu'il se marie ?LISIDAN
Non.LISIDAN
En quel lieu ?FLORAME
Dans Paris.LISIDAN
Quelle est-elle ?FLORAME
Lucrèce.FLORAME
Oui.FLORAME
Vraiment, je prétends bien vous donner cette joie, Et que vous nous tiriez d'un trouble assez fâcheux ; Car, au lieu d'un Géraste, il s'en présente deux : Jugez quel embarras...LISIDAN
C'est quelque fourberie : Je saurai démêler cette supercherie ; Et je veux, devant vous, pousser le fourbe à bout. Sachons...FLORAME
J'entends des gens, allons.SCÈNE II. Ariste, Philipin.
PHILIPIN
Par votre empressement, vous allez tout gâter. Quoi ! courir chez Lucrèce, en avoir la pensée, Sans savoir de quel biais la chose s'est passée, C'est être, à mon avis, un homme peu sensé. Possible, en ce moment, que tout est renversé ; Ou bien que, ce Géraste ayant tout dit au père, Lucrèce a su d'abord raccommoder l'affaire : Vous devez être instruit de cet événement. Ou vous passeriez là pour un franc Allemand, Ou pour un homme saoul, qui, sortant de débauche, Quand on lui parie à droit, répond souvent à gauche.ARISTE
Il est vrai.PHILIPIN
Sans doute...ARISTE
Oui.PHILIPIN
Car...ARISTE
Fort bien.PHILIPIN
Plaît-il ?ARISTE
Quoi ?PHILIPIN
Donc, en vous conseillant, vous vous raillez de moi ? Quand Géraste, parlant sur la mort de son père, Vous a presque, tantôt, obligé de vous taire, Vous étiez, pour le moins, à demi confondu : Je fais qu'effrontément vous avez répondu, Que, pour vous, le hasard s'est rencontré propice : Il n'est pas toujours sûr qu'ainsi l'on réussisse. Laissez, laissez, morbleu, naître l'occasion, Et ne vous jetez point dans la confusion : Autrement...ARISTE
Tu dis vrai.PHILIPIN
Quoi ! me railler encore ? Morbleu ! Je suis, Monsieur, une bonne pécore, De tant me fatiguer à donner des avis Qu'on écoute si mal, qui font si peu suivis ! À me taire à présent je saurai me contraindre.Pécore : Terme d'injure. Personne stupide. [L]
ARISTE
Pourquoi ?PHILIPIN
Pour rien.PHILIPIN
Tout de bon ?ARISTE
Tout de bon.SCÈNE III. Florence, Ariste, Philipin.
FLORENCE, à Ariste
J'allais chez vous, Monsieur.ARISTE, à Florence
Quelle affaire t'y mène ?ARISTE, la caressant
Ma chère...ARISTE
Anselme...SCÈNE IV. Florence, Philipin.
PHILIPIN, arrêtant Florence, et la caressant
Tu m'aimes ?FLORENCE
Oui.PHILIPIN
Comment ?FLORENCE
De tout mon coeur.FLORENCE
Par où ? Dis.PHILIPIN
Baise-moi.FLORENCE
Tu ris ?PHILIPIN
Point.SCÈNE V. Anselme, Philipin, Florence.
ANSELME, sortant de sa maison, à part
Prenons l'occasion de sonder ce valet.À Florence.
Que fais-tu dans la rue ? as-tu quelque secret ?...FLORENCE
Non, Monsieur.SCÈNE VI. Philipin, Anselme.
Philipin va pour suivre Florence.
PHILIPIN, à part
Peste !Haut.
Monsieur, il est assez gaillard ; Sans sa goutte, il ferait un jeune escarbillard.Escarbillard : mot valide pour gaillard escarbillat qui signifie gai enjoué selon Furetière.
ANSELME
Est-il de bonne humeur ?ANSELME
Je le sais. Est-il gras ?PHILIPIN
Il est assez joufflu.ANSELME
Est-il bien gros ?PHILIPIN
Il est... comme vous l'avez vu.ANSELME
J'entends.PHILIPIN
Sa goutte...ANSELME
Je voudrais bien le voir.PHILIPIN
Il en dit tout autant.ANSELME
Qu'en dit-il ?PHILIPIN
Hé ! là... Vous savez bien.ANSELME
Quoi ?PHILIPIN
Il dit que vous étiez débauché comme un diable ; Que vous faisiez des tours ensemble. Hé ?Anselme rit.
Bon ; j'entends. Vous avez, autrefois, bien passé votre temps. Que vous vous portez bien ! l'agréable vieillesse !PHILIPIN, bas, à part
Que lui ferai-je croire ?Haut.
Mais il me faut, Monsieur, les remettre en mémoire.ANSELME
Vas, vas, je t'aiderai.PHILIPIN, à part
Que lui dire ?ANSELME
Hé ?PHILIPIN, haut
Monsieur, Quand sa goutte le quitte, et qu'il est sans douleur ; Il en dit... Mais aussi, quand sa goutte le presse, Cette chienne de goutte est une goutte...PHILIPIN
Ô maudit entretien !SCÈNE VII. Florence, Anselme, Philipin.
FLORENCE, à Philipin
Viens parler à ton maître ; il te demande ; viens.PHILIPIN
Hé ! Je n'y serai guère :À Florence, bas.
Je reviens à l'instant. Tu me tires d'affaire, Et m'obliges beaucoup.FLORENCE, bas à Philipin
Je le fais tout exprès.SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Florame, Lisidan, Anselme.
FLORAME, à Lisidan
Voilà votre beau-frère.À Anselme.
On vous trouve à propos : Pourrait-on en secret vous dire quatre mots ?ANSELME, à Florame
Je suis seul en ce lieu ; la plaisante demande !ANSELME
Oui-dà, de tout mon coeur.ANSELME
Soyez les bienvenus.FLORAME
Oui, fort, et Sbroct aussi.ANSELME, à Lisidan
Vous pouvez donc, Monsieur, nous tirer de souci. Savez-vous la raison de notre inquiétude ?ANSELME, montrant Florame
Il vous a donc conté ?...LISIDAN, à Anselme
Oui ; mais je viens ici montrer la vérité, Et confondre l'auteur d'un si noir artifice.LISIDAN
Pour Sbroct et son neveu...ANSELME
Sont-ils de vos amis ?LISIDAN
Pour moi souventefois ils se font entremis ; Ainsi je ne dois pas souffrir qu'on les affronte.Souventefois : (vieilli). Maintes fois. [L]
FLORAME, à Anselme
Verrons-nous ces Messieurs ?SCÈNE X. Géraste, dans le fond du théâtre, Florame, Lisidan, Anselme.
ANSELME
Le voici.ANSELME
Est-il vrai ?GÉRASTE, à Anselme
Je venais vous chercher...À Lisidan.
Lisidan en ce lieu ! Comment va le procès ?Il embrasse Lisidan.
LISIDAN, à Géraste
Fort bien, grâces à Dieu.LISIDAN
Je sais votre affaire ; Et je viens, tout exprès, débrouiller ce mystère. Un autre, m'a-t-on dit, prend votre même nom ; Je veux pousser à bout ce joli compagnon, Et lui montrer encor...GÉRASTE
Comment l'avez-vous su ?LISIDAN
Vous le saurez tantôt.ANSELME
Je m'en vais l'appeler. Géraste ! Or sus, je gage Qu'avecque ses raisons il vous étonnera, Et qu'il vous...ANSELME, à la porte, appelle
Géraste !SCÈNE XI. Ariste, Lisidan, Anselme, Géraste, Florame, Philipin.
ARISTE
Qui m'appelle ?ANSELME, à Ariste
C'est moi, pour vous apprendre une grande nouvelle.ARISTE, à Anselme
Quelle est-elle ?LISIDAN, le regardant
C'est mon fils.ANSELME
Votre fils ?LISIDAN
Oui, mon fils.ARISTE, à Lisidan
Mon père...PHILIPIN
Que le Ciel nous assiste !LISIDAN, à Ariste
Pourquoi changer de nom, mon fils, et hautement Vouloir être Géraste, et nous faire un roman ? Quel dessein vous oblige à ces métamorphoses ?ARISTE
J'aurais tort, à présent, de déguiser les choses, L'amour à ce dessein a su contribuer ; J'aime, j'aime Lucrèce, il le faut avouer : Pour l'ôter à Géraste, et la rendre ma femme, Je faisais ce qu'a pu me suggérer ma flamme ; J'ai, pour y réussir, employé mon pouvoir : Mais Lucrèce, en un mot, aime trop son devoir. Elle veut m'épouser ; mais, malgré cette envie, Pour contenter son père, elle se sacrifie ; Contre ses sentiments, elle prend un époux Qu'elle ne saurait voir sans le mettre en courroux. Cependant, admirez : dans ce sort qui l'accable, Ce que j'ai pu gagner sur cet objet aimable, Est d'avoir seulement, pour payer mon amour, Différé son hymen jusqu'à votre retour. De mon déguisement voilà la seule cause.LISIDAN, à Ariste
Qu'espérer, si son père à tes désirs s'oppose ?GÉRASTE, à Ariste
Si bien, à vous ouïr, que Lucrèce me hait.ARISTE, à Géraste
Sans doute.ARISTE
Vous ne lui plaisez pas.ARISTE
Oui.SCÈNE XII. Lucrèce, Anselme, Ariste, Lisidan, Géraste, Florame, Philipin, Florence.
ANSELME, à Lucrèce
Ma fille, Quel désordre aujourd'hui vois-je dans ma famille ? Vous aimez donc Monsieur ? et, pour mieux m'attraper, Par lui, sous un faux nom, vous me laissez tromper ! Vous m'en faites la dupe, et souffrez...LUCRÈCE, à Anselme
Moi, mon père !ARISTE, à Lucrèce
Madame, il n'est plus temps de rien dissimuler ; Mon père, que voilà, m'a forcé de parler ; J'ai tout dit.LUCRÈCE
J'aime Ariste, il est vrai, puisqu'il soit vous le dire ; Pour ne vous point cacher les choses aujourd'hui, Je voudrais de bon coeur que je pusse être à lui. Mais, las ! Je sais trop bien que, pour vous satisfaire, Je dois prendre Géraste, et suis prête à le faire. C'est à vous, là-dessus, à disposer de moi, Et voir auquel des deux il faut donner ma foi.GÉRASTE, à Lucrèce
Vous me haïssez donc, Madame la coquette ? Je ne veux point de vous, c'est une affaire faite.ANSELME, à Géraste
Quoi donc ! Vous...GÉRASTE, à Anselme
En un mot, c'est un point résolu. Je vois trop qu'en idée on me ferait cocu. Que ferais-je du corps, quand Monsieur aurait l'âme ? Je consens de bon coeur qu'il la prenne pour femme ; Mais à condition de mander, s'il vous plaît, À mon cher oncle Sbroct la chose comme elle est.FLORAME, à Géraste
Votre demande est juste.GÉRASTE
Au moins, il me le semble.ARISTE, à Lisidan
Mon père...LISIDAN, à Ariste
Je consens que le Ciel vous assemble ; Et donne, pour cela, quatre-vingt mille écus.ARISTE, à Anselme
Monsieur...FLORAME, à Anselme
Vous devez bien répondre là-dessus.ARISTE
Accordez-moi Lucrèce.ANSELME, à Ariste
Allez, je vous la donne.ANSELME
Je vous pardonne.ARISTE
De bon coeur ?ANSELME
De bon coeur ; et je veux que, demain, Dans le Temple, à mes yeux, vous lui donniez la main. Êtes-vous satisfait ?LUCRÈCE, à Anselme
Souffrez, pour un tel bien, qu'ici je vous embrasse, Mon père, et qu'à vos pieds...ANSELME, la relevant
Je ne suis point fâché ; Et m'en tiens, pour ce coup, quitte à fort bon marché. Ariste, de grand coeur, je vous reçois pour gendre.ARISTE
Après un tel aveu, je n'ai rien à prétendre.À Lisidan.
Mais quel bonheur pour moi vous fait trouver ici ?ANSELME, à Lisidan
Entrons chez moi : venez.LISIDAN, faisant des cérémonies
Mais...ANSELME
Entrez sans scrupules.SCÈNE XIII. Kerlonte, Lisidan, Anselme, Florame, Ariste, Géraste, Philipin, Lucrèce, Florence.
ANSELME, voyant Kerlonte
Voici l'autre.À Kerlonte.
Monsieur, sans un grand préambule, Voilà le vrai Géraste : il consent, de bon coeur, De retourner à Nantes, épouser votre soeur.KERLONTE
Si la chose est ainsi, j'ai fait quelque fortune, Qu'avec joie, entre nous, je veux rendre commune.GÉRASTE, à Kerlonte
Il n'est rien de plus vrai, je suis ce qu'on vous dit : J'aime, j'aime Irénée, et cela seul suffit.PHILIPIN, tirant son maître
Quoi donc ! en ce grand jour, Florence et Philipin, Quand vous vous saoulerez, enrageront de faim ?FLORENCE
En effet.ARISTE, à Philipin
Je t'entends.ANSELME, à Ariste
Que dit-il ?ANSELME
Hé bien, je la lui donne.LISIDAN
Et moi, cinq cents écus.1 826 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica