Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie Anecdote, en un Acte et en Vaudevilles

Pradon, Sifflé, Battu et Content

Jaquelin, Philidor· créée en 1799, imprimée en 1800· 321 vers· 5 personnages

Représentée pour la 41ème fois, à Paris, sur le Théâtre des Jeunes Artistes, le 16 Thermidor an VIII.

Personnages

  • PRADON, Auteur du siècle de Louis XIV
  • ANGELINE, sa fille
  • VALCOUR, jeune Officier, amant d'Angéline
  • DUTREMBLET, vieux Militaire, ami de la maison
  • CHAPELAIN, vieux Auteur, avare. Caricature
COUPLET D'ANNONCE

Air : De la pipe de Tabac.

AUTEUR de mainte Tragédie, Autrefois PRADON fut sifflé ; Depuis qu'il a perdu la vie, Plus d'un siècle s'est écoulé : Mais sa douleur serait profonde Si, rappelé de son tombeau, Il revenait dans ce bas monde, Pour être sifflé de nouveau.

VAUDEVILLE EN UN ACTE.

SCÈNE PREMIÈRE. Angéline, Detremblet.

DUTREMBLET

Tranquillisez-vous, Angéline, votre père va rentrer, et je ne doute pas que mes sollicitations ne fassent sur lui ce que n'ont pu faire les vôtres.

ANGÉLINE

Puis-je espérer qu'il m'unira à Valcour, à ce jeune officier que j'aime depuis si longtemps, lorsque son engouement pour Chapelain, se fortifie de jour en jour.

ANGÉLINE

Ah ! Mon ami, dois-je vous croire ?

DUTREMBLET

Oui, je veux que son front, un jour, Unisse aux lauriers de la gloire, Les myrrhes heureux de l'amour. Belle Angéline, etc.

Eh ! Quoi ? Je souffrirais qu'un rimeur l'emportât sur un militaire, que j'ai guidé dans le sentier de l'honneur, non vraiment. Ami de Pradon depuis longtemps, j'ai des droits à sa confiance ; je prétends les faire valoir aujourd'hui, pour assurer votre bonheur.

ANGÉLINE

Mais, comment décider mon père en faveur de Valcour, qu'il ne connAît pas, et qu'il n'a jamais vu ?

DUTREMBLET

Je le lui aurais déjà présenté, sans son entêtement à vous unir à Chapelain, son confrère ; mais j'attends Valcour en ces lieux, mieux que personne, il saura plaider sa cause auprès de votre père.

ANGÉLINE

Ah ! Que d'obstacles j'entrevois encore à notre union.

ANGÉLINE

J'entends la voix de Chapelain, je me retire pour éviter sa présence.

Elle sort.

SCÈNE II. Dutremblet, Pradon, Chapelain, entrant, l'un par le côté et l'autre par la porte du fond.

PRADON

Ah ! Mon cher Chapelain, je tremble, c'est aujourd'hui le grand jour ; c'est aujourd'hui qu'Electre venge la mort de son père.

DUTREMBLET, à Pradon

Quel pas mal assuré ; le jour d'une première représentation ; cela présage une chute.

CHAPELAIN

Pradon ; une chute, je suis loin de croire que cela lui arrive... Cependant, mon cher Pradon, le public m'effraye pour toi.

Air : Du vaudeville de Jokei.

Je puis te parler en ami, Sois plus soigneux qu'a l'ordinaire, Et dans ta pièce d'aujourd'hui Ne fais pas quelque erreur grossière, On sait que bien souvent tu mets Des villes d'Afrique en Asie.

PRADON

Que veux-tu, mon ami, jamais Je n'appris la Chronologie.

Bis.

Cette confusion entre géographie et chronologie est un anecdote qui circulait du vivant de Pradon. On peut la lire dans Le Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtre de Leris (1763).

DUTREMBET

Tu le prouves bien.

PRADON

Je veux prouver aussi que je suis fécond, et si mon Electre succombe, j'ai un autre tragédie toute prête à relever ma gloire.

Air : Le plaisir qu'on goûte en famille.

Par quelques ouvrages connus, Si j'ai su plaire à Melpomène, Je prétends que mon Régulus, M'immortalise sur la scène.

Electre (Pradon, Nicolas) : Est une tragédie en cinq actes de Pradon représentée pour le première fois le 17 décembre 1677 à l'Hôtel Guénégaud.

Régulus (Pradon, Nicolas) : Est une tragédie en cinq actes de Pradon représentée pour le première fois le 4 janvier 1678 à l'Hôtel Guénégaud.

DUTREMBLET

Régulus ! Quel titre as-tu pris, Il n'est pas d'un heureux présage ; Crains que Régulus, à Paris, N'ait le sort qu'il eut à Carthage.

Régulus : Général romain, consul en 267 et 256 avec J.-C. Dans son deuxième consulat, il battit les Carthaginois près d'Ecnome en Sicile avec son collègue Manlius Vulso.

PRADON

C'est bon, c'est bon, monsieur le plaisant.

CHAPELAIN

Les craintes de monsieur Dutremblet sont fondées, Pradon a des ennemis.

DUTREMBLET

La prévention du moins est contre lui ; je crains qu'on siffle, non pas parce que la tragédie sera mauvaise, mais parce qu'elle sera de Pradon.

PRADON

Que d'Auteurs ne sont pas comme moi, et dont le nom seul soutient l'ouvrage. Mais, j'ai quelques corrections à faire à ma tragédie de Régulus, je passe dans mon cabinet ; excusez si je vous laisse... Je me sens en verve.... Il faut saisir l'instant du génie.

DUTREMBLET

Je suis désespéré de ne pouvoir tenir compagnie à monsieur Chapelain, quelques soins m'appellent au dehors.

CHAPELAIN, à Pradon

Tu me permets d'attendre ici le moment où je pourrai présenter mes hommages à ton aimable fille ?

PRADON

Au point où nous en sommes, tu badines ? Sans adieu.

Pradon sort d'un côté et Dutremblet de l'autre.

SCÈNE III.

CHAPELAIN, seul

Je vais donc épouser la charmante Angéline, c'est un trésor, mais il épuisera le mien ; une femme est une chose très chère... Quand il n'y aurait que la noce... Rien n'est ruineux comme une noce.

Air : Lubin a la préférence.

Grands dieux ! Que ce mariage, En objets superflus Va me coûter d'écus ! Rien que d'y penser, j'enrage, Il faudrait être un Crésus. On ne peut conter sans doute Tout ce qu'une femme coûte, Ce sont mille objets, Des colifichets, Mantelets, Bracelets ; Bonnets ; Pour la parer a-t-on souvent, Fait maint présent, Femme à l'instant Bienfaisante, et reconnaissante, En ce pays-ci, Veut parer aussi Veut parer aussi Le front de son mari.

Mais je prendrai mes mesures, et je dirai à ma femme : m'amour.

Air : De la Baronne.

De ta coiffure, Si je supporte tout les frais, C'est sans intérêt, je t'assure, Ainsi ne te charge jamais De ma coiffure.

Mais Angéline ne vient point, allons la surprendre.

Crésus : dernier roi de Lydie, de la race des Mermandes, célèbre par ses richesses, monta sur le trône en l'an 559 avant JC, et partagea son règne entre les plaisirs, la guerre et les arts. [B]

SCÈNE IV. Chapelain, Valcour.

VALCOUR

Pardon, monsieur, je croyais trouver ici monsieur Dutremblet ; mais ne seriez-vous pas monsieur Pradon ?

CHAPELAIN, à part

Que veut cet officier ?

Haut.

Non, monsieur.

VALCOUR

Ne pourrais-je point parler à mademoiselle sa fille ?

CHAPELAIN

À mademoiselle sa fille, monsieur !... Eh ! Que lui voulez-vous ?

VALCOUR

Votre demande est au moins indiscrète.

CHAPELAIN

Non monsieur, elle ne l'est pas, car je dois m'assurer de celle qui dans peu sera mon épouse.

VALCOUR, le toisant

Votre épouse ?... Vous voulez plaisanter, je pense.

CHAPELAIN

Non, monsieur, je ne plaisante point, connaissez mieux Chapelain, l'Auteur de la Pucelle.

Chapelain, Jean [1595-1674] : Poète français, né à Paris en 1595, mort en 1674, était fils de d'un notaire. Il voulut mettre la sceau à sa gloire par un poème épique et composa La Pucelle, à laquelle, il travailla, trente ans ; cette oeuvre parut enfin en 1656 ; elle eut d'abord un assez grand débit, mais elle fut bientôt jugée ; toute le réputation du poète s'évanouit, et il ne fut plus qu'un type de ridicule.Académicien, Chapelain était d'une avarice extrême. [B]

CHAPELAIN

Air : Du vaudeville des bruits de paix.

Allez-vous répéter ici, De Boileau les sottises ?

CHAPELAIN

Qui êtes vous donc monsieur, pour me railler ainsi ?

VALCOUR

Votre rival.

CHAPELAIN

Je suis préféré.

VALCOUR

Par qui ?

CHAPELAIN

Par le père.

VALCOUR

Et moi, par la fille.

CHAPELAIN

Puissant avantage sur moi !

VALCOUR

J'ai le coeur.

CHAPELAIN

J'aurai la main.

VALCOUR

Il faudrait en être digne.

CHAPELAIN

Monsieur, seriez-vous venu ici, tout exprès, pour me dire des injures.

VALCOUR

Non, monsieur, j'avoue que vous n'êtes point l'objet de ma visite. Si j'avais crû ne trouver ici que monsieur Chapelain, j'aurais fort bien pu ne pas me déplacer.

CHAPELAIN, d'un ton de voix élevé

Ah ! Ç'en est trop. Je vous laisse le champ libre, mais nous verrons bientôt, monsieur le Militaire, qui de vous ou de moi aura le droit d'être ici ; entendez-vous monsieur.

Il sort.

SCÈNE V. Valcour, Angéline, accourant au bruit.

ANGÉLINE

Quoi ! Valcour, c'est vous ?

VALCOUR

Permettez-moi, belle Angéline...

ANGÉLINE

Avec qui donc disputiez-vous ainsi ?

VALCOUR

Avec l'illustre Chapelain.

ANGÉLINE

Quelle imprudence, mon père pouvait vous entendre et ne vous connaissant pas, qu'eût-il pensé de ces débats.

VALCOUR

Excusez-moi, mademoiselle ; mais, pouvais-je voir de sang-froid un rival me disputer votre coeur.

ANGÉLINE

Pourquoi vous offenser de ses ridicules prétentions, puis-je seulement établir une comparaison entre vous et lui ?...

VALCOUR

Vous me rassurez.

ANGÉLINE

Je puis refuser la main de Chapelain, et résister aux ordres de mon père à ce sujet, mais je ne puis le forcer à vous accepter pour gendre ; ce qui me fait craindre le plus, c'est votre peu de fortune... Mon père n'entendra pas raison la-dessus.

Air : Si Dorilas contre les femmes.

Il sait trop bien que la richesse N'est point l'idole des guerriers ; La gloire, voilà leur déesse, Leurs trésors, ce sont leurs lauriers. Leurs trésors, ce sont leurs lauriers.

VALCOUR

Oui, je conviens ma tendre amie, Que pour moi Plutus n'a rien fait. Tout mon capital est la vie, Le Plaisir en est l'intérêt. Le Plaisir en est l'intérêt.

Voilà pourquoi je suis si pressé de voir unir mon sort au vôtre, et je venais me présenter à votre père pour lui faire la demande de votre main.

ANGÉLINE

Ah ! Mon cher Valcour, vous n'avez pas choisi un moment favorable ; je crains que mon père, préoccupé de sa pièce, que l'on va jouer ce soir, ne refuse de vous entendre.

VALCOUR

Quoi ! La pièce nouvelle est de Monsieur Pradon.

ANGÉLINE

Oui, mon cher Valcour, mon père est auteur d'Electre.

VALCOUR

La pièce réussira sans doute.

ANGÉLINE

Il a des envieux, des ennemis.

VALCOUR

Pradon, n'en est pas moins homme de mérite, et n'a d'autre tort que d'être contemporain de Racine, mais celui qui a balancé la réputation de ce grand homme, ne l'eût-il fait que vingt-quatre heures, aura toujours des droits à l'immortalité.

ANGÉLINE

J'aime à vous voir une pareille opinion, elle ne fait qu'accroître ma tendresse pour vous.

VALCOUR

Vous m'enchantez, belle Angéline, puisse votre père souscrire à notre union, mais souffrez que je vous quitte, je cours au spectacle applaudir la pièce de votre père, j'ai intérêt à ce qu'elle réussisse ; car, dans l'ivresse de sa joie, Pradon sera plus disposé à couronner notre amour... Il croira faire encore un dénouement.

ANGÉLINE

Je le désire autant que vous.

VALCOUR, lui baisant la main

Sans adieu, mon adorable Angéline.

Il sort.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Angéline, Dutremblet.

ANGÉLINE

Ah ! Monsieur Dutremblet, quel dommage que vous vous soyez absenté.

DUTREMBLET

Quoi ! Valcour serait-il déjà venu ? Ce n'est pas l'heure que je lui ai donnée pour le présenter à votre père.

ANGÉLINE

Les amants ne sont jamais en retard.

DUTREMBLET

C'est bien assez de l'être lorsqu'ils sont époux ; mais pourquoi donc Valcour est-il parti ?

ANGÉLINE

Nous avons craint, que tout entier à sa tragédie, mon père ne lui fit pas un accueil favorable, et il est allé au spectacle soutenir la pièce.

DUTREMBLET

C'est très bien.

ANGÉLINE

Ce n'est pas tout, Valcour a manqué d'avoir une affaire terrible avec Chapelain ; cependant, il n'y a point eu d'effusion de sang, d'un côté ni de l'autre, et je crois qu'il n'y en aura pas.

DUTREMBLET

Et quel est le sujet de cette grande querelle ?

ANGÉLINE

L'amour de Chapelain pour moi ; il a la prétention de se croire aimé.

Air : Oui mon cher Favart, à tes yeux.

Favori du, sacré vallon, Il se croit le mien et s'abuse : Qu'il s'en tienne à son Apollon, Je ne veux pas être sa muse.

DUTREMBLET

Persistez dans votre refus, À ses voeux montrez-vous rebelle ; Ce vieux Chapelain de Vénus, Peut-il desservir la Chapelle ? Peut-il desservir la Chapelle ?

J'aperçois Pradon qui s'avance, je vais commencer auprès de lui les préliminaires en votre faveur.

SCÈNE VIII. Les Précédents, Pradon, l'air préoccupé.

DUTREMBLET

Ah ! Çà, mon cher Pradon, serez-vous toujours inexorable ?... Votre fille.

PRADON

Ma pièce.... réussira-t-elle ?

DUTREMBLET

Votre fille aime un jeune militaire, galant, plein de goût.

PRADON

Vous avez raison, ma pièce est pleine de goût.... Elle ne respire que celui de la saine littérature.

DUTREMBLET

Je ne vous parle pas de votre pièce, mais d'un de vos ouvrages beaucoup plus beau.

PRADON

De mon Régulus, n'est-ce pas.

DUTREMBLET, impatienté, avec vitesse

Je vous parle de votre fille, qui aime un jeune officier plein d'esprit, et qui pour preuve est allé au parterre cabaler.

PRADON, l'interrompant

Comment ! Cabaler ?

Cabaler : mener une cabale [qui] signifie figurément, une société de personnes qui sont dans le même confidence et dans les mêmes intérêts ; mais il se prend ordinairement en mauvaise part. [F]

DUTREMBLET

Oui, cabaler en faveur de votre tragédie.

PRADON

À la bonne heure, mais cela ne m'étonne pas ; les favoris de Mars le sont parfois des muses, et se montrent toujours leurs défenseurs, et d'ailleurs mon Electre mérite d'être défendue.

DUTREMBLET

Il ne sortira pas de sa pièce. Ton Angéline, que voilà, aime, te dis-je, un jeune militaire...

PRADON

Mais, mon cher Dutremblet, tu sais que j'ai promis à Chapelain.

PRADON

Tu dis qu'il sera prodigue d'applaudissements, tant mieux, morbleu !

DUTREMBLET, à demi-voix à Angéline

Le moment n'est pas favorable.

PRADON

Malgré tout ce que tu me dis pour me rassurer, je redoute une cabale.

DUTREMBLET

As-tu bien su conserver l'anonyme envers tout le monde.

PRADON

Oui, certes ; les Comédiens seuls savent que je suis l'Auteur d'Electre, je leur ai recommandé le plus grand secret ; mais je crains bien que ces messieurs n'en aient fait le secret de la Comédie, et cependant, si l'on sait que la pièce est de moi, je suis perdu.

ANGÉLINE

Oui, mon père, suivez le conseil que vous donne votre ami Dutremblet.

DUTREMBLET

Crois-moi, tu t'en trouveras bien.

SCÈNE IX. Les Précédents, Angéline.

ANGÉLINE

Je vous admire, monsieur Dutremblet ; quelle victoire vous venez de remporter sur mon père ! Je m'étonne que l'ayant décidé à aller siffler sa pièce, vous ne puissiez le décider à mon hymen avec Valcour ; cette affaire me paraît plus facile à traiter que l'autre.

DUTREMBLET

Soyez tranquille, je la terminerai de même ; mais, dans ce moment-ci, votre père est tout entier dans sa pièce ; voilà bien le faible des pères pour leurs derniers enfants, Pradon ne songe qu'à celui de sa muse.

SCÈNE X. Les Précédents, Chapelain, avec inquiétude.

CHAPELAIN, à part

Bon ! Notre officier n'y est plus.

DUTREMBLET

Eh ! Monsieur Chapelain, savez-vous que vous êtes un homme terrible, vous allez l'emporter par votre bravoure sur tout vos rivaux, même sur le jeune Valcour.

CHAPELAIN

Qu'il revienne, ce monsieur Valcour ; je me connais, je suis violent, moi, voilà pourquoi je me suis retiré ; et puis j'ai respecté la maison où j'étais, sans cela, morbleu !...

À Angéline.

Mais, mademoiselle, d'après le tendre intérêt que vous m'avez toujours témoigné, vous avez sans doute conçu de vives alarmes à mon sujet ; j'aperçois, sur votre belle figure, les traces de la tristesse où vous a plongée mon affaire avec ce freluquet de Valcour : eh bien ! Pour vous égayer, je vais vous faire le récit le plus plaisant.... Oh ! C'est que l'aventure est unique ; je viens de l'apprendre il n'y a qu'un instant, et j'en ai ri tout le long du chemin : vous allez en rire aussi... Elle est courte, mais excellente ; vous allez voir... Non, c'est qu'elle est d'un drôle à mourir de rire.

Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

DUTREMBLET

Mais, cela peut devenir dangereux.

ANGÉLINE

Je brûle de l'entendre.

CHAPELAIN, après s'être préparé

Air : Monseigneur d'Orléans.

Je vais, en peu de mots, Parler de Despréaux, À qui l'autre jour On fit un beau tour. Boileau, dans plus d'un vers malin, Avait mal parlé de Cotin, Ce célèbre prédicateur, Qui chaque jour, avec ardeur, Prêche pour la gloire du Seigneur, Dans l'église Saint-Sauveur. En vers alexandrins, Qui vraiment sont divins : Cotin compose un écrit Plein d'esprit, Contre Boileau, bien mordant.... On l'imprime à l'instant ; Alors Cotin court aussitôt Trouver le pâtissier Mignot. Il lui dit : mon cher pâtissier, Voici deux rames de papier, Pour me faire un grand plaisir, Il faudra vous en servir, En enveloppant les pâtés, Qui chez vous seront achetés. Ainsi les acheteurs divers, En les mangeant, liront mes vers, Et leur chaleur saura mainte fois Réchauffer vos pâtés froids.

Il témoigne sa satisfaction et rit tout seul.

Boileau (Nicolas dit Despréaux) [1636-1711] : Auteur. Il débuta par des Satires qui lui valurent un immense succès. Ami de Jean Racine, il le défendit et le conseilla. Il publia aussi un Art poétique et Le Lutrin. Il fut académicien et historiographe du Roi avec Jean Racine.

Cotin (L'Abbé) : poète et prédicateur, né à Paris en 1604 et mort en 1681, fut aumônier du Roi, conseiller, et se fit de son temps une assez grande réputation par ses sermons, ses poésies et son érudition, et fut admis en 1655 à l'Académie française. Il n'est guère connu aujourd'hui que par les railleries de Boileau et de Molière (personnage de Trisottin). [B]

CHAPELAIN

Des épigrammes, méchante ? Je n'en suis pas moins le plus passionné de vos adorateurs, et pour preuve :

Tirant de sa poche un petit morceau de papier.

Voici un petit triolet de ma façon, que vous m'avez inspiré.

Epigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une oeuvre.

ANGÉLINE

Ah ! Monsieur Chapelain, chantez-le moi ; il aura plus de prix dans votre bouche.

DUTREMBLET

Un Auteur sait si bien se faire valoir !

DUTREMBLET

Ils ne sont pas du tout rocailleux, ces vers-là, monsieur Chapelain.

ANGÉLINE

C'est de l'harmonie toute pure.

DUTREMBLET

Mais, dites-moi, en quelle langue sont-ils écrits ?

CHAPELAIN

Comment ! En quelle langue ?

DUTREMBLET

Est-ce de l'Allemand, ou du Bas-Breton ?

CHAPELAIN

Vous vous êtes donné le mot pour me plaisanter.

DUTREMBLET, à Angéline

Il commence à s'en apercevoir.

CHAPELAIN

Ne faut-il pas, dans la poésie, de la force et de l'expression ?

DUTREMBLET

Certainement ; il faut même écorcher les oreilles et c'est ce dont vous vous acquittez à ravir.

ANGÉLINE

Témoin, la Pucelle.

D'un ton déclamateur.

« À ton illustre aspect, mon coeur se sollicite, "Et grimpant contre mont, la dure terre cuite. » Chant XIIe. page 2440.

CHAPELAIN

Encore une méchanceté, je m'en vengerai.

ANGÉLINE

Ah ! Monsieur Chapelain, je vous en prie, que ce ne soit pas en me forçant à relire la PucelLe.

DUTREMBLET

Allons, mademoiselle, je ne suis pas de votre avis ; je ne trouve qu'un seul défaut dans la Pucelle.

"La Pucelle ou La France délivrée, poème héroïque" a été publié pour le première fois en 1656 Chez A. Courbé. [Cote BnF Res Ye-71]

CHAPELAIN

Vous trouvez un défaut à ma Pucelle ?

DUTREMBLET

Oui, monsieur Chapelain, c'est d'être trop courte ; quatorze mille vers ! Ce n'est rien.

CHAPELAIN

Eh bien ! j'ai rencontré un véritable connaisseur.

Air : La Boulangère a des écus.

Ô ! Ma Pucelle, que n'as-tu Encore un autre tome !

À Angéline.

Mais, je suis sûr que la vertu Chez-vous jamais ne chôme, Aussi, je compte fermement De Jeanne-d'Arc, en vous épousant, Avoir le second tome.

Il lui fait des cajoleries.

DUTREMBLET

Air : Du pas redoublé de l'infanterie.

Un second tome aussi parfait, Sans être de sa plume, Dans le monde l'emporterait Sur le premier volume, On laisserait là pour le voir, Aristote et Sénèque, Chaque savant voudrait l'avoir Dans sa bibliothèque.

Mais vous, monsieur Chapelain, qui cherchez tout les moyens de plaire aux dames, me permettrez-vous une légère observation sur votre compte ?

CHAPELAIN

Vous m'obligerez.

DUTREMBLET

Je vous le dis, cela vous fait le plus grand tort dans le monde.

CHAPELAIN

Qu'est-ce donc ?

DUTREMBLET

Avec la taille la mieux prise, le physique le plus avantageux, vous ne prenez pas assez de soins de votre toilette, par exemple :

Air : Ainsi jadis un grand Prophète.

Dans la saison de la verdure, Pourquoi porter ce lourd manteau ?

CHAPELAIN

C'est pour ma santé, je vous jure, Je ne le trouve pas trop chaud, Attaqué d'une pleurésie Pendant trois mois je fus au lit...

Chapelain était d'une avarice extrême : il gagna la maladie dont il mourut pour s'être mouillé les jambes un jour d'orage plutôt que de payer une modique rétribution afin de traverser sur une planche un large ruisseau. [B]

CHAPELAIN, à part

Cette petite personne là paraît bien acharnée après moi, dois-je en faire ma femme ?

ANGÉLINE

J'aperçois mon père.

SCÈNE XI. Les Précédents, Pradon, balafré et un sifflet à la main.

TOUS

Air : Des Trembleurs.

Il est blessé !

ANGÉLINE ET DUTREMBLET

Notre crainte est-elle vaine ?

PRADON

Taisez-vous, Chapelain, j'ai déjà assez à me plaindre de vous, vous auriez mieux fait d'aller soutenir ma tragédie, que de rester ici les bras croisés, sans doute à ennuyer ma fille, car je me suis aperçu qu'elle ne vous aimait pas prodigieusement.

ANGÉLINE, d'un ton caressant

Mais, mon père, je crains que votre blessure ne soit dangereuse.

DUTREMBLET

Faut-il mon cher Pradon, aller chercher un chirurgien ? J'y cours à l'instant.

PRADON

Rassurez-vous, mes amis, ce n'est rien.

À Dutremblet.

J'ai suivi ton conseil, en voici le résultat. Il montre sa figure.

DUTREMBLET

Comment donc cela ?

DUTREMBLET

Je m'aperçois, mon ami, mais trop tard, que le moyen que je t'ai proposé, n'était pas bon.

PRADON

Au moins, ai-je été apprécié par un véritable amateur et connaisseur ; il ne me reste qu'un regret, c'est celui de ne pas le connaître ; je l'ai perdu de vue, quand on nous a séparés.

CHAPELAIN

En effet, tu lui dois beaucoup de reconnaissance, de t'avoir arrangé de la sorte ; passe encore s'il eût empêché ta pièce d'être sifflée.

ANGÉLINE

C'est le sort des grands hommes de succomber sous les traits de l'envie.

CHAPELAIN

Et celui des mauvais auteurs, de succomber sous les coups de sifflets.

DUTREMBLET

Monsieur Chapelain, vous devriez avoir plus d'égards pour votre ami dans le malheur.

PRADON

Lui, mon ami ! Il n'a jamais aimé que lui-même ; il ne me prêterait pas un sou si j'en avais besoin.

CHAPELAIN

Si je ne suis pas votre ami, je dois dire que vous êtes le mien, car vous ne m'avez jamais rien emprunté.

PRADON

Vous l'entendez, le vieux ladre ; je le prédis, il mourra quelque jour d'avarice.

SCENE XII. Les Précédents, Valcour.

VALCOUR, à part

Voici l'heure qui m'a été indiquée par mon ami Dutremblet, pour me présenter à monsieur Pradon.

PRADON, apercevant Valcour, et lui sautant au cou

C'est lui !

ANGÉLINE

Ciel !

DUTREMBLET

Je n'en reviens pas.

PRADON

Voici le meilleur juge du siècle.

CHAPELAIN

Et le plus insolent des militaires.

PRADON, à Chapelain

Gardez-vous bien d'insulter devant moi, le plus heureux des hommes.

À Angéline et à Dutremblet.

C'est lui qui m'a arrangé comme vous voyez.

VALCOUR

Ah monsieur ! Après mon emportement envers vous, devais-je m'attendre à un accueil aussi favorable de votre part ?

PRADON

Que dites-vous-là, venez que je vous presse encore dans mes bras !

Se mettant à genoux.

Permettez que je baise cette épée....

CHAPELAIN, à part, montrant Pradon

Il a perdu l'esprit.

VALCOUR

Je suis confus....

PRADON

Il n'y a rien que Pradon ne fasse, pour vous témoigner sa reconnaissance.

DUTREMBLET

Puisque je te vois dans de si heureuses dispositions, je dois t'avouer qu'il est un moyen bien simple de t'acquitter envers mon jeune ami.

PRADON

Comment ! Tu le connais ?

DUTREMBLET

Depuis très longtemps, et je dois te dire qu'il aime ta fille.

PRADON

Quoi ! Ce jeune officier dont tu m'entretenais encore aujourd'hui ?...

DUTREMBLET

Est l'amant de ton Angéline, qui le paie du plus tendre retour.

PRADON

Est-ce vrai, ma fille ?...

ANGÉLINE

Mon père.... Je n'aurais pas osé vous le dire ; mais, puisque vous le savez... Votre ami Dutremblet vous a dit la vérité.

PRADON

Combien je m'en veux d'avoir résisté si longtemps aux instances de ce bon Dutremblet !

Vivement à Valcour.

Monsieur, soyez mon gendre ; celui qui trouve mes pièces bonnes, doit rendre ma fille heureuse.

VALCOUR

Ce sera le désir de toute ma vie.

CHAPELAIN, à Pradon

Mais, monsieur Pradon, oubliez-vous la promesse que vous m'avez faite ?

PRADON

Quand il y aurait ici vingt-cinq Chapelain, je donnerais sur eux la préférence à mon bienfaiteur.

CHAPELAIN

Je pourrai publier partout que vous êtes un homme sans probité, sans foi, sans...

ANGÉLINE

Ah ! Monsieur Chapelain, pourquoi vous emporter ainsi, vous qui avez tant de moyens de consolations dans votre esprit.

PRADON

Il aime tant sa Pucelle, que ne l'épouse-t-il ?...

CHAPELAIN

Oui, oui, je me consolerai sans peine.

Air : A travers ce flacon brillant.

Homère, Virgile et Lucain, Près de vos poèmes épiques, En dépit des sottes critiques, Apollon a placé le mien : Mais toi, d'une ardeur sans pareille, Ose-tu bien, pauvre Pradon, Faire à la barbe d'Apollon, Le même métier que Corneille ?

Bis.

Il sort avec humeur.

Leris (1763) rapporte une des épitaphes qu'on écrivit sur Pradon : Ci gît le poète Pradon, Qui durant quarante ans, d'une ardeur sans pareille, Fit à la barbe d'Apollon, Le même métier de Corneille.

SCÈNE XIII ET DERNIÈRE. Les Précédents.

PRADON

Laissons-le exhaler sa vengeance, et ne pensons qu'au bonheur qui nous attend. Oui, mes enfants, j'oublie avec vous la chute d'aujourd'hui, et je veux me préparer sous peu à de nouveaux combats.

DUTREMBLET

Ma foi ! Pradon tu m'enchantes doublement aujourd'hui tu as fait le bonheur de ta fille, et une action digne de passer à la prospérité.

PRADON

Il est vrai mon cher Dutremblet.

VAUDEVILLE.

321 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica