Comédie en vers· Comédie en un Acte
Le Deuil
Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Hôtel de Bourgogne le 24 septembre 1672
Personnages
- PIRANTE, père de Timante
- TIMANTE, son fils
- JAQUEMIN, fermier et receveur de Pirante
- BABET, fille de Jaquemin
- PERRETTE, servante de Jaquemin
- CRISPIN, valet de Timante
- NICODÈME, serviteur de Jaquemin
- [MATHURIN, valet de ferme, personnage muet]
MONSIEUR,
À MESSIRE ANDRÉ-GIRARD LE CAMUS CHEVALIER, CONSEILLER Ordinaire du Roi en tes Conseils d'Etat, Privé, et Direction de ses Finances, ci-devant Procureur-Général de Sa Majesté en sa Cour des Aides.
Vous trouverez bon, s'il vous plaît, que votre Nom paraisse au-devant de cette Comédie ; et qu'après en avoir dédié une autre à Madame votre charmante épouse, je vous demande votre protection pour celle-ci. Je sais que, suivant l'ordre des choses, je devais commencer par vous, si que le Mari doit toujours passer devant la Femme ; mais je ne saurais m'imaginer que vous soyez fâché de cette préférence. Je veux croire que vous êtes content de mon procédé, et que,loin de m'en savoir mauvais gré, vous m'en applaudissez en vous-même. Savez-vous sur quoi je fonde cette croyance ? C'est que je suis persuadé, MONSIEUR, que vous avez l'âme belle, l'esprit bien tourné, et que vous ne haïssez pas le Beau-Sexe. C'est le penchant de tous les honnêtes gens, et j'ose avancer que ce penchant ne leur est pas désavantageux : c'est par-là qu'on a vu les plus grands Hommes faire souvent des actions qui surpassaient leurs attentes, et que les plus faibles et les plus stupides se sont quelquefois tirés de l'obscurité où ils étaient ensevelis. Pour moi, MONSIEUR, j'ai toujours cru que, quelque principe d'honnêteté qu'on pût avoir, on ne faisait rien d'extraordinaire sans cette inclination ; mais que par le désir de se rendre agréable au Beau-Sexe, on cherchait avec soin les occasions de faire bruit dans le monde, et de s'acquérir une réputation qui ne fût pas commune. En vérité, MONSIEUR, il faut demeurer d'accord que nous lui sommes fort obligés, puisqu'il fait naître en nous des sentiments dont peut-être ne serions-nous point capables sans cette envie de lui plaire. Je sais bien que ce n'est pas ici le lieu de faire son éloge, et qu'en vous présentant cette Comédie, je ne devrais penser qu'à vous entretenir des glorieux avantages qu'elle aura de se voir honorée de votre protection : mais sans que je m'explique là-dessus, qui ne sait pas que c'est une chose incontestable ? Je n'ignore pas aussi que je devrais prendre l'occasion de m'étendre sur ce beau génie et ce profond savoir qui vous ont fait admirer dans la Charge éminente de Procureur-Général en la Cour des Aides, et que vous avez exercée avec tant de succès ; que, lorsque vous parlâtes de vous en défaire, toute cette illustre Compagnie en eut un regret si sensible, quelle fit ses efforts pour tâcher de vous détourner de cette pensée. Mais, MONSIEUR, quand j'aurai fait un détail de ces perçantes lumières qui vous ont fait pénétrer les affaires les plus obscures, et résoudre les difficultés les plus embarrassantes ; quand j'aurai fait un tableau de cette intégrité qui vous a rendu recommandable à tous ceux qui ont eu besoin de votre Justice ; quand je me serai épuisé à faire un long discours sur cette grande vivacité d'esprit, qui, dans les Conseils de Sa Majesté, vous faisait regarder comme un Homme digne des Emplois les plus considérables ; quand je me serai étendu sur cette manière engageante et cette bonté naturelle qui vous gagnent les coeurs de tous ceux qui vous approchent ; Enfin, MONSIEUR, quand j'aurai pris le soin de louer toutes ces rares qualités, qu'aurai-je dit, ou qu'aurai-je fait connaître qu'on ne sache beaucoup mieux que moi ? Puisqu'il est constamment vrai, MONSIEUR, que je ne pourrais rien dire dont chacun n'ait une entière connaissance, je ne ferai pas mal de me taire, et de vous prier seulement d'agréer le Deuil que je vous présente. Je ne vous dirai point que, lorsqu'on saura que Cette pièce vous est dédiée, cela doit arrêter en quelque façon les traits malicieux d'une Critique envieuse ; car, à vous parler franchement, je n'ai point encore vu que le nom des Puissances qui paraît à la tête des Ouvrages, ni celui des Beaux-Esprits, aient empêché les Censeurs de profession, de se déchaîner contre eux, quand ils se sont imaginé qu'il y avait de quoi mordre. Ils diront tout ce qu'il leur plaira de cette Comédie sans que je m'en mette en peine ; il suffit pour moi qu'elle vous ait plu et quelle ait réussi en Public. Je suis sûr que ces Messieurs auront peine à paraître devant vous pour la déchirer ; particulièrement quand ils sauront que vous lui faites la grâce de l'honorer de votre estime, si que vous me permettez de me dire,
MONSIEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
DE HAUTEROCHE.
LE DEUIL.
SCÈNE PREMIÈRE. Timante, Crispin, en grand deuil.
CRISPIN
Par ma foi, nous voilà plaisamment équipés, Noirs du bas jusqu'en haut, et des mieux encrêpés. Seriez-vous bien parent d'un... faut-il que j'achève ? Là, d'un de ces messieurs que l'on rouait en Grève, Le jour qu'il vous a plu de partir de Paris ?TIMANTE
Maraud !CRISPIN
À dire vrai, Monsieur, je suis surpris : Votre père, votre oncle, enfin tout le lignage Regorge de santé, rien ne meurt, dont j'enrage ; Pas un neveu, pas même un arrière-cousin, Et le grand deuil vous plaît à porter ?TIMANTE, riant
Oui, Crispin.CRISPIN
Vous riez ? Cet habit peut donner de la joie, Quand une tête à bas laisse force monnaie ; Bon pour lors. Mais à moins d'une mort de profit, L'équipage est lugubre et me choque l'esprit.CRISPIN
D'accord, quand un mari fait enterrer sa femme. Comme, en se mariant, on se met en danger D'avoir pendant ce noeud, tout le temps d'enrager, Je crois que, pour guérir cette sorte de rage, Il n'est rien de meilleur qu'un prompt et doux veuvage. Mais sans moraliser, Monsieur, venons au point. Nous arrivons à Sens, où vous n'arrêter point, Vous poussez jusqu'au lieu de votre métairie. D'abord vous descendez dans une hôtellerie ? Vous y prenez le deuil ; vous m'en équipez, moi, Qui ne pleure personne, et qui ne sais pourquoi. Si j'ose demander à quoi tend ce mystère, Vous riez, vous chantez, et vous me faites taire ; Et, sans m'expliquer rien, toujours la joie au coeur, Vous entrez dans la cour de votre Receveur. Ce noir déguisement cache au moins quelque chose : Pour la dernière fois, j'en demande la cause.Timante sourit.
Allez-vous rire encor ? Bonsoir, je n'en suis plus.Sens : ville du département de l'Yonne au sud-est de Paris à 125km.
CRISPIN
Deux mille écus ?TIMANTE
Oui.CRISPIN
Peste ! Et combien en aurai-je ? Équipé comme vous, j'ai même privilège ; Et je ne prétends par porter le deuil gratis.TIMANTE
Ta part s'y trouvera.CRISPIN
Les merveilleux habits ! Mais, déguisés ainsi, dans le bois le plus proche, N'auriez-vous point dessein de voler quelque coche ? Qu'en est-il ?CRISPIN
J'entends. Mais, Monsieur, je crains la pendaison. Pour toucher cet argent, çà, que faut-il donc faire ?TIMANTE
Pleurer. Sais-tu pleurer ?CRISPIN
Moi ? Non ; mais je sais braire : Cela suffira-t-il ?Braire : Fig. et familièrement. Cet homme ne chante pas, il brait. [L]
CRISPIN
J'ai de terribles yeux. Commencez seulement ; pour venir à la charge, Je vous réponds, Monsieur, d'une bouche aussi large. Il ne faut qu'essayer, voyez : Hin, hin, hin...TIMANTE
Bon.TIMANTE
Fort bien.TIMANTE
À duper Jaquemin, Receveur de mon père, À qui, par ce faux deuil, appuyant mon rapport, Je persuaderai que le bonhomme est mort, Et que, depuis huit jours, surpris d'apoplexie, Tout d'un coup, sans parler, il a fini sa vie. J'en suis seul héritier ; et Jaquemin, je crois, Prétendant n'avoir plus à compter qu'avec moi, Ne refusera pas de me payer la somme Que, pour le premier ordre, il tient prête au bon homme.CRISPIN
Vous êtes fils unique ; et votre Receveur, S'il plaisait à la mort de vous faire l'honneur De saisir au collet votre avare de père, Aurait avecque vous quelques comptes à faire : Mais sur quoi s'assurer qu'il doit deux mille écus ?TIMANTE
Six cents louis, Crispin, tous paiements rabattus. De mon père pour lui j'ai surpris cette lettre ; Écoute, et tu verras ce qu'on peut s'en promettre.Il lit.
« Monsieur Jaquemin, votre compte est bon. Les diverses sommes que vous m'avez fait toucher ici, et dont vous n'avez point de quittance, montent à huit cents écus ; ainsi, reste dû six mille six cent livres. Ne vous embarrassez pas à chercher une voie sûre pour me les faire tenir ; j'irai moi-même les recevoir, sur les lieux, dans quinze jours ou trois semaines, et nous aviserons ensemble à régler les clauses du nouveau bail que vous demandez. Je ne vous écrirai point davantage là-dessus. Ne me faites point de réponse. Votre meilleur ami,
Pirante. »
En prenant les devants, comme il est bon payeur...CRISPIN
J'entends : plus fin que vous n'êtes pas bête, Monsieur ; Et, pour un nouveau bail, sans trop songer aux clauses, Je vous crois déjà voir accommoder les choses. Pour bien faire, il faudrait que Monsieur Jaquemin, Obtenant du rabais, grossît le pot-de-vin : Il en demandera, signez tout.TIMANTE
Moi ?TIMANTE
Il n'entend pas raison. Quel père ! Il faut aller joindre ma garnison ; Je pars ; et, pour tout fruit à mes belles paroles, Ayant à m'équiper, j'emporte vingt pistoles : Me voilà bien !CRISPIN
Aussi, pour vous en consoler, Sans façon, en bon fils, vous venez le voler ; Mais, quoiqu'en ce dessein, Monsieur, je vous admire, Si votre père, enfin, s'est avisé d'écrire, Sa lettre et vos discours n'auront aucun rapport, Et nous serons tondus, sur cette feinte mort.TIMANTE
Au commerce d'écrire avec joie il renonce, Il plaint, trois mois entiers, le port d'une réponse : Tu vois que, par sa lettre, il mande à Jaquemin De ne lui point récrire ; outre cela, Crispin, J'ai su... Mais taisons-nous, quelqu'un vient.CRISPIN, à Timante
C'est Perrette. Et Madame_Babet.Bas.
La friponne est bien faite, Monsieur, et vaudrait bien, soit dit, sans faire tort...TIMANTE, bas, à Crispin
Songe à l'apoplexie, et que mon père est mort.SCÈNE II. Perrette, Babet, Timante, Crispin.
PERRETTE, à Babet, regardant Timante
Je ne me trompe point, c'est notre jeune Maître.BABET
Dans un pareil habit, j'ai pu le méconnaître. Quoi ! Timante, c'est vous ? D'où vient donc ce grand deuil ?TIMANTE, pleurant
Ah, Babet !BABET
Crispin ?CRISPIN, pleurant
Ah !TIMANTE, pleurant
Quel malheur !PERRETTE, à Crispin
Apprends-nous quelle perte il a faite.CRISPIN, pleurant, à Perrette
Son père...PERRETTE
Eh bien ! son père ?CRISPIN, pleurant
Il est gîté, Perrette. Le Pauvre homme ! Il m'aimait, comme si.... Mais, enfin, Dieu veuille avoir son âme.PERRETTE
Il est mort !PERRETTE, à Babet
Ce malheur est touchant ; mais...BABET
Hélas !CRISPIN, bas, à Timante
Que ne la prenez-vous, Monsieur, entre vos bras ? Ses ennuis passeraient plus tôt.TIMANTE, bas, à Crispin
Ils m'embarrassent.PERRETTE
Là, revenez à vous ; puisque le mort est mort, Quel remède, et pourquoi s'en affliger si fort ?CRISPIN, à Babet
Perrette le prend bien : point de mélancolie. Les morts ne vivent plus ; les pleurer, c'est folie.BABET, en pleurant
Il était mon parrain ; et j'aurais peu de coeur...TIMANTE, larmoyant
Suffit, Babet ; c'est trop partager ma douleur.BABET, larmoyant
Si mes larmes...SCÈNE III. Timante, Babet, Crispin.
TIMANTE, riant
Hé bien ! Babet ?TIMANTE
Il m'est important de le feindre ; Ayant besoin d'argent, je n'imagine rien De plus propre à duper et ton père et le mien.TIMANTE
Ne t'en mets point en peine : Avec moi seulement souffre que je t'emmène ; Si tu veux éclater, il faut prendre ce temps.TIMANTE
Seule ?SCÈNE IV. Timante, Crispin.
CRISPIN, montrant du doigt l'endroit où Babet est rentrée
Monsieur, hem ?TIMANTE
Qu'est-ce ?TIMANTE
Elle peut...CRISPIN
J'entends ; dans le voyage, La belle, en tout honneur, aura soin du bagage. Quand vous en serez las, pour le moins...TIMANTE
Maître sot !CRISPIN
Souffrez-moi la Servante, et je ne dirai mot. À ces conditions, c'est une affaire faite : Vous emmenez Babet, j'emmènerai Perrette.TIMANTE
Ah ! Ce n'est pas de même.CRISPIN
Et pourquoi non ? Je crois Qu'en esprit, beaux discours, vous l'emportez sur moi ; Mais, où l'esprit n'et pas tout-à-fait nécessaire, Monsieur, sans vanité, je suis assez bon frère ; Et...TIMANTE
Pour faire cesser tes sots raisonnements, Apprends qu'à tort tu fais de mauvais jugements, Et qu'au sort de Babet les noeuds de l'hyménée, Au déçu de mon père, ont joint ma destinée.CRISPIN
Vous l'avez épousée ?TIMANTE
Oui.CRISPIN
Vous êtes mari ?TIMANTE
Depuis plus de six mois.CRISPIN
Et vous n'êtes point marri ?TIMANTE
Moi ? Point du tout.CRISPIN
Miracle ! Il ne s'en trouve guères De si contents que vous de ces sortes d'affaires : Aussi n'êtes-vous pas encor bien marié.CRISPIN
D'accord : ne pouvant voir la Belle Qu'en secret rendez-vous, vous n'aimez rien tant qu'elle ; Mais Babet, aujourd'hui vos plus chères amours, Ne sera plus Babet quand vous l'aurez toujours.TIMANTE
Non, il n'en sait rien ; Car, comme en avarice il surpasse le mien, Et qu'un sou déboursé lui semble arracher l'âme, Sans doute il eût tout fait pour traverser ma flamme : Mais, l'hymen déclaré, tout lui parlant pour moi, Il faudra bien qu'il chante, ou qu'il dise pourquoi.CRISPIN
Mais, Monsieur, étant Noble, et de bonne famille, D'un simple Receveur vous épousez la fille ! Que dira votre père ?TIMANTE
Il s'estomaquera, Fera le difficile, et puis s'apaisera. Après tout, Jaquemin, quoiqu'il soit sans naissance, C'est, l'avarice à part, est homme d'importance ; Il est le coq du bourg, connu pour un Crésus, Et possède du moins cinquante mille écus ; Cela répare assez le défaut du rang.CRISPIN
Peste ! Puisqu'il a tant de bien, il est noble de reste. Combien de soi-disant Chevaliers et Marquis Se targuent sottement de noblesse à Paris, Dont, en s'emmarquisant, la plus haute Noblesse A seulement pour titre une grande richesse ! Sans cela, leur naissance est basse et sans éclat, Et leur bien, en un mot, fait tout leur Marquisat. Ces gens, au temps qui court, ont beaucoup de confrères : Mais la chère Babet, elle n'a soeurs ni frères.CRISPIN
Bien d'autres ? Quantité tiennent leur quant-à-soi, Qui, loin de refuser une affaire semblable, Moyennant force écus, épouseraient le diable. Le diable, cependant, doit être roturier ; Qu'en croyez-vous ?TIMANTE
Badin !CRISPIN
Je ne suis pas sorcier ; Ce que j'en dis, Monsieur, n'est que par conjecture ; Mais être grand trompeur, sent beaucoup la roture ; On dit que c'est du diable une perfection.Timante sourit.
D'ailleurs, comme le monde est plein d'ambition, Et suivant que chacun par l'argent se gouverne, Si le diable en ces lieux venait tenir taverne, Qu'il voulût enrichir ceux qui boiraient chez lui, La foule serait grande.TIMANTE
Il est vrai qu'aujourd'hui, Passât-on en vertu les vieux héros de Rome, Si l'on n'a de l'argent, on n'est pas honnête homme : Il en faut pour paraître.CRISPIN
Aussi pour en avoir, Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir : Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère, Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère ; Et je ne sache point d'honneur si bien placé, Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.TIMANTE
Tu crois donc...CRISPIN, montrant Jaquemin
St.CRISPIN, bas à Timante
Songeons à larmoyer ; il n'est plus temps de rire.SCÈNE V. Jaquemin, Perrette, Timante, Crispin.
JAQUEMIN, à Timante
Monsieur, que m'apprend-on ?TIMANTE, pleurant
Ah ! Monsieur Jaquemin...JAQUEMIN, pleurant
Mon pauvre Maître ; ah ! ah !TIMANTE, pleurant
Ah !CRISPIN, pleurant
Hon, hon.PERRETTE, pleurant
Hin, hin, hin.CRISPIN, à Timante
Hé ! Monsieur, un esprit de la trempe du vôtre...CRISPIN
Oui, vous perdez beaucoup ; mais dans un tel malheur On doit patiemment supporter sa douleur. Le ciel le veut ainsi. Lui faire résistance, Ah ! Songez donc, Monsieur, et c'est lui faire offense. Il est vrai ; votre père aurait couru hasard De vivre plus longtemps, s'il était mort plus tard ; Mais quand par la rigueur... Des ordres qu'il faut suivre, On est mort tout-à-fait... On ne saurait plus vivre. Considérez, d'ailleurs... Que le temps vous fait voir Que la raison... Monsieur, prêtez-moi ce mouchoir ; Je n'y pense point, sans...Arrachant le mouchoir que Timante tient à ses yeux.
JAQUEMIN, pleurant
Crispin me perce l'âme.CRISPIN, à Jaquemin
Monsieur... ah !TIMANTE
Ah.PERRETTE
Hin, hin.CRISPIN
Voulez-vous, par vos pleurs, désespérer mon Maître ? Comme il sanglote ! Au lieu de ragaillardir, Vous augmentez son mal.TIMANTE
Il ne peut s'agrandir.PERRETTE
Crispin a raison, et...JAQUEMIN
Je le sais ; mais, Perrette, Quand je sentirais moins la perte que j'ai faite, Il faudrait, quand d'un Maître on apprend le trépas, N'avoir guère d'honneur, pour ne s'affliger pas... Monsieur Pirante était un ami...JAQUEMIN
Dieu le veuille !PERRETTE, bas, à Jaquemin
Hé ! Là donc, parlez-lui.JAQUEMIN, à Timante
Nous avons, tous les deux, un grand sujet d'ennui, Et, tous deux, nous perdons, sans y pouvoir que faire, Moi, Monsieur, un bon Maître, et vous, un brave père ; Mais, pour m'en consoler, j'espère en ce malheur, Que vous vous souviendrez de votre serviteur. J'ai soixante et deux ans ; et, dès mon plus bas âge, J'étais de la maison.TIMANTE
Il faut prendre courage. Je perds un père à qui vous rendiez bien des soins ; Il était votre ami, je ne le suis pas moins.JAQUEMIN
Il est mort, quelle perte ! À tous moments j'y pense, Et, tant que je vivrai, j'en aurai souvenance. Voyant qu'en l'autre monde il lui fallait aller, Ne vous a-t-il pas dit...TIMANTE
Il est mort sans parler.JAQUEMIN
Sans parler !JAQUEMIN, redoublant sa tristesse
Ah !JAQUEMIN, se désespérant
Ah Ciel !TIMANTE
Qu'avez-vous donc ?JAQUEMIN
Me voilà ruiné.TIMANTE
Comment ?JAQUEMIN
Hélas ! Oui.JAQUEMIN
Est-ce que...JAQUEMIN
On sait donc...CRISPIN
Je prenais les esprits pour un conte, Mais je suis détrompé ; car, pour vos intérêts, Le pauvre mort nous est apparu tout exprès.JAQUEMIN
Apparu !CRISPIN, montrant son maître
Demandez.TIMANTE
Sans doute.JAQUEMIN
Est-il croyable ?CRISPIN
Il nous a lutinés six jours, comme le diable, Tantôt en pigeon blanc, tantôt en chien barbet ; Tant enfin qu'ennuyé de s'être contrefait, Sous sa propre figure il s'est fait reconnaître, Et me serrant le bras : « Crispin, connais ton Maître, M'a-t-il dit : Vous, mon fils, n'ayez aucune peur, A-t-il continué, s'adressant à Monsieur ; Du seigneur Jaquemin je viens vous dire comme J'ai reçu, sans quittance, en plusieurs fois la somme. »TIMANTE
Autant.JAQUEMIN, à Timante
J'ai fait tenir quelque chose de plus, Mais n'importe. Il faut donc, s'il vous plaît, me déduire...CRISPIN, à Jaquemin
Pour vous, s'il eût été besoin, Il serait encor bien revenu de plus loin. Possible s'il voyait, s'agissant de finance, Que mon Maître n'eût pas fort bonne conscience, Il pourrait, pour ôter tout sujet d'embarras, Venir jusque chez vous.JAQUEMIN
Ah ! Qu'il n'y vienne pas.JAQUEMIN
Je l'en quitte.PERRETTE
Il est assez de morts à qui rendre visite ; Qu'il les voie, et pour nous, qu'il nous laisse en repos.TIMANTE
Non, il n'y viendra pas : mais changeons de propos. Vos paiements sans acquit n'ont rien que je conteste.JAQUEMIN
Cela déduit, je dois six cents louis de reste : Il vous faut les compter. Mais, Monsieur, tous les ans, Je paie, à jour nommé, jusqu'à neuf mille francs. C'est trop : le bail finit, il en faudrait rabattre.TIMANTE
Vous vous raillez.JAQUEMIN, bas, à Crispin
Parle, et je te donne...CRISPIN, à Timante, haut
Monsieur le Receveur ne veut tromper personne : S'il y trouvait son compte, il ne le dirait pas.CRISPIN
Rabattez mille francs.JAQUEMIN
Monsieur, les mille francs n'auraient point été trop ; Mais, si j'y perds encore, ayant un si bon Maître, J'espère...JAQUEMIN
Mais...CRISPIN
Monsieur Jaquemin, là...JAQUEMIN
Quoi ?CRISPIN
Point de querelle. Voulez-vous disputer pour une bagatelle ? Monsieur est raisonnable ; il vous aime ; en neuf ans, Songez qu'il vous remet près de cinq mille francs. Tant pour sa garnison que pour d'autres affaires, Il a besoin d'argent.TIMANTE
Quoi ! pour renouveler votre bail ? J'y consens : Mais la mort de mon père à tant de soins m'engage, Que, ne pouvant tarder ici de ce voyage, Je vous vais seulement signer que je promets De vous faire, par an, cinq cents francs de rabais : Il ne faut qu'au vieux bail ajouter cette clause.TIMANTE
Non, et pour cause ; Nous sommes, pour cela, fort bien dans cette cour, Du défunt autrefois ces lieux étaient l'amour ; Et, dans l'accablement où sa perte me plonge, Je n'y saurais entrer, sans...JAQUEMIN, s'affligeant
Monsieur, quand j'y songe...CRISPIN
Que c'était un brave homme !JAQUEMIN
Oui, sans doute, Crispin.CRISPIN, montrant son Maître
Ne pleurez plus. Songez...JAQUEMIN, s'en allant
J'entends. Oh ! Mathurin ! Perrette, promptement qu'il apporte une table.Perrette rentre.
CRISPIN, allant après Jaquemin
Monsieur le Receveur, je suis un pauvre diable ; Souvenez-vous de moi, j'ai parlé comme il faut.À Timante.
Tout va bien, Monsieur.SCÈNE VI. Timante, Jaquemin, Crispin.
TIMANTE
Oui, délogeons au plutôt, Cours à l'hôtellerie ; et, pour partir sur l'heure, Fais brider nos chevaux.PERRETTE
Tu reviendras après.PERRETTE, à Timante
Je m'en vais avoir peur de tous les chiens barbets : Je viens d'en voir un là plus grand qu'à l'ordinaire, Que je croyais qui fût l'âme de votre père : Le sang m'a remué jusqu'au fin bout des doigts. Vous est-il apparu de jour ?Barbet : Chien à long poil et frisé. [L]
TIMANTE
Cinq ou six fois.PERRETTE
De quel poil ?CRISPIN
Il était roux-gris.PERRETTE
C'est lui peut-être. Va voir si tu pourras, Crispin, le reconnaître ; Il est dans la cuisine.PERRETTE
Hé... ?SCÈNE VII. Timante, Perrette.
TIMANTE
Babet est donc partie ?PERRETTE
Oui, Monsieur, et son père Lui fait faire un voyage assez peu nécessaire. Je crois qu'elle en enrage.TIMANTE
Et d'où vient ?SCÈNE VIII. Jaquemin, Perrette, Timante.
JAQUEMIN, une bourse à la main, à Timante
Cette bourse a, Monsieur, de quoi vous contenter. Sept cent Louis... Voyons si...TIMANTE, à Jaquemin
Je prends sans compter.JAQUEMIN
Ils sont en petits lots, roulés tous par cinquante, Hors ceux du pot-de-vin, qui, contre mon attente, Vont, en vous les donnant, me réduire à l'emprunt. Je les tenais tout prêts pour le pauvre défunt.TIMANTE
Eh ! Vous n'en manquez pas.JAQUEMIN
Chacun sait ses affaires. Monsieur, au temps qu'il est, on n'en amasse guères. Voici le bail.TIMANTE
Donnez. Quatre lignes au bas, Attendant mon retour, vaudront mille contrats.Il va écrire sur la table.
PERRETTE
Oui, la chose est touchante ; Mais, Monsieur, je crains bien qu'il revienne céans : Un certain grand barbet que j'ai vu là-dedans...TIMANTE, achevant d'écrire
« Fait ce... 1673. Timante. »
JAQUEMIN, lit haut
« Je soussigné confesse avoir reçu de Monsieur Jaquemin la somme de six mille six cents livres, qui, jointe à deux mille quatre cents livres qu'il avait payées à feu mon père sans quittance, l'acquitte de l'année échue à Pâques dernier. Plus, j'ai reçu cent Louis d'or, pour le pot-de-vin du nouveau bail, que je m'oblige de lui passer devant les Notaires toutes fois et quantes, aux mêmes clauses et conditions de celui-ci, à la réserve du prix, qui ne sera à l'avenir que de huit mille cinq cents livres. Fait ce... mille six cent soixante et treize.
TIMANTE. »
TIMANTE, à Jaquemin
En est-ce assez ?JAQUEMIN
C'est plus qu'il n'était nécessaire. Chacun, ainsi que vous, n'est pas fils de son père. De l'air dont sur-le-champ vous dressez un acquit, On voit bien qu'il vous a fait part de son esprit. J'ai peine à croire encor qu'il soit mort.TIMANTE
Je vous quitte : Plus je suis avec vous, plus ma douleur s'irrite. Adieu : vous me verrez avant qu'il soit un mois : Toi, Perrette, viens çà ; songe à moi quelquefois. Tiens : et si Nicodème un jour te prend pour femme,Lui donnant deux pistoles.
Crois...PERRETTE, à Timante
Vous aurez, Monsieur, tout pouvoir.TIMANTE
Il viendra vous trouver.SCÈNE IX. Perrette, Jaquemin.
PERRETTE
Notre maître, Le brave jeune homme ! Ah ! Quand je l'ai vu paraître, J'ai bien cru qu'il avait pour nous un bon dessein.JAQUEMIN
C'est son père tout à fait.PERRETTE
Fi ! C'était un vilain, Un ladre.Ladre : Insensible moralement. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. C'est un homme très ladre.[L]
JAQUEMIN
Il ne faut pas appeler vilenie Ce que les gens sensés nomment économie : La différence est grande ; et quiconque dira Que Pirante...PERRETTE
Il était tout ce qu'il vous plaira ; Mais il ne m'a jamais donné la moindre chose. À propos de donner (car il faut que je cause, Et qu'au moins une fois je décharge mon coeur ) Quand il faut desserrer, vous avez belle peur. Depuis six ans entiers que votre femme est morte, Le faix est lourd, et c'est Perrette qui le porte : Aux champs, comme à la ville, ai-je quelque repos ? Je ne recule à rien ; tout tombe sur mon dos : Quels biens m'avez-vous faits ?Faix : Charge sous laquelle on plie. [L]
JAQUEMIN
Perrette, patience ; Tout vient avec le temps ; j'ai de la conscience ; Et, dans mon testament, tu verras...PERRETTE
Justement ! Me voilà bien chanceuse, avec son testament ! Des avaricieux c'est l'excuse ordinaire. Ils donnent tout leur bien, quand ils n'en ont que faire. Vos écus, dont l'amas vous est encor si doux, Voulez-vous point les faire enterrer avec vous ? Franchement, je m'en lasse, et pour toutes mes peines Je mériterais bien qu'aux foires, aux étrennes, Vous ouvrissiez la bourse. Un homme veuf à Sens, Me fait, pour le servir, presser depuis longtemps : Si je vous veux quitter, il m'offre de bons gages.JAQUEMIN
Tais-toi, je t'aurais fait de plus grands avantages, Si je n'avais pas craint de faire babiller. Mais Babet au plus tôt se doit faire habiller : En achetant pour elle, il faut qu'elle te donne... Car, vois-tu ! J'aime mieux, de peur qu'on me soupçonne...PERRETTE
Chacun a son temps : Le vôtre est fait. Pour elle, un mari, ce me semble, Lui viendrait bien à point ; ils vivraient bien ensemble.JAQUEMIN
À son âge un mari !PERRETTE
Quoi ! Vous vous effrayez ?SCÈNE X. Perrette, Jaquemin, Pirante.
PERRETTE, apercevant Pirante, et tirant Jaquemin par le bras, voulant fuir
Monsieur ! Ah je perds la parole. Miséricorde !JAQUEMIN
Qu'est-ce, où vas-tu ?JAQUEMIN, revenant sur le bord du théâtre
Que veut-elle dire ?SCÈNE XI. Pirante, Jaquemin.
PIRANTE, frappant sur l'épaule de Jaquemin
Ho ! Monsieur Jaquemin !JAQUEMIN, s'enfuyant avec précipitation
À l'aide !SCÈNE XII. Pirante, Nicodème.
NICODÈME, venant avec une grande fourche de bois sur son épaule, et chantant cette chanson, sur le chant :
Une et deux et trois et quatre et cinq et six, Sept et huit et neuf et dix, Onze et douze et treize, Quatorze et quinze et seize.PIRANTE, abordant Nicodème
Dieu te gard', Nicodème.PIRANTE
Moi-même.NICODÈME
J'aime à rire, à chanter, à me bailler carrière ; Et j'ai toujours été bâti de la magnière. Vous êtes bien gaillard ?PIRANTE
Oui, je me porte bien.NICODÈME
Pourquoi ?PIRANTE
Quand il m'a vu, Il s'est mis à crier d'un ton épouvantable, Et n'aurait pas mieux fui, s'il avait vu le diable. Est-il devenu fou ?NICODÈME
Peste ! Il n'est pas si sot. Tout vieux barbon qu'il est, il dit encore le mot. C'est un brave homme.PIRANTE
Mais par quelle extravagance, Criant tout haut à l'aide, a-t-il fui ma présence ? Il est donc possédé ?NICODÈME
Vous vous gaussez de nous. Bon ! S'enfuir ! Hier encore il nous parlait de vous, But à votre santé, jusqu'à perdre d'haleine, Nous dit qu'vous viendriez possible dans quinzaine.PIRANTE
Oui ; je l'avais écrit.NICODÈME
Hé bien donc !NICODÈME
Je vais faire ouvrir l'huis, Et, quand il vous varra...Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]
NICODÈME
C'est queuque stratagème ; Car il n'était pas fou, quand j'avons déjeuné : Lui-même dans ces champs il m'a là-bas mené. Depuis, je ne dis pas, mais j'allons voir. Parrette !Frappant à la porte.
PERRETTE, en dedans
Qui frappe ?NICODÈME
Nicodème. Ouvre.PERRETTE, ouvrant la porte, et voyant Pirante, la referme en disant
Ah !PIRANTE
Tu vois si j'ai raison.PERRETTE, en dedans
Qui heurte ?NICODÈME
Et pourquoi ?PIRANTE
Que dit-elle ?NICODÈME
Al dit qu'ous êtes mort, et que c'est votre esprit Qui me parle : pourquoi ne me l'avoir pas dit ? Vous avez tort.NICODÈME
Vous êtes mort ; au Diable.PIRANTE
Mais, si...NICODÈME, lui présentant sa fourche
N'approchez pas ; palsangué ! voyez-vous ! Je vous enfourcherions par le chignon du cou. Adieu.PERRETTE, en dedans
Il l'est plus de six fois : Ce n'est que son fantôme à présent que tu vois ; Garde qu'il ne t'approche, et qu'il ne te secoue. Le moindre de ses doigts...PIRANTE
Nicodème ?NICODÈME
Oh ! Je ne voulons point Être avec les fantômes : on sait, s'il vient à point, Comme il traitons les gens, quand ils trouveront leur belle ! Tatigué ! Queus malins !PIRANTE
La folie est nouvelle.NICODÈME
Hé bien ! Si votre âme est en peine, Parlez, j'irons, pour vous, courir la pretentaine : Mais morgué ! Sans façon, n'approchez que de loin.Pretentaine : Terme familier usité seulement dans cette locution : courir la pretantaine, courir çà et là, sans nécessité. [L]
PIRANTE
Le jugement peut-il te manquer au besoin ? Je n'ai rien de changé ; tu le vois, Nicodème. Je parle, marche, agis : les morts font-ils de même ? Jamais...NICODÈME
Oh ! Palsangué ! Vous m'en contez bien là ! Avons-je été morts, nous, pour savoir tout cela ? C'est bien philosopher !Palsangué : Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. [L]
PIRANTE
Du moins fais que ton Maître, Pour m'entendre un moment, se mette à la fenêtre ; Je serai satisfait.PERRETTE, en dedans
Est-il parti, Nicodème ?NICODÈME
Lui ? Voire ! Je lui dis qu'il est mort ; mais il n'en veut rien croire, Et je ne li saurais faire entendre raison. Notre Maître est-il là ? Morgué ! Je tiendrai bon : Qu'il vienne à la fenêtre ; avec ma fourche seule, Si l'esprit fait un pas, je li sangle la gueule.PIRANTE
Mais tu me crois donc mort ?NICODÈME
Oui, pargué ! Je le crois.SCÈNE XIII. Jaquemin, Pirante, Nicodème.
JAQUEMIN, à la fenêtre
Il faut me hasarder. On me l'avait bien dit, Que vous pourriez venir m'apporter un acquit : Mais des huit cents écus je ne suis plus en peine ; On m'en a tenu compte, et votre crainte est vaine. Allez, puisse votre âme avoir un plein repos.PIRANTE
De quoi me parlez-vous ? Je suis de chair et d'os. Voyez-moi bien ; je vis. Qui vous rend si crédule, Que de vous entêter d'un conte ridicule ? À votre âge êtes-vous de si légère foi, Et voit-on bien des morts qui parlent comme moi ?JAQUEMIN
On dirait, en effet, que vous êtes en vie. Seriez-vous échappé de votre apoplexie ? Ou si, quand on est mort, on peut ressusciter ? Car Monsieur votre fils, que je viens de quitter, Et qui porte un grand deuil, lui-même a pris la peine De venir m'annoncer...PIRANTE, s'avançant
Quoi ! Mon fils ?...NICODÈME
Morgué ! C'est perdre temps, Descendez, sans rien craindre, ou bien qu'il se retire. Son fantôme n'est pas si diable qu'on veut dire ; Je ne vois rien en lui qu'on ne voie à chacun : S'il fait trop le méchant, je serons deux contre un.NICODÈME, à Pirante
Vous voyez qu'ous êtes satisfait. Mais point de trahison ; car, franchement, tout net, Fussiez-vous un Satan...PIRANTE
Ne crains rien, Nicodème.JAQUEMIN, sortant
Ah, Monsieur !NICODÈME, à Jaquemin
Point de peur, et ne soyez point blême.JAQUEMIN, à Pirante
Votre fils, par son deuil, a trop su me duper, Et n'a feint votre mort qu'afin de m'attraper. Comme à votre héritier, après ce coup funeste, Trouvant que je devais six cents Louis de reste, Je viens présentement de les compter...PIRANTE, à Jaquemin
À lui ?PIRANTE
Nous fourber l'un et l'autre avec tant d'impudence ! Peut-être il n'est pas loin. Vite, allons...JAQUEMIN
Patience : Nous en aurons raison, j'attends ici Crispin : Entrez, pour un moment, là-dedans.PIRANTE
Le coquin !PERRETTE, à Pirante
Vous n'êtes donc pas mort, Monsieur ?NICODÈME
Voyez ! Avec l'apolexie !SCÈNE XIV. Perrette, Nicodème, Crispin, Jaquemin.
NICODÈME, approchant Crispin, et allant au-devant
Morgué ! Comm'te vlà fait ! Qui t'aurait reconnu ? Queul habit !CRISPIN, à Nicodème
Tout un an, il faut être de même ; Notre vieux Maître est mort, mon pauvre Nicodème.NICODÈME
Tant pis pour lui.CRISPIN, à Jaquemin
Ah ! Je suis pour cela trop à votre service.CRISPIN
Oh ! Monsieur.JAQUEMIN
Mais si tu pouvais faire Que, de huit mille francs toujours prêts à compter, Ton Maître à l'avenir voulût se contenter, Je donnerais encor cent Louis tout à l'heure.CRISPIN
Venez, avecque lui vous pouvez tout gagner. Il ne ressemble point à son vilain de père. C'était un franc avare, un vrai prône-misère ; Et, s'il ne se fût point avisé de mourir, Sa lésinante humeur nous eût bien fait souffrir.CRISPIN
Sans doute : Il fallait bien pleurer ; qu'est-ce que cela coûte ? Quoique pour notre joie il soit mort un peu tard, C'est toujours être mort.PIRANTE, qui écoute
Ah ! Je te tiens, pendard !CRISPIN, feignant d'avoir peur
Au secours.CRISPIN
Ah ! J'enrage.NICODÈME
Là, réponds.PIRANTE
Ah ! Je te ferai pendre.CRISPIN
Monsieur, n'en faites rien : je vais vous tout apprendre. Pour tirer votre argent de Monsieur_Jaquemin, Votre fils avec lui m'a fait jouer au fin ; Mais j'ai plus à vous dire. Il s'est, à la sourdine, Marié depuis peu.À la sourdine : Fig. Secrètement. [L]
PIRANTE
Le traître me ruine. Quelque gueuse l'aura fait prendre sur le fait ! Qu'a-t-il donc épousé ? Qui ?CRISPIN
Madame Babet.JAQUEMIN
Ma fille ?CRISPIN
Votre fille.JAQUEMIN, à Perrette
Tu l'as donc su ?PIRANTE
Qu'on la fasse venir.CRISPIN, à Pirante
Elle est allée à Sens : Mon Maître l'y doit joindre ; et, de là, ce me semble, Ils se sont dit le mot pour s'en aller ensemble.JAQUEMIN, à Pirante
Monsieur, je suis fâché...PIRANTE
Non, Monsieur Jaquemin, Ce peut être une fourbe ; il en faut voir la fin. Mon fils t'attend ?PIRANTE
Ne bouge. Il faut l'aller surprendre ; et, s'il est marié, Babet et ma filleule ; il est justifié. Elle mérite assez d'entrer dans ma famille. Allons.NICODÈME, à Jaquemin
Comme vous êtes riche, il faut...JAQUEMIN
Il me faut laissez vivre : après, vaille que vaille ; Si j'ai quelque pistole, on me la trouvera.CRISPIN
Enfin cela ne va pas mal.641 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica