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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Marius à Cirte

Charles-Jean-François Hénault· créée en 1715, imprimée en 1702· 5 actes· 1 433 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 15 novembre 1715 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • HIEMPSAL, roi de Numidie
  • CAÏUS MARIUS, consul romain
  • MARIUS, fils du consul
  • ARISBE, princesse promise en mariage au roi
  • CÉTHÉGUS, ami du jeune Marius
  • NUMÉRIUS, ancien ami du consul
  • NERBAL, capitaine des gardes du roi
  • PHÉNICE, confidente d'Ariabe
  • Gardes
NOTICE SUR DE CAUX

Gilles de Caux de Montlebert, écuyer, né dans un village près d'Alençon, était parent de Pierre Corneille par sa mère. Après avoir : achevé ses études à Alençon, il vint à Paris, où il fut honoré de la protection, de la princesse, de Conti et du président Hénault. Nommé contrôleur général des fermes du roi. Il mena une vie fort retirée, consacrant tous ses loisirs à la littérature., On a de lui deux tragédies, Marius et Lysimachus.

« Marius » parut pour la première fois le 15 novembre 1715, et n'eut que sept représentations, le cinquième acte n'ayant point réussi. Cette pièce, qui fut longtemps attribuée au président Hénault, a été remise deux fois.

De Caux était sur le point de finir « Lysimachus », lorsqu'il mourut subitement à Bayeux en 1733, âgé de cinquante ans. Son fils acheva cette tragédie, qui, représentée le 13 décembre 1737, eut peu de succès.

[Complément : La critique du XXIème siècle considère que Charles-Jean-François Hénault (1685-1770) est le véritable auteur de cette tragédie.]

NOTICE SUR MARIUS

MARIUS (Caïus), général romain, né vers l'an 153 avant J.C. près d'Arpinum, d'une famille plébéïenne et obscure, se distingua au siège de Numance (143), fut élu tribun du peuple pa rl'appui de Métellus (119), puis préteur (116), et accompagna Métellus envoyé en Afrique contre Jugurtha. Il se fit bientôt un parti dans l'armée, chercha à rendre odieux Métellus, qui avait été son bienfaiteur, et se fit charger à sa place de la consuite de la guerre de Numidie avec le titre de consult (107 avec J.C.) : il eut Sylla pour questeur dans cette expédition. La personne de Jugurtha ayant été livrée par Bocchus, il mit aussi fin à la guerre (106). Devenu l'idôle du peuple, Marius fut nommé consult cinq années d esuite. Il tailla en pièces, l'an 102, auprès d'Aquae Sextiae, les Teutons, qui allaient envhir l'Italie, puis il extermina les Cimbres, à Verceil (101). De retour à Rome, Marius soutint d'abord Saturninus (100), puis voyant la paryir populaire vaincu, il se retira en Asie ; Chargé, dans la Geurre Sociale (90-88), d'gair conjointement avec Sylla, il ne tarda pas à entrer en lutte avec ce général. En 88, il s fit décerner par le peuple la direction de la guerre contre Mitridate, que le Sénat avait déjà confié à Sylla ; mais celui-ci marcha sur Rome, et en chasse Marius, qui se vit réduit à se cacher dans les marais de Minturnes. Découvert dans sa retraite, il fut jeté dans les prisons de la ville ; on raocnte que l'on envoya un esclave cimbre pour le tuer, que Marius, le voyant approche, lui cria ; "Malheureux oseras-tu bien tuer Marius ?" et que l'esclave épouvanté laissa tomber son arme et s'enfuit. Marius, rendu à sa liberté, s'enfuit en Afrique, où il erra quelques temps sur les ruines de Carthage. Ayant appris que Cinna, tenait à Rome une révolution en sa faveur, il revint en Italie (87) avec 1000 hommes seulement. Il vit bientôt grossir sa troupe, entra dans Rome, malgré la résistance du Sénat, s'y fit nommer Consul pour la septième fois, et assouvit sa vengeance par les plus cruelles proscriptions (86 avec J.C.) ; mais environ quinze jours après sont retour, il mourut d'un excès de vin. Quelques historiens pensent que, déchiré par ses remords, il s'ôta lui-même la vie. Marius dut toute sa puissance au parti démocratique, dont il était le chef et le représentant. Comme général, il dut surtout ses succès à son habilité dans la tactique ; il introduisit dans la légion d'importantes réformes. "La Vide de Marius" a été écrite par Plutarque. M. Arnault a donné une tragédie de "Marius à Miturnes". - Marius laissait un fils adoptif, Le jeune Marius, qui partage sa fortune, et qui, après sa mort, se fit nommer consult avec Carbon, l'an 82 avant J.C. . Il renouvela la guerre contre Sylla ; mais, battu à Préneste, il se fit tuer de désespoir. Il était aussi beau que brave.

M.-N. Bouillet (Dictionnaire Universel d'Histoire et de Géographie, 1878)

ACTE I

SCÈNE I. Marius, Céthégus.

MARIUS

Est-ce par le climat que l'amour se décide ? Mais, pour justifier son pouvoir souverain, Arisbe a des vertus dignes du nom romain. Ami, je t'en fais juge, apprends par quelles armes Elle a pu me soumettre au pouvoir de ses charmes ; Tant d'attraits dont les dieux ont pris soin de l'orner, Sont les moindres liens qui surent m'enchaîner. Chassé par les malheurs qui poursuivaient mon père, Il me fallut chercher une terre étrangère. Il partit avant moi ; le sort ne voulut pas Que son malheureux fils pût rejoindre ses pas. J'abordai dans ces lieux ma douleur et ma rage Convenaient au séjour de ce climat sauvage ; Je me plaisais à voir dans ces pays perdus La nature plus triste encor que Marius, Quand Hiempsal, voulant aux droits de sa naissance Associer un nom qui soutînt sa puissance, Fit demander Arisbe, et voulut que sa main Affermit pour jamais son pouvoir souverain. Nièce de Jugurtha, la mort de ce barbare Unissait deux États que le Ruber sépare. Arisbe vint : ces lieux perdirent leur horreur ; Bientôt en la voyant j'oubliai ma douleur : Rome, mon père, en vain vous vîntes me défendre : J'aimais déjà. Mon coeur, trop facile et trop tendre, Reçut un ennemi d'autant plus dangereux Que j'ignorais encor le pouvoir de ses feux. Tous mes voeux, tous mes pas volaient vers la princesse, Je la craignais partout, je la cherchais sans cesse ; Et mon timide amour faisant seul tous mes soins, Si je ne la voyais, je l'évitais du moins. Que te dirai-je ? Enfin elle entendit mes larmes ; D'abord elle parut partager mes alarmes, Et dans ces mêmes lieux prête à donner sa foi, J'aperçus qu'elle était plus captive que moi. D'un père malheureux rappelant la mémoire, De nos adversités je lui contais l'histoire : Admire, Céthégus, avec quelle grandeur Elle me déclara le secret de son coeur. Je t'aime, Marius, dit-elle ; ma tendresse Pour un autre que toi serait une faiblesse : J'ai su prendre en t'aimant les vertus des Romains : Vois si je devais naître aux climats africains. Ta vue en cette cour à mon devoir s'oppose : Sors de l'état affreux où le destin t'expose. La première faveur que j'obtiendrai du roi, Doit être un prompt secours pour t'éloigner de moi. Cherche ton père ; va, si la fortune lasse Cède enfin aux efforts de ton heureuse audace, En revoyant les murs qui t'ont donné le jour, Plains Arisbe, et jouis du fruit de son amour. Dis, crois-tu cet amour indigne d'un grand homme ? À voir tant de vertus je croyais être à Rome.

Jugurtha (-160,-104) : roi de Numidie combattit les romains, petit-fils de Massinisse.

CÉTHÉGUS

N'en doutez point, Seigneur, les dieux seront pour vous. Le nom de Marius est aimé dans l'Afrique. Quoiqu'il ait dans ces lieux vengé la République, Son austère vertu, conforme à ces climats, Gagnait ses ennemis ainsi que ses soldats. Avançons ; et bientôt les peuples de Lybie Viendront se joindre à ceux de la Mauritanie. Qu'importe qu'ils soient nés sur les bords africains ? En nous voyant combattre ils deviendront Romains, Et croiront, en serrant votre juste colère, Se venger des affronts que leur fit votre père. Le Ruber dès ce jour peut porter vos vaisseaux, Jusqu'au lieux où la mer le reçoit dans ses eaux : De là nous avançant vers l'île de Cercine, Deux jours nous feront voir les murs de Terracine ; Et bientôt l'Étrurie, au bruit d'un si grand nom, Recevra votre flotte au port de Télamon. C'est là que, comme vous, chassé de la patrie, Cinna fuit du tyran la jalouse furie ; C'est là qu'en attendant ce renfort de soldats Que mon zèle bientôt conduira sur vos pas, Des amis que dans Rome a laissés votre fuite, Par des avis secrets, vous manderez l'élite. Us viendront vous y joindre. Enfin c'est sur ces bords Que vos communs malheurs uniront vos efforts. Mais la princesse vient. À vos devoirs fidèle, Seigneur, songez toujours qu'un père vous appelle.

Étrurie : partie de l'Italie située au nord immédiat de Rome au delà du Tibre, jusqu'à l'Arno. L'expansion des Etrusques englobera une grande partie de la péninsule jsuqu'au Vème siècle avant JC.

Cinna : il s'agit sans doute de de Lucius Cornelius Cinna, consul de 87 à 84 avec JC.

SCÈNE II. Marius, Arisbe, Céthégus, Phénice.

SCÈNE III. Arisbe, Phénice.

ACTE II

SCÈNE I. Caius-Marius, Numérus.

CAÏUS MARIUS

C'est moi.

CAÏUS MARIUS

Oui, moi-même.

CAÏUS MARIUS

Il l'obtint cet arrêt, porté dans chaque ville, Dès lors à Marius ne laisse aucun asile, Révolte contre moi ceux qui m'étaient soumis, Et de tous les mortels me fait des ennemis. À qui me confier ? La mer et ses pirates Me semblèrent plus sûrs que nos terres ingrates. Il fallut m'embarquer. Je voguai quelque temps, Déplorable jouet de la mer et des vents. Quel changement ! Quel fruit de mes grandeurs passées ! Enfin nous arrivons aux rives de Circées ; Et déjà de Minturne on voyait les remparts, Quand de mes ennemis un escadron épars Crie, au nom de Sylla, qu'on aborde au rivage. Mes gardes à ce nom changent tous de visage, Et de crainte et d'horreur combattus à la fois, Jettent sur moi les yeux, incertains de leur choix. Tantôt de mon tyran l'autorité les presse, Et tantôt la pitié pour moi les intéresse ; Suivant le mouvement en leur coeur le plus fort, La barque se recule, ou s'approche du bord. Mais n'osant décider mon salut ni ma perte, Ils me jetèrent seul dans une île déserte. Toujours mes ennemis avaient sur moi les yeux, Et bientôt leur fureur m'assiège dans ces lieux. Où fuir ? presque accablé par les travaux et l'âge, Je ne vois devant moi qu'un affreux marécage : Je m'avance ; et perçant dans la fange et les eaux, Tout_à_coup je m'abîme au milieu des roseaux. On eût dit que la terre, au défaut de murailles, Pour cacher Marius entr'ouvrait ses entrailles : C'est là qu'un bras cruel, sans respect pour mon nom, Vient me saisir couvert de fange et de limon ; Et celui qu'on nommait le fondateur de Rome, À peine en cet état eût passé pour un homme.

Minturne : ancienne ville du Latium près de Formies.

CAÏUS MARIUS

Ami, ce ne sont là que mes moindres revers. On me traîne à Minturne, on m'y charge de fers. On m'y lit mon arrêt, pour ma mort tout s'apprête ; Que dis-je ? Un vil esclave y marchande ma tête ; Il entre, et le sommeil qui me fermait les yeux Me livre sans défense à son bras furieux. Le dieu qui m'éveilla rendit mon air farouche, Mes yeux étincelants, et parla par ma bouche : « Barbare ! oses-tu bien immoler Marius ? » Ce nom seul le désarme ; il ne se connaît plus ; Il fuit saisi d'horreur, il croit voir mon génie Voler autour de lui, prêt à trancher sa vie. « Ah ! dit-il, ce Romain est gardé par les dieux. » Il parle, et tout_à_coup Minturne ouvre les yeux. On vient briser mes fers ; la joie en est publique. Je m'embarque, et j'aborde au rivage d'Afrique, Où je retrouve encor quelques secrets amis. Je leur peins ma disgrâce et celle de mon fils. Ils s'offrent à me suivre au péril de leur vie. Accru d'un tel secours, je vole en Numidie ; Là j'apprends qu'un tribun, entré dans cet État, Vient y chercher mon fils par l'ordre du Sénat ; Ce peu d'amis et moi nous joignons le perfide. Dès qu'il me reconnaît, le lâche s'intimide : Il veut fuir ; je l'arrête ; et lui perçant le flanc, Je le vois chanceler, et tomber dans son sang. Par ma suite les siens sont abattus sans peine. Tout périt. Le tribun qui voit sa mort certaine, Privé de tout secours, me regarde. « Voila, Me dit-il en mourant, les lettres de Sylla. J'allais chercher ton fils pour être ma victime ; J'avais juré ta mort : la mienne est légitime. » Il meurt, et dans l'instant je formai Je dessein De passer pour lui-même et pour mon assassin. C'est ainsi que je viens à la cour des Numides ; Et pour rendre aujourd'hui mes projets plus solides, J'annonce, en arrivant, que Marius est mort, Et que ma seule main a terminé son sort. Le roi qui de Sylla doit craindre la vengeance, Qui verra, par ma mort, mon parti sans défense, Et croyant en effet servir mes ennemis, Dans les bras paternels va remettre mon fils.

SCÈNE II. Hiempsal, Caïus Marius, Numérius, Nerbal.

HIEMPSAL

Seigneur, je n'ai pas cru que l'assassin d'un homme Dont la seule valeur tant de fois sauva Rome, Dût venir en ma cour, au nom de ces Romains, Demander que son fils soit livré dans leurs mains. Vous osez dans vos murs nous traiter de barbares : Vous l'êtes plus que nous. Jamais nos mains avares, Secondant les fureurs d'un injuste Sénat, N'ont encore à prix d'or vendu l'assassinat. Ici nos ennemis, pressés à force ouverte, Ne doivent qu'à nous seuls leur salut ou leur perte, Et ces lâches détours qu'à Rome on peut vanter, Ne sont connus ici que pour les détester. Ne croyez pas pourtant qu'aucun parti me touche, Ni qu'un aveugle zèle ouvre ou ferme ma bouche. Marîus et Sylla, tout est égal pour moi : Et mon coeur entre eux deux est maître de sa foi. Je hais tous les Romains souillés de parricides ; Je hais la cruauté de ces peuples perfides, Qui donnant au hasard leur haine et leurs faveurs, S'immolent tour-à-tour leurs plus chers défenseurs. Ainsi, par la fureur d'une ville cruelle, Les Gracques ont péri victimes de leur zèle ; Ainsi dans un tumulte en vos murs élevé, Sylla, l'ingrat Sylla, par Marius sauvé, De son libérateur s'est fait une victime. Mais je ne serai point complice de son crime, Seigneur ; si mes aïeux, que je cite à regret, Devenus vos amis par un semblable trait, S'acquirent des Romains l'estime dangereuse, Je renonce à leur gloire, et la tiens pour honteuse. Je garde dans ma cour le jeune Marius, Et Rome peut de vous apprendre mon refus.

SCÈNE III. Caïus Marius, Hiempsal, Marisu fils, Numérius, Nerbal.

CAÏUS MARIUS, se tournant

Ô Dieux !

CAÏUS MARIUS

Moi.

SCÈNE IV. Hiempsal, Marius fils, Nerbal.

SCÈNE V. Hiempsal, Nerbal.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Caïus Marius, Marius fils.

CAÏUS MARIUS

Ah, mon fils !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Marius fils, Arisbe.

ARISBE

Mais aussi quel dessein, à vos jours si funeste. Vous fait abandonner l'asile qui vous reste ? Savez-vous que la mort, sous mille objets divers, Borde tous les chemins que vous croyez ouverts ? Savez-vous que Sylla, proscrivant votre tête, En a fait pour le monde une illustre conquête, Et qu'enfin secondant son horrible dessein, L'univers en son nom devient votre assassin ? Et vous voulez partir ! Je le vois trop, barbare, Tu cherches le trépas afin qu'il nous sépare ; Entre Arisbe et Sylla tu ne peux hésiter ; Tu lui portes ta tète afin de m'éviter. Je t'excusais tantôt, je te servais moi-même ; J'avais su me résoudre à perdre ce que j'aime ; Et mon coeur, secondant ta juste piété, S'était armé pour toi de générosité. Ton père était vivant : le devoir, la vengeance Exigeaient que son fils courût à sa défense ; La nature, l'honneur, Arisbe même alors Eût rougi de te voir trop lent dans tes transports. Mais enfin il n'est plus ; et ce meurtre effroyable Rend encor pour son sang Sylla plus redoutable. Sans père, sans amis, seul dans tout l'univers, Tes villes ne sont plus pour toi que des déserts ; Que dis-je ? On t'y poursuit, et jamais leurs murailles Ne s'ouvriront pour toi que par des funérailles. C'est là pourtant, c'est là que tendent tous tes voeux, Ingrat, tandis qu'ici tout te paraît affreux : Ton aveugle fureur préfère l'Italie À des climats plus doux qui t'ont sauvé la vie.

Arisbe dès le mot « barbare » passe du vouvoiement au tutoiement pour mieux exprimer son dépit et sa fureur.

MARIUS fils

Comment ?

MARIUS fils

Dieux !

MARIUS fils

Si vous saviez...

SCÈNE V. Hiempsal, Arisbe.

HIEMPSAL

Madame...

SCÈNE VI.

SCÈNE VI.. Hiempsal, Nerbal.

ACTE IV

SCÈNE I. Marius fils, Arisbe.

SCÈNE II. Caïus Marius, Marius fils.

SCÈNE III. Hiempsal, Caïus Marius, Nerbal.

CAÏUS MARIUS

Ô dieux !

CAÏUS MARIUS

Moi, je l'aime ?

CAÏUS MARIUS

Moi, son père ?

SCÈNE IV.

HIEMPSAL, seul

Nerbal, suivez ses pas. Quel orgueil ! Quelle audace ! Arrêté dans mes fers, l'insolent me menace ! Il mourra. Jugurtha, tu vas être vengé ; Je vais rendre l'honneur à ton sang outragé. Lorsqu'à son char orné d'un triomphe frivole L'orgueilleux te traînait aux pieds du Capitole, Et qu'un peuple insolent par d'injurieux cris Annonçait ta disgrâce à l'univers surpris, Il ne s'attendait pas, dans ces temps d'allégresse, Qu'un jour je t'offrirais une main vengeresse ; Et que près d'épouser le reste de ton sang, Je lui rendrais ensemble et sa gloire et son rang. Le perfide ! Il osait accuser ce que j'aime. Ah ! Je vois les détours de son vain stratagème ; Sans doute il se flattait que mes soupçons aigris Dans ses bras à l'instant allaient mettre son fils. À travers ses raisons j'ai vu qu'il était père : J'ai forcé la nature à trahir son mystère. Je le tiens. Vengeons-nous. Mais quel autre soupçon Vient jeter dans mon âme un funeste poison ? Du sort de Marius Arisbe est-elle instruite ? Cherchait-elle du fils ou la mort ou la fuite ? Voulait-elle tantôt, dans son emportement, Ou perdre un malheureux ou sauver son amant ? Ah ! Sans approfondir un odieux mystère, Faisons couler le sang et du fils et du père. Pourquoi chercher contre eux tant de prétextes vains ? Tous deux sont criminels, et tous deux sont Romains. Point de pitié : suivons le transport qui m'anime. Et nous verrons après si c'est justice ou crime.

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Arisbe, Phénice.

SCÈNE III. Arisbe, Céthégus, Phénice.

SCÈNE IV. Arisbe, Marius fils.

SCÈNE V. Caïus Marius, Arisbe, Marius fils.

MARIUS fils

Hélas !

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Arisbe, Phénice.

SCÈNE VIII. Hiempsal, Arisbe, Phénice.

SCÈNE IX. Hiempsal, Arisbe, Nerbal, Phénice.

NERBAL

Ardents à leur poursuite, Déjà nous approchions du détroit où la mer Reçoit en mugissant le tribut du Ruber ; La nuit nous opposait ses voiles les plus sombres ; Mais l'aurore bientôt a dissipé ses ombres, Et près de l'autre bord nous a fait entrevoir Le vaisseau d'Amyntas prêt à les recevoir. Lui-même, pour trahir votre juste vengeance, Vers les deux Marius dans la barque s'avance : Le perfide voudrait les ravir à nos coups, Quand nous les enfermons entre le fleuve et nous. Le peuple réveillé par le bruit de leur fuite, Accourt sur le rivage et marche à noire suite ; Et bientôt le Ruber voit deux mille Africains Occupés sur ses bords à prendre deux Romains. Alors ces deux guerriers, que la foule environne, Nous opposent un front qu'aucun péril n'étonne. Le désespoir les arme : ils s'élancent sur nous, Et la parque a juré de suivre tous leurs coups. Cependant nous frappons. Plus d'un Romain succombe : Céthégus dans le choc frémit, chancelle, tombe, Quand Marius qui voit sa défaite en héros, En combattant toujours laisse échapper ces mots : « Mon fils, c'est trop lutter contre les destinées : J'immole mes vieux jours à tes jeunes années ; Va, traverse les flots ; tandis que tu fuiras, Seul de nos ennemis j'occuperai les bras ; Ta vie en sûreté suffit pour les confondre. » Le fils à ce discours s'arrête, et, sans répondre, Dans ses bras tout sanglants saisissant ce héros, Fier d'un si beau fardeau, s'élance dans les flots ; On le voit, soutenant une tête si chère, D'un bras fendre les eaux, de l'autre aider son père ; Et le père à nos coups se livrant tout entier, Ne couvrir que son fils avec son bouclier. Tout les sert contre nous ; et le dieu qui les guide, Semble parer nos traits, rend l'onde plus rapide ; Le flot impétueux qui vient de les porter, S'enfle au bord de la barque, et leur aide à monter ; La rame fend les eaux, et, dans notre poursuite, Nous laisse seulement spectateurs de leur fuite.

1 433 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica