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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte

Le Deuil

Noël Lebreton de Hauteroche· créée en 1672· 641 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Hôtel de Bourgogne le 24 septembre 1672

Personnages

  • PIRANTE, père de Timante
  • TIMANTE, son fils
  • JAQUEMIN, fermier et receveur de Pirante
  • BABET, fille de Jaquemin
  • PERRETTE, servante de Jaquemin
  • CRISPIN, valet de Timante
  • NICODÈME, serviteur de Jaquemin
  • [MATHURIN, valet de ferme, personnage muet]
MONSIEUR,

À MESSIRE ANDRÉ-GIRARD LE CAMUS CHEVALIER, CONSEILLER Ordinaire du Roi en tes Conseils d'Etat, Privé, et Direction de ses Finances, ci-devant Procureur-Général de Sa Majesté en sa Cour des Aides.

Vous trouverez bon, s'il vous plaît, que votre Nom paraisse au-devant de cette Comédie ; et qu'après en avoir dédié une autre à Madame votre charmante épouse, je vous demande votre protection pour celle-ci. Je sais que, suivant l'ordre des choses, je devais commencer par vous, si que le Mari doit toujours passer devant la Femme ; mais je ne saurais m'imaginer que vous soyez fâché de cette préférence. Je veux croire que vous êtes content de mon procédé, et que,loin de m'en savoir mauvais gré, vous m'en applaudissez en vous-même. Savez-vous sur quoi je fonde cette croyance ? C'est que je suis persuadé, MONSIEUR, que vous avez l'âme belle, l'esprit bien tourné, et que vous ne haïssez pas le Beau-Sexe. C'est le penchant de tous les honnêtes gens, et j'ose avancer que ce penchant ne leur est pas désavantageux : c'est par-là qu'on a vu les plus grands Hommes faire souvent des actions qui surpassaient leurs attentes, et que les plus faibles et les plus stupides se sont quelquefois tirés de l'obscurité où ils étaient ensevelis. Pour moi, MONSIEUR, j'ai toujours cru que, quelque principe d'honnêteté qu'on pût avoir, on ne faisait rien d'extraordinaire sans cette inclination ; mais que par le désir de se rendre agréable au Beau-Sexe, on cherchait avec soin les occasions de faire bruit dans le monde, et de s'acquérir une réputation qui ne fût pas commune. En vérité, MONSIEUR, il faut demeurer d'accord que nous lui sommes fort obligés, puisqu'il fait naître en nous des sentiments dont peut-être ne serions-nous point capables sans cette envie de lui plaire. Je sais bien que ce n'est pas ici le lieu de faire son éloge, et qu'en vous présentant cette Comédie, je ne devrais penser qu'à vous entretenir des glorieux avantages qu'elle aura de se voir honorée de votre protection : mais sans que je m'explique là-dessus, qui ne sait pas que c'est une chose incontestable ? Je n'ignore pas aussi que je devrais prendre l'occasion de m'étendre sur ce beau génie et ce profond savoir qui vous ont fait admirer dans la Charge éminente de Procureur-Général en la Cour des Aides, et que vous avez exercée avec tant de succès ; que, lorsque vous parlâtes de vous en défaire, toute cette illustre Compagnie en eut un regret si sensible, quelle fit ses efforts pour tâcher de vous détourner de cette pensée. Mais, MONSIEUR, quand j'aurai fait un détail de ces perçantes lumières qui vous ont fait pénétrer les affaires les plus obscures, et résoudre les difficultés les plus embarrassantes ; quand j'aurai fait un tableau de cette intégrité qui vous a rendu recommandable à tous ceux qui ont eu besoin de votre Justice ; quand je me serai épuisé à faire un long discours sur cette grande vivacité d'esprit, qui, dans les Conseils de Sa Majesté, vous faisait regarder comme un Homme digne des Emplois les plus considérables ; quand je me serai étendu sur cette manière engageante et cette bonté naturelle qui vous gagnent les coeurs de tous ceux qui vous approchent ; Enfin, MONSIEUR, quand j'aurai pris le soin de louer toutes ces rares qualités, qu'aurai-je dit, ou qu'aurai-je fait connaître qu'on ne sache beaucoup mieux que moi ? Puisqu'il est constamment vrai, MONSIEUR, que je ne pourrais rien dire dont chacun n'ait une entière connaissance, je ne ferai pas mal de me taire, et de vous prier seulement d'agréer le Deuil que je vous présente. Je ne vous dirai point que, lorsqu'on saura que Cette pièce vous est dédiée, cela doit arrêter en quelque façon les traits malicieux d'une Critique envieuse ; car, à vous parler franchement, je n'ai point encore vu que le nom des Puissances qui paraît à la tête des Ouvrages, ni celui des Beaux-Esprits, aient empêché les Censeurs de profession, de se déchaîner contre eux, quand ils se sont imaginé qu'il y avait de quoi mordre. Ils diront tout ce qu'il leur plaira de cette Comédie sans que je m'en mette en peine ; il suffit pour moi qu'elle vous ait plu et quelle ait réussi en Public. Je suis sûr que ces Messieurs auront peine à paraître devant vous pour la déchirer ; particulièrement quand ils sauront que vous lui faites la grâce de l'honorer de votre estime, si que vous me permettez de me dire,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

DE HAUTEROCHE.

LE DEUIL.

SCÈNE PREMIÈRE. Timante, Crispin, en grand deuil.

TIMANTE

Maraud !

TIMANTE, riant

Oui, Crispin.

TIMANTE

Oui.

CRISPIN

Moi ? Non ; mais je sais braire : Cela suffira-t-il ?

Braire : Fig. et familièrement. Cet homme ne chante pas, il brait. [L]

TIMANTE

Bon.

TIMANTE

Fort bien.

TIMANTE

Six cents louis, Crispin, tous paiements rabattus. De mon père pour lui j'ai surpris cette lettre ; Écoute, et tu verras ce qu'on peut s'en promettre.

Il lit.

« Monsieur Jaquemin, votre compte est bon. Les diverses sommes que vous m'avez fait toucher ici, et dont vous n'avez point de quittance, montent à huit cents écus ; ainsi, reste dû six mille six cent livres. Ne vous embarrassez pas à chercher une voie sûre pour me les faire tenir ; j'irai moi-même les recevoir, sur les lieux, dans quinze jours ou trois semaines, et nous aviserons ensemble à régler les clauses du nouveau bail que vous demandez. Je ne vous écrirai point davantage là-dessus. Ne me faites point de réponse. Votre meilleur ami,

Pirante. »

En prenant les devants, comme il est bon payeur...

TIMANTE

Moi ?

SCÈNE II. Perrette, Babet, Timante, Crispin.

PERRETTE, à Babet, regardant Timante

Je ne me trompe point, c'est notre jeune Maître.

TIMANTE, pleurant

Ah, Babet !

CRISPIN, pleurant

Ah !

TIMANTE, pleurant

Quel malheur !

CRISPIN, pleurant, à Perrette

Son père...

BABET

Je l'aimais comme mon propre père.

À Perrette.

Soutiens-moi.

Elle s'appuie sur elle.

TIMANTE, bas, à Crispin

Ils m'embarrassent.

BABET, larmoyant

Si mes larmes...

SCÈNE III. Timante, Babet, Crispin.

TIMANTE, riant

Hé bien ! Babet ?

TIMANTE

Seule ?

SCÈNE IV. Timante, Crispin.

CRISPIN, montrant du doigt l'endroit où Babet est rentrée

Monsieur, hem ?

TIMANTE

Elle peut...

TIMANTE

Oui.

TIMANTE

Badin !

CRISPIN, montrant Jaquemin

St.

SCÈNE V. Jaquemin, Perrette, Timante, Crispin.

JAQUEMIN, à Timante

Monsieur, que m'apprend-on ?

TIMANTE, pleurant

Ah ! Monsieur Jaquemin...

TIMANTE, pleurant

Ah !

CRISPIN, pleurant

Hon, hon.

PERRETTE, pleurant

Hin, hin, hin.

JAQUEMIN, pleurant

Crispin me perce l'âme.

CRISPIN, à Jaquemin

Monsieur... ah !

TIMANTE

Ah.

PERRETTE

Hin, hin.

PERRETTE, bas, à Jaquemin

Hé ! Là donc, parlez-lui.

JAQUEMIN, redoublant sa tristesse

Ah !

JAQUEMIN, se désespérant

Ah Ciel !

TIMANTE

Comment ?

JAQUEMIN

Est-ce que...

JAQUEMIN

Apparu !

CRISPIN, montrant son maître

Demandez.

TIMANTE

Sans doute.

TIMANTE

Autant.

JAQUEMIN, bas, à Crispin

Parle, et je te donne...

JAQUEMIN

Mais...

JAQUEMIN

Quoi ?

JAQUEMIN, s'affligeant

Monsieur, quand j'y songe...

CRISPIN, montrant son Maître

Ne pleurez plus. Songez...

SCÈNE VI. Timante, Jaquemin, Crispin.

CRISPIN

A-t-il le nez camus ?

Nez camus : Qui a le nez court et plat. [L]

PERRETTE

Hé... ?

SCÈNE VII. Timante, Perrette.

SCÈNE VIII. Jaquemin, Perrette, Timante.

TIMANTE, à Jaquemin

Je prends sans compter.

TIMANTE, achevant d'écrire

« Fait ce... 1673. Timante. »

JAQUEMIN, lit haut

« Je soussigné confesse avoir reçu de Monsieur Jaquemin la somme de six mille six cents livres, qui, jointe à deux mille quatre cents livres qu'il avait payées à feu mon père sans quittance, l'acquitte de l'année échue à Pâques dernier. Plus, j'ai reçu cent Louis d'or, pour le pot-de-vin du nouveau bail, que je m'oblige de lui passer devant les Notaires toutes fois et quantes, aux mêmes clauses et conditions de celui-ci, à la réserve du prix, qui ne sera à l'avenir que de huit mille cinq cents livres. Fait ce... mille six cent soixante et treize.

TIMANTE. »

TIMANTE, à Jaquemin

En est-ce assez ?

SCÈNE IX. Perrette, Jaquemin.

PERRETTE

Fi ! C'était un vilain, Un ladre.

Ladre : Insensible moralement. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. C'est un homme très ladre.[L]

SCÈNE X. Perrette, Jaquemin, Pirante.

PERRETTE, apercevant Pirante, et tirant Jaquemin par le bras, voulant fuir

Monsieur ! Ah je perds la parole. Miséricorde !

PERRETTE

Le lutin...

En s'enfuyant.

Ah !

JAQUEMIN, revenant sur le bord du théâtre

Que veut-elle dire ?

SCÈNE XI. Pirante, Jaquemin.

PIRANTE, frappant sur l'épaule de Jaquemin

Ho ! Monsieur Jaquemin !

JAQUEMIN, s'enfuyant avec précipitation

À l'aide !

SCÈNE XII. Pirante, Nicodème.

PIRANTE, abordant Nicodème

Dieu te gard', Nicodème.

PIRANTE

Moi-même.

NICODÈME

Pourquoi ?

NICODÈME

Je vais faire ouvrir l'huis, Et, quand il vous varra...

Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]

PERRETTE, en dedans

Qui frappe ?

PERRETTE, ouvrant la porte, et voyant Pirante, la referme en disant

Ah !

PERRETTE, en dedans

Qui heurte ?

NICODÈME

Et pourquoi ?

PIRANTE

Mais, si...

NICODÈME, lui montrant sa fourche

Ah ! Morgué ! Qu'il s'y joue ; Il varra...

NICODÈME

Hé bien ! Si votre âme est en peine, Parlez, j'irons, pour vous, courir la pretentaine : Mais morgué ! Sans façon, n'approchez que de loin.

Pretentaine : Terme familier usité seulement dans cette locution : courir la pretantaine, courir çà et là, sans nécessité. [L]

PERRETTE, en dedans

Est-il parti, Nicodème ?

SCÈNE XIII. Jaquemin, Pirante, Nicodème.

PIRANTE, s'avançant

Quoi ! Mon fils ?...

NICODÈME, présentant sa fourche à Pirante

Ah ! Morguenne ! N'avancez point.

JAQUEMIN, sortant

Ah, Monsieur !

PIRANTE, à Jaquemin

À lui ?

SCÈNE XIV. Perrette, Nicodème, Crispin, Jaquemin.

NICODÈME, approchant Crispin, et allant au-devant

Morgué ! Comm'te vlà fait ! Qui t'aurait reconnu ? Queul habit !

PIRANTE, qui écoute

Ah ! Je te tiens, pendard !

CRISPIN, feignant d'avoir peur

Au secours.

NICODÈME

Là, réponds.

JAQUEMIN

Ma fille ?

CRISPIN

Votre fille.

JAQUEMIN, à Perrette

Tu l'as donc su ?

JAQUEMIN, à Pirante

Monsieur, je suis fâché...

NICODÈME, à Jaquemin

Comme vous êtes riche, il faut...

641 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica