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un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Tyl l'Espiegle

Clovis Hugues· imprimée en 1906· 534 vers· 8 personnages

Personnages

  • TYL L'ESPIÈGLE
  • NICOLAS, père de Tyl
  • ANNA, mère de Tyl
  • LE COMTE D'HEVERLÉ
  • LA COMTESSE D'HEVERLÉ
  • VAN BOCK, intendant du Comte
  • DOCTEURS DE L'UNIVERSITÉ
  • HOMMES D'ARMES DU COMTE

TYL L'ESPIEGLE.

Une salle du château d'Heverlé. Panoplies, fauteuils armoriés, portraits d'ancêtres, etc.

SCÈNE PREMIÈRE. Nicolas, Anna.

NICOLAS

Mais si !

NICOLAS

Le Comte_d'Heverlé, notre maître et seigneur, Ne se plaît guère aux traits de son esprit moqueur.

Hervelé est un commune de la banlieue sud de Louvain en Belgique à une trentaine de kilomètres de Bruxelles.

ANNA

Plaise à Monsieur Saint-George !

Georges de Lydas : martyr chrétien de la fin du IIème siècle, qui aurait triomphé d'un dragon. Saint patron des chevaliers.

SCÈNE II. Nicolas, Anna, Tyl.

TYL, embrassant son père

Maman, bonsoir !

SCÈNE III. Nicolas, Anna, Tyl, Le Comte d'Heverlé, Van Bock, Hommes d'armes.

LE COMTE

AIR de la Vieille Chanson, de Darcier.

J'ai dans mes veines un sang pur Comme le sang des vignes ; Mes lacs sont des nappes d'azur Où s'attablent les cygnes ; Ma bannière au vol souverain Est un aigle qui plane ; Et je m'en vais, le front serein, Faisant sur les casques d'airain Sonner ma pertuisane.

Pertuisane : Ancienne arme d'hast, dont le fer présente une pointe à la partie supérieure, et, sur les côtés, des pointes, des crocs, des croissants. [L]

ANNA

Marchez derrière nous dans l'ordre que voilà.

Ils s'inclinent tous les trois devant le Comte ; mais Tyl gesticule d'une façon comique derrière Nicolas et Anna, qui ne peuvent le voir.

LES HOMMES D'ARMES

Même lorsqu'il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !

bis.

Gnome : Nom des esprits qui. dans le système des cabalistes, président à l'élément de la terre et à tout ce qu'elle renferme dans son sein, comme les ondins à l'élément de l'eau, les sylphes à celui de l'air et les salamandres à celui du feu. [L]

LE COMTE

Sur mes donjons que bat le vent Veillent trois mille gardes Dont le soleil en se levant Dore les hallebardes ; Mon cheval de guerre hennit Comme la foudre tonne, Et je me suis dans le granit Construit superbement un nid Que l'orage environne.

Hallebarde : Arme d'hast, garnie par en haut d'un fer long, large et pointu, traversé d'un autre fer en forme de croissant. Les suisses d'église portent la hallebarde. [L]

NICOLAS

Fils, marchez devant nous : tout à l'heure, je crois, Vous faisiez certain geste avec le bout des doigts.

Ils défilent devant les hommes d'armes, mais Tyl leur fait des grimaces que Nicolas et Anna ne peuvent pas voir davantage.

SCÈNE IV. Les précédents, La Comtesse d'Heverlé.

LA COMTESSE, entrant brusquement en scène, une arquebuse au poing, les cheveux dénoues, l'allure guerrière

Bravo, messire Tyl ! Eh quoi ! L'on vous aurait En mon absence encor décoché quelque trait ? Heureusement pour vous que vous avez la langue Bien pendue.

VAN BOCK

Ce petit homme-là parle comme un missel.

Missel : Nom du livre ecclésiastique qui contient les messes propres aux différents jours et fêtes de l'année, et qui sert aux prêtres à l'autel. [L]

UN HOMME D'ARMES, à part

Quel piètre favori !

LE COMTE, à part

La comtesse le gâte.

LA COMTESSE

Pourquoi ?

LE COMTE

Pourquoi ?

TYL, se levant

Parce qu'il est râpé comme un gueux dans son bouge, Qu'il porte mal sa toque et qu'il a le nez rouge.

Bouge : Plus souvent, logement obscur et malpropre. [L]

TOUS, riant

Ah ! Ah !

TYL

Autorisez-moi, Comte, à lui jeter mon gant !

Jeter son gant : défier un adversaire en duel. [L]

LES HOMMES D'ARMES

À table !

LA COMTESSE

À table !

TYL, se dirigeant vers la table

À table !

TYL, embrassant sa mère

Oui, mon petit papa.

À part.

C'est un bien beau gâteau !

Anna, Nicolas et Tyl sortent, celui-ci par la gauche, ceux-là par la droite. Le comte, la Comtesse et leur suite s'attablent. Van Bock occupe le bout de la table, à gauche.

SCÈNE V. Le Comte d'Heverle, La Comtesse, Van Bock, Les Hommes d'Armes, Tyl pendant un instant.

LA COMTESSE

Venue au monde guerrière, J'aime les grands étendards Qui flottent dans la lumière Sur la crête des remparts.

Pendant que le chant continue, Tyl, marchant sur les mains, vient se placer derrière Van Bock et l'attache sur sa chaise par un pan de son vêtement ; après quoi, il se retire avec les mêmes précautions.

TOUS

Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !

Le cor de Tyl sonne trois fois : tous les convives se lèvent, à l'exception de Van Bock, qui fait de vains efforts pour se séparer de sa chaise.

SCÈNE VI. Van Bock ; Tyl, d'abord dans la coulisse.

VAN BOCK, toujours attaché

Sapristi ! C'est encor ce méchant petit page Qui m'a joué ce tour ! Oh ! j'enrage, j'enrage ! Quel rôle ridicule il me fait remplir là ! C'est mal de se moquer des gens comme cela ! Quoi ! Berner de la sorte un intendant du comte ! Quoi ! M'avoir attaché par l'habit, quelle honte ! Comme si je n'étais qu'un enfant, qu'un vieux fou ! Ah ! Si je le tenais, je lui tordrais le cou Et je lui ferais voir, selon les vieilles règles, A quels beaux traitements s'exposent les espiègles. Si du moins je pouvais dénouer mon pourpoint ! Mais le bandit m'a fait un noeud comme le poing : Impossible ! Je suis vissé sur cette chaise. Me voilà bien logé ! Par mon patron Saint-Blaise, Je jure qu'il sera châtié celte fois Et qu'il conservera la marque de mes doigts Pendant plus de huit jours au bout de son oreille ! On n'aura vu jamais une danse pareille ! Je le corrigerai devant tout le château ! Quand j'y pense ! Je suis comme dans un étau, Je suis cloué ! Je veux qu'il me demande grâce. Outrager à ce point un homme de ma race ! Un Van Bock ! Mon grand-père était dans ce castel Intendant de la coupe et pourvoyeur du sel ; Mon père avec des ducs chassait à l'arbalète. Je suis déshonoré, ma disgrâce est complète, Si quelqu'un me surprend dans l'état où je suis. Palsambleu ! J'aimerais mieux être au fond d'un puits Que d'être à cette chaise attaché de la sorte. Comme ce noeud est dur ! Que le diable t'emporte, Abominable Tyl, effronté garnement ! Et si les assaillants entraient ici ! Comment Me cacher ? Comment fuir ? Je suffoque, je tremble. Hé ! Par là-bas ? Qui vient par là-bas ? Il me semble Que l'on a remué derrière ces piliers.

Il roule à terre avec sa chaise, en faisant un effort pour se mettre à genoux.

Ayez pitié de moi, messieurs les cavaliers ! Je suis un intendant honnête ; je me nomme Van Bock, et croyez bien...

Saint-Blaise : Martyr chrétien arménien du IVèème siècle. Il fut év^que et médecin.

Castel : S'est dit pour château. [L]

TYL, masqué, un casque sur la tête, une grande pique à la main, entrant brusquement et faisant la grosse voix

Trêve aux discours, bonhomme ! Nous avons sur ces murs planté notre drapeau. Le duc est pris. Tu vas, si tu tiens à ta peau, Me remettre les clés du trésor.

TYL

Quel butor réussi !

L'examinant avec soin.

Ah çà ! Maître intendant, que fais-tu donc ici, Dans un accoutrement à ce point ridicule ? Pourquoi t'es-tu vissé sur ta chaise curule ? À la manière antique attendrais-tu la mort ?

Chaise curule : Terme d'antiquité romaine. Chaise curule, fauteuil d'ivoire sur lequel les premiers magistrats de Rome s'asseyaient et qui avait les pieds courbes et des ornements d'ivoire. [L]

VAN BOCK

Beaucoup.

VAN BOCK

Je ne sais...

TYL, allant sur lui

Je vais te servir de ton plat.

TYL

Je suis bon prince. Écoute. Je consens à t'épargner, ma foi, Si tu jures par la chape de Saint-Éloi De ne pas te venger de Tyl.

Chape : Sorte de manteau long, sans plis et agrafé par devant, que portent l'évêque, le célébrant, les chantres, etc. durant l'office ; se dit aussi de l'habit à capuce fourré d'hermine des cardinaux, et du grand manteau de drap ou de serge des chanoines. [L]

VAN BOCK

Je le jure.

VAN BOCK

Plaît-il ?

VAN BOCK

J'admire !

VAN BOCK

Quoi ! Méchant avorton, tu me jouais encore !

Avorton : Par mépris, homme petit et mal fait. [L]

VAN BOCK

Je t'abhorre.

TYL

J'imagine Que le régal de coups promis à mon échine Ne me poussera guère à te délivrer.

Échine : Épine du dos, longue colonne située entre la tête et le bassin. [L]

TYL, emplissant un verre de vin

Soyons deux bons amis.

Il présente le verre à Van Bock.

Tiens, bois cette rasade !

Au moment où Van Bock va saisir le verre, Tyl le boit d'un seul trait.

Comment l'as-tu trouvé ?

Rasade : Vase rempli jusqu'aux bords. [L]

VAN BOCK

Pourquoi ?

VAN BOCK

En effet.

VAN BOCK

Certes ! Je dors.

Il ferme les paupières.

TYL, sans fermer les paupières

Je dors aussi.

TYL

Il boit le verre de vin et le recouvre avec le chapeau.

Peste ! À travers le gosier ça vous fait un velours.

Secouant Van Bock.

Hé ! Van Bock ! Hé ! Van Bock ! Van Bock !

VAN BOCK

Il retombe en gesticulant.

Coquin ! Opprobre du château !

SCÈNE VII. Les mêmes, Le Comte, La Comtesse, Les hommes d'armes.

LE COMTE

Quelle est cette algarade ?

Algarade : Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L]

VAN BOCK

Il m'a par le pourpoint attaché sur ce siège !

Pourpoint : Nom qu'on donnait autrefois à l'habit français qui a précédé les juste-au-corps, et qui couvrait le corps depuis le cou jusqu'à la ceinture. [L]

LES HOMMES D'ARMES, riant

Oh ! Le pauvre Van Bock !

TYL, il détache Van Bock

J'obéis, Monseigneur.

TYL

Cet enragé vantard m'a juré par la chape De Saint-Éloi qu'il est cousin germain du pape.

Saint-Éloi : Orfèvre, Evêque du Noyon au Vème siècle, ministre du roi Dagobert.

TYL, se réfugiant derrière le Comte

Vous me défendrez, Comte !

Van Bock lance le pied. Tyl s'efface. Le comte reçoit le coup de pied de Van Bock.

LA COMTESSE

Quelle honte !

LES HOMMES D'ARMES

C'est la faute de Tyl !

LE COMTE

À l'exil Et tu fileras vers les terres de Cologne, Tout de suite.

Cologne : ville d'Allemagne située à moins de 200 kilomètres à l'est d'Heverlé.

LA COMTESSE

Espérez.

LE COMTE

Conte.

LA COMTESSE

Est-il gentil !

VAN BOCK, prenant le chapeau

Merci. Je te pardonne.

TYL, la tête baissée

En route !

Il sort.

VAN BOCK, parlant au chapeau

Toi, tu vas chez Goton me payer ma choucroute !

Il sort.

SCÈNE VIII. Le Comte, La Comtesse, Les hommes d'armes, puis Nicolas et Anna.

LE COMTE

Je le ferai rentrer au château d'Heverlé, Avant huit jours.

Anna et Nicolas entrent, suppliants.

NICOLAS

Merci.

LE COMTE

Introduis-les, beau page.

Le page sort. Les docteurs entrent, en chapeaux pointus, trois par trois, s'arrêtant à chaque pas pour saluer le Comte et la Comtesse.

SCÈNE IX. Les précédents, Les docteurs, puis Tyl.

1er DOCTEUR

Vous êtes, Monseigneur, un moderne Alexandre : Vous servez Apollon et Bellone à la fois.

Alexandre le Grand, conquérant grec du IVème siècle avec JC. Ici métaphore du conquérant invincible.

3e DOCTEUR

Amo Deum.

4e DOCTEUR

Rosa, la rose.

9e DOCTEUR

Vive la catachrèse !

Catachrèse : Trope par lequel un mot détourné de son sens propre est accepté dans le langage commun pour signifier une autre chose qui a quelque analogie avec l'objet qu'il exprimait d'abord ; par exemple, une langue, parce que la langue est le principal organe de la parole articulée ; une glace, grand miroir, parce qu'elle est plane et luisante comme la glace d'un bassin ; une feuille de papier, parce qu'elle est plate et mince comme une feuille d'arbre. [L]

10e DOCTEUR

La litote a du bon

Litote : Figure de rhétorique consistant à se servir d'une expression qui dit moins pour faire entendre plus. [L]

TYL

Amen.

LE COMTE

Explique-toi.

LA COMTESSE, riant

Ce sac l'habille drôlement.

LE COMTE

Je t'écoute.

1er DOCTEUR

Flos, floris.

UN HOMME D'ARMES

Que va répondre Tyl ?

UN HOMME D'ARMES

Quel gaillard !

TYL

Vous verrez mes tableaux quand vous serez plus purs. Ils ne se laissent voir que par les hommes graves.

Van Bock entre, tenant le chapeau de Tyl d'une main et son bâton de l'autre.

SCÈNE X. Les précédents, Van Bock.

VAN BOCK, à Tyl

Je te romprai les reins.

TYL, reprenant le chapeau

Déjà ? Que t'a-t-il fait ?

VAN BOCK

Il devait me donner des piastres à souhait.

Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en différents pays (...) [L]

VAN BOCK

Certes ! Pan, pan. Voici comment j'ai fait... en pure perte !

Il frappe le chapeau trois fois avec son bâton.

TYL

Tu t'es trompé, mon cher. Ce n'est pas ça du tout. Il faut frapper ainsi, mais avec l'autre bout.

Il prend le bâton, le retourne, et frappe le chapeau avec l'autre bout. Des sous tombent à terre.

VAN BOCK, se baissant

Je ramasse.

UN HOMME D'ARMES, riant

Le pauvre homme !

VAN BOCK

Bien vrai ?

LE COMTE

Parfait.

TYL, se dépouillant de son sac et répandant la terre aux pieds du Comte

Monseigneur, je répands à vos pieds mon exil.

TYL, après avoir regardé tout le monde, sourit et remet le chapeau sui sa tête

Je le garde !

534 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica