Saynète en prose· Saynete de Salon
Le Neveu de la Marquise
Personnages
- LE MARQUISE, 23 ans
- ROGER D'ENTRAIGUES
- LISETTE, soubrette de Marquise
LE NEVEU DE LA MARQUISE
Un salon. Porte d'entrée au fond. A gauche, porte de la chambre de la marquise. Fenêtre, à droite, donnant sur la rue. Table chargée de livres et de papiers.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA MARQUISE
Elle est assise et brode au tambour. Elle s'ennuie. Elle pose son ouvrage et prend un livre qu'elle ouvre et dont elle lit quelques lignes. Elle le rejette presque aussitôt sur la table, en poussant un soupir. Après ce petit manège, elle se lève et sonne. Silence. Elle sonne de nouveau.
Voyez s'il en viendra un seul ! J'ai trois domestiques à mes ordres !
Elle resonne.
et j'ai beau les sonner, les carillonner, pas un ne répond à mon appel !
Elle sonne encore.
SCÈNE II. La même, Lisette, entrant vivement.
LISETTE
J'achevais en toute hâte de m'habiller, lorsque j'ai entendu ta sonnette de Madame_la_Marquise.
LA MARQUISE
Et Frontin ? Et Jacqueline ?...
LISETTE
Madame ne se souvient plus, sans doute, qu'elle leur a donné la permission de s'absenter jusqu'à ce soir pour aller voir la fête et les illuminations en l'honneur du mariage_de_Monseigneur_le_Dauphin.
LA MARQUISE
C'est vrai, je l'avais oublié.
Après un silence.
Sais-tu une chose, Lisette ? Je m'ennuie.
LISETTE
C'est le mal de bien des gens, mais Madame_la_Marquise le ressent plus que personne parce qu'elle vit volontairement isolée.
LA MARQUISE
C'est vrai, Lisette, mais depuis mon veuvage, je n'ai pu reprendre encore l'habitude de revoir le monde.
LISETTE
Peuh !... Madame_la_Marquise a si peu de temps connu le marquis !
LA MARQUISE
Cela est encore vrai, mais je n'en dois pas moins à sa mémoire, et à moi-même, de respecter le plus longtemps possible mon veuvage.
LISETTE
Soit, Madame, respectons votre veuvage, je le veux bien mais franchement, n'avons-nous pas assez fait pour cette illustre mémoire ? Ne nous sommes-nous pas, en l'honneur de ce mort qui, en somme, a laissé si peu de regrets, enterré pendant plus de dix mois dans un vieux castel perdu au fond des montagnes ?...
LA MARQUISE
Mais puisque nous voici maintenant à Paris, que demandes-tu de plus ?...
LISETTE
Que Madame_la_Marquise reçoive ses amis, ses connaissances, les personnes de son rang et qu'elle s'empresse de choisir bien vite, parmi tes jeunes seigneurs de la cour, un successeur à feu Monsieur_le_Marquis.
LA MARQUISE
Rien ne presse, Lisette.
Un silence.
Tiens, pour tuer le temps qui me semble immortel, coiffe-moi.
LISETTE, en coiffant la marquise
Et parmi ces seigneurs, Madame_la_Marquise sait bien qu'elle n'a qu'à choisir.
LA MARQUISE
Oui !... Mais je ne veux d'aucun.
LISETTE
Alors, nous resterons veuve !... Voilà qui nous promet bien du plaisir. Nous avons cependant le neveu de Monsieur_le_Marquis, ce jeune officier qui était encore en garnison dans le Nord lors du mariage de madame et dont la visite nous est depuis si longtemps promise.
LA MARQUISE
Eh bien ?...
LISETTE
Eh bien ! Monsieur_Roger_d_Entraigues est revenu à Paris, et il n'attend qu'un mot de Madame_la_Marquise qui, par le fait, est sa tante, pour se présenter chez elle et ramener en_même_temps, avec lui, toute la belle et illustre société que voyait Monsieur_le_Marquis.
LA MARQUISE
Mais Lisette, tu connais mes affaires mieux que moi-même et tu en sais beaucoup plus que je n'en pourrais dire sur le compte du neveu du défunt marquis, lequel neveu je n'ai jamais vu, ni même,je t'assure, envie de voir.
LISETTE
Alors, nous renonçons définitivement même à la perspective d'un nouveau mariage ?...
LA MARQUISE
Eh ! Qui veux-tu que j'épouse, grands dieux ?...
LISETTE
Monsieur_d_Auterive, par exemple...
LA MARQUISE
Non certes !... Tu trouvais le Marquis trop vieux ; mais Monsieur_d_Auterive est, pour le moins, aussi vieux que lui.
LISETTE
Oui... Mais il a un si grand train de maison ; cela fait passer sur bien des choses... puis nous avons le Comte_de_Duniëres.
LA MARQUISE
Trop vieux aussi pour moi.
LISETTE
Alors nous avons le Marquis_des_Réaux...
LA MARQUISE
Encore ?... Mais, Lisette, as-tu juré de me faire mourir. Tu me cites les trois plus vieux gentilshommes de la cour. En est-il un, parmi ceux-là, que tu voudrais pour toi-même, si tu étais veuve et marquise ? Les six mois que j'ai vécus avec le Marquis m'ont guérie, à jamais, du goût des unions disproportionnées, au moins au point de vue de l'âge. Je ne veux plus d'un mari maladif et podagre. Le mien a pris le lit au lendemain de notre mariage et il ne l'a quitté que pour entrer au cercueil. Ces six mois, je les ai passés dans la tristesse, dans l'ennui, dans le dégoût même, car je n'aimais pas le Marquis que j'avais épousé pour complaire à mon père et j'étais trop enfant pour bien comprendre ce qu'on me faisait faire. Ce temps d'épreuves m'a vieillie, d'ailleurs, moi aussi, et les longues journées pendant lesquelles j'ai été garde-malade du Marquis n'ont pas été perdues pour mon intelligence, ni pour ma raison. Bien que je n'aie pas encore vingt ans, je t'assure que l'expérience m'est venue avec le chagrin, et, quoi que tu dises, je suis bien décidée, si je me remarie jamais, à choisir quelqu'un qui soit en rapport avec ma situation, avec mes goûts et surtout avec mon âge...
Podagre : Terme de médecine. Goutte qui attaque les pieds.
LISETTE
Eh bien, précisément, Madame_la_Marquise... nous avons Monsieur_Roger_d_Entraigues. Vous êtes déjà sa tante, par suite de votre alliance avec son oncle ; devenez sa femme ; cela ne sortira pas de la famille.
LA MARQUISE
Tu es une folle, Lisette, et je suis bien folle aussi d'écouter tes sornettes ! Monsieur_d_Entraigues est encore un enfant et d'ailleurs je ne le connais pas ; puis le souvenir de son oncle, mon premier mari, se rattacherait inévitablement à sa personne et à sa présence ici... je préfère donc ne pas le recevoir.
On entend un coup de sonnette à !a porte du vestibule extérieur.
Va voir, Lisette, qui peut venir je n'attends personne et n'y suis pour personne.
LISETTE
J'y vais, Madame.
elle sort.
SCÈNE III.
LA MARQUISE, seule
Cette Lisette a vraiment perdu l'esprit.
Un silence.
Et cependant, la vie que je mène est bien triste !...
On entend un bruit confus de voix dans l'antichambre~tLisette qui s'écrie :
« Mais puisque je vous dis que ma maîtresse n'y est pas !... »
– Puis la porte s'ouvre brusquement.
SCÈNE IV. La même, Lisette, Roger, jolie toilette de marquis Louis XV.– Très légèrement pris de vin, mais toujours distingué.
ROGER
Que me disais-tu donc, soubrette de mon coeur, que ta maîtresse était sortie ?
À la Marquise.
Ah, belle dame ! Voilà qui n'est pas bien ! Faire dire que vous n'êtes pas là alors, qu'au contraire, vous êtes bel et bien chez vous, en chair et en os, et la plus belle parmi les plus belles...
LA MARQUISE, hautaine
Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et...
ROGER
Bah ! nous ferons vite connaissance.
LA MARQUISE
Je n'en ai nulle envie, Monsieur, et ne suis point habituée à être traitée de la sorte je vous prie de vous retirer.
ROGER
Me retirer ! Ah, que nenni, par exemple ! J'ai déjà eu assez de mal à pénétrer dans la place pour l'abandonner aussi facilement et aussitôt.
LA MARQUISE
Comment ! Vous prétendez demeurer chez moi, malgré moi ?...
ROGER
Malgré vous !... Non pas, idéale princesse, mais bien avec votre consentement que vous allez me donner tout de suite, en acceptant que je vous offre à souper ce soir et ici même...
LA MARQUISE
À souper !... L'impertinent ! Eh bien, monsieur, puisque vous ne voulez pas partir, c'est moi qui vais vous céder la place et je ne rentrerai dans ce salon, je vous le jure, que lorsqu'il vous aura plu d'en sortir. Viens, Lisette, et laissons Monsieur à ses réflexions.
LISETTE, à part
Cela mettra peut-être, d'ailleurs, un peu d'eau dans son vin !...
SCÈNE V.
ROGER, seul, désappointé
Diable ! Voilà qui commence mal et mes cinq_cents_louis m'ont l'air bien aventurés. Car j'ai, voyez la belle affaire !... parié ce matin, après boire, cinq_cents_louis à Chamilly que je ferais la conquête de la première femme que je rencontrerais, et cela dans la première maison qui s'offrirait à moi, sur mon chemin. Cette première maison j'y suis entré ; non sans peine, par exemple cette enragée soubrette voulait à tout prix me jeter dans ses escaliers. Cette première femme, la voici ; mais ce n'est là que la moitié du pari et je tiens, morbleu ! À le gagner tout entier. La dame, d'ailleurs, n'est peut-être pas aussi revêche qu'elle en a l'air, au premier abord, et nous allons bien voir ! Mais, qui est-elle ? Une grande dame ? Une femme galante ? Une comédienne ? Ce doit être, en effet, quelque belle princesse de théâtre. Car elle est jolie, le diable m'emporte, et depuis que je l'ai vue, je rendrais volontiers encore cinq cents louis à Chamilly pour gagner mon pari contre lui.
Il s'approche de la table.
Ah, des livres ! Que lit-elle, cette dame ? On juge quelquefois une femme sur les ouvrages qu'elle préfère.
Prenant un livre.
Le_Méchant, comédie de Monsieur_Gresset,
Prenant un autre livre.
les_oeuvres_de_théâtre de Monsieur_Racine... Serait-ce donc, vraiment, quelque belle dame de comédie ?... Qu'importe, après tout, et voyons si, en dépit de sa magnifique colère, il n'y aurait pas moyen de rentrer en grâce, auprès d'elle ?...
Montrant la porte de la chambre de marquise.
Elle est sortie par là, c'est donc par là qu'il faut la poursuivre.
Au moment où il s'approche de la porte, elle s'ouvre, et Lisette entre en scène.
SCÈNE VI. Le même, Lisette.
LISETTE
Eh bien, qu'est-ce que vous faites là, Monsieur ? Vous allez forcer la porte de l'appartement de Madame, maintenant ?... Comment, vous êtes encore ici ?... De quelle manière faut-il donc vous donner votre congé pour que vous consentiez à partir ?...
ROGER
Ah, c'est toi, soubrette infernale !... Que ta maîtresse m'ait donné congé, je te l'accorde, mais quant à le prendre, c'est une autre affaire.
LISETTE
Que voulez-vous dire ?... Vous allez rester ici ?...
ROGER, effrontément
Mais oui, Marton ou Lisette... au fait, comment te nommes-tu ?.
LISETTE
Que vous importe ?...
ROGER
Voyons, ne sois pas si farouche et surtout ne crains pas de perdre ton temps avec moi. Sais-tu bien, ma mie, que si tu consentais à me venir en aide dans mon entreprise, je ne regarderais pas à la récompense ?... Tiens, voilà un acompte,
Il m'embrasse.
... et en voici un autre encore.
Il lui offre sa bourse.
LISETTE, repoussant la bourse
Gardez votre argent, Monsieur, je vous le volerais. Votre premier acompte ? À la rigueur, passe encore, je ne déteste pas trop ceux-là ; mais quant à votre bourse, je n'en ai que faire, car je ne veux pas trahir ma maîtresse.
ROGER
Voyons, Martine, humanise-toi !...
LISETTE
Je m'appelle Lisette, comme une vraie soubrette de comédie mais cependant, à_l_encontre de la tradition, je ne puis rien pour vous. Allons, croyez-moi, Monsieur, partez, partez.
Elle entrouvre la porte qui conduit à l'antichambre.
Partez
ROGER
Non ! Pas avant que tu m'aies dit qui est ta maîtresse.
LISETTE
Mais que vous importe ? Vous ne voulez pas l'épouser, je suppose ?...
ROGER
Peut-être.
LISETTE
Joli mari, par exemple, et d'une tenue bien engageante !
ROGER
Voyons, encore une fois, Lisette, sois-moi propice ! Dis-moi qui est ta maîtresse. Est-ce une princesse ?...
LISETTE
Peut-être, vous répondrai-je aussi.
ROGER
Est-ce une comédienne ?
LISETTE
Oh ! Vous n'y êtes guère !
ROGER
Tu me mets au martyre, Lisette !
Il lui prend les deux mains et les couvre de baisers.
Laisse-toi attendrir, ma petite Lisette, et ta fortune est faite.
LISETTE
Ah ! Que vous êtes amusant, monsieur ! Ainsi, parce que je ne suis que Lisette, vous croyez que pour un peu d'amour et un peu plus d'argent, je vais vous servir, aux dépens de Madame qui est bonne pour moi, auprès de laquelle je suis depuis longtemps, qui me témoigne de l'amitié et qui m'établira bien quand je le voudrai. Et tout cela, pourquoi, s'il vous plaît ?... Ni madame, ni moi, ni vous peut-être, nous n'en savons rien ni les uns ni les autres. Et puis qui vous dit que madame soit libre, qu'elle n'ait pas un mari ?...
ROGER, brusquement
Elle a un mari ?...
LISETTE
Ah ! Voilà qui vous gêne un peu ! N'est-ce pas ? Allons, Monsieur, une dernière fois, allez-vous en, en voilà assez ; si vous ne vous décidez, je unirai par aller chercher la garde.
ROGER
Ah ! Elle a un mari !
Résolument.
Eh bien, qu'importe, après tout ? Cela augmente encore les difficultés de l'entreprise mais coûte que coûte, je réussirai. Je m'en vais, Lisette.
LISETTE
Allons, bon voyage, Monsieur, et adieu !...
ROGER
Oh non pas, mais au revoir ; car je ne pars point, je bats en retraite, mais tout en gardant la défensive, et sois en persuadée, je vais reprendre sous peu l'offensive. Voilà [c]omment nous sommes, nous autres gens de guerre...
LISETTE, plaisantant
Ah, monsieur est soldat ?...
ROGER
Oui, Lisette.
LISETTE
Enseigne ou général ?...
ROGER
Tu te moques ? Soit, mais rira bien qui rira le dernier... Au revoir, la belle enfant.
Il l'embrasse.
LISETTE, riant de toutes ses forces
Adieu, grand fou !...
Il sort ; elle ferme la porte vivement.
SCÈNE VII. Lisette, La Marquise, ouvrant doucement la porte qui donne sur son appartement.
LA MARQUISE
Eh bien, Lisette ?
LISETTE
Il est parti, Madame.
LA MARQUISE
Ah !... Enfin...
LISETTE
Oui, mais il a dit qu'il reviendrait.
LA MARQUISE
Comment, je puis être exposée, une fois encore, à son indolente visite ?...
LISETTE
Ah ! Madame, voilà qui prêche singulièrement en faveur du mariage ! Si vous vouliez consentir à n'être plus veuve, vous auriez au moins, auprès de vous, un défenseur naturel qui saurait bien éloigner de votre porte et de vous-même tous les freluquets dé la ville et de la cour. Mais vous êtes inflexible et vous préférez votre éternel veuvage, toujours et quand même, aux choix qu'on pourrait vous proposer ! Madame y viendra toutefois, sinon par désir, au moins par nécessité...
LA MARQUISE, rêveuse
Je ne dis pas non... Nous verrons plus tard... Mais que voulait-il, en somme, ce beau monsieur ?
LISETTE
C'est la seule chose, madame, que je n'aie jamais pu savoir. Il m'a parlé d'une entreprise.
LA MARQUISE
Dont je suis, sans doute, l'objet ?
LISETTE
D'offensive et de défensive ; et à ce propos il est soldat, et, avec cela, jeune, bien fait et entreprenant, n'en doutez pas. Ce qu'il veut, il est homme à vouloir aussi vous le dire à vous-même et à vous forcer de l'entendre.
LA MARQUISE
Oh ! Pour cela, je l'en défie...
LISETTE
Ne jurez pas, Madame, on ne sait pas ce qui peut arriver. C'est, d'ailleurs, un brillant cavalier et de fort bonnes manières ; il était bien un peu gai, ce matin, mais quand il est parti il avait la tête refroidie et le coeur enflammé. Je parie maintenant qu'il adore madame, et qu'avant peu.
LA MARQUISE
Tu en parles avec un feu ! Quoi qu'il en soit, je vais me barricader dans ma chambre, et ce soir, quand Frontin et Marceline seront rentrés, tu les feras veiller en bas et leur recommanderas de faire bonne garde et de n'ouvrir la porte à qui que ce puisse être.
LISETTE
Je n'y manquerai pas, Madame.
À ce moment un bouquet lancé de la rue, vient tomber par la fenêtre au milieu du salon.
LA MARQUISE
Eh bien, Lisette, que veut dire ceci ?
LISETTE
C'est sans doute la suite de l'aventure.
Elle ramasse ce bouquet.
Oh ! Les admirables fleurs ! Ah ! Un billet !
Elle tire un billet du bouquet.
LA MARQUISE
Je ne veux pas le lire.
LISETTE
Cependant, Madame, il est indispensable que nous soyons, par lui, informées des projets de l'ennemi ; car c'est de notre beau chevalier, n'en doutez pas, que nous vient cette missive.
LA MARQUISE, après un moment de réflexion
Eh bien, soit, lis.
LISETTE
« Madame, vous m'avez chassé ; j'accepte mon sort ; mais je crois devoir vous déclarer que je veux vous traiter comme une ville forte et faire le siège en règle de votre personne et de votre beauté. Ci-joint le premier projectile. La guerre est donc commencée. Il vous appartient, belle princesse, de me taire savoir si vous voulez me faire attendre bien longtemps la reddition de la place. »
LA MARQUISE
Et pas de signature ?...
LISETTE, retournant le billet
Aucune !...
LA MARQUISE
Ah ! C'est trop fort ! C'est trop d'insolence et d'audace ! Assieds-toi là, Lisette ; je veux lui répondre à ce monsieur. Écris.
Lisette s'assied devant la table et se dispose à écrire. La marquise dicte.
« Monsieur, toutes les portes vous sont ouvertes. »
LISETTE
Comment, Madame, la place capitule sans combattre ?...
LA MARQUISE
Oui, c'est le seul moyen d'en finir, qu'il vienne ; il va trouver à qui parler. Continue... « Toutes les portes vous sont ouvertes ; je désire capituler immédiatement. » Bien !... Attache maintenant le billet au bouquet de ce monsieur, et renvoie-le lui par le même chemin.
LISETTE, à la fenêtre
C'est bien lui ! Le voici en effet sous vos fenêtres.
Elle jette le bouquet.
Tenez, galant chevalier, voici vos fleurs et la réponse à votre poulet.
Elle se penche à la fenêtre.
Il le ramasse... Il lit le billet, te voici qui s'élance ; je vais le recevoir et lui ouvrir.
Elle sort.
SCÈNE VIII.
LA MARQUISE, seule
Ce que je fais là est bien grave, mais c'est le seul moyen de terminer une aussi sotte aventure.
SCÈNE IX. La même, Lisette, Roger.
ROGER, très cérémonieusement
Madame, je vous remercie.
LA MARQUISE, l'interrompant vivement
Ne me remerciez pas, Monsieur ; je vous ai fait venir, non pour ce que votre fatuité peut vous faire croire, mais bien pour vous déclarer que si vous ne quittez à l'instant ma demeure, en abandonnant les projets d'agression dont vous m'avez fait part, je préviendrai Monsieur_le_lieutenant_de_police et le prierai de me protéger contre vous. Et sur ce, Lisette, reconduis une dernière fois, Monsieur.
ROGER
Madame.
LA MARQUISE
Une fois encore, je vous laisse la place, Monsieur.
Elle sort majestueusement.
SCÈNE X. Lisette, Roger.
ROGER
Eh bien, Lisette ?
LISETTE
Eh bien, Monsieur ?...
ROGER
Comment, c'était pour me faire donner une algarade de cette sorte que tu m'as renvoyé mon bouquet et mon billet ?
Algarade : Incursion militaire. Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L]
LISETTE
Hélas ! Oui, monsieur ; mais c'était l'ordre de madame ; je n'y suis pour rien et je n'y peux rien.
ROGER, avec un soupir
Ah ! Lisette ! Sais-tu qu'elle est charmante, ta maîtresse ?... Quel air imposant elle avait et quelle noble colère ! Ah, ce n'est pas là une femme vulgaire. C'est une grande dame, Lisette ?
LISETTE
Cela se peut, Monsieur... Mais vous avez entendu l'ordre de Madame ? Ainsi, pour la seconde fois, il faut déguerpir.
ROGER
Déguerpir ?
LISETTE
Ah ! Mon_Dieu, oui.
ROGER
Et sans la revoir, Lisette ?
LISETTE
Sans la revoir. Allons, Monsieur, il n'y a que deux pas à faire, et vous connaissez déjà le chemin.
ROGER
Eh bien, Lisette, écoute-moi ; j'ai été un fou ; j'avais fait un bête, un stupide, un ridicule pari ; j'y renonce, je consens à le perdre ; je l'ai perdu... Mais vois comme je suis rudement châtié, j'aime ta maîtresse.
LISETTE
Ah, vous prenez bien votre temps, par exemple !
ROGER
Je l'aime, te dis-je, et je te somme de me dire si, vraiment, elle a un mari.
LISETTE
Elle en a un, oui, Monsieur.
ROGER
Ah ! Douleur de ma vie !
LISETTE
Mais il est mort...
ROGER, sautant de joie
Ah ! Lisette, elle est libre ! Je la veux ; il me la faut ; dis-le lui va la trouver ; apaise-la ; qu'elle me pardonne et qu'elle me permette de lui faire oublier ma faute !...
LISETTE
Tudieu, Monsieur, quel feu ! Quel enthousiasme ! Les choses ne peuvent pas aller aussi vite, et Madame_la_Marquise.
ROGER
C'est une marquise ?
LISETTE
Ne vous l'avais-je pas dit ? La Marquise_d_Entraigues.
ROGER, interdit
Comment ? Quel nom as-tu prononcé là ? La marquise_d_Entraigues la femme du vieux marquis Raoul_d_Entraigues !...
LISETTE
Oui, monsieur, celui qui est mort en son château_d_Entraigues et dont Madame est veuve depuis bientôt quinze_mois.
ROGER
Mais alors ta maîtresse est ma tante.
LISETTE, vivement
Votre tante ? Quoi ! Vous seriez donc ?...
ROGER
Roger_d_Entraigues ! Mon père était le propre frère du mari de ta maîtresse.
LISETTE
Ah grands dieux !... Eh bien, Monsieur, on peut dire sans se tromper que vous portez votre deuil un peu plus gaiement que nous !...
ROGER
Ah ! Lisette ! Je suis furieux. J'ai manqué de respect à ma tante, à celle que je brûlais tant de connaître, que j'aimais sans l'avoir vue ! Mais enfin, Lisette, ta maîtresse ne peut avoir le coeur impitoyable, elle me pardonnera une folie de jeune homme, de sot étourdi.
LISETTE
Oh, pour cela, je n'en réponds pas !
ROGER, lui prenant les mains
Voyons, laisse-moi t'implorer ; veux-tu que je tombe à tes genoux ?...
LISETTE
Cela n'avancerait en rien vos affaires.
ROGER
Je t'en supplie, Lisette, va la trouver ; dis-lui que je l'aime, que je l'adore que je l'aimais depuis longtemps déjà, sur la seule réputation de sa beauté, et que je ne désire rien tant que d'obtenir mon pardon, de lui prouver mon repentir par ma soumission, et de lui offrir de réparer ma faute, en lui demandant sa main.
LISETTE
Rien que cela, s'il vous plaît !
ROGER
Oui, Lisette ; dis-lui tout cela... Dis-lui encore que...
SCÈNE XI. Les mêmes, La marquise, grande dignité.
LA MARQUISE
C'est assez, Monsieur.
ROGER, tombant à ses genoux
Ah ! Ma tante.
Se reprenant vivement.
Ah ! Madame !
LA MARQUISE
Relevez-vous, Monsieur_le_Comte ; j'ai tout entendu. Vous pouvez vous retirer, je sais qui vous êtes, vous savez qui je suis. Vous m'avez gravement offensée, mais l'ignorance où vous étiez de mon nom n'est point une excuse de la conduite que vous avez tenue vis-à-vis de moi. Je ne puis oublier ce qui s'est passé aujourd'hui entre nous. Lisette, reconduisez encore une fois Monsieur_le_comte_d_Entraigues.
Roger m'incline très humblement, et se retire.
LISETTE, à part, en le conduisant à la porte
Voyons, Monsieur_le_Comte, faites bonne contenance et revenez demain. J'aurai arrangé les choses, et que je perde mon nom si dans quinze_jours vous n'avez pas gagné complètement, mais ce qui s'appelle complètement, votre pari !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica