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un seul est le mot juste.

Drame en vers

Hernani ou L'Honneur Castillan

Victor Hugo, Léopold Hervieux· créée en 1830· 5 actes· 1 861 vers· 26 personnages

Représentée pour le Théâtre Français le 25 février 1830.

Personnages

  • HERNANI
  • DON CARLOS
  • DON RUY GOMEZ DE SILVA
  • DOÑA SOL DE SILVA
  • LE ROI DE BOHÈME
  • LE DUC DE BAVIÈRE
  • LE DUC DE GOTHA
  • LE BARON DE LUTZELBOURG
  • LE DUC DE LUTZELBOURG
  • IAQUEZ
  • DON SANCHO
  • DON SANCHEZ
  • DON MATIAS
  • DON RICARDO
  • DON GARCI SUAREZ
  • DON FRANCISCO
  • DON JUAN DE HARO
  • DON GIL TELLEZ GIRON
  • UN MONTAGNARD
  • DOÑA JOSEFA DUARTE, duègne
  • UNE DAME
  • PREMIER CONJURÉ
  • SECOND CONJURÉ
  • TROISIÈME CONJURÉ
  • CONJURÉS DE LA LIGUE SACRO-SAINTE, ALLEMANDS ET ESPAGNOLS
  • MONTAGNARDS, SEIGNEURS, SOLDATS, PAGES, PEUPLE, ETC

L'auteur de ce drame écrivait, il y a peu de semaines, à propos d'un poète mort avant l'âge :

« ... Dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent ? Sans doute, il est triste de voir un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit ; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos ? N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons ; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie d'un côté à de viles machinations de censure et de police, en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent ; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux, et qui dorment dans le tombeau ? Invideo, disait Luther dans le cimetière de Worms, invideo, quia quiescunt.

« Qu'importe toutefois ? Jeunes gens, ayons bon courage ! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques ; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui ; puis, avec la jeunesse et à sa tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Les ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature ; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles, et tout ce qu'on fait contre elles, les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites, et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique ? À peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance[1]. »

Qu'on pardonne à l'auteur de ce drame de se citer ici lui-même ; ses paroles ont si peu le don de se graver dans les esprits, qu'il aurait souvent besoin de les rappeler. D'ailleurs, aujourd'hui, il n'est peut-être point hors de propos de remettre sous les yeux des lecteurs les deux pages qu'on vient de transcrire. Ce n'est pas que ce drame puisse en rien mériter le beau nom d'art nouveau, de poésie nouvelle, loin de là, mais c'est que le principe de la liberté, en littérature, vient de faire un pas ; c'est qu'un progrès vient de s'accomplir, non dans l'art, ce drame est trop peu de chose, mais dans le public ; c'est que, sous ce rapport du moins, une partie des pronostics hasardés plus haut viennent de se réaliser.

Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier qui souffre tout ; le public des livres est bien différent du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : TOLÉRANCE ET LIBERTÉ.

Maintenant, vienne le poète ! Il y a un public.

Et cette liberté, le public la veut telle qu'elle doit être, se conciliant avec l'ordre, dans l'état, avec l'art, dans la littérature. La liberté a une sagesse qui lui est propre, et sans laquelle elle n'est pas complète. Que les vieilles règles de d'Aubignac meurent avec les vieilles coutumes de Cujas, cela est bien ; qu'à une littérature de cour succède une littérature de peuple, cela est mieux encore ; mais surtout qu'une raison intérieure se rencontre au fond de toutes ces nouveautés. Que le principe de liberté fasse son affaire, mais qu'il la fasse bien. Dans les lettres, comme dans la société, point d'étiquette, point d'anarchie : des lois. Ni talons rouges, ni bonnets rouges.

Voilà ce que veut le public, et il veut bien. Quant à nous, par déférence pour ce public qui a accueilli avec tant d'indulgence un essai qui en méritait si peu, nous lui donnons ce drame aujourd'hui tel qu'il a été représenté. Le jour viendra peut-être de le publier tel qu'il a été conçu par l'auteur, en indiquant et en discutant les modifications que la scène lui a fait subir. Ces détails de critique peuvent ne pas être sans intérêt ni sans enseignements, mais ils sembleraient minutieux aujourd'hui ; la liberté de l'art est admise, la question principale est résolue, à quoi bon s'arrêter aux questions secondaires ? Nous y reviendrons du reste quelque jour ; et nous parlerons aussi, bien en détail, en la ruinant par les raisonnements et par les faits, de cette censure dramatique qui est le seul obstacle à la liberté du théâtre, maintenant qu'il n'y en a plus dans le public. Nous essaierons, à nos risques et périls et par dévouement aux choses de l'art, de caractériser les mille abus de cette petite inquisition de l'esprit, qui a, comme l'autre saint-office, ses juges secrets, ses bourreaux masqués, ses tortures, ses mutilations, et sa peine de mort. Nous déchirerons, s'il se peut, ces langes de police dont il est honteux que le théâtre soit encore emmailloté au dix-neuvième siècle.

Aujourd'hui il ne doit y avoir place que pour la reconnaissance et les remerciements. C'est au public que l'auteur de ce drame adresse les siens, et du fond du coeur. Cette oeuvre, non de talent, mais de conscience et de liberté, a été généreusement protégée contre bien des inimitiés par le public, parce que le public est toujours, aussi lui, consciencieux et libre. Grâces lui soient donc rendues, ainsi qu'à cette jeunesse puissante qui a porté aide et faveur à l'ouvrage d'un jeune homme sincère et indépendant comme elle ! C'est pour elle surtout qu'il travaille, parce que ce serait une gloire bien haute que l'applaudissement de cette élite de jeunes hommes, intelligente, logique, conséquente, vraiment libérale en littérature comme en politique, noble génération qui ne se refuse pas à ouvrir les deux yeux à la vérité et à recevoir la lumière des deux côtés.

Quant à son oeuvre en elle-même, il n'en parlera pas. Il accepte les critiques qui en ont été faites, les plus sévères comme les plus bienveillantes, parce qu'on peut profiter à toutes. Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce drame, dont le Romancero général est la véritable clef. Il prierait volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire le Cid, Don Sanche, Nicomède, ou plutôt tout Corneille, et tout Molière, ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur d'Hernani, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses qui ont pu les blesser dans la forme ou dans le fond de ce drame. En somme, le moment n'est peut-être pas encore venu de le juger. Hernani n'est jusqu'ici que la première pierre d'un édifice qui existe tout construit dans la tête de son auteur, mais dont l'ensemble peut seul donner quelque valeur à ce drame. Peut-être ne trouvera-t-on pas mauvaise un jour la fantaisie qui lui a pris de mettre, comme l'architecte de Bourges, une porte presque moresque à sa cathédrale gothique.

En attendant, ce qu'il a fait est bien peu de chose, il le sait. Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son oeuvre. Elle ne vaudra qu'autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant d'avoir fini, sans péril pour leur mémoire ; il n'est pas de ceux qui restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée :

Pendent opera interupta, minæque Murorum ingentes !

9 mars 1830.

1. Lettre aux éditeurs des poésies de M. Dovalle.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Doña Josefa Duarte, vieille, en noir,avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d'Isabelle-la-catholique ; Don Carlos.

Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.

DOÑA JOSEPHA, seule

Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.

Serait-ce déjà lui.

Un nouveau coup.

C'est bien à l'escalier Dérobé.

Un quatrième coup.

Vite, ouvrons.

Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le visage et le chapeau sur les yeux.

Bonjour, beau cavalier.

Elle l'introduit. Il écarte son manteau, et laisse voir un riche costume de velours et de soie à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule.

Quoi ! Seigneur Hernani, ce n'est pas vous ! - Main forte ! Au feu !

DOÑA JOSEPHA

Oui. - Pourquoi ?

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DON CARLOS

Que je meure !

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DOÑA JOSEPHA

Oui.

DOÑA JOSEPHA

Vous ?

DON CARLOS

Moi.

DOÑA JOSEPHA

Pourquoi ?

DON CARLOS

Pour rien.

DOÑA JOSEPHA

Moi, vous cacher !

DON CARLOS

Ici.

DOÑA JOSEPHA

Jamais.

DON CARLOS, tirant de sa ceinture un poignard et une bourse

Daignez, madame, Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.

DOÑA JOSEPHA, prenant la bourse

Vous êtes donc le diable ?

DON CARLOS

Oui, duègne.

DOÑA JOSEPHA, ouvrant une armoire étroite dans le mur

Entrez ici.

DON CARLOS, examinant l'armoire

Cette boîte ?

DOÑA JOSEPHA, refermant l'armoire

Va-t'en, si tu n'en veux pas.

DON CARLOS, rouvrant l'armoire

Si !

L'examinant encore.

Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure Le manche du balai qui te sert de monture ?

Il s'y blottit avec peine.

Ouf !

DOÑA JOSEPHA, joignant les mains avec scandale

Un homme ici !

DON CARLOS, dans l'armoire restée ouverte

C'est une femme, est-ce pas, Qu'attendait ta maîtresse ?

DOÑA JOSEPHA

Ô ciel ! j'entends le pas De doña Sol. - Seigneur, fermez vite la porte.

Elle pousse la porte de l'armoire qui se referme.

DON CARLOS, de l'intérieur de l'armoire

Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.

SCÈNE II. Doña Josefa Duarte, Don Carlos caché ; Doña Sol, puis Hernani.

DOÑA SOL

Josefa !

DOÑA JOSEPHA

Madame ?

DOÑA SOL

Ah ! je crains quelque malheur.

Bruit de pas à la petite porte.

Hernani devrait être ici. - Voici qu'il monte. Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.

Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture.

DOÑA SOL, courant à lui

Hernani !

HERNANI

Je ne sais.

DOÑA SOL, lui défaisant son manteau

Allons ! Donnez la cape et l'épée avec elle !

DOÑA SOL

Hernani.

DOÑA SOL

Calmez-vous.

Remettant le manteau à la duègne.

Josefa, fais sécher son manteau.

Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.

Venez là.

DOÑA SOL, souriant

Comme vous êtes grand !

HERNANI, la serrant dans ses bras

Ange !

HERNANI, la main sur la garde de son épée

Quel est cet homme ?

HERNANI, tirant son épée

En garde !

Don Carlos tire son épée.

DOÑA SOL, se jetant entre eux

Hernani ! Ciel !

HERNANI

Que t'importe ? En garde ! Défends-toi !

Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.

DOÑA SOL, se levant avec effroi

Ciel ! On frappe à la porte !

Les champions s'arrêtent, entre Josefa par la petite porte et tout effarée.

HERNANI, à Josefa

Qui frappe ainsi ?

DOÑA JOSEFA, jetant les yeux autour d'elle

Mon_Dieu ! L'inconnu ! Des épées ! On se battait. Voilà de belles équipées !

Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau, don Carlos s'enveloppe de son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe de nouveau.

UNE VOIX, en dehors

Doña Sol, ouvrez-moi !

Doña Josefa fait un pas vers la porte, Hernani l'arrête.

DOÑA JOSEFA, tirant son chapelet

Saint Jacques Monsiegneur ! Tirez-nous de ce pas !

On frappe de nouveau.

HERNANI, montrant l'armoire à don Carlos

Cachons-nous.

HERNANI, montrant la petite porte

Fuyons par là.

DON CARLOS, à Josefa

Ouvrez la porte.

DON CARLOS, à Josefa interdite

Ouvrez donc, vous dis-je !

On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en tremblant.

SCÈNE III. Les Mêmes, Don Ruy Gomez de Silva, barbe et cheveux blancs ; en noir, Valets avec des flambeaux.

DON RUY GOMEZ

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit.

À Doña Sol.

Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme, Nous sommes trois chez vous ! C'est trop de deux, Madame.

Aux deux jeunes gens.

Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géants De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles Honorant les vieillards et protégeant les filles. C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds Leur fer et leur acier, que vous votre velours. Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises, Faisaient agenouiller leur amour aux églises Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison. S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache, Ou la lance à la main. - Et quant à ces félons Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons, Ne fiant qu'à la nuit leurs manoeuvres infâmes, Par derrière aux maris vol l'honneur des femmes, J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous, Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux, Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée, Souffleté leur blason du plat de son épée ! Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui, Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui. Qu'êtes-vous venus faire ici ? C'est donc à dire Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire ! On va rire de moi, soldat de Zamora ? Et quand je passerai, tête blanche, on rira ? Ce n'est pas vous du moins qui rirez !...

HERNANI

Duc...

DOÑA SOL

Monseigneur...

DON CARLOS, faisant un pas

Duc, ce n'est pas d'abord De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort De Maximilien, empereur d'Allemagne.

Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau.

DOÑA SOL

Le roi !

HERNANI, dont les yeux s'allument

Le roi d'Espagne.

DON CARLOS, gravement

Oui, Carlos. Seigneur duc, es-tu donc insensé ? Mon aïeul l'empereur est mort, je ne le sais Que de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même, Dire la chose à toi, féal sujet que j'aime, Te demander conseil, incognito, la nuit, Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !

Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il examine don Carlos, que doña Sol regarde avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants.

DON RUY GOMEZ

Pardonnez...

DON RUY GOMEZ

Qui lui succède ?

DON CARLOS

Toujours.

DON CARLOS

Je le sais.

DON RUY GOMEZ

C'est un victorieux.

DON CARLOS

Mal.

DON RUY GOMEZ, s'inclinant jusqu'à terre

Merci, Altesse !

Il appelle ses valets.

Faites tous honneur au roi mon hôte.

Les valets entrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux.

HERNANI, bas

Demain.

DON CARLOS, à part

Demain !

Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie.

Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.

Il lui donne la main et la reconduit à la porte. - Elle sort.

HERNANI, la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague

Mon bon poignard !

DON RUY GOMEZ, revenant et montrant Hernani

Qu'est ce seigneur ?

DON CARLOS

Il part. C'est quelqu'un de ma suite.

Ils sortent avec les valets et les flambeaux. Le duc précédant le roi une cire à la main.

SCÈNE IV.

HERNANI, seul

Oui, de ta suite, ô roi ! De ta suite ! - J'en suis. Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis ! Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace, Je vais ! Ma race en moi poursuit en toi ta race ! Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instant, Entre aimer et haïr je suis resté flottant, Mon coeur pour elle et toi n'était point assez large, J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge ; Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens ! Mon amour fait pencher la balance incertaine, Et tombe tout entier du côté de ma haine. Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit ! Va, jamais courtisan de ton lever maudit, Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome Ayant à te servir abjuré son coeur d'homme, Jamais chiens de palais dressés à suivre un roi, Ne seront sur tes pas plus assidus que moi ! Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille, C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille, C'est quelque mouton d'or qu'on se va pendre au cou ; Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou ! Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines, C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines, C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur, En y fouillant long-temps peut prendre au fond d'un coeur. Va devant, je te suis. Ma vengeance qui veille Avec moi, toujours marche et me parle à l'oreille ! Va, marche, je suis là, je te pousse, et sans bruit Mon pas cherche ton pas, et le presse et le suit ! Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête, Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ; La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi, Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !

Il sort par la petite porte.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Don Carlos, Don Sanchez, Don Matias, Don Ricardo.

Un patio du palais de Silva. À gauche, les grands murs du palais, avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte. À droite et au fond, des maisons et des rues. - Il est nuit. - On voit briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore éclairées.

Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête. Ils sont enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.

DON CARLOS, examinant le balcon

Voilà bien le balcon, la porte... mon sang bout.

Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée.

Pas de lumière encor !

Il promène ses yeux sur les croisées éclairées.

Des lumières partout Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre Où j'en voudrais.

DON CARLOS

Comme tu dis.

DON CARLOS, les yeux sur la fenêtre

Munoz..., Dernan..., un nom en i.

DON CARLOS

Oui.

DON SANCHEZ

C'est lui.

DON CARLOS, qui ne quitte pas la fenêtre des yeux

Hé ! Je n'entendais rien dans leur maudite armoire !

DON SANCHEZ

Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ?

Don Carlos se détourne gravement et le regarde en face.

DON SANCHEZ

C'est méprise.

DON RICARDO, à don Sanchez

Le roi m'a nommé comte.

DON RICARDO, s'inclinant

Merci, seigneur.

DON SANCHEZ, à don Matias

Beau Comte ! Un Comte de surprise !

Don Carlos se promène au fond du théâtre, examinant avec impatience les fenêtres éclairées.

DON MATIAS, à don Sanchez, sur le devant du théâtre

Mais que fera le roi, la belle une fois prise ?

DON MATIAS

On garde les bâtards pour les pays conquis, On les fait vicerois. C'est à cela qu'ils servent.

Don Carlos revient et regarde avec colère toutes les fenêtres éclairées.

DON RICARDO

Minuit bientôt.

DON RICARDO

Grand merci.

DON CARLOS

S'il vient, de l'embuscade Sortez vite, et poussez au drôle une estocade. Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès, J'emporterai la belle et nous rirons après. N'allez pas cependant le tuer ! C'est un brave Après tout ; et la mort d'un homme est chose grave.

Les seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse s'éloigner, puis frappe des mains à trois reprises ; à la troisième la fenêtre s'ouvre, et Doña Sol paraît sur le balcon.

SCÈNE II. Don Carlos, Doña Sol.

DOÑA SOL, au balcon

Est-ce vous, Hernani ?

DON CARLOS, à part

Diable ! Ne parlons pas !

Il frappe de nouveau des mains.

DOÑA SOL

Je descends.

Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après la petite porte s'ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, elle dit :

Hernani !

Entrouvrant la porte.

Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance précipitamment vers elle. Doña Sol, laissant tomber sa lampe.

Dieu ! Ce n'est point son pas !

Elle veut rentrer.

DON CARLOS, courant à elle et la retient par le bras

Doña Sol !

DOÑA SOL

Le roi !

DOÑA SOL, cherchant à se dégager de ses bras

Au secours, Hernani !

DON CARLOS, essayant de l'attirer

Madame...

DON CARLOS, la saisissant avec violence

Eh bien ! Qu'importe ?

DOÑA SOL

Pour mon honneur Je ne veux rien de vous, que ce poignard, Seigneur !

Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.

Avancez maintenant ! Faites un pas !

DON CARLOS

La belle ! Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle.

Il veut faire un pas. Doña Sol lève le poignard.

DOÑA SOL

Pour un pas je vous tue et me tue...

Il recule. Elle se détourne et crie avec force.

Hernani !... Hernani !...

DON CARLOS

Taisez-vous.

DOÑA SOL, le poignard levé

Un pas, tout est fini.

SCÈNE III. Don Carlos, Doña Sol, Hernani

HERNANI, surgissant tout-à coup derrière lui

Vous en oubliez un !

Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui, dans l'ombre, les bras croisés, sous le long manteau qui l'enveloppe et le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court à lui et l'entoure de ses bras.

HERNANI, immobile, ses yeux étincelants fixés sur le roi

Ah ! Le ciel m'est témoin Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin !

DON CARLOS, souriant avec dédain

Seigneur bandit, de vous à moi Pas de reproche !

DON CARLOS

Monsieur !

DON CARLOS, fièrement

Allons ! Vous me questionnez !

HERNANI

Peut-être.

HERNANI

Va-t'en donc.

Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec dédain.

Nous aurons rencontres meilleures. Va-t'en.

DOÑA SOL

Mon Hernani !

HERNANI

Oui.

DON CARLOS

Bien !

DON CARLOS, riant avec dédain

Toucher à la dame que j'adore Ce bandit !

DON CARLOS

Faites.

SCÈNE IV. Hernani, Doña Sol.

DOÑA SOL, saisissant la main d'Hernani

Maintenant, fuyons vite.

HERNANI, la serrant dans ses bras

Oh ! Laisse moi fuir seul.

HERNANI, toujours assis à ses genoux

Eh ! Non, c'est notre noce Qu'on sonne.

Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues.

HERNANI, se soulevant à demi

Nous aurons une noce aux flambeaux !

HERNANI, se recouchant sur le banc de pierre

Viens dans mes bras.

LE MONTAGNARD

Au secours !...

HERNANI, au montagnard

Me voici ! C'est bien !

CRIS CONFUS, au dehors

Mort au bandit !

HERNANI, au montagnard

Ton épée...

À doña Sol.

Adieu donc !

HERNANI, la tenant embrassée

Un baiser !

HERNANI, la baisant sur le front

Hélas ! C'est le premier !

DOÑA SOL

C'est le dernier peut-être.

Il part ; elle tombe sur le banc.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Doña Sol, blanche et debout près d'une table, Don Ruy Gomez de Silva, assis dans un grand fauteuil ducal en bois de chêne.

LE CHÂTEAU DE SILVA. Dans les montagnes d'Aragon. La galerie des portraits de famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces armures de siècles différents.

DOÑA SOL

Qui sait ?

DOÑA SOL

Hélas !

DON RUY GOMEZ

Non pas.

Au page qui entre.

Que veut Iaquez ?

DOÑA SOL, à part

Dieu !

DON RUY GOMEZ, au page

Quoi ?

DOÑA SOL, à part

Ah ! Sans moi, Hernani ?

DOÑA SOL, à part

Oh ! Des habits de deuil.

Elle sort.

SCÈNE II. Don Ruy Gomez, Le Page.

SCÈNE III. Don Ruy Gomez de Silva, Hernani.

HERNANI, s'arrête sur le seuil de la porte

Monseigneur, Paix et bonheur à vous !

DON RUY GOMEZ, le saluant de la main

À toi paix et bonheur, Mon hôte !...

Hernani entre. Le duc se rassied.

N'es-tu pas pèlerin ?

HERNANI, s'inclinant

Oui.

HERNANI

Je ne sais.

HERNANI, à part

Qu'on y vienne !

DON RUY GOMEZ

Del Pilar ?

HERNANI

Del Pilar.

HERNANI, hésitant

Mon nom ?...

HERNANI

Oui, duc.

DON RUY GOMEZ

Merci. Sois le bienvenu. Reste, ami ! Ne te fais faute De rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte. Qui que tu sois, c'est bien ! Et, sans être inquiet, J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.

La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants, pêle-mêle. - Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.

SCÈNE IV. Les Mêmes, Doña Sol, Pages, Valets, Femmes.

HERNANI, d'une voix tonnante

Qui veut gagner ici mille carolus d'or ?

Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds et paraît en costume de montagnard.

Je suis Hernani !

DOÑA SOL, à part, avec joie

Ciel ! Vivant !

DOÑA SOL, à part

Malheureuse !

DON RUY GOMEZ

Taisez-vous.

HERNANI, aux valets

Hernani !

DOÑA SOL, d'une voix éteinte, à son oreille

Oh ! Tais-toi.

DOÑA SOL, bas

Par pitié... !

DON RUY GOMEZ

C'est le démon !

HERNANI

Oh ! Pas même un couteau !

Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété.

SCÈNE V. Hernani, Doña Sol.

Hernani, immobile, considère avec un regard froid l'écrin nuptial placé sur la table. Puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.

DOÑA SOL, pleurant et tombant dans un fauteuil

Pour qui sinon pour vous ?

DOÑA SOL

Je t'aime ! Monseigneur ! Je vous aime, et je suis toute à vous.

Hernani laisse tomber sa tête sur son épaule.

HERNANI

Eh bien ! Qu'il nous unisse, Tu le veux !... qu'il en soit ainsi ! J'ai résisté !

Tous deux dans les bras l'un de l'autre se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre, et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.

SCÈNE VI. Hernani, don Ruy Gomez, doña Sol.

DOÑA SOL

Ah ! Moi seule ai tout fait ; car je l'aime.

À ce mot, Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible.

DON RUY GOMEZ

Vous l'aimez !

À Hernani.

Tremble donc.

Bruit de trompettes au dehors. Au page qui entre.

Qu'est ce bruit ?

DON RUY GOMEZ

Ouvrez au roi !

Le page s'incline et sort.

DOÑA SOL

Il est perdu !

Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche. Il presse un ressort ; le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.

DON RUY GOMEZ

Monsieur, entrez ici.

HERNANI

Ma tête Est à toi, livre-la, Seigneur, je la tiens prête. Je suis ton prisonnier.

Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.

DOÑA SOL, au duc

Seigneur, pitié pour lui.

LE PAGE, entrant

Son altesse le Roi !

Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers ; il s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. Silence, attente et terreur à l'entour. Enfin le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.

SCENE VII. Don Ruy Gomez, doña Sol voilée, don Carlos, suite.

DON RUY GOMEZ, s'inclinant

Seigneur !...

DON RUY GOMEZ, se redressant

Altesse, les Silva sont loyaux...

DON RUY GOMEZ

Seigneur, C'est vrai.

DON RUY GOMEZ, s'inclinant

Mais qu'à cela ne tienne ! Vous serez satisfait.

Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.

DON CARLOS, radouci

Ah ! Tu t'amendes !... va Chercher mon prisonnier.

Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence, et agités d'émotions contraires, enfin le duc relève son front, prend la main du roi, le mène devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.

DON CARLOS, hors de lui

Mon prisonnier !

DON CARLOS, frappant du pied

Mon prisonnier, sur l'heure !

Don Ruy Gomez s'incline devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, derrière lequel est caché Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.

Ce portrait, c'est le mien. Roi don Carlos, merci ! Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici : « Ce dernier, digne fils d'une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »

Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, et reste un instant silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé.

DON RUY GOMEZ

En vérité, J'ai dit.

DON CARLOS

Je suis le roi.

DON RUY GOMEZ

J'ai dit.

DOÑA SOL, arrache son voile, et se jette entre le roi, le Duc et les gardes

Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi !

DON CARLOS, se détournant avec un cri de surprise

Grand dieu ! Que vois-je ? Doña Sol !

DON RUY GOMEZ

Seulement !

DOÑA SOL, interdite

Moi ! Seigneur !

DON CARLOS

Oui, vous.

Le roi s'approche de doña Sol ; elle se réfugie vers Ruy Gomez.

DON CARLOS, à part

Par les saints ! L'idée est triomphante ! Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante !

Doña Sol va au coffret, l'ouvre, et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein.

CARLOS va à elle, et lui présente la main

Qu'emportez-vous là ?

CARLOS, souriant

Ah ! Voyons.

DOÑA SOL

Vous verrez.

Elle donne la main à Carlos et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté profondément absorbé dans sa douleur, se retourne et fait quelques pas en criant.

DON CARLOS, lâchant la main de doña Sol

Alors... mon prisonnier !

Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible agitation ; il se relève, regarde les portraits en joignant les mains vers eux.

DON RUY GOMEZ

... Ayez pitié de moi, Vous tous !

Il fait un pas vers la porte masquée. Doña Sol le suit des yeux ; il se retourne encore vers les portraits.

Ah ! Voilez-vous ! Votre regard m'arrête.

Il s'avance lentement vers son portrait, puis se tourne de nouveau vers le roi.

Tu le veux ?...

DON CARLOS

Oui.

Le Duc lève en tremblant la main vers le ressort.

DOÑA SOL

Dieu !

DON RUY GOMEZ, tombant aux genoux du roi

Non ! Par pitié, prends ma tête !

DON CARLOS

Ta nièce !

DON RUY GOMEZ, se relevant

Prends-la donc, et laisse-moi l'honneur.

DON CARLOS, reprenant la main de doña Sol tremblante

Adieu, duc !

DON RUY GOMEZ

Au revoir !

Il suit de l'oeil le roi qui se retire avec doña Sol, puis il met la main sur son poignard.

Dieu vous garde, Seigneur !

Il revient sur le devant du théâtre, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre. L'oeil fixe, les bras croisés sur la poitrine. Cependant le roi sort avec doña Sol. La suite des seigneurs sort après eux deux à deux chacun à son rang. Ils se parlent à voix basse entre eux. Dès qu'ils sont sortis, don Ruy Gomez lève les yeux, les promène autour de lui et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, et les dépose sur une table ; puis il va au portrait, presse le ressort ; la porte se rouvre.

SCÈNE VIII. Don Ruy Gomez, Hernani.

DON RUY GOMEZ

La voir !

DON RUY GOMEZ

L'entendre !

DON RUY GOMEZ

Au roi.

DON RUY GOMEZ

Il l'aime ! !

HERNANI

Oui, duc.

DON RUY GOMEZ

Qu'en jures-tu ?

DON RUY GOMEZ, lui tendant la main

Ta main ?

Ils se serrent la main.

Aux portraits. Vous tous, soyez témoins.

ACTE IV

SCÈNE I. Don Carlos, Don Ricardo, grands manteaux.

Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-La-Chapelle ; de grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas. Pleins cintres. Chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. À droite le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription : Karolo Magno. Il est nuit, on ne voit pas le fond du souterrain ; l'oeil se perd dans les arcades et les piliers qui s'entrecroisent dans l'ombre.

DON RICARDO, tête nue, une lanterne à la main

C'est ici.

DON RICARDO

Gotha.

DON RICARDO

Hohenbourg.

DON RICARDO

C'est tout.

DON CARLOS

Leurs noms ?

Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance.

Leur âge ?

DON CARLOS

C'est dommage.

DON RICARDO, souriant

Votre altesse est bien bonne...

DON CARLOS, le congédiant

Fais tout ce que j'ai dit ! Tout.

DON RICARDO, s'inclinant

J'y vais de ce pas, Altesse.

DON CARLOS

Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas ?

Ricardo s'incline et sort. Don Carlos resté seul tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine, il la relève et se tourne vers le tombeau.

SCÈNE II.

DON CARLOS

Charlemagne, pardon ! Ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument. - Ah ! C'est un beau spectacle à ravir la pensée, Que l'Europe, ainsi faite, et comme il l'a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet. Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires, Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ; Mais le peuple a parfois son pape ou son César, Tout marche, et le hasard corrige le hasard. De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré, dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme ; - saisit les coeurs, creuse un sillon ; - Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave, Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont, Surgir, le globe en main, ou la tiare au front ! - Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que par eux et pour eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois. Le monde, au-dessous d'eux, s'échelonne et se groupe. Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe. L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont. Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire, L'univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur ! - L'empereur ! L'empereur ! Être empereur ! - Ô rage, Ne pas l'être-et sentir son coeur plein de courage ! Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau, Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau ! Ô quel destin ! - pourtant cette tombe est la sienne ! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ? Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi ! Avoir été colosse et tout dépassé ! Quoi ! Vivant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne ! Quoi ! Pour titre César et pour nom Charlemagne ! - Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde !... - Et que tout tienne là ! Ah ! Briguez donc l'empire et voyez la poussière Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte. - Élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : « c'est assez ! » Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme !... - Oh ! L'Empire ! L'Empire ! Que m'importe ? J'y touche et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : « tu l'auras ». Je l'aurai ! Si je l'avais !... - ô ciel ! être ce qui commence ! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense ! D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés être la clef de voûte, et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ; Puis, clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, - les hommes. Les hommes ! - c'est-à-dire une foule, une mer, Un grand bruit ; pleurs et cris : parfois un rire amer. Ah ! Le peuple ! - océan ! Onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau ! Ah ! Si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus ! Gouverner tout cela ! Monter, si l'on vous nomme, A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme ! Avoir l'abîme là ! - Malheureux ! Qu'ai-je en moi ? Être empereur ! Mon_Dieu ! J'avais trop d'être roi. Certes, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais moi ! Qui me fera grand ? Qui sera ma loi ?... Qui me conseillera ?

Il tombe à genoux devant le tombeau.

Charlemagne ! C'est toi ! Ah ! Puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse- moi dans le coeur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! Oh ! Par tous ses côtés fais-moi voir toute chose ! Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose Y toucher ; apprends-moi ton secret de régner, Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner, N'est-ce pas ? - ombre auguste ! Empereur d'Allemagne, Oh ! Dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! Parle, - dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! Ou, si tu ne dis rien, laisse, en ta paix profonde, Carlos étudier ta tête comme un monde. Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant ! Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille !...

Il approche la clef de la serrure. Il recule.

Entrons ! - Dieu ! S'il allait me parler ! S'il s'éveille ! S'il était là, debout et marchant à pas lents ! Si j'allais ressortir avec des cheveux blancs ! - Entrons toujours.

Bruit de pas.

On vient ! Qui donc ose, à cette heure, Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure ? Qui donc ?... le bruit s'approche. Ah ! J'oubliais ! Ce sont mes assassins !

Il ouvre la porte du tombeau qu'il referme sur lui. Entrent de divers côtés plusieurs hommes marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux.

SCÈNE III.

Les conjurés. Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main, et en échangeant quelques paroles à voix basse.

DEUXIEME CONJURÉ

Qui vive ?

PREMIER CONJURÉ, portant une torche allumée

Ad augusta.

DEUXIEME CONJURÉ

Per angusta.

TROISIÈME CONJURÉ

Les morts nous servent !

PREMIER CONJURÉ

Dieu nous garde !

Bruit de pas dans l'ombre.

DEUXIEME CONJURÉ

Qui vive ?

VOIX DANS L'OMBRE

Ad augusta.

DEUXIEME CONJURÉ

Per angusta.

Nouveaux conjurés. Bruit de pas.

PREMIER CONJURÉ, au troisième

Regarde. Il vient encor quelqu'un.

TROISIÈME CONJURÉ

Qui vive ?

VOIX DANS L'OMBRE

Ad angusta.

TROISIÈME CONJURÉ

Per angusta.

Entrent de nouveaux conjurés qui échangent des signes mystérieux avec les autres.

PREMIER CONJURÉ

C'est bien, nous voilà tous. Gotha, Fais le rapport. Amis, l'ombre attend la lumière.

Les conjurés s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous, et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main. Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle, et plus haute que les autres.

PREMIER CONJURÉ

Il aura le tombeau.

LE DUC DE GOTHA, jetant sa torche et l'écrasant du pied

Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau !

PREMIER CONJURÉ

Mort à lui.

LE DUC DE GOTHA

Qu'il meure !

DON JUAN DE HARO

Son père est allemand.

LE DUC DE LUTZELBOURG

Sa mère est espagnole.

PREMIER CONJURÉ

Lui ! Jamais !

PREMIER CONJURÉ

On ne l'élira point.

PREMIER CONJURÉ

Qui frappera ?

PREMIER CONJURÉ

La victime est un traître. Ils font un empereur, nous, faisons un grand-prêtre. Tirons au sort.

Les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent la feuille, la roulent et vont l'un après l'autre la jeter dans l'urne d'un tombeau, puis le premier conjuré dit :

Prions.

Tous s'agenouillent ; le premier conjuré se lève.

Que l'élu croie en Dieu ! Frappe comme un romain, meure comme un hébreu ! Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes, Qu'il chante aux chevalets, rie aux lampes ardentes, Enfin, que, pour tuer et mourir, résigné, Il fasse tout.

Il tire un des parchemins de l'urne.

PREMIER CONJURÉ, à haute voix

Hernani !

DON RUY GOMEZ, prenant Hernani à part

Oh ! Cède-moi ce coup !

HERNANI

Non !

DON RUY GOMEZ, tirant le cor de sa ceinture

Eh bien, écoute, ami : je te rends ce cor !

HERNANI

Non !

DON RUY GOMEZ

Réfléchis, enfant.

DON RUY GOMEZ

Eh bien ! Maudit sois-tu de m'ôter cette joie !

Il remet le cor à sa ceinture.

TOUS, tirant leurs épées

Jurons !

LE DUC DE GOTHA, au premier conjuré

Sur quoi, mon frère ?

DON RUY GOMEZ

Il prend son épée par la pointe et l'élève au-dessus de sa tête.

Jurons sur cette croix !

TOUS, élevant leurs épées

Qu'il meure impénitent !

On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence. La porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos paraît sur le seuil. Pâle, il écoute. Un second coup. Un troisième. Il ouvre tout-à-fait le tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur le seuil.

SCÈNE IV. Don Carlos, Hernani, don Ruy Gomez, les conjurés.

DON CARLOS

Messieurs, allez plus loin ! L'empereur vous entend.

Tous les flambeaux s'éteignent à la fois. Profond silence. Il fait un pas dans les ténèbres, si épaisses qu'on y distingue à peine les conjurés muets et immobiles.

Silence et nuit ! - L'essaim en sort et s'y replonge. Croyez-vous que ceci va passer comme un songe ? Frappez, c'est Charles-Quint ! Frappez, faites un pas ! Voyons, oserez-vous ? Non, vous n'oserez pas. Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes ; Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes ! Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus, Si j'en éteins beaucoup, j'en allume encor plus.

Il frappe de la clef de fer sur la porte de bronze du tombeau. À ce bruit toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats portant des torches et des pertuisanes ; à leur tête le duc d'Alcala, le comte de Casa-Palma, etc.

Accourez, mes faucons ! J'ai le nid, j'ai la proie !

Aux conjurés.

J'illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie, Regardez !

Aux soldats.

Venez tous, car le crime est flagrant.

Pertuisane : Ancienne arme d'hast, dont le fer présente une pointe à la partie supérieure, et, sur les côtés, des pointes, des crocs, des croissants. [L]

DON CARLOS

Connétable d'Espagne ! Amiral de Castille, ici ! Désarmez-les.

On entoure les conjurés et on les désarme. Don Ricardo, accourant et s'inclinant jusqu'à terre.

Majesté !

DON CARLOS

Je te fais alcade du palais.

Alcade : Nom de certains magistrats en Espagne. [L]

DON CARLOS

Qu'ils entrent.

Bas à Ricardo.

Doña Sol !

Ricardo salue et sort. Entrent avec flambeaux et fanfares le roi de Bohême et le duc de Bavière, vêtus en drap d'or, couronne en tête. Nombreux cortèges de seigneurs allemands portant la bannière de l'empire, l'aigle à deux têtes, avec l'écusson d'Espagne au milieu. Les soldats s'écartent, se rangent en haie, et font passage aux deux électeurs jusqu'à l'Empereur, qu'ils saluent profondément, et qui leur rend leur salut en soulevant son chapeau.

SCÈNE V. Don Carlos, le duc de Bavière, le roi de Bohême, Hernani, Ruy Gomez, les conjurés.

SCÈNE VI. Les mêmes, Ricardo, doña Sol.

HERNANI, à part

Doña Sol !

DON RUY GOMEZ, à côté d'Hernani

Elle ne m'a point vu !

Doña Sol court à Hernani, il la fait reculer d'un regard de défiance.

HERNANI

Madame...

DOÑA SOL, tirant le poignard de son sein

J'ai toujours son poignard !

HERNANI, lui tendant les bras

Mon amie !

DON CARLOS, à don Ruy Gomez

Bien ! - vous traître, Silva ?

DON CARLOS, au duc d'Alcala

Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. Le reste !...

Les grands seigneurs sortent du groupe des conjurés où est resté Hernani. Le duc d'Alcala les entoure de gardes.

DOÑA SOL, à part

Il est sauvé !...

DOÑA SOL

Ciel !

DON CARLOS

Non, l'empereur.

DOÑA SOL, se relevant

Ô ciel !

DON CARLOS, la montrant à Hernani

Duc ! Voilà ton épouse.

HERNANI, les yeux au ciel

Juste dieu !

DON RUY GOMEZ, sombre

Ce n'est pas ma noblesse.

Tenant embrassée.

Oh ! Ma haine s'en va !

Il jette son poignard.

DOÑA SOL, dans les bras d'Hernani

Ô mon Duc !

LES CONJURÉS, à genoux

Gloire à Carlos !

DON RUY GOMEZ, à don Carlos

Moi seul, je reste condamné.

DON CARLOS

Et moi !

SCÈNE VII.

ACTE V

LA NOCE

SCÈNE I. Don Sanchez, don Matias, don Ricardo, don Francisco, don Garcie-Suarez.

À Saragosse. Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond la rampe d'un escalier qui s'enfonce dans le jardin. A droite et à gauche deux portes donnant sur cette terrasse que ferme au fond du théâtre une balustrade surmontée de deux rangs d'arcades moresques, au-dessus et au travers desquelles on voit les jardins du palais, les jets d'eau dans l'ombre, les bosquets avec des lumières qui s'y promènent, et au fond les faîtes gothiques et arabes du palais illuminé. Il est nuit. On entend des fanfares éloignées. Des masques en domino, épars, isolés ou groupés, traversent çà et là la terrasse. Sur le devant du théâtre un groupe de jeunes seigneurs, leurs masques à la main, riant et causant à grand bruit.

DON MATIAS, regardant au balcon

Saragosse ce soir se met à la croisée...

DON MATIAS

Bon empereur !

DON FRANCISCO, montrant la porte à droite

Messeigneurs, n'est-ce pas la chambre des époux ?

Don Garcie, avec un signe de tête.

Nous les verrons venir dans l'instant.

DON FRANCISCO

Croyez-vous ?

DON RICARDO, s'approchant

Que dites-vous là ?

DON GARCIE

Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs, Les femmes, les habits de toutes les couleurs, Ce spectre, qui, debout contre une balustrade, De son domino noir tachait la mascarade ?

Domino : coiffure des prêtres pendant l'hiver. C'est une pièce de draps qui leur couvre la tête, qui leur serre le visage, et descend jusqu'au dessous des épaules. [F]

DON RICARDO

Oui, pardieu !

DON FRANCISCO

Non.

DON GARCIE

Qu'est-ce alors Que ce masque ? - Tenez, le voilà.

Entre un domino noir qui traverse lentement le fond du théâtre. Tous se retournent et le suivent des yeux, sans qu'il paraisse prendre garde à eux.

DON GARCIE, au domino noir

Beau masque !...

Le masque se retourne. Il recule.

- Sur mon âme, Messeigneurs, dans ses yeux j'ai vu luire une flamme.

DON SANCHEZ, à don Matias

Regardez, je vous prie, Que devient-il ?

DON MATIAS, à la balustrade de la terrasse

Il a descendu l'escalier. Plus rien.

DON SANCHEZ, pensif

Vraiment C'est singulier !

DON MATIAS

Voici les mariés... silence !

Entrent Hernani et doña Sol se donnant la main. Une foule de masques, de dames et de seigneurs. Deux hallebardiers en magnifiques livrées les suivent ; quatre pages les précèdent. On se range et l'on s'incline sur leur passage. Fanfare.

SCÈNE II. Hernani, doña Sol, Sanchez, Matias, Ricardo, Francisco.

HERNANI, saluant

Chers amis !

DON RICARDO, allant à lui et s'inclinant

Ton bonheur fait le nôtre, excellence !

DON SANCHEZ, à Hernani

Soyez Heureux, seigneur.

Aux seigneurs.

Partons, il est minuit.

Pendant tout le commencement de la scène qui suit, les fanfares et les lumières éloignées s'éteignent par degrés ; la nuit et le silence reviennent peu à peu.

SCÈNE III. Hernani, doña Sol.

DOÑA SOL

Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

Il cherche à l'entraîner.

Tout à l'heure !

DOÑA SOL, examinant sa toison d'or

Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !

HERNANI, tressaillant, à part

Ah ! Malheureuse !

HERNANI, amèrement

Oui, mon bon ange !

À part.

Encor !...

DOÑA SOL, tremblante

Qu'avez-vous ?

DOÑA SOL

Juré !

Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout-à-coup, et passe la main sur son front.

DOÑA SOL

J'y vais, Monseigneur.

Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.

SCÈNE IV.

HERNANI, seul

Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur. Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille ! Oh ! Que la destinée amèrement me raille !

Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne brusquement.

Hé bien ?... mais tout se tait. Je n'entends rien venir. Si je m'étais trompé !...

Le masque en domino noir paraît au haut de la rampe. Hernani s'arrête pétrifié.

SCÈNE V. Hernani, Le Masque.

HERNANI, à voix basse

C'est lui !

HERNANI

Soit.

LE MASQUE

Prions-nous ?

HERNANI

Le poison.

LE MASQUE

Bien ! Donne-moi ta main.

Il présente une fiole à Hernani qui la reçoit en pâlissant.

Bois, pour que je finisse.

Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule.

HERNANI

Duc !...

LE MASQUE

Alors...

HERNANI

Vieillard cruel !

Il prend la fiole.

Revenir sur mes pas à la porte du ciel !...

Rentre doña Sol, sans voir le masque qui est debout près de la rampe au fond du théâtre.

SCÈNE VI. Les mêmes, doña Sol.

HERNANI

J'ai juré.

DON RUY GOMEZ

Allons, duc !

Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'arrêter.

DON RUY GOMEZ

Doña Sol !

DON RUY GOMEZ, sombre

Vous l'aimez trop !

DON RUY GOMEZ

Après lui ! Allons.

Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.

DON RUY GOMEZ, à Hernani

J'ai hâte.

DOÑA SOL, lui retenant toujours le bras

Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.

DON RUY GOMEZ, à Hernani

Il faut mourir.

DOÑA SOL, toujours pendue au bras d'Hernani

Don Juan, lorsque j'aurai parlé, Tout ce que tu voudras, tu le feras.

Elle lui arrache la fiole.

Je l'ai.

Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné.

DOÑA SOL, sombre

Tu veux ?

Elle boit.

Tiens maintenant.

DOÑA SOL, rendant à Hernani la fiole à demi vidée

Prends, te dis-je.

HERNANI, prenant la fiole

Dieu !

HERNANI

Mon père, tu te venges Sur moi qui t'oubliais !

Il porte la fiole à sa bouche.

DOÑA SOL

Que fais-tu ?

HERNANI

Non !

HERNANI

Ah !

DON RUY GOMEZ

Ô douleur !

HERNANI, d'une voix de plus en plus faible

Doña Sol, tout est sombre... Souffres-tu ?

DOÑA SOL, d'une voix également éteinte

Rien, plus rien.

DOÑA SOL

Pas encor.

HERNANI, avec un soupir

Voici...

Il tombe.

DON RUY GOMEZ, soulevant sa tête qui retombe

Mort !

DON RUY GOMEZ

Morte !... Oh ! Je suis damné.

Il se tue.

1 861 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica