Comédie en vers
Tyl l'Espiegle
Personnages
- TYL L'ESPIÈGLE
- NICOLAS, père de Tyl
- ANNA, mère de Tyl
- LE COMTE D'HEVERLÉ
- LA COMTESSE D'HEVERLÉ
- VAN BOCK, intendant du Comte
- DOCTEURS DE L'UNIVERSITÉ
- HOMMES D'ARMES DU COMTE
TYL L'ESPIEGLE.
Une salle du château d'Heverlé. Panoplies, fauteuils armoriés, portraits d'ancêtres, etc.
SCÈNE PREMIÈRE. Nicolas, Anna.
ANNA
Mais non !NICOLAS
Mais si !ANNA
Bah ! Puisque c'est ainsi que chacun le préfère, Riez de ses bons tours, passez et laissez faire.NICOLAS
Le Comte_d'Heverlé, notre maître et seigneur, Ne se plaît guère aux traits de son esprit moqueur.Hervelé est un commune de la banlieue sud de Louvain en Belgique à une trentaine de kilomètres de Bruxelles.
ANNA
J'en conviens, car au lieu de tricoter des bas. De coudre, de filer, de veiller au ménage, Ainsi que le faisaient les dames de l'autre âge, La dame de ces lieux court par monts et par vaux, Chassant et bataillant, éreintant ses chevaux Et montrant ce caprice entre mille caprices De leur faire au galop franchir les précipices. Tyl l'accompagnerait sans doute chaque jour, S'il était moins souvent perché sur cette tour D'où son cornet, ainsi que cela se rencontre, Doit sonner, aussitôt qu'un ennemi se montre.NICOLAS
C'est un bonheur pour nous qu'il ne la suive point. Elle a si bonne mine, un faucon sur le poing, Qu'il l'accompagnerait, pour un sourire d'elle, Jusque dans le pays où l'ombre est éternelle. Le Comte est batailleur, querelle ses voisins, Et traite en assiégés ses plus petits cousins. Jamais, tout vieux qu'il est, notre pays de Flandre N'avait vu sous le ciel tant de châteaux en cendre, Et Tyl, du haut des tours sondant le grand chemin, Y restera longtemps, son cornet à la main.ANNA
Plaise à Monsieur Saint-George !Georges de Lydas : martyr chrétien de la fin du IIème siècle, qui aurait triomphé d'un dragon. Saint patron des chevaliers.
SCÈNE II. Nicolas, Anna, Tyl.
TYL
AIR de la Branche cassée.
Mon père et ma mère m'ont mis Un rayon de soleil en tête ; Tous les rieurs sont mes amis ; La sainte gaîté, c'est ma fête. Mon gosier est plein de chansons, Mon regard est plein d'étincelles ; Et pour les nobles demoiselles Je danse de mille façons.Il danse.
NICOLAS
Qu'avez-vous à danser ?TYL, parlant
Il était une fois une belle princesse...Reprenant le chant.
Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle. Est-il rien de plus gai, vraiment, Dans le coin du monde où nous sommes, Que de faire éternellement Des niches à ces pauvres hommes ? Êtes-vous enragé ? La fleur au jour naissant sourit, Les grands chênes ont le délire, Et c'est dans un éclat de rire Que les oiseaux font de l'esprit.Il rit.
NICOLAS
Êtes-vous enragé ?TYL, parlant
Or, un troubadour vint qui charma la princesse...Reprenant le chant.
Il danse et rit à la fois.
NICOLAS
Arrêtez, arrêtez.TYL, parlant
Alors le troubadour épousa la princesse...Reprenant le chant.
Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle.Parlant.
Bonjour, papa !Il embrasse sa mère.
TYL, embrassant son père
Maman, bonsoir !NICOLAS
Fils, ne pouvez-vous pas montrer votre savoir Sans dire une folie ou sans faire parade De vos légèretés qui me rendront malade ?TYL
Quelle raison a-t-il ? Le papillon qui vole est plus léger que Tyl ; La feuille qui dans l'air frissonne est plus légère Que Tyl, ce pauvre diable englué sur la terre ; Et pourtant chacun aime et feuille et papillon. M'a-t-on vu, soulevé par quelque tourbillon, Faire là-haut l'espiègle ? Ah ! père, je vous prie Laissez pousser son aile à mon espièglerie : Elle pousse si peu que j'en suis offense.SCÈNE III. Nicolas, Anna, Tyl, Le Comte d'Heverlé, Van Bock, Hommes d'armes.
LE COMTE
AIR de la Vieille Chanson, de Darcier.
J'ai dans mes veines un sang pur Comme le sang des vignes ; Mes lacs sont des nappes d'azur Où s'attablent les cygnes ; Ma bannière au vol souverain Est un aigle qui plane ; Et je m'en vais, le front serein, Faisant sur les casques d'airain Sonner ma pertuisane.Pertuisane : Ancienne arme d'hast, dont le fer présente une pointe à la partie supérieure, et, sur les côtés, des pointes, des crocs, des croissants. [L]
ANNA
Marchez derrière nous dans l'ordre que voilà.Ils s'inclinent tous les trois devant le Comte ; mais Tyl gesticule d'une façon comique derrière Nicolas et Anna, qui ne peuvent le voir.
LES HOMMES D'ARMES
Même lorsqu'il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !bis.
Gnome : Nom des esprits qui. dans le système des cabalistes, président à l'élément de la terre et à tout ce qu'elle renferme dans son sein, comme les ondins à l'élément de l'eau, les sylphes à celui de l'air et les salamandres à celui du feu. [L]
LE COMTE
Sur mes donjons que bat le vent Veillent trois mille gardes Dont le soleil en se levant Dore les hallebardes ; Mon cheval de guerre hennit Comme la foudre tonne, Et je me suis dans le granit Construit superbement un nid Que l'orage environne.Hallebarde : Arme d'hast, garnie par en haut d'un fer long, large et pointu, traversé d'un autre fer en forme de croissant. Les suisses d'église portent la hallebarde. [L]
NICOLAS
Fils, marchez devant nous : tout à l'heure, je crois, Vous faisiez certain geste avec le bout des doigts.Ils défilent devant les hommes d'armes, mais Tyl leur fait des grimaces que Nicolas et Anna ne peuvent pas voir davantage.
LES HOMMES D'ARMES
Même quand il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !bis.
TYL, sur un ton tragique
Ah çà ! Jusques à quand souffrirai-je, mes drôles, Ces mesquins quolibets pleuvant sur mes épaules ? Jusques à quand, Seigneur ? Seigneur, jusques à quand Vos gens poursuivront-ils d'un refrain provocant Un page sans égal dont le rire sonore Dans votre vieux château voltige dès l'aurore ?Quolibet : Question de philosophie ou de théologie. Aujourd'hui, et par une extension péjorative, propos trivial, mauvaise plaisanterie. [L]
SCÈNE IV. Les précédents, La Comtesse d'Heverlé.
LA COMTESSE, entrant brusquement en scène, une arquebuse au poing, les cheveux dénoues, l'allure guerrière
Bravo, messire Tyl ! Eh quoi ! L'on vous aurait En mon absence encor décoché quelque trait ? Heureusement pour vous que vous avez la langue Bien pendue.VAN BOCK
Ce petit homme-là parle comme un missel.Missel : Nom du livre ecclésiastique qui contient les messes propres aux différents jours et fêtes de l'année, et qui sert aux prêtres à l'autel. [L]
LA COMTESSE
Voici mon bon plaisir : je veux, moi, châtelaine, Qu'on l'écoute, dût-il parler une semaine. Approchez-vous un peu, mon page bien-aimé !ANNA, à Nicolas
Vous avez entendu comme elle l'a nommé.UN HOMME D'ARMES, à part
Quel piètre favori !LE COMTE, à part
La comtesse le gâte.TYL, aux genoux de la comtesse
Ô madame, merci ! Désormais, grâce à vous, J'ai le droit d'être espiègle et fou parmi les fous, De chanter, de danser, de rire jusqu'aux larmes, De mettre un bonnet d'âne à tous vos hommes d'armes, De taquiner chacun, de cribler de bons mots Le savoir des savants, la sottise des sots, Et de crier partout, sans craindre qu'il me morde, Que messire Van Bock a mérité la corde.LA COMTESSE
Pourquoi ?LE COMTE
Pourquoi ?TOUS
Pourquoi ?TYL, se levant
Parce qu'il est râpé comme un gueux dans son bouge, Qu'il porte mal sa toque et qu'il a le nez rouge.Bouge : Plus souvent, logement obscur et malpropre. [L]
TOUS, riant
Ah ! Ah !LE COMTE
Pauvre Van Bock !VAN BOCK
L'affreux petit brigand !LE COMTE
Non : les débats sont clos.VAN BOCK, a part
Si jamais je l'accoste !...LES HOMMES D'ARMES
À table !LA COMTESSE
À table !TYL, se dirigeant vers la table
À table !TYL
Plaît-il ?LE COMTE
Tu mangeras plus tard.TYL
Puisque vous l'ordonnez, je retourne au rempart, Et je sonne du cor à fendre les murailles Si je vois une pique à travers les broussailles. Bon appétit !À part.
Je crois fort qu'on a préparé Ce dîner pour moi seul. Le beau gâteau doré ! Comme il attire l'oeil ! Ah ! Messire l'espiègle, Vous allez cette fois faire une farce en règle !TYL, a part
Il fait diablement faim !ANNA
Plus grave...NICOLAS
Moins léger...TYL, embrassant sa mère
Oui, mon petit papa.À part.
C'est un bien beau gâteau !Anna, Nicolas et Tyl sortent, celui-ci par la gauche, ceux-là par la droite. Le comte, la Comtesse et leur suite s'attablent. Van Bock occupe le bout de la table, à gauche.
SCÈNE V. Le Comte d'Heverle, La Comtesse, Van Bock, Les Hommes d'Armes, Tyl pendant un instant.
TOUS
AIR : Evohe ! que ces déesses...
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !LA COMTESSE
Venue au monde guerrière, J'aime les grands étendards Qui flottent dans la lumière Sur la crête des remparts.Pendant que le chant continue, Tyl, marchant sur les mains, vient se placer derrière Van Bock et l'attache sur sa chaise par un pan de son vêtement ; après quoi, il se retire avec les mêmes précautions.
TOUS
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !LA COMTESSE
À moi la victoire ailée ! À moi le rapide éclair Des casques dans la mêlée Où le fer heurte le fer !TOUS
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !Le cor de Tyl sonne trois fois : tous les convives se lèvent, à l'exception de Van Bock, qui fait de vains efforts pour se séparer de sa chaise.
LA COMTESSE, reprenant son arquebuse
L'ennemi nous environne : Debout à l'appel du cor ! Et que la foudre éperonne Mon coursier harnaché d'or !TOUS, l'arme au bras
Nous ne voulons, châtelaine, Venir qu'après les combats Au fond de la coupe pleine Noyer les maux d'ici-bas.Ils sortent précipitamment.
SCÈNE VI. Van Bock ; Tyl, d'abord dans la coulisse.
VAN BOCK, toujours attaché
Sapristi ! C'est encor ce méchant petit page Qui m'a joué ce tour ! Oh ! j'enrage, j'enrage ! Quel rôle ridicule il me fait remplir là ! C'est mal de se moquer des gens comme cela ! Quoi ! Berner de la sorte un intendant du comte ! Quoi ! M'avoir attaché par l'habit, quelle honte ! Comme si je n'étais qu'un enfant, qu'un vieux fou ! Ah ! Si je le tenais, je lui tordrais le cou Et je lui ferais voir, selon les vieilles règles, A quels beaux traitements s'exposent les espiègles. Si du moins je pouvais dénouer mon pourpoint ! Mais le bandit m'a fait un noeud comme le poing : Impossible ! Je suis vissé sur cette chaise. Me voilà bien logé ! Par mon patron Saint-Blaise, Je jure qu'il sera châtié celte fois Et qu'il conservera la marque de mes doigts Pendant plus de huit jours au bout de son oreille ! On n'aura vu jamais une danse pareille ! Je le corrigerai devant tout le château ! Quand j'y pense ! Je suis comme dans un étau, Je suis cloué ! Je veux qu'il me demande grâce. Outrager à ce point un homme de ma race ! Un Van Bock ! Mon grand-père était dans ce castel Intendant de la coupe et pourvoyeur du sel ; Mon père avec des ducs chassait à l'arbalète. Je suis déshonoré, ma disgrâce est complète, Si quelqu'un me surprend dans l'état où je suis. Palsambleu ! J'aimerais mieux être au fond d'un puits Que d'être à cette chaise attaché de la sorte. Comme ce noeud est dur ! Que le diable t'emporte, Abominable Tyl, effronté garnement ! Et si les assaillants entraient ici ! Comment Me cacher ? Comment fuir ? Je suffoque, je tremble. Hé ! Par là-bas ? Qui vient par là-bas ? Il me semble Que l'on a remué derrière ces piliers.Il roule à terre avec sa chaise, en faisant un effort pour se mettre à genoux.
Ayez pitié de moi, messieurs les cavaliers ! Je suis un intendant honnête ; je me nomme Van Bock, et croyez bien...Saint-Blaise : Martyr chrétien arménien du IVèème siècle. Il fut év^que et médecin.
Castel : S'est dit pour château. [L]
TYL, masqué, un casque sur la tête, une grande pique à la main, entrant brusquement et faisant la grosse voix
Trêve aux discours, bonhomme ! Nous avons sur ces murs planté notre drapeau. Le duc est pris. Tu vas, si tu tiens à ta peau, Me remettre les clés du trésor.VAN BOCK
Sainte-Vierge !TYL, montrant sa pique
Je suis mal disposé. Tu vois cette flamberge..VAN BOCK
Je la vois, doux seigneur.TYL
Quel butor réussi !L'examinant avec soin.
Ah çà ! Maître intendant, que fais-tu donc ici, Dans un accoutrement à ce point ridicule ? Pourquoi t'es-tu vissé sur ta chaise curule ? À la manière antique attendrais-tu la mort ?Chaise curule : Terme d'antiquité romaine. Chaise curule, fauteuil d'ivoire sur lequel les premiers magistrats de Rome s'asseyaient et qui avait les pieds courbes et des ornements d'ivoire. [L]
VAN BOCK
C'est Tyl, ce méchant fou...VAN BOCK
Vous le connaissez donc ?VAN BOCK
Un petit scélérat !TYL
Un aimable garçon ! Moi, j'ai toujours aimé les tours de sa façon. Quand on a de l'esprit, il faut bien qu'on le montre ! Est-ce un mal de berner les badauds qu'on rencontre ?VAN BOCK
Je ne dis pas.VAN BOCK
Je le comprends.TYL
D'ailleurs, si ta dure cervelle Ne se l'expliquait pas d'une façon formelle, Je te l'expliquerais au moyen de l'outil Que voilà.Il lui montre sa pique.
Par Caron ! Je suis l'ami de Tyl ; Je ne souffrirais pas qu'un sot de ton espèce...VAN BOCK
Mais, monseigneur...TYL
Un peu ?VAN BOCK
Beaucoup.VAN BOCK
Je ne sais...TYL, allant sur lui
Je vais te servir de ton plat.VAN BOCK
Je suis à vos genoux, je me fais aussi plat Que possible. Pitié ! La gloire serait mince D'avoir tué ce vieux Van Bock.TYL
Je suis bon prince. Écoute. Je consens à t'épargner, ma foi, Si tu jures par la chape de Saint-Éloi De ne pas te venger de Tyl.Chape : Sorte de manteau long, sans plis et agrafé par devant, que portent l'évêque, le célébrant, les chantres, etc. durant l'office ; se dit aussi de l'habit à capuce fourré d'hermine des cardinaux, et du grand manteau de drap ou de serge des chanoines. [L]
VAN BOCK
Je vous le jure.VAN BOCK
Je le jure.VAN BOCK
Plaît-il ?VAN BOCK
J'admire !VAN BOCK
Je vous le jure, Sire.VAN BOCK
Aussi fermes qu'un roc !TYL, se démasquant
Et maintenant, comment ça va-t-il, cher Van Bock ?VAN BOCK
Quoi ! Méchant avorton, tu me jouais encore !Avorton : Par mépris, homme petit et mal fait. [L]
VAN BOCK
Je t'abhorre.TYL
Je t'aime.VAN BOCK
Je ferai quatre morceaux de toi.TYL
Ah çà, mon maître ! Depuis quand un serment qu'on fait ne vaut-il rien ? Parbleu ! Je te ferai brûler comme un païen.VAN BOCK
Tu me laisseras là ?TYL
J'imagine Que le régal de coups promis à mon échine Ne me poussera guère à te délivrer.Échine : Épine du dos, longue colonne située entre la tête et le bassin. [L]
TYL
Ma foi ! Je l'ai cru tout d'abord. Tu n'es pas mauvais diable ; Mais ce maudit serment qui n'était pas valable, Ces coups que tu devais sur moi faire pleuvoir, Cette noble fureur...VAN BOCK
Bah ! Tu vois tout en noir.VAN BOCK
On est parfois maussade.TYL, emplissant un verre de vin
Soyons deux bons amis.Il présente le verre à Van Bock.
Tiens, bois cette rasade !Au moment où Van Bock va saisir le verre, Tyl le boit d'un seul trait.
Comment l'as-tu trouvé ?Rasade : Vase rempli jusqu'aux bords. [L]
TYL
N'est-ce pas qu'il est délicieux ?Il emplit un nouveau verre.
Nous allons, si tu veux, jouer cet autre verre.VAN BOCK
J'aime ce petit vin.VAN BOCK
Pourquoi ?TYL
Pour dormir.VAN BOCK
En effet.TYL, couvrant le verre avec son chapeau
Et celui qui pendant son sommeil aura fait Le rêve le plus beau boira le verre.TYL, sans fermer les paupières
Je dors aussi.VAN BOCK, à part
L'aimable découverte ! Je ne puis pas dormir, hélas ! Mais en fermant Les yeux, j'inventerai quelque rêve charmant, Éblouissant, exquis, adorable, céleste, Et je duperai Tyl, qui se croit malin !TYL
Il boit le verre de vin et le recouvre avec le chapeau.
Peste ! À travers le gosier ça vous fait un velours.Secouant Van Bock.
Hé ! Van Bock ! Hé ! Van Bock ! Van Bock !VAN BOCK
Je dors toujours.TYL, riant
Éveille-toi. Qu'as-tu rêvé ?VAN BOCK
J'ai fait un songe Si beau, si merveilleux qu'il a l'air d'un mensonge ! J'ai rêvé que j'étais là-haut, dans le ciel bleu : J'ai vu les légions des anges du bon Dieu ; Saint-Pierre m'a parlé d'une façon civile ; J'ai joué de la harpe avec Sainte-Cécile... Et toi, qu'as-tu rêvé pendant ce temps ?Sainte-Cécile : Patronne des musicien, fêtée le 22 novembre.
TYL
Oh ! Moi, Quand je t'ai vu si haut, je me suis dit : « Ma foi ! Il ne reviendra plus, tant il doit pour la terre Avoir un saint mépris ! » Et, clam ! J'ai bu le verre.Il soulève le chapeau et montre le verre vide.
VAN BOCK
Garnement ! Effronté !SCÈNE VII. Les mêmes, Le Comte, La Comtesse, Les hommes d'armes.
LE COMTE
Quelle est cette algarade ?Algarade : Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L]
LA COMTESSE
Est-ce qu'on vous assiège ?VAN BOCK
Il m'a par le pourpoint attaché sur ce siège !Pourpoint : Nom qu'on donnait autrefois à l'habit français qui a précédé les juste-au-corps, et qui couvrait le corps depuis le cou jusqu'à la ceinture. [L]
LES HOMMES D'ARMES, riant
Oh ! Le pauvre Van Bock !TYL, il détache Van Bock
J'obéis, Monseigneur.LA COMTESSE
Il est bien amusant, ma parole d'honneur !TYL
Cet enragé vantard m'a juré par la chape De Saint-Éloi qu'il est cousin germain du pape.Saint-Éloi : Orfèvre, Evêque du Noyon au Vème siècle, ministre du roi Dagobert.
VAN BOCK
As-tu bientôt fini ?TYL, se réfugiant derrière le Comte
Vous me défendrez, Comte !Van Bock lance le pied. Tyl s'efface. Le comte reçoit le coup de pied de Van Bock.
LE COMTE
Aie ! Aie !VAN BOCK
Excusez-moi, Monseigneur.LA COMTESSE
Quelle honte !VAN BOCK
C'est la faute de Tyl !LES HOMMES D'ARMES
C'est la faute de Tyl !LE COMTE
Je te condamne...LE COMTE
À l'exil Et tu fileras vers les terres de Cologne, Tout de suite.Cologne : ville d'Allemagne située à moins de 200 kilomètres à l'est d'Heverlé.
TYL
J'ai fait une belle besogne.À la Comtesse, le genou en terre.
Madame, je m'en vais, je vous baise la main.LA COMTESSE
Espérez.TYL, se relevant
Comme on doit s'ennuyer en chemin !VAN BOCK
Tyl, bon voyage !LE COMTE
Conte.LA COMTESSE
Est-il gentil !TYL
Le jour Où je naquis, le sort me fit l'aimable tour De me donner la fée Urgèle pour marraine, Tout comme si j'avais été fils d'une reine. Elle me fit cadeau d'un chapeau merveilleux, Le voilà.Il montre son chapeau.
Ce chapeau ne dit rien pour les yeux ; Mais, si pauvre qu'il semble, il me fournit des piastres, Il est plein de sols d'or, et le ciel a moins d'astres ! Quand j'ai bien déjeuné chez la mère Goton, Je n'ai qu'à le frapper du bout de mon bâton En lui disant trois fois : « Petit chapeau, travaille ! » Et les écus luisants pleuvent.La Fée Urgèle est une personnage de Cendrillon, comédie en un acte du même auteur.
VAN BOCK, prenant le chapeau
Merci. Je te pardonne.SCÈNE VIII. Le Comte, La Comtesse, Les hommes d'armes, puis Nicolas et Anna.
LE COMTE
Je le ferai rentrer au château d'Heverlé, Avant huit jours.Anna et Nicolas entrent, suppliants.
LE COMTE
Il vous sera bientôt rendu.ANNA
Quelle bonté !NICOLAS
Merci.UN PAGE, entrant
Douze docteurs de l'Université Demandent, monseigneur, à vous faire l'hommage De leurs civilités.LE COMTE
Introduis-les, beau page.Le page sort. Les docteurs entrent, en chapeaux pointus, trois par trois, s'arrêtant à chaque pas pour saluer le Comte et la Comtesse.
SCÈNE IX. Les précédents, Les docteurs, puis Tyl.
LES DOCTEURS
AIR : Au clair de la lune.
1er DOCTEUR
Vous êtes, Monseigneur, un moderne Alexandre : Vous servez Apollon et Bellone à la fois.Alexandre le Grand, conquérant grec du IVème siècle avec JC. Ici métaphore du conquérant invincible.
3e DOCTEUR
Amo Deum.4e DOCTEUR
Rosa, la rose.9e DOCTEUR
Vive la catachrèse !Catachrèse : Trope par lequel un mot détourné de son sens propre est accepté dans le langage commun pour signifier une autre chose qui a quelque analogie avec l'objet qu'il exprimait d'abord ; par exemple, une langue, parce que la langue est le principal organe de la parole articulée ; une glace, grand miroir, parce qu'elle est plane et luisante comme la glace d'un bassin ; une feuille de papier, parce qu'elle est plate et mince comme une feuille d'arbre. [L]
10e DOCTEUR
La litote a du bonLitote : Figure de rhétorique consistant à se servir d'une expression qui dit moins pour faire entendre plus. [L]
12e DOCTEUR
L'air est peuplé d'animaux.TOUS LES DOCTEURS, parlant à la fois
Les hommes pour parler ont inventé les mots. Les mots font le discours, les épis font la gerbe. Le verbe est grand. Comment s'exprimer sans le verbe ? Timeo Danaos et dona ferentes. Les Gaulois adoraient le divin Teutatès. Archimède a trouvé la force cylindrique, Les lois de l'équilibre et de l'hydrostatique. Ego sum. Dominus, domini, domino.Tyl entre en faisant un saut sur la scène II a le corps dans un sac lié sous ses bras.
Teutatès : Un des dieux auxquels les Gaulois offraient des victimes humaines. [L]
TYL
Amen.LE COMTE
Encore toi !LES DOCTEURS
D'où vient cet étourneau ?TYL, aux docteurs
Messieurs, vous me comblez, votre faveur m'honore.LE COMTE
Je t'avais exilé.LE COMTE
Explique-toi.LA COMTESSE, riant
Ce sac l'habille drôlement.LE COMTE
Je t'écoute.TYL
Suivez bien mon raisonnement. Vous m'avez-banni sur les terres de Cologne : Eh bien ! J'y suis, mon maître et je fais ma besogne De proscrit, sans songer à vous désobéir. Voici. Le mois passé, vous avez fait venir De Cologne des fleurs dans de grands pots bizarres.1er DOCTEUR
Flos, floris.TYL
J'en ai mis une pelletée Dans ce sac, et voilà : je foule sous mes pieds Les terres de Cologne.S'apprêtant à sortir du sac.
Ah ! Comte, vous riez ! Vous allez donc me rendre à la douce patrie ? L'exilé souffre, hélas ! Et dans sa rêverie...3e DOCTEUR
Nos patrise fines...LE COMTE
Ne sois pas si pressé ' Écoute. Je ne veux oublier le passé Qu'après t'avoir ouï sans tournure suspecte Répondre aux questions de ces docteurs.TYL
J'accepte.UN HOMME D'ARMES
Que va répondre Tyl ?TYL
Il en faudrait six cents millions trente mille Huit cent quarante-deux. Il est d'ailleurs facile De le prouver : on n'a qu'à tarir tout exprès Les fleuves, les ruisseaux, et qu'à compter après. Mon_Dieu ! C'est tout au plus s'il manque une chopine.Tyl répond aux énigmes par la raillerie et le détournement comme Esope le fit.
NICOLAS
Le docteur est pincé !UN HOMME D'ARMES
Quel gaillard !2e DOCTEUR, à part
J'imagine Qu'il répondra moins bien à cette question...Haut.
Combien, depuis le jour de la création, S'est-il passé de jours ?2e DOCTEUR
Sept ! Vous raillez, garçon.4e DOCTEUR
Où donc est le milieu de la terre ?TYL
Il est là Où vous êtes. J'attends que l'un de vous mesureSautant a pieds joints, de long en large.
Messieurs, je vous provoque en musique, en peinture, En ce que vous voudrez. Regardez mes tableaux !Il montre les murs nus.
Ceci vous représente un étang, des bouleaux, Une montagne, un ciel d'automne, une rocaille ! Sur cette toile-là j'ai peint une bataille !TYL
Vous verrez mes tableaux quand vous serez plus purs. Ils ne se laissent voir que par les hommes graves.Van Bock entre, tenant le chapeau de Tyl d'une main et son bâton de l'autre.
SCÈNE X. Les précédents, Van Bock.
VAN BOCK, à Tyl
Je te romprai les reins.VAN BOCK
Je te rends ton chapeau.TYL, reprenant le chapeau
Déjà ? Que t'a-t-il fait ?VAN BOCK
Il devait me donner des piastres à souhait.Piastre : Monnaie d'argent qui se fabrique en différents pays (...) [L]
TYL
Eh bien ?VAN BOCK
Il ne m'a rien valu que des misères. Je vais chez Margoton, je m'offre quelques verres D'un petit vin blanc sec, à bon droit renommé, Une bonne choucroute, un jambon enfumé, Quelques pieds de cochon : bref, je me ravitaille. Mais, hélas ! quand j'ai dit : « Petit chapeau, travaille ! » Le chapeau ne m'a pas craché le moindre sou : On m'a mis à la porte en me traitant de fou...Margoton : Nom de femme, diminutif de Margot, et pris presque toujours en mauvaise part. [L]
VAN BOCK
Certes ! Pan, pan. Voici comment j'ai fait... en pure perte !Il frappe le chapeau trois fois avec son bâton.
TYL
Tu t'es trompé, mon cher. Ce n'est pas ça du tout. Il faut frapper ainsi, mais avec l'autre bout.Il prend le bâton, le retourne, et frappe le chapeau avec l'autre bout. Des sous tombent à terre.
VAN BOCK, se baissant
Je ramasse.UN HOMME D'ARMES, riant
Le pauvre homme !LA COMTESSE
Comte, il faut gracier l'espiègle.LA COMTESSE
Bon coeur et tête folle !VAN BOCK
Bien vrai ?LE COMTE
Parfait.VAN BOCK
Pas trop mal, en effet.NICOLAS
Cette fois, je t'admire !TYL, se dépouillant de son sac et répandant la terre aux pieds du Comte
Monseigneur, je répands à vos pieds mon exil.VAN BOCK, à Tyl
Et maintenant, rends-moi ton chapeau. Je caresse Un projet de ragoût, une vieille faiblesse ! Ton chapeau me serait utile, en vérité.TYL, à part
Ce serait amusant. Diable ! Je suis tenté.TYL, après avoir regardé tout le monde, sourit et remet le chapeau sui sa tête
Je le garde !534 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica