Comédie en vers
La Boite A Musique
Personnages
- NOELLIE
- LE COMTE D'ARTÈME
- LA COMTESSE D'ARTÈME
- BRIDANON, maire
- MADAME BRIDANON
- GEORGES, leur fils, collégien eu vacances
- NOÉMIE, servante
- DURENFLÉ, garde champêtre
- PAYSANS ET PAYSANNES
LA BOITE A MUSIQUE
Le théâtre représente un coin de verdure, dans la campagne, Noellie est endormie sur un banc de gazon, à côté de sa guitare.
SCÈNE PREMIÈRE. Georges, Noellie.
GEORGES, un crayon et un papier à la main
« À quoi bon chanter le manoir, À l'heure où le malheureux père Ne peut même à sa vieille mère Donner un morceau de pain noir ? » Que ces vers-là sont doux ! Plus je me les répète, Plus je sens que mon coeur est celui d'un poète. J'aurais pu mal les coudre et les estropier, Car je les ai d'un jet couchés sur le papier. Mais j'ai je ne sais quoi dans l'âme qui me pousse À trouver le mot juste, à rimer sans secousse, Et je fais de beaux vers comme le pré fleurit. J'ai seize ans, de l'entrain, du toupet, de l'esprit, Et j'irai loin. Je suis fils de monsieur le maire, Quoique né paysan du côté de ma mère. On verra bien. Je veux, avant de retourner Au collège, me faire en plein jour couronner Au grand concours de vers qui doit cette semaine S'ouvrir à l'Institut de Brive-la-Garenne. Ô Muse, inspire-moi ! Relisons-nous d'abord.NOELLIE, à part, s'éveillant
Quel est ce beau monsieur qui babille si fort ?GEORGES
Ah ! mon pauvre cerveau, l'on te farcit de thèmes ! Que c'est petit pour moi ! Je vais dans les poèmes Comme en un bain de lait m'enfoncer jusqu'au cou Je suis poète !GEORGES, gesticulant
Vents qui passez, j'ai lu qu'à la voix de Pindare Vous soupiriez jadis ainsi qu'une guitare ! J'ai trempé comme lui mon luth harmonieux Dans le flot poétique où s'abreuvent les dieux : Voyons si je saurai comme lui faire naître Un accord dans ces bois que mon souffle pénètre !Il chante sur un air ridicule qu'il improvise.
« À quoi bon chanter le manoir, A l'heure où le malheureux père Ne peut même à sa vieille mère Donner un morceau de pain noir ? »À peine a-t-il fini son chant que Noellie commence une ritournelle sur sa guitare.
GEORGES
Une guitare ! Ô Ciel ! Ô touchante merveille ! En croirai-je l'écho, mes yeux et mon oreille ?NOELLIE
Croyez-en Noellie.GEORGES
Ô déesse !NOELLIE
Vous me tutoyez.NOELLIE
Vraiment ? Vous me trompez.GEORGES
Non, je vous le répète.NOELLIE
Pourquoi disiez-vous donc que vous êtes poète ? Je pensais que c'était un mal crue vous aviez : N'avais-je pas raison ?GEORGES
Un mal ? oh ! vous riez !NOELLIE
Je ne ris pas. Je dis qu'un jeune homme qui passe, Menaçant du regard les oiseaux dans l'espace, Envoyant aux ormeaux des saluts de la main, Ayant l'air de chercher dans le ciel un chemin, Comme s'il en rêvait la suprême escalade, Fût-il gras comme vous, n'est qu'un simple malade.GEORGES, le doigt sur le front
Déesse, en quatre mots, j'ai quelque chose làNOELLIE
Je vous le disais bien.GEORGES
Un brasier !NOELLIE
C'est cela.GEORGES
Une forge !NOELLIE
C'est juste.GEORGES
Un volcan !GEORGES
Non.NOELLIE
De la fièvre ?GEORGES
Non.NOELLIE
Alors prenez de la tisane.GEORGES
Merci ! Mais, dites-moi, pourquoi vous cacher de la sorte ? Certains auteurs latins racontent...NOELLIE
Peu m'importe.NOELLIE
Chanson !GEORGES
Minerve et Calypso...NOELLIE
Ce sont des noms de femmes ?GEORGES
Ont...NOELLIE
Je n'ai pas l'honneur de connaître ces dames. Je suis une chanteuse errante. C'est la faim Qui réveille ma voix : ma guitare est mon pain. Je m'en vais chaque jour de chaumière en chaumière Gazouiller un couplet qui s'achève en prière ; On m'écoute, et l'on m'aime, et les petits enfants, Gais, attachant sur moi leurs beaux yeux triomphants, Me font de leurs bras ronds une charmante chaîne. J'ai bien souvent pleuré ; mais j'ignore la haine, Parce que j'ai compris que l'amour est dans tout, Et si l'on m'aime un peu, vite j'aime beaucoup. Quand je suis seule avec mes rêves, je m'amuse A faire bavarder ma mémoire confuse. Je me revois alors dans de la clarté. L'air Me donne des baisers de parfums. Le ciel clair Contient plus d'infini qu'au pays où nous sommes. Là les mots chantent mieux dans la langue des hommes Mon père est un seigneur pensif dans son château, Et je revois le lac, les vignes, le coteau. Un très belle dame, assise à la fenêtre, Me berce entre ses bras : c'est ma mère peut-être ! Et je songe, et mon coeur palpite. Puis, adieu Les vignes, le château, ma mère et le lac bleu ! Des haillons brodés d'or, des clameurs dans la foule, Des planches que l'on dresse, une maison qui roule, C'est ma vie. Un matin, j'ai quatorze ans, je pars, Rieuse, les pieds nus et les cheveux épars. Je vais, je vais toujours ; mais la route m'égare, Et je demeure, hélas ! seule avec ma guitare. Je vous ai tout conté pour vous distraire un peu Dites-moi maintenant qui vous êtes.NOELLIE
Fort mal, je vous le jure.GEORGES, emphatiquement
Je suis le rossignol de ce nid de verdure !SCÈNE II. Noellie, Georges, Noémie.
NOÉMIE, entrant brusquement en scène
Vrai, je ne savions point que monsieur Bridanon À de simples oiseaux pouvait donner son nom. Voilà plus de trente ans que j'avons ce bon maître, Et, s'il est rossignol, il le fait peu paraître : Il ne chante jamais. Raisonnons, s'il vous plaît. Je vous ai vu petit comme un petit poulet ; Mais, pour vous garantir de la pluie et des rhumes, Quand donc, monsieur l'oiseau,vous poussa-t-il des plumes ?À Noellie.
Pauvrette, mon enfant, je ne connaissions point Votre joli museau ; mais il est fait à point Pour qu'on vous aime un brin, sitôt qu'on l'examine.NOELLIE, riant
Il ne faut pas juger les nymphes sur la mine.GEORGES
C'était du temps perdu.NOÉMIE
C'était divertissant.GEORGES, rêvant
Je serai couronné.NOÉMIE
Notre jeune homme songe.NOELLIE
Monsieur, ne plongez pas.NOELLIE
Restez donc.GEORGES
Ma victoire s'apprête.SCÈNE III. Noellie, Noémie.
NOÉMIE
Je sommes simplement une fille des champs ; Mais je nous connaissons dans les propos touchants, Et je devinons ben que tout comme un vicaire Vous nous feriez pleurer, si vous montiez en chaire. Tenez, embrassez-moi, vous êtes un trésor.NOELLIE, l'embrassant
Pour le pauvre qui souffre un baiser est de l'or. Mais quel est ce vieillard sévère qui s'avance ? Il a l'air de souffrir. Consolons-le.NOÉMIE, mystérieusement
Silence !SCÈNE IV. Noellie, Noémie, Le Comte.
LE COMTE, l'oeil égaré
Est-ce vous qui m'avez tué dans ma maison ?NOÉMIE, bas à Noellie
La perte de sa fille a troublé sa raison.NOELLIE
Hélas !LE COMTE
Qui donc a fait de moi, Comte_d'Artème, Une ombre renfermant le néant de moi-même ? Je vivais, on m'a pris mon être, je suis mort, Et sur moi maintenant il souffle un vent si fort Que je frissonne comme un vain feuillage.À Noellie.
Écoute, Petite. D'où viens-tu ? N'as-tu pas sur ta route Rencontré mon bonheur ? Mon bonheur a seize ans, Gazouille, chante, rit, jase avec les passants. Un jour il est parti comme l'oiseau s'envole. Comme on est peu de chose et que la vie est folle !SCÈNE IV.
LE COMTE
Ma fille ! ô souvenir ! lointain lever d'aurore ! Elle chantait déjà, toute petite encore, Le doux chant qui l'avait endormie au berceau. C'est un souffle qui passe, un cantique d'oiseau, Et de tout temps on l'a chantonné pour l'enfance Dans notre harmonieux langage de Provence. Je rêve, une clarté m'effleure dans la nuit ; J'espère, et j'ai moins peur du spectre qui me suit, Quand je suis seul avec le talisman sonore Où vibre la chanson de mon Ëléonore.Sortant une petite boite à musique.
Puisque nous voilà seuls, viens et répète-moi Le refrain que mon coeur ne trouve plus qu'en toi, Et, Remplissant d'amour, de paix et de musique, Berce-moi lentement de ta voix mécanique !Il s'agenouille devant la boite à musique qui exécute son air. la berceuse provençale NÉNÉ, SOKSOK. À peu près : DODO, L'ENFANT DO.
Éléonore ! Elle est vivante et me sourit. Je l'entends, je la vois au fond de mon esprit : N'est-ce pas qu'elle est là sur mes genoux assise ? N'est-ce pas que son souffle est pur comme la brise ? N'est-ce pas qu'elle est belle avec ses yeux si doux ? Mon enfant, ma Nono, reste sur mes genoux ; Laisse mes doigts glacés caresser tes doigts roses ; Babille ton babil, dis-moi des tas de choses.La musique cesse.
Mais tu ne chantes plus. Dormirais-tu, bébé ? i La tempête est venue et le vent m'a courbé. Ferme tes jolis yeux : de même dans ses voiles La plus belle des nuits peut cacher ses étoiles. Ô Nono, mon enfant, trésor de mes trésors, Comme toi je me tais, comme toi je m'endors.Il s'assoupit dans l'herbe.
SCÈNE VI. Le Comte, Le Garde Champêtre.
LE GARDE CHAMPÊTRE
Bravo, Monsieur_le_Comte ! Il paraît que la mousse Est un lit où les fous sommeillent sans secousse Je suis garde champêtre et n'ai pour oreiller Que trois pailles en croix où l'on dort pour veiller ; Mais, soit dit franchement, je crois que j'aurais honte De me coucher dans l'herbe, étant Monsieur_le_Comte. Que la terre te soit légère, ô pauvre fou !Ramassant la boite.
iens, quelle est cette boîte ? On dirait un joujou. Au fait, qu'est le vieux comte ? Un enfant qui s'amuse, Et, s'il a des joujoux, sa cervelle l'excuse.Tournant la boite entre ses doigts.
Une boîte ! À quoi donc ce ressort-là sert-il ? Un bout d'acier qui plie, et pas plus gros qu'un fil ! Pressons-le lentement : il faut que je m'explique...La boite recommence son air.
Le diable est là dedans et fait de la musique !S'agenouillant devant la boîte, qu'il remet à terre.
Monsieur le diable, hélas ! je viens mal à propos, En troublant votre paix, de troubler mon repos. Ce ressort était là, je l'ai pressé ; j'avoue, La honte dans le coeur, la rougeur sur la joue, Que j'aurais dû ne pas prendre comme cela Dans mes indignes mains la boîte où vous voilà. Que vais-je devenir si votre seigneurie Sur moi, pauvre mortel, déchaîne sa furie ? J'ai le plus grand respect pour Votre Majesté. Sire diable, pardon pour ma témérité, Dormez, et, comprenant que ma prière est juste, Ne faites plus ce bruit dans votre boîte auguste !La musique cesse.
Merci, monsieur le diable !SCÈNE VII. Le Comte, Le Garde Champêtre, Noellie, Noémie.
NOELLIE, à part
Quel est le souvenir qu'en mon esprit éveille Ce son mystérieux qui m'a frappé l'oreille ?LE GARDE CHAMPÊTRE
Je ne fais rien du tout.LE GARDE CHAMPÊTRE
Je consolais monsieur...LE COMTE
D'être monsieur le diable.LE COMTE
Qu'avez-vous entendu, mon enfant ? Le sein toujours gonflé d'un sanglot étouffant, Les fous seuls ont le droit de comprendre ces choses Ce ne sera pas vous avec vos lèvres roses, Avec votre sourire où tant de grâce luit, Qui descendrez jamais dans l'horreur de ma nuit !Il s'assoupit.
NOELLIE
Oh ! Si j'étais la fille De ce vieillard volé dans sa part de famille, Sa raison reviendrait, son ciel serait moins noir.LE GARDE CHAMPÊTRE, se retirant
Appelez-le papa tout de suite. Bonsoir !À part.
Je les observerai de là-bas. C'est probable Qu'elles vont à leur tour faire chanter le diable.SCÈNE VIII. Le Comte, Noellie, Noémie.
NOÉMIE
Nous sommes seules : bon ! J'allons tirer au clair Pourquoi monsieur le garde a dit tant de Pater Devant ce bijou-là.NOELLIE
Si c'est une amusette Pour les vieux qu'a battus une longue tempête, Que pouvait-il lui dire ?NOÉMIE
Ah ! Quel ennui d'avoir Été si loin du comte ! On aurait pu savoir... Vois, ne dirait-on pas qu'autour de ces figures Quelqu'un a dans le bois tracé des écritures ? Je devinons cela ; mais je n'entendons bien Que les gros imprimés du vieux paroissien.NOELLIE, lisant
Si tu trouves, boîte gentille, Une enfant pauvre en mon chemin, Comme elle peut être ma fille, Reste dans sa petite main !NOELLIE
Je le sens, c'est à moi que le hasard la donne ; Et pourtant je ne sais quoi d'obscur me défend De la garder. J'ai peur...NOÉMIE
Quoi ! N'es-tu pas l'enfant Qui s'en va sans appui, sans feu, sans pain, sans gîte ? N'as-tu pas, dis-le-moi, la main toute petite ? Et cette boîte-là, ramassée en chemin, Ne peut-elle rester dans ta petite main ? Le hasard se conduit avec intelligence, Et parfois le bonheur nous vient sans qu'on y pense.NOELLIE
J'hésite.NOÉMIE
Libre à vous ! moi, je n'hésitons point. Je la prenons. Demain j'éclaircirons le point De savoir si tu dois, étant moins indécise, La rendre ou la garder.Elle met la boîte sous son tablier.
SCÈNE IX. Le Comte, Noellie, Noémie, Le Garde Champêtre.
LE GARDE CHAMPÊTRE, un carnet à la main
Halte ! je verbalise !LE COMTE, s'éveillant
Qu'ai-je encore entendu ?LE GARDE CHAMPÊTRE, écrivant
« Je soussigné .- déclare en bon garde champêtre- Que monsieur Bridanon, notre maire, mon maître - M'a donné - par arrêt notifié légal ?- La magnanimité - d'un pouvoir intégral. - En foi de quoi, - devant la loi, -je certifie, - Sain de corps et d'esprit,-sans peur qu'on m'en défie, - Que j'ai,'-le présent jour,-à l'heure où, fatigué, Je m'assieds un instant sur les roches du gué, - Surpris la Noémie - attachée audit maire, .- Dérobant lestement, - d'une façon très claire - A monseigneur le comte - assoupi doucement - Une boîte où le diable a pris un logement : En présence de quoi, - le fait étant notoire, - J'ai, - le crayon en main, n'ayant pas d'écritoire, Sur ledit vol patent verbalisé ceci. Je signe : Durenflé - garde champêtre ici. »LE GARDE CHAMPÊTRE, écrivant de nouveau
« Je constate qu'ayant - verbalisé d'icelles - J'ai subi de la part de ladite - un affront Sur lequel au palais - les lois prononceront ; Ce de quoi je transcris le sens qui me concerne : A-t-on ouï jamais - pareille baliverne ! »LE GARDE CHAMPÊTRE
Voulez-vous m'étourdir avec votre caquet ?NOELLIE, le contrefaisant
Je soussignée, ?- ayant pour témoin ma guitare, - Devant ma conscience et le code, - déclare Que le sieur Durenflé, - garde champêtre ici, - Se sert de certains mots qui nous blessent aussi.LE COMTE, rêveur
Ah ! comme cette enfant est rieuse et jolie !LE GARDE CHAMPÊTRE
Signez, je verbalise, ayant du moins un nom Qui fait autorité chez monsieur Bridanon.NOÉMIE
Peste !LE GARDE CHAMPÊTRE
Je suis garde champêtre.NOÉMIE et NOELLIE, entraînant le comte
Eh bien ! Passez demain !SCÈNE X. Le Garde Champêtre, puis Georges.
LE GARDE CHAMPÊTRE
AIR : Marchande de marée.
Si Bridanon est maire De la localité, La prudence est la mère De toute sûreté. Grande étant ma prudence, A ce titre vraiment, Je suis la providence De l'arrondissement. Sans escorte Je me porte Partout où l'ordre est troublé ; On me nomme Jusqu'à Rome Le fin renard Durenflé.GEORGES, se glissant sur la scène
Sans escorte Il me porte Partout où l'ordre est troublé ; On le nomme Jusqu'à Rome Le fin renard Durenflé.LE GARDE CHAMPÊTRE
Je n'ai rompu de lances Que contre les méchants ; Je prends dans leurs balances Les faux poids des marchands ; Je suis les bons apôtres Qui traînent leurs paniers Dans les vignes des autres ; Mais j'absous les meuniers. Au village, C'est l'usage, De tout temps ils ont volé ; On me nomme Jusqu'à Rome L'intrépide Durenflé.GEORGES
Au village, C'est l'usage, De tout temps ils ont volé ; On le nomme Jusqu'à Rome L'intrépide Durenflé.LE GARDE CHAMPÊTRE
Les gars sous la tonnelle Chantent comme des sourds. Aussitôt qu'on m'appelle, Comme un perdreau j'y cours. Là vous voyez, ô treilles ! Sous le grand ciel vermeil, Au goulot des bouteilles Se pendre le soleil. Je l'imite Au plus vite, Le cerveau par lui brûlé ; On me nomme Jusqu'à Rome Le bon père Durenflé.GEORGES
Il l'imite Au plus vite, Le cerveau par lui brûlé ; On le nomme Jusqu'à Rome Le bon père Durenflé.GEORGES, sortant une lettre de sa poche
Ah çà, vous sentez-vous, en jouant de vos flûtes, D'aller jusques à Brive en quatorze minutes, D'y voir monsieur Trichard, un brave homme tout rond, Président des jurés qui me couronneront, De lui donner ce mot et de venir sur l'heure M'apporter sa réponse ? On m'a dit qu'il demeure Sur le cours. Il s'agit de mon couronnement.LE GARDE CHAMPÊTRE
Votre couronnement est mon étonnement ! Mais, il suffit. Donnez la lettre, que je vole.LE GARDE CHAMPÊTRE
Un tout petit moment ! J'ai tout à l'heure ici rédigé proprement Certain procès-verbal que vous pourrez, j'espère, Déposer clans les mains de monsieur votre père.GEORGES, prenant le procès verbal
Comptez-y.LE GARDE CHAMPÊTRE
Maintenant je pars comme un éclair.GEORGES
Prenez garde surtout d'exposer au grand air, De ternir, d'effleurer d'une main peu discrète Ce papier qui contient ma gloire de poète, Et, comme mon succès mérite d'étonner, Ne dites pas enfin qu'on va me couronner.LE GARDE CHAMPÊTRE
AIR : Quand on conspire.
De l'hirondelle J'ai les vertus : Prompt et fidèle, Chanteur en plus ! C'est la ressource Des beaux esprits : À moi, la course ! À vous, le prix !SCÈNE XI.
SCÈNE XII. Georges, La Comtesse, Noellie, Madame Bridanon.
LA COMTESSE
Ainsi, nous vous gardons, gentille Noellie ? Le comte, mon époux, en vous voyant oublie Un passé douloureux : l'oubli, c'est du bonheur.NOELLIE
Je vous l'ai dit, je suis à vos genoux, madame, Prête, pour dissiper l'ennui de votre époux, À voir en moi sa fille, à voir ma mère en vous.LA COMTESSE, l'embrassant
Oui, je serai ta mère, enfant. Déjà je t'aime Ainsi qu'une moitié vivante de moi-même. Nous nous raconterons nos souffrances, tout bas. Hélas ! il t'a fallu bien souvent, n'est-ce pas ? Subir le froid, lutter contre la faim sans doute Et meurtrir tes pieds nus aux cailloux de la route.GEORGES, à part
Prenons vite une pose.Il lit le procès-verbal avec un air inspiré.
Oh ! se faire un grand nom ! Oh ! La gloire !LA COMTESSE
Tiens, tiens ! Le petit Bridanon !GEORGES, à part
Le petit ! Le petit ! Quel outrage à ma muse !Haut.
Madame_la_Comtesse et vous, maman, excuse ! Je gazouillais.MADAME BRIDANON
Mon fils, la passion des vers Te mettra quelque jour la cervelle à l'envers. Ton père, tu le sais, est un esprit pratique Qui voudrait te pousser dans la mathématique ; Le commerce, voilà ce qui produit de l'or. Toi, tu fais des chansons, puis des chansons encor. Que rapporte cela ? Fils, je te le demande, Est-il, sous le soleil, une gloire plus grande Que d'avoir des écus, tout en rimant très mal ? Va, va, nous te verrons mourir à l'hôpital.LA COMTESSE, désignant le procès-verbal
Mon petit, sont-ce là de tes rimes ?LA COMTESSE
Un sonnet ! c'est charmant, le sonnet !GEORGES
Des vers à peine éclos, jetés sur cette feuille, Dans ce riant séjour où l'esprit se recueille, Mais qui, polis à peine, à peine endimanchés, Dans la crainte du jour y demeurent cachés.MADAME BRIDANON
Qu'ils soient polis à peine ou qu'ils aient l'air barbai e, Qu'ils soient endimanchés ou non, je m'en empare !Elle saisit le procès-verbal.
SCÈNE XIII. Les Précédents, Le Comte, Noémie, Bridanon, Paysans et Paysannes.
LES PAYSANS
Vive monsieur le maire !LES PAYSANS
Vive monsieur le maire !LES PAYSANS
Vive monsieur le maire !BRIDANON
Est la légalitéPREMIER PAYSAN
C'est ben ça.DEUXIÈME PAYSANNE
Où le diable parlait.BRIDANON
Silence !PAYSANS ET PAYSANNES
Vive monsieur le maire !BRIDANON, gesticulant
Il est une balance...PAYSANS ET PAYSANNES
Vive monsieur le maire !DEUXIÈME PAYSANNE
Écoutons-le parler.BRIDANON
Il est une balance.QUATRIÈME PAYSANNE
À quoi bon le troubler ?SCÈNE XIV. Les Précédents, Le Garde Champêtre.
LE GARDE CHAMPÊTRE
Moi, je n'ai pas encore fini.PAYSANS ET PAYSANNES
Salut à Durenflé !GEORGES
Durenflé, sois béni !GEORGES, emphatiquement
Non, lisez, garde champêtre, Lisez tout haut, afin qu'on aj)prenne aujourd'hui Que dans notre village un nouvel astre a lui Et que par l'Institut de Brive-la-Garenne Mon front est couronné de la feuille de chêne !LE GARDE CHAMPÊTRE, haussant la voix et lisant
« Monsieur Georges, vos vers sont les vers d'un moutard. Votre tout dévoué : Polydore Trichard.BRIDANON
Vive l'astre nouveau !PAYSANS ET PAYSANNES
Vive le nouvel astre !GEORGES, les yeux sur la lettre
Suis-je assez incompris !LE GARDE CHAMPÊTRE, ouvrant la feuille
C'est mon procès-verbal !PAYSANS ET PAYSANNES
C'est son procès-verbal !LE COMTE
Si le sort, impuissant à faire du nouveau, Vous a tout comme à moi détraqué le cerveau, Soyez du moins de ceux qui sont gais en famille Frères, connaissez-vous la chanson de ma fille ?À Noémie.
Allons, ma pauvre enfant, montrons-leur ce joujou Qu'ils t'accusaient, les fous ! d'avoir pris au bon fou.Il place la boîte au milieu de la scène.
Approchez ! approchez !Tous s'approchent.
Et toi, bijou sonore, Redis-nous la chanson de mon Éléonore !La boîte exécute a nouveau sa berceuse provençale.
NOELLIE, au moment où l'on recommence
Néné, sonson, Vèné, vèné, tou-dé-long, La sonson voù pas veni, Loti pichoun voù pas dourmi. O ma Nono, ma fille ' Néné, sonson, Vèné, vèné, tou-de-long, La sonson voù pas veni, Lou pichoun voudriè dourmi.Pendant ce temps la Comtesse et le Comte se sont approchés de Noellie lentement, comme dans l'extase. Au dernier vers ils se jettent dans ses bras.
LE COMTE et LA COMTESSE
Ô ma Nono, ma fille !MADAME BRIDANON, à la comtesse
Je suis un peu sa mère, Puisque je l'allaitai, lorsque j'eus le bonheur De vous voir en Provence !GEORGES, troublé
Et moi, je suis sa soeur !BRIDANON
Je suis son maire !NOELLIE
Ma Noémie.LE GARDE CHAMPÊTRE
Le diable est à la fin sorti de sa prison ; Mais ce diable a si bien dénoué toutes choses Qu'il est le plus charmant de tous les diables roses.PAYSANS ET PAYSANNES, entourant Georges
Monsieur Georges, pourquoi cette musique-là A-t-elle donc si vite amené tout cela ?486 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0