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Drame en vers· Drame historique en trois parties et en vers

Les Burgraves Trilogie

Victor Hugo, Léopold Hervieux· créée en 1843· 3 actes· 1 916 vers· 27 personnages

Représentée pour le Théâtre Français le 7 mars 1843.

Personnages

  • JOB, burgrave de Heppenheff, M. BEAUVALLET
  • MAGNUS, fils de Job, burgrave de Wardeck, M. GUYON
  • HATTO, fils de Magnus, marquis de Vérone, burgrave de Nollig, M. DROUVILLE
  • GORLOIS, fils de Hatto (bâtard), burgrave de Sareck, Melle GARIQUE
  • FRÉDÉRIC DE HOHENSTAUFEN, M. LIGIER
  • OTBERT, M. GEOFFROY
  • LE DUC GERHARD DE THURINGE, M. LEROUX
  • GILISSA, margrave de Lusace
  • PLATON, margrave de Moravie
  • LUPUS, comte de Mons, Melle BROUHAN
  • CADWALLA, burgrave d'Okenfels, M. Robert
  • DARIUS, burgrave de Lahneck, M. Mathien
  • LA COMTESSE RÉGINA, Melle Denain
  • GUANHUMARA, Mme Mélingue
  • EDWIGE, Melle JULIETTE
  • KARL, M. Marius
  • HERMANN, M. Lara
  • CYNULFUS, M. Riché
  • HAQUIN, M. Varlet
  • GONDICARIUS, M. Mathieu
  • TEUDON, M. Fonta
  • KUNZ, M. Leroux
  • SWAN, M. Joannis
  • PEREZ
  • JOSSIUS, soldat, M. Robert
  • LE CAPITAINE DU BURG, M. ALEXANDRE
  • UN SOLDAT
Préface

Au temps d'Eschyle, la Thessalie était un lieu sinistre. Il y avait eu là autrefois des géants ; il y avait là maintenant des fantômes. Le voyageur qui se hasardait au delà de Delphes, et qui franchissait les forêts vertigineuses du mont Cnémis, croyait voir partout, la nuit venue, s'ouvrir et flamboyer l'oeil des cyclopes ensevelis dans les marais du Sperchius. Les trois mille Océanides éplorées lui apparaissaient en foule dans les nuées au-dessus du Pinde ; dans les cent vallées de l'OEta il retrouvait l'empreinte profonde et les coudes horribles des cent bras des hécatonchires tombés jadis sur ces rochers, il contemplait avec une stupeur religieuse la trace des ongles crispés d'Encelade sur le flanc du Pélion. Il n'apercevait pas à l'horizon l'immense Prométhée couché, comme une montagne sur une montagne, sur des sommets entourés de tempêtes, car les dieux avaient rendu Prométhée invisible ; mais à travers les branchages des vieux chênes les gémissements du colosse arrivaient jusqu'à lui, passant ; et il entendait par intervalles le monstrueux vautour essuyer son bec d'airain aux granits sonores du mont Othrys. Par moments, un grondement de tonnerre sortait du mont Olympe, et dans ces instants-là le voyageur épouvanté voyait se soulever au nord, dans les déchirures des monts Cambuniens, la tête difforme du géant Iladés, dieu des ténèbres intérieures ; à l'orient, au delà du mont Ossa, il entendait mugir Céto, la femme baleine ; et à l'occident, par-dessus le mont Callidrome, à travers la mer des Alcyons, un vent lointain, venu de la Sicile, lui apportait l'aboiement vivant et terrible du gouffre Scylla. Les géologues ne voient aujourd'hui, dans la Thessalie bouleversée, que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des eaux diluviennes ; mais pour Eschyle et ses contemporains, ces plaines ravagées, ces forêts déracinées, ces blocs arrachés et rompus, ces lacs changés en marais, ces montagnes renversées et devenues informes, c'était quelque chose de plus formidable encore qu'une terre dévastée par un déluge ou remuée par les volcans ; c'était l'effrayant champ de bataille où les titans avaient lutté contre Jupiter.

Ce que la fable a inventé, l'histoire le reproduit parfois. La fiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre. Ainsi, - pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas dans des pays et dans des faits qui appartiennent à l'histoire, ces impressions surnaturelles, ces grossissements chimériques que l'oeil des visionnaires prête aux faits purement mythologiques ; en admettant le conte et la légende, mais en conservant le fond de réalité humaine qui manque aux gigantesques machines de la fable antique, - il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point de vue poétique, ce qu'était la Thessalie pour Eschyle, c'est-à-dire un champ de bataille mémorable et prodigieux. On devine que nous voulons parler des bords du Rhin. Là, en effet, comme en Thessalie, tout est foudroyé, désolé, arraché, détruit ; tout porte l'empreinte d'une guerre profonde, acharnée, implacable. Pas un rocher qui ne soit une forteresse, pas une forteresse qui ne soit une ruine ; l'extermination a passé par là ; mais cette extermination est tellement grande qu'on sent que le combat a dû être colossal. Là, en effet, il y a six siècles, d'autres titans ont lutté contre un autre Jupiter : ces titans, ce sont les burgraves ; ce Jupiter, c'est l'empereur d'Allemagne.

Celui qui écrit ces lignes, — et qu'on lui pardonne d'expliquer ici sa pensée, laquelle a été d'ailleurs si bien comprise qu'il est presque réduit à redire aujourd'hui ce que d'autres ont déjà dit avant lui et beaucoup mieux que lui ; - celui qui écrit ces lignes avait depuis longtemps entrevu ce qu'il y a de neuf, d'extraordinaire et de profondément intéressant pour nous, peuples nés du moyen âge, dans cette guerre des titans modernes, moins fantastique, mais aussi grandiose peut-être que la guerre des titans antiques. Les titans sont des mythes, les burgraves sont des hommes. Il y a un abîme entre nous et les titans, fils d'Uranus et de Ghê ; il n'y a entre les burgraves et nous qu'une série de générations ; nous, nations riveraines du Rhin, nous venons d'eux ; ils sont nos pères. De là entre eux et nous cette cohésion intime, quoique lointaine, qui fait que, tout en les admirant parce qu'ils sont grands, nous les comprenons parce qu'ils sont réels. Ainsi, la réalité qui éveille l'intérêt, la grandeur qui donne la poésie, la nouveauté qui passionne la foule, voilà sous quel triple aspect la lutte des burgraves et de l'empereur pouvait s'offrir à l'imagination d'un poète.

L'auteur des pages qu'on va lire était déjà préoccupé de ce grand sujet qui dès longtemps, nous venons de le dire, sollicitait intérieurement sa pensée, lorsqu'un hasard, il y a quelques années, le conduisit sur les bords du Rhin. La portion du public qui veut bien suivre ses travaux avec quelque intérêt a lu peut-être le livre intitulé le Rhin , et sait par conséquent que ce voyage d'un passant obscur ne fut autre chose qu'une longue et fantasque promenade d'antiquaire et de rêveur.

La vie que menait l'auteur dans ces lieux peuplés de souvenirs, on se la figure sans peine. Il vivait là, il doit en convenir, beaucoup plus parmi les pierres du temps passé que parmi les hommes du temps présent. Chaque jour, avec cette passion que comprendront les archéologues et les poètes, il explorait quelque ancien édifice démoli. Quelquefois c'était dès le matin ; il allait, il gravissait la montagne et la ruine, brisait les ronces et les épines sous ses talons, écartait de la main les rideaux de lierre, escaladait les vieux pans de mur, et là, seul, pensif, oubliant tout, au milieu du chant des oiseaux, sous les rayons du soleil levant, assis sur quelque basalte verte de mousse, ou enfoncé jusqu'aux genoux dans les hautes herbes, humides de rosée, il déchiffrait une inscription romane ou mesurait l'écartement d'une ogive, tandis que les broussailles de la raine, joyeusement remuées par le vent au-dessus de sa tête, faisaient tomber sur lui une pluie de fleurs. Quelquefois c'était le soir ; au moment où le crépuscule ôtait leur forme aux collines et donnait au Rhin la blancheur sinistre de l'acier, il prenait, lui, le sentier de la montagne, coupé de temps en temps par quelque escalier de lave et d'ardoise, et il montait jusqu'au burg démantelé. Là, seul comme le matin, plus seul encore, car aucun chevrier n'oserait se hasarder dans des lieux pareils à ces heures que toutes les superstitions font redoutables, perdu dans l'obscurité, il se laissait aller à cette tristesse profonde qui vient au coeur quand on se trouve, à la tombée du soir, placé sur quelque , sommet désert, entre les étoiles de Dieu qui s'allument splendidement au-dessus de notre tête et les pauvres étoiles de l'homme qui s'allument aussi, elles, derrière la vitre misérable des cabanes, dans l'ombre, sous nos pieds. Puis, l'heure passait, et quelquefois minuit avait sonné à tous les clochers de la vallée qu'il était encore là, debout dans quelque brèche du donjon, songeant, regardant, examinant l'attitude de la ruine ; étudiant, témoin importun peut-être, ce que la nature fait dans la solitude et dans les ténèbres ; écoutant, au milieu du fourmillement des animaux nocturnes, tous ces bruits singuliers dont la légende a fait des voix ; contemplant, dans l'angle des salles et dans la profondeur des corridors, toutes ces formes vaguement dessinées par la lune et par la nuit, dont la légende a fait des spectres. Comme on le voit, ses jours et ses nuits étaient pleins de la même idée, et il tâchait de dérober à ces ruines tout ce qu'elles peuvent apprendre à un penseur.

On comprendra aisément qu'au milieu de ces contemplations et de ces rêveries, les burgraves lui soient revenus à l'esprit. Nous le répétons, ce que nous avons dit en commençant de la Thessalie, on peut le dire du Rhin : il a eu jadis des géants, il a aujourd'hui des fantômes. Ces fantômes apparurent à l'auteur. Des châteaux qui sont sur ces collines, sa méditation passa aux châtelains qui sont dans la chronique, dans la légende et dans l'histoire. Il avait sous les yeux les édifices, il essaya de se figurer les hommes ; du coquillage on peut conclure le mollusque, de la maison on peut conclure l'habitant. Et quelles maisons que les burgs du Rhin ! et quels habitants que les burgraves ! Ces grands chevaliers avaient trois armures : la première était faite de courage, c'était leur coeur ; la deuxième d'acier, c'était leur vêtement ; la troisième de granit, c'était leur forteresse.

Un jour, comme l'auteur venait de visiter les citadelles écroulées qui hérissent le Wisperthal, il se dit que le moment était venu. Il se dit, sans se dissimuler le peu qu'il est et le peu qu'il vaut, que de ce voyage il fallait tirer une oeuvre, que de cette poésie il fallait extraire un poème. L'idée qui se présenta à lui n'était pas sans quelque grandeur, il le croit. La voici :

Reconstruire par la pensée, dans toute son ampleur et dans toute sa puissance, un de ces châteaux où les burgraves, égaux aux princes, vivaient d'une vie presque royale. Aux douzième et treizième siècles, dit Kohlrausch, le titre de burgrave prend rang immédiatement au-dessous du titre de roi(*). Montrer dans le burg les trois choses qu'il contenait : une forteresse, un palais, une caverne ; dans ce burg, ainsi ouvert dans toute sa réalité à l'oeil étonné du spectateur, installer et faire vivre ensemble et de front quatre générations, l'aïeul, le père, le fils, le petit-fils ; faire de toute cette famille comme le symbole palpitant et complet de l'expiation ; mettre sur la tête de l'aïeul le crime de Caïn, dans le coeur du père les instincts de Nemrod, dans l'âme du fils les vices de Sardanapale ; et laisser entrevoir que le petit-fils pourra bien un jour commettre le crime tout à la fois par passion comme son bisaïeul, par férocité comme son aïeul, et par corruption comme son père ; montrer l'aïeul soumis à Dieu, et le père soumis à l'aïeul ; relever le premier par le repentir et le second par la piété filiale, de sorte que l'aïeul puisse être auguste et que le père puisse être grand, tandis que les deux générations qui les suivent, amoindries par leurs vices croissants, vont s'enfonçant de plus en plus dans les ténèbres. Poser de cette façon devant tous, et rendre visible à la foule cette grande échelle morale de la dégradation des races qui devrait être l'exemple vivant éternellement dressé aux yeux de tous les hommes, et qui n'a été jusqu'ici entrevue, hélas ! que par les songeurs et les poètes ; donner une figure à cette leçon des sages ; faire de cette abstraction philosophique une réalité dramatique, palpable, saisissante, utile.

Voilà la première partie et, pour ainsi parler, la première face de l'idée qui lui vint. Du reste, qu'on ne lui suppose pas la présomption d'exposer ici ce qu'il croit avoir fait ; il se borne à expliquer ce qu'il a voulu faire. Cela dit une fois pour toutes, continuons.

Dans une famille pareille, ainsi développée à tous les regards et à tous les esprits, pour que l'enseignement soit entier, deux grandes et mystérieuses puissances doivent intervenir, la fatalité et la Providence : la fatalité qui veut punir, la Providence qui veut pardonner. Quand l'idée qu'on vient de dérouler apparut à l'auteur, il songea sur-le-champ que cette double intervention était nécessaire à la moralité de l'oeuvre. Il se dit qu'il fallait que dans ce palais lugubre, inexpugnable, joyeux et tout-puissant, peuplé d'hommes de guerre et d'hommes de plaisir, regorgeant de princes et de soldats, on vît errer, entre les orgies des jeunes gens et les sombres rêveries des vieillards, la grande figure de la servitude ; qu'il fallait que cette figure fut une femme, car la femme seule, flétrie dans sa chair comme dans son âme, peut représenter l'esclavage complet ; et qu'enfin il fallait que cette femme, que cette esclave, vieille, livide, enchaînée, sauvage comme la nature qu'elle contemple sans cesse, farouche comme la vengeance qu'elle médite nuit et jour, ayant dans le coeur la passion dès ténèbres, c'est-à-dire la haine, et dans l'esprit la science des ténèbres, c'est-à-dire la magie, personnifiât la fatalité. Il se dit d'un autre côté que, s'il était nécessaire qu'on vît la servitude se traîner sous les pieds des burgraves, il était nécessaire aussi qu'on vît la souveraineté éclater au-dessus d'eux ; il se dit qu'il fallait qu'au milieu de ces princes bandits un empereur apparût ; que dans une oeuvre de ce genre, si le poète avait le droit, pour peindre l'époque, d'emprunter à l'histoire ce qu'elle enseigne, il avait également le droit d'employer, pour faire mouvoir ses personnages, ce que la légende autorise ; qu'il serait beau peut-être de réveiller pour un moment et de faire sortir des profondeurs mystérieuses où il est enseveli le glorieux messie militaire que l'Allemagne attend encore, le dormeur impérial de Kaiserslautern, et de jeter, terrible et foudroyant, au milieu des géants du Rhin, le Jupiter du douzième siècle, Frédéric Barberousse. Enfin il se dit qu'il y aurait peut-être quelque grandeur, tandis qu'une esclave représenterait la fatalité, à ce qu'un empereur personnifiât la Providence. Ces idées germèrent dans son esprit, et il pensa qu'en disposant de la sorte les figures par lesquelles se traduirait sa pensée, il pourrait, au dénouement, grande et morale conclusion, à son sens du moins, faire briser la fatalité par la Providence, l'esclave par l'empereur, la haine par le pardon.

Comme dans toute oeuvre, si sombre qu'elle soit, il faut un rayon de lumière, c'est-à-dire un rayon d'amour, il pensa encore que ce n'était point assez de crayonner le contraste des pères et des enfants, la lutte des burgraves et de l'empereur, la rencontre de la fatalité et de la Providence ; qu'il fallait peindre aussi et surtout deux coeurs qui s'aiment ; et qu'un couple chaste et dévoué, pur et touchant, placé au centre de l'oeuvre, et rayonnant à travers le drame entier, devrait être l'âme de toute cette action.

Car c'est là, à notre avis, une condition suprême. Quel que soit le drame, qu'il contienne une légende, une histoire ou un poème, c'est bien ; mais qu'il contienne avant tout la nature et l'humanité. Faites, si vous le voulez, c'est le droit souverain du poète, marcher dans vos drames des statues, faites-y ramper des tigres ; mais entre ces statues et ces tigres, mettez des hommes. Ayez la terreur, mais ayez la pitié. Sous ces griffes d'acier, sous ces pieds de pierre, faites broyer le coeur humain.

Ainsi l'histoire, la légende, le conte, la réalité, la nature, la famille, l'amour, des moeurs naïves, des physionomies sauvages, les princes, les soldats, les aventuriers, les rois, des patriarches comme dans la Bible, des chasseurs d'hommes comme dans Homère, des titans comme dans Eschyle, tout s'offrait à la fois à l'imagination éblouie de l'auteur dans ce vaste tableau à peindre, et il se sentait irrésistiblement entraîné vers l'oeuvre qu'il rêvait, troublé seulement d'être si peu de chose, et regrettant que ce grand sujet ne rencontrât pas un grand poète. Car, là il y avait, certes, l'occasion d'une création majestueuse ; on pouvait, dans un sujet pareil, mêler à la peinture d'une famille féodale la peinture d'une société héroïque, toucher à la fois des deux mains au sublime et au pathétique, commencer par l'épopée et finir par le drame.

Après avoir, comme il vient de l'indiquer et sans dissimuler d'ailleurs son infériorité, ébauché ce poème dans sa pensée, l'auteur se demanda quelle forme il lui donnerait. Selon lui, le poème doit avoir la forme même du sujet. La règle : Neve minor, neu sit quinto, etc., n'a qu'une valeur secondaire à ses yeux. Les Grecs ne s'en doutaient pas, et les plus imposants chefs-d'oeuvre de la tragédie proprement dite sont nés en dehors de cette prétendue loi. La loi véritable, la voici : tout ouvrage de l'esprit doit naître avec la coupe particulière et les divisions spéciales que lui donne logiquement l'idée qu'il renferme. Ici, ce que l'auteur voulait placer et peindre, au point culminant de son oeuvre, entre Barberousse et Guanhumara, entre la Providence et la fatalité, c'était l'âme du vieux burgrave centenaire Job-le-Maudit, cette âme qui, arrivée au bord de la tombe, ne mêle plus à sa mélancolie incurable qu'un triple sentiment : la maison, l'Allemagne, la famille. Ces trois sentiments donnaient à l'ouvrage sa division naturelle. L'auteur résolut donc de composer son drame en trois parties. Et, en effet, si l'on veut bien remplacer un moment en esprit les titres actuels de ces trois actes, lesquels n'en expriment que le fait extérieur, par des titres plus métaphysiques qui en révéleraient la pensée intérieure, on verra que chacune de ces trois parties correspond à l'un des trois sentiments fondamentaux du vieux chevalier allemand : maison, Allemagne, famille. La première partie pourrait être intitulée l'Hospitalité ; la deuxième, la Patrie ; la troisième, la Paternité.

La division et la forme du drame une fois arrêtées, l'auteur résolut d'écrire sur le frontispice de l'oeuvre, quand elle serait terminée, le mot trilogie. Ici, comme ailleurs, trilogie signifie seulement et essentiellement poème en trois chants, ou drame en trois actes. Seulement, en l'employant, l'auteur voulait réveiller un grand souvenir, glorifier autant qu'il en était en lui, -par ce tacite hommage, le vieux poète de l'Orestie qui, méconnu de ses contemporains, disait avec une tristesse fière : Je consacre mes oeuvres au temps ; et aussi peut-être indiquer au public, par ce rapprochement bien redoutable d'ailleurs, que ce que le grand Eschyle avait fait pour les titans, il osait, lui, poète malheureusement trop au-dessous de cette magnifique tâche, essayer de le faire pour les burgraves.

Du reste, le public et la presse, cette voix du public, lui ont généreusement tenu compte, non du talent, mais de l'intention. Chaque jour cette foule sympathique et intelligente qui accourt si volontiers au glorieux théâtre de Corneille et de Molière, vient chercher dans cet ouvrage, non ce que l'auteur y a mis, mais ce qu'il a du moins tenté d'y mettre. Il est fier de l'attention persistante et sérieuse dont le public veut bien entourer ses travaux, si insuffisants qu'ils soient, et, sans répéter ici ce qu'il a déjà dit ailleurs, il sent que cette attention est pour lui pleine de responsabilité. Faire constamment effort vers le grand, donner aux esprits le vrai, aux âmes le beau, aux coeurs l'amour ; ne jamais offrir aux multitudes un spectacle qui ne soit une idée : voilà ce que le poète doit au peuple. La comédie même, quand elle se mêle au drame, doit contenir une leçon, et avoir sa philosophie. De nos jours, le peuple est grand ; pour être compris de lui, le poète doit être sincère Rien n'est plus voisin du grand que l'honnête. Le théâtre doit faire de la pensée le pain de la foule. Un mot encore, et il a fini. Les Burgraves ne sont point, comme l'ont cru quelques esprits, excellents d'ailleurs, un ouvrage de pure fantaisie, le produit d'un élan capricieux de l'imagination. Loin de là : si une oeuvre aussi incomplète valait la peine d'être discutée à ce point, on surprendrait peut-être beaucoup de personnes en leur disant que, dans la pensée de l'auteur, il y a eu tout autre chose qu'un caprice de l'imagination dans 4e choix de ce sujet et, qu'il lui soit permis d'ajouter, dans le choix de tous les sujets qu'il a traités jusqu'à ce jour. En effet, il y a aujourd'hui une nationalité européenne, comme il y avait du temps d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, une nationalité grecque. Le groupe entier de la civilisation, quel qu'il fût et quel qu'il soit, a toujours été la grande patrie du poète. Pour Eschyle, c'était la Grèce ; pour Virgile, c'était le monde romain ; pour nous, c'est l'Europe. Partout où est la lumière, l'intelligence se sent chez elle et est chez elle. Ainsi, toute proportion gardée, et en supposant qu'il soit permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, si Eschyle, en racontant la chute des titans, faisait jadis pour la Grèce une oeuvre nationale, le poète qui raconte la lutte des burgraves fait aujourd'hui pour l'Europe une oeuvre également nationale, dans le même sens et avec la même signification. Quelles que soient les antipathies momentanées et les jalousies de frontières, toutes les nations policées appartiennent au même centre et sont indissolublement liées entre elles par une secrète, et profonde unité. La civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir. D'ailleurs, la France, qui prête à la civilisation même sa langue universelle et son initiative souveraine ; la France, lors même que nous nous unissons à l'Europe dans une sorte de grande nationalité, n'en est pas moins notre première patrie, comme Athènes était la première patrie d'Eschyle et de Sophocle. Ils étaient Athéniens comme nous sommes Français, et nous sommes Européens comme ils étaient Grecs.

Ceci vaut la peine d'être développé. L'auteur le fera peut-être quelque jour. Quand il l'aura fait, on saisira mieux l'ensemble des ouvrages qu'il a produits jusqu'ici ; on en pénétrera la pensée ; on en comprendra la cohésion. Ce faisceau a un lien. En attendant, il le dit et il est heureux de le redire, oui, la civilisation tout entière est la patrie du poète. Cette patrie n'a d'autre frontière que la ligne sombre et fatale où commence la barbarie. Un jour, espérons-le, le globe entier sera civilisé, tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le magnifique rêve de l'intelligence ; avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité.

25 mars 1843.

(*) Tome Ier, 4ème époque, maison de Souabe.

PREMIÈRE PARTIE. L'aïeul

L'ancienne galerie des portraits seigneuriaux du burg de Heppenheff. Cette galerie, qui était circulaire, se développait autour du grand donjon, et communiquait avec le reste du château par quatre grandes portes situées aux quatre points cardinaux. Au lever du rideau, on aperçoit une partie de cette galerie, qui fait retour et qu'on voit se perdre derrière le mur arrondi du donjon. A gauche, une des quatre grandes portes de communication. À droite, une haute et large porte communiquant avec l'intérieur du donjon, exhaussée sur un degré de trois marches et accostée d'une porte bâtarde. Au fond, un promenoir roman à pleins cintres, à piliers bas, à chapiteaux bizarres, portant un deuxième étage (praticable), et communiquant avec la galerie par un grand degré de six marches. À travers les larges arcades de ce promenoir, on aperçoit le ciel et le reste du château, dont la plus haute tour est surmontée d'un immense drapeau noir qui flotte au vent. À gauche, près de la grande porte à deux battants, une petite fenêtre fermée d'un vitrail haut en couleur. Près de la fenêtre, un fauteuil. Toute la galerie a l'aspect délabré et inhabité. Les murailles et les voûtes de pierre, sur lesquelles on distingue quelques vestiges de fresques effacées, sont verdies et moisies par le suintement des pluies. Les portraits suspendus dans les panneaux de la galerie sont tous retournés la face contre le mur. Au moment où le rideau se lève, le soir vient. La partie du château qu'on aperçoit par les archivoltes du promenoir au fond du théâtre semble éclairée et illuminée à l'intérieur, quoiqu'il fasse encore-grand jour. On entend venir de ce côté du burg un bruit de trompettes et de clairons, et par moments des Chansons chantées à pleines voix au cliquetis des verres. Plus près on entend un froissement de ferrailles, comme si une troupe d'hommes enchaînés allait et venait dans la portion du promenoir qu'on ne voit pas. Une femme, seule, vieille, à demi cachée par un long voile noir, vêtue d'un sac de toile grise en lambeaux, enchaînée d'une chaîne qui se rattache par un double anneau à sa ceinture et à son pied nu, un collier de fer autour du cou, s'appuie contre la grande porte, et semble écouter les fanfares et les chants de la salle voisine.

SCÈNE I.

GUANHUMARA

Les princes sont joyeux. Le festin dure encore.

Elle regarde de l'autre côté du théâtre.

Les captifs sous le fouet travaillent dès l'aurore.

Elle écoute.

Là, le bruit de l'orgie ; ici, le bruit des fers.

Elle fixe son regard sur la porte du donjon à droite.

Là, le père et l'aïeul, pensifs, chargés d'hivers, De tout ce qu'ils ont fait cherchant la sombre trace, Méditant sur leur vie ainsi que sur leur race, Contemplent, seuls, et loin des rires triomphants, Leurs forfaits, moins hideux encor que leurs enfants. Dans leurs prospérités, jusqu'à ce jour entières, Ces burgraves sont grands. Les marquis des frontières, Les comtes souverains, les ducs fils des rois goths, Se courbent devant eux jusqu'à leur être égaux ; Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, Se dresse inaccessible au milieu des nuées ; Mille soldats partout, bandits aux yeux ardents, Veillent l'arc et la lance au poing, l'épée aux dents. Tout protège et défend cet antre inabordable. Seule, en un coin désert du château formidable, Femme et vieille, inconnue, et pliant le genou, Triste, la chaîne au pied, et le carcan au cou, En haillons et voilée, une esclave se traîne. Mais, ô Princes, tremblez ! Cette esclave est la haine !

Elle se retire au fond du théâtre et monte les degrés du promenoir. Entre par la galerie à droite une troupe d'esclaves enchaînés, quelques-uns ferrés deux à deux, et portant à la main des instruments de travail, pioches, pics, marteaux, etc. Guanhumara, appuyée à l'un des piliers du promenoir, les regarde d'un air pensif. Aux vêtements souillés et déchirés des prisonniers, on distingue encore leurs anciennes professions.

SCÈNE II. Les esclaves, Kunz, Teudon, Haquin, Gondicarius, bourgeois et marchands, Barbes Grises ; Jossius, Vieux soldat, Hermann, Cynulfus, Karl, Étudiants de l'université de Bologne et de L'École de Mayence ; Swan (OU SUÉNON), Marchand de Lubeck.

les prisonniers s'avancent lentement par groupes séparés, les étudiants avec les étudiants, bourgeois et marchands ensemble, le soldat seul. Les vieux semblent accablés de fatigue et de douleur. Pendant toute cette scène et les deux qui suivent, on continue d'entendre par moments les fanfares et les chants de la salle voisine.

TEUDON, jetant l'outil qu'il tient et s'asseyant sur le degré de pierre en avant de la double porte du donjon

C'est l'heure du repos ! - Enfin ! - Oh ! je suis las.

GONDICARIUS, adossé à un pilier

Hélas !

CYNULFUS, suivant de l'oeil Guanhumara, qui traverse à pas lents le promenoir

Je voudrais bien savoir qui cette femme épie.

CYNULFUS

Vrai ?

TEUDON, baissant la voix et indiquant la porte du donjon

Ils sont là tous les deux !

GONDICARIUS

Qui ?

GONDICARIUS

Tant mieux !

HERMANN

Bah !

KUNZ, avec une sorte d'effroi

Êtes-vous sûr ?

TEUDON

Parlons d'autre chose, hein ? Ce qui doit arriver, Dieu seul le voit.

Il se tourne vers un groupe qui n'a pas encore pris part à ce qui se passe sur le devant de la scène, et qui parait fort attentif dans un coin du théâtre à ce que dit un jeune étudiant.

Tiens, Karl, finis-nous ton histoire.

Karl vient sur le devant du théâtre ; tous se rapprochent, et les deux groupes d'esclaves, jeunes gens et vieillards, se confondent dans une commune attention.

KARL

Un lieu lugubre, Hermann. Un endroit redouté. Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté, Tourne éternellement autour de la montagne. Le soir, leurs cris affreux, lorsque l'ombre les gagne, Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux. Des gouttes d'eau, du front de ce rocher hideux, Tombaient, comme les pleurs d'un visage terrible. Une caverne sombre et d'une forme horrible S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max Edmond Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont. Il s'aventura donc sous ces grottes funèbres. Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres. Soudain, sous une voûte au fond du souterrain, Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain, Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe, Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe, Un vieillard effrayant, immobile, incliné, Ceint du glaive, vêtu de pourpre, et couronné. Sur une table faite avec un bloc de lave, Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très brave Et qu'il ait guerroyé sous Jean-le-Bataillard, Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard Presque enfoui sous l'herbe, et le lierre, et la mousse. Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse ! Il dormait, - d'un sommeil farouche et surprenant. Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant, Faisait trois fois le tour de la table de pierre ; Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière ; Un coeur percé saignait sur son écu vermeil. Par moments, inquiet, à travers son sommeil, Il portait vaguement la main à son épée. De quel rêve cette âme était-elle occupée ? Dieu le sait.

HERMANN, éclatant de rire

Le conte est beau !

TEUDON

Je dis Ce que je sais. J'ai vu, vers l'an quatre-vingt-dix, À Prague, à l'hôpital, dans une casemate, Un certain Sfrondati, gentilhomme dalmate, Fort vieux, et qu'on disait privé de sa raison. Cet homme racontait tout haut dans sa prison, Qu'étant jeune, à cet âge où tout hasard nous pousse, Chez le duc Frédéric, père de Barberousse, Il était écuyer. La duc fut consterné De la prédiction faite à son nouveau-né. De plus, l'enfant croissait pour une double guerre ; Gibelin par son père et guelfe par sa mère, Les deux partis pouvaient le réclamer un jour. Le père l'éleva d'abord dans une tour, Loin de tous les regards, et le tint invisible, Comme pour le cacher au sort le plus possible. Il chercha même encore un autre abri plus tard. D'une fille très noble il avait un bâtard Qui, né dans la montagne, ignorait que son père Était duc de Souabe et comte chef de guerre, Et ne le connaissait que sous le nom d'Othon. Le bon duc se cachait de ce fils-là, dit-on, De peur que le bâtard ne voulût être prince, Et d'un coin de duché se faire une province. Le bâtard par sa mère avait, fort prés du Rhin, Un burg dont il était burgrave et suzerain, Un château de bandit, un nid d'aigle, un repaire. L'asile parut bon et sûr au pauvre père. Il vint voir le burgrave, et, l'ayant embrassé, Lui confia l'enfant sous un nom supposé, Lui disant seulement : Mon fils, voici ton frère ! Puis il partit. - Au sort nul ne peut se soustraire. Certes, le duc croyait son fils et son secret Bien gardés, car l'enfant lui-même s'ignorait. - Le jeune Barberousse, - ainsi chez le burgrave, Atteignit ses vingt ans. Or, - ceci devient grave. - Un jour, dans un hallier, au pied d'un roc, au bord D'un torrent qui baignait les murs du château fort, Des pâtres qui passaient trouvèrent à l'aurore Deux corps sanglants et nus qui palpitaient encore, Deux hommes poignardés dans le château sans bruit, Puis jetés à l'abîme, au torrent, à la nuit ; Et qui n'étaient pas morts. Un miracle ! vous dis-je. Ces deux hommes, que Dieu sauvait par un prodige, C'était le Barberousse avec son compagnon, Ce même Sfrondati, qui seul savait son nom. On les guérit tous deux. Puis, dans un grand mystère, Sfrondati ramena le jeune homme à son père, Qui pour paiement fit mettre au cachot Sfrondati. Le duc garda son fils, c'était le bon parti, Et n'eut plus qu'une idée, étouffer cette affaire. Jamais il ne revit son bâtard. Quand ce père Sentit sa mort prochaine, il appela son fils, Et lui fit à genoux baiser un crucifix. Barberousse, incliné sur ce lit funéraire, Jura de ne se point révéler à son frère, Et de ne s'en venger, s'il était encor temps, Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans. - C'est-à-dire jamais ; quoique Dieu soit le maître ! - Si bien que le bâtard sera mort sans connaître Que son père était duc et son frère empereur. Sfrondati pâlissait d'épouvante et d'horreur Quand on voulait sonder ce secret de famille. Les deux frères aimaient tous deux la même fille ; L'aîné se crut trahi, tua l'autre, et vendît La fille à je ne sais quel horrible bandit. Qui, la liant au joug sans pitié, comme un homme, L'attelait aux bateaux qui vont d'Ostie à Rome. Quel destin ! - Sfrondati disait : C'est oublié ! Du reste, en son esprit tout s'était délié. Rien ne surnageait plus dans la nuit de son âme ; Ni le nom du bâtard, ni le nom de la femme. Il ne savait comment. Il ne pouvait dire où. - J'ai vu cet homme à Prague enfermé comme fou. Il est mort maintenant.

HERMANN

Chimère !

LE SOLDAT

Esclaves, au travail ! Les convives ce soir Vont venir visiter cette aile du manoir ; C'est monseigneur Hatto, le maître, qui les mène. Qu'il ne vous trouve point ici traînant la chaîne.

Les prisonniers ramassent leurs outils, s'accouplent en silence et sortent la tête basse sous le fouet du soldat. Guanhumara reparaît sur la galerie haute et les suit des yeux. Au moment où les prisonniers disparaissent, entrent par la grande porte Régina, Edwige et Otbert ; Régina, vêtue de blanc ; Edwige, la nourrice, vieille, vêtue de noir ; Otbert, en habit de capitaine aventurier, avec le coutelas et la grande épée ; Régina, toute jeune, pale, accablée et se traînant à peine, comme une personne malade depuis longtemps et presque mourante. Elle se penche sur le bras d'Otbert, qui la soutient et fixe sur elle un regard plein d'angoisse et d'amour. Edwige la suit. Guanhumara, sans être vue d'aucun des trois, les observe et les écoute quelques instants, puis sort par le côté opposé à celui où elle est entrée.

SCÈNE III. Otbert, Régina, par instants, Edwige.

RÉGINA

Hatto...

OTBERT

Hatto !

OTBERT, lui montrant la fenêtre

Voyez ce beau soleil !

OTBERT

Mais pour vous je mourrais et je me damnerais ! Je ne vous aime pas ! - Elle me désespère ! Depuis un an, du jour où dans ce noir repaire Je vous vis, au milieu de ces bandits jaloux, Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous, Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre, Comme au seul lys du gouffre, au seul astre de l'ombre ! Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin ! Vous, promise à Hatto, le comte au coeur d'airain ! Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine, Homme de ferme épée et de race incertaine. Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi. Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi, Je meurs. - Vous êtes deux dans ce château que j'aime. Vous d'abord, avant tout, avant mon père même, Si j'en avais un, - puis

Montrant la porte du donjon.

ce vieillard affaissé Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une horrible famille, Il met toute sa joie en vous, ô noble fille, En vous, son dernier culte et son dernier flambeau, Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau ! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie, Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie ; Et mon âme, qu'étreint une fatale loi, Près de lui se sent grande, et pure près de toi ! Vous voyez maintenant tout mon coeur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, - vous regardait toujours ! - Et moi, moi, je sentais, à bouillonnements sourds, De mon coeur à mon front qu'un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère ! - Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser ! - - Je ne vous aime pas ! - Enfant, donne un baiser, Je te donne mon sang. - Régina, dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au Toscan sans maître Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver ; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre, Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas ! Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière, Plus que la délivrance et plus que la lumière ! Je suis à vous sans terme, à vous éperdument, Et vous le savez bien. - Oh ! Les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme ! - Mais, pardon, vous souffrez, je vous parle de moi, Mon_Dieu ! quand je devrais, à genoux devant toi, Ne point contrarier ta fièvre et ton délire, Et te baiser les mains en te laissant tout dire !

OTBERT, se levant

Si !

EDWIGE, entrant

Quelqu'un.

OTBERT

Tu vivras !

Régina sort avec Edwige. La porte se referme. Otbert semble la suivre des yeux et lui parler, quoiqu'elle ait disparu.

Toi, mourir si jeune ! Belle et pure ! Non, dussé-je au démon me donner, je le jure, Tu vivras.

Apercevant Guanhumara, qui est depuis quelques instants immobile au fond du théâtre.

Justement.

SCÈNE IV. Otbert, Guanhumara.

OTBERT, marchant droit à Guanhumara

Guanhumara, ta main. J'ai besoin de toi, viens.

GUANHUMARA

Sera morte Avant un mois.

Elle veut s'éloigner. Il l'arrête encore.

GUANHUMARA

Oui.

GUANHUMARA

Eh bien ! je suis le meurtre et je suis la vengeance. Je vais, fantôme aveugle, au but marqué d'avance ; Je suis la soif du sang ! Que me demandes-tu ? D'avoir de la pitié, d'avoir de la vertu, De sauver des vivants ? J'en ris lorsque j'y pense. Tu dis avoir besoin de moi ? Quelle imprudence ! Et si, de mon côté, glaçant ton coeur d'effroi, Je te disais aussi que j'ai besoin de toi ? Que j'ai pour mes projets élevé ton enfance ? Que je recule, moi, devant ton innocence ? Recule donc alors, enfant que j'ai quitté, Devant ma solitude et ma calamité ! - Je viens de te conter mon histoire. Est-ce infâme ? Seulement, c'est l'amant qu'on a tué ; la femme, - C'était moi, - fut vendue et survit ; l'assassin Survit aussi ; tu peux servir à mon dessein. - Oh ! j'ai gémi longtemps. Toute l'eau de la rue A coulé sur mon front, et je suis devenue Hideuse et formidable à force de souffrir. J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir, De douleur ; faim, misère, exil, pliant ma tête ; J'ai vu le Nil, l'Indus, l'Océan, la tempête, Et les immenses nuits des pôles étoiles ; De durs anneaux de fer dans ma chair sont scellés ; Vingt maîtres différents, moi, malade et glacée, Moi, femme, à coups de fouet devant eux m'ont chassée. Maintenant, c'est fini. Je n'ai plus rien d'humain,

Mettant la main sur son coeur.

Et je ne sens rien là quand j'y pose la main. Je suis une statue et j'habite une tombe. Un jour de l'autre mois ; vers l'heure où le soir tombe, J'arrivai, pâle et froide, en ce château perdu ; Et je m'étonne encor qu'on n'ait pas entendu, Au bruit de l'ouragan courbant les branches d'arbre, Sur ce pavé fatal venir mes pieds de marbre. Eh bien ! Moi, dont jamais la haine n'a dormi, Aujourd'hui, si je veux, je tiens mon ennemi, Je le tiens ; il suffit, si je marque son heure, D'un mot pour qu'il chancelle, et d'un pas pour qu'il meure ! Faut-il le répéter ? C'est toi, toi seul qui peux Me donner la vengeance ainsi que je la veux. Mais, au moment d'atteindre à ce but si terrible, Je me suis dit : Non ! non ! ce serait trop horrible ! Moi qui touche à l'enfer, je me sens hésiter. Ne viens pas me chercher ! Ne viens pas me tenter ! Car, si nous en étions à des marchés semblables, Je te demanderais des choses effroyables. Dis, voudrais-tu tirer ton poignard du fourreau ? Te faire meurtrier ? - Ne ferais-tu bourreau ? Tu frémis ! Va-t'en donc, coeur faible, bras débile ! Je ne te parle pas, mais laisse-moi tranquille !

OTBERT, pâle et baissant la voix

Qu'exigerais-tu donc de moi ?

GUANHUMARA

Va-t'en !

OTBERT

Poursuis.

OTBERT, éperdu

C'est dit.

GUANHUMARA

Jure-le.

OTBERT, étendant la main pour saisir la fiole

Tu dis qu'elle vivra ?

GUANHUMARA, lui remettant le flacon

À demain !

OTBERT

À demain !

Guanhumara sort.

OTBERT, seul

Merci, femme ! Quel que soit ton projet, qui que tu sois, merci ! Ma Régina vivra ! - Mais portons-lui ceci !

Il se dirige vers la porte bâtarde, puis s'arrête un moment et fixe son regard sur la fiole.

Oh ! Que l'enfer me prenne, et qu'elle vive !

Il entre précipitamment sous la porte bâtarde, qui se referme derrière lui. Cependant on entend du côté opposé des rires et des chants qui semblent se rapprocher. La grande porte s'ouvre à deux battants. Entrent, avec une rumeur de joie, les princes et les burgraves, conduits par Hatto, tous couronnés de fleurs, vêtus de soie et d'or, sans cottes de mailles, sans gambessons et sans brassards, et le verre en main. Ils causent, boivent et rient par groupes, au milieu desquels circulent des pages portant des flacons pleins de vin, des aiguières d'or et des plateaux chargés de fruits. Au fond, des pertuisaniers immobiles et silencieux. Musiciens, clairons, trompettes, hérauts d'armes.

Gambasson : Tunique rembourrée qui se porte sous la cote de mailles.

SCÈNE V. Les burgraves : Hatto, Gorlois, Le Duc Gerhard de Thuringe, Platon, Margrave de Moravie ; Gilissa, Margrave de Lusace ; Zoaglio Giannilaro, Noble GÉnois ; Darius, Burgrave de Lahneck ; Cadwalla, Burgrave d'Okenfels ; Lupus, Comte de Mons (tout jeune homme, comme Gorlois). Autres burgraves et princes, personnages muets, entre autres Uther, Pendragon des bretons, et les frères de Hatto et de Gorlois. Quelques femmes parées. Pages, Officiers, Capitaines.

LE MARGRAVE GILISSA, se penchant à la fenêtre latérale, au comte Lupus

Comte, La grand'porte du burg et le chemin qui monte Se voit d'ici.

LE MARGRAVE PLATON, examinant le délabrement de la salle

Quel deuil et quelle vétusté !

HATTO, désignant la porte du donjon

C'est là qu'est mon aïeul.

LE DUC GERHARD

Tout seul ?

GIANNILARO

D'eux-mêmes ?

HATTO

À peu près.

Entre un capitaine.

LE CAPITAINE, à Hatto

Monseigneur...

HATTO

Pillez !

Le Capitaine sort.

LE BURGRAVE DARIUS, abordant Hatto le verre à la main

Ton vin est bon, Marquis !

Il boit.

GIANNILARO, bas au Duc Gerhard

Elle est mourante.

Entre un capitaine.

LE CAPITAINE, bas à Hatto

Des marchands vont passer demain.

LE DUC GERHARD

Non.

LE DUC GERHARD, riant toujours

Elle se tait.

LE DUC GERHARD

Ah bah !

Depuis quelques instants la porte du donjon à droite s'est ouverte, et a laissé voir quelques degrés d'un escalier sombre sur lesquels ont apparu deux vieillards, l'un âgé d'un peu plus de soixante ans, cheveux gris, barbe grise ; l'autre, beaucoup plus vieux, presque tout à fait chauve, avec une longue barbe blanche ; tous deux ont la chemise de fer, jambières et brassières de mailles, la grande épée au côté, et, par-dessus leur habit de guerre, le plus vieux porte une simarre blanche doublée de drap d'or, et l'autre une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste sur sa tête. Derrière le plus vieux se tient debout, immobile comme une figure pétrifiée, un écuyer à barbe blanche, vêtu de fer et élevant au-dessus de la tête du vieillard une grande bannière noire sans armoiries. Otbert, les yeux baissés, est auprès du plus vieux, qui a le bras droit posé sur son épaule, et se tient un peu en arrière. Dans l'ombre, derrière chacun des deux vieux chevaliers, on aperçoit deux écuyers habillés de fer comme leurs maîtres, et non moins vieux, dont la barbe blanchie descend sous la visière à demi baissée de leurs heaumes. Ces écuyers portent sur des coussins de velours écarlate les casques des deux vieillards, grands morions de forme extraordinaire dont les cimiers figurent des gueules d'animaux fantastiques. Les deux vieillards écoutent en silence ; le moins vieux appuie son menton sur ses deux bras réunis et ses deux mains sur l'extrémité du manche d'une énorme hache d'Ecosse. Les convives,occupés et causant entre eux, ne les ont pas aperçus.

SCÈNE VI. Les mêmes, Job, Magnus, Otbert.

HATTO, s'inclinant devant les vieillards

Mon père !...

HATTO

Seigneur !...

En ce moment il aperçoit les portraits disposés sur le mur la face contre la pierre.

Mais qui donc ?

À Magnus.

Pardonnez. Ces portraits ! Mes aïeux ! Qui les a retournés ? Qui s'est permis ?...

MAGNUS

C'est moi.

HATTO

Vous ?

MAGNUS

Moi.

LE DUC GERHARD, à Hatto

Il raille !

MAGNUS

Ô nos ancêtres ! Restez, restez voilés ! - Ce qu'il m'a fait, mes maîtres ? - Ne parlais-tu pas, toi, petit comte de Mons ? - Descends les bords du Rhin, du lac jusqu'aux Sept-Monts, Et compte les châteaux détruits sur les deux rives ! Ce qu'il m'a fait ? - Nos soeurs et nos filles captives, Gibets impériaux bâtis pour les vautours Sur nos rochers avec les pierres de nos tours, Assauts, guerre et carnage à tous tant que nous sommes, Carcans d'esclave au cou des meilleurs gentilshommes, Voilà ce qu'il m'a fait ! - et ce qu'il vous a fait ! - Trente ans, sous ce César, qui toujours triomphait, L'incendie et l'exil, les fers, mille aventures, Les juges, les cachots, les greffiers, les tortures, Oui, nous avons souffert tout cela ! nous avons, Grand Dieu ! Comme des Juifs, comme des esclavons Subi ce long affront, cette longue victoire, Et nos fils dégradés n'en savent plus l'histoire ! - Tout pliait devant lui. - Quand Frédéric premier, Masqué, mais couvert d'or du talon au cimier, Surgissant au sommet d'une brèche enflammée, Jetait son gantelet à toute notre armée, Tout tremblait, tout fuyait, d'épouvante saisi. Mon père seul un jour, -

Montrant l'autre vieillard.

mon père, que voici ! - Lui barrant le chemin dans une cour étroite, D'un trèfle au feu rougi lui flétrit la main droite ! - Ô souvenirs ! ô temps ! tout s'est évanoui ! L'éclair a disparu de notre oeil ébloui. Les barons sont tombés ; les burgs jonchent la plaine. De toute la forêt il ne reste qu'un chêne, S'inclinant devant le vieillard. Et ce chêne, c'est vous, mon père vénéré !

Se redressant.

- Barberousse ! - Malheur à ce nom abhorré ! - Nos blasons sont cachés sous l'herbe et les épines. Le Rhin déshonoré coule entre des ruines ! - Oh ! Je nous vengerai ! - ce sera ma grandeur ! - Sans trêve, sans merci, sans pitié, sans pudeur, Sur lui, s'il n'est pas mort, ou du moins sur sa race, Rien ne m'empêchera de le frapper ! - Dieu fasse Qu'avant d'être au tombeau mon coeur soit soulagé, Que je ne meure pas avant d'être vengé ! Car, pour avoir enfin cette suprême joie, Pour sortir de la tombe et ressaisir ma proie, Pour pouvoir revenir sur terre après ma mort, Jeunes gens, je ferais quelque exécrable effort ! Oui, que Dieu veuille ou non, le front haut, le coeur ferme, Je veux, quelle que soit la porte qui m'enferme, Porte du paradis ou porte de l'enfer, La briser

Étendant les bras.

d'un seul coup de ce poignet de fer ! -

Il s'arrête, s'interrompt, et reste un moment silencieux.

Hélas ! Que dis-je là, moi, vieillard solitaire !

Il tombe dans une profonde rêverie, et semble ne plus rien entendre autour de lui. Peu à peu la joie et la hardiesse renaissent parmi les convives. Les deux vieillards semblent deux statues. Le vin circule et les rires recommencent.

HATTO, bas au du duc Gerhard en lui montrant les vieillards avec un haussement d'épaules

L'âge leur a troublé l'esprit.

GORLOIS, bas au comte Lupus en lui montrant Hatto

Un jour mon père Sera comme eux, et moi je serai comme lui.

HATTO, au duc

Tous nos soldats leur sont dévoués. Quel ennui !

Cependant Gorlois et quelques pages se sont approchés de la fenêtre et regardent au dehors. Tout_à_coup Gorlois se retourne.

GORLOIS, s'approchant

Est-il las !

LE MARGRAVE GILISSA

C'est quelque mendiant !

LE BURGRAVE CADWALLA

Quelque espion !

LE BURGRAVE DARIUS

Arrière !

LUPUS, GORLOIS ET LES PAGES jetant des pierres

Va-t'en, chien !

HATTO, s'inclinant

Mais...

JOB, à Hatto

Silence !

LE DUC GERHARD, à Job

Excellence...

JOB, au Duc

Qui donc ose parler lorsque j'ai dit : Silence !

Tous reculent et se taisent. Gorlois obéit et sort.

GORLOIS, rentrant, à Job

Il monte, Monseigneur.

JOB, à ceux des princes qui sont restés assis

Debout !

À ses fils.

- autour de moi !

À Gorlois.

Ici !

Aux hérauts et aux trompettes.

Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi !

Fanfares. Les burgraves et les princes se rangent à gauche. Tous les fils et petits-fils de Job, à droite autour de lui. Les pertuisaniers au fond, avec la bannière haute.

Bien.

Entre par la galerie du fond un mendiant, qui paraît presque aussi vieux que le comte Job. Sa barbe blanche lui descend jusqu'au ventre. Il est vêtu d'une robe de bure brune à capuchon en lambeaux, et d'un grand manteau brun troué ; il a la tête nue, une ceinture de corde où pend un chapelet à gros grains, des chaussures de corde à ses pieds nus. Il s'arrête au haut du degré de six marches, et reste immobile, appuyé sur un long bâton noueux. Les pertuisaniers le saluent de la bannière et les clairons d'une nouvelle fanfare. Depuis quelques instants Guanhumara a reparu à l'étage supérieur du promenoir et elle assiste à toute la scène.

SCÈNE VII. Les mêmes, Un Mendiant.

JOB, debout au milieu de ses enfants, au mendiant immobile sur le seuil

Qui que vous soyez, avez-vous ouï dire Qu'il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire, Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux, Un château, renommé parmi tous les châteaux, Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves, Un burgrave fameux parmi tous les burgraves ? Vous a-t-on raconté que cet homme sans lois, Tout chargé d'attentats, tout éclatant d'exploits, Par la diète à Francfort, par le concile à Pise, Mis hors du saint-empire et de la sainte-église, Isolé, foudroyé, réprouvé, mais resté Debout dans sa montagne et dans sa volonté, Poursuit, provoque et bat, sans relâche et sans trêves, Le comte palatin, l'archevêque de Trêves, Et, depuis soixante ans, repousse d'un pied sûr L'échelle de l'empire appliquée à son mur ? Vous a-t-on dit qu'il est l'asile de tout brave, Qu'il fait du riche un pauvre, et du maître un esclave ; Et qu'au-dessus des ducs, des rois, des empereurs, Aux yeux de l'Allemagne en proie à leurs fureurs, Il dresse sur sa tour, comme un défi de haine, Comme un appel funèbre aux peuples qu'on enchaîne, Un grand drapeau de deuil, formidable haillon Que la tempête tord dans son noir tourbillon ? Vous a-t-on dit qu'il touche à sa centième année, Et qu'affrontant le ciel, bravant la destinée, Depuis qu'il s'est levé sur son rocher, jamais, Ni la guerre arrachant les burgs de leurs sommets, Ni César furieux et tout-puissant, ni Rome, Ni les ans, fardeau sombre, accablement de l'homme, Rien n'a vaincu, rien n'a dompté, rien n'a ployé Ce vieux titan du Rhin, Job l'Excommunié ? - Savez-vous cela ?

LE MENDIANT

Oui.

DEUXIÈME PARTIE. Le Mendiant

LA SALLE DES PANOPLIES.

À gauche, une porte. Au fond, une galerie à créneaux laissant voir le ciel. Murailles de basalte nues. Ensemble rude et sévère. Armures complètes adossées à tous les piliers. Au lever du rideau, le mendiant est debout sur le devant de la scène, appuyé sur un bâton, l'oeil fixé en terre, et semble en proie à une rêverie douloureuse.

SCÈNE I.

LE MENDIANT

Le moment est venu de frapper ce grand coup. On pourrait tout sauver, mais il faut risquer tout. Qu'importe, si Dieu m'aide ! - Allemagne ! ô patrie ! Que tes fils sont déchus, et de quels coups meurtrie, Après ce long exil, je te retrouve, hélas ! Ils ont tué Philippe, et chassé Ladislas, Empoisonné Heinrich ! ils ont, d'un front tranquille, Vendu Coeur-de-Lion comme ils vendraient Achille ! Ô chute affreuse et sombre ! abaissement profond ! Plus d'unité. Les noeuds des Etats se défont. Je vois dans ce pays, jadis terre des braves, Des Lorrains, des Flamands, des Saxons, des Moraves, Des Francs, des Bavarois, mais pas un Allemand. Le métier de chacun est vite fait, vraiment ! C'est chanter pour le moine et prêcher pour le prêtre, Pour le page porter la lance de son maître, Pour le baron piller, et pour le roi dormir. Ceux qui ne pillent pas ne savent que gémir, Et, tremblant comme au temps des empereurs saliques, Adorer une châsse et baiser des reliques ! On est féroce ou lâche ; on est vil ou méchant. Le comte palatin, comme écuyer tranchant, À la première voix au collège, après Trêve ; Il la vend. Du Seigneur on méconnaît la trêve ; Et le roi de Bohême, un slave ! est électeur. Chacun veut se dresser de toute sa hauteur. Partout le droit du poing, l'horreur, la violence. Le soc qu'on foule aux pieds se change en fer de lance ; Les faux vont à la guerre et laissent la moisson. L'incendie est partout. En chantant sa chanson, Tout zingaro qui passe au seuil d'une chaumière, Cache sous son manteau son briquet et sa pierre. Les Vandales ont pris Berlin. Ah ! quel tableau ! Les païens à Dantzig ! les Mogols à Breslau ! Tout cela dans l'esprit en même temps me monte, Pêle-mêle, au hasard ; mais c'est horrible !... - ô honte ! Plus d'argent. Tout est mort, pays, cité, faubourg. Comment finira-t-on la flèche de Strasbourg ? Par qui fait-on porter la bannière des villes ? Par des juifs enrichis dans les guerres civiles. Abjection ! - L'empire avait de grands piliers, Hollande, Luxembourg, Clèves, Gueldres, Juliers... - Croulés ! - Plus de Pologne et plus de Lombardie ! Pour nous défendre au jour d'une attaque hardie, Nous avons Ulm, Augsbourg, closes de mauvais pieux ! L'oeuvre de Charlemagne et d'Othon-le-Pieux N'est plus. Notre frontière à l'Occident s'efface, Car la Haute-Lorraine est aux comtes d'Alsace, Et la Basse-Lorraine aux comtes de Louvain. Plus d'Ordre teutonique. Il ne reste à Gauvain Que vingt-huit chevaliers et cent valets de guerre. Cependant le Danois menace ; l'Angleterre Agite gibelins et guelfes ; le Lorrain Trahit ; le Brabant gronde ; un feu couve à Turin ; Philippe-Auguste est fort ; Gênes veut une somme ; L'interdit pend toujours ; le saint-père dans Rome Rêve, assis dans sa chaire, incertain et hautain ; Et pas de chef, grand Dieu ! devant un tel destin ! Les électeurs épars, creusant chacun leur plaie ; Chacun de leur côté couronnent qui les paie ; Et, comme un patient qui, sanglant, déchiré, Meurt, par quatre chevaux lentement démembré, D'Anvers à Ratisbonne, et de Lubeck à Spire, Font par quatre empereurs écarteler l'empire ! - Allemagne ! Allemagne ! Allemagne ! Hélas...

Sa tête tombe sur sa poitrine ; il sort à pas lents par le fond du théâtre. Otbert, qui est entré depuis quelques instants, le suit des yeux. Le mendiant s'enfonce sous les arcades de la galerie. Tout_à_coup le visage d'Otbert s'éclaire d'une expression de joie et de surprise. Régina apparaît au fond du théâtre, du côté opposé à celui par lequel le mendiant est sorti. Régina radieuse de bonheur et de santé.

SCÈNE II. OTBERT, RÉGINA.

OTBERT, la contemplant

Ô bonheur !

OTBERT, tombant à genoux et levant les yeux au ciel

Merci, Seigneur, elle est sauvée !

Guanhumara apparaît au fond du théâtre.

SCÈNE III. Otbert, Guanhumara.

GUANHUMARA, posant la main sur l'épaule d'Otbert

Es-tu content ?

OTBERT, avec épouvante

Guanhumara !

GUANHUMARA

Sans pitié ?

OTBERT

Où ?

OTBERT

Après ?

GUANHUMARA

Tu le suivras.

OTBERT

C'est dit.

Guanhumara saisit vivement le poignard qu'Otbert porte à sa ceinture, le tire du fourreau, et fixe sur la lame un regard terrible, puis ses yeux se relèvent vers le ciel.

GUANHUMARA

Celui qui doit mourir

Elle lui rend le poignard.

De ta main. À ce soir.

Elle sort par la galerie du fond sans voir Job et Régina, qui entrent du côté opposé.

OTBERT, seul

Ciel !

SCÈNE IV. Otbert, Régina, Job.

RÉGINA

Elle entre en courant, puis se retourne vers le comte Job, qui 1a suit à pas lents.

Oui, je puis courir. Voyez, Seigneur.

Elle s'approche d'Otbert, qui semble écouter encore les dernières paroles de Guanhumara et ne les a pas vus entrer.

C'est nous, Otbert.

OTBERT, comme éveillé en sursaut

Seigneur... Comtesse...

JOB

Cette esclave est libre ! je lui donne Cent livres d'or, des champs, des vignes ! Je pardonne Aux condamnés à mort dans ce burg gémissants ! J'accorde la franchise à mille paysans, Au choix de Régina.

Il leur prend les mains.

J'ai le coeur plein de joie !

Les regardant avec tendresse.

Puis il suffit aussi que tous deux je vous voie !

Il fait quelques pas vers le devant du théâtre et semble tomber dans une profonde rêverie.

C'est vrai, je suis maudit, je suis seul, je suis vieux ! - Je suis triste ! - Au donjon qu'habitent mes aïeux Je me cache, et là, morne, assis, muet et sombre, Je regarde pensif autour de moi dans l'ombre. Hélas ! Tout est bien noir. Je promène mes yeux Au loin sur l'Allemagne, et n'y vois qu'envieux, Tyrans, bourreaux, luttant de folie et de crime ; Pauvre pays, poussé par cent bras vers l'abîme, Qui va tomber, si Dieu ne fait sur son chemin Passer quelque géant qui lui tende la main ! Mon pays me fait mal. Je regarde ma race, Ma maison, mes enfants. - Haine, bassesse, audace ! Hatto contre Magnus ; Gorlois contre Hatto ; Et déjà sous le loup grince le louveteau. Ma race me fait peur. Je regarde en moi-même. - Ma vie, ô Dieu ! - je tremble et mon front devient blême ! Tant chaque souvenir qu'évoque mon effroi Prend un masque hideux en passant devant moi ! Oui, tout est noir. - Démons dans ma patrie en flamme, Monstres dans ma famille et spectres dans mon âme ! - Aussi, lorsqu'à la fin mon oeil troublé, que suit La triple vision de cette triple nuit, Cherchant le jour et Dieu, lentement se relève, J'ai besoin, en sortant de l'abîme où je rêve, De vous voir près de moi comme deux purs rayons. Comme au seuil de l'enfer deux apparitions, Vous, enfants dont le front de tant de clarté brille, Toi, jeune homme vaillant ; toi, douce jeune fille ; Vous qui semblez, vers moi quand vos yeux sont tournés, Deux anges indulgents sur Satan inclinés !

OTBERT, à part

Hélas !

JOB

Avant ma chute, J'étais pareil à lui ! grave, pur, chaste et fier Comme une vierge et comme une épée.

Il va à la fenêtre.

Ah ! Cet air Est doux, le ciel sourit et le soleil rassure.

Revenant à Régina et lui montrant Otbert.

Vois-tu, ma Régina, cette noble figure Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né. Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné. Voilà vingt ans bientôt. - Un fils à ma vieillesse ! Quel don du ciel ! J'allais à son berceau sans cesse. Même quand il dormait, je lui parlais souvent ; Car quand on est très vieux, on devient très enfant. Le soir sur mes genoux j'avais sa tête blonde... - Je te parle d'un temps ! tu n'étais pas au monde. - Il bégayait déjà les mots dont on sourit. Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit ; Il me connaissait bien ! je ne peux pas te dire, Il me riait ; et moi, quand je le voyais rire, J'avais, pauvre vieillard, un soleil dans le coeur ! J'en voulais faire un brave, un vaillant, un vainqueur, Je l'avais nommé George... - Un jour, - pensée amère ! - Il jouait, dans les champs... - Oh ! quand tu seras mère, Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi ! On me le prit. - Des juifs, une femme ! Pourquoi ? Pour l'égorger, dit-on, dans leur sabbat. - Je pleure, Je pleure après vingt ans comme à la première heure. Hélas ! je l'aimais tant ! C'était mon petit roi. J'étais fou, j'étais ivre, et je sentais en moi Tout ce que sent une âme en qui le ciel s'épanche, Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche ! - Je ne l'ai plus revu ! Jamais ! - Mon coeur se rompt !

À Otbert.

Il serait de ton âge. Il aurait ton beau front, II serait innocent comme toi. - Viens ! Je t'aime.

Depuis quelques instants Guanhumara est entrée et observe du fond du théâtre sans être vue. - Job presse Otbert dans un étroit embrassement et pleure.

Parfois, en te voyant, je me dis : C'est lui-même ! Par un miracle étrange et charmant à la fois, Tout en toi, ta candeur, ton air, tes yeux, ta voix, En rappelant ce fils à mon âme affaiblie, Fait que je m'en souviens et fait que je l'oublie. Sois mon fils.

RÉGINA, éperdue de joie

Ciel !

OTBERT

Quoi ?

OTBERT

Mais...

JOB, souriant

Tu refuses ?

SCÈNE V. Otbert, Régina.

OTBERT

Régina, ne crains rien. Je fuirai. Mais mon serment ! grand Dieu ! Régina ! j'ai juré ! Qu'importe, je fuirai, j'échapperai. Dieu juste, Jugez-moi. Ce vieillard est bon, il est auguste, Je l'aime ! Viens, partons ! Tout nous aide à la fois. Rien ne peut empêcher notre fuite.

Pendant ces dernières paroles, Guanhumara est rentrée par la galerie du fond. Elle conduit Hatto et lui montre du doigt Otbert et Régina, qui se tiennent embrassés. Hatto fait un signe, et derrière lui arrivent en foule les princes, les burgraves et les soldats. Le marquis leur indique du geste les deux amants, qui, absorbés dans leur contemplation d'eux-mêmes, ne voient rien et n'entendent rien. Tout_à_coup, au moment où Otbert se retourne entraînant Régina, Hatto se dresse devant lui. Guanhumara a disparu.

SCÈNE VI. Otbert, Régina, Hatto, Magnus, Gorlois. Les Burgraves, Les Princes, Giannilaro, Soldats ; puis le Mendiant ; puis Job.

HATTO, à Otbert

Tu crois ?

OTBERT, tirant son épée et arrêtant du geste les soldats

Marquis Hatto, je sais que tu n'es qu'un infâme. Je le sais traître, impie, abominable et bas. Je veux savoir aussi si l'on ne trouve pas Au fond de ton coeur vil, cloaque d'immondices, La peur, fange et limon que déposent les vices. Je soupçonne, entre nous, que tu n'es qu'un poltron ; Et que tous ces seigneurs, - meilleurs que toi, baron ! - Quand j'aurai secoué ton faux semblant d'audace, Vont voir ta lâcheté te monter à la face ! Je représente ici, par son choix souverain, Régina, fille noble et comtesse du Rhin. Prince, elle le refuse, et c'est moi qu'elle épouse. Hatto, je te défie, à pied, sur la pelouse Auprès de la Wisper, à trois milles d'ici, À toute arme, en champ clos, sans délai, sans merci, Sans quartier, réservés d'armet et de bavière, À face découverte, au bord de la rivière ; Et l'on y jettera le vaincu. Tue ou meurs.

Régina tombe évanouie. Ses femmes l'emportent. Otbert barre le passage aux archers, qui veulent s'approcher.

Que nul ne fasse un pas ! je parle à ces seigneurs.

Aux princes.

Écoutez tous, marquis venus de la montagne, Duc Gerhard, sire Uther, pendragon de Bretagne, Burgrave Darius, burgrave Cadwalla : Je soufflette à vos yeux ce baron que voilà ! Et j'invoque céans, pour châtier ses hontes, Le droit des francs-archers par-devant les francs-comtes !

Il jette son gant au visage de Hatto. - Entre le mendiant, confondu dans la foule des assistants.

LE MENDIANT, faisant un pas, à Hatto

Marquis ! J'ai quatre-vingt-douze ans, mais je te tiendrai tête. - Une épée !

Il jette son bâton et prend l'épée de l'une des panoplies suspendues au mur.

MAGNUS

Barberousse !...

Étonnement et stupeur. Tous s'écartent et forment une sorte de grand cercle autour du mendiant, qui dégage de ses haillons une croix attachée à son cou et l'élève de sa main droite, la gauche appuyée sur l'épée piquée en terre.

MAGNUS, s'approchant

Ton bras, César romain !

LE MENDIANT

Le trèfle qu'un de vous m'imprima sur la main ?

Il présente son bras à Magnus.

Vois.

Magnus s'incline, examine attentivement le bras du mendiant, puis se redresse.

MAGNUS, aux assistants

Je déclare ici, la vérité m'y pousse, Que voici l'empereur Frédéric Barberousse.

La stupeur est au comble. Le cercle s'élargit. L'empereur, appuyé sur la grande épée, se tourne vers les assistants et promène sur eux des regards terribles.

L'EMPEREUR

Vous m'entendiez jadis marcher dans ces vallons, Lorsque l'éperon d'or sonnait à mes talons. Vous me reconnaissez, burgraves. - C'est le maître. Celui qui subjugua l'Europe, et fit renaître L'Allemagne d'Othon, reine au regard serein ; Celui que choisissaient pour juge souverain, Comme bon empereur, comme bon gentilhomme, Trois rois dans Mersebourg et deux papes dans Rome, Et qui donna, touchant leurs fronts du sceptre d'or, La couronne à Suénon, la tiare à Victor ; Celui qui des Hermann renversa le vieux trône ; Qui vainquit tour à tour, en Thrace et dans Icône, L'Empereur Isaac et le Calife Arshan ; Celui qui, comprimant Gènes, Pise, Milan, Étouffant guerres, cris, fureurs trahisons viles, Prit dans sa large main l'Italie aux cent villes ; Il est là qui vous parle. Il surgit devant vous !

Il fait un pas, tous reculent.

- J'ai su juger les rois, je sais traquer les loups. - J'ai fait pendre les chefs des sept cités lombardes ; Albert-l'Ours m'opposait dix mille hallebardes, Je le brisai ; mes pas sont dans tous les chemins ; J'ai démembré Henri-le-Lion de mes mains, Arraché ses duchés, arraché ses provinces ; Puis avec ses débris j'ai fait quatorze princes ; Enfin j'ai, quarante ans, avec mes doigts d'airain, Pierre à pierre émietté vos donjons dans le Rhin ! Vous me reconnaissez, bandits ; je viens vous dire Que j'ai pris en pitié les douleurs de l'Empire, Que je vais vous rayer du nombre des vivants, Et jeter votre cendre infâme aux quatre vents !

Il se tourne vers les archers.

Vos soldats m'entendront ! Ils sont à moi. J'y compte. Ils étaient à la gloire avant d'être à la honte. C'est sous moi qu'ils servaient avant ces temps d'horreur, Et plus d'un se souvient de son vieil empereur. , N'est-ce pas, vétérans ? N'est-ce pas, camarades ?

Aux burgraves.

Ah ! mécréants ! félons ! ravageurs de bourgades ! Ma mort vous fait renaître. Eh bien ! touchez, voyez, Entendez ! C'est bien moi !

Il marche à grands pas au milieu d'eux. Tous s'écartent devant lui.

Sans doute vous croyez Être des chevaliers ! Vous vous dites : - Nous sommes Les fils des grands barons et des grands gentilshommes. Nous les continuons.-Vous les continuez ? Vos pères, toujours fiers, jamais diminués, Faisaient la grande guerre ; ils se mettaient en marche, Ils enjambaient les ponts dont on leur brisait l'arche, Affrontaient le piquier ainsi que l'escadron, Faisaient, musique en tête et sonnant du clairon, Face à toute une armée et tenaient la campagne, Et, si haute que fût la tour ou la montagne, N'avaient besoin, pour prendre un château rude et fort, Que d'une échelle en bois pliant sous leur effort, Dressée au pied des murs d'où ruisselait le soufre, Ou d'une corde à noeuds qui, dans l'ombre du gouffre, Balançait ces guerriers, moins hommes que démons, Et que le vent la nuit tordait au flanc des monts ! Blâmait-on ces assauts de nuit, ces capitaines Défiaient l'empereur au grand jour, dans les plaines ; Puis attendaient, debout dans l'ombre, un contre vingt, Que le soleil parût et que l'empereur vint ! C'est ainsi qu'ils gagnaient châteaux, villes et terres ; Si bien qu'il se trouvait qu'après trente ans de guerres, Quand on cherchait des yeux tous ces faiseurs d'exploits, Les petits étaient ducs, et les grands étaient rois ! Vous ! - Comme des chacals et comme des orfraies, Cachés dans les taillis et dans les oseraies, Vils, muets, accroupis, un poignard à la main, Dans quelque mare immonde au bord du grand chemin, D'un chien qui peut passer redoutant les morsures, Vous épiez le soir, près des routes peu sûres, Le pas d'un voyageur, le grelot d'un mulet ; Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme au collet, Le coup fait, vous fuyez en hâte à vos repaires. Et vous osez parler de vos pères ! -Vos pères, Hardis parmi les forts, grands parmi les meilleurs, Etaient des conquérants ; vous êtes des voleurs !

Les burgraves baissent la tête avec une sombre expression d'abattement, d'indignation et d'épouvante. Il poursuit.

Si vous aviez des coeurs, si vous aviez des âmes, On vous dirait : Vraiment, vous êtes trop infâmes ! Quel moment prenez-vous, lâchement enhardis, Pour faire, vous, barons, ce métier de bandits ? L'heure où notre Allemagne expire ! Ignominie ! Fils méchants, vous pillez la mère à l'agonie ! Elle pleure, et, levant au ciel ses bras roidis, Sa voix faible en râlant vous dit : Soyez maudits ! Ce qu'elle dit tout bas, je le crie à voix haute. Je suis votre empereur, je ne suis plus votre hôte. Soyez maudits ! je rentre en mes droits aujourd'hui, Et, m'étant châtié, puis châtier autrui.

Il aperçoit les deux margraves Platon et Gilissa et marche droit à eux.

Marquis de Moravie et marquis de Lusace, Vous sur les bords du Rhin ! Est-ce là votre place ? Tandis que ces bandits vous fêtent en riant, On entend des chevaux hennir à l'Orient. Les hordes du Levant sont aux portes de Vienne. Aux frontières, messieurs ! allez ! Qu'il vous souvienne De Henri le Barbu, d'Ernest le Cuirassé. Nous gardons le créneau, vous, gardez le fossé ! Allez !

Apercevant Zonglio Giannilaro.

Giannilaro ! Ta figure me gêne. Que viens-tu faire ici ? Génois, retourne à Gêne !

Au pendragon de Bretagne.

Que nous veut sire Uther ? Quoi ! des Bretons aussi ! Tous les aventuriers du monde sont ici !

Aux deux marquis Platon et Gilissa.

Les margraves paieront cent mille marcs d'amende.

Au comte Lupus.

Grande jeunesse ; mais perversité plus grande. Tu n'es plus rien ! je mets ta ville en liberté.

Au duc Gerhard.

La comtesse Isabelle a perdu sa comté ; Le larron, c'est toi, duc ! Tu t'en iras à Baie ; Nous y convoquerons la chambre impériale, Et là, publiquement, prince, tu marcheras Une lieue en portant un juif entre tes bras.

Aux soldats.

Délivrez les captifs ! et de leurs mains d'esclaves Qu'ils attachent leur chaîne au cou de ces burgraves !

Aux burgraves.

Ah ! vous n'attendiez point ce réveil, n'est-ce pas ? Vous chantiez, verre en main, l'amour, les longs repas, Vous poussiez de grands cris et vous étiez en joies ; Vous enfonciez gaiement vos ongles dans vos proies ; Vous déchiriez mon peuple, hélas ! qui m'est si cher, Et vous vous partagiez les lambeaux de sa chair ! Tout_à_coup... tout_à_coup dans l'antre inaccessible, Le vengeur indigné, frissonnant et terrible. Apparaît ; l'empereur met le pied sur vos tours, Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours !

Tous semblent frappés de consternation et de terreur. Depuis quelques instants Job est entré et s'est mêlé en silence aux chevaliers. Magnus seul a écouté l'empereur sans trouble, et n'a cessé de le regarder fixement pendant qu'il a parlé. Quand Barberousse a fini, Magnus le regarde encore une fois de la tête aux pieds, puis son visage prend une sombre expression de joie et de fureur.

MAGNUS, l'oeil fixé sur l'empereur

Oui, c'est bien lui ! - vivant !

Il écarte d'un geste formidable les soldats et les princes, marche au fond du théâtre, franchit en deux pas le degré de six marches, saisit de ses deux poings les créneaux de la galerie, et crie au dehors d'une voix tonnante.

Triplez les sentinelles ! Les archers au donjon ! les frondeurs aux deux ailes ! Haut le pont ! bas la herse ! Armez les mangonneaux ! Mille hommes au ravin ! mille hommes aux créneaux ! Soldats, courez au bois ! taillez granits et marbres, Prenez les plus grands blocs, prenez les plus grands arbres, Et sur ce mont, qui jette an monde la terreur, Faites-nous un gibet digne d'un empereur !

Il redescend.

Il s'est livré lui-même. Il est pris !

Croisant les bras et regardant l'empereur en face.

Je t'admire ! Où sont tes gens ? Où sont les fourriers de l'Empire ? Entendrons-nous bientôt tes trompettes sonner ? Vas-tu, sur ce donjon que tu dois ruiner, Semer, dans les débris où sifflera la bise, Du sel comme à Lubeck, du chanvre comme à Pise ? Mais quoi ? Je n'entends rien. Serais-tu seul ici ? Pas d'armée, ô César ! Je sais que c'est ainsi Que tu fais d'ordinaire, et que c'est de la sorte Que, l'épée à la main, seul, brisant une porte, Criant tout haut ton nom, tu pris Tarse et Cori ; Il t'a suffi d'un pas, il t'a suffi d'un cri, Pour forcer Gêne, Utrecht, et Rome abâtardie ; Iconium plia sous toi ; la Lombardie Trembla quand elle vit, à ton souffle d'enfer. Frissonner dans Milan l'arbre aux feuilles de fer ; Nous savons tout cela ; mais sais-tu qui nous sommes ?

Montrant les soldats.

Je t'écoutais parler tout à l'heure à ces hommes, Leur dire : Vétérans, camarades ! - Fort bien ! - Pas un n'a bougé ! vois. C'est qu'ici tu n'es rien. C'est mon père qu'on craint, c'est mon père qu'on aime. Ils sont au comte Job avant d'être à Dieu même ! L'hôte seul est sacré, César, pour le bandit. Or, tu n'es plus notre hôte, et toi-même l'as dit.

Montrant Job.

Écoute, ce vieillard que tu vois, c'est mon père. C'est lui qui t'a flétri du fer triangulaire, Et l'on te reconnaît aux marques de l'affront Mieux qu'à l'huile sacrée effacée à ton front ! La haine entre vous deux est comme vous ancienne. Tu mis à prix sa tête, il mit à prix la tienne ; Il la tient. Te voilà seul et nu parmi nous. Fritz de Hohenstaufen ! regarde-nous bien tous ! Plutôt que d'être entré, car vraiment tu me touches, Dans ce cercle muet de chevaliers farouches, Darius, Cadwalla, Gorlois, Hatto, Magnus, Chez le grand comte Job, burgrave du Taunus, Il vaudrait mieux pour toi, - roi de Bourgogne et d'Arles, Empereur, qui ne sais pas même à qui tu parles, Que rien qu'à sa folie on aurait reconnu, - Il vaudrait mieux, plutôt que d'être ici venu, Etre entré, quand la nuit tend ses voiles funèbres, Dans quelque antre d'Afrique, et parmi les ténèbres, Voir soudain des lions et des tigres, ô roi, Sortir de toutes parts de l'ombre autour de toi.

Pendant que Magnus a parlé, le cercle des burgraves s'est resserré lentement autour de l'empereur. Derrière les burgraves est venue se ranger silencieusement une triple ligne de soldats armés jusqu'aux dents, au-dessus desquels s'élève la grande bannière du burg mi-partie rouge et noire, avec une hache d'argent brodée dans le champ de gueules, et cette légende sous la hache : MONTI COMAM, VIRO CAPUT. L'empereur, sans reculer d'un pas, tient cette foule en respect. Tout_à_coup, quand. Magnus a fini, l'un des burgraves tire son épée.

Fourrier : Autrefois, officier qui servait sous un maréchal des logis et dont la fonction était de marquer le logement de ceux qui suivaient la cour. [L]

JOB, à l'empereur

Sire, mon fils Magnus vous a dit vrai. Vous êtes Mon ennemi. C'est moi qui, soldat irrité, Jadis portai la main sur Votre Majesté. Je vous hais. - Mais je veux une Allemagne au monde. Mon pays plie et penche en une ombre profonde. Sauvez-le. Moi, je tombe à genoux en ce lieu Devant mon empereur que ramène mon_Dieu !

Il s'agenouille devant Barberousse, puis se tourne à demi vers les princes et les burgraves.

À genoux tous ! - Jetez à terre vos épées !

Tous jettent leurs épées et se prosternent, excepté Magnus. Job, à genoux, parle à l'empereur.

Vous êtes nécessaire aux nations frappées ; Vous seul ! Sans vous l'Etat touche aux derniers moments, Il est en Allemagne encor deux Allemands : Vous et moi. - vous et moi, cela suffira, sire. Régnez.

Désignant du geste les assistants.

Quant à ceux-ci, je les ai laissés dire, Excusez-les, ce sont des jeunes gens.

À Magnus, qui est resté debout.

Magnus !

Magnus, en proie à une sombre irrésolution, semble hésiter. Son père fait en geste. Il tombe à genoux. Job poursuit.

Toujours barons et serfs, fronts casqués et pieds nus, Chasseurs et laboureurs ont échangé des haines ; Les montagnes toujours ont fait la guerre aux plaines, Vous le savez. Pourtant, j'en conviens sans effort, Les barons ont mal fait, les montagnes ont tort !

Se relevant. Aux soldats.

Qu'on mette en liberté les captifs.

Les soldats obéissent en silence et détachent les chaînes des prisonniers, qui, pendant cette scène, sont venus se grouper dans la galerie au fond du théâtre. Job reprend.

Vous, burgraves, Prenez, César le veut, leurs fers et leurs entraves.

Les burgraves se relèvent avec indignation. Job les regarde avec autorité.

- Moi d'abord.

Il fait signe à un soldat de lui mettre au cou un des colliers de fer. Le soldat baisse la tête et détourne les yeux. Job lui fait signe de nouveau. Le soldat obéit. Les autres burgraves se laissent enchaîner sans résistance. Job, la chaîne au cou, se tourne vers l'empereur.

Nous voilà comme tu nous voulais, Très auguste empereur. Dans son propre palais Le vieux Job est esclave et t'apporte sa tête. Maintenant, si des fronts qu'a battus la tempête Méritent la pitié, mon maître, écoutez-moi. Quand vous irez combattre aux frontières, ô roi, Laissez-nous, - faites-nous cette grâce dernière, - Vous suivre, troupe armée et pourtant prisonnière. Nous garderons nos fers ; mais, tristes et soumis, Mettez-nous face à face avec vos ennemis, Devant les plus hardis, devant les plus barbares ; Et, quels qu'ils soient, Hongrois, Vandales, magyares, Fussent-ils plus nombreux que ne sont sur la mer Les grêles du printemps et les neiges d'hiver, Fussent-ils plus épais que les blés sur la plaine, Vous nous verrez, flétris, l'oeil baissé, l'âme pleine De ce regret amer qui se change en courroux, Balayer - j'en réponds - ces hordes devant vous, Terribles, enchaînés, les mains de sang trempées, Forçats par nos carcans héros par nos épées !

LE CAPITAINE DES ARCHERS DU BURG, s'avançant vers Job, et s'inclinant pour prendre ses ordres

Seigneur...

Job secoue la tête et lui fait signe du doigt de s'adresser à l'empereur, silencieux et immobile au milieu du théâtre. Le capitaine se tourne vers l'empereur et le salue profondément.

Sire...

L'EMPEREUR, désignant les burgraves

Aux prisons !

Les soldats emmènent les barons, excepté Job, qui reste sur un signe de l'empereur. Tous sortent. Quand ils sont seuls, Frédéric s'approche de Job et détache sa chaîne. Job se laisse faire avec stupeur. Moment de silence.

L'EMPEREUR, regardant Job en face

Fosco !

JOB, tressaillant avec épouvante

Ciel !

L'EMPEREUR, le doigt sur la bouche

Pas de bruit.

JOB, à part

Dieu !

TROISIÈME PARTIE. Le Caveau Perdu.

Un caveau sombre, à voûte basse et cintrée, d'un aspect humide et hideux. Quelques lambeaux d'une tapisserie rongée par le temps pendent à la muraille. A droite, une fenêtre dans le grillage de laquelle on distingue trois barreaux brisés et comme violemment écartés. À gauche, un banc et une table de pierre grossièrement taillés. Au fond, dans l'obscurité, une sorte de galerie dont on entrevoit les piliers soutenant les retombées des archivoltes. Il est nuit ; un rayon de lune entre par la fenêtre et dessine une forme droite et blanche sur le mur opposé. Au lever du rideau, Job est seul dans le caveau, assis sur le banc de pierre, et semble en proie à une méditation sombre. Une lanterne allumée est posée sur la dalle à ses pieds. Il est vêtu d'une sorte de sac en bure grise.

SCÈNE I.

JOB, seul

Que m'a dit l'Empereur ? et qu'ai-je répondu ? Je n'ai pas compris. - Non. - J'aurai mal entendu. Depuis hier en moi je ne sens qu'ombre et doute ; Je marche en chancelant, comme au hasard ; ma route S'efface sur mes pas ; je vais, triste vieillard ; Et les objets réels, perdus sous un brouillard, Devant mon oeil troubla, qui dans l'ombre eu vain plonge, Tremblent derrière un voile ainsi que dans un songe.

Rêvant.

Le démon joue avec l'esprit des malheureux. Oui, c'est sans doute un rêve. - Oui, mais il est affreux ! Hélas ! dans notre coeur, percé de triples glaives, Lorsque la vertu dort, le crime fait les rêves. Jeune, on rêve au triomphe, et vieux au châtiment. Deux songes aux deux bouts du sort. - Le premier ment. Le second dit-il vrai ?

Moment de silence.

C'est que tout a croulé dans ma haute demeure. Frédéric Barberousse est maître en ma maison. Ô douleur ! - C'est égal ! J'ai bien fait, j'ai raison, J'ai sauvé mon pays, j'ai sauvé le royaume.

Rêvant.

- L'empereur ! - Nous étions l'un pour l'autre un fantôme ; Et nous nous regardions d'un oeil presque ébloui Comme les deux géants d'un monde évanoui ! Nous restons en effet seuls tous deux sur l'abîme ; Nous sommes du passé la double et sombre cime ; Le nouveau siècle a tout submergé ! mais ses flots N'ont point couvert nos fronts, parce qu'ils sont trop hauts !

S'enfonçant dans sa rêverie.

L'un des deux va tomber. C'est moi. L'ombre me gagne. Ô grand événement ! Chute de ma montagne ! Demain, le Rhin mon père au vieux monde allemand Contera ce prodige et cet écroulement, Et comment a fini, rude et fière secousse, Le grand duel du vieux Job et du vieux Barberousse. Demain, je n'aurai plus de fils, plus de vassaux. Adieu la lutte immense ! Adieu les noirs assauts ! Adieu gloire ! Demain, j'entendrai, si j'écoute, Les passants me railler et rire sur la route, Et tous verront ce Job, qui, cent ans souverain, Pied à pied défendit chaque roche du Rhin, - Job qui, malgré César, malgré Rome, respire, - Vaincu, rongé vivant par l'aigle de l'empire, Et colosse gisant dont on peut s'approcher, Cloué, dernier burgrave, à son dernier rocher !

Il se lève.

Quoi ! C'est le comte Job ! Quoi ! C'est moi qui succombe !... Silence, orgueil ! Tais-toi du moins dans cette tombe !

Il promène ses regards autour de lui.

C'est ici, sous ces murs qu'on dirait palpitants, Qu'en une nuit pareille... - Oh ! Voilà bien longtemps. Et c'est toujours hier ! Horreur !

Il retombe sur le banc de pierre, se cache le visage de ses deux mains et pleure.

Sous cette voûte, Depuis ce jour mon crime a sué goutte à goutte Cette sueur de sang qu'on nomme le remords. C'est ici que je parle à l'oreille des morts. Depuis lors l'insomnie, ô Dieu ! des nuits entières, M'a mis ses doigts de plomb dans le creux des paupières ; Ou, si je m'endormais, versant un sang vermeil, Deux ombres traversaient sans cesse mon sommeil. Se levant en s'avançant sur le devant de la scène. Le monde m'a cru grand ; dans l'oubli du tonnerre, Ces monts ont vu blanchir leur bandit centenaire ; L'Europe m'admirait debout sur nos sommets ; Mais, quoi que puisse faire un meurtrier, jamais Sa conscience en deuil n'est dupe de sa gloire. Les peuples me croyaient ivre de ma victoire ; Mais la nuit, - chaque nuit ! et pendant soixante ans ! - Morne, ici je pliais mes genoux pénitents ! Mais ces murs, noir repli de ce burg si célèbre, Voyaient l'intérieur indigent et funèbre De ma fausse grandeur, pleine de cendre, hélas ! Les clairons devant moi jetaient de longs éclats ; J'étais puissant ; j'allais, levant haut ma bannière, Comte chez l'empereur, lion dans ma tanière ; Mais, tandis qu'à mes pieds tout n'était que néant, Mon crime, nain hideux, vivait en moi, géant, Riait quand on louait ma tête vénérable, Et, me mordant au coeur, me criait : Misérable !

Levant les mains au ciel.

Donato ! Ginevra ! Victimes ! Ferez-vous Grâce à votre bourreau, quand Dieu nous prendra tous ? Oh ! Frapper sa poitrine, à genoux sur la pierre, Pleurer, se repentir, vivre l'âme en prière, Cela ne suffit pas. Rien ne m'a pardonné ! Non ! je me sais maudit, et je me sens damné !

Il se rassied.

J'avais des descendants et j'avais des ancêtres ; Mon burg est mort ; mon fils est vieux ; ses fils sont traîtres ; Mon dernier-né ! - je l'ai perdu ! - dernier trésor ! Otbert et Régina, ceux que j'aimais encor, - Car l'âme aime toujours, parce qu'elle est divine, - Sont dispersés sans doute au vent de ma ruine. Je viens de les chercher, tous deux ont disparu. C'est trop ! mourons !

Il tire un poignard de la ceinture.

Ici, mon coeur l'a toujours cru, Quelqu'un m'entend.

Se tournant vers les profondeurs du souterrain.

Eh bien ! Je t'adjure à cette heure, Pardonne, ô Donato ! Grâce avant que je meure ! Job n'est plus. Fosco reste. Oh ! Grâce pour Fosco !

UNE VOIX, dans l'ombre, faiblement comme un murmure

Caïn !

LA VOIX

Caïn !

LE VOIX

Caïn !

S'affaiblissant comme si elle se perdait dans les profondeurs.

Caïn ! Caïn !

SCÈNE II. Job, Guanhumara.

GUANHUMARA

Il avait ce collier au cou.

Elle tire de sa poitrine et lui jette un petit collier d'enfant, en or et en perles, qu'il ramasse et couvre de baisers. Puis il tombe à ses genoux.

GUANHUMARA

C'est Otbert !

JOB

Un cercueil !

Job écarte lé drap noir avec épouvante. Les hommes masqués le laissent faire. Le comte lève le suaire et voit une figure pâle. C'est Régina.

Régina !

À Guanhumara.

Monstre ! Tu l'as tuée.

JOB, se cachant le visage de ses mains

Horreur !

JOB

Voyons ! Une prière ! Mourir n'est rien. Prends-moi, prends mes jours, prends mon sang, Mais ne fais pas commettre un crime à l'innocent. Femme, contente-toi d'une seule victime. Un monde étrange à moi se révèle. Mon crime A fait germer ici dans l'ombre, sous ces monts, Un enfer dont je vois remuer les démons, Hideux nid de serpents, né des gouttes fatales Qui de mon poignard nu tombèrent sur ces dalles ! Le meurtre est un semeur qui récolte le mal ; Je le sais.- Tu m'as pris dans un cercle infernal. Que te faut-il de plus ? Ne suis-je pas ta proie ? C'est juste, tu fais bien, je t'accueille avec joie, Moi, maudit dans mes fils, maudit dans mes neveux ! Mais épargne l'enfant, le dernier ! - Quoi ! Tu veux Qu'il entre ici pur, noble et sans tache, et qu'il sorte Marqué du signe affreux que moi, Caïn, je porte ! - Ginevra, puisqu'enfin vous avez cru devoir Me le prendre, à moi vieux dont il était l'espoir, À moi qui du tombeau sentais déjà l'approche, Je ne veux point ici vous faire de reproche, - Enfin, vous l'avez pris et gardé près de vous, Sans le faire souffrir, ce pauvre enfant si doux, N'est-ce pas ? Vous avez, ô bonheur que j'envie ! Vu s'ouvrir son oeil d'aigle interrogeant la vie, Et son beau front chercher votre sein réchauffant, Et naître sa jeune âme !... - Eh bien ! c'est votre enfant, Votre enfant comme à moi ! Vraiment, je vous le jure ! - Oh ! J'ai déjà souffert beaucoup, je vous assure. Je suis puni ! - Le jour où l'on vint m'annoncer Que George était perdu, qu'on avait vu passer Quelqu'un qui l'emportait, je me crus en délire. - Je n'exagère pas : on a pu vous le dire. - J'ai crié ce seul mot : Mon enfant enlevé ! Figurez-vous, je suis tombé sur le pavé ! Pauvre enfant ! Quand j'y pense il courait dans les roses, Il jouait ! - N'est-ce pas, ce sont là de ces choses Qui torturent ? jugez si j'ai souffert ! - Eh bien ! Ne fais pas un forfait plus affreux que le mien ! Ne souille pas cette âme encor pure et divine ! Oh ! Si tu sens un coeur battre dans ta poitrine !...

JOB, à genoux, les mains jointes, se traînant aux pieds de Guanhumara

À ma misère Accorde une autre mort. Je t'en prie !

JOB, se levant avec une résignation sombre

Otbert sait-il qu'il doit tuer son père ?

JOB, saisissant le voile

Merci !

JOB, tombant à genoux près du banc de pierre

Juste Dieu !

Il se couvre la tête du voile noir et demeure agenouille, immobile dans l'attitude de la prière. Entre par la galerie à droite un homme vêtu de noir et masqué comme les deux précédents, portant une torche. Il fait signe d'entrer à quelqu'un qui le suit. C'est Otbert, Otbert, pâle, égaré, éperdu. Au moment où Otbert entre, et pendant qu'il parle, Job ne fait pas un mouvement. Dès qu'Otbert est entré, l'homme masqué disparaît.

SCÈNE III. Job, Otbert.

OTBERT

Où m'avez-vous conduit ? Quel est ce sombre lieu ?

Regardant autour de lui.

Mais quoi ! l'homme masqué n'est plus là ? Ciel ! où suis-je ? Serait-ce ici ? - Déjà ! - Je frissonne ! Un vertige Me prend.

Apercevant Job.

Que vois-je là dans l'ombre ? - Oh ! rien ; souvent

Il se dirige vers Job dans les ténèbres.

La nuit nous trompe...

Il pose sa main sur la tête de Job.

Dieu ! c'est un être vivant

Job demeure immobile.

Ciel ! Je me sens glacé par la sueur du crime. Est-ce ici l'échafaud ? Est-ce là la victime ? - Triste Fosco, qu'il faut que je frappe aujourd'hui, Est-ce vousC ? Répondez !... - Il ne dit rien, c'est lui ! - Oh ! Qui que vous soyez, parlez-moi, je m'abhorre ; Je ne vous en veux pas, j'ignore tout, j'ignore Pourquoi vous demeurez immobile, et pourquoi Vous ne vous dressez pas terrible devant moi ! Je vous suis inconnu comme pour moi vous l'êtes. Mais sentez-vous qu'au moins mes mains n'étaient pas faites Pour cela ? Sentez-vous que je suis l'instrument D'une affreuse vengeance et d'un noir châtiment ? Savez-vous qu'un linceul qui traîne en ces ténèbres Embarrasse mes pieds, pris dans ses plis funèbres ? Dites, connaissez-vous Régina, mon amour, Cet ange dont le front dans mon coeur fait le jour ? Elle est là, voyez-vous, d'un suaire vêtue, Morte si je faiblis, vivante si je tue ! - Ayez pitié de moi, vieillard ! - Oh ! Parlez-moi ! Dites que vous voyez mon trouble et mon effroi, Que vous me pardonnez votre horrible martyre ! Oh ! Que j'entende au moins votre voix me le dire ! Un seul mot de pardon, vieillard ! mon coeur se fend ! Rien qu'un seul mot !

JOB, se levant et jetant son voile

Otbert ! mon Otbert ! mon enfant !

OTBERT

Dieu !

OTBERT, prenant le couteau

Eh bien !...

Il s'arrête.

OTBERT

Non.

JOB, lui remettant le couteau dans la main

Oui !

JOB, à genoux devant lui

Vois quel monstre je suis ! Je le poignardai ! Frappe ! Je le tuai ! C'était mon frère !

Otbert, comme fou et hors de lui, lève le couteau. Il va frapper. Quelqu'un lui arrête le bras. Il se retourne et reconnaît l'Empereur.

SCÈNE IV. Les mêmes, L'Empereur, puis Guanhumara, puis Régina.

L'EMPEREUR

C'était moi !

Otbert laisse tomber le poignard. Job se lève et considère l'empereur. Guanhumara avance la tête derrière le pilier à gauche et regarde.

JOB, à l'empereur

Vous !

JOB, tombant aux pieds de l'empereur

Je suis à tes genoux ! Punis-moi ! Venge-toi !

GUANHUMARA, faisant un pas

Le poignard tombe ; Donato vit ! Je puis expirer à ses pieds. Reprenez tous ici tout ce que vous aimiez, Tout ce qu'avait saisi ma main froide et jalouse,

À Job.

Toi, ton fils George !

À Otbert.

Et toi, Regina, ton épouse !

Elle fait un signe. Régina, vêtue de blanc, apparaît au fond de la galerie à gauche, chancelante, soutenue par les deux hommes masqués et comme éblouie. Elle aperçoit Otbert et vient tomber dans ses bras avec un grand cri.

RÉGINA

Ciel !

Otbert, Régina et Job se tiennent éperdument embrassés.

JOB, les yeux au ciel

Ô Dieu !

GUANHUMARA, au fond du théâtre

Moi, je mourrai ! Sépulcre, reprends-moi !

Elle porte une fiole à ses lèvres. L'empereur va vivement à elle.

L'EMPEREUR

Que fais-tu ?

L'EMPEREUR

Ginevra !

GUANHUMARA, tombant aux pieds de l'Empereur

Donato ! Ce poison est rapide... Adieu !

Elle meurt.

JOB, lui prenant la main et la baisant

Grand qui sait pardonner !

1 916 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica