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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Monologue en vers· Comédie en un Acte, en vers

Le Docteur sans Pareil

Ernest d'Hervilly· imprimée en 1887· 546 vers· 10 personnages

Personnages

  • JEAN POQUELIN, maître tapissier .......... M.CLERH
  • FRITELIN, M POREL
  • MONSIEUR ASTRINGENT, médecin ....... M. TOUSE
  • MAÎTRE BÉJART, procureur au Châtelet .. M. FRANÇOIS
  • UN CHARLATAN, M. MONVAL
  • JEAN-BAPTISTE, MLLE. ANTONINE
  • FRANÇOIS BERNIER, MLLE. C. COLAS
  • MADELEINE BÉJART, MLLE. B. BARETTA
  • TOINETTE, MLLE. CHERON
  • BADAUDS ET POPULAIRE
PRÉFACE

Le nombre des pièces de théâtre dont Molière a été le héros, le sujet ou le prétexte, est cent fois plus considérable que celui de ses chefs-d'oeuvre. Mis à la scène de son vivant par des critiques ou des jaloux, les apothéoses commencèrent au lendemain de sa mort, il y a deux cent quatorze ans. Depuis ce temps, nos grands théâtres littéraires n'ont pas laissé passer une seule fois l'anniversaire de sa naissance, le 15 janvier 1622, sans le célébrer par quelque hommage pieux, pièces de circonstance, compliments en vers, etc.. On en ferait une bibliothèque, qui comprendrait certainement plus de mille compositions diverses. Plusieurs d'entre elles, dues à de jeunes écrivains, qui, au début de leur carrière, se plaçaient sous le patronage du grand poète comique, ne sont pas indignes de survivre à l'occasion qui les vit naître.

Je dis cela particulièrement pour mon ami Ernest d'Hervilly qui, à cinq anniversaires différents, a célébré Molière, partageant le ferveur de son culte entre les deux temples consacrés, la Comédie-Française et l'Odéon.

C'est ainsi que le Malade réel, le Docteur sans pareil, le Magister, Poquelin père et fils et, en dernier lieu, Molière en prison, firent applaudir le nom d'Ernest d'Hervilly, qui d'ailleurs possède tant de titres à l'estime des lettrés. L'auteur de la Belle Saïnara, du Parapluie, et d'autres délicieuses comédies, pleines d'originalité, de grâce et d'esprit, n'a-t-il pas écrit des livres charmants, qui lui ont valu deux fois les palmes de lauréat de l'Académie française ; non moins que le titre, maintenu fort rare, d'officier de l'Instruction publique ? Parmi ces livres d'une lecture attrayante et souriante, il en est deux, les Contes pour les grandes personnes et Mesdames les Parisiennes, que de bons juges n'ont pas craint de comparer aux plus fines Sketches de Charles Dickens.

Il faut beaucoup d'esprit pour louer dignement Molière et aussi beaucoup de tact ; car ce grand génie, fait de haute raison et de bon sens, impose à ses admirateurs, avec le respect de ces qualités maîtresses, le souci de la langue et l'approbation des honnêtes gens.

En réunissant aujourd'hui le faisceau des compositions moliéresques d'Ernest d'Hervilly, son intelligent éditeur rend un véritable service non seulement aux admirateurs de Molière, mais aussi aux bibliothèques scolaires et aux théâtres de salon. Il n'est pas un seul de ces petits poèmes dramatiques qui ne réponde aux sentiments simples et touchants de la morale la plus pure. L'amour paternel et l'amour filial, l'enthousiasme de l'art et de la poésie, mis en lumière et aiguisés par les traits innocents d'un esprit vif et clair, ce sont là des tableaux et des idées qui sont assurés de plaire aux jeunes gens comme aux jeunes filles, à leurs grands parents comme à leurs éducateurs.

Ernest d'Hervilly, dont l'originalité personnelle est très accentuée et qui lui donne une parure sonore de rimes étincelantes, ne se contente pas d'admirer Molière en poète, il s'attache à le faire aimer ; en le montrant dans des situations, quelquefois inventées, il le peint tel qu'il fut réellement, éloquent, généreux, hardi dans ses conceptions, constant dans ses amitiés comme dans ses principes, adorable toujours, et, qu'on me passe le mot qui rend exactement ma pensée par une comparaison familière, bon comme le bon pain.

Auguste Vitu.

4 janvier 1887.

Dédicace

CETTE COMÉDIE EST DÉDIÉE Avec l'expression de mes sentiments d'amitié et de reconnaissance À H.-F. DUQUESNEL, l'ingénieux et lettré directeur de l'Odéon, puis de la Porte-Saint-Martin.

LE DOCTEUR SANS PAREIL

Le coin de la rue Saint-Honoré et de la rue des Vieilles-Étuves. À droite, la maison de Jean Poquelin, surnommée la Maison des Singes, à cause d'une sculpture grotesque dont elle est ornée.

À gauche, le logis de M. Astringent. Le théâtre portatif d'un marchand d'orviétan s'élève au fond de la scène.

SCÈNE I. Poquelin, puis Monsieur Astringent.

POQUELIN

Il sort de sa maison et va frapper à coups redoublés à la porte de Monsieur Astringent.

Hé ! Monsieur Astringent !

Nouveaux coups de marteau.

Paraît M. Astringent, en costume classique de médecin.

MONSIEUR ASTRINGENT

Là, tout doux.

POQUELIN, furieux

Au diable !

MONSIEUR ASTRINGENT

Eh ! Eh !

MONSIEUR ASTRINGENT

Je retire mon mot.

MONSIEUR ASTRINGENT

Mais...

MONSIEUR ASTRINGENT

Qu'entends-je !

MONSIEUR ASTRINGENT

Chose étrange !

MONSIEUR ASTRINGENT

Très volontiers, voisin.

Ils se dirigent vers le logis de M. Poquelin.

MONSIEUR ASTRINGENT

L'imprudent !

MONSIEUR ASTRINGENT

Ferme !

MONSIEUR ASTRINGENT

Optime !

À la fenêtre située au-dessus de la porte du logis de Monsieur Poquelin apparaît, à ce moment, la tête souriante de Jean-Baptiste, coiffé d'un énorme bonnet de malade.

Pour mon filleul François j'ai fait la même chose.

Apparition de François, coiffé comme Jean-Baptiste, à la fenêtre de sa chambre, au-dessus de la porte de la maison de Monsieur Astringent.

Maintenant, jusqu'au soir, dans son lit il repose.

MONSIEUR ASTRINGENT

Après vous.

Ils se font les grandes politesses de la tradition.

MONSIEUR ASTRINGENT

Après vous.

POQUELIN

Après vous.

Ils entrent ensemble en se heurtant.

SCÈNE II. Jean-Baptiste, François Bernier.

JEAN-BAPTISTE, de sa fenêtre

Psst ! François !

FRANÇOIS, de sa fenêtre

Jean-Baptiste.

FRANÇOIS

Au revoir.

Il disparaît.

JEAN-BAPTISTE, tendant l'oreille

Les voilà. — Vite, à la maladie !

Il rentre dans sa chambre.

SCÈNE III. Monsieur Astringent, Poquelin, Jean- Baptiste, à la fenêtre.

MONSIEUR ASTRINGENT, hochant la tête

Heu...

MONSIEUR ASTRINGENT

Heu !...

JEAN-BAPTISTE, ironiquement

Oui, je serai guéri, rapidement, j'espère, Monsieur le médecin.

Il disparaît.

POQUELIN

Bien répondu ! Ma foi, je l'oubliais.

Il fouille dans sa poche.

MONSIEUR ASTRINGENT, se défendant

De grâce !...

POQUELIN, lui tendant de l'argent

Prenez donc.

MONSIEUR ASTRINGENT, repoussant l'argent

Croyez-vous que l'on soit de la race De ces gens...

MONSIEUR ASTRINGENT, tendant la main

Vous le prenez si haut !...

POQUELIN, il remet la bourse dans sa poche

Adieu ! Nous réglerons cette affaire tantôt.

Il salue et sort par la droite.

MONSIEUR ASTRINGENT, faisant la grimace

Encore un débiteur à mettre sur ma liste.

Il sort par la gauche.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Jean-Baptiste, Madeleine, François.

MADELEINE, à Jean-Baptiste qui réfléchit

Eh ! Jean-Baptiste ! Ami ! Il dort, je crois !

JEAN-BAPTISTE

Non, je pensais...

JEAN-BAPTISTE, à part

Il faut parler...

JEAN-BAPTISTE, la retenant

Reste, mon petit coeur !

JEAN-BAPTISTE

Je n'ai rien...

FRANÇOIS, feignant de s'en aller à Madeleine

Viens, laissons-le céans !

JEAN-BAPTISTE, les retenant

Mes amis, écoutez...

MADELEINE, avec empressement

À la cligne-musette ?

JEAN-BAPTISTE

Non.

FRANÇOIS

À la balle ?

JEAN-BAPTISTE

Non.

JEAN-BAPTISTE

La fortune !

MADELEINE

À pied ?

JEAN-BAPTISTE

Tu les verras !

FRANÇOIS et MADELEINE

Auteur, salut !

FRANÇOIS

Bravo !

MADELEINE

Très bien !

JEAN-BAPTISTE

En avant !

MADELEINE

Mais papa...

FRANÇOIS, du ton d'un vieillard

Mon_Dieu ! Que la jeunesse Est peureuse !

JEAN-BAPTISTE

Oui, c'est bien lui.

À ses amis.

Qu'on me suive ! Il faut vaincre ou mourir aujourd'hui !

Ils abordent le charlatan.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Le Charlatan, Fritelin.

LE CHARLATAN, à son pitre

Tais-toi donc, Fritelin !

FRITELIN

Oui, maître.

LE CHARLATAN, à Jean-Baptiste

Et tu te nommes ?

JEAN-BAPTISTE, avec hésitation et faisant signe à ses amis de se taire

Je m'appelle... Molière !

LE CHARLATAN

En effet.

À Fritelin.

Connais-tu d'autre Molière ?

Il déroule le manuscrit.

MADELEINE, vivement

C'est un Parisien !

FRITELIN, abasourdi

Quelle vocation !

FRITELIN, railleur

Monsieur est un génie ?

SCÈNE VII. Poquelin, Maître Béjart, puis Toinette.

POQUELIN, impatienté

Stupide erreur !

MAITRE BEJART, courroucé

Monsieur le tapissier !

MAITRE BEJART

Monsieur le tapissier !

Entrée de Toinette, qui se lamente.

POQUELIN, prêtant l'oreille

Hein.

POQUELIN

Qu'entends-je là ?

Suivi de Maître Béjart, Poquelin poursuit Toinette, qui ne voit pas son maître, et gémit de plus belle.

POQUELIN

Me voilà !

TOINETTE, l'apercevant enfin

Ah ! Monsieur !

POQUELIN

Parle !

TOINETTE, pleurant

Hi !

TOINETTE

Hi !

POQUELIN

J'enrage !

MAITRE BEJART, triomphant

Là ! Ne l'ai-je pas dit ?

POQUELIN, furieux

C'est votre fille encor !

POQUELIN, menaçant Maître Béjart

Maître Béjart !

MAITRE BEJART, même geste

Monsieur Poquelin !

TOINETTE, pleurant

Hi !

SCÈNE VIII. Les mmes, Monsieur Astringent.

POQUELIN

Mon fils !

MAITRE BEJART, lui coupant la parole

Ma fille !

TOINETTE, criant

Hélas !

MONSIEUR ASTRINGENT, se bouchant les oreilles

Quel concert effroyable !

MAITRE BEJART

À son de trompe !

SCÈNE IX. Fritelin, le Charlatan, puis les Enfants, puis leurs parents.

Fritelin et son Maître apparaissent sur le petit théâtre. Fritelin descend dans la foule et la fait ranger en cercle. Un joueur de viole et un joueur de rebec sonnent de leurs instruments.

LE DOCTEUR SANS PAREIL

Paraissent François en habit de vieillard, Madeleine en costume d'ingénue.

FRANÇOIS, saluant

Monsieur.

JEAN-BAPTISTE, réitérant son salut

Monsieur.

FRANÇOIS, de même

Monsieur.

FRANÇOIS, insistant

« Et d'où cela vient-il !

FRANÇOIS

« Non.

JEAN-BAPTISTE

Le grec ?

FRANÇOIS

Encor moins.

JEAN-BAPTISTE

Le latin ?

FRANÇOIS

Je l'ignore.

JEAN-BAPTISTE

« Le syriaque ?

FRANÇOIS

Peu.

JEAN-BAPTISTE

Le chinois ?

FRANÇOIS

Pas encore.

JEAN-BAPTISTE

« Le français passera ; c'est affaire de mode. »

La pantomime succède aux paroles sur le théâtre forain.

MONSIEUR ASTRINGENT

Il arrive tout essoufflé ; les dernières paroles de Jean-Baptiste ont frappé son oreille, et il s'écrie :

Hein ! Je crois qu'on se moque ici des médecins ?

Avec accablement.

Quelle course !

POQUELIN, paraît d'un autre côté

Ouf ! Pas de Jean-Baptiste !

MAITRE BEJART, survenant à son tour

Ouf ! - Pas de Madeleine !

Sur les tréteaux, Jean-Baptiste parle bas à l'oreille de Madeleine. La foule rit. Maître Béjart, M. Poquelin, M. Astringent et Toinette écoutent distraitement ce qui se dit sur le théâtre du charlatan.

JEAN-BAPTISTE

« Permettez.

Il parle tout bas à Madeleine.

FRANÇOIS

Que dit-il ?

MADELEINE, à Jean-Baptiste

Oui, Monsieur, j'ai compris.

FRANÇOIS

Tout bas ! Le docteur sans pareil ! »

Nouvelle pantomime.

MONSIEUR ASTRINGENT

Le sot père vraiment !

POQUELIN, avec colère

Fi ! La fille effrontée !

TOINETTE, à Maître Béjart

Monsieur, dans leur fureur Ces histrions riraient, je crois, d'un procureur !

Pendant que François tourne la tête, Jean-Baptiste baise la main de Madeleine. – Il est découvert.

FRANÇOIS

« Vous prenez d'Isabelle un soin un peu trop tendre, « Monsieur le médecin. Arrière !

Il pousse rudement Jean-Baptiste, dont le chapeau et la perruque tombent, et il s'aperçoit qu'il est dupé.

C'est Léandre ! »

MONSIEUR ASTRINGENT

Alors, voilà François !

TOUS, écartant le public

Misérables !

LES ENFANTS, sur le théâtre

Pincés !

MADELEINE, éperdue

Voici tous nos papas !

JEAN-BAPTISTE, imité par ses camarades, saute à terre et dit tout piteux :

C'était l'amour de l'art !

POQUELIN, bourrant son fils

Vous en saurez l'arcane !...

MONSIEUR ASTRINGENT, à François qu'il tient par l'oreille

À coups de poing !

MAITRE BEJART, à sa fille

À coups de fouet !

POQUELIN, à Jean-Baptiste

À coups de canne !

LE CHARLATAN, se jetant entre eux

Pardonnez-leur, messieurs !

POQUELIN

Infâme !

POQUELIN, tirant Jean-Baptiste par le bras

C'est bon. - À la maison, que le diable t'écoute !

MAITRE BEJART, à sa fille

Marchons, mademoiselle !

JEAN-BAPTISTE, à ses camarades

Madeleine, François, ne perdons pas espoir !

546 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica