Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Monologue en vers· Comédie

Le Malade Réel

Ernest d'Hervilly· imprimée en 1887· 264 vers· 8 personnages

Personnages

  • SGANARELLE, l'habit traditionnel, jaune et vert, avec fraise, du Médecin malgré lui. Longs cheveux blancs .................... M.CLERH
  • TOINETTE, Costume moderne ..... MLE CLOTILDE COLAS
  • UN MÉDECIN DU TEMPS DE MOLIÈRE, M. FREVILLE
  • UN MÉDECIN DU TEMPS DE LOUIS XV, M. AMAURY
  • UN CHIRURGIEN DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE, M. GEORGES RICHARD
  • UN AIDE-MAJOR DE MARINE, (sous Louis-Philippe) ... M. FRANÇOIS
  • UN MÉDECIN DE NOS JOURS, M. TOUSE
  • APOTHICAIRES, MATASSINS, en habit du temps de Molière, la seringue sur l'épaule
PRÉFACE

Le nombre des pièces de théâtre dont Molière a été le héros, le sujet ou le prétexte, est cent fois plus considérable que celui de ses chefs-d'oeuvre. Mis à la scène de son vivant par des critiques ou des jaloux, les apothéoses commencèrent au lendemain de sa mort, il y a deux cent quatorze ans. Depuis ce temps, nos grands théâtres littéraires n'ont pas laissé passer une seule fois l'anniversaire de sa naissance, le 15 janvier 1622, sans le célébrer par quelque hommage pieux, pièces de circonstance, compliments en vers, etc.. On en ferait une bibliothèque, qui comprendrait certainement plus de mille compositions diverses. Plusieurs d'entre elles, dues à de jeunes écrivains, qui, au début de leur carrière, se plaçaient sous le patronage du grand poète comique, ne sont pas indignes de survivre à l'occasion qui les vit naître.

Je dis cela particulièrement pour mon ami Ernest d'Hervilly qui, à cinq anniversaires différents, a célébré Molière, partageant le ferveur de son culte entre les deux temples consacrés, la Comédie-Française et l'Odéon.

C'est ainsi que le Malade réel, le Docteur sans pareil, le Magister, Poquelin père et fils et, en dernier lieu, Molière en prison, firent applaudir le nom d'Ernest d'Hervilly, qui d'ailleurs possède tant de titres à l'estime des lettrés. L'auteur de la Belle Saïnara, du Parapluie, et d'autres délicieuses comédies, pleines d'originalité, de grâce et d'esprit, n'a-t-il pas écrit des livres charmants, qui lui ont valu deux fois les palmes de lauréat de l'Académie française ; non moins que le titre, maintenu fort rare, d'officier de l'Instruction publique ? Parmi ces livres d'une lecture attrayante et souriante, il en est deux, les Contes pour les grandes personnes et Mesdames les Parisiennes, que de bons juges n'ont pas craint de comparer aux plus fines Sketches de Charles Dickens.

Il faut beaucoup d'esprit pour louer dignement Molière et aussi beaucoup de tact ; car ce grand génie, fait de haute raison et de bon sens, impose à ses admirateurs, avec le respect de ces qualités maîtresses, le souci de la langue et l'approbation des honnêtes gens.

En réunissant aujourd'hui le faisceau des compositions moliéresques d'Ernest d'Hervilly, son intelligent éditeur rend un véritable service non seulement aux admirateurs de Molière, mais aussi aux bibliothèques scolaires et aux théâtres de salon. Il n'est pas un seul de ces petits poèmes dramatiques qui ne réponde aux sentiments simples et touchants de la morale la plus pure. L'amour paternel et l'amour filial, l'enthousiasme de l'art et de la poésie, mis en lumière et aiguisés par les traits innocents d'un esprit vif et clair, ce sont là des tableaux et des idées qui sont assurés de plaire aux jeunes gens comme aux jeunes filles, à leurs grands parents comme à leurs éducateurs.

Ernest d'Hervilly, dont l'originalité personnelle est très accentuée et qui lui donne une parure sonore de rimes étincelantes, ne se contente pas d'admirer Molière en poète, il s'attache à le faire aimer ; en le montrant dans des situations, quelquefois inventées, il le peint tel qu'il fut réellement, éloquent, généreux, hardi dans ses conceptions, constant dans ses amitiés comme dans ses principes, adorable toujours, et, qu'on me passe le mot qui rend exactement ma pensée par une comparaison familière, bon comme le bon pain.

Auguste Vitu.

4 janvier 1887.

Dédicace

À MON GLORIEUX MAÎTRE ET AMI THEODORE DE BANVILLE

LE MALADE RÉEL

Un bois. À droite, une maison devant laquelle deux domestiques apportent et disposent un fauteuil de malade, Toinette dirige l'opération.

SCÈNE I.

TOINETTE, aux domestiques

Allez. Ne revenez que s'il pleut ou s'il vente...

Les domestiques se retirent. Au public.

On me nomme Toinette, et je suis la servante De monsieur Sganarelle, un vieillard aujourd'hui !... Dame, il fut, m'a-t-on dit, médecin... malgré lui... Sous Louis quatorze ! Or, vous voyez d'ici l'âge Qu'a maintenant Monsieur, l'honneur de ce village !... Un jour, veuf, il revint, pris de noirs vertigos, Au bois qui fut témoin de ses premiers fagots, Et... (mère-grand alors était toute jeunette...) Bref, nous l'avons soigné, de Toinette en Toinette, Jusqu'à présent : voilà l'austère vérité.

Hochant la tête.

Monsieur va mal ; il a le moral affecté. Le coffre est bon, oui, mais ce n'est plus Sganarelle Trouvant dans un flacon l'oubli d'une querelle, Et puis chantant ! Non, non. Le vieil esprit gaulois De Monsieur a perdu sa santé d'autrefois ; On dirait à le voir, pâle, parlant à peine, Qu'on rencontre Hippolyte aux portes de Trézène. On n'entend plus chez nous son franc rire ébranler Les vitres, et parfois les casser ! Pour parler Aux gens de ce temps-ci, Monsieur met des mitaines ; Sa langue ne court plus les grasses prétentaines De jadis. Ah ! Monsieur décline, c'est certain ; Il ne dit plus... trompé... maintenant qu'en latin ! Il gaze ; il est discret ; c'est poliment qu'il grogne ; Il ne m'appelle plus, comme au bon temps, Carogne ! Hélas ! Enfin sa verve, il la jette à vau-l'eau. Oui, ne jure-t-il pas, par un nommé... Boileau Qu'« il ne reconnaît point l'auteur du Misanthrope Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe ! » Oui, messieurs, il l'a dit, ce mot triste, hier soir, Du ton d'un homme grave armé d'un habit noir !

Sganarelle tousse.

Mais je l'entends...

SGANARELLE, de l'intérieur de la maison

Toinette.

SGANARELLE

Toinette.

Il sort de sa maison.

SCÈNE II. Toinette, Sganarelle.

TOINETTE

Où ça ?

SGANARELLE, avec fureur

Par la fenêtre !

TOINETTE

Avec joie ! Et j'y cours ! Monsieur va donc renaître !

Sganarelle retient Toinette par sa robe, au moment où elle se dispose à exécuter ses ordres avec un empressement facile à concevoir.

Quoi ! Serait-ce un remords ?

SGANARELLE

Tu l'as dit !

SGANARELLE

Toinette !

SGANARELLE

Il n'en peut croire ses oreilles.

Tu dis ?...

SGANARELLE

Tu dis ?...

TOINETTE

Un...

SGANARELLE, toujours incrédule

Par qui tu veux me faire étreindre ?

TOINETTE

Les voici...

SGANARELLE, éperdu

Ciel !

Entrée des médecins. Musique.

SCÈNE III. Sganarelle, Toinette, Les Médecins.

Les médecins apparaissent de tous les côtés à la fois. Sganarelle, après avoir essayé de fuir, mais en vain, retombe comme pétrifié d'horreur dans son fauteuil. Une bande d'apothicaires et de matassins, conduits par un médecin du temps de Molière se déploie au fond de la scène.

LE MÉDÉCIN DE MOLIÈRE, à ses hommes

Halte ! Front !

LE MÉDÉCIN DE MOLIÈRE

Il s'avance et salue profondément Sganarelle.

Monsieur, je suis heureux.

SGANARELLE, il essaye de sourire

Monsieur...

À part.

Je l'amadoue ; Il faut ruser ici.

LE MÉDÉCIN

Monsieur, je suis charmé...

Il veut prendre la main de Sganarelle.

Permettez-moi...

SGANARELLE, retirant sa main

Pardon. Êtes-vous désarmé ?

TOINETTE

Quoi ! Ne voyez-vous pas combien vous vous trompiez !

Le médecin Louis XV s'avance.

LE MÉDÉCIN LOUIS XV

Oui. Mais comme aurait dit la marquise, aisément : Voltaire est un époux, Molière est un amant !

Il secoue son jabot, et salue.

Un chirurgien militaire du temps de la République s'avance à son tour.

TOINETTE, à Sganarelle

C'est le style du temps.

TOINETTE, ravie

Bien roucoulé, lion !

LE CHIRURGIEN, d'une voix profonde

Oracles d'Épidaure.

SGANARELLE

Carogne !

LES MÉDÉCINS ET LES APOTHICAIRES

Juro !

Juro : Je le jure (latin)

SGANARELLE

Bon !

TOUS LES MÉDÉCINS

Sganarelle ! Voici Notre ordonnance.

Ils lui tendent chacun un papier.

SGANARELLE

Où donc ?

TOUS LES MÉDÉCINS

À l'Odéon !

CHOEUR GENERAL

Allons voir le Malade et la cérémonie.

Le rideau tombe.

264 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica