Comédie en vers· Comédie en un Acte, en Vers
Paul et Pauline
Personnages
- MONSIEUR VALBRAY
- PAULINE
- PAUL
PAUL ET PAULINE
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Valbray, Pauline.
MONSIEUR VALBRAY
Ma fille, il faut aller refaire ta toilette.MONSIEUR VALBRAY
C'est vrai, ma chère enfant, et tu n'as pas besoin, Pour éblouir mes yeux, d'y mettre tant de soin ; Mais, comme moi, le monde a-t-il les yeux d'un père ,PAULINE
Le monde ! Êtes-vous bon de songer à lui plaire ? Moi, de ses jugements je ne prends nul souci.MONSIEUR VALBRAY
Je ne t'entendrai pas parler toujours ainsi.PAULINE
J'y vais, mon père, de ce pas. Mais pourquoi ce matin faut-il que je m'habille ? Attendez-vous déjà des amis ?MONSIEUR VALBRAY
Non, ma fille. J'attends tout simplement un peintre de portraits, Que, pour faire le tien, je fais venir exprès.PAULINE
Mon portrait ! Je le vois, dans votre amour extrême, Il vous faut mon image à défaut de moi-même. Et me couvant toujours dEs yeux comme un trésor, Absente ? vous voulez me contempler encor. Ah ! Que vous êtes bon, et quelle douce ivresse Répand dans tout mon être une telle tendresse !MONSIEUR VALBRAY
Oui, ma fille, je t'aime, et ta félicité Est le seul bien que j'aie ici-bas souhaité. Mais fais trêve un instant à ton élan candide ; Car tu n'as pas compris le motif qui me guide.PAULINE
Quel est donc ce motif ?MONSIEUR VALBRAY
Je veux te marier.PAULINE
Avez-vous donc juré de me contrarier, Mon père ? Et,quand, depuis trois mois, je vous répète Que pour me marier je ne me sens point faite, Pourquoi sur ce sujet sans cesse revenir ?MONSIEUR VALBRAY
C'est qu'un peu mieux que toi je lis dans l'avenir. Un homme peut toujours songer au mariage ; Mais une fille est loin d'avoir cet avantage.PAULINE
Et qu'est-ce que cela peut lui faire, après tout, Quand pour le mariage elle n'a point de goût ?MONSIEUR VALBRAY
Le goût change à ton âge ; aujourd'hui ce qui charme Ne sera plus demain qu'une cause d'alarme. Écoute mes conseils et tu m'en sauras gré.MONSIEUR VALBRAY
Mais que feras-tu donc, et quelle est ton envie ?MONSIEUR VALBRAY
Pourquoi former ainsi des projets superflus ? Tu seras jeune encor, quand je ne serai plus ; Et si je te laissais, en mourant, vieille fille, Tu serais condamnée à rester sans famille ; Tu n'aurais après moi nul parent qui pourrait Diminuer le vide où ma mort te mettrait.MONSIEUR VALBRAY
Tu connais la moitié de ce triste mystère ; Je dois t'en achever la révélation. Écoute-moi, ma fille, avec attention.PAULINE
J'attends.MONSIEUR VALBRAY
Je suis ton père, et dans mon coeur je trouve Pour toi des sentiments qu'un père seul éprouve. Mais de la parenté qui nous unit tous deux La nature a formé toute seule les noeuds. Pour apprendre le droit et voir la capitale, À vingt ans je partis de ma ville natale ; Je rencontrai ta mère ; elle avait les attraits Que je retrouve encore aujourd'hui dans tes traits ; Et lorsque je te vois ou pleurer ou sourire. Pour moi c'est elle encor qui rit ou qui soupire. Je l'aimai, je lui fis l'aveu de mon amour ; Elle y crut et bientôt le paya de retour. Ma famille, en faisant épier ma conduite, De cette liaison fut promptement instruite ; Elle voulut la rompre, et fit tous ses efforts Pour me faire cesser ces coupables rapports. Ta mère, sans murmure, offrant de s'y résoudre, De mon amour pour elle ainsi se fit absoudre, Et depuis ce moment, pendant près de neuf ans, Nous vécûmes tous deux sans autre contre-temps. Auprès d'elle j'aurais passé ma vie entière ; Mais il fallait enfin choisir une carrière. Ma famille y songea : par un ordre fatal Elle me rappela dans mon pays natal ; J'obéis, et, n'osant voir sa douleur amère, La nuit, furtivement, j'abandonnai ta mère... Sans pleurer aujourd'hui je ne puis y penser.MONSIEUR VALBRAY
Je poursuis : à Rouen mon père était notaire ; Son office était bon ; je le pris pour lui plaire, Et peu de temps après, j'eus beau me récrier, Pour lui complaire encor, je dus me marier. Entre les mains de Dieu je mis mes destinées, Je m'armai de courage, et pendant dix années Je remplis chaque jour avec un soin jaloux Mes devoirs de notaire et mes devoirs d'époux. Mais, tout en demeurant à mes devoirs fidèle, Je pensais à ta mère et n'aimais toujours qu'elle.PAULINE
Enfin qu'arriva-t-il ?MONSIEUR VALBRAY
Ma femme, après ce temps Mourut subitement, sans me laisser d'enfants. Depuis longtemps déjà j'avais perdu mon père ; Rien ne m'empêchait plus d'aller revoir ta mère. À mon principal clerc aussitôt, à vil prix, Je cédai mon étude, et partis pour Paris... Mais ce soir seulement je t'apprendrai le reste ; En parlant, j'oubliais que l'heure fuit sans cesse Et que, s'il est exact, ici dans peu d'instants Nous allons voir entrer l'artiste que j'attends.PAULINE
Quoi ! Vous n'achevez pas ?MONSIEUR VALBRAY
Non ; mais, tu peux me croire, Je te dirai tantôt la fin de cette histoire. Va donc t'habiller.PAULINE
Soit. Mais je n'irai qu'autant Que vous m'expliquerez pourquoi vous tenez tant, Quand vous me possédez près de vous en nature, À voir encor mes traits reproduits en peinture.MONSIEUR VALBRAY
Je n'en ai vraiment pas maintenant le loisir ; Mais bientôt je pourrai me rendre à ton désir.PAULINE
Non, ce n'est pas bientôt, c'est sur-le-champ, mon père, Que de vous je désire apprendre ce mystère.MONSIEUR VALBRAY
Mais, quand je te promets...MONSIEUR VALBRAY
Eh bien, puisqu'il le faut, je m'en vais te te dire.PAULINE
J'écoute.MONSIEUR VALBRAY, à part
Que le ciel en ce moment m'inspire !PAULINE
Vous dites ?MONSIEUR VALBRAY
À Rouen, grâce à mes fonctions, Je m'étais fait jadis maintes relations. J'en ai gardé beaucoup, et je pense, ma fille, Que pour toi dans le sein d'une bonne famille, J'ai, grâce à Dieu, trouvé le mari qu'il te faut.MONSIEUR VALBRAY
Avant de rien conclure, On veut par ton portrait connaître ta figure. Rien n'est plus naturel.MONSIEUR VALBRAY
Par ton entêtement à la fin tu m'obsèdes ; Bon gré mal gré, ma fille, il faudra que tu cèdes. À ne plus t'écouter je suis bien résolu ; Quatre ou cinq bons partis déjà ne t'ont pas plu ; À tes caprices vains je ne veux plus me rendre ; Un dernier se présente, il te faudra le prendre.PAULINE
Je ne le prendrai pas.MONSIEUR VALBRAY
Et je te réponds, moi, Qu'il te faudra le prendre, ou bien dire pourquoi, Et tout à l'heure ici, lorsque viendra l'artiste, Devant lui tu feras un visage moins triste.MONSIEUR VALBRAY
Tu poseras, te dis-je, et tu me céderas.PAULINE
Non.MONSIEUR VALBRAY
Tu lui souriras.PAULINE
Non. Je ferai la moue.MONSIEUR VALBRAY
De moi je n'entends pas que ma fille se joue.PAULINE
Je m'en vais.MONSIEUR VALBRAY
Reste ici.SCÈNE II. Les mêmes, Paul.
MONSIEUR VALBRAY, rappelant sa fille
Pauline !PAULINE, apercevant Paul
Ah !...MONSIEUR VALBRAY, à Pauline
Qu'as-tu donc ? Bonjour, Monsieur_l_artiste.MONSIEUR VALBRAY
Une nouvelle triste Tout à l'heure nous a tous deux mis en émoi. Nous en sommes encor troublés, ma fille et moi ; Vous nous excuserez ?PAUL
Non, c'est moi qui regrette De rendre ainsi chez vous ma présence indiscrète. Mais si vous le souffrez, je puis me retirer.MONSIEUR VALBRAY
Vous n'êtes point de trop, et pouvez demeurer. Permettez seulement que, pour changer de robe, Un instant à vos yeux ma fille se dérobe. Va t'habiller, Pauline, et reviens promptement.PAULINE
J'y vais.MONSIEUR VALBRAY
En ce cas, à l'ouvrageBas à Pauline.
Et toi, ma chère enfant, désormais sois plus sage, Et, puisque je ne cherche et ne veux que ton bien, Laisse-toi diriger, sans t'alarmer de rien.PAULINE, bas à monsieur Valbray
Je voudrais à vos voeux être toujours docile.MONSIEUR VALBRAY, bas à Pauline
En moi sois confiante, et ce sera facile. Allons, n'en parlons plus.Haut.
Vous pouvez commencer, Monsieur.PAULINE
De cette façon ?PAULINE
Ainsi.PAUL
Très bien. - Donnez à vos yeux plus de feu. - Tout en me regardant, veuillez sourire un peu. - C'est cela ; sans effort gardez cette posture.MONSIEUR VALBRAY, à Pauline
Que l'art peut ajouter de charme à la nature ! Jamais je n'avais vu tes attraits gracieux Si bien qu'en cette pose où tu ravis mes yeux.PAULINE
Ne parlez pas, mon père, ou parlez d'autre chose ; Autrement vous allez me gêner dans ma pose.MONSIEUR VALBRAY
Oui-dà ; quel changement vient de se faire en toi ? Te voilà maintenant plus sage encor que moi. Au fait, je ne dois pas y trouver à redire, Et, pour ne point parler du tout, je me retire. Au surplus, voici l'heure où mon courrier m'attend ; Je vais le faire, et suis à toi dans un instant.SCÈNE III. Paul, Pauline.
PAULINE, baissant les yeux
Vous êtes excusé, Monsieur ; ne craignez rien.PAUL
J'ai vu que vous quittiez votre premier maintien, Et j'ai cru que c'était un peu de lassitude Qui vous faisait ainsi changer votre attitude. Mais, puisque j'avais pu me faire illusion, Reprenez, s'il vous plaît, votre position.PAULINE
Comment donc me tenir ?PAUL
Je vous trouverais mieux, Si vous vouliez lever davantage les yeux. - Vous les baissez toujours ?Se levant.
De votre résistance Hélas ! Je comprends trop ce qu'il faut que je pense. Mais depuis trop longtemps je sens brûler mon coeur, Pour que je puisse encore en étouffer l'ardeur, Et dussé-je à jamais encourir votre blâme, Il faut que je me livre aux élans de mon âme, Je me confie enfin à vous entièrement.PAULINE, se levant
Que veut dire, Monsieur, un tel égarement ?PAUL
Me le demandez-vous ? Devant un tel délire Ne comprenez-vous pas ce que cela veut dire ? Et ne savez-vous pas que, depuis six longs mois, Je ne puis m'empêcher de frémir chaque fois Qu'à travers les carreaux de ma pauvre fenêtre Je vous vois vers le soir à la vôtre paraître.PAUL
Ce but était fictif ; je n'en ai point eu d'autre Que de pouvoir enfin ouvrir mon coeur au vôtre. Je savais que le ciel, par un arrêt cruel, Avait mis entre nous un abîme éternel, Et qu'alors que j'étais sans argent ni famille, Un père fortuné vous appelait sa fille. Mais ce profond abîme, existant entre nous, N'a pu me détourner de venir jusqu'à vous. Souvent de ma fenêtre en vos yeux j'ai cru lire Que vous étiez sensible à mon affreux martyre, Et je n'ai point voulu décider de mon sort Avant d'avoir été par vos mains mis à mort.PAULINE
Vous parlez de mourir. Ce n'est point à votre âge Qu'il est permis, monsieur, de tenir ce langage.PAUL
Et, moi je vous le jure ici sur mon honneur, Si mon amour a pu pénétrer votre coeur, Il n'existera point au monde de barrière Que pour vous posséder je ne mette en poussière. Mais, si vous me laissez juger que mon amour Ne doit être par vous payé d'aucun retour, Il faudra, toute joie alors m'étant ravie, Que de mes propres mains je m'arrache la vie. Vous m'avez entendu : décidez de mon sort.PAUL
Ciel ! Ai-je bien compris ? Vous m'aimez ? C'est vous-même Qui me le déclarez en cet instant suprême ? Vous m'aimez ?PAULINE
Hé bien, oui.PAULINE
Lorsque l'amour est pur, une fausse pudeur Ne doit pas arrêter les élans qu'il inspire. Je sais que j'aurais dû, sans hésiter, vous dire De quel amour mon coeur se sentait possédé : Au préjugé commun, malgré moi, j'ai cédé, Et maintenant encore, tandis qu'à vous je m'ouvre, J'ai peine à surmonter la honte qui me couvre. Près de mon père ayant vécu jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais parlé la langue de l'amour. Vous m'excusez, Monsieur ?PAUL
Que parlez-vous d'excuse, Lorsqu'en me dévoilant un coeur exempt de ruse, De plus parfait bonheur vous me faites jouir ?PAULINE
Il ne faut pas pourtant vous laisser éblouir ; Il va contre vos voeux surgir bien des obstacles.PAULINE
Mon père a disposé de moi contre mon gré, Et ce portrait, qu'ici vous êtes venu peindre, Il est pour un rival que vous avez à craindre.PAUL
Un rival !PAUL
C'est peu que votre père à vos dégoûts se rende, Il faut qu'à nos désirs encore il condescende. Mais comment parvenir à son adhésion ?PAULINE
Nous songerons plus tard à cette question. Pour le moment, je crois, le parti le plus sage Est d'aller sur-le-champ nous remettre à l'ouvrage : Mon père à tout instant peut revenir ici, Et tout serait perdu, s'il nous voyait ainsi.PAUL
Soit ! - Alors reprenez votre ancienne posture. Je vais pour mon rival peindre votre figure. Mais, puisque je me vois maître de votre coeur, Je puis vous assurer aujourd'hui, sur l'honneur, Qu'avant même d'avoir achevé de vous peindre, Cet homme pour nos voeux ne sera plus à craindre.PAULINE
Vous ne faites rien ?SCÈNE IV. Les mêmes, Monsieur Valbray.
MONSIEUR VALBRAY
Eh bien ! Ma chère enfant, as-tu par ton maintien De ton peintre rendu la tâche plus légère ?MONSIEUR VALBRAY
Et vous, mon cher monsieur, m'en direz vous autant, Et de votre modèle êtes-vous bien content ?MONSIEUR VALBRAY, regardant la toile
Le portrait cependant n'est pas très avancé.PAUL
Ah ! C'est que par trois fois je l'ai recommencé. Mademoiselle m'offre un rare caractère ; Je voudrais bien le rendre, et je n'y parviens guère ; Mais j'y réussirai, j'en suis sûr.MONSIEUR VALBRAY, se refroidissant
Je vous crois ; Mais en voici, Monsieur, assez pour cette fois. Pour ne pas abuser de votre complaisance, Je renvoie à demain la seconde séance.PAUL
Ne craignez pas, Monsieur, d'abuser de mon temps ; En ce moment je suis maître de mes instants, Et, si l'achèvement presse le moins du monde, Je pourrai dès ce soir vous donner la seconde.MONSIEUR VALBRAY
Je vous suis obligé, Monsieur ; mais, entre nous, Je songeais à ma fille en même temps qu'à vous ; Je songeait qu'éprouvant un peut de lassitude Elle n'eut plus ce soit toute son aptitude.SCÈNE V. Monsieur Valbray, Pauline.
MONSIEUR VALBRAY, à part
J'entrevois un secret qu'il faut que je pénètre ; Tâchons de l'éclaircir sans laisser rien paraître.Haut.
Mon récit, lorsqu'ici l'artiste est arrivé, A dû, tu t'en souviens, rester inachevéMONSIEUR VALBRAY
Tu ne me parais pas avoir bonne mémoire.PAULINE
J'en conviens, mais...MONSIEUR VALBRAY
Mais quoi ?...MONSIEUR VALBRAY
Soit. - Comme pour ma part je n'ai pas oublié Que tantôt ma promesse envers toi m'a lié, Je me fais un devoir d'y demeurer fidèle. Puissé-je, à cet égard, te servir de modèle !MONSIEUR VALBRAY
Je vais mettre bientôt ta constance à l'épreuve.MONSIEUR VALBRAY
C'est ce que nous verrons.PAULINE
Soit. Mais j'attends toujours Que de votre récit vous repreniez le cours. D'en connaître la fin je serais bien contente.PAULINE
J'attends.MONSIEUR VALBRAY
De retour à Paris, Je courus, sans tarder, aux lieux toujours chéris Où j'avais savouré, dans les bras de ta mère, Un bonheur pour tous deux beaucoup trop éphémère. Pauline (elle portait ainsi que toi ce nom) Avait depuis longtemps déserté la maison. Du portier d'autrefois un autre avait la place ; De ta mère il ne put me donner nulle trace. Il m'apprit seulement que son prédécesseur Avait aux Quinze-Vingts l'asile du malheur. Cette indication me rendit l'espérance : Je dirigeai mes pas vers ce lieu de souffrance. Mon vieux concierge était encore à l'hôpital. Il m'apprit que, huit mois après le jour fatal Où j'avais délaissé furtivement ta mère, Par elle à_mon_insu j'étais devenu père. C'est à toi que son sein avait donné le jour...PAULINE
À moi ! C'est moi qui fus le fruit de cet amour ? De ces tristes liens c'est moi que Dieu fit naître ? Quel terrible secret vous me faites connaître ! Achevez cependant : grâce à votre récit, L'énigme du passé devant moi s'éclaircit.MONSIEUR VALBRAY
Réduite au désespoir par ma conduite lâche, Ta mère se sentit trop faible pour sa tâche. Elle te déposa dans le séjour d'horreur Où se jettent les fruits du vice et de l'erreur. Puis, après quelques mois passés dans la détresse, Elle-même finit par mourir de tristesse. Ma fille, excuse-moi de ta laisse tout voir : Je ne puis maintenant encore, sans m'émouvoir, Me rappeler la peine et la fin de ta mère...PAULINE
Mon père, je comprends votre douleur amère. De ma mère à jamais il faudra vous passer ; Que ne suis-je pas là pour vous la remplacer ?MONSIEUR VALBRAY
Que tu me fais de bien et que tu me consoles Par l'essor spontané de tes bonnes paroles ! Tu me rends, cher enfant, la force d'achever.MONSIEUR VALBRAY
À peine avais-je pu découvrir cet indice, Que déjà je prenais le chemin de l'hospice Où vivent ces enfants que, par un saint effort, La charité publique a sauvés de la mort. Je t'y cherchai : bientôt ton âge, ta figure, Ton nom, peut-être aussi le cri de la nature, Tout sans peine me fit voir en toi mon enfant. Dans mes bras aussitôt je te pris triomphant ; Je t'emportai chez moi ; là, pendant dix années, Le soin de ton bonheur a rempli mes journées, Et dans le vif amour, au mien par toi rendu, J'ai presque retrouvé ce que j'avais perdu.PAULINE
C'est donc là le secret de ma triste naissance ! Je puis donc maintenant lire dans mon enfance, Et j'y distingue enfin ce que toujours mes sens Étaient à pénétrer demeurés impuissants !MONSIEUR VALBRAY
Il ne faut pas qu'au moins cela te désespère ; Rien n'est changé pour toi : je suis toujours ton père.PAULINE
J'ai du coeur, et je n'ai besoin d'aucun effort, Pour m'aider à lutter contre les coups du sort : Je songe uniquement à la reconnaissance, Que m'inspire l'excès de votre confiance. Sur l'heure je voudrais pouvoir vous le prouver.MONSIEUR VALBRAY
Puisqu'il en est ainsi, je m'en vais l'éprouver.PAULINE
Dites.MONSIEUR VALBRAY
Ce que de toi je désire en revanche, C'est qu'à son tour ton âme en la mienne s'épanche, Et qu'elle veuille bien à moi se laisser voir. Conte-moi tes secrets.PAULINE
Quels secrets puis-je avoir ? Vivant auprès de vous, je n'ai point de pensée Qui par moi ne vous soit à chaque instant versée.MONSIEUR VALBRAY
Tu t'abuses, ma fille, ou tu veux m'abuser ; À ton âge le coeur ne sait se maîtriser.MONSIEUR VALBRAY
Mon enfant, tu tiens mal ta parole.PAULINE
Que vous ai-je promis ?MONSIEUR VALBRAY
À celui que je t'ai tacitement fait prendre, Quand tout à l'heure encor, ton coeur, en m'entendant, De mes plus chers secrets s'est fait le confident. Ne vous faites jamais le confident d'un autre Si vous ne voulez pas qu'il devienne le vôtre ; Si vous n'avez pas cru devoir vous récuser, Vous n'êtes plus en droit de lui rien refuser.MONSIEUR VALBRAY
Sans doute ; mais ce cas est loin d'être celui, Que je te crois, ma fille, applicable aujourd'hui. Si tu voulais avoir un peu de confiance, Tu me confirmerais bientôt dans ma croyance. Parle sincèrement. Que peux-tu redouter ? Un père n'est-il pas fait pour tout écouter ?PAULINE
Je ne crains rien, mon père, et cependant je n'ose. Malgré tout mon désir, vous avouer la chose.MONSIEUR VALBRAY
Si c'est moi par hasard qui te gêne, en ce cas. Pour me la raconter, ne me regarde pas.PAULINE
Vous me l'ordonnez donc ?MONSIEUR VALBRAY
Non ; mais je t'y convie.MONSIEUR VALBRAY
À qui donc ?MONSIEUR VALBRAY
Tu ne veux pas parler du peintre ?PAULINE
De lui-même.MONSIEUR VALBRAY
Tu plaisantes, je crois ?PAULINE
Non, mon père, je l'aime, Et je n'hésite pas à vous dire aujourd'hui Que je n'en aimerai jamais d'autre que lui.MONSIEUR VALBRAY
Mais tu n'y songes pas ? À moins d'être insensée, Tu ne peux pas nourrir dans ton coeur la pensée De voir tes jours unis à ceux d'un malheureux, Qui ne pourra jamais satisfaire tes voeux, Et qui, pour vous la rendre à tous les deux commune, Ne saura t'apporter rien que son infortune.MONSIEUR VALBRAY
Tu parles, mon enfant, comme on parle à ton âge ; Mais ton père, à ta place, est forcé d'être sage.PAULINE
Croyez-vous être sage, en combattant mes voeux ? Et pensez-vous que l'or suffise pour rendre heureux ?MONSIEUR VALBRAY
L'or est pour bien des maux un merveilleux remède ; S'il ne fait le bonheur, presque toujours il l'aide.PAULINE
De deux êtres unis par les liens du coeur Il peut, sans aucun doute, augmenter le bonheur ; Mais, lorsque l'un pour l'autre ils n'ont que de la haine, Il ne les aide pas à supporter leur chaîne.MONSIEUR VALBRAY
Tu parais oublier que tu n'es pas du tout En état de pouvoir n'écouter que ton goût.MONSIEUR VALBRAY
La raison, que tu dois suivre, coûte que coûte.MONSIEUR VALBRAY
As-tu donc oublié ta malheureuse histoire ?MONSIEUR VALBRAY
Ne comprends-tu donc point, en ce cas, qu'il te faut Trouver dans ton mari ce qui te fait défaut !PAULINE
Et que me manque-t-il ?MONSIEUR VALBRAY
Il te manque, ma fille, Un nom qui soit celui d'une bonne famille, Et qui puisse effacer, au moins par son éclat, Le ténébreux reflet de ton premier état. Je l'ai trouvé : tu dois l'accueillir avec joie, Comme un bien merveilleux que du ciel Dieu t'envoie.PAULINE
Je dois vous avouer qu'un tel raisonnement Ne me fait point du tout changer de sentiment. Pour avoir un beau nom il suffit d'être honnête ; Sans être riche et noble, on peut lever la tête. Le nom d'un honnête homme, à mes yeux, vaut celui D'un homme dont l'éclat n'émane pas de lui.MONSIEUR VALBRAY
Sans être noble et riche, un homme exempt de faute, Peut, comme tu le dis, marcher la tête haute ; Mais, quelque pur qu'il soit, son nom ne pourra rien Pour effacer la tache empreinte sur le tien. Au contraire, il suffit que ton futur, ma fille, Soit pauvre et ne soit pas d'une bonne famille, Pour que, dans ta naissance enfonçant son scalpel, Le monde y mette à jour le principe mortel. Je reconnais qu'il a des préjugés étranges ; Mais je ne pense pas que jamais tu les changes.PAULINE
Je m'inquiète peu qu'il ait des préjugés, Et qu'ils puissent ou non être par moi changés. Si, pour m'y conformer, je me rends malheureuse, Croyez-vous qu'il me tende une main généreuse ?MONSIEUR VALBRAY
Qu'il ait ou qu'il n'ait pas pitié de nos revers, Nous n'en devons pas moins respecter ses travers.PAULINE
Ce n'est pas mon avis.MONSIEUR VALBRAY
Qu'ils soient mauvais ou bons, j'entends qu'ils soient suivis, Et pour faire cesser toutes paroles vaines, Tu prendras le mari que je veux que tu prennes.MONSIEUR VALBRAY
C'est ce que nous verrons.PAULINE
C'est déjà vu, mon père.MONSIEUR VALBRAY
Une telle impudence à la fin m'exaspère : Je te déclare ici pour la seconde fois Que tu n'épouseras qu'un homme de mon choix.MONSIEUR VALBRAY
C'est trop fort !PAULINE
C'est ainsi.MONSIEUR VALBRAY
Tu m'obéiras !PAULINE
Non !SCÈNE VI.
MONSIEUR VALBRAY, seul
L'infâme ! Oser fouler à ses pieds toute loi, Me manquer de respect, s'insurger contre moi ! Quelle conduite affreuse et quelle ingratitude ! Est-ce donc là le prix de ma sollicitude, Et n'ai-je répandu sur elle tant d'amour Que pour être payé d'un si triste retour ? Parce que j'ai toujours été trop bon pour elle, Elle croit à mes voeux pouvoir être rebelle. Mais, pour la faire agir selon ma volonté, J'userai, s'il le faut, de mon autorité, Et j'empêcherai bien, en dépit de sa flamme, Que d'un chétif artiste elle ne soit la femme ; Et quant au malheureux qui vient de m'outrager, Il apprendra bientôt que je sais me venger. L'impudent ! Le voici !SCÈNE VII. Monsieur Valbray, Paul.
MONSIEUR VALBRAY, froidement
Vous ne pouviez, Monsieur, venir plus à propos ; J'avais précisément à vous dire deux mots.MONSIEUR VALBRAY
À vous.MONSIEUR VALBRAY
Je veux vous consulter sur un fait qui se passe Et sur lequel je tiens à votre sentiment. Un jeune et pauvre artiste avait son logement En face de celui d'un bourgeois honorable, Qui chez lui possédait une fille adorable. Douée au plus au haut point des qualités du coeur, Cette enfant de son père était tout le bonheur ; Elle lui tenait lieu d'amis et de famille. Le père, un jour, voulut le portrait de sa fille ; Il dut choisir un peintre, et son coeur généreux Donna la préférence au voisin malheureux...MONSIEUR VALBRAY
Pour mieux comprendre encore, achevez de m'entendre. De son coeur n'écoutant que l'inspiration, Le père avait donc fait une bonne action. Du peintre savez-vous quelle fut la conduite ? Par lui ? du bienfaiteur la fille fut séduite, Et par lui, pour toujours, le trouble est désormais Aux lieux que le bonheur n'aurait quittés jamais.MONSIEUR VALBRAY
Quand un homme est sans nulle ressource Et que de son semblable il dérobe la bourse, Il est répréhensible, et, malgré son malheur, L'acte qu'il a commis est l'acte d'un voleur. Mais lorsque, n'ayant pas, pour voler son semblable, De la nécessité l'excuse misérable, Il lui prend le bonheur, son plus précieux bien, Et commet un larcin, qui ne lui sert en rien, Et que, par conséquent, nul motif ne colore, Cet homme, répondez, n'est-il pas pire encore ?MONSIEUR VALBRAY
Sortez, vous dis-je.PAUL
Non.MONSIEUR VALBRAY
Quel comble d'impudencePAUL
Puisque je suis privé de toute autre vengeance, À votre tour, Monsieur, vous m'entendrez aussi. Eh bien ! Sur mon honneur je vous l'atteste ici, Si j'ai pour votre fille une amour insensée, L'intérêt n'a jamais traversé ma pensée. C'est sans aucun calcul que mon coeur est épris, Et je puis vous jurer que je me suis surpris À souhaiter de voir votre enfant ruinée, Pour pouvoir à la sienne unir ma destinée. Quand elle serait pauvre, et moi tout couvert d'or, D'une aussi pure amour je l'aimerais encor, Et pour rendre à tous deux l'existence commune, Je courrais à ses pieds déposer ma fortune.MONSIEUR VALBRAY
Ce langage est celui que tient tout suborneur.PAUL
Monsieur, sachez-le bien, je suis homme d'honneur. Jamais les sentiments que mes lèvres expriment Ne sont en désaccord avec ceux qui m'animent ; Et pour vous faire croire à ma sincérité, De la position où le sort m'a jeté Je ne veux maintenant vous faire aucun mystère : Je n'ai jamais connu mon pire, ni ma mère.MONSIEUR VALBRAY
Vous êtes orphelin,PAUL
Je suis moins que cela. Malgré tous mes efforts pour en arriver là, J'ignore le secret qui couvre ma naissance ; Du nom de mes parents je n'ai point connaissance, Et tout ce que je sais, c'est qu'encor nouveau-né, Par ma mère une nuit je fus abandonné.MONSIEUR VALBRAY
Comment ! Vous n'avez pas de nom ni de famille, Et vous osez prétendre à la main de ma fille ? C'en est trop, et je sens ma patience à bout !MONSIEUR VALBRAY
De grâce, hâtez-vous.PAUL
La charité civile Me recueillit mourant, me fit donner asile, Et croyant rendre ainsi mon destin moins fatal, Me conserva la vie au fond d'un hôpital. Lorsque de le quitter j'eus enfin touché l'âge, De ma mère on voulut me rendre l'héritage : J'avais été trouvé porteur d'un anneau d'or ; On me restitua ce modique trésor...MONSIEUR VALBRAY
Un anneau ? Se peut-il ? Montrez-la-moi bien vite.SCÈNE VIII. Les mêmes, Paul.
MONSIEUR VALBRAY
Viens, Pauline, viens voir ici mon fils unique ; Viens admirer le sort, qui, par un coup magique, M'apprend de quel enfant fut payé mon amour Par celle à qui j'ai cru que tu devais le jour ! Tu ne te trompais pas, quand ton âme inspirée Vers lui si vivement se sentait attirée. Et tu comprenais bien qu'il possédait en soi Quelque chose de noble et de digne de toi. Au lieu de ressentir une crainte illusoire, À la sagacité d'abord j'aurais dû croire.PAUL, à Pauline
Et vous, puisque le sort seconde mon amour, Laissez-moi de nouveau vous l'offrir en ce jour.PAULINE
Monsieur, ne tenez plus désormais ce langage ; Il ne peut entre nous s'agir de mariage. Toujours le même obstacle existe entre nous deux ; C'est vous qui tout à l'heure étiez le malheureux, C'est moi qui maintenant deviens la misérable. La situation reste toujours semblable : Aujourd'hui, comme alors qu'il se croyait le mien, Votre père entre nous n'admettra nul lien.MONSIEUR VALBRAY
Pauline, est-ce bien toi qui parles de la sorte ? Que les liens du sang n'existent plus, qu'importe ! Si nous ne sommes plus réunis par le sang, Ne nous reste-t-il pas un lien plus puissant ? Crois-tu sincèrement que, depuis dix années, À veiller sur ton sort j'ai passé mes journées, Pour qu'une découverte arrivée aussi tard Me fasse tout_à_coup changer à ton égard ? Non, ces dix ans d'amour et de soins réciproques Ne sont point à mes yeux des liens équivoques. Tu demeures ma fille, et c'est en triomphant Que je te vois par eux être encor mon enfant.648 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica