Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Monologue en vers· Comédie

Le Magister

Ernest d'Hervilly· imprimée en 1887· 393 vers· 3 personnages

Personnages

  • MOLIÈRE, M. C. COQUELIN
  • GEORGES PINEL, Magister ... M. COQUELIN-CADET
  • JEAN POQUELIN, maître tapissier ... M. Barré
PRÉFACE

Le nombre des pièces de théâtre dont Molière a été le héros, le sujet ou le prétexte, est cent fois plus considérable que celui de ses chefs-d'oeuvre. Mis à la scène de son vivant par des critiques ou des jaloux, les apothéoses commencèrent au lendemain de sa mort, il y a deux cent quatorze ans. Depuis ce temps, nos grands théâtres littéraires n'ont pas laissé passer une seule fois l'anniversaire de sa naissance, le 15 janvier 1622, sans le célébrer par quelque hommage pieux, pièces de circonstance, compliments en vers, etc.. On en ferait une bibliothèque, qui comprendrait certainement plus de mille compositions diverses. Plusieurs d'entre elles, dues à de jeunes écrivains, qui, au début de leur carrière, se plaçaient sous le patronage du grand poète comique, ne sont pas indignes de survivre à l'occasion qui les vit naître.

Je dis cela particulièrement pour mon ami Ernest d'Hervilly qui, à cinq anniversaires différents, a célébré Molière, partageant le ferveur de son culte entre les deux temples consacrés, la Comédie-Française et l'Odéon.

C'est ainsi que le Malade réel, le Docteur sans pareil, le Magister, Poquelin père et fils et, en dernier lieu, Molière en prison, firent applaudir le nom d'Ernest d'Hervilly, qui d'ailleurs possède tant de titres à l'estime des lettrés. L'auteur de la Belle Saïnara, du Parapluie, et d'autres délicieuses comédies, pleines d'originalité, de grâce et d'esprit, n'a-t-il pas écrit des livres charmants, qui lui ont valu deux fois les palmes de lauréat de l'Académie française ; non moins que le titre, maintenu fort rare, d'officier de l'Instruction publique ? Parmi ces livres d'une lecture attrayante et souriante, il en est deux, les Contes pour les grandes personnes et Mesdames les Parisiennes, que de bons juges n'ont pas craint de comparer aux plus fines Sketches de Charles Dickens.

Il faut beaucoup d'esprit pour louer dignement Molière et aussi beaucoup de tact ; car ce grand génie, fait de haute raison et de bon sens, impose à ses admirateurs, avec le respect de ces qualités maîtresses, le souci de la langue et l'approbation des honnêtes gens.

En réunissant aujourd'hui le faisceau des compositions moliéresques d'Ernest d'Hervilly, son intelligent éditeur rend un véritable service non seulement aux admirateurs de Molière, mais aussi aux bibliothèques scolaires et aux théâtres de salon. Il n'est pas un seul de ces petits poèmes dramatiques qui ne réponde aux sentiments simples et touchants de la morale la plus pure. L'amour paternel et l'amour filial, l'enthousiasme de l'art et de la poésie, mis en lumière et aiguisés par les traits innocents d'un esprit vif et clair, ce sont là des tableaux et des idées qui sont assurés de plaire aux jeunes gens comme aux jeunes filles, à leurs grands parents comme à leurs éducateurs.

Ernest d'Hervilly, dont l'originalité personnelle est très accentuée et qui lui donne une parure sonore de rimes étincelantes, ne se contente pas d'admirer Molière en poète, il s'attache à le faire aimer ; en le montrant dans des situations, quelquefois inventées, il le peint tel qu'il fut réellement, éloquent, généreux, hardi dans ses conceptions, constant dans ses amitiés comme dans ses principes, adorable toujours, et, qu'on me passe le mot qui rend exactement ma pensée par une comparaison familière, bon comme le bon pain.

Auguste Vitu.

4 janvier 1887.

Dédicace

À MON AMI C. COQUELIN, L'admirable comédien.

LE MAGISTER

La scène se passe dans l'école que dirige maître Georges Pinel. Un alphabet, une carte, un tableau noir, sont pendus à la muraille. Bancs et tables. Chaise.

SCÈNE I. Maître Georges Pinel, Maître Jean Poquelin.

PINEL, à Poquelin, qu'un valet introduit

Il sert vivement un verre et une bouteille qu'il tenait à la main.

Maître Jean Poquelin ! - Eh ! Quel bon vent l'amène ?

POQUELIN, l'air abattu

Maître Georges Pinel !...

POQUELIN

Hélas !

SCÈNE II. Maître Georges Pinel, Molière.

MOLIÈRE, gai, l'oeil brillant de joie

Maître Pinel, bonjour.

MOLIÈRE, qui l'a écouté avec surprise

Très bien, maître Pinel !... Je vous donne un bonsoir... Adieu !...

Il tourne les talons.

MOLIÈRE

Le dessein que j'ai pris nul ne le changera : Comédien veux être ; advienne que pourra ! Mais que parliez-vous donc de déshonneur, mon maître ? Quel que soit son métier, l'homme ne peut-il être Ferme et droit dans le bien, s'il le veut ? Et pourquoi N'aurait-il pas, - fût-il un acteur comme moi, Si dans le bon chemin son pas n'a rien d'oblique, Le même droit que tous à l'estime publique ? Non ! Les honnêtes gens, en tous lieux, vont de pair. Soc de charrue ou bien lame d'épée, un fer Pur et de bonne trempe a partout son mérite. L'honneur n'est pas un bien qu'en naissant on hérite. On l'acquiert, on le gagne à force de vertu ; Seul on est l'artisan de son honneur, vois-tu. Mais le talent, ami, ne gâte pas la chose. En entrant au théâtre enfin je me propose De marcher le front haut, fidèle à l'équité, Serviteur du beau seul et de la vérité. Au théâtre on en sait qui furent l'honneur même ! Vous m'apprîtes jadis comment Aristodème Fixa longtemps des Grecs les changeantes humeurs ; Cet acteur excellent et d'excellentes moeurs Étant trouvé par tous aux grands rôles idoine Devint ambassadeur de Grèce en Macédoine. Bien d'autres, - dont les noms ne sont point superflus, Ésope, Roscius, Théodore, Polus, Furent très estimés des gens de leur époque. Leur science, leur art, dont le nom seul vous choque, Étaient fort enviés par leurs contemporains, Philosophes, héros, voire des souverains ; Et votre Cicéron lui-même, votre idole, Réglait sur Roscius son geste et sa parole, Et de plus le traitait et de maître et d'ami. Eh bien ! Je veux aussi, moi, figurer parmi Ces braves gens de coeur dont s'honore la scène Et le monde ! Est-ce donc ambition malsaine ? Je ne suis qu'un enfant, soit, et présomptueux, Sans talent encor, soit ; mais fier et vertueux, Résolu de bien faire en toute circonstance Tout en vouant à l'art mon entière existence. Oui, c'est la gloire, ami, que je veux obtenir ; Mais, si ce rameau d'or je ne puis le tenir Dans mes mains en mourant, oh ! Va ! Du moins mon âme S'envolera sans tache et pure de tout blâme ! Je veux qu'on dise, après la chute du rideau : Molière ? Transiit benefaciendo.

MOLIÈRE, lui coupant la parole d'un geste

Tu hasardes, En ce moment, des mots du vulgaire chéris ! La gloire d'un acteur de son bel art épris C'est de ne faire qu'un avec son rôle en somme ; C'est de prendre des mots et d'en créer un homme, Fût-ce un valet, - qui soit criant de vérité. Donc le coup de bâton par l'acteur supporté Avec génie et grâce est digne de louange ; Ce sont là jeux de scène, et sot est qui les range Parmi les faits réels dont se ternit l'honneur. Réserve ton dédain, mon cher, pour cet acteur Titré qui devant rien de honteux ne recule, Pour ce marquis de cour, histrion ridicule, Qu'on voit, le poing aux reins et le regard vainqueur, Recevoir en riant des coups de pied au coeur. Réserve ton mépris surtout pour l'hypocrite, Comédien infâme, et dont nul ne s'irrite En ce monde où chacun masque sa lâcheté Sous le nom de bel air et de civilité, Où rien n'est plus haï qu'une mâle franchise. Il faudra que quelqu'un pourtant vous brutalise En vous criant tout net vos vérités un jour, Faux amis, faux dévots, coquette au faux amour, Menteurs masqués et fats dont l'âme est basse et louche ! Oui, quelqu'un le dira, l'écoeurement farouche, Que l'honnête homme en soi sent parfois bouillonner, En vous voyant autour de lui tourbillonner, Coquins polis, charmants, la beauté sur la joue, L'habit pailleté d'or, le coeur taché de boue ! Ah ! Celui-là sera plein d'intrépidité ! Ce n'est pas sans péril qu'on te sert, Vérité, Et qu'on t'éveille enfin, Conscience assoupie. Oui, sa vertu sera de la misanthropie Et contre elle ameutés, hurleront tour à tour * Le Temple et le Palais, et la Ville et la Cour.

PINEL

Toi !

PINEL, dubitatif

Joyeux ?

PINEL

Bah !

MOLIÈRE, poursuivant

Voici le cabaret...

PINEL, réfléchissant

C'est vrai.

PINEL, très ébranlé

Au fait et pourquoi pas ?

SCÈNE III. Les Mêmes, Jean Poquelin.

PINEL, hésitant

Ma foi, mon bon ami...

MOLIÈRE, lui tendant les bras

Mon père !

PINEL, avec plus de calme

Monsieur !

POQUELIN

Allez au diable !

Sortie furieuse de Poquelin.

SCÈNE IV. Maître Georges Pinel, Molière.

393 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica