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un seul est le mot juste.

Drame en vers· Drame en Cinq Actes

Ruy Blas

Victor Hugo, Léopold Hervieux· créée en 1838· 5 actes· 2 267 vers· 24 personnages

REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS LE 8 NOVEMBRE 1838, POUR L'OUVERTURE DU THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE.

Personnages

  • RUY BLAS, M. FRÉDÉRICK LEMAÎTRE
  • DON SALLUSTE DE BAZAN, M. ALEXANDRE MAUZIN
  • DON CÉSAR DE BAZAN, M. SAINT-FIRMIN
  • DON GURITAN, M. FÉRÉOL
  • LE COMTE DE CAMPOREAL, M. MONTDIDIER
  • LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, M. HIELLARD
  • LE MARQUIS DEL BASTO, M. FRESNE
  • LE COMTE D'ALBE, M. GUSTAVE
  • LE MARQUIS DE PRIEGO, M. AMABLE
  • DON MANUEL ARIAS, M. HECTOR
  • MONTAZGO, M. JULIEN
  • DON ANTONIO UBILLA, M. FELGINES
  • COVADENGA, M. VICTOR
  • GUDIEL, M. ALFRED
  • UN LAQUAIS, M. HENRI
  • UN ALCADE, M. BEAULIEU
  • UN HUISSIER, M. ZELGER
  • UN ALGUAZIL, M. ADRIEN
  • DONA MARIA DE NEUBOURG, REINE D'ESPAGNE, Mme L. BEAUDOUIN
  • LA DUCHESSE D'ALBUQUERQUE, Mme MOUTIN
  • CASILDA, Mme MAREUIL
  • UNE DUÈGNE, Mme LOUIS
  • UN PAGE, Mme COURTOIS
  • DAMES. SEIGNEURS, CONSEILLERS PRIVÉS, PAGES, DUÈGNES, ALGUAZILS, GARDES, HUISSIERS DE CHAMBRE ET DE COUR
Préface

Trois espèces de spectateurs composent ce qu'on est convenu d'appeler le public : premièrement, les femmes ; deuxièmement, les penseurs ; troisièmement, la foule proprement dite. Ce que la foule demande presque exclusivement à l'oeuvre dramatique, c'est de l'action ; ce que les femmes y veulent avant tout, c'est de la passion ; ce qu'y cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. Si l'on étudie attentivement ces trois classes de spectateurs, voici ce qu'on remarque : la foule est tellement amoureuse de l'action qu'au besoin elle fait bon marché des caractères et des passions1 Les femmes, que l'action intéresse d'ailleurs, sont si absorbées par les développements de la passion, qu'elles se préoccupent peu du dessin des caractères ; quant aux penseurs, ils ont un tel goût de voir des caractères, c'est-à-dire, des hommes vivre sur la scène que, tout en accueillant volontiers la pas sion comme incident naturel dans l'oeuvre dramatique, ils en viennent presque à y être importunés par l'action. Cela tient à ce que la foule demande surtout au théâtre des sensations ; la femme des émotions ; le penseur des méditations : tous veulent un plaisir, mais ceux-ci, le plaisir des yeux ; celles-là le plaisir du coeur ; les derniers, le plaisir de l'esprit. De là, sur notre scène, trois espèces d'oeuvres bien distinctes, l'une vulgaire et inférieure, les deux autres illustres et supérieures,mais qui toutes les trois satisfont un besoin : le mélodrame pour la foule ; pour les femmes, la tragédie qui analyse la passion ; pour les penseurs, la comédie qui peint l'humanité.

1 C'est-à-dire du style. Car si l'action peut, dans beaucoup de cas, s'exprimer par l'action même, les passions et les caractères, à très peu d'exceptions près, ne s'expriment que par la parole. Or, la parole au théâtre, la parole fixée et non flottante, c'est le style. Que le personnage parle comme il doit parler, sibi constet, dit Horace. Tout est là.

Disons-le en passant, nous ne prétendons rien établir ici de rigoureux, et nous prions le lecteur d'introduire de lui-même dans notre pensée les restrictions qu'elle peut contenir. Les généralités admettent toujours les exceptions ; nous savons fort bien que la foule est une grande chose dans laquelle on trouve tout, l'instinct du beau comme le goût du médiocre, l'amour de l'idéal comme l'appétit du commun ; nous savons également que tout penseur complet doit être femme par les côtés délicats du coeur ; et nous n'ignorons pas que, grâce à cette loi mystérieuse qui lie les sexes l'un à l'autre aussi bien par l'esprit que par le corps, bien souvent dans une femme il y a un penseur. Ceci posé, et après avoir prié de nouveau le lecteur de ne pas attacher un sens trop absolu aux quelques mots qui nous restent à dire, nous reprenons.

Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur les trois sortes de spectateurs dont nous venons de parler, il est évident qu'elles ont toutes les trois raison. Les femmes ont raison de vouloir être émues, les penseurs ont raison de vouloir être enseignés, la foule n'a pas tort de vouloir être amusée. De cette évidence se déduit la loi du drame. En effet, au-delà de cette barrière de feu qu'on appelle la rampe du théâtre et qui sépare le monde réel du monde idéal, créer et faire vivre, dans les conditions combinées de l'art et de la nature, des caractères, c'est-à-dire, et nous le répétons, des hommes ; dans ces hommes,dans ces caractères,jeter des passions qui développent ceux-ci et modifient ceux-là ; et enfin du choc de ces caractères et de ces passions avec les grandes lois providentielles, faire sortir la vie humaine, c'est-à-dire des événemens grands, petits, douloureux, comiques, terribles, qui contiennent pour le coeur ce plaisir qu'on appelle l'intérêt et pour l'esprit cette leçon qu'on appelle la morale : tel est le but du drame. On le voit ; le drame tient de la tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l'art, comprenant, enserrant et fécondant les deux premières. Corneille et Molière existeraient indépendamment l'un de l'autre, si Shak[e]speare n'était entre eux, donnant à Corneille la main gauche, à Molière la main droite. De cette façon les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l'étincelle qui en jaillit, c'est le drame.

En expliquant, comme il les entend et comme il les a déjà indiqués plusieurs fois, le principe, la loi et le but du drame, l'auteur est loin de se dissimuler l'exiguité de ses forces et la brièveté de son esprit. Il définit ici, qu'on ne s'y méprenne pas, non ce qu'il a fait, mais ce qu'il a voulu faire. Il montre ce qui a été pour lui le point de départ. Rien de plus.

Nous n'avons en tête de ce livre que peu de lignes à écrire et l'espace nous manque pour les développements nécessaires. Qu'on nous permette donc de passer, sans nous appesantir autrement sur la transition, des idées générales que nous venons de poser et qui, selon nous, toutes les conditions de l'idéal étant maintenues du reste, régissent l'art tout entier, à quelques-unes des idées particulières que ce drame, Ruy Blas, peut soulever dans les esprits attentifs.

Et premièrement, pour ne prendre qu'un des côtés de la question, au point de vue de la philosophie de l'histoire, quel est le sens de ce drame ?

- Expliquons-nous.

Au moment où une monarchie va s'écrouler, plusieurs phénomènes peuvent être observés. Et d'abord la noblesse tend à se dissoudre. En se dissolvant elle se divise, et voici de quelle façon :

Le royaume chancelle, la dynastie s'éteint, la loi tombe en ruine ; l'unité politique s'émiette aux tiraillements de l'intrigue ; le haut de la société s'abâtardit et dégénère ; un mortel affaiblissement se fait sentir à tous au dehors comme au dedans ; les grandes choses de l'état sont tombées, les petites seules sont debout, triste spectacle public ; plus de police, plus d'armée, plus de finances ; chacun devine que la fin arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille, crainte du lendemain, défiance de tout homme, découragement de toute chose, dégoût profond. Comme la maladie de l'état est dans la tète, la noblesse, qui y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle alors ? Une partie des gentilshommes, la moins honnête et la moins généreuse, reste à la cour. Tout va être englouti, le temps presse, il faut se hâter, il faut s'enrichir, s'agrandir et profiter des circonstances.On ne songe plus qu'à soi. Chacun se fait, sans pitié pour le pays, une petite fortune particulière dans un coin de la grande infortune publique. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche d'être heureux et puissant. On a de l'esprit, on se déprave et l'on réussit. Les ordres de l'état, les dignités, les places, l'argent, on prend tout, on veut tout, on pille tout. On ne vit plus que par l'ambition et la cupidité. On cache les désordres secrets que peut engendrer l'infirmité humaine sous beaucoup de gravité extérieure. Et comme cette vie acharnée aux vanités et aux jouissances de l'orgueil a pour première condition l'oubli de tous les sentiments naturels, on y devient féroce. Quand le jour de la disgrâce arrive, quelque chose de monstrueux se développe dans le courtisan tombé, et l'homme se change en démon.

L'état désespéré du royaume pousse l'autre moitié de la noblesse,la meilleure et la mieux née, dans une autre voie. Elle s'en va chez elle. Elle rentre dans ses palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries. Elle a horreur des affaires, elle n'y peut rien, la fin du monde approche ; qu'y faire et à quoi bon se désoler ? Il faut s'étourdir, fermer les yeux, vivre, boire, aimer, jouir. Qui sait ? a-t-on même un an devant soi ? Cela dit, ou même simplement senti, le gentilhomme prend la chose au vif, décuple sa livrée, achète des chevaux, enrichit des femmes, ordonne des fêtes, paie des orgies, jette, donne, vend, achète, hypothèque, compromet, dévore, se livre aux usuriers et met le feu aux quatre coins de son bien. Un beau matin, il lui arrive un malheur. C'est que, quoique la monarchie aille grand train, il s'est ruiné avant elle. Tout est fini, tout est brûlé. De toute cette belle vie flamboyante, il ne reste pas même de la fumée, elle s'est envolée. De la cendre, rien de plus. Oublié et abandonné de tous, excepté de ses créanciers, le pauvre gentil homme devient alors ce qu'il peut, un peu aventurier, un peu spadassin, un peu bohémien. Il s'enfonce et disparaît dans la foule, grande masse terne et noire que jusqu'à ce jour il a à peine entrevue de loin sous ses pieds. Il s'y plonge, il s'y réfugie. Il n'a plus d'or, mais il lui reste le soleil, cette richesse de ceux qui n'ont rien. Il a d'abord habité le haut de la société, voici maintenant qu'il vient se loger dans le bas et qu'il s'en accommode ; il se moque de son parent l'ambitieux, qui est riche et qui est puissant ; il devient philosophe, et il compare les voleurs aux courtisans. Du reste, bonne, brave, loyale et intelligente nature ; mélangé du poète, du gueux et du prince ; riant de tout ; faisant aujourd'hui rosser le guet par ses camarades comme autrefois par ses gens, mais n'y touchant pas ; alliant dans sa manière avec quelque grâce l'impudence du marquis à l'effronterie du zingaro ; souillé au dehors, sain au dedans ; et n'ayant plus du gentilhomme que son honneur qu'il garde, son nom qu'il cache et son épée qu'il montre. Si le double tableau que nous venons de tracer s'offre dans l'histoire de toutes les monarchies á un moment donné, il se présente particulièrement en Espagne d'une façon frappante à la fin du dix-septième siècle. Ainsi, si l'auteur avait réussi à exécuter cette partie de sa pensée, ce qu'il est loin de supposer, dans le drame qu'on va lire, la première moitié de la noblesse espagnole á cette époque se, résumerait en don Salluste, et la seconde moitié en don César. Tous deux cousins, comme il convient. Ici, comme partout, en esquissant ce croquis de la noblesse castillane vers 1695, nous réservons, bien entendu, les rares et vénérables exceptions. - Poursuivons.

En examinant toujours cette monarchie et cette époque, au-dessous de la noblesse ainsi partagée, et qui pourrait, jusqu'à un certain point, être personnifiée dans les deux hommes que nous venons de nommer, on voit remuer dans l'ombre quelque chose de grand, de sombre et d'inconnu. C'est le peuple. Le peuple, qui a l'avenir et qui n'a pas le présent ; le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort ; placé très bas, et aspirant très haut ; ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le coeur les préméditations du génie ; le peuple, valet des grands seigneurs, et amoureux, dans sa misère et dans son abjection, de la seule figure qui, au milieu de cette société écroulée, représente pour lui, dans un divin rayonnement, l'autorité, la charité et la fécondité. Le peuple, ce serait Ruy Blas. Maintenant, au-dessus de ces trois hommes, qui, ainsi considérés, feraient vivre et marcher, aux yeux du spectateur, trois faits, et dans ces trois faits toute la monarchie espagnole au dix-septième siècle ; au-dessus de ces trois hommes, disons-nous, il y a une pure et lumineuse créature, une femme, une reine. Malheureuse comme femme, car elle est comme si elle n'avait pas de mari ; malheureuse commereine, car elle est comme si elle n'avait pas de roi ; penchée vers ceux qui sont au-dessous d'elle par pitié royale et par instinct de femme aussi peut-être, et regardant en bas pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde en haut.

Aux yeux de l'auteur, et sans préjudice de ce que les personnages accessoires peuvent apporter à la vérité de l'ensemble,ces quatre têtes ainsi groupées résumeraient les principales saillies qu'offrait au regard du philosophe historien la monarchie espagnole il y a cent quarante ans. À ces quatre têtes, il semble qu'on pourrait en ajouter une cinquième, celle du roi Charles II. Mais, dans l'histoire comme dans le drame, Charles II d'Espagne n'est pas une figure, c'est une ombre.

À présent, hâtons-nous de le dire, ce qu'on vient de lire n'est point l'explication de Ruy-Blas. C'en est simplement un des aspects. C'est l'impression particulière que pourrait laisser ce drame, s'il valait la peine d'être étudié, à l'esprit grave et consciencieux qui l'examinerait,par exemple, du point de vue de la philosophie de l'histoire. Mais, si peu qu'il soit, ce drame, comme toutes les choses de ce monde, a beaucoup d'autres aspects et peut être envisagé de beaucoup d'autres manières. On peut prendre plusieurs vues d'une idée comme d'une montagne. Cela dépend du lieu où l'on se place. Qu'on nous passe, seulement pour rendre claire notre idée, une comparaison infiniment trop ambitieuse : le Mont-Blanc, vu de la Croix-de-Fléchères,ne ressemble pas au Mont-Blanc vu de Sallenches. Pourtant, c'est toujours le Mont-Blanc.

De même, pour tomber d'une très grande chose à une très petite, ce drame, dont nous venons d'indiquer le sens historique, offrirait une toute autre figure si on le considérait d'un point de vue beaucoup plus élevé encore, du point de vue purement humain. Alors Don Salluste serait l'égoïsme absolu, le souci sans repos ; don César, son contraire, serait le désintéressement et l'insouciance ; on verrait dans Ruy Blas le génie et la passion comprimés par la société et s'élançant d'autant plus haut que la compression est plus violente ; la reine enfin, ce serait la vertu minée par l'ennui.

Au point de vue uniquement littéraire, l'aspect de cette pensée telle quelle intitulée : Ruy Blas, changerait encore ; les trois formes souveraines de l'art pourraient y paraître personnifiées et résumées. Don Salluste serait le Drame, don César la Comédie, Ruy Blas la Tragédie. Le drame noue l'action, la comédie l'embrouille, la tragédie la tranche.

Tous ces aspects sont justes et vrais, mais aucun d'eux n'est complet. La vérité absolue n'est que dans l'ensemble de l'oeuvre. Que chacun y trouve ce qu'il y cherche, et le poète, qui ne s'en flatte pas du reste, aura atteint son but. Le sujet philosophique de Ruy Blas, c'est le peuple aspirant aux régions élevées ; le sujet humain, c'est un homme qui aime une femme ; le sujet dramatique, c'est un laquais qui aime une reine. La foule qui se presse chaque soir devant cette oeuvre, parce qu'en France jamais l'attention publique n'a fait défaut aux tentatives de l'esprit, quelles qu'elles soient d'ailleurs, la foule, disons-nous, ne voit dans Ruy Blas que ce dernier sujet, le sujet dramatique, le laquais ; et elle a raison.

Et ce que nous venons de dire de Ruy Blas nous semble évident de tout autre ouvrage. Les oeuvres vénérables des maîtres ont même cela de remarquable qu'elles offrent plus de faces à étudier que les autres. Tartuffe fait rire ceux-ci et trembler ceuxlà, Tartuffe, c'est le serpent domestique ; ou bien c'est l'hypocrite ; ou bien c'est l'hypocrisie. C'est tantôt un homme, tantôt une idée. Othello, pour les uns, c'est un noir qui aime une blanche ; pour les autres, c'est un parvenu qui a épousé une patricienne ; pour ceux-là, c'est un jaloux ; pour ceuxci, c'est la jalousie. Et cette diversité d'aspects n'ôte rien à l'unité fondamentale de la composition. Nous l'avons déjà dit ailleurs : mille rameaux et un tronc unique.

Si l'auteur de ce livre a particulièrement insisté sur la signification historique de Ruy Blas, c'est que dans sa pensée, par le sens historique, et, il est vrai, par le sens historique uniquement, Ruy Blas se rattache à Hernani. Le grand fait de la noblesse se montre, dans Hernani comme dans Ruy Blas, à côté du grand fait de la royauté. Seulement dans Hernani, comme la royauté absolue n'est pas faite, la noblesse lutte encore contre le roi, ici avec l'orgueil, là avec l'épée ; à demi féodale, à demi rebelle. En 1519, le seigneur vit loin de la cour dans la montagne, en bandit commeHernani, ou en patriarche comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la question est retournée. Les vas saux sont devenus des courtisans. Et si le seigneur sent encore d'aventure le besoin de cacher son nom, ce n'est pas pour échapper au roi, c'est pour échapper à ses créanciers. Il ne se fait pas bandit, il se fait bohémien. - On sent que la royauté absolue a passé pendant longues années sur ces nobles têtes, courbant l'une, brisant l'autre.

Et puis, qu'on nous permette ce dernier mot, entre Hernani et Ruy Blas deux siècles de l'Espagne sont encadrés ; deux grands siècles, pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles Quint de dominer le monde ; deux siècles que la Providence, chose remarquable, n'a pas voulu allonger d'une heure, car Charles-Quint naît en 1500 et Charles II meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de Charles-Quint, comme en 1800 Napoléon héritait de Louis XIV. Ces grandes apparitions de dynasties qui illuminent par moments l'histoire sont pour l'auteur un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses yeux se fixent souvent. Il essaie parfois d'en transporter quelque chose dans ses oeuvres. Ainsi, il a voulu remplir Hernani du rayonnement d'une aurore et couvrir Ruy Blas des ténèbres d'un crépuscule. Dans Hernani, le soleil de la maison d'Autriche se lève ; dans Ruy Blas, il se couche.

Paris, 25 novembre 1838.

ACTE PREMIER

PERSONNAGES. RUY BLAS. DON SALLUSTE DE BAZAN. DON CÉSAR DE BAZAN. LE MARQUIS DEL BASTO. LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. LE COMTE D'ALBE. GUDIEL. UN HUISSIER DE COUR. LA REINE. SEIGNEURS. DAMES. DUÈGNES. PAGES.

Le salon de Danaé dans le palais du Roi, à Madrid. Ameublement magnifique dans le goût demi-flamand du temps de Philippe IV. À gauche, une grande fenêtre à châssis dorés et à petits carreaux. Des deux côtés, sur un pan coupé, une porte basse donnant dans quelque appartement intérieur. Au fond, une grande cloison vitrée à châssis dorés s'ouvrant par une large porte également vitrée sur une longue galerie. Cette galerie, qui traverse tout le théâtre, est masquée par d'immenses rideaux qui tombent du haut en bas de la cloison vitrée. Une table, un fauteuil, et ce qu'il faut pour écrire.

Don salluste entre par la petite porte de gauche, suivi de Ruy Blas et de Gudiel, qui porte une cassette et divers paquets qu'on dirait disposés pour un voyage. Don Salluste est vêtu de velours noir, costume de cour du temps de Charles II. La toison d'or au cou. Par-dessus l'habillement noir, un riche manteau de velours vert clair, brodé d'or et doublé de satin noir. Épée à grande coquille. Chapeau à plumes blanches. Gudiel est en noir, épée au côté. Ruy Blas est en livrée. Haut-de-chausses et juste-au-corps bruns. surtout galonné, rouge et or. Tête nue. Sans épée.

SCÈNE PREMIÈRE. Don Salluste de Bazan, Gudiel, par instants Ruy Blas.

DON SALLUSTE, appelant

- Ruy_Blas !

RUY BLAS, se présentant à la porte du fond

Votre excellence ?

RUY BLAS, s'inclinant

Monseigneur, il suffit.

RUY BLAS

Il va à la porte, l'entr'ouvre et revient.

Seigneur, ils dorment.

DON SALLUSTE

Parlez bas. J'aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.

Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée qui ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers crevés. Épée de spadassin. Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font en même temps, chacun de leur côté, un geste de surprise.

DON SALLUSTE, les observant, à part

Ils se sont regardés ! Est-ce qu'ils se connaissent ?

Ruy Blas sort.

SCÈNE DEUXIÈME. Don Salluste, Don César.

DON CÉSAR, saluant

Je suis charmé....

DON CÉSAR, gracieusement

Qui sont de votre goût ?

DON SALLUSTE

Vous en étiez !

DON SALLUSTE

Ce n'est pas tout.

DON CÉSAR

Voyons.

DON SALLUSTE

Notre famille...

DON CÉSAR, jetant un coup-d'oeil sur sa toilette

Vous avez répondu : c'est ce cher Zafari !

DON SALLUSTE

Eh bien ?

DON SALLUSTE

Don_César.....

DON SALLUSTE

Écoutez-moi...

DON CÉSAR, croisant les bras

Voyons à présent votre style.

DON CÉSAR, empoignant la bourse qui est pleine d'or

Ah ça ! C'est magnifique !

DON CÉSAR, ébloui

Marquis !

DON SALLUSTE, continuant

Dès aujourd'hui !

DON SALLUSTE, se rapprochant de lui et baissant la voix

Vous connaissez, - et c'est en ce cas un bonheur, - Tous les gueux de Madrid ?

DON CÉSAR

Vous venger ?

DON SALLUSTE

Oui.

DON CÉSAR

De qui ?

DON SALLUSTE

D'une femme.

DON SALLUSTE

César !...

DON SALLUSTE

Cousin !...

DON SALLUSTE

Un instant.....

DON CÉSAR

Comment !

DON SALLUSTE

Je vais vous les chercher.

Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de rentrer.

DON CÉSAR, à part sur le devant du théâtre et regardant Don Salluste de travers

Hum ! Visage de traître ! Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.

DON SALLUSTE, à Ruy Blas

Ruy_Blas, restez ici.

À Don César.

Je reviens.

Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu'il est sorti, don César et Ruy Blas vont vivement l'un à l'autre.

SCÈNE III. Don César, Ruy Blas.

DON CÉSAR

Que dis-tu ?

RUY BLAS

Donne-moi ta main que je la serre, Comme,en cet heureux temps de joie et de misère Où je vivais sans gîte, où le jour j'avais faim, Où j'avais froid la nuit, où j'étais libre enfin ! - Quand tu ma connaissais, j'étais un homme encore. Tous deux nés dans le peuple, - hélas ! c'était l'aurore ! - Nous nous ressemblions au point qu'on nous prenait Pour frères ; nous chantions dès l'heure où l'aube naît, Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte ! Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva L'heure triste où chacun de son côté s'en va. Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, Joyeux comme un enfant, libre comme un Bohême, Toujours ce Zafari, riche en a pauvreté, Qui n'a rien eu jamais et n'a rien souhaité ! Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirai-je ? Orphelin, par pitié nourri dans un collège De science et d'orgueil, de moi, triste faveur ! Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur. Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées Et mes voeux vers le ciel en strophes insensées. J'opposais cent raisons à ton rire moqueur. J'avais je ne sais quelle ambition au coeur. À quoi bon travailler ? Vers un but invisible Je marchais, je croyais tout réel, tout possible, J'espérais tout du sort ! - Et puis je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, Devant quelque palais regorgeant de richesses, À regarder entrer et sortir des duchesses. - Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé, J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé : Dans la fainéantise et dans l'ignominie. Oh ! quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie, Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins, En méditations sur le sort des humains ; J'avais bâti des plans, sur tout, - une montagne De projets - je plaignais le malheur de l'Espagne ; Je croyais, pauvre esprit, qu'an monde je manquais... - Ami, le résultat, tu le vois : - un laquais !

RUY BLAS, secouant la tête

Le marquis_de_Finlas est mon maître.

DON CÉSAR, lui serrant la main

Espère !

DON CÉSAR

Ciel !

RUY BLAS

Écoute. Je l'attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou. Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis, À cette pauvre femme ! - Oui, chaque nuit j'y songe ! - Vivre dans cette cour de haine et de mensonge, Mariée à ce roi qui passe tout son temps À chasser ! Imbécile ! - Un sot ! Vieux à trente ans ! Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile. - Famille qui s'en va ! - Le père était débile Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin. - Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main À ce roi Charles_II ! Elle ! Quelle misère ! - Elle va tous les soirs chez les soeurs du Rosaire. Tu sais ? En remontant la rue_Ortaleza. Comment cette démence en mon coeur s'amassa, Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue - D'Allemagne... - Je fais chaque jour une lieue, Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. J'en compose un bouquet ; je prends les plus jolies... - Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! - Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre Dans le bouquet, - vraiment, - plains-moi, frère ! une lettre ! La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles. Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sais. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

DON CÉSAR, lui posant la main sur l'épaule

Te fuir ! - moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où, À qui de temps en temps le destin jette un sou, Moi, coeur éteint dont l'âme, hélas ! s'est retirée, Du spectacle d'hier affiche déchirée, Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins, Mon frère, je t'envie autant que je te plains ! - Ruy_Blas ! -

Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'amitié confiante. Entre Don Salluste. Il s'avance à pas lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épée qu'il dépose en entrant sur un fauteuil, et de l'autre une bourse qu'il apporte sur la table.

DON SALLUSTE, à Don César

Voici l'argent.

À la voix de Don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sur saut, et se tient debout, les yeux baissés, dans l'attitude du respect.

DON CÉSAR, à part, regardant Don Salluste de travers

Hum ! Le diable m'emporte ! Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah ! qu'importe, après tout !

Haut à Don Salluste.

Don_Salluste, merci.

Il ouvre la bourse, la répand sur la table, et remue avec joie les ducats qu'il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond du théâtre, en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'attention de don césar. Il ouvre la petite porte de droite.A un signe qu'il fait, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noire sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement Don César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre.

DON CÉSAR, achevant de ranger ses ducats

Rien n'est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu'on met en équilibre.

Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas.

Frère, voici ta part.

RUY BLAS

Comment !

DON CÉSAR, lui montrant une des deux piles d'or

Prends ! Viens ! Sois libre !

DON SALLUSTE, qui les observe au fond du théâtre, à part

Diable !

DON CÉSAR

Bien, suis, ta fantaisie. Es-tu fou ? Suis-je sage ? Dieu le sait.

Il ramasse l'argent et le jette dans le sac qu'il empoche.

DON SALLUSTE, au fond du théâtre, à part et les observant toujours

À peu près même air, même visage.

DON CÉSAR, à Ruy Blas

Adieu.

RUY BLAS

Ta main !

Ils se serrent la main. Don César sort sans voir Don Salluste, qui se tient à l'écart.

SCÈNE IV. Ruy Blas, Don Salluste.

DON SALLUSTE

Ruy_Blas ?

RUY BLAS, se retournant vivement

Monseigneur ?

RUY BLAS, s'inclinant

Monseigneur !

RUY BLAS, montrant le billet qu'il vient d'écrire

Où faut-il adresser la lettre ?

DON SALLUSTE

Je m'en charge.

S'approchant de Ruy Blas d'un air significatif.

Je veux votre bonheur.

Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table.

Écrivez : - « Moi, Ruy_Blas, Laquais de monseigneur_le_Marquis_de_Finlas, En toute occasion, ou secrète ou publique, M'engage à le servir comme un bon domestique. »

Ruy Blas obéit.

- Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez.

Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy Blas vient d'écrire.

On vient de m'apporter une épée. Ah ! tenez, Elle est sur ce fauteuil.

Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l'épée et le chapeau. Il y va et prend l'épée.

L'écharpe est d'une soie Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu'on voie.

Il lui fait admirer la souplesse du tissu.

Touchez. - Que dites-vous, Ruy_Blas, de cette fleur ? La poignée est de Gil, le fameux ciseleur, Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles, Dans un pommeau d'épée une boîte_à_pastilles.

Il passe au cou de Ruy Blas l'écharpe à laquelle est attachée l'épée.

Mettez-la donc. - Je veux en voir sur vous l'effet. - Mais vous avez ainsi l'air d'un seigneur parfait !

Écoutant.

On vient... oui. C'est bientôt l'heure où la reine passe.- - Le Marquis_del_Basto ! -

La porte du fond sur la galerie s'ouvre. Don salluste détache son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis del Basto parait ; puis il va droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait.

SCÈNE V. Don Salluste, Ruy Blas, Don Pamfilo d'Avalos, Marquis Del Basto. - Puis Le Marquis de Santa-Cruz. - Puis Le Comte d'Albe. - Puis toute la cour.

RUY BLAS, à part

Ciel !

DON SALLUSTE, bas à Ruy Blas

Taisez-vous !

LE MARQUIS DEL BASTO, saluant Ruy Blas

Monsieur... charmé....

Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras.

DON SALLUSTE, bas à Ruy Blas

Laissez-vous faire. Saluez !

Ruy Blas salue le marquis.

LE MARQUIS DEL BASTO, à Ruy Blas

J'aimais fort Madame votre mère.

Bas à Don Dalluste, en lui montrant Ruy Blas.

Bien changé ! Je l'aurais à peine reconnu.

DON SALLUSTE, bas au Marquis

Dix ans d'absence !

LE MARQUIS DEL BASTO, de même

Au fait !

RUY BLAS, avec embarras

Seigneur...

RUY BLAS, à part

Où donc m'entraîne-t-il ?

Pendant que Don Salluste a parlé, le marquis de Santa-cruz, Don Alvar de Bazan y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande perruque, s'est approché d'eux.

DON SALLUSTE

Si fait.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Il est donc revenu ?

DON SALLUSTE

Des Indes.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, examinant Ruy Blas

En effet !

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Pardieu ! Je l'ai vu naître !

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, tendant la main à Ruy Blas

Touchez là, mon cousin.

RUY BLAS, s'inclinant

Seigneur...

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, bas à Don Salluste et lui montrant Ruy Blas

On n'est pas mieux !

À Ruy Blas.

Charmé de vous revoir !

DON SALLUSTE, bas

Vous avez tout crédit au conseil de Castille, Je vous le recommande.

Il quitte le Marquis de Santa-Cruz, et va à d'autres seigneurs auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le Comte d'Albe, très superbement paré.

Don salluste leur présentant Ruy Blas.

Un mien cousin, César, Comte_de_Garofa, près de Velalcazar.

Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas interdit.

DON SALLUSTE, au Comte de Ribagorza

Vous n'étiez pas hier au ballet d'Atalante ? Lindamire a dansé d'une façon galante.

Il s'extasie sur le pourpoint du comte d'Albe.

C'est très beau, Comte_d_Albe !

UN HUISSIER DE COUR, au fond du théâtre

La Reine approche ! Prenez vos rangs, messieurs.

Les grands rideaux de la galerie vitrée s'ouvrent. Les seigneurs s'échelonnent près de la porte, des gardes font la haie. Ruy Blas, haletant, hors de lui, vient sur le devant du théâtre comme pour s'y réfugier. Don Salluste l'y suit.

L'HUISSIER, à haute voix

La Reine !

RUY BLAS, à part

La Reine ! Ah !

La reine, vêtue magnifiquement, parait, entourée de dames et de pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes de chambre, tête nue Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par cette resplendissante vision. Tous les grands d'Espagne se couvrent, le Marquis del Basto, le comte d'Albe, le Marquis de Santa-Cruz, Don Salluste. Don salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau qu'il apporte à Ruy Blas.

DON SALLUSTE, à Ruy Blas en lui mettant le chapeau sur la tête

Quel vertige vous gagne ? Couvrez-vous donc, César, vous êtes grand d'Espagne.

RUY BLAS, éperdu, bas à Don Salluste

Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement ?

DON SALLUSTE, lui montrant la reine qui traverse lentement la galerie

De plaire à cette femme et d'être son amant.

ACTE II

PERSONNAGES. LA REINE. RUY BLAS. DON GURITAN. CASILDA. LA DUCHESSE D'ALBUQUERQUE. UN HUISSIER DE CHAMBRE. DUÈGNES. PAGES. GARDES.

Un salon contigu à la chambre à coucher de la reine. À gauche, une petite porte donnant dans cette chambre. À droite, sur un pan coupé, une autre porte donnant dans les appartements extérieurs. Au fond, de grandes fenêtres ouvertes. C'est l'après-midi d'une belle journée d'été. Grande table. Fauteuils. une figure de sainte, richement enchâssée, est adossée au mur ; au bas on lit : Santa Maria Esclava. Au côté opposé est une madone devant laquelle brûle une lampe d'or. Près de la madone, un portrait en pied du roi Charles II. Au lever rideau, la reine Dona Maria de Neubourg est dans un coin, assise à côté d'une de ses femmes, jeune et jolie fille. La Reine est vêtue de blanc, robe de drap d'argent. Elle brode et s'interrompt par moments pour causer. Dans le coin opposé est assise, sur une chaise à dossier, dona Juana de la Cueva, duchesse d'Albuquerque, camerera mayor, une tapisserie à la main ; vieille femme en noir. Près de la duchesse, à une table, plusieurs duègnes, travaillant à des ouvrages de femmes. Au fond, se tient Don Guritan, comte d'Oñate, majordome, grand, sec, moustaches grises, cinquante-cinq ans environ ; mine de vieux militaire, quoique vêtu avec une élégance exagérée et qu'il ait des rubans jusque sur les souliers.

SCÈNE PREMIÈRE. La Reine, La Duchesse d'Albuquerque, Don Guritan, Casilda, Duègnes.

LA REINE

Tiens ! Jette-leur ma bourse...

Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre.

LA REINE, se tournant vers Don Guritan

Bonjour, Comte !

Don Guritan s'approche avec trois révérences, et vient baiser en soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d'un air indifférent et distrait, puis, il retourne à sa place, à côté du siège de la camerera mayor.

DON GURITAN, en se retirant, bas à Casilda

La Reine est charmante aujourd'hui !

LA REINE, avec un sourire triste

Tais-toi !

CASILDA

Ce bois de calambour est exquis !

Calambour : calambac : Bois odorant des Indes. [l]

CASILDA

Épousez donc un roi pour vivre de la sorte !

La Reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment et comme avec effort.

LA REINE

Je veux sortir !

À ce mot, prononcé impérieusement par la reine, la Duchesse d'Albuquerque, qui est jusqu'à ce moment restée immobile sur son siège, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde révérence à La Reine.

LA DUCHESSE, avec une nouvelle révérence

Je suis camerera_mayor, Et je remplis ma charge.

Elle se rassied.

LA REINE, prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part

Allons ! Rêver encor ! Non !

Haut.

- Vite ! Un lansquenet ! À moi, toutes mes femmes ! Une table, et jouons !

Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. [L]

LA DUCHESSE, aux duègnes

Ne bougez pas, mesdames.

Se levant et faisant la révérence à la Reine.

Sa Majesté ne peut, suivant l'ancienne loi, Jouer qu'avec des rois on des parents du roi.

LA REINE, avec emportement

Eh bien ! Faites venir ces parents.

CASILDA, à part, regardant la duchesse

Oh ! La duègne !

CASILDA, à part, regardant la camerera

Oh ! Respectable aïeule !

LA DUCHESSE, avec une révérence

Quand le roi n'est pas là, la reine mange seule.

Elle se rassied.

LA REINE

Casilda !

CASILDA

Ce sont les lavandières Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.

Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La Reine écoute avidement.

LA DUCHESSE se levant, avec une révérence

Une reine d'Espagne Ne doit pas regarder à la fenêtre.

LA DUCHESSE, faisant signe aux assistants de sortir

Sortez, c'est aujourd'hui le jour des saints apôtres.

Casilda fait quelques pas vers la porte ; la Reine l'arrête.

CASILDA, montrant la Duchesse

Madame, on veut que nous sortions

LA DUCHESSE, saluant la Reine jusqu'à terre

Il faut laisser la reine à ses dévotions.

Tous sortent avec de profondes révérences.

SCÈNE II.

LA REINE, seule

À ses dévotions ? Dis-donc à sa pensée ! Où la fuir maintenant ? seule ! ils m'ont tous laissée. Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !

Rêvant.

Oh ! cette main sanglante empreinte sur le mur ! Il s'est donc blessé ? Dieu ! - mais aussi c'est sa faute. Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ? Pour m'apporter les fleurs qu'on me refuse ici, Pour cela, pour si peu, s'aventurer ainsi ! C'est aux pointes de fer qu'il s'est blessé sans doute. Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.

S'enfonçant dans sa rêverie.

Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher les fleurs, Je promets à mon Dieu, dont l'appui me délaisse, De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse. - Mais lui ! Voilà trois jours qu'il n'est pas revenu. - Blessé ! - Qui que tu sois, ô jeune homme inconnu ! Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime, Sans me rien demander, sans rien espérer même, Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ; Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours Pour donner une fleur à la reine d'Espagne ; Qui que tu sois, ami dont l'ombre m'accompagne, Puisque mon coeur subit une inflexible loi, Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !

Vivement et portant la main à son coeur.

- Oh ! Sa lettre me brûle ! -

Retombant dans sa rêverie.

Et l'autre ! L'implacable Don_Salluste ! Le sort me protège et m'accable. En même temps qu'un ange un spectre affreux me suit ; Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit, Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême, Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime. L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais. Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés. Que c'est faible une reine et que c'est peu de chose ! Prions.

Elle s'agenouille devant la Madone.

- Secourez-moi, madame ! car je n'ose Élever mon regard jusqu'à vous !

Elle s'interrompt.

- Ô mon Dieu ! La dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu !

Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu'elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux.

Vierge ! Astre de la mer ! Vierge ! Espoir du martyre ! Aidez-moi ! -

S'interrompant.

Cette lettre !

Se tournant à demi vers la table.

Elle est là qui m'attire.

S'agenouillant de nouveau.

Je ne veux plus la lire ! - O reine de douceur ! Vous qu'à tout affligé Jésus donne pour soeur ! Venez, je vous appelle !

Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.

Oui, je vais la relire Une dernière fois ! Après, je la déchire !

Avec un sourire triste.

Hélas ! depuis un mois je dis toujours cela.

Elle déplie la lettre résolument et lit.

« Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est la Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ; Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ; Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. »

Elle pose la lettre sur la table.

Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère, Fût-ce dans du poison !

Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.

Je n'ai rien sur la terre. Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi ! Oh ! S'il avait voulu, j'aurais aimé le roi. Mais il me laisse ainsi, - seule, - d'amour privée.

La grande porte s'ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre en grand costume.

L'HUISSIER, à haute voix

Une lettre du roi !

LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie

Du roi ! Je suis sauvée !

SCÈNE III. La Reine, La Duchesse d'Albuquerque, Casilda, Don Guritan, Femmes de la Reine, Pages, Ruy Blas.

Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d'or la lettre du roi, viennent s'agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance.

LA REINE, à part

C'est un secours du ciel !

Haut.

Donnez vite !...

Se tournant vers le portrait du roi.

Merci, Monseigneur !

À la Duchesse.

D'où me vient cette lettre ?

LA REINE

Encore ! - Eh bien, lisez !

La duchesse prend la lettre et la déploie lentement.

CASILDA, à part

Voyons le billet doux.

LA REINE, à part

Hélas !

DON GURITAN, à la Duchesse

C'est tout ?

LA DUCHESSE, à la Reine en lui présentant la lettre

Si sa majesté veut ?...

LA REINE, la repoussant

Non.

CASILDA, à la duchesse

C'est bien tout ?

LA REINE, lui arrachant la lettre et l'examinant à son tour

En effet, Ce n'est pas de sa main. Rien que sa signature !

Elle l'examine avec plus d'attention et parait frappée de stupeur.

À part.

Est-ce une illusion ? c'est la même écriture Que celle de la lettre !

Elle désigne de la main la lettre qu'elle vient de cacher sur son coeur.

Oh ! Qu'est-ce que cela ?

À la duchesse.

Où donc est le porteur du message ?

LA DUCHESSE, montrant Ruy Blas

Il est là.

LA REINE, se tournant à demi vers Ruy Blas

Ce jeune homme ?

LA REINE

Son nom ?

LA DUCHESSE, à Ruy Blas

Approchez, Comte.

DON GURITAN, regardant Ruy Blas de travers, à part

Ce jeune homme ! écuyer ! ce n'est pas là mon compte.

Ruy Blas pâle et troublé approche à pas lents.

LA REINE, à Ruy Blas

Vous venez d'Aranjuez ?

Aranjuez : Ville d'Espagne au sud de Madrid et au nord est de Tolère.

RUY BLAS, s'inclinant

Oui, Madame.

LA REINE

Le roi Se porte bien ?

Ruy Blas s'incline, elle montre la lettre royale.

Il a dicté ceci pour moi ?

LA REINE, à part, regardant Ruy Blas

Son regard me pénètre. Je n'ose demander à qui.

Haut.

C'est bien, allez. - Ah ! -

Ruy Blas qui avait fait quelques pas pour sortir revient vers la Reine.

Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés

À part.

Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ?

Ruy Blas s'incline, elle reprend.

Lesquels ?

LA REINE, à part

Trois jours !

Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.

RUY BLAS, tressaillant

À part.

Ouvrir au Roi ! Moi !

Haut.

Mais... il est absent.

RUY BLAS, à part

Quoi !

DON GURITAN, à part, observant Ruy Blas

Qu'a-t-il ?

LA REINE, qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy Blas

Comme il pâlit !

Ruy Blas chancelant s'appuie sur le bras d'un fauteuil.

RUY BLAS, se soutenant à peine

Moi, non ! Mais c'est singulier comme Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...

À part.

- Ouvrir au roi !

Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés.

LA REINE

Blessé !

LA REINE, fouillant dans sa gorgerette

Un flacon que j'ai là contient une liqueur...

En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit.

À part.

C'est la même dentelle !

Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans trouble son elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle sortir du sein de la reine.

RUY BLAS, éperdu

Oh !

Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent.

Un silence.

LA REINE, à part

C'est lui !

RUY BLAS, à part

Sur son coeur !

LA REINE, à part

C'est lui !

RUY BLAS, à part

Faites, mon Dieu, qu'en ce moment je meure !

Dans le désordre de toutes les femmes s'empressant autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine et lui n'est remarqué de personne.

LA REINE, à part

Oh !

À Casilda.

Tais-toi !

RUY BLAS

Je renais !

LA REINE, à ses femmes

L'heure passe, Rentrons. - Qu'en son logis le comte soit conduit.

Aux pages au fond du théâtre.

Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit ? Il passe la saison tout entière à la chasse.

Elle rentre avec sa suite dans ses appartements.

CASILDA, la regardant sortir

La reine a dans l'esprit quelque chose.

Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite cassette aux reliques.

RUY BLAS, resté seul

Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde dernières les paroles de la reine. Il parait comme en proie à un rêve. Le morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est resté à terre sur le tapis. Il le ramasse le regarde avec amour et le couvre de baisers, Puis il lève les yeux au ciel.

Ô Dieu ! Grâce ! Ne me rendez pas fou !

Regardant le morceau de dentelle.

C'était bien sur son coeur !

Il le cache dans sa poitrine. - Entre don Guritan. Il revient par la porte de la chambre où il a suivi la reine. Ilmarche à pas lents vers Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée, et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales. Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le re- garde faire avec étonnement.

SCÈNE IV. Ruy Blas, Don Guritan.

DON GURITAN, repoussant son épée dans le fourreau

J'en apporterai deux de pareille longueur.

RUY BLAS, froidement

Bien, monsieur, on y sera.

Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux interlocuteurs sans être vue d'eux.

CASILDA, à part

Un duel ! Avertissons la Reine.

Elle rentre et disparaît par la petite porte.

RUY BLAS

Pas un mot de ceci, n'est-ce pas ? -

Le comte fait un signe d'adhésion.

À demain.

Ruy Blas sort.

DON GURITAN, resté seul

Non, je n'ai pas du tout senti trembler sa main. Être sûr de mourir et faire de la sorte, C'est d'un brave jeune homme !

Bruit d'une clef à la petite porte de la chambre de la reine.

Don Guritan se retourne.

On ouvre cette porte ?

La Reine parait et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette.

SCÈNE V. Don Guritan, La Reine.

LA REINE, avec un sourire

C'est vous que je cherchais !

DON GURITAN, ravi

Qui me vaut ce bonheur ?

DON GURITAN

Elle a raison !

LA REINE

Tout ?

DON GURITAN

Tout !

DON GURITAN, à part

Je suis pris !

Haut.

À Neubourg ?

LA REINE

Cinq_cent_cinquante. -

Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette.

Ayez grand soin des franges bleues ! Cela peut se faner en route.

LA REINE

Sur-le-champ.

DON GURITAN

Ah ! Demain !

DON GURITAN, à part

Je suis pris !

Haut.

Mais...

LA REINE

Partez !

DON GURITAN

Quoi ?...

DON GURITAN

Une affaire...

LA REINE

Impossible.

LA REINE

Vite !

DON GURITAN

Un seul jour !

LA REINE

Néant.

DON GURITAN

Car...

DON GURITAN

Je...

LA REINE

Non.

DON GURITAN

Mais...

LA REINE

Partez !

DON GURITAN

Si...

LA REINE

Je vous embrasserai !

Elle lui saute au cou et l'embrasse.

LA REINE, montrant la fenêtre

Une voiture en bas est là qui vous attend.

LA REINE

Bien.

Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément et sort. Un moment après on entend le roulement d'une voiture qui s'éloigne.

LA REINE, tombant sur un fauteuil

Il ne le tuera pas !

ACTE III

PERSONNAGES. RUY BLAS. LA REINE. DON SALLUSTE. DON MANUEL ARIAS. LE COMTE DE CAMPOREAL. LE MARQUIS DE PRIEGO. COVADENGA. ANTONIO UBILLA. MONTAZGO. UN HUISSIER DE COUR. UN PAGE. CONSEILLERS PRIVÉS.

La salle dite salle de gouvernement,dans le palais du roi à Madrid. Au fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. Dans l'angle,à gauche,un pan coupé formé par une tapisserie de haute lice. Dans l'angle opposé, une fenêtre. A droite, une table carrée, revêtue d'un tapis de velours vert, autour de laquelle sont rangés des tabourets pour huit ou dix personnes correspondant à autant de pupitres placés sur la table. Le côté de la table qui fait face au spectateur est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d'or et surmonté d'un dais en drap d'or, aux armes d'Espagne, timbrées de la couronne royale. A côté de ce fauteuil une chaise. Au moment où le rideau se lève, la junte du Despacho Universal (conseil privé du roi) est au moment de prendre séance.

SCÈNE PREMIÈRE. Don Manuel Arias, président de Castille, Don Pedro Velez de Guevarra, Comte de Camporeal, conseiller de cape et d'épée de la contaduria-mayor, Don Fernando de Cordova y Aguilar, Marquis de Priego, même qualité, Antonio Ubilla, écrivain-mayor des rentes, Montazgo, conseiller de robe de la chambre des Indes, Covadenga, secrétaire suprême des îles, Plusieurs autres conseillers, Les conseillers de robe vêtus de noir, Les autres en habit de cour, Camporeal a la croix de Calatrava au manteau, Priego la toison d'or au cou, Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal, causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle.

DON MANUEL ARIAS

En six mois !

LE COMTE DE CAMPOREAL

On le sert derrière le rideau.

DON MANUEL ARIAS, mystérieusement

La reine !

DON MANUEL ARIAS

Des muets ?

DON MANUEL ARIAS

C'est singulier.

DON ANTONIO UBILLA, qui s'est approché depuis quelques instants

Il est de grande race, en somme.

LE MARQUIS DE PRIEGO, survenant

Ah çà, ne vous déplaise, Je vous trouve imprudents et parlant fort à l'aise. Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri, Disait : Mordez le roi, baisez le favori. - Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

Tous s'asseyent autour de la table ; les uns prennent des plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale.

Moment de silence.

MONTAZGO, bas

Et vous votre bailli.

Ils se serrent la main.

COVADENGA, s'échauffant

Moi, je n'ai rien !

LE MARQUIS DE PRIEGO, riant

Il a les nègres !

Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.

COVADENGA, au Marquis de Priego

Donnez moi l'arsenic, je vous cède les nègres.

Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des Interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume blanche au chapeau et la Toison-d'Or au cou. Il les écoute d'abord en silence, puis, tout à coup, il s'avance à pas lents et paraît au milieu d'eux au plus fort de la querelle.

SCÈNE II. Les mêmes, Ruy Blas.

RUY BLAS, survenant

Bon appétit ! messieurs ! -

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude, Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.

Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison ! Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure, L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure ! Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts Que d'emplir votre poche et vous enfuir après ! Soyez flétris, devant votre pays qui tombe, Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe ! - Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur, Tout s'en va. - Nous avons, depuis Philippe_IV, Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ; En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ; Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq_mille_lieues De côte, et Fernambouc, et les Montagnes-Bleues ! Mais voyez. - Du ponant jusques à l'orient, L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant. Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme, La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ; Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami ; La Savoie et son duc sont pleins de précipices ; La France, pour vous prendre, attend des jours propices ; L'Autriche aussi vous guette.- Et l'infant bavarois Se meurt, vous le savez. - Quant à vos vice-rois, Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres, Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres, Quel remède à cela ? - L'état est indigent ; L'état est épuisé de troupes et d'argent ; Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères ! Et vous osez !... - Messieurs, en vingt ans, songez-y, Le peuple, - j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! - Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie, Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, Le peuple misérable, et qu'on pressure encor, A sué quatre_cent_trente_millions d'or ! Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres !... - Ah ! J'ai honte pour vous ! - Au-dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson. L'escopette est braquée au coin de tout buisson. Comme si c'était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu ! Notre église en ruine est pleine de couleuvres ; L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. L'Espagne est un égout où vient l'impureté De toute nation. - Tout seigneur à ses gages À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid. L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit. La nuit, on assassine et chacun crie : à l'aide ! - Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! - La moitié de Madrid pille l'autre moitié. Tous les juges vendus ; pas un soldat payé. Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes, Quelle armée avons-nous ? À peine six_mille hommes, Qui vont pieds-nus. Des gueux, des juifs, des montagnards, S'habillant d'une loque et s'armant de poignards. Aussi d'un régiment toute bande se double. Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble Où le soldat douteux se transforme en larron. Matalobos a plus de troupes qu'un baron. Un voleur fait chez lui la guer[r]e au roi d'Espagne. Hélas ! les paysans qui sont dans la campagne Insultent en passant la voiture du roi ; Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi, Seul, dans l_Escurial, avec les morts qu'il foule, Courbe son front pensif sur qui l'empire croule ! - Voilà ! - L'Europe, hélas ! écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon ! L'État s'est ruiné dans ce siècle funeste, Et vous vous disputez à qui prendra le reste ! Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez, Expire dans cet antre où son sort se termine, Triste comme un lion mangé par la vermine ! - Charles-Quint ! dans ces temps d'opprobre et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ? Oh ! lève-toi ! viens voir ! - Les bons font place aux pires. Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires, Penche... Il nous faut ton bras ! au secours, Charles-Quint ! Car l'Espagne se meurt ! car l'Espagne s'éteint ! Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dont l'ombre s'amoindrit, Lune aux trois-quarts rongée et qui décroît encore, Et que d'un autre peuple effacera l'aurore ! Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs, On les souille ! - Ô géant ! se peut-il que tu dormes ? - On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ; Et l'aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !

Les conseillers se taisent consternés. seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.

Escopette : Arme à feu, espèce de carabine que l'on portait ordinairement en bandoulière. [L]

LE COMTE DE CAMPOREAL, désignant le marquis de priego et remettant le papier à Ruy Blas

Monsieur le duc, - au nom de tous les deux, - voici Notre démission de notre emploi.

RUY BLAS, prenant le papier, froidement

Merci. Vous vous retirerez, avec votre famille,

À Priego.

Vous, en Andalousie, -

À Camporeal.

Et vous, comte, en Castille. Chacun dans vos états. Soyez partis demain.

Les deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement le chapeau la sur tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers.

Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.

Silence dans les assistants. Ruy Blas s'assied à la table sur une chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s'occupe à décacheter une correspondance. Pendant qu'il parcourt les lettres l'une après l'autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à voix basse.

UBILLA, à Covadenga, montrant Ruy Blas

Fils, nous avons un maître. Cet homme sera grand.

DON MANUEL ARIAS

S'il n'est Olivarez !

RUY BLAS, après avoir parcouru vivement une lettre qu'il vient d'ouvrir

Un complot ! qu'est ceci ? Messieurs, que vous disais-je ?

Lisant.

- « Duc_d_Olmedo, veillez. Il se prépare un piège Pour enlever quelqu'un de très grand de Madrid. »

Examinant la lettre.

- On ne nomme pas qui. Je veillerai. - L'écrit Est anonyme. -

Entre un huissier de cour qui s'approche de Ruy Blas avec une profonde révérence.

Allons ! Qu'est-ce ?

RUY BLAS

À cette heure ? Impossible.

L'huissier s'incline et sort. Depuis quelques instants, un page est entré, vêtu d'une livrée couleur de feu à galons d'argent, et s'est approché de Ruy Blas.

RUY BLAS, avec un geste de surprise

Ah ! - Page, enseigne-lui ma maison du faubourg. Qu'il m'y vienne trouver demain, si bon lui semble. Va.

Le page sort. Aux conseillers.

Nous aurons tantôt à travailler ensemble. Dans deux heures. Messieurs, revenez.

Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas. Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie profonde. Tout-à-coup, à l'angle du salon, la tapisserie s'écarte et la Reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête ; elle paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d'admiration et de respect. Elle soutient d'un bras la tapisserie derrière laquelle on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l'on distingue petite une porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme pétrifié devant cette apparition.

SCÈNE III. Ruy Blas, La Reine.

LA REINE, du fond du théâtre

Oh ! Merci !

RUY BLAS

Ciel !

LA REINE

Vous avez bien fait de leur parler ainsi. Je n'y puis résister, Duc, il faut que je serre Cette loyale main si ferme et si sincère !

Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu'elle presse avant qu'il ait pu s'en défendre.

LA REINE

Rien.

RUY BLAS, qui l'écoute avec ravissement

Oh ! Madame ! Achevez ! Vous m'emplissez le coeur !

LA REINE

Eh bien, écoute-donc !

Levant les yeux au ciel.

- Oui, je vais tout lui dire. Est-ce un crime ? Tant pis. Quand le coeur se déchire, Il faut bien laisser voir tout ce qu'on y cachait. - Tu fuis la reine ? Eh bien, la reine te cherchait ! Tous les jours je viens là ! - là, dans cette retraite, - T'écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, Et prise par ta voix qui m'intéresse à tout. Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître. C'est moi, depuis six mois, tu t'en doutes peut-être, Qui t'ai fait, par degrés, monter jusqu'au sommet. Où Dieu t'aurait dû mettre une femme te met. Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t'admire. Autrefois une fleur, à présent un empire ! D'abord je t'ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu ! c'est à cela qu'une femme se prend ! Mon Dieu ! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, M'enfermer, comme on met en cage une colombe, Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré ? - Un jour que nous aurons le temps, je te dirai Tout ce que j'ai souffert. - Toujours seule, oubliée. Et puis, à chaque instant, je suis humiliée. Tiens, juge : hier encor... - Ma chambre me déplaît. -Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est Des chambres où l'on est plus triste que dans d'autres ; - J'en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres ! On ne l'a pas voulu. Je suis esclave ainsi !- Duc, il faut, dans ce but le ciel t'envoie ici, - Sauver l'État qui tremble, et retirer du gouffre Le peuple qui travaille, et m'aimer, moi qui souffre. Je te dis tout cela, sans suite, à ma façon, Mais tu dois cependant voir que j'ai bien raison.

RUY BLAS, tombant à genoux

Madame....

SCÈNE IV.

RUY BLAS, seul

Il est comme absorbé dans une contemplation angélique. Devant mes yeux c'est le ciel que je vois ! De ma vie, ô mon Dieu ! Cette heure est la première. Devant moi tout un monde, un monde de lumière, Comme ces paradis qu'en songe nous voyons, S'entr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons ! Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère, Et l'ivresse, et l'orgueil, et ce qui sur la terre Se rapproche le plus de la divinité, L'amour dans la puissance et dans la majesté ! La reine m'aime ! Ô Dieu ! C'est bien vrai, c'est moi-même. Je suis plus que le roi puisque la reine m' aime ! Oh ! Cela m'éblouit. Heureux, aimé, vainqueur ! Duc_d_Olmedo, - l'Espagne à mes pieds, - j'ai son coeur ! Cet ange qu'à genoux je contemple et je nomme, D'un mot me transfigure et me fait plus qu'un homme. Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé ! Oh ! Oui, j'en suis bien sûr, elle m'a bien parlé. C'est bien elle. Elle avait un petit diadème En dentelle d'argent. Et je regardais même, Pendant qu'elle parlait, - je crois la voir encor,- Un aigle ciselé sur son bracelet d'or, Elle se fie à moi, m'a-t-elle dit. - Pauvre ange ! Oh ! S'il est vrai que Dieu, par un prodige étrange, En nous donnant l'amour, voulut mêler en nous Ce qui fait l'homme grand à ce qui le fait doux, Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu'elle m'aime, Moi, qui suis tout puissant, grâce à son choix suprême, Moi, dont le coeur gonflé ferait envie aux rois, Devant Dieu qui m'entend, sans peur, à haute voix, Je le dis, vous pouvez vous confier, madame, À mon bras comme Reine, à mon coeur comme femme ! Le dévouement se cache au fond de mon amour Pur et loyal ! - Allez, ne craignez rien ! -

Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond, enveloppé d'un grand manteau, coiffé d'un chapeau galonné d'argent. Il s'est avancé lentement vers Ruy_Blas sans être vu, et, au moment où Ruy_Blas, ivre d'extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme lui pose brusquement la main sur l'épaule. Ruy Blas se retourne comme réveillé subitement ; l'homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas reconnaît Don Salluste. Don Salluste est vêtu d'une livrée couleur de feu à galons d'argent, pareille à celle du page de Ruy Blas.

SCÈNE V. Ruy Blas, Don Salluste.

DON SALLUSTE, posant sa main sur l'épaule de Ruy Blas

Bonjour.

RUY BLAS

Sa seigneurie En effet me surprend.

À part.

Oh ! Mon malheur renaît. J'étais tourné vers l'ange et le démon venait.

Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme la petite porte au verrou ; puis il revient tout tremblant vers Don Salluste.

RUY BLAS, l'oeil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine rassembler ses idées

Cette livrée ?...

DON SALLUSTE

L'air me semble un peu froid. Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.

Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.

DON SALLUSTE, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir, qu'il a laissé tomber en entrant

Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.

Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à Don Salluste.

DON SALLUSTE, mettant le mouchoir dans sa poche

- Vous disiez ?...

DON SALLUSTE, qui jouait avec un couteau d'ivoire sur la table, se retourne à demi

De quoi vous mêlez-vous ?

DON SALLUSTE, froidement

Mais si. Je le savais.

RUY BLAS, qui l'a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles

Ô mon Dieu ! - Dieu clément ! Dieu juste ! de quel crime est-ce le châtiment ? Qu'est-ce donc que j'ai fait ? Vous êtes notre père, Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère ! Voilà donc où j'en suis ! - et volontairement, Et sans tort de ma part, - pour voir, - uniquement Pour voir agoniser une pauvre victime, Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme, Tordre un malheureux coeur plein d'amour et de foi, Afin d'en exprimer la vengeance pour soi !

Se parlant à lui-même.

Car c'est une vengeance ! oui, la chose est certaine ! Et je devine bien que c'est contre la reine ! Qu'est-ce que je vais faire ? Aller lui dire tout ? Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût Et d'horreur ! un Crispin ! un fourbe à double face ! Un effronté coquin qu'on bâtonne et qu'on chasse ! Jamais ! - Je deviens fou, ma raison se confond !

Une pause. Il rêve.

Ô mon Dieu ! Voilà donc les choses qui se font ! Bâtir une machine effroyable dans l'ombre, L'armer hideusement de rouages sans nombre, Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, Jeter une livrée, une chose, un valet, Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, Une tête brisée, un coeur tiède et fumant, Et ne pas frissonner alors qu'en ce moment On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme, Que ce laquais était l'enveloppe d'un homme !

Se tournant vers don Salluste.

Mais il est temps encore ! oh ! monseigneur, vraiment ! L'horrible roue encor n'est pas en mouvement !

Il se jette à ses pieds.

Ayez pitié de moi ! Grâce ! Ayez pitié d'elle ! Vous savez que je suis un serviteur fidèle ! Vous l'avez dit souvent ! Voyez ! Je me soumets ! Grâce !

RUY BLAS, se traînant à ses pieds

Grâce !

DON SALLUSTE

Abrégeons, mon maître.

Il se tourne vers la fenêtre.

Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre. Il vient un froid par là !

Il va à la croisée et la ferme.

RUY BLAS, exaspéré

Mais...

RUY BLAS, brisé et d'une voix éteinte

Il suffit. - Je ferai, monsieur, ce qu'il vous plaît.

La porte du fond s'ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil privé. Don Salluste s'enveloppe vivement de son manteau.

DON SALLUSTE, bas

On vient.

Il salue profondément Ruy Blas.

Haut.

Monsieur le duc, je suis votre valet

Il sort.

ACTE IV

PERSONNAGES. RUY BLAS. DON CÉSAR. DON SALLUSTE. DON GURITAN. UN LAQUAIS. UNE DUÈGNE. UN PAGE. UN ALCADE. DES ALGUAZILS. DEUX MUETS.

Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de vieille forme et de vieille dorure, Murs couverts d'anciennes tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et derrière le dos des fauteuils,avec de larges galons d'or qui le divisent en bandes verticales, Au fond, une porte à deux battans. gauche, A sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l'intérieur. Du côté opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un cabinet obscur, une seule fenêtre à gauche, placée très haut et garnie de barreaux et d'un auvent inférieur comme les croisées des prisons, sur te mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi effacée. Goffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils du temps de PhilippeIII. une armoire très ornée adossée au mur. une table carrée avec ce qu'il faut pour écrire. Un petit guéridon de forme ronde à pieds dorés dans un coin. C'est le matin. Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la toison, vivement agité, se promène à grands pas dans là chambre. Au, fond se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres.

SCÈNE PREMIÈRE. Ruy Blas, Le Page.

RUY BLAS, à part, et se parlant à lui-même

Que faire ? - Elle d'abord ! elle avant tout ! - rien qu'elle ! Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, Dût le gibet me prendre ou l'enfer me saisir ! Il faut que je la sauve ! - Oui ! Mais y réussir ? Comment faire ? donner mon sang, mon coeur, mon âme, Ce n'est rien, c'est aise. Mais rompre cette trame ! Deviner... - deviner car il faut deviner ! - Ce que cet homme a pu construire et combiner ! Il sort soudain de l'ombre et puis il s'y replonge, Et là, seul dans sa nuit, que fait-il ? - Quand j'y songe, Dans le premier moment je l'ai prié pour moi ! Je suis un lâche, et puis c'est stupide ! - Eh bien quoi ! C'est un homme méchant. - Mais que je m'imagine - La chose a sans nul doute une ancienne origine. - Que lorsqu'il tient sa proie et la mâche à moitié. Ce démon va lâcher la reine, par pitié Pour son valet ! Peut-on fléchir les bêtes fauves ? - Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves ! C'est toi qui l'as perdue ! À tout prix ! Il le faut ! - C'est fini. Me voilà retombé ! De si haut ! Si bas ! J'ai donc rêvé ! - Ho ! Je veux qu'elle échappe ! Mais lui ! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe, Par où va-t-il venir, l'homme de trahison ? Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison, Il est maître. Il en peut arracher les dorures. Il a toutes les clefs de toutes les serrures. Il peut entrer, sortir, dans l'ombre s'approcher, Et marcher sur mon coeur comme sur ce plancher. - Oui, c'est que je rêvais ! le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites. Je suis fou. Je n'ai plus une idée en son lieu. Ma raison, dont j'étais si vain, mon Dieu ! mon Dieu ! Prise en un tourbillon d'épouvante et de rage, N'est plus qu'un pauvre jonc tordu par un orage ! Que faire ? Pensons bien D'abord empêchons la De sortir du palais. - Oh oui, le piège est là. Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre Je sens le piège, mais je ne vois pas. - Je souffre ! C'est dit. Empêchons-la de sortir du palais. Faisons-la prévenir sûrement, sans délais. - Par qui ? - Je n'ai personne !

Il rêve avec accablement. Puis, tout-à-coup, comme frappé d'une idée subite et d'une lueur d'espoir, il relève la tête.

- Oui, Don_Guritan l'aime ! C'est un homme loyal ! oui !

Faisant un signe au page de s'approcher. Bas.

- Page, à l'instant même, Va chez Don_Guritan, et fais-lui de ma part Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard Il aille chez la reine et qu'il la prie en grâce, En mon nom comme au sien, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, De ne point s'absenter du palais de trois jours. Quoi qu'il puisse arriver. De ne point sortir. Cours !

Rappelant le page.

Ah !

Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon.

Qu'il donne ce mot à la reine, et qu'il veille !

Il écrit rapidement sur son genou.

- « Croyez Don_Guritan, faites ce qu'il conseille ! »

Il ploie le papier et le remet au page.

Quant à ce duel, dis-lui que j'ai tort, que je suis À ses pieds, qu'il me plaigne et que j'ai des ennuis, Qu'il porte chez la reine à l'instant mes suppliques, Et que je lui ferai des excuses publiques. Qu'elle est en grand péril. Qu'elle ne sorte point. Quoi qu'il arrive. Au moins trois jours ! - De point en point. Fais tout. Va, soit discret, ne laisse rien paraître.

RUY BLAS, resté seul, tombant sur un fauteuil

Mes esprits Se calment. Cependant, comme dans la folie, Je sens confusément des choses que j'oublie. Oui, le moyen est sûr. Don_Guritan... ! - mais moi ? Faut-il attendre ici Don_Salluste ? Pourquoi ? Non. Ne l'attendons pas. Cela le paralyse Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. Sortons. J'ai besoin d'aide, et Dieu m'inspirera !

Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard d'or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du fond.

Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. - Par une entrée à lui. - Dans la maison, peut-être. Vous le verrez agir comme s'il était maître. Laissez-le faire. Et si d'autres viennent...

Après avoir hésité un moment.

Ma foi, Vous laisserez entrer ! -

Il congédie du geste les noirs, qui s'inclinent en signe d'obéissance et qui sortent.

Allons ?

Il sort.

Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber coup-à-coup un homme, enveloppé d'un manteau déguenillé, qui se précipite dans la chambre. C'est don César.

SCÈNE II.

DON CÉSAR

Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.

Tant pis ! c'est moi ?

Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il s'avance est tombé, et dans la chambre avec force révérences et chapeau bas.

Pardon ! Ne faites pas attention, je passe. Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. J'entre un peu brusquement, messieurs, j'en suis fâché !

Il s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.

- Personne ! - Sur le toit tout_à_l_heure perché, J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. - Personne !

S'asseyant dans un fauteuil.

Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. - Ouf ! que d'événements ! - J'en suis émerveillé Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ; Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ; Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ; Et les tentations faites sur ma vertu Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ; Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne ! Puis, quel roman ! le jour où j'arrive, c'est fort, Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord ! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ; Je saute un mur ; j'avise une maison perdue Dans les arbres, j'y cours ; personne ne me voit Je grimpe allègrement ; du hangar sur le toit ; Enfin, je m'introduis dans le sein des familles Par une cheminée où je mets en guenilles Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend !... - Pardieu ! Monsieur_Salluste est un grand sacripant !

Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.

- Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte !

Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup-d'oeil vers la cheminée.

Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !

Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux, il trouve un manteau de velours vert-clairs, brodé l'or, le manteau donné par Don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien.

- Ce manteau me parait plus décent que le mien.

Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place le coffre après l'avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing, puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé d'or.

C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien. Ah ! Mon très cher cousin, vous voulez que j'émigre Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre ! Mais je vais me venger de vous, cousin damné, Épouvantablement quand j'aurai déjeuné. J'irai, sous mon vrai, nom, chez vous, traînant ma queue D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue, Et je vous livrerai vivant aux appétits De tous mes créanciers - suivis de leurs petits.

Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves.

Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies.

Après avoir examiné la chambre de tous les côtés.

Maison mystérieuse et propre aux tragédies. Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. Dans ce charmant logis on entre par en haut, Juste comme le vin entre dans les bouteilles.

Avec un soupir.

- C'est bien bon du bon vin ! -

Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique ; puis rentre d'étonnement, avec des gestes.

Merveille des merveilles ! Cabinet sans issue où tout est clos aussi !

Il va à la porte du fond, l'entr'ouvre et regarde au dehors ; puis il la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre.

Personne ! - Où diable suis-je ? - Au fait, j'ai réussi À fuir les alguazils. Que m'importe le reste ? Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi ?

Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.

Ah çà ! Mais - je m'ennuie horriblement ici.

Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du pan coupé.

Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque.

Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni.

Justement. - Un pâté, du vin, une pastèque. C'est un en cas complet. Six flacons bien rangés ! Diable ! sur ce logis j'avais des préjugés.

Examinant les flacons l'un après l'autre.

C'est d'un bon choix. - Allons ! l'armoire est honorable.

Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l'apporte sur le devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc. ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. - Puis il prend une des bouteilles.

Lisons d'abord ceci.

Il emplit le verre et boit d'un trait.

C'est une oeuvre admirable De ce fameux poète appelé le soleil ! Xérès-des-Chevaliers n'a rien de plus vermeil.

Il s'assied, se verse un second verre et boit.

Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose De plus spiritueux !

Il boit.

Ah Dieu, cela repose ! Mangeons.

Il entame le pâté.

Chiens d'alguazils ! je les ai déroutés. Ils ont perdu ma trace.

Il mange.

Oh ! Le roi des pâtés ! Quant au maître du lieu, s'il survient... -

Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu'il pose sur la table.

Je l'invite. - Pourvu qu'il n'aille pas me chasser ! Mangeons vite.

Il met les morceaux doubles.

Mon dîner fait, j'irai visiter la maison. Mais qui peut l'habiter ? peut-être un bon garçon. Ceci peut ne cacher qu'une intrigue de femme. Bah ! quel mal fais-je ici ? qu'est-ce que je réclame ? Rien, - l'hospitalité de ce digne mortel, À la manière antique,

Il s'agenouille à demi et entoure la table de ses bras.

En embrassant l'autel.

Il boit.

D'abord, ceci n'est point le vin d'un méchant homme, Et puis, c'est convenu, si l'on vient, je me nomme. Ah ! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit ? Quoi, ce bohémien ! ce galeux ? ce bandit ? Ce Zafari ? ce gueux ? ce va-nu-pied... ? - Tout juste ! Don_César_de_Bazan, cousin de Don_Salluste ! Oh la bonne surprise ! et dans Madrid, quel bruit ! Quand est-il revenu ? ce matin ? cette nuit ? Quel tumulte partout en voyant cette bombe, Ce grand nom oublié qui tout_à_coup retombe, Don_César_de_Bazan ! oui, Messieurs, s'il vous plaît. Personne n'y pensait, personne n'en parlait. Il n' était donc pas mort ? il vit, messieurs, mesdames ! Les hommes diront : Diable ! - Oui-dà, diront les femmes Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, Mêlé de l'aboiement de trois cents créanciers ! Quel beau rôle à jouer ! - Hélas ! l'argent me manque.

Bruit à la porte.

On vient ! - Sans doute on va comme un vil saltimbanque M'expulser. - C'est égal, ne fais rien à demi, César !

Il s'enveloppe de son manteau Jusqu'aux yeux. La porte du fond s'ouvre. Entre Un laquais en livrée portant sur son dos une grosse sacoche.

SCÈNE III. Don César, Un Laquais.

DON CÉSAR, toisant le laquais de la tête aux pieds

Qui venez-vous chercher céans, l'ami ?

À part.

Il faut beaucoup d'aplomb, le péril est extrême.

DON CÉSAR, dégageant son visage du manteau

Don César ! C'est moi-même !

À part.

Voilà du merveilleux !

LE LAQUAIS, posant sur le fauteuil la sacoche

Daignez voir si c'est là votre compte.

DON CÉSAR, comme ébloui

À part.

De l'argent ! C'est trop fort !

Haut.

Mon cher...

DON CÉSAR, lui montrant la table

Mettez cet argent là-dessus.

Le laquais obéit.

De quelle part ?

DON CÉSAR, satisfait de l'explication

Ah !

LE LAQUAIS

Cet argent...

DON CÉSAR

Bah !

DON CÉSAR

Peste !

LE LAQUAIS

Il suffit.

LE LAQUAIS

Chut !

DON CÉSAR

Pour qui me prends-tu ?

Admirant la rondeur du sac posé sur la table.

Le beau ventre !

LE LAQUAIS, insistant

Mais...

LE LAQUAIS

L'or est en souverains. Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, Ou bons doublons_au_marc. L'argent, en croix-maries.

Don césar ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs plein d'or et d'argent qu'il ouvre et vide sur la table avec admiration, puis il se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d'or, et remplit ses poches de quadruples et de doublons.

DON CÉSAR, s'interrompant avec majesté

À part.

Voici que mon roman, couronnant ses féeries, Meurt amoureusement sur un gros million.

Il se remet à remplir ses poches.

Ô délices ! Je mords à même un galion !

Une poche pleine, il passe à l'autre. Il se cherche des poches partout, et semble avoir oublié le laquais.

LE LAQUAIS, qui le regarde avec impassibilité

Et maintenant j'attends vos ordres.

DON CÉSAR, se retournant

Pourquoi faire ?

DON CÉSAR, l'interrompant d'un air d'intelligence

Oui, publics et privés ! ! !

DON CÉSAR, lui frappant sur l'épaule

Et je t'en aime, Fidèle serviteur !

LE LAQUAIS, fièrement

Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.

Avant que don César ait pu l'en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table.

DON CÉSAR, à part, effrayé

Il sonne ! Le maître va peut-être arriver en personne. Je suis pris.

Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir.

LE LAQUAIS, au nègre

Remettez l'agrafe à Monseigneur.

Le nègre s'approche gravement de Don César, qui le regarde faire d'un air stupéfait ; puis il rattache l'agrafe du manteau, salue et sort, laissant don César pétrifié.

LE LAQUAIS, vidant son verre

Que m'ordonnez-vous ?

DON CÉSAR

Laisse-moi, je médite. Bois en m'attendant.

Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout-à-coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée.

Oui !

Au laquais.

Lève-toi tout de suite. Voici ce qu'il faut faire ! Emplis tes poches d'or.

Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d'or les poches de son justaucorps. Don César l'y aide tout en continuant.

Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor, Entre au numéro_9. Une maison étroite. Beau logis, si ce n'est que la fenêtre à droite À sur le cristallin une taie en papier.

LE LAQUAIS

Une échelle ?

LE LAQUAIS

Après ?

LE LAQUAIS

Suffit, mon prince.

Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags.

SCÈNE IV. Don César, Une Duègne.

LA DUÈGNE, sur le seuil de la porte

Don_César_de_Bazan !

Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête.

DON CÉSAR

Pour le coup !

À part.

Oh ! Femelle !

Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène.

Mais que le diable ou Salluste s'en mêle ? Gageons que je vais voir arriver mon cousin. Une duègne !

Haut.

C'est moi Don_César. - Quel dessein ?...

À part.

D'ordinaire une vieille en annonce une jeune.

LA DUÈGNE

Elle tire de son garde-infante un billet plié et le présente, mais sans le lui laisser prendre.

Ainsi, mon beau discret, C'est bien vous qui venez, et pour cette nuit même, D'adresser ce message à quelqu'un qui vous aime, Et que vous savez bien ?

DON CÉSAR

Hors le mien.

LA DUÈGNE

Elle pose sur la table le billet plié, que Don César examine avec curiosité.

En ce cas, si c'est vous Vous écrirez : Venez, au dos de cette lettre. Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.

DON CÉSAR

Peste ! Au fait ! De ma main !

À part.

Message bien rempli !

Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, la duègne ne la lui laisse pas toucher.

DON CÉSAR

Pardieu !

À part.

Moi qui brûlais de voir !... jouons mon rôle !

Il agite la sonnette. Entre un des noirs.

Tu sais écrire ?

Le noir fait signe de tête affirmatif. Étonnement de don César.

À part.

Un signe !

Haut.

Es-tu muet, mon drôle !

Le noir fait un nouveau signe d'affirmation. Nouvelle stupéfaction de Don César.

À part.

Fort bien ! Continuez ! Des muets à présent !

Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur la table.

Écris-moi là : Venez.

Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la lettre, et au muet de sortir.

À part.

Il est obéissant !

LA DUÈGNE, remettant le billet dans son garde-infante et se rapprochant de don César

Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie ?

DON CÉSAR

Charmante !

DON CÉSAR

Je m'en flatte.

LA DUÈGNE, faisant une révérence pour se retirer

Je vous baise la main.

DON CÉSAR, lui donnant une poignée de doublons

Je te graisse la patte. Tiens, vieille !

DON CÉSAR, la congédiant

Va.

LA DUÈGNE, révérences

Si vous aviez besoin.... J'ai nom dame_Oliva. Couvent_San-Isidro.

Elle sort ; puis la porte se rouvre et l'on voit sa tête reparaître.

Toujours à droite assise Au troisième pilier en entrant dans l'église.

Don César se retourne avec impatience. La porte retombe ; puis elle se rouvre encore, et la vieille reparaît.

Vous la verrez ce soir ! Monsieur, pensez à moi Dans vos prières.

DON CÉSAR, la chassant avec colère

Ah !

La duègne disparaît ; la porte se referme.

SCÈNE CINQUIÈME. Don César, Don Guritan.

DON GURITAN, du fond du théâtre

Don_César_de_Bazan !

DON CÉSAR, épanoui

De quelle illustre rive ?

DON CÉSAR, éclatant de rire

Parfait ! Qui donc cela ?

DON CÉSAR, gravement

Ah !

DON CÉSAR, toujours avec gravité

C'est moi.

DON GURITAN

Quoi ! Encor !

DON GURITAN

Ma femme !

DON CÉSAR

Bah !

DON CÉSAR

Vrai ?

DON CÉSAR

Il examine d'un air goguenard les souliers de Don Guritan, qui disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode.

Jadis on se mettait des rubans sur la tête. Aujourd'hui, je le vois, c'est une mode honnête, On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds. C'est charmant !

DON CÉSAR, impassible

Vous croyez ?

DON GURITAN

Il lui présente une des deux épées.

Fat ! Sur-le-champ !

DON GURITAN

Où !

DON GURITAN, essayant la pointe de l'épée sur le parquet

Don César, je le tue ensuite !

DON CÉSAR

Vraiment ?

DON GURITAN

Certes !

DON GURITAN

Sortons !

Ils sortent, on entend le bruit de leurs pas qui s'éloignent. Une petite porte masquée s'ouvre à droite dans le mur, et donne passage à Don Salluste.

SCÈNE VI.

DON SALLUSTE, vêtu d'un habit vert sombre, presque noir

Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude.

Aucuns apprêts !

Apercevant la table chargée de mets.

Que veut dire ceci ?

Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan.

Quel est donc ce tapage ?

Il se promène rêveur sur l'avant-scène.

Gudiel ce matin a vu sortir le page Et l'a suivi. - Le page allait chez Guritan. - Je ne vois pas Ruy_Blas. - Et ce page... - Satan ! C'est quelque contre-mine ! Oui, quelque avis fidèle Dont il aura chargé Don_Guritan pour elle ! - On ne peut rien savoir des muets ! - C'est cela ! Je n'avais pas prévu ce Don_Guritan-là !

Il tient à la main l'épée nue qu'il jette en entrant sur un fauteuil.

SCÈNE VII. Don Salluste, Don César.

DON SALLUSTE, se retournant, pétrifié

Don_César !

DON SALLUSTE, à part

Tout est perdu !

DON SALLUSTE, à part

Démon ! qu'a-t-il pu faire ?

DON SALLUSTE

Eh bien ?

DON CÉSAR

Je l'ai soûlé.

DON CÉSAR, faisant sonner ses grègues

J'ai d'abord rempli mes poches, vous pensez.

Il se remet à rire.

Vous savez bien ? La dame !...

Grègues : Haut-de-chausses, culotte ; on ne le dit plus qu'au pluriel. [L]

DON SALLUSTE

Oh !

DON CÉSAR, qui remarque son anxiété

Que vous connaissez. -

Don salluste écoute avec un redoublement d'angoisse. Don César poursuit en riant.

Qui m'envoie une duègne, affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne...

DON SALLUSTE

Pourquoi ?

DON SALLUSTE

À part.

Ciel !

Haut.

Qu'as-tu répondu ?

DON SALLUSTE

Vrai ?

DON CÉSAR

J'en ai peur.

DON SALLUSTE

À part.

Diable !

Vivement et se rapprochant de don César.

Garde l'argent, mais quitte la maison !

DON SALLUSTE

Crois-moi.

DON SALLUSTE

Oh !

DON SALLUSTE

Je jure....

DON SALLUSTE

Écoute....

DON SALLUSTE

Hasard !

DON SALLUSTE effaré, sur le devant du théâtre

À part.

Tout est perdu s'il se fait reconnaître !

Entrent des alguazils précédés d'un alcade. Don Salluste parait en proie à une vive perplexité. Don César va vers l'alcade d'un air de triomphe.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, Un Alcade, Des Alguazils.

DON SALLUSTE, montrant Don César à l'Alcade

Que voici le fameux voleur Matalobos !

DON CÉSAR, stupéfait

Comment !

DON SALLUSTE, à part

Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures.

À l'alcade.

Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. Saisissez ce voleur.

Les alguazils saisissent don César au collet.

DON CÉSAR, furieux, à Don Salluste

Je suis votre valet, Vous mentez hardiment !

DON SALLUSTE

C'est moi.

L'ALCADE

C'est juste.

DON CÉSAR, à part

Oh ! Le damné Salluste !

DON SALLUSTE, continuant

Il est au comte d'Albe auquel il fut volé...-

Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche.

Dont voici le blason !

DON CÉSAR, à part

Il est ensorcelé !

L'ALCADE, examinant le blason

Oui, les deux châteaux d'or....

DON SALLUSTE

Et puis, les deux chaudières. Enriquez et Gusman.

En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses poches. Don salluste montre à l'alcade la façon dont elles sont remplies.

Sont-ce là les manières Dont les honnêtes gens portent l'argent qu'ils ont ?

L'ALCADE, hochant la tête

Hum !

DON CÉSAR, à part

Je suis pris !

Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent.

UN ALGUAZIL, fouillant

Voilà des papiers.

DON SALLUSTE, lui faisant remarquer les

Toutes au Comte_d_Albe !

L'ALCADE

Oui ?

DON CÉSAR

Mais...

LES ALGUAZILS, lui liant les mains

Pris ! Quel bonheur !

DON SALLUSTE, montrant Don César

Lui !

L'ALCADE, examinant l'épée

Du sang. - Bien.

À don César.

Allons, marche avec eux !

DON SALLUSTE, à don César que les alguazils emmènent

Bonsoir, Matalobos.

DON CÉSAR, faisant un pas vers lui et le regardant fixement

Vous êtes un fier gueux !

ACTE V

PERSONNAGES. RUY BLAS. DON SALLUSTE. LA REINE.

Même chambre. C'est la nuit. une lampe est posée sur la table. Au lever du rideau Ruy Blas est seul. une sorte de longue robe noire cache ses vêtements.

SCÈNE PREMIÈRE.

RUY BLAS, seul

C'est fini. Rêve éteint ! Visions disparues ! Jusqu'au soir au hasard j'ai marché dans les rues. J'espère en ce moment. Je suis calme. La nuit On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit. Rien de trop effrayant sur ces murailles noires ; Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. Les muets sont là-haut qui dorment. La maison Est vraiment bien tranquille. Oh ! oui, pas de raison D'alarme. Tout va bien. Mon page est très fidèle. Don_Guritan est sûr alors qu'il s'agit d'elle. Ô mon Dieu ! n'est-ce pas que je puis vous bénir, Que vous avez laissé l'avis lui parvenir, Que vous m'avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, À protéger cet ange, à déjouer Salluste, Qu'elle n'a rien à craindre, hélas ! Rien à souffrir, Et qu'elle est bien sauvée,- et que je puis mourir ?

Il tire de sa poitrine une petite fiole qu'il pose sur la table.

Oui, meurs maintenant, lâche ! et tombe dans l'abîme ! Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime ! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul !

Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu'il portait au premier acte.

- Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul ! - Dieu ! Si ce démon vient voir sa victime morte,

Il pousse un meuble de façon à barricader la porte.

Qu'il n'entre pas du moins par cette horrible porte !

Il revient vers la table.

- Oh ! Le page a trouve Guritan, c'est certain, Il n'était pas encor huit heures du matin.

Il fixe son regard sur la fiole.

- Pour moi, j'ai prononcé mon arrêt, et j'apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant. J'ai du moins le plaisir de penser qu'à présent Personne n'y peut rien. Ma chute est sans remède !

S'asseyant sur le fauteuil.

Elle m'aimait pourtant ! - Que Dieu me soit en aide ! Je n'ai pas de courage !

Il pleure.

Oh ! L'on aurait bien dû Nous laisser en paix !

Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.

Dieu !

Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole.

L'homme, qui m'a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J'ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s'émeut. Je souffre ! - Elle m'aimait ! - Et dire qu'on ne peut Jamais rien ressaisir d'une chose passée ! - Je ne la verrai plus ! - Sa main que j'ai pressée, Sa bouche qui toucha mon front.... - Ange adoré ! Pauvre ange ! - Il faut mourir, mourir désespéré ! Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, Son oeil où s'enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix... - Je ne la verrai plus ! Je ne l'entendrai plus ! - Enfin c'est donc possible ? Jamais !

Il avance avec angoisse sa main vers la fiole ; au moment où il saisit convulsivement, la porte du fond la s'ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas.

SCÈNE II. Ruy Blas, La Reine.

LA REINE, entrant

Don_César !

RUY BLAS, se retournant avec un mouvement d'épouvante, et fermant précipitamment la robe qui cache sa livrée

Dieu ! c'est elle ! - Au piège horrible Elle est prise !

Haut.

Madame !...

LA REINE

Toi.

RUY BLAS, haletant

Parlez donc vite !

LA REINE

Une lettre.

RUY BLAS

De moi ?

LA REINE, tirant de sa poitrine un billet qu'elle lui présente

Lisez donc.

Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers lampe et lit.

RUY BLAS, lisant

« Un danger terrible est sur ma tête. « Ma reine seule peut conjurer la tempête....

Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin.

LA REINE, continuant et lui montrant du doigt la ligne qu'elle lit

« En venant me trouver ce soit dans ma maison. Sinon, je suis perdu. »

RUY BLAS, d'une voix éteinte

Ho ! Quelle trahison ! Ce billet !

RUY BLAS, à part

J'avais Oublié ce billet.

À la reine, d'une voix terrible.

Allez-vous en !

LA REINE

Comment ?

RUY BLAS, levant les bras au ciel avec désespoir

Bonté divine !

RUY BLAS, lui prenant les mains

Comprenez !

LA REINE

Don César...

LA REINE

Mais oui.

L'HOMME MASQUÉ

C'est moi !

Il ôte son masque. C'est don Salluste. La reine et Ruy Blas le reconnaissent avec terreur.

SCÈNE III. Les Mêmes, Don Salluste.

LA REINE, avec horreur

Don_Salluste !

DON SALLUSTE, montrant Ruy Blas

À jamais vous êtes la compagne De cet homme.

LA REINE, atterrée, tombant sur le fauteuil

Je suis en son pouvoir !

DON SALLUSTE

De vous je ne réclame Que ce consentement pour le porter au roi.

Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre.

Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi.

À la Reine.

Signez.

LA REINE, tremblante, à part

Que faire ?

DON SALLUSTE, se penchant à son oreille et lui présentant une plume.

Allons ! Qu'est-ce qu'une couronne ? Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien De ceci. Tout se passe entre nous trois.

Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu'elle la repousse ni la prenne.

Eh bien ?

La reine Indécise et égarée le regarde avec angoisse.

Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. Le scandale et le cloître !

LA REINE, accablée

Ô Dieu !

RUY BLAS, comme se réveillant tout à coup

Je m'appelle Ruy_Blas, et je suis un laquais !

Arrachant des mains de la Reine la plume et le parchemin qu'il déchire.

Ne signez pas, madame ! - Enfin ! - Je suffoquais !

DON SALLUSTE, à la Reine, froidement

Cet homme est en effet mon valet.

À Ruy Blas avec autorité.

Plus un mot.

LA REINE, laissant échapper un cri de désespoir et se tordant les main

Juste ciel !

DON SALLUSTE, poursuivant

Seulement il a parlé trop tôt.

Il croise le bras et se redresse, avec une voix tonnante.

Eh bien oui ! Maintenant disons tout. Il n'importe ! Ma vengeance est assez complète de la sorte.

À la reine.

Qu'en pensez-vous ? Madrid va rire, sur la foi ? Ah ! Vous m'avez cassé ! Je vous détrône, moi. Ah ! Vous m'avez banni ! Je vous chasse, et m'en vante ! Ah ! vous m'avez pour femme offert votre suivante !

Il éclate de rire.

Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. Vous pourrez l'épouser aussi ! Certainement. Le roi s'en va ! - Son coeur sera votre richesse !

Il rit.

Et vous l'aurez fait duc afin d'être duchesse !

Grinçant des dents.

Ah ! Vous m'avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez !

Pendant qu'il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a poussé le verrou, puis il s'est approché de lui sans qu'il s'en son aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit du marquis par la poignée et la tire vivement.

RUY BLAS, terrible, l'épée de Don Salluste à la main

Je crois que vous venez d'insulter votre Reine !

Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre.

- Oh ! N'allez point par là, ce n'en est pas la peine, J'ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. - Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea, Mais s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre ! - À mon tour ! - On écrase un serpent qu'on rencontre. - Personne n'entrera ni tes gens, ni l'enfer ! Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! - Cet homme vous parlait insolemment, Madame ? Je vais vous expliquer. Cet homme n'a point d'âme, C'est un monstre. En riant hier il m'étouffait. Il m'a broyé le coeur à plaisir. Il m'a fait Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre ! Je priais ! je pleurais ! je ne peux pas vous dire !

Au Marquis.

Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d'ailleurs - je n'ai pas compris. - Ah ! misérable ! Vous osez, - votre reine ! une femme adorable ! Vous osez l'outrager quand je suis là ! - Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez ! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire ! - Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu'un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre un épée, une hache, un couteau !... - Pardieu ! J'étais laquais ! Quand je serais bourreau ?

RUY BLAS

Crois-tu ?

DON SALLUSTE, désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de lui

Sur ces murailles Rien ! Pas d'arme !

À Ruy Blas.

Une épée au moins !

LA REINE, à genoux

Grâce !

DON SALLUSTE, appelant

Au meurtre ! Au secours ?

RUY BLAS, levant l'épée

As-tu bientôt fini ?

DON SALLUSTE, se jetant sur lui en criant

Je meurs assassiné ! Démon !

RUY BLAS, le poussant dans le cabinet

Tu meurs puni !

Ils disparaissent dans le cabinet,dontla porte se referme sur eux.

LA REINE, restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil

Ciel !

Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.

SCÈNE IV. La reine, Ruy Blas.

Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l'oeil fixé à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle.

LA REINE

Monsieur...

RUY BLAS, joignant les mains

Que vous me pardonniez, Madame !

LA REINE

Jamais.

RUY BLAS

Jamais !

Il se lève et marche lentement vers la table.

Bien sûr ?

RUY BLAS

Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.

Triste flamme, Éteins-toi !

LA REINE, se levant et courant à lui

Que fait-il ?

LA REINE, éperdue

Don César !

RUY BLAS, défaillant

J'aurais agi de même.

Sa voix s'éteint, la Reine le soutient dans ses bras.

Je ne pouvais plus vivre. Adieu !...

Montrant la porte.

Fuyez d'ici ! - Tout restera secret. - Je meurs !

Il tombe.

LA REINE, se jetant sur son corps

Ruy_Blas !

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par le Reine

Merci !

2 267 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica