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Comédie en prose· Comédie en un Acte

La Soupière

Ernest d'Hervilly· créée en 1874, imprimée en 1876· 3 personnages

Représentée pour la première fois sur le théâtre de Chartres, le 11 novembre 1874.

Personnages

  • MADAME SPOON, Mlle Céline MONTALAND
  • DE HONDURAS, M. COQUELIN CADET
  • UN DOMESTIQUE

LA SOUPIÈRE

SCÈNE PREMIÈRE.

MADAME SPOON

Elle entre vivement, charmante, à la tête des flots tumultueux de sa robe de bal.

À la cantonade.

Pulchérie ! C'est entendu, mon enfant, n'est-ce pas ? À dix heures la voiture...

Après un regard jeté à la pendule.

Neuf heures et demie ! Très bien ; j'ai le temps de me passer en revue, comme disait ce pauvre colonel_Spoon...

Elle se place devant la glace.

... Fixe ! Pas mal... Et la modestie en personne ! Ah ! c'est que j'ai dû suivre de point en point le programme imposé par ma chère Jemmina. Priée d'apparaître ce soir à son bal de noces, mais dans une tenue dont les splendeurs n'aveuglassent point ses bourgeoises de petites amies, j'ai été forcée de prendre des ris dans ma voiture... Toujours comme aurait dit le Colonel_Spoon. - C'est égal, je fais une veuve encore passable ; et même, en me voyant dans cette... Toilette simple, mais de bon goût... Je suis sûre que mon pauvre ami m'aurait dit aujourd'hui : Soldat, je suis content de vous ! - Pauvre colonel8Spoon ! Ah ! le destin cruel que celui qui vous enlève un mari à la fleur... de votre âge ! Peu de mois après notre mariage, le colonel prit froid en revenant de son cercle. Ce ne fut rien d'abord, mais la science s'en mêla. Il fut bientôt condamné par la Faculté. Enfin, un matin, il prit une potion, et quelques instants après... la médecine des hommes était satisfaite !...

Elle reste pensive un moment, puis, écartant les rideaux d'une fenêtre, elle plonge ses yeux dans l'obscurité extérieure.

Il pleut toujours, quel horrible hiver ! Ténèbres partout ! Pas une étoile ! Selon les propres expressions de Pulchérie, ma femme de chambre, on dirait vraiment que les anges nécessiteux ont mis les astres au Mont-de-Piété ce mois-ci.

Elle se met à rire.

Je pense à cet imbécile... À ce joli Monsieur, à ce bon fou, avec ses yeux de pélican dévoué... Que je rencontre sans cesse sur mon chemin depuis huit jours... S'il pouvait recevoir sur ses nobles épaules tout ou seulement partie de l'averse qui tombe cette nuit, je serais ravie, ma parole ! Cela mettrait un peu d'eau dans son vin, je suppose.

On frappe à la porte de gauche.

Eh bien ! Qu'est-ce ?

Paraît un domestique un plateau à la main.

J'avais dit ! À dix_heures la voiture.

LE DOMESTIQUE

Je prie madame de me pardonner, c'est un Monsieur qui voudrait parler à Madame pour affaire des plus urgentes.

MADAME SPOON

Mais, j'ai fait défendre ma porte !

LE DOMESTIQUE

C'est ce que j'ai dit à ce monsieur. Il m'a supplié de faire passer sa carte à Madame.

Le domestique remet la carte.

MADAME SPOON

Elle lit la carte.

« Wilfrid de Honduras. » Honduras ? Je ne connais pas Honduras, voyons donc ?... Si, au fait, je crois avoir lu ce nom-là souvent dans mon journal ! Honduras ! J'y suis ! C'est cet amateur étranger... Cet Américain de l'Amérique du Sud... Qui... C'est cela !... Un collectionneur célèbre... Que peut-il me vouloir ? Si je le renvoyais à ses bibelots ? « Affaire des plus urgentes. » C'est écrit... Allons, La Pivoine, faites entrer ce monsieur.

À part.

Eve a bien admis que le serpent se présentât devant elle... par curiosité.

Sortie du domestique. Elle s'assied et réfléchit.

De Honduras ? Bon ! Je n'ai même point demandé quelle tournure il a, cet habitant du nouveau monde ! Quelle singulière visite !.., Que puis-je avoir de commun avec un ex-peau rouge qui achète des plats de Moustiers... À l'hôtel_des_Ventes ?

SCÈNE II. De Honduras, Madame Spoon.

DE HONDURAS

Toilette de bal.

Madame.

MADAME SPOON

Elle jette un léger cri de surprise.

Ah !

À part.

L'homme aux yeux de pélican dévoué ? C'est trop fort !

Haut, avec indignation et montrant la porte.

Monsieur, veuillez, je vous prie...

DE HONDURAS, à part

Je suis reconnu, c'est évident.

Haut.

Madame, par pitié...

MADAME SPOON

Sortez, monsieur !... Ou vous allez contraindre une femme faible et isolée à user des moyens violents qu'un coup de sonnette peut mettre à sa disposition...

DE HONDURAS

Madame ! De grâce !.,. Écoutez-moi ! Un mot, un seul ! Au nom de ce que vous avez de plus cher !... Au nom de votre collection !... Un mot !

MADAME SPOON, à part

Pendant cet aparté, de Honduras, entraîné par une irrésistible curiosité, ex aminé à la dérobée les objets rares que l'appartement contient.

Cet homme est fou !... Il n'a rien de hideux d'ailleurs... Il est honorablement vêtu... D'autre part la voiture n'est pas encore là... La_Pivoine veille, en outre... Qu'il parle donc !

Haut.

Allons, monsieur, puisque vous avez su vous introduire nuitamment, mais sans effraction, je le reconnais, dans un domicile privé, parlez... Je vous écoute.

DE HONDURAS

Eh bien, madame ! Eh bien, ce n'est pas un tableau complet de l'horrible situation dans laquelle je me trouve, que je vais avoir l'honneur de peindre à vos yeux, c'est une simple esquisse... Un léger croquis !...

MADAME SPOON, montrant un siège

Usez de votre victoire, Monsieur ; installez-vous.

DE HONDURAS, s'incline et s'assied

Donc, Madame, je suis cet infortuné, cet inconnu, ce chrétien errant, que depuis huit jours vous trouvez sans cesse sur vos pas, désagréable hélas ! Comme une pelure_d_orange... J'en suis sûr.

MADAME SPOON, sèchement

Au fait, Monsieur, au fait.

DE HONDURAS

Malgré le dédain... foncé que vous témoignez au plus respectueux des interlocuteurs, je vous dirai, Madame, que le motif qui m'amène ici, à cette heure, est profondément convenable. Oui, Madame, le ciel, que nous aurons au mois de juin, ne sera pas plus pur que le fond de mon coeur. Wilfrid_de_Honduras, tel est mon nom.

MADAME SPOON

Je sais. 2 Si j'en crois nos meilleurs reporters, vous êtes un collectionneur enragé.

DE HONDURAS, l'interrompant

Ah ! Madame, je n'ai jamais mordu personne.

MADAME SPOON, railleuse

Je me rappelle parfaitement. C'est vous qui payez 13000_francs un pot à moutarde... en vieux Marseille ?

DE HONDURAS

À moutarde est peut-être excessif ; Madame ; mais je l'ai en effet payé 13000_francs ce pot, quelle que soit la profession qu'on l'ait forcé d'embrasser jadis.

MADAME SPOON

J'ai l'honneur de vous le répéter, Monsieur, au fait !

DE HONDURAS

Alors, Madame, je vais déchirer le voile plus amplement ?

MADAME SPOON

Déchirez, Monsieur, mais déchirez vite.

DE HONDURAS

Il se lève.

Voici, madame. La scène se passe à Paris. C'était pan une belle après-midi du mois dernier ; il ne pleuvait qu'à torrents... Je me trouvais rue Drouot, au premier étage de ce monument couvert d'affiches que vous savez, On vendait la collection d'un amateur : Monsieur_de _la_Hublotière. Je mis enchère sur une superbe soupière !... du Rouen polychrome, à la Corne, irréprochable ! presque deux fois centenaire ! Car elle datait, Madame, de l'époque où Louis le Grand, après avoir envoyé sa vaisselle plate à la_Monnaie, « délibéra de se mettre en faïence », comme dit Saint-Simon ! Ah ! Quelle soupière, madame ! Ce n'était que festons, ce n'était qu'astragales ! Pardon, c'est-à-dire que les lambrequins et les rinceaux, dont elle était décorée, auraient réjoui le coeur de Bernard_de_Palissy lui-même ; enfin, elle était en outre ornée de magnifiques armoiries, chose rare !

Lambrequin : Terme de blason. Nom de l'ancienne couverture des casques. Aujourd'hui les lambrequins sont des volets d'étoffe découpés qui descendent du casque et qui embrassent l'écu pour lui servir d'ornement.[L]

Rinceau / Terme de blason. Branches chargés de feuilles.

MADAME SPOON, à part

Il est absolument fou.

Haut.

Cessons cette plaisanterie, Monsieur.

DE HONDURAS

Mais je suis sérieux comme Pluton en personne, Madame ! J'abrège. Cette soupière me fut donc adjugée pour 43000_francs, et des centimes que je vous passe.

MADAME SPOON, riant

Je vous suis obligée.

DE HONDURAS, avec douleur

Eh bien, madame, cette soupière ! Ce rêve de ma jeunesse ! Cette consolation de mon âge mur ! Cette soupière, elle était veuve de son couvercle !

MADAME SPOON, froidement

Navrante histoire en vérité, mais je n'y peux rien ; et comme je pense, Monsieur, que tout ceci est le résultat d'une gageure, j'accorde que vous l'avez gagnée.

Elle lui montre la porte de nouveau.

DE HONDURAS

Cruelle créature ! Vous me chassez ?

MADAME SPOON, en colère

Mais enfin, Monsieur, je ne l'ai pas, moi, votre couvercle !

DE HONDURAS

Erreur violente, Madame, erreur !

MADAME SPOON

Comment cela ?...

DE HONDURAS, rapidement

Pas un mot, je sais tout : ce couvercle, il est ici ! Ce couvercle, vous l'avez acheté il y a un mois chez Crédence, notre ami, notre marchand commun du quai de Voltaire, pour en faire une « suspension » dans votre serre ; n'est-il pas vrai ?Ce couvercle, d'après la description qui m'en a été donnée, ce couvercle, madame, c'est le mien ! Crédence ignorait totalement votre nom et votre adresse ; mais un jour que vous passâtes sur le quai, comme j'étais dans sa boutique, Crédence me dit : Voilà la dame au couvercle ! Alors, prompt comme le chamois, je me suis élancé sur vos traces, à travers ponts et boulevards. Mais hélas ! pendant huit jours, telle la chimère devant le poëte, vous vous évanouissiez dans toute sorte de magasins de blanc, chaque fois que j'espérais vous atteindre et vous supplier de me céder votre couvercle, à n'importe quel prix !... Enfin j'ai découvert ce soir votre demeure, et me voici, pressant et pâle comme le spectre du commandeur.

MADAME SPOON

Mais c'est de la démence bien caractérisée !

DE HONDURAS, avec violence

Ah ! C'est que vous ne collectionnez pas, Madame ! Vous ne savez pas ce que c'est que cette passion dévorante ! Quand nous cherchons l'objet qui nous manque, il y a en nous du sang de l'Indien qui suit l'ennemi sur la piste de guerre, afin de le scalper et de suspendre avec orgueil sa chevelure à la porte de son wigwam ! et moi je m'étais juré d'obtenir votre couvercle ! Une soupière sans son couvercle, madame, mais c'est le palmier solitaire qu soupire quand passe la bise ; c'est Paul à deux_mille_lieues de Virginie ; c'est un frère siamois opéré de son trop proche parent ; c'est un Lapon privé de son renne ! Au nom du ciel, Madame, ce couvercle, vendez-le-moi !

Wigwam : Village des sauvages de l'Amérique du Nord. Chaumière, hutte chez ces sauvages. [L]

MADAME SPOON, effrayée, à part

J'ai très peur !

Haut.

Monsieur, un moment !

Elle sonne. Paraît le domestique.

Apportez ici le couvercle_à_fleurs qui est dans la serre.

Sortie du domestique.

DE HONDURAS

Quoi ! Madame, il se pourrait...

Avec ravissement.

Vous consentiriez.., ?

MADAME SPOON

À vous céder ce couvercle ?... Certainement.

DE HONDURAS

Certainement, dites-vous. Ah ! Que cet adverbe me semble délicieux ! Je ne sais comment vous peindre le plaisir...

MADAME SPOON

Ne cherchez pas, Monsieur, je vous prie.

DE HONDURAS

Je vous obéis, madame... Mais au moins laissez-moi vous demander à quel prix vous vous défaites de cette pièce rare ?...

MADAME SPOON

Oh ! Je n'y mets pas de prix. Je vous la donne.

DE HONDURAS

Vous me la... du Rouen ! À la Corne !... du... !

Avec un soupçon subit.

Mais l'émail est donc bouillonné ? Quelque défaut secret... !

MADAME SPOON

Non. La pièce est intacte...

On entend un bruit de vaisselle qui tombe à terre et qui se casse.

Du moins, elle était intacte... Tout à l'heure ; mais à présent, hélas... Je crains bien...

DE HONDURAS

Ciel ! Qu'entendons-nous ? Ah ! Quel coup affreux je reçois !... Mon !... Votre !... Notre couvercle enfin... Ah ! Je me sens très mal, Madame !... Je... Je... Du Rouen à la Corne !... Je... Brisé en mille morceaux... Ah !... Ah !...

Il s'affaisse sous le poids de son émotion.

Rouen à la Corne : Motif de porcelaine.

MADAME SPOON, stupéfaite

Ah ! Mon_Dieu ! Il ne manquait plus que cela... Monsieur ! Monsieur !... Mais c'est qu'il le fait comme il le dit... Il se trouve mal... Ah ! Quelle horrible aventure ! Monsieur ! Je vous en supplie, revenez à vous !... 2 Mais c'est affreux !... Et s'il allait mourir ici !... Monsieur ! Un cadavre chez moi, à cette heure...

Perdant la tête.

Et quand on est déjà si petitement logé !... Monsieur !... Mais c'est horriblement anormal ce que vous faites là ! Monsieur ! Voyons, si je lui frappais dans les mains ?...

Elle lui administre ce remède légendaire.

Monsieur ! Cher Monsieur_de_Honduras ! reprenez vos sens... Au nom du ciel !... Et ce bal ! ohl ce bal !... Que faire ?... Je ne puis pourtant pas le délacer !... Ah ! Que le colonel me serait utile en ce moment critique !

Honduras fait un mouvement

Là !... Oh ! le voilà qui revient à la vie... Sauvé !

DE HONDURAS, ouvrant les yeux

Où suis-je ? Ah ! Madame, c'est vous ! Que s'est-il passé ?... Ah ! J'y suis, ce couvercle ! !

Une nouvelle faiblesse lui prend.

MADAME SPOON, épouvantée

Est-ce qu'il va s'évanouir encore ?... Monsieur !

DE HONDURAS

C'est fini. Je me sens mieux. Je vous remercie...

MADAME SPOON

Vous sentez-vous réellement mieux ? Voulez-vous un verre d'eau ?

DE HONDURAS

Extrêmement sucrée, oui Madame.

Il examine avec dédain le verre que lui apporte Madame Spoon et murmure : « FAUX VENISE ! » puis il boit.

Allons, j e me sens tout à fait... Réparé... Restauration complète !... Que d'excuses à vous demander, madame ! Mais, voyez-vous, mon système nerveux, est devenu d'une susceptibilité effroyable, depuis...

Il a repris son chapeau et fait mine de se retirer.

MADAME SPOON, avec curiosité

Depuis ?

DE HONDURAS

Depuis la rupture d'un mariage qui devait me combler de toutes les félicités.

MADAME SPOON

Je regrette d'avoir été innocemment la cause...

DE HONDURAS, il s'installe de nouveau

Que de bonté... Ah ! Madame, tenez, laissez-moi vous dire... Cela me fera du bien, laissez-moi vous donner quelques détails sur ma biographie intime.

MADAME SPOON, à part

Ah ! Mais ce monsieur abuse de son état maladif... Il faut... Ce bal ! Ce bal !...

Haut.

Monsieur, je suis au désespoir... Je suis attendue.

DE HONDURAS

Deux mots et je termine. Voici cette simple histoire. C'était, il y a quelques années... Mes parents m'avaient fait entrevoir le bonheur...

MADAME SPOON

Désolée, Monsieur, absolument désolée... Mais je ne puis différer plus longtemps... Un bal_de_noces...

DE HONDURAS

C'est justement d'une noce qu'il s'agit, Madame ; de la mienne, entre parenthèses, qui n'a pas eu lieu parce que la jeune fille qui mûrissait pour moi sur l'espalier de sa famille...

MADAME SPOON

En vérité, monsieur !

DE HONDURAS

Bref, Mademoiselle_de_Morville, bien qu'elle ne me connût pas...

MADAME SPOON, à part

Que dit-il ? Mademoiselle_de_74Morville ?...

Haut.

Ne parlez-vous pas de Mademoiselle_de_Morville ?...

DE HONDURAS

Oui, madame. Je devais épouser Mademoiselle_de_Morville. Nos témoins, mes parents, veux-je dire, avaient arrangé l'affaire. Mais avant que j'eusse apporté aux pieds de ma fiancée, qui était l'ornement de l'un de nos départements_du_Centre, l'expression de ma tendresse, hélas ! la chère et variable enfant accordait sa blanche et précieuse main à un riche étranger...

MADAME SPOON

À un étranger ?.,.

À part.

Voilà qui est étrange !

Haut.

Pauvre Monsieur_de_Honduras !

DE HONDURAS

Dites : pauvre Monsieur_de_Préampaille ! Car Honduras n'est point mon nom. C'est un simple pseudonyme. Je l'ai pris afin de garder le plus strict incognito dans mes relations avec les commissionnaires de l'hôtel_des_Ventes. Je suis le malheureux Hector_de_Préampaille, oui, Madame.

MADAME SPOON, à part

Comment, c'est là ce jeune homme ?... Voilà donc le rival inconnu du colonel,., celui que j'ai refusé d'épouser... Il n'est pas mal !

DE HONDURAS, poursuivant

Oh ! Je n'en veux point à Mademoiselle_de_Morville ! Elle ne me connaissait point. Je ne l'avais jamais vue. Notre rupture n'eut donc rien de déchirant, pour elle du moins. Car pour moi, j'avais bâti sur cette union... Tout un château de cartes en Espagne.., Oh ! J'ai été bien déçu.

MADAME SPOON, à part

Pauvre garçon !

Haut.

Alors, vous la haïssez, cette perfide ?

DE HONDURAS

Non, je n'ai gardé aucun sentiment amer à l'égard de Mademoiselle_de_Morville. Mais, Madame, ce refus sans motif m'a donné là un grand coup, un coup en pleine âme ! C'est pourquoi, madame, je me suis précipité dans la céramique à la fleur de l'âge.

MADAME SPOON, à part

Je crois que le colonel lui-même... À la place de ce jeune homme, ne m'aurait pas regrettée davantage...

Haut.

Dans la céramique, dites-vous ?

DE HONDURAS

Oui, Madame, dans la céramique, et jusqu'au cou. Au moins, en agissant ainsi, car j'ai voulu conserver toujours un profond respect pour le sexe dont Mademoiselle_de_Morville était, avant que j'eusse l'honneur de vous connaître, le spécimen le plus délicat, au moins, dis-je, en agissant de la sorte, je n'ai jamais eu à dire de la femme ce que Hamlet en pense. Non ! Et dans mes jours de douleur je m'écriais seulement : « Ton nom, fragilité, c'est... faïence ! »

MADAME SPOON

Et vous êtes resté... garçon ?

DE HONDURAS

Comme le berger Päris, madame.

MADAME SPOON

Heuh... Et alors, malgré votre douleur, vous distribuez çà et là... Quelques pommes ?...

DE HONDURAS

Oh ! Madame, rarement !... Pâris, sous tous les rapports, est si loin du mont Ida !

MADAME SPOON

Je vous demande pardon. Je suis d'une indiscrétion... Et vous n'avez jamais, revu cette Mademoiselle_de_Morville ?

DE HONDURAS

Jamais ! Le riche étranger qu'elle m'a préféré, est, m'a-t-on dit, colonel... dans la milice américaine... C'est un gentleman appelé, je crois... Fourchette, en anglais, Madame.

MADAME SPOON, vivement, en riant

Vous vous trompez, monsieur, c'est Spoon qu'il se nommait.

DE HONDURAS, négligemment

Regrets, Madame, et pardon ! Alors, c'est Cuiller que j'aurais dû dire, s'il se nommait Spoon, le bon Yankee !

MADAME SPOON, avec violence

Monsieur ! Respectez la mémoire de mon mari !

DE HONDURAS, éclairé soudain

La mémoire de votre mari ! Cuiller était votre époux !... Et vous êtes actuellement veuve !... Et...et...ah !... Mais alors, c'est à Mademoiselle_de_Morville... Épreuve après la lettre... que j'ai la joie délirante de parler en ce moment.

MADAME SPOON

Je me suis trahie... Oui, c'est à la veuve du Colonel_Spoon que vous êtes venu demander un couvercle.

DE HONDURAS, avec ivresse

Oh ! Merveilles de la céramique ! Je m'explique tout maintenant !

MADAME SPOON

Tout ? Que voulez-vous dire, monsieur Hector ?

DE HONDURAS

Vous m'appelez Hector !... Ah ! Madame... Ce petit nom dans votre petite bouche efface bien des années de peine ! Oui, madame, tout m'est expliqué maintenant. Tandis que je poursuivais ardemment cette Toison_d_or en faïence qui gît, ci-contre, brisée en mille éclats ; tandis que nuit et jour, à la ville comme au théâtre, je vous suivais obstinément, ah ! Madame, des sentiments de la plus extrême douceur se glissaient peu à peu dans mon âme ! Après trois jours de recherches vaines, ce n'était plus une soupière que j'avais dans le coeur, c'était votre image adorée.

MADAME SPOON

Monsieur Hector !

DE HONDURAS

Au collectionneur enragé, madame, succédait l'amoureux,, haletant, désespéré ; car votre dédain pour moi, je le lisais dans vos yeux chaque fois qu'ils rencontraient les miens... Ah ! Madame, que je suis heureux de retrouver Madame veuve Spoon dans la séduisante inconnue vers laquelle j'étais entraîné irrésistiblement.

MADAME SPOON

Monsieur Hector !

DE HONDURAS

Oui, je me reprochais cette infidélité à la mémoire de Mademoiselle_de_Morville !... Et si le collectionneur n'avait dit souvent à l'amoureux : « Courage ! » , je crois bien que jamais ni l'un ni l'autre n'auraient eu le bonheur, qu'ils ont maintenant, de se précipiter à vos genoux, en vous suppliant de leur accorder...

MADAME SPOON

Mon ami...

DE HONDURAS, éperdu

Pardonnez-moi ma hardiesse ! Et, à la faveur de cette étrange aventure, ah ! Madame, daignez... Compléter ma collection !... Oh ! Pardon ! Ma tête se perd... Daignez récompenser ma longue constance. Oui, un mot de vous effacera le souvenir de ce que j'ai souffert ! Je vous le demande avec des larmes de joie, madame, faites-moi la grâce de m'accorder votre couvercle... Je deviens fou, pardon !... Accordez-moi votre main charmante.

MADAME SPOON

Mon ami ! Après ce que mon domestique a fait tout à l'heure... après ce bris d'une pièce rare... Que répondre au collectionneur ?

DE HONDURAS

Au diable la collection ! Que m'importe à présent la faïence ! Je vous aime !

MADAME SPOON

Oh ! Ce cri de l'âme, en vérité, mériterait une récompense honnête... Mais, mon pauvre ami, que suis-je ? Une triste veuve. C'est un coeur brisé que je vous apporterai...

DE HONDURAS, absolument fou

J'y mettrai des attaches !.

MADAME SPOON

À mon coeur !

DE HONDURAS

Non, cruelle, à ce couvercle ! Je ne sais plus ce que je dis...

MADAME SPOON

En effet, car votre beau rêve, le voilà mis en pièces. Ne vous en souvenez-vous plus ? De quel prix peut-il être pour vous ?

DE HONDURAS, transporté

Je le consolerai !

MADAME SPOON

Mon couvercle ?

DE HONDURAS

Non, madame, votre coeur ! Les morceaux en sont bons.

MADAME SPOON, riant

De mon coeur !

DE HONDURAS

Ah ! de grâce, cessons ce détestable quiproquo. Le jour s'est fait. Le couvercle tombe, l'amant reste et le collectionneur s'évanouit ! Je vous adore !

MADAME SPOON, malicieusement

Même sans couvercle ?

DE HONDURAS, il se relève

De toute ma soupière !

On gratte à la porte.

MADAME SPOON

Eh bien ? Qu'est-ce encore ?

Paraît le domestique.

LE DOMESTIQUE

Le couvercle que Madame a acheté l'autre jour a été porté chez monsieur le monteur en bronze de Madame.

MADAME SPOON

Quel était donc tout ce bruit, tout à l'heure ?

LE DOMESTIQUE

Une jardinière renversée par Monsieur le chien de Madame. J'ai l'honneur de prévenir madame que la voiture de Madame est en bas.

Il se retire.

MADAME SPOON

Eh bien, Monsieur_Hector ! Que dites-vous de ceci ? Votre couvercle n'est pas cassé !

DE HONDURAS

Je le regrette !... Car vous allez maintenant nous renvoyer, lui et moi, l'un portant l'autre... Et j'en mourrai certainement.

MADAME SPOON

Certainement ! Vous me rendez mon adverbe ! Non, Hector, je ne vous chasse pas. Seulement je suis forcée de vous renvoyer. À demain les affaires sérieuses ! Ce soir, je vais au bal de noces de mon amie Jemmina_Doughty, une compatriote de feu... le colonel.

DE HONDURAS

Miss Jemmina, qui épouse sir_Robert_Gravesand ?

MADAME SPOON

Oui.

DE HONDURAS

Cela étant, j'implore une place dans votre voiture.

Il tire une lettre de mariage de sa poche.

La lettre que voici,

Il montre son habit noir

La tenue que voilà, vous indiquent que, moi aussi, je vais au bal, cette nuit, et ce bal, c'est celui de mon ami, sir Robert_Gravesand.

MADAME SPOON

Quelle aimable coïncidence ! Vous le connaissez donc beaucoup ?

DE HONDURAS

Beaucoup ! Nous avons été malades ensemble, sur le même paquebot, de Calais à Douvres ; ces choses-là, cela lie pour la vie, et puis c'est un collectionneur... Oh ! Sa femme sera bien heureuse !

MADAME SPOON

Nous verrons cela ! En attendant, je vous accorde la place pour laquelle vous vous êtes porté candidat tout à l'heure... Venez, Monsieur_Hector... Quant à ce couvercle... quels ordres dois-je donner ?

DE HONDURAS

Dites qu'on le place sur le dressoir de votre Salle_à_manger, et peut-être un jour... Ma soupière viendra-t-elle l'y rejoindre, si vous y consentez ?...

MADAME SPOON

C'est à vous de me donner le goût de la céramique, Hector !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica