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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Boite A Musique

Clovis Hugues· imprimée en 1906· 486 vers· 9 personnages

Personnages

  • NOELLIE
  • LE COMTE D'ARTÈME
  • LA COMTESSE D'ARTÈME
  • BRIDANON, maire
  • MADAME BRIDANON
  • GEORGES, leur fils, collégien eu vacances
  • NOÉMIE, servante
  • DURENFLÉ, garde champêtre
  • PAYSANS ET PAYSANNES

LA BOITE A MUSIQUE

Le théâtre représente un coin de verdure, dans la campagne, Noellie est endormie sur un banc de gazon, à côté de sa guitare.

SCÈNE PREMIÈRE. Georges, Noellie.

NOELLIE

C'est cela.

NOELLIE

C'est juste.

GEORGES

Non.

GEORGES

Non.

NOELLIE

Chanson !

GEORGES

Ont...

NOELLIE

Je n'ai pas l'honneur de connaître ces dames. Je suis une chanteuse errante. C'est la faim Qui réveille ma voix : ma guitare est mon pain. Je m'en vais chaque jour de chaumière en chaumière Gazouiller un couplet qui s'achève en prière ; On m'écoute, et l'on m'aime, et les petits enfants, Gais, attachant sur moi leurs beaux yeux triomphants, Me font de leurs bras ronds une charmante chaîne. J'ai bien souvent pleuré ; mais j'ignore la haine, Parce que j'ai compris que l'amour est dans tout, Et si l'on m'aime un peu, vite j'aime beaucoup. Quand je suis seule avec mes rêves, je m'amuse A faire bavarder ma mémoire confuse. Je me revois alors dans de la clarté. L'air Me donne des baisers de parfums. Le ciel clair Contient plus d'infini qu'au pays où nous sommes. Là les mots chantent mieux dans la langue des hommes Mon père est un seigneur pensif dans son château, Et je revois le lac, les vignes, le coteau. Un très belle dame, assise à la fenêtre, Me berce entre ses bras : c'est ma mère peut-être ! Et je songe, et mon coeur palpite. Puis, adieu Les vignes, le château, ma mère et le lac bleu ! Des haillons brodés d'or, des clameurs dans la foule, Des planches que l'on dresse, une maison qui roule, C'est ma vie. Un matin, j'ai quatorze ans, je pars, Rieuse, les pieds nus et les cheveux épars. Je vais, je vais toujours ; mais la route m'égare, Et je demeure, hélas ! seule avec ma guitare. Je vous ai tout conté pour vous distraire un peu Dites-moi maintenant qui vous êtes.

SCÈNE II. Noellie, Georges, Noémie.

GEORGES, rêvant

Je serai couronné.

NOELLIE

Restez donc.

SCÈNE III. Noellie, Noémie.

NOÉMIE, mystérieusement

Silence !

SCÈNE IV. Noellie, Noémie, Le Comte.

NOELLIE

Hélas !

SCÈNE IV.

LE COMTE

Ma fille ! ô souvenir ! lointain lever d'aurore ! Elle chantait déjà, toute petite encore, Le doux chant qui l'avait endormie au berceau. C'est un souffle qui passe, un cantique d'oiseau, Et de tout temps on l'a chantonné pour l'enfance Dans notre harmonieux langage de Provence. Je rêve, une clarté m'effleure dans la nuit ; J'espère, et j'ai moins peur du spectre qui me suit, Quand je suis seul avec le talisman sonore Où vibre la chanson de mon Ëléonore.

Sortant une petite boite à musique.

Puisque nous voilà seuls, viens et répète-moi Le refrain que mon coeur ne trouve plus qu'en toi, Et, Remplissant d'amour, de paix et de musique, Berce-moi lentement de ta voix mécanique !

Il s'agenouille devant la boite à musique qui exécute son air. la berceuse provençale NÉNÉ, SOKSOK. À peu près : DODO, L'ENFANT DO.

Éléonore ! Elle est vivante et me sourit. Je l'entends, je la vois au fond de mon esprit : N'est-ce pas qu'elle est là sur mes genoux assise ? N'est-ce pas que son souffle est pur comme la brise ? N'est-ce pas qu'elle est belle avec ses yeux si doux ? Mon enfant, ma Nono, reste sur mes genoux ; Laisse mes doigts glacés caresser tes doigts roses ; Babille ton babil, dis-moi des tas de choses.

La musique cesse.

Mais tu ne chantes plus. Dormirais-tu, bébé ? i La tempête est venue et le vent m'a courbé. Ferme tes jolis yeux : de même dans ses voiles La plus belle des nuits peut cacher ses étoiles. Ô Nono, mon enfant, trésor de mes trésors, Comme toi je me tais, comme toi je m'endors.

Il s'assoupit dans l'herbe.

SCÈNE VI. Le Comte, Le Garde Champêtre.

LE GARDE CHAMPÊTRE

Bravo, Monsieur_le_Comte ! Il paraît que la mousse Est un lit où les fous sommeillent sans secousse Je suis garde champêtre et n'ai pour oreiller Que trois pailles en croix où l'on dort pour veiller ; Mais, soit dit franchement, je crois que j'aurais honte De me coucher dans l'herbe, étant Monsieur_le_Comte. Que la terre te soit légère, ô pauvre fou !

Ramassant la boite.

iens, quelle est cette boîte ? On dirait un joujou. Au fait, qu'est le vieux comte ? Un enfant qui s'amuse, Et, s'il a des joujoux, sa cervelle l'excuse.

Tournant la boite entre ses doigts.

Une boîte ! À quoi donc ce ressort-là sert-il ? Un bout d'acier qui plie, et pas plus gros qu'un fil ! Pressons-le lentement : il faut que je m'explique...

La boite recommence son air.

Le diable est là dedans et fait de la musique !

S'agenouillant devant la boîte, qu'il remet à terre.

Monsieur le diable, hélas ! je viens mal à propos, En troublant votre paix, de troubler mon repos. Ce ressort était là, je l'ai pressé ; j'avoue, La honte dans le coeur, la rougeur sur la joue, Que j'aurais dû ne pas prendre comme cela Dans mes indignes mains la boîte où vous voilà. Que vais-je devenir si votre seigneurie Sur moi, pauvre mortel, déchaîne sa furie ? J'ai le plus grand respect pour Votre Majesté. Sire diable, pardon pour ma témérité, Dormez, et, comprenant que ma prière est juste, Ne faites plus ce bruit dans votre boîte auguste !

La musique cesse.

Merci, monsieur le diable !

SCÈNE VII. Le Comte, Le Garde Champêtre, Noellie, Noémie.

LE GARDE CHAMPÊTRE

Je ne fais rien du tout.

LE GARDE CHAMPÊTRE

Je consolais monsieur...

SCÈNE VIII. Le Comte, Noellie, Noémie.

NOELLIE

J'hésite.

SCÈNE IX. Le Comte, Noellie, Noémie, Le Garde Champêtre.

LE GARDE CHAMPÊTRE, un carnet à la main

Halte ! je verbalise !

LE COMTE, s'éveillant

Qu'ai-je encore entendu ?

NOÉMIE

Peste !

LE GARDE CHAMPÊTRE

Je suis garde champêtre.

NOÉMIE et NOELLIE, entraînant le comte

Eh bien ! Passez demain !

SCÈNE X. Le Garde Champêtre, puis Georges.

GEORGES, prenant le procès verbal

Comptez-y.

SCÈNE XI.

SCÈNE XII. Georges, La Comtesse, Noellie, Madame Bridanon.

GEORGES, à part

Prenons vite une pose.

Il lit le procès-verbal avec un air inspiré.

Oh ! se faire un grand nom ! Oh ! La gloire !

LA COMTESSE, désignant le procès-verbal

Mon petit, sont-ce là de tes rimes ?

SCÈNE XIII. Les Précédents, Le Comte, Noémie, Bridanon, Paysans et Paysannes.

PREMIER PAYSAN

C'est ben ça.

DEUXIÈME PAYSANNE

Où le diable parlait.

BRIDANON

Silence !

PAYSANS ET PAYSANNES

Vive monsieur le maire !

BRIDANON, gesticulant

Il est une balance...

PAYSANS ET PAYSANNES

Vive monsieur le maire !

DEUXIÈME PAYSANNE

Écoutons-le parler.

QUATRIÈME PAYSANNE

À quoi bon le troubler ?

SCÈNE XIV. Les Précédents, Le Garde Champêtre.

LE GARDE CHAMPÊTRE

Moi, je n'ai pas encore fini.

PAYSANS ET PAYSANNES

Salut à Durenflé !

PAYSANS ET PAYSANNES

Vive le nouvel astre !

GEORGES, les yeux sur la lettre

Suis-je assez incompris !

LE GARDE CHAMPÊTRE, ouvrant la feuille

C'est mon procès-verbal !

PAYSANS ET PAYSANNES

C'est son procès-verbal !

NOELLIE, au moment où l'on recommence

Néné, sonson, Vèné, vèné, tou-dé-long, La sonson voù pas veni, Loti pichoun voù pas dourmi. O ma Nono, ma fille ' Néné, sonson, Vèné, vèné, tou-de-long, La sonson voù pas veni, Lou pichoun voudriè dourmi.

Pendant ce temps la Comtesse et le Comte se sont approchés de Noellie lentement, comme dans l'extase. Au dernier vers ils se jettent dans ses bras.

LE COMTE et LA COMTESSE

Ô ma Nono, ma fille !

NOELLIE

Ma Noémie.

486 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0