Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
La Maison des Dimanches
Personnages
- FANNY
- VALENTIN, Gardien chef de prison
- MADAME VALENTIN
- HENRIETTE, fille de Monsieur et Madame Valendtin
- RENÉ, frère d'Henriette
- FINOT, inspecteur de prison
- BONHOMME, docteur
- ROGNELARD, entrepreneur
- VISITEURS ÉTRANGERS
LA MAISON DES DIMANCHES
Le théâtre représente une cour de prison. à gauche, une cellule dont on ne voit que la porte munie de gros verrous. Au fond, une guérite pour le service des sentinelles. Des deux côtés entrée et sortie sur le devant. Au lever du rideau, Valentin est assis devant une table sur laquelle se trouve une bouteille à demi vidée. Dans la guérite, René, en militaire, l'arme au bras, enveloppé d'un grand manteau dont le capuchon se rabat sur les yeux.
SCÈNE PREMIÈRE. Valentin, René.
VALENTIN
Ah ! Comme l'on dédaigne avec peu de raison Les aimables loisirs d'un gardien de prison ! C'est par le dehors seul, dans le siècle où nous sommes, Qu'on juge du bonheur ou du malheur des hommes. Parce que ce château, vieux débris du passé, A l'air sauvage et dur derrière son fossé, Parce qu'il a des tours où le hibou se pose, Il faut, bon gré, mal gré, que je sois très morose, Très bourru, très farouche, et que l'ombre des murs Rende sombres comme eux mes rêves les plus purs. Qu'ils sont naïfs ceux-là qui croient qu'une bouteille Contient moins de trésors dans sa panse vermeille, Parce qu'elle est logée au fond d'un château fort, Noir comme ses corbeaux, triste comme la mort !Prenant la bouteille.
Viens ici, ma mignonne, et laissons dire.Réfléchissant.
Diable ! S'il est vrai que chacun doive aimer son semblable, Cet amour du prochain dont on rit aujourd'hui Doit au moins se prouver en trinquant avec lui. Sentinelle, approchez !RENÉ
Le mot d'ordre ?VALENTIN
J'ai là d'un vin exquis.Allant vers La guérite.
Vous ne m'entendez pas : Un vin délicieux !VALENTIN
Vraiment ?VALENTIN
Voilà comme on accueille un vin de quarante ans, Qui ressusciterait un mort des anciens temps Et ferait en plein air tituber son squelette ! Ah ! si mon fils René, qui, sur un coup de tête, Pour un rien, pour un mot, est allé, pauvre oison, S'enfermer loin de nous dans une garnison, Se trouvait comme vous là, dans cette guérite, Certes de ma bouteille il s'approcherait vite. À propos, n'avez-vous pas connu mon René ? C'est un brave garçon, très joyeux, bien tourné, Qui doit faire à cette heure un parfait militaire...SCÈNE II. Valentin, René, Fanny.
FANNY
On est si bien ici, bon papa Valentin !AIR de Muselle, de Murger.
VALENTIN
C'est parfait : nous savons que tu chantes comme une Fauvette chante au bois, la nuit, au clair de lune ; Mais tu n'as pas encore à mes yeux étalé Un ordre un peu précis de la mettre sous clé...FANNY, lui tendant un papier
Un ordre ? Le voilà. Le parquet est bonhomme : J'arrive, je lui dis de quel nom je me nomme, Que je suis une enfant sans mère, qu'il fait froid, Que les vents de novembre ont emporté le toit De feuillages mouvants où, sans gêner personne, Je m'endors dans le mois où le ciel bleu rayonne ; Et le parquet, sachant que l'on est bien chez vous, Me donne un logement derrière vos verrous.VALENTIN, prenant le papier
Cet aimable parquet !FANNY
Que voulez-vous ! j'adore Les grilles, je me plais avoir lever l'aurore À travers des barreaux : chacun a sa façon D'être heureux ici-bas. Moi, je dis ma chanson, Non quand je cours les bois, mais quand je suis en cageVALENTIN
C'est un goût comme un autre.FANNY
On prétend au village Que j'ai l'esprit troublé, que je devrais rougir. Rougir ? Rougir de quoi ? Faites-moi le plaisir De me dire pourquoi je devrais rougir d'être Couchée en un bon lit, les pieds chauds, la fenêtre Bien close, entre ces murs d'un château fort très vieux, Qu'a peut-être hantés l'ombre de mes aïeux. Fanny n'est plus ! je suis marquise et châtelaine ; Un petit page tient ma pelote de laine ; Un troubadour pensif erre sous mon balcon ; Des chevaliers, portant sur la dextre un faucon, Bardés de fer, les yeux sur une panoplie, Commentent le blason de ma race, et j'oublie Ma petite maison sans foyer et sans toit Qu'un enfant de dix ans renverserait du doigt.VALENTIN
Es-tu spirituelle et folle !FANNY
Un conseil, sire : Oh ! trouvez moins d'esprit à mes éclats de rire, Ébahissez-vous moins devant mes troubadours ; Sire, ouvrez moins l'oreille à mes méchants discours, Croyez moins à mon coeur, conseiller de ma tête, Et faites-moi plus vite embrasser Henriette !VALENTIN, s'inclinant
Je vous quitte, madame.VALENTIN
C'est lui qui me réclame ; Mais je reviens, prenant mes jambes à mon cou, Une fois votre nom sur mon cahier d'écrou.VALENTIN, se retirant
Mes respects, châtelaine.SCÈNE III. René, Fanny, Henriette, Mme Valentin.
HENRIETTE
Cette chère Fanny !MADAME VALENTIN
Tu reviens donc nous voir ?FANNY
Je m'ennuyais, j'ai pris mes hardes, et bonsoir ! Jamais le même nid, toujours une autre branche !MADAME VALENTIN
On aime à visiter sa maison du dimanche !HENRIETTE, l'embrassant
Merci.RENÉ, sans quitter la guérite
Mais on va l'étouffer à l'embrasser ainsi !MADAME VALENTIN
Chut !HENRIETTE
Est-ce toi, mon frère ?RENÉ, rejetant son manteau
Présent, mon colonel ! Donne ta main, la mère ; Rapproche-toi, la soeur : tout est-il ordonné ?HENRIETTE
Tout va bien.RENÉ
N'a-t-il pas un instant soupçonné Que vous allez ce soir couronner notre ligue En tuant le veau gras pour son enfant prodigue ?MADAME VALENTIN
Il ne s'attend à rien.RENÉ
Chut !MADAME VALENTIN
Chut !HENRIETTE
Chut !RENÉ, à voix basse
AIR : Dans mon verre, de Darcier.
FANNY, riant
Rions donc.HENRIETTE, même jeu
Rions donc.MADAME VALENTIN
Oui, mais n'oublions pas Notre petit complot : le temps marche à grands pas, Et bientôt sonnera l'heure douce à notre âme...FANNY
Bon ! j'allais oublier que nous jouons un drame ! Vos airs mystérieux me donnent le frisson : Est-ce sur le poignard, la corde ou le poison Que nous allons jurer ? Faut-il, comme au théâtre, Conspirer, déclamer, rugir, tonner, se battre ? Me voilà.Elle va de long en large sur la scène.
Messeigneurs, mon épée est à vous ! Je descends de don_Ruy_Badilva que les loups D'Aragon saluaient de hurlements funèbres. Notre blason rayonne au milieu des ténèbres. Mon bisaïeul prenait par les cornes un boeuf Et, l'ayant assommé, l'avalait comme un oeuf. J'eus pour ancêtre Hernan, qui fut un Grand_d_Espagne, Épervier dans la plaine, aigle sur la montagne, Et dont le bras dompta trente rébellions. Mon aïeule Armanda faisait par des lions Traîner son char d'airain. Voici notre devise : « Je vise qui m'atteint, et j'atteins qui me vise ! » Les rois autorisaient mes aïeux à s'asseoir Sur les marches du trône ; et c'est pourquoi, ce soir, À l'heure où le sorcier pâlit sur son grimoire, On verra des éclairs luire dans l'ombre noire !MADAME VALENTIN
Charmante folle, va !HENRIETTE
Puisqu'on s'est de_plain-pied Introduit dans le drame, écoutez, comme il sied, Les ordres que je donne aux gens de mon escorte. Ma mère et vous, mon frère, entrez par cette porte, Et laissez-nous ici. C'est notre bon plaisir.MADAME VALENTIN
Allons nous préparer : ton père va venir.HENRIETTE
Nous nous chargeons de tout.SCÈNE IV. Fanny, Henriette.
HENRIETTE, prenant le manteau de René
Dis-moi, chère Fanny, me reconnaîtrais-tu, Une fois ce manteau sur mon front rabattu ?FANNY
Moi ? Pas le moins du monde ! Aurais-tu le caprice De prendre ce manteau pour aide et pour complice ?HENRIETTE, s'enveloppant dans le manteau
Oh ! c'est merveilleux ! Vois, ces plis raides et longs Tombent comme à dessein jusque sur mes talons ; Puis, il est d'une ampleur à m'envelopper toute : Je monterai la garde, et l'on n'y verra goutte. Il faut bien que mon père, en retournant ici, Trouve sa sentinelle et n'en ait plus souci.Elle se place dans la guérite.
FANNY, lui présentant le fusil
Vous dites ? Palsambleu ! Prenez-moi ça, troupier.Troupier : Terme populaire. Soldat. Un bon troupier. [L]
HENRIETTE
M'y voilà.HENRIETTE
Ce fusil !HENRIETTE, hors de la guérite
AIR. Du Chalet.
FANNY
Eh bien ! Cette chanson t'a-t-elle mis dans l'âme Un peu de cette audace étrangère à la femme Qui nous fait sans pâlir, sans nous épouvanter, Embrasser un fusil qui pourrait éclater ?HENRIETTE
Ma foi, je suis guerrière autant qu'on le peut être, Voyant que mon fusil commence à me connaître.HENRIETTE, s'appuyant sur son fusil
Moi, je prends, pour t'entendre, un petit air vainqueur !FANNY
Toi seule sais ici quel devoir me ramène Dans cette forteresse, après chaque semaine. Un soir, une étrangère et sa fille arrivant On n'a jamais su d'où, par la pluie et le vent, Hors d'haleine, encor loin des maisons de la ville, À ces pauvres vieux murs demandèrent asile. Ce château n'était pas encore une prison, Et ses libres créneaux, tapissés de gazon, Laissaient circuler l'air et flotter la lumière. La fille avait six ans ; la mère était ma mère. L'orage qui grondait, terrible, autour de nous, Me faisait chanceler d'effroi sur mes genoux ; Nous fûmes nous blottir dans une cour déserte, Tremblantes, au hasard, sur un lit d'herbe verte. Là je vis tout_à_coup ma mère s'affaiblir, Sa tête s'incliner, son visage pâlir ; Je pris la fuite, ayant senti frissonner l'aile De la mort qui planait, prête à fondre sur elle. Hélas ! quand je revins, son front était glacé ; Mais elle put me dire : « Enfant, j'ai déposé Un souvenir de moi dans ces murs en ruines ; Comme il pèserait trop à tes mains enfantines, Tu reviendras le prendre un jour, quand tu seras Grande comme ta mère et que tes petits bras Seront plus forts. Je sens qu'il faut que je m'en aille, Je me meurs... » Et, du doigt me montrant la muraille, Elle expira.Un silence.
FANNY
J'accomplis un devoir ; Et puis, même en contant leur infortune amère, Les enfants sont heureux, s'ils parlent de leur mère. J'ai vécu bien longtemps loin de ces affreux murs ; Mais les champs les plus beaux et les cieux les plus purs N'ont pas fait à l'enfant que son destin emporte Oublier ce château plein de sa mère morte, Et malgré ma jeunesse et malgré mon orgueil, J'en ai fait ma prison pour en franchir le seuil Et pour trouver enfin à travers ces ruines Ce souvenir trop lourd à mes mains enfantines.SCÈNE V. Henriette, Fanny, Rognelard, Bonhomme.
ROGNELARD
Elle a tort.BONHOMME
Il lui faut de bons soins.ROGNELARD
Mais, docteur, je vous jure Que j'ai fait un contrat de dupe.Sortant un calepin qu'il montre au docteur.
Nourriture, Chaussures, vêtements... Vous n'entendez donc rien Aux affaires, Monsieur ?BONHOMME
Je les entends très bien.ROGNELARD
Ainsi, vous laisserez figurer sur vos livres Ces deux oeufs à la coque et ce pain de trois livres ?BONHOMME
Mais !ROGNELARD
Vous me ruinez !BONHOMME
Quand vous aurez fini !HENRIETTE, à part
Ô falsificateur patenté du légume !BONHOMME, à Fanny
J'inscris un oeuf de plus.ROGNELARD
Passez donc des marchés !FANNY, à Rognelard
Monsieur, figurez-vous...HENRIETTE, sans quitter la guérite
Que c'est pour vos péchés !Bonhomme sort avec Rognelard qui gesticule.
SCÈNE VI. Henriette, Fanny, Finot, Valentin, Visiteurs étrangers.
VALENTIN
Silence dans les rangs, monsieur le militaire ! Quand il est au port d'arme, un soldat doit se taire.FANNY, faisant la révérence
Tous ces gens ne voient pas même qu'on les salue.LA VISITEUSE ALLEMANDE
Moi che temante à foir Tiane te Boidiers.LE VISITEUR ANGLAIS
Vo avoir, paraît-il, un bannière-métiers ?LE VISITEUR ITALIEN
La coulote del ré Dagobert ?LA VISITEUSE ANGLAISE
Moa vouloir toucher la tête De Cinq-Mars !Marquis de Cinq-mars : Favori de Louis XIII, vivant d'une vie dissolue, il conspira avec les Espagnols contre la Cardinal de Richelieu. Il fut exécuté le 12 septembre 1642, à Lyon par décapitation.
LA VISITEUSE ALLEMANDE
Le rassoir t'Olifier_le_Taim !Olivier le Daim (1428-1483) : conseiller de Louis XI, fils de bardier.
FINOT
Allez-fus bas nous tire Guelgue chosse, monsir ?Bas.
Ah ! Nous allons bien rire !Haut.
Tides-nous guelgue chosse.VALENTIN, emphatiquement
On vous montrera tout ! Ici, sous ces vieux murs, des siècles sont debout, Et vous frissonnerez, quand vous saurez l'histoire De ce château...LA VISITEUSE ALLEMANDE
Fraiment ?FINOT, à part
Je finis par y croire !VALENTIN
Mais, pour la lire à livre ouvert, pour pénétrer Dans l'horreur d'un seul coup, c'est là qu'il faut entrer !Il se précipite avec les visiteurs vers la cellule où se trouvent René et sa mère.
SCÈNE VII. Les précédents, plus Madame Valentin et René.
RENÉ, dans les bras de son père
Mon père !VALENTIN
Mon René !LE VISITEUR ITALIEN, riant
C'est oune histoire horrible.LA VISITEUSE ANGLAISE, avec dépit
Il a promis à nous une chose terrible.VALENTIN
Mon René !MADAME VALENTIN
Mais où donc est ma fille ?RENÉ, appelant
Henriette !HENRIETTE, s'avançant, le capuchon rejeté en arrière
Présent !RENÉ, aux visiteurs
Mesdames et messieurs, je fus l'enfant prodigue : Je reviens au foyer, et nous sommes heureux !FINOT, insinuant
On ne verra donc pas ce cachot ténébreux ?FANNY
Monsieur, on vous l'eût fait visiter à votre aise Quand vous parliez moins bien notre langue française.FINOT
Pincé !FINOT
Pour rien. Ce château fort et moi nous nous connaissons bien, Et je puis arracher son couvercle de pierre Au moindre des secrets qu'il cache à la lumière. Quand j'étais tout gamin, j'y venais très souvent Interroger l'écho dans les rumeurs du vent ; J'avais une complice, et la petite Berthe Partageait avec moi la moindre découverteFANNY, à part
C'est le nom de ma mère.FINOT
Un jour elle partit. Je ne l'ai plus revue : on était si petit ! Tout est ici pour moi sujet à rêverie. Tenez, ce mur...FANNY
Ce mur ?HENRIETTE
Parlez.FANNY
Je vous en prie.HENRIETTE
Parlez.FANNY, à part
Ô ma mère ! J'ai peur, je tremble...FINOT
Attention !Il touche du doigt le bas du mur. Une petite boite s'ouvre dans le fond, laissant voir une cassette, et sur la cassette une feuille de papier.
FANNY, se jetant dans les bras d'Henriette
C'était là ! C'était là !HENRIETTE
Là !FINOT
L'histoire est complète : Qui donc a fourré là cette étrange cassette ?Il lit à haute voix la feuille de papier.
« Ma fille, ma Fanny, je confie à ces murs Cette cassette : ils sont inébranlables, sûrs, Dévoués, ayant vu sourire mon enfance. J'ai, ton père étant mort, voulu revoir la France, Et j'expire a deux pas de mon pays natal. Sois bonne, fais le bien, plains ceux qui font le mal. Mon frère Valentin, s'il vit, t'aimera certes Comme sa fille. Adieu. Ta pauvre mère : Berthe. »VALENTIN, embrassant Fanny
Ma nièce !MADAME VALENTIN
Notre enfant !FANNY, embrassant la lettre de sa mère
Ô relique chérie !VALENTIN, à Finot
À propos, vous qui faites Pirouetter les murs et bâiller les cachettes, Dites-nous, cher monsieur, à qui l'on a l'honneur...VALENTIN, se levant
Diable !FINOT
Ici, je le vois, tout se passe en famille. Ce gaillard fait monter la garde par sa fille ! Ah ! Sans l'événement qui vous charme si fort, Je lançais contre vous un terrible rapport !LA VISITEUSE ANGLAISE
Shocking !VALENTIN, même jeu
Fus basserez ce soir.RENÉ, prenant la main de Fanny
Ma cousine, un baiser sur vos menottes blanches.LA VISITEUSE ALLEMANDE
Z'est une brisson, zà ?MADAME VALENTIN, à Fanny
Et nous te garderons ?FANNY
À perpétuité.371 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica