Comédie en vers
Cendrillon
Personnages
- CENDRILLON
- FRISETTE
- MAGALI
- LA FÉE URGÈLE
- LE PRINCE CHARMANT
- LE PORTIER
- LE CRIEUR
- DAMES D'HONNEUR
- GARDES
- PAGES
CENDRILLON
Le théâtre représente un salon élégant.
SCÈNE PREMIÈRE. Frisette, Magali, devant une glace.
MAGALI
Magique, c'est le mot ; mais revenons au fait : Dis-moi, serai-je un peu la reine de la fête ?MAGALI
Coquette !FRISETTE
Coquette, c'est parfait ; mais laissons là ce point : Aurai-jE mon triomphe ou ne l'aurai-je point ?FRISETTE
Comment donc ?MAGALI
Quel bonheur !FRISETTE
C'est ainsi que je t'aime.FRISETTE
Quel bonheur !FRISETTE, à part, sur le devant de la scène
Comme son fol orgueil lui fait perdre la tête !MAGALI, à part aussi
Dieu ! Quelle vanité, cette pauvre Frisette !FRISETTE
Sa robe est ridicule.MAGALI
On la coiffe très mal.MAGALI
Que mâchonnes-tu là ?FRISETTE
C'est d'un bon coeur.MAGALI
Tu crois ?FRISETTE
Si je crois ?MAGALI
Quelqu'un monte.SCÈNE II. Frisette, Magali, Cendrillon.
MAGALI
Le comble de l'audace !FRISETTE
Un toupet réussi !FRISETTE
Qui t'appelle ?CENDRILLON, hésitant
Mes bonnes soeurs...MAGALI
Tu ne mèneras plus à ton gré la maison, Maintenant que la mort d'une mère nous laisse Libres de te traiter sans stupide faiblesse.FRISETTE
Une hypocrite !CENDRILLON
Est-ce ma faute à moi si votre mère un jour Me donna comme à vous ma part de son amour ? Je n'étais qu'une pauvre enfant abandonnée. Nul appui, pas d'amis. Je semblais n'être née Que pour subir l'assaut de toutes les douleurs ; Ce n'était pas pour moi qu'avril clorait les fleurs, Et mes printemps étaient plus tristes que la tombe.MAGALI
Agneau sacrifié !FRISETTE
Malheureuse colombe !CENDRILLON
Vous pouvez railler, vous qui n'avez point souffert. Moi, j'ai longtemps vécu sans fêtes, sans dimanches. L'été, pendant la nuit, je dormais sous les branches Des chênes paternels qui sont les dieux des bois. Aux foyers étrangers je réchauffais mes doigts À la hâte, en passant, quand le givre et la neige Me prenaient dans le froid comme une oiselle au piège. Pas de mère au doux front pour me tendre la main ! J'allais mourir, hélas ! Lorsque sur mon chemin, À l'instant où ma vie était le plus amère, Votre mère me dit : « Veux-tu qu'on soit ta mère ? »FRISETTE
Tu parles comme un livre.MAGALI
On t'a fait la leçon.MAGALI
Un rossignol, ma foi !FRISETTE
Nous la mettrons en cage.FRISETTE
À ton ménage !CENDRILLON
J'y retourne, et pourtant quel aimable réveil ! Comme mon triste coeur s'emplirait de soleil, Si vous vouliez...MAGALI
Quoi donc ?FRISETTE
Parle.CENDRILLON
Je voudrais bien m'en aller avec vous À la fête du prince. Il doit être si doux De regarder, parmi les splendides toilettes, Les hauts lambris dorés flamboyer sur les têtes !FRISETTE
Est-ce qu'on vit jamais les soubrettes admises Aux festins du palais, à côté des marquises ?MAGALI
Mais elle divague !FRISETTE
Elle est folle, en vérité !TOUTES DEUX, en sortant
Adieu, belle princesse !SCÈNE III.
CENDRILLON
Triste enfant que je suis ! Les cruelles s'en vont Sans se douter, hélas ! Du mal qu'elles me font.AIR : Quand tu chantes, bercée.
Cet air est de Charles Gounod.
SCÈNE IV. Cendrillon, Le portier, La Fée Urgèle ;
LE PORTIER, derrière la porte
Tu ne franchiras pas, te dis-je, cette porte.LA FÉE URGÈLE, avec une voix cassée
Je la franchirai, dis-je, et le diable t'emporte !LE PORTIER
C'est trop fort.LA FÉE URGÈLE
J'entrerai.LE PORTIER
Je vais te châtier.LA FÉE URGÈLE
Tu t'échauffes la bile, impétueux portier.LA FÉE URGÈLE
Diantre !CENDRILLON
Hé ! Que se passe-t-il ?LE PORTIER, entrant et refermant la porte
C'est une vieille, louche, et maigre comme un fil, Qui s'obstine à monter jusqu'ici.CENDRILLON
Je l'approuve.LE PORTIER
Mais, c'est une diablesse !CENDRILLON
À merveille !LE PORTIER
Une louve !CENDRILLON
Encore mieux !LA FÉE URGÈLE
Je suis sans asile et sans pain. J'ai quatre-vingt-dix ans : il fait froid, et j'ai faimCENDRILLON
Ouvrez-lui.LE PORTIER
Sotte fille à damner un concierge !LA FÉE URGÈLE
Laissez-moi m'approcher du feu, pour un moment.LE PORTIER
Nous n'avons pas de feu.LA FÉE URGÈLE
Je grelotte.LE PORTIER
Elle ment.LA FÉE URGÈLE, toujours derrière la porte
AIR : C'est Bonhomme, de Nadaud.
La porte s'ouvre toute grande, la fée entre, sa baguette à la main, portant le costume des fées et continuant sa chanson, en présence de Cendrillon et du portier étonnes.
Gustave Nadaud (1820-1893)
LE PORTIER
Ah ! Madame la fée, ayez pitié.LE PORTIER
Épargnez-moi.LA FÉE URGÈLE
Je puis, en baissant ma baguette, D'une laine touffue habiller ton squelette, T'allonger le visage en museau, te planter Deux cornes sur le front ou te précipiter, Grenouille au dos visqueux, dans les mares immondes.LE PORTIER, tombant à genoux
Bonne dame !LE PORTIER
Bonne dame !LA FÉE URGÈLE
Je puis T'abreuver, vieux baudet, aux margelles des puits, Rendre ton nez crochu comme un bec de perruche.LE PORTIER
Bonne dame !LE PORTIER
Je suis mort.LE PORTIER
C'est juste.CENDRILLON
Un peu brutal, mais pas méchant.LE PORTIER
C'est clair.LE PORTIER
Admirable langage !CENDRILLON
Pardonnez.LE PORTIER
C'est la faute à ce chien de métier.LA FÉE URGÈLE
Cendrillon l'a voulu : relève-toi, portier ! Mais sache qu'ici-bas tous les êtres sont frères, Qu'on ne s'enrichit pas à railler les misères, Que le premier devoir est pour tous d'être bons, Et que les mendiants, les gueux, les vagabonds Dont tu dédaignerais les plaintes étouffées N'ont pas tous, comme moi, la baguette des fées !LE PORTIER
Oh ! Je m'en souviendrai.LE PORTIER, se refilant
Madame, grand merci !SCÈNE V. Cendrillon, La Fée Urgèle.
LA FÉE URGÈLE
Écoute, Cendrillon. L'été dernier, à l'heure Où les belles de nuit que le phalène effleure S'ouvrent à la clarté des astres, au moment Où je cueille, songeuse, au bord du lac dormant, La fleur du nénuphar que les flots ont brisée, Je te vis entr'ouvrir lentement ta croisée, Pâle et le front penché sur tes volubilis Dont s'étaient repliés les pétales pâlis. Tu rêvas, très longtemps, aux bruits confus de l'ombre. Par instant, tu levais ton regard doux et sombre Dans la sérénité du ciel qui s'étoilait. Trois ou quatre lutins, coiffés de serpolet, Te contemplaient, charmés, eux qui jettent des charmes ! Puis, tu pleuras. Alors je recueillis tes larmes, Je compris tes sanglots, j'accusai le destin ; Mais je repris mon vol dans la paix du matin ; Et, depuis cette nuit, je pense à toi, mignonne : Cendrillon est si belle et je la sais si bonne !LA FÉE URGÈLE
Je t'apporte, ce soir, le bonheur et la paix.LA FÉE URGÈLE, la touchant de sa baguette
Par les prés où fleurit la blanche pâquerette, Par le dôme éternel qui s'arrondit sur nous, Par le clapotement des flots sur les cailloux, Par les sommets tout blancs de l'essor des colombes, Par les petits berceaux et par les grandes tombes, Par le divin soleil qui connaît le secret Des rayons et des vents flottant clans la forêt, Par le chant des marins sur la vague sonore, Par la fuite du gnome au lever de l'aurore, Par la rose effeuillant sa corolle d'or fin, Par les monts, par les bois, par ma baguette enfin, J'ordonne qu'à l'instant où cette main s'abaisse La pauvre Cendrillon soit changée en princesse !La transformation s'opère.
CENDRILLON
Ô prodige ! Ô mon_Dieu ! Comme on est belle ainsi ! D'où me vient, dites-moi, la robe que voici ? Les jolis bracelets ! Quelles fines dentelles ! Ça fait sous les doigts comme un long tremblement d'ailes. Je comprends maintenant les contes que j'ai lus : La fée Urgèle existe, et Cendrillon n'est plus !LA FÉE URGÈLE, l'entraÎnant devant une glace
Comment vous trouvez-vous, ma princesse ?CENDRILLON
Quel songe ! Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge. Comme je tomberai de toute ma hauteur, Quand je m'éveillerai de ce rêve enchanteur ! Oh ! je tremble, je crains déjà qu'il ne s'achève. Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge.CENDRILLON
Un peu d'argent.LA FÉE URGÈLE
Qu'en feras-tu ?CENDRILLON
LA FÉE URGÈLE
Pour qui ?LA FÉE URGÈLE
Ton souhait s'accomplit dans ta poche.CENDRILLON, retirant une bourse de sa poche
Une bourse !LA FÉE URGÈLE
Que de noirs horizons viennent de s'éclairer !SCÈNE VI. Cendrillon, La Fée Urgèle, Le Portier.
LE PORTIER, tombant sur une chaise
Au secours ! Du vinaigre ! Au secours ! Je trépasse.CENDRILLON
Que vous arrive-t-il ?LE PORTIER
Je ne vous connais pas, mademoiselle. Un nègre M'a dit que l'on attend Cendrillon. Du vinaigre ! Du vinaigre ! Je suis un homme à demi mort.CENDRILLON
Ne connaissez-vous plus Cendrillon ?CENDRILLON, présentant un flacon
Voici. Je crois que quelques gouttes...LE PORTIER, tout en buvant
Ces gouttes font du bien. Si je les buvais toutes ? Mais qui donc a changé le vinaigre en vin blanc ?Rendant le flacon vide.
Vous m'avez donné là d'un vinaigre excellent !LA FÉE URGÈLE
Or çà, vas-tu nous dire en deux mots quelle affaire.CENDRILLON
Parle toujours.LE PORTIER
J'étais dans ma loge à songer, Lorsque j'ai vu le bas des murailles bouger, Comme si l'on tentait d'y faire une ouverture. Je m'approche, voulant m'expliquer l'aventure. La muraille s'entr'ouvre. Une bande de rats, Gros, petits et moyens, plus maigres ou plus gras, Sort de la fente et court s'aligner sur deux files, Très gentiment, avec des façons très civiles. Un chat survient, les poils retroussés au menton. Un grand diable de rat lui présente un bâton : Il le saisit et prend la tête de la bande. Tous emboîtent le pas au chat qui les commande J'ai le frisson. La peur glace mes os. Je sors. Les ratons et les rats me poursuivent dehors ; Mais ici s'accomplit un changement étrange : Un petit nègre accourt, souffle sur une orange Qu'il tire de sa poche, et floc ! en un instant L'orange est devenue un carrosse éclatant. Maître Chat monte au siège et fait bonne figure. Le régiment des rats s'attelle à la voiture. Alors, venant à moi, monsieur le négrillon Me dit : « Ô porte-clés, va-t'en chez Cendrillon Annoncer, sans tarder, que sa voiture est prête ! » Le nègre disparaît. Je me gratte la tête, Je me pince les bras, je crois dormir debout ; Je gravis l'escalier et je vous conte tout.LA FÉE URGÈLE
Ne saisissez-vous point ce que ça signifie ?CENDRILLON
Moi, je devine un peu.LA FÉE URGÈLE
N'as-tu pas, un moment, Fait le souhait d'aller chez le Prince charmant T'asseoir comme tes soeurs à son banquet de fête ? Eh bien ! Vole au palais, sans que l'on t'inquiète. Seulement, prends bien garde, avant minuit tu dois, Plus prompte que le vent, revenir sous ces toits ; Car le charme que j'ai jeté sur ta personne Est de ceux qui s'en vont sitôt que minuit sonne. Embrassons-nous et pars.Elles s'embrassent.
Cette enfant me séduit.CENDRILLON
Adieu. Vous me comblez.LA FÉE URGÈLE
Rappelle-toi minuit.SCÈNE VII. La Fée Urgèle, Le Portier.
LA FÉE URGÈLE
Maintenant, à nous deux !LE PORTIER, à part
Quelque nouvelle tuile ?LA FÉE URGÈLE
Tout à l'heure as-tu bu du vinaigre ou de l'huile ?LE PORTIER
J'ai dégusté d'un vin...À part.
- Soyons franc, c'est plus sûr -Haut.
Qui m'a produit l'effet d'un flot d'or et d'azur Me passant à travers le gosier.LA FÉE URGÈLE
Nous en recauserons ; mais dis-moi tout d'abord Si tu te sens de taille à garder le silence Sur ce qui s'est passé ce soir en ta présence.LE PORTIER
Si je le garderai ? Madame, en doutez-vous ? Je suis un bon concierge, un homme simple, doux, Et qui ne dit jamais du mal des locataires. J'ai déjà bien assez de mes propres affaires, Sans me mettre à parler des affaires qu'ils ont. Je n'aime pas, c'est vrai, le monsieur du second, Qui m'accuse d'avoir décacheté ses lettres. Toujours sur mon tapis à secouer ses guêtres ! Quant aux gens du premier, je les hais : leur roquet A fait hier matin peur à mon perroquet. Et la fière marquise à la lèvre pincée, Qui tient depuis un an notre rez-de-chaussée ! Elle ne me rend pas seulement mon bonjour. Le troisième est horrible : on y bat du tambour. Le quatrième, affreux ! une dame y pianote, Et c'est pendant des mois entiers la même note ! Le cinquième, effrayant, et le sixième aussi ! Mais je suis mille fois trop discret, Dieu merci ! Pour conter aux voisins, ravis d'ouïr médire, Que la marquise est laide et qu'on ne peut sans rire La regarder passer en se donnant des airs ; Que monsieur Clopinel a ses petits travers, Et que souvent, malgré sa démarche orgueilleuse, La grande Virginie emprunte à sa tailleuse.LA FÉE URGÈLE
Ainsi tu te tairas sur les faits de ce soir ?LE PORTIER
Comme un poisson.SCÈNE VIII.
LE PORTIER, après avoir compte les douze coups de minuit qui sonne
AIR : les Gueux, de Béranger.
Drelin clin clin ! Quand c'est minuit plein, Bonsoir, le voisin ! On sonne en vain ! Dans mon gilet de flanelle Et coiffé d'un bonnet blanc, À minuit, quand on m'appelle, Je m'endors ou fais semblant. Drelin din din ! etc. Je m'endors ou je caresse Quelque flacon généreux : Quelle douceur dans l'ivresse Qui fait un concierge heureux ! Drelin din din ! etc. Que vois-je sur cette table ? J'ai des frissons clans le dos ; C'est, je crois, de par le diable, Un litre de vieux bordeaux. Drelin din din 1 etc. Examinons l'étiquette : Holà ! c'est du vin clairet, Comme un concierge en goguette N'en boit pas au cabaret. Drelin din clin ! etc. La belle couleur vermeille ! Et comme je suis tenté ! Je vide cette bouteille, Fée Urgèle, à ta santé ! Drelin din din ! etc.Il veut boire ; mais au moment où le goulot de la bouteille s'approche de ses lèvres, il devient immobile comme une statue de marbre et reste forcement debout dans celle position. Le second coup de minuit sonne. À ce moment, retour de Frisette et de Magali.
SCÈNE IX. Le Portier, Frisette, Magali.
FRISETTE, du fond de la scène
Ce n'est pas étonnant qu'il n'ouvre pas la porte,MAGALI
Qu'a-t-il à faire là ?MAGALI, le secouant
Hé, portier ! Hé, bonhomme !FRISETTE, le secouant aussi
Hé, portier ! Hé, bonhomme !MAGALI
Répondez-nous !LE PORTIER, toujours immobile et parlant par saccades
Je confesse que j'ai voulu boire ce vin, - Qu'on m'a changé sur place en statue et qu'enfin - Si je détiens ce litre en attendant qu'on l'ôte, C'est ma faute - ma faute - et ma très grande faute ! -En disant ces derniers mots, il se donne trois coups de bouteille dans la poitrine,puis revient à son premier état.
Mesdemoiselles, j'ai grand tort ; mais, voyez-vous, Il s'est passé des faits si merveilleux chez nous ! Et puis, ce vin avait une couleur si nette ! Je n'avais pas l'esprit en plein dans son assiette, Et si je vous contais...TOUTES DEUX
Quoi donc ?LE PORTIER
Sans doute.FRISETTE
On verra bien. Parlez, et vite.MAGALI
On vous écoute.FRISETTE
On écoute toujours, concierge.FRISETTE, faisant mine de sortir
Moi, je cours avertir monsieur le commissaire.LE PORTIER, la retenant
De grâce !FRISETTE
Parlez donc.LE PORTIER
Je parle. Cette nuit, Un chat qu'un ba-ba-ba-ta-ta-illon de rats suit M'a-m'a fort effrayé. La fée Urgèle lègue Son pouvoir à Cen-Cen... Voilà que je suis bègue ! Si je deviens muet, j'en perds-perds la raison.FRISETTE
Qu'importe ?LE PORTIER
Les rats-rats, le chat-chat, le-le-né-négrillonIl ouvre la bouche toute grande, ne peut proférer aucun son et se livre à des gestes d'épouvante.
FRISETTE
Est-il déjà muet ?SCÈNE X. Le Portier, Cendrillon.
CENDRILLON, vêtue pauvrement comme à la scène II
Aucune de mes soeurs n'est encore venue ?Le portier exprime qu'elles sont dans la chambre voisine.
Au gala de ce soir m'ont-elles reconnue ?Le portier fait un signe négatif.
Vous ne répondez que par signes.Le portier exprime qu'il est devenu muet, puis il sort.
Qui l'a Fait en si peu de temps muet comme cela ?SCÈNE XI.
CENDRILLON
Quelle nuit merveilleuse et que d'étranges choses ! Mes pieds sur des tapis tout constellés de roses À deux pas de mes soeurs, en ce vaste palais ! Et dire que le Prince, entouré de valets, M'a souri doucement, doucement, comme un frère ! J'errais dans de la joie et dans de la lumière, Et nul n'aurait osé me demander pourquoi J'assistais à la fête. On attachait sur moi De longs regards plus vifs que la clarté des lustres. Je voyais devant moi les fronts les plus illustres S'incliner. On songeait : « C'est une reine ou bien Quelque fée. » Et j'allais, grave, ne disant rien. Minuit sonne. Je pars, je vole, je m'essouffle A courir ; mais je perds en route ma pantoufle ; Et l'horloge a déjà sonné deux fois minuit. Tout_à_coup, rien, plus rien ! Ma voiture s'enfuit, Maître chat disparaît, et sans fleurs, sans toilette, Cendrillon redevient Cendrillon la pauvrette.SCÈNE XII. Cendrillon, Frisette, Magali.
FRISETTE
Dans quel coin nichais-tu ?MAGALI
Quel joli sans-façon !FRISETTE
Es-tu restée au moins seule dans la maison, Cette nuit, tout le temps qu'a duré notre absence ?CENDRILLON
On m'a parlé d'un grand événement.FRISETTE
Vraiment ?CENDRILLON
Il paraîtrait qu'on a, chez le Prince charmant, Reçu, sans savoir d'où la belle était venue, Une jeune princesse à la cour inconnue, Et que cette princesse au long voile éclatant Me ressemblait un peu, bien qu'elle eût l'air content.FRISETTE, riant
Elle te ressemblait ? L'histoire est adorable.MAGALI, riant aussi
A-t-on jamais au monde oui rien de semblable ?FRISETTE
Petite laideron !MAGALI
Cendrillon à la cour !CENDRILLON, à part
Est-ce encore la fée Urgèle, ma maîtresse, Qui prépare un prodige où je serai princesse ?La porte s'ouvre toute grande. Le Prince charmant, avec sa cour - pages, gardes, dames d honneur, etc., - fait son entrée sur la scène. Une petite fille porte sur un plat d'or la pantoufle de Cendrillon. Le portier se mêle aux personnages Un crieur bat du tambour.
SCÈNE XIII. Cendrillon, Frisette, Magali, Le Prince et sa cour, Le Portier, Le Crieur.
LE CRIEUR
AIR : Hommes nous, d'où sortez-vous ?
LE PRINCE CHARMANT
Ce qu'on vient d'annoncer est la vérité même.LE PRINCE CHARMANT
Et maintenant, bourgeois, manants, vous tous, sachez Que notre bonne fée Urgèle, ma marraine, M'a promis le retour de la petite reine. Elle vit, elle souffre et pleure quelque part ; Mais malheur aux méchants, si j'arrivais trop tard Pour sauver à jamais la pauvre chère belle ! Un sort mauvais avait été jeté sur elle, Et bien des fois, hélas ! ma mère me l'a dit. Elle était au berceau, quand un affreux bandit Vint la lui dérober par une nuit d'orage. On le traqua vingt jours au fond d'un bois sauvage : Il fut cerné, saisi, lié, jugé, pendu ; Mais notre doux trésor ne nous fut pas rendu. C'était pour on ne sait quelle horrible chimère Que cet homme avait pris son enfant à ma mère. Or, dame Urgèle vient de me dire ceci : « Celle qui, cette nuit, seule aura réussi A chausser la pantoufle au palais égarée, Vous pourrez la nommer votre soeur adorée ! »MAGALI
Le bon prince !LE PRINCE CHARMANT
Allons, page, essayez !UN PAGE, essayant la pantoufle à Frisette
Voici.FRISETTE, à part
Forçons un peu. Si je pouvais la mettre ?LE PAGE
Bah ! Le pied n'entre point.MAGALI
Il n'entre point ?FRISETTE
Peut-être ?CENDRILLON, au page
Et moi, vous m'oubliez !CENDRILLON
Page, voici mon pied.LE PAGE
Comme il est mignon !UN AUTRE PAGE
Diantre !UNE DAME D'HONNEUR
Il n'entrera point.DEUXIÈME DAME D'HONNEUR
Si !TROISIÈME DAME D'HONNEUR
Ma foi, je crois qu'il entre.LE PAGE
Il entre !LE PRINCE CHARMANT
Pourquoi suis-je à ce point oppressé ?L'essai réussit.
La pantoufle est la sienne et le pied est chaussé !Il se jette dans les bras de Cendrillon, qui redevient aussitôt la princesse de la scène V. La fee Urgèle apparaît de nouveau.
SCÈNE XIV. Les Précédents, La Fée Urgèle.
LA FÉE URGÈLE
Enfants, soyez heureux ! La bonne fée Urgèle Vous bénit. Aimez-vous à l'ombre de son aile, Et vivez. Le destin s'est pour vous accompli, Et Cendrillon confond Frisette et Magali.CENDRILLON
Oh ! Ce qu'elles m'ont fait souffrir, je le pardonne. Plus on a de bonheur, plus on doit être bonne. Je ne me souviens plus, pourvu qu'en leur chemin Elles protègent ceux qui leur tendront la main Elles furent mes soeurs, leur mère fut ma mère, Et c'est si bon d'aimer quand on retrouve un frère !MAGALI ET FRISETTE, tombant à genoux
Princesse !CENDRILLON
Levez-vous. Je vous ouvre mes bras.FRISETTE
Et tu nous aimeras.LE PRINCE CHARMANT
Ma soeur ! C'est bien ainsi que je l'avais rêvée !CENDRILLON
Mon frère !LE PRINCE CHARMANT
Et c'est ainsi que je l'ai retrouvée !LA FÉE URGÈLE, à part
Mon plan était parfait et je l'ai bien conduit.CENDRILLON
Ah ! Que d'heureux on fait dans une seule nuit !Le portier se place devant la fée et se livre à une mimique extraordinaire.
LE PRINCE CHARMANT
Ce gaillard-là va-t-il nous faire une harangue ?LE PORTIER
Moi ? Je ne parle plus : on m'a coupé la langue. Mais, au fait, c'est passé : je parle maintenant.LA FÉE URGÈLE
Nous avons oublié...LE PORTIER
Magnifique ! Étonnant !LE PRINCE CHARMANT, à Cendrillon
Prends ta part de ma gloire : Mes palais, mes trésors, tous mes biens sont à toi !CENDRILLON
La gloire ! Ce n'est point ce qu'il me faut à moi. Cendrillon est peu faite aux vanités du trône, Et l'humble fleur des champs suffit à sa couronne.LA FÉE URGÈLE
Il est dans les cachots plus d'un vieux révoltéCENDRILLON
tous ces malheureux rendons la liberté.LA FÉE URGÈLE
Que toute haine soit en amour convertie !563 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0