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Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers

Une Nuit de Molière

Clovis Hugues· imprimée en 1879· 359 vers· 2 personnages

Personnages

  • MOLIÈRE, Monsieur Duchesnois
  • LA MUSE, Madame Andrini
POÉSIE LUE PAR M. ORTEL AU NOM DES ARTISTES DU GYMNASE après la première représentation d'Une Nuit de Molière

À MOLIÈRE

Ô Molière ! Ô puissant maître ! Je te salue Dans ton oeuvre où le rire est fait avec des pleurs ! Je te salue au nom des peuples qui l'ont lue Et qui, sans le savoir, ont vécu tes douleurs ! Je le salue au nom des vieux Aristophanes Qui, couronnés de myrte et barbouillés de vin, Parodiaient, devant les pâles courtisanes, Les célestes amours, l'adultère divin ! Je te salue au nom des tristesses hautaines Que laisse voir Alcesle à Philinte surpris ! Je te salue au nom des Ephèbes d'Athènes ! Je le salue au nom des gamins de Paris ! Je le salue au nom de tous ceux qu'on révère ! Je te salue au nom de les comédiens Qui, réhabilités par la muse sévère, Ont reconquis le droit d'être des citoyens ! Nous n'étions, avant toi, que des porte-guitare, Des passants à l'étroit sous l'horizon vermeil, Des bohèmes, des gueux à l'allure bizarre, Qui n'avaient point leur part de gloire et de soleil. Mais, tu fis retentir de sublimes paroles, Tes lauriers partagés ombragèrent nos fronts, Tu récitas les vers, tu déclamas les rôles, Et nous fûmes vengés de vingt siècles d'affronts. Grâce à toi, le poète et l'artiste sont frères, Quel que soit ici-bas leur destin hasardeux : Ils ont la même ivresse et les mêmes misères ; Le même piédestal les attend tous les deux. Et maintenant regarde, ô Molière ! Ô Poète ! L'idéal éternel rallume son flambeau, Térence est ébloui, Plaute lève la tête Et se tourne vers toi du fond de son tombeau. Laisse-les l'applaudir, laisse-les le sourire ! Laisse-les deviner le secret de tes pleurs ! Laisse-les s'étonner des sanglots de ta lyre ! Et, pendant que sur toi nous jetterons des fleurs, Pendant que notre main écartera les voiles Qui cachaient son sourire à ce peuple joyeux, Ils iront dans le ciel moissonner des étoiles Pour couronner ton front pareil au front des Dieux !

CLOVIS HUGHUES

UNE NUIT DE MOLIÈRE

Le théâtre représente le cabinet de travail de Molière. - Une porte au fond. - Au-dessus de la porte, le portrait d'Armande Béjart. - Sur un guéridon, un volume ouvert des oeuvres de Molière. - Au lever du rideau, Molière, assis devant une table, écrit.

SCÈNE PREMIÈRE.

MOLIÈRE

Allons, Molière, allons, travaille, fais ton oeuvre ! L'homme est tigre ou lion, l'homme est singe ou couleuvre : Guerre aux bêtes qui sont dans l'homme ! Tout l'enfer Rugit, bave et se tord sous ma plume de fer. Bravo ! J'aime à tenir à l'étroit dans mes rimes Les faiseurs de pathos et les faiseurs de crimes, Le scélérat heureux et l'hypocrite vil, Et je fais volontiers danser au bout d'un fil Tous ces pauvres pantins de chair.

Il se lève.

Quelle torture ! Rire et souffrir ! Cacher aux hommes la blessure Qu'ils vous ont faite au coeur ! Ne la leur laisser voir Qu'à travers les ennuis des autres ! Ne pouvoir Être qu'un mannequin qui souffre et qu'on admire ! N'être jamais soi-même un instant ! Faire rire Des princes, des marquis, quand on sent en dedans La douleur vous ouvrir le coeur avec les dents ! Être un Scapin fouetté sur le théâtre, à l'heure Où l'on écoute en soi quelque chose qui pleure ! Railler son propre deuil pour amuser des fous ! Créer un type humain qui souffre comme vous ! Le jeter tout vivant ensuite sur la scène, Pour le faire accueillir par quelque rire obscène, Et pourtant être fier de le voir accueilli Par ce rire brûlai, fait de gloire et d'oubli !

Un silence.

Qu'ai-je donc fait à Dieu pour avoir du génie ?

Feuilletant un volume de ses oeuvres.

Je suis ma propre honte et ma propre ironie ! Ce livre que j'abhorre et qui pourtant m'est cher, C'est mon coeur répandu, c'est la chair de ma chair, C'est toute la douleur dont mon âme est remplie, C'est ma souffrance avec un bonnet de folie, C'est ma tristesse avec un masque grimaçant ! Ces feuillets à mes doigts devraient laisser du sang Lorsque ma main les touche. Ah ! Comme ils sont Molière ! Alceste a comme moi l'humeur fantasque et fière ; Mais la Cour me fait peur, quelquefois je suis las, Et j'ai fait de Tartuffe un hypocrite, hélas !

Revenant sur le devant de la scène.

Comme ils pèsent sur moi ces courtisans infâmes, Ces hobereaux sucrés, ces enjôleurs de femmes Qui font de grands saluts et qui ne veulent pas Qu'on leur dise tout haut ce qu'on pense tout bas ! Palsambleu ! Je les hais d'une robuste haine, Tous ces serpents ayant une figure humaine, Tous ces jolis galants au corsage élancé, Qui mettent leur esprit dans un jabot plissé, Tous ces bruyants faiseurs de choses ridicules, Tous ces nains chamarrés, plus fiers que des Hercules, Tous ces fats qu'au théâtre on voit aux premiers bancs S'abattre chaque soir dans des flots de rubans, Tous ces petits vieillards, familiers des coulisses, Qui de leurs billets doux poursuivent les actrices, Tous ces beaux soupirants qui font par un valet Présenter leurs respects aux dames du ballet, Et qui, stupidement enfoncés dans leur boue, Ne s'aperçoivent pas que Molière les joue ! Ô misère ! Ils sont là, riant affreusement, Quand une femme trompe, hélas ! pour un amant, Avant le deuxième acte, un pauvre Sganarelle Qui ne demanderait qu'à pouvoir croire en elle, Et pourtant, ô douleur ! Sganarelle, c'est moi !

Se tournant vers le portrait d'Armande Béjart.

Pourquoi ne pas m'aimer, moi qui n'aime que toi ? Pourquoi ne pas vouloir être, ô coquette Armande, La femme du devoir, l'épouse fière et grande Qui sourit au poète en lui tendant la main ? L'amour ne peut-il pas persister dans l'hymen ? Une femme qu'on aime et qu'on défend sans cesse Ne peut-elle pas être une douce maitresse ? Et ne peut-on l'aimer, sans craindre quelque affront ? Qui sait ? Peut-être un jour les hommes se diront, En détournant les yeux de mon oeuvre immortelle : « Ce Molière, après tout, n'était qu'un Sganarelle ! » J'ai bien souffert, ce soir. Que fait-elle à présent ? Ce marquis lui contait des fadeurs en passant, Je sentais tout mon sang me monter à la face, Les dames autour d'eux se parlaient à voix basse, Je causais, je riais, n'osant pas laisser voir Mon ridicule ennui. J'ai bien souffert ce soir !

Il ouvre une fenêtre.

Ô peuple de Paris, ô grand peuple qui m'aimes, Toi qui comprends si bien mes angoisses suprêmes Chaque fois que je l'ouvre un côté de mon coeur, Ô peuple fraternel, si doucement moqueur, Ô toi qui m'applaudis avec un saint délire, Viens voir pleurer Molière, après l'avoir vu rire !

Il tombe sur une chaise.

SCÈNE II. Molière, La Muse.

LA MUSE

Ta gloire éblouissante ira jusqu'aux étoiles Quand on t'aura couché dans la paix de la mort. Les pleurs mal déguisés sous ta verve comique, On les recueillera comme des diamants, Et tous retrouveront dans ton rire tragique Quelqu'un de tes sanglots, quelqu'un de les tourments. Tu seras le soldat et l'apôtre du juste, Aux yeux des fiers penseurs sur ton oeuvre inclinés, Et les comédiens couronneront ton buste Dans le recueillement des peuples prosternés. Des poètes viendront, des poètes sublimes ! André_Chénier, enfant d'Athènes et de Paris, Fera claquer son fouet dans la clameur des rimes, Après avoir chanté l'aube et les prés fleuris La Muse au profil grec, la belle Muse antique Lui dictera le chant doux et mélancolique, Chanté par le captif à l'ombre des barreaux, Et debout dans les plis de sa blanche tunique, Elle ne se taira que devant les bourreaux. Pour dire à son pays ses colères hautaines, Byron découpera les fibres de son coeur Et sur son luth puissant, implacable et moqueur, Il les fera vibrer comme des voix humaines. Schiller déchaînera les brigands sur les monts. Goethe, mêlant l'aurore et la nuit dans on livre Fera flotter sur Faust, étonner de revivre, L'amour de Marguerite et l'aile des démons. Lamartine, aux accords d'une vivante lyre, Ira sur les lacs bleus chanter le nom d'ELvire Et pendant que ses chants, dans l'espace emportés, Éveilleront au loin de longs cris d'espérance, Les rames dans la nuit frapperont en cadence Sur la rondeur des flots par la lune argentés. Léopardi mourra, pleurant pour l'Italie. Musset aux jeunes gens contera ses douleurs Et de quel vin amer sa coupe était remplie, Alors qu'il souriait pour leur cacher ses pleurs. Victor_Hugo fera dans sa strophe superbe Murmurer les ruisseaux et gazouiller les nids ; Les roses, les sillons, les forêts, les brins d'herbe, Les astres, tout vivra dans ses vers infinis. Il chantera la grâce auguste de la femme, La tombe et le berceau, la pourpre et les haillons ; Il aura sous ses pieds ces quatre fiers lions : L'Histoire et le Roman, l'Épopée et le Drame. Il interprétera l'énigme de la mort Et pendant soixante ans, pâle visionnaire, Il sera, sous le ciel où le châtiment dort, Le forgeron des dieux dans l'antre du tonnerre. Eh bien ! Laisse ton coeur, ton pauvre coeur souffrant, Battre au moins pour la gloire, ô Molière, ô poète ! Pleure, si tu le veux, mais relève la tête ; Car, même après ceux-là, tu demeureras grand !

359 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica