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un seul est le mot juste.

Comédie Vaudeville en prose

L'Amour à l'Anglaise, Comédie Vaudeville

Jacques-André Jacquelin, Michel-Nicolas Balisson de Rougemont· imprimée en 1803· 198 vers· 5 personnages

Personnages

  • DOLSEY, Milord M. St-EDME
  • FRONTIN, Valet-de-chambre français. M. DESPRÉS
  • JOURDAIN, Chirurgien. M. ISIDOR
  • JULIE, jeune Veuve Mlle ALDÉGONDE
  • FINETTE, sa Suivante. Mlle BOULOGNE. et ensuite Mlle VIRGINIE

L'AMOUR A L'ANGLAISE.

SCÈNE PREMIÈRE. Frontin, Finette, entrant chacun d'un côté.

FRONTIN

Bon ! Je te cherchais.

FINETTE

Et moi aussi.

FRONTIN

Ah ! Ah !... Je voulais te parler de mon maître.

FINETTE

Je voulais l'entretenir de ma maîtresse.

FRONTIN

Depuis que milord_Dolsey a vu Julie, il ne boit ni ne mange, d'où je conclus qu'il est amoureux.

FINETTE

Depuis que cet anglais est venu se loger dans cet hôtel garni, ma maîtresse ne songe plus du tout à sa toilette ; donc elle eu le coeur pris.

FRONTIN

Ta sagacité est en défaut ; il faut qu'un anglais soit amoureux fou pour cesser de boire et de manger. Mais une femme amoureuse et française surtout, n'en est que plus coquette ; et tiens, j'ai remarqué, Finette, que depuis que tu n'aimes tu te mets cent fois mieux qu'auparavant.

FINETTE

Moi j'ai remarqué, Frontin, que ma chère maîtresse en tient.

FRONTIN

Pour mon maître ? Tant mieux. Milord est immensément riche, il l'épouse, me garde à son service, la maîtresse en fait autant pour toi nous allons tous quatre passer l'été dans une superbe maison de campagne que milord achète à Julie ; l'hiver, nous venons nous établir à Paris et nous ne pensons plus qu'à manger, boire, dormir et à faire l'amour.

FINETTE

Doucement, monsieur_Frontin, nous n'en sommes pas encore tout à fait là ; supposé même que milord ait su plaire à Julie, rien n'est moins certain que son mariage avec elle.

FRONTIN

Tu m'étonnes !

FRONTIN

N'est-ce que cela ? Mon maître est anglais, il est amoureux, aucun obstacle ne saurait l'épouvanter.

FINETTE

Tu le crois donc sérieusement épris de Julie ?

FRONTIN

Sérieusement est le mot, et pour lui prouver son amour, il n'est point de folies dont il ne soit capable.

FINETTE

En vérité ?

FRONTIN

Même de l'aimer sans en être aimé.

FINETTE

Je parierais bien, coquin, que tu ne lui ressembles pas ?

FRONTIN

Tu gagnerais ; mon amour n'est jamais désintéressé, beaucoup d'hommes pensent comme moi là-dessus.

FINETTE

Et beaucoup de femmes sont de leur avis.

FRONTIN

Une autre façon de penser de mon maître qui n'est pas commune, c'est celle ci : « Oui, Frontin, assuré une fois de l'amour de Julie par le simple aveu qu'elle voudrait bien m'en faire, moi n'aimer jamais qu'elle, quand bien même, elle viendrait à en aimer un autre ; le tombeau serait alors mon ressource. »

FINETTE

Tu ne lui ressembles pas encore de ce côté là, je parie ?

FINETTE

Tu fais bien de m'averTir.

FRONTIN

Oh ! Ce que j'en dis n'est que pour plaisanter et tu sais trop bien friponnette, qu'un minois comme celui là est capable de me faire manquer à mes principes.

FINETTE

Les principes de monsieur Frontin ! Je dois te dire que j'en ai aussi des principes et que ce sont ceux de Julie.

FRONTIN

Comment ! Tu lis des romans ?

FINETTE

Point du tout.

AIR : De la Chimène.

Mais je veux, imitant ma maîtresse Mons Frontin, éprouver votre amour.

FINETTE

À la bonne heure, me voilà réconciliée avec foi, mais songe bien à ta promesse.

FRONTIN, l'embrassant

Crois en mon amour...

FINETTE

Allons, monsieur FronTin, soyez sage ; j'aperçois ma maîtresse.

SCÈNE II. Frontin, Finette, Julie en peignoir.

JULIE

Eh bien ! Finette, que faites-vous là depuis si longtemps ? Faut-il que je fasse ma toilette moi-même ?

FINETTE

Madame, c'est que Frontin...

JULIE

Eh, bien ! Frontin ?

FINETTE

M'entretenait de l'amour du son maître...

JULIE

De l'amour de son maître ! Pour qui ?

FINETTE

Pour une jeune et jolie veuve que j'ai l'honneur de servir.

JULIE, avec fierté

Pour moi ?

FINETTE

Aussi lui disais-je, que vous rendre sensible n'était pas chose aisée ; que vingt prétendants l'avaient tenté sans succès et que milord_Dolsey ferait bien d'y renoncer, qu'il le devait même, s'il ne voulait pas se l'entendre prescrire de votre bouche.

JULIE

Et qui vous a chargée d'être mon interprète ?

FINETTE

Vous m'avez dit cent fois que tels étaient vos sentiments, et que le veuvage vous paraissait un état préférable à celui du mariage.

JULIE

Sans doute, mais vous aurez commis quelque gaucherie ; vous aurez annoncé brusquement au valet de milord_Dolsey.

FRONTIN

Oh ! Mon_Dieu ! Oui, Madame, comme vous dites là tout brusquement.

JULIE

C'est qu'en vérité, on n'est pas de cette mal adresse ; laissez moi, je vais essayer de réparer votre sottise, en m'expliquant moi-même avec ce garçon.

FINETTE, à part

Cette femme là en tient où je ne m'y connais pas.

JULIE, à Finette qui sort

Préparez tout ce qu'il faut pour m'habiller.

FINETTE

Oui, madame.

FRONTIN, à part

Bravo ! Monsieur mon maître, bravo ; on ne vous voit pas du tout avec indifférence.

SCÈNE III. Frontin, Julie.

JULIE

Eh, bien ! que vous disait Finette ?

FRONTIN, à part

Plaidons le faux pour savoir le vrai.

Haut.

Ah ! Madame, elle m'a vraiment épouvanté.

JULIE

Et comment ?

FRONTIN

Par ses discours sur vous, par l'aversion que, dit elle, vous avez pour tous les hommes.

JULIE, riant

Par mon aversion pour tous les hommes ?

FRONTIN

Si Finette ne ment pas, cela est bien malheureux pour eux et surtout pour quelqu'un de ma connaissance !....

JULIE

Comment, elle prétendait ?....

FRONTIN

Oui, Madame ; elle ajoutait même qu'il suffisait que l'on vous parlât d'amour pour vous mettre dans un courroux épouvantable, je crains que beaucoup d'hommes ne soient tentés de mériter votre colère !

JULIE

vous ajoutiez foi aux propos de Finette ?

FRONTIN

Moi, madame ? Pas entièrement. Comment est-il possible que Julie ; excusez, Madame, c'est à Finette que je parle ; comment est-il possible, (lui disais-je) que ta maîtresse qui a tant d'attraits, prétende empêcher quelqu'un (milord_Dolsey par exemple) de l'aimer, de l'adorer, puisqu'il ne peut pas s'en empêcher lui même ? Vous me croirez si vous voulez Madame, eh bien, Finette me donnait raison.

JULIE

Vous n'aviez pas positivement tort ; mais puis-je bien éprouver de la tendresse pour milord_Dolsey et croire à son amour pour moi lorsque, je sais... de lui-même qu'il n'a jamais aimé.

DOLSEY, dans la coulisse

Où est-il, le maraud, le pendard ?

FRONTIN

Mon maître m'appelle, il me battrait si je tardais plus longtemps ; Madame, permettez.

DOLSEY, de même

Je parie que le scélérat il s'amuse à boire où à babiller avec son Finette, plutôt que de battre mon habit, si je trouve lui je lui casse bras et jambes.

FRONTIN, tremblant à Julie

Je vous disais bien, Madame, qu'il fallait me retirer.

JULIE

Ne craignez rien.

SCÈNE IV. Frontin, Julie, Dolsey, en robe de chambre.

DOLSEY, s'échauffant

Où est-il le coquin que je tue lui.

Apercevant Julie.

Ah ! Pardon, Milady, pardon ; ce n'est pas contre vous que je suis en colère considérablement beaucoup fort.

Voyant Frontin.

C'est contre ce misérable valet.

JULIE

Ne le maltraitez pas, milord, vous ne pouvez pas avoir de sujet plus intelligent ; il me répondait sur une question que je venais de lui faire.

FRONTIN

Oui, milord, c'était au sujet de votre amour et je disais a madame...

DOLSEY

Je parlerai bien moi-même à présent puisque voilà moi ; vas t'en battre mon habit, où !...

JULIE

Milord !....

DOLSEY

Soyez tranquille, Milady, à votre considération je ne lui ferai rien de mal.

FRONTIN

Mais, Monsieur...

DOLSEY

Qu'est-ce à dire monsieur, je suis un monsieur, moi ?

FRONTIN

Ah ! Pardon, milord, il est nécessaire que je vous dise...

DOLSEY

Goddem ! Il me fait enrager !... Veux-tu bien aller battre mon habit, il faut que je sorte dans le minute.

FRONTIN, à part

Je n'en crois rien.

Haut.

Milord, je vous obéis.

Il sort.

DOLSEY

Et tu fais bien, maraud.

SCÈNE V. Julie, Dolsey.

DOLSEY

Eh ! Bien, Milady, ce garçon il vous disait que moi aimer vous, passionnément tout à fait ?

JULIE, en riant

Oui, milord.

DOLSEY

Et vous avez répondu ?

JULIE

Eh ! Mais, savez-vous bien que vous devenez pressant ?

JULIE

Avant de vous répondre, puis-je être certaine de vous avoir inspiré de l'amour ?

DOLSEY

Ah ! Milady, je vous aime... Je ne vous aime pas, je vous adore ; non, je ne vous adore pas, je vous idolâtre, et c'est à vos genoux que Dolsey.

Il se relève tout à coup.

Mais je m'aperçois que je suis en robe de chambre, souffrez que je vous quitte ; Frontin, il m'a appris le langue et le politesse françaises , ce garçon il aura battu mon habit, je vais le mettre et je reviens vous adorer.

JULIE, riant

Restez, restez ; ne suis-je point en peignoir ?

DOLSEY

Puisque vous me le permettez, je demeure et j'en reviens tout de suite à mon tendresse pour vous ; voulez-vous, Milady, que je vous dise une réflexion que j'ai faite à cet sujet.

JULIE

Très volontiers.

DOLSEY

C'est que j'ai remarqué que dans cet pays, l'amour il ne se fait pas comme en Angleterre.

JULIE

Vous croyez ?

JULIE

Comment, donc ! Des madrigaux ?

DOLSEY

Je ne suis pas ce que c'est que des madrigaux, ce que je vous dis est la vérité.

JULIE

Vous voulez plaisanter, Milord ; puis-je croire à un amour aussi prompt ?

DOLSEY

Pas si prompt, depuis quinze jours que je suis dans ce hôtel garni ; moi aimer vous dès le second jour.

JULIE

En vérité, dès le second jour ?

DOLSEY

Foi de milord_Dolsey ! Je vous assure que je vous aime.

JULIE, à part

Éprouvons si cet amour est aussi vif et aussi sincère qu'il le dit.

DOLSEY

Qu'est-ce que vous dites là toute seule ?

JULIE

Je réfléchissais à un obstacle insurmontable qui s'élève entre nous deux.

DOLSEY

Quel obstacle ? Mon âge ? J'ai la figure sérieuse, mais je ne suis pas vieux du tout, je n'ai pas encore quarante ans.

JULIE

Ce n'est pas votre âge qui m'arrête.

DOLSEY

Mon grande fortune ? Il est vrai que je possède deux ou trois misérables millions ; mais, si par délicatesse, ils vous empêchaient d'épouser moi, j'en distribue demain les trois quarts et demi aux malheureux. Je trouverai bien dans Paris à placer mon argent.

JULIE, à part

Que d'amour et de générosité.

Haut.

Je ne vois comme vous dans l'opulence que le plaisir de soulager l'infortune ; ce n'est donc pas votre fortune qui m'empêche de vous accorder ma main.

DOLSEY

Goddem ! Et qu'est-ce donc ?

Se frappant le front.

J'y suis, vous êtes mariée.

Sans lui donner le temps de répondre.

C'est très mal à vous, Milady, de ne pas prévenir ; je vais être obligé de me brûler le cervelle !

JULIE

Calmez-vous ; je suis maîtresse de disposer de moi.

À part.

Les hommes sont trompeurs dans tons les pays ; éprouvons mon anglais.

DOLSEY

Je suis anglais, dites-vous ? Cela il ne fait rien à la chose ; si je vous conviens, je suis français.

JULIE

Je vois, Milord, qu'il faut vous avouer un, secret important, et que jusqu'ici je n'ai révélé à personne.

DOLSEY

Parlez vite ; vous m'effrayez beaucoup fort.

JULIE

Il y a quelques années... Mais vous allez cesser de m'aimer.

DOLSEY

Moi, pas capable jamais.

JULIE

Il y a quelques années, dans une promenade à cheval, je fis une chute.

DOLSEY

Eh, bien ! Après ?

JULIE

J'en fus blessée dangereusement, il n'y eut qu'un moyen d'arrêter les progrès effrayants du mal et de me sauver la vie, ce fut... de me couper la jambe.

DOLSEY, la regardant

Goddem !

JULIE

Depuis ce temps là je porte une jambe de bois.

DOLSEY

Je ne m'en suis jamais aperçu.

JULIE, à part

Je le crois bien.

Haut.

Nous avons chez nous des gens d'une grande habileté.

DOLSEY, avec orgueil

Et en Angleterre aussi.

JULIE

D'après l'événement terrible que votre amour seul a pu m'engager à vous confier, vous voyez que je ne puis être à vous, je craindrais qu'une fois mon époux, la réflexion, le dégoût ne détruisissent bientôt dans votre coeur l'amour que vous auriez pour moi.

DOLSEY

Qu'est-ce que vous dites donc ? Votre jambe de bois vous empêche-t-il d'être jolie, aimable et spirituelle comme vous l'êtes ?

JULIE

Il ne me reste que le regret de vous avoir connu ; adieu, milord, il faut nous séparer pour toujours.

DOLSEY, l'empêchant de sortir

C'est seulement ce maudit jambe de bois qui vous empêche de nous marier ensemble ?

JULIE

Je vous l'ai dit, milord, c'est la seule raison et je la crois suffisante.

DOLSEY

Eh ! Bien, Milady, je vous quitte ; avant une heure je vous reverrai et vous n'aurez plus rien à m'opposer... que votre ingratitude, si ce doit être le récompense de mon tendresse.

JULIE

Quel est votre dessein ?

DOLSEY, entrant brusquement

Dans peu vous le saurez.

SCÈNE VI.

JULIE, seule

Ah ! Oui ; Dolsey m'aime, je n'en saurais douter, tout jusqu'à son emportement sert à m'en convaincre mais pourquoi continuer ma ruse avec lui ? J'ai commencé, il faut achever et m'assurer pour la vie de son amour.

RONDEAU.

AIR Nouveau d'Alex. Piccini.

Il faut recourir à la ruse En tendresse, comme aux combats ; L'expérience est mon excuse ; La ruse fait tout ici bas. C'est par la toilette Que femme coquette De mainte conquête Excite l'ardeur, Et la plus novice Fait avec malice Servir l'artifice Pour gagner un coeur ; Il faut recourir, etc. Souvent à la guerre Elle est nécessaire ; Et le militaire Lui doit son laurier. Lorsqu'avec adresse Esprit et souplesse Lorsqu'avec finesse, . Il sait l'employer. Il faut recourir, etc.

Mais ne perdons pas de vue Dolsey un seul instant ; il est capable de tout ; j'aperçois Finette ; recommandons lui bien de ne pas sortir de cet appartement et de veiller sur toutes les issues de concert avec Frontin ; moi, de mon côté, observons exactement les moindres démarches de mon anglais et assurons-nous des suites de mon entretien avec lui.

SCÈNE VII. Julie, Finette.

FINETTE

Madame, vous m'avez renvoyée dans votre cabinet de toilette, tout y est près depuis une heure.

JULIE

Il n'était pas question de cela pour le moment ; garde toi bien, Finette, de quitter cet appartement ; charge Frontin de t'instruire de tous les desseins, de toutes les actions de son maître, et viens aussitôt me dire ce qu'il t'aura appris.

SCÈNE VIII.

FINETTE, seule

Que signifie l'agitation de ma maîtresse ? Est-ce amour, est-ce jalousie ? Si c'est l'un, c'est l'autre, ils marchent ordinairement ensemble ; ne serait-ce pas plutôt chez elle le désir de quelque aventure extraordinaire ? Je ne sais que penser. Ma foi, tout bien calculé, je crois qu'avec ses finesses ma chère maîtresse en tient pour milord_Dolsey, et cependant leur âge leur caractère sont bien opposés, bizarrerie ordinaire de l'amour.

AIR : Du vaudeville de Jean Monet.

Oui, le dieu de la tendresse Est un dieu capricieux ; Par lui ma folle maîtresse. Aime un anglais sérieux ; Quel destin ! Ce Frontin Qui, chaque matin Se grise, Faut-il, que j'en sois éprise ? Moi qui n'aime pas le vin.

Ter.

Mais c'est lui qui vient ici je crois. Justement, il est dans d'heureuses dispositions.

SCÈNE IX. Finette, Frontin, en 'gailé , son flacon à la main.

FINETTE

Belle occupation et sur tout fort utile !

À Frontin.

Voilà donc ce que tu m'as promis.

FRONTIN

Qu'est-ce que je l'ai promis, Finette, voyons ?

FINETTE

De ne boire de ta vie, et cela il n'y a pas une heure.

FRONTIN

C'est pour m'habituer à m'en déshabituer.

FINETTE

Si tu m'aimais un tant soit peu, aurais-tu si vite oublié que tu ne dois m'obtenir qu'en renonçant à boire ?

FRONTIN

Tiens, Finette, c'est au contraire parce que je t'adore que je bois.

FINETTE

Tu auras de la peine à me prouver cela, par exemple.

FINETTE, à part

Le coquin dit vrai, je n'ai pas la force de me fâcher contre lui.

Haut.

Tiens, Frontin, je le préviens que si tu ne changes pas...

FRONTIN, l'interrompant

Auprès de toi peut-on changer.

FINETTE

Que si tu ne changes pas de conduite, je me brouille tout à fait avec toi.

FRONTIN

Ce mot va m'empêcher de boire, je te jure.

FINETTE

Ne jure pas ; j'aime mieux entrer en composition avec toi ; écoute-moi bien : si d'ici à ce soir seulement, tu ne te grises pas là ce qui s'appelle complètement, demain je suis à toi.

FRONTIN

Ah ! Finette, que me proposes tu ? C'est me faire injure ainsi qu'à toi même, prends huit jours je t'en prie , les attraits valent bien cela.

FINETTE, riant

Non, non, un tel sacrifice serait au-dessus de ton courage et je ne veux pas courir le risque de te perdre.

FRONTIN

Ah ! Cet aveu de ta flamme mérite une récompensé, il faut que je t'embrasse encore.

Il l'embrasse.

SCÈNE X. Finette, Frontin, Dolsey.

DOLSEY, apercevant Frontin

Toujours à faire l'amour ou à boire.

FRONTIN

Il me semble que c'est ce qu'on peut faire de mieux.

DOLSEY

Fort bien , mais pour le moment, il s'agit d'autre chose. Écoute.

Apercevant Finette qui prête l'oreille.

Mais je ne veux pas que Finette il m'entende ; viens avec moi j'expliquerai à toi dans mon chambre, ce qu'il faut que toi fasses à l'instant.

FINETTE

Ne manque pas de venir m'instruire de tout.

FRONTIN

C'est convenu.

DOLSEY

Come here, come here wrecth !

SCÈNE XI.

FINETTE, seule

Pourquoi tout ce mystère ? Quel est le projet de ce sombre milord ? Avec sa mine loup-garou il n'annonce rien de gai ; attendons le retour de Frontin et courons instruire Julie de ce qu'il m'apprendra ; ma maîtresse a raison de se délier de son amant, il est homme à lui prouver son amour d'une manière vraiment épouvantable.

AIR : du vaudeville de Comment faire.

Combien n'a-t-on pas vu d'Anglais Amoureux fous d'une cruelle, Pour rendre hommage à ses attraits Se brûler gaiement la cervelle ? Ils sont plus sages nos Français ! Quand la beauté fait leur conquête, Ce n'est point par des pistolets Qu'elle leur fait perdre la tête ; Leur amour n'est pas aussi noir. Car nous voyons ces bons apôtres Haïs d'une, par désespoir, En aimer aussitôt deux autres.

SCÈNE XII. Finette, Frontin accourant.

FRONTIN, très vite

Milord vient de m'ordonner d'aller chez Monsieur_Jourdain le chirurgien, qui demeure ici près et de lui enjoindre de venir tout de suite avec ses instruments.

FINETTE

Avec ses instruments ?... Tu m'effraies !

FRONTIN

Mon maître était sur mes talons, s'il me trouvait avec toi, il me chasserait, je ne puis l'en dire davantage. Adieu.

FINETTE

Milord vient ici ; il me parait soucieux ; courons avertir ma maîtresse de ce qui se passe.

Elle entre chez Julie.

SCÈNE XIII.

DOLSEY, seul, habillé, entrant avec un air pensif, une bourse d'une main et de l'autre un pistolet

Frontin il m'a dit que Julie était sortie, tant mieux, elle ne pourra s'opposer à l'exécution de mon projet. Mettons ce bourse et cette pistolet sur ce table. Ce chambre il vaut mieux que le mien pour ce que je veux faire. Julie et moi occupons seuls ce corps de logis, en fermant la porte, je ne serai vu ni entendu de personne ; le chirurgien il va venir, allons ferme, du courage Milord ! Fi donc moi jamais avoir peur !

AIR : Voilà bien ces lâches mortels ( de Sterne. )

En France on tient de beaux discours Aux filles, aux femmes, aux veuves, On leur promet d'aimer toujours Sans jamais en donner de preuves ; Pour parler l'anglais n'est pas fort, lI n'aime point avec folie, Mais il sait se donner la mort Pour être aimé de son amie. Quoique anglais, ne nous tuons pas ; En y réfléchissant je pense, Qu'on ne peut après son trépas En obtenir la récompense ; Faisons un accommodement, Ôtons nous, point du tout la vie, Mais une jambe seulement Pour être aimé de mon amie.

Je le remplace aussitôt par un jambe de bois ; Julie et moi nous n'avons plus rien a nous reprocher l'un à l'autre et elle est forcée de m'épouser ; on vient c'est monsieur_Jourdain ; dans un instant je serai le plus heureux des hommes.

SCÈNE XIV. Dolsey, Jourdain.

DOLSEY, fermant la porte après lui

Bonjour, docteur ; excusez, c'est une précaution indispensable.

JOURDAIN, avec crainte à part

Quel est donc son projet ?

DOLSEY

Dites moi, docteur ; avez vous tous vos instruments de chirurgie ?

JOURDAIN

Non ; mais j'en ai une partie.

DOLSEY, avec humeur

Frontin cependant a dû vous recommander...

JOURDAIN

Ne vous fâchez pas, j'ai sans doute ce qu'il vous faut. J'ai là bistouri, sonde, lancette , scalpel....

DOLSEY

Je crois que c'est celui-ci qui m'est nécessaire.

JOURDAIN

Comment ! Vous voulez vous faire disséquer tout vif ?

DOLSEY

Pas tout-à-fait ; c'est donc un autre, mais vous le saurez mieux qui moi lorsque je vous aurez expliqué ce que je veux.

JOURDAIN

Ah ! J'entends : vous voulez être saigné ; en effet, vous me paraissez en avoir besoin ; mettez vous dans ce fauteuil ce sera fait en une minute.

DOLSEY

Ce n'est pas pour cette opération que je vous ai fait appeler.

JOURDAIN

Pour la première fois, je me trompais, vous êtes mille fois plus malade, vous avez un abcès interne.

DOLSEY

Oh ! Le maudit bavard ! Avec ses conjectures.

À Jourdain.

Pour en finir, je vais vous dire ce dont il est question ; pour la premier fois de ma vie je suis amoureux, mais amoureux comme un diable je n'ai qu'un moyen de me faire aimer.

JOURDAIN

Quel est il ?

DOLSEY

Le voici.

JOURDAIN, soulevant la bourse

Pour celui là, je le crois sans peine.

DOLSEY

Vous n'y êtes pas du tout : il y a cent guinées dans ce bourse et trois balles dans cette pistolet, non je me trompe il n'y en a que deux.

JOURDAIN

Il y en a bien assez pour se tuer lorsqu'on en a envie, mais ce n'est sans doute pas pour vous rendre cet office que vous m'avez envoyé chercher ?

DOLSEY

Non, non, moi savoir que ce n'est pas de ce manière que vous tuez le monde, voici ce que c'est.

JOURDAIN

Je vous écoute avec la plus grande tranquillité.

JOURDAIN, à part

Quel embarras.

DOLSEY

Bien.

SCÈNE XV. Dolsey, Jourdain, Julie sort de chez elle à petit bruit et observe ; elle doit être habillée. Dolsey s'assied.

DOLSEY, montrant sa jambe au chirurgien

AIR : Chantez, dansez, amusez-vous.

Allons, Monsieur, coupez-la moi.

DOLSEY

AIR : Si Pauline est dans l'indigence,

Ce n'est point le pied qui m'effraye Et me cause de la douleur.

DOLSEY

C'est justement pour cela, que je veux que vous m'ôtiez ce jambe, si vous aime mieux me couper la droite, cela m'est égal ; une fois, l'affaire finie je vous prierai de me trouver le jambe de bois le mieux faite, alors rien ne s'opposera plus à mon bonheur et mon amante deviendra mon femme ; allons, docteur, faites votre devoir aussi bien que je ferai le mien.

JOURDAIN

Mon devoir, Monsieur, n'est pas de vous couper la jambe, quand vous vous portez bien.

JULIE, à part

Je crois qu'il est temps de me montrer

JOURDAIN, à part

Je ne sais plus quelle défaite lui donner.

Haut.

Je n'ai pas l'instrument nécessaire pour cette opération ; souffrez, milord, que j'aille jusques chez moi le chercher.

DOLSEY, le retenant et Vajustant avec le pUlolet

AIR : de la Fanfare de S. Cloud.

Je suis beaucoup dans l'attente, Terminez donc vos discours.

DOLSEY

Allons, Monsieur, je vous attends.

JOURDAIN, à part

Je n'ai pas d'autre parti que la fuite.

DOLSEY, courant après lui

Oh ! La porte est fermée, vous ne m'échapperez pas.

Il se trouve vis-à-vis Julie.

C'est vous, Milady, dans ce chambre ?

JULIE

Oui, Dolsey ; depuis noire dernier entretien je ne vous ai pas perdu de vue un seul instant, j'ai été témoin de tous vos débats avec monsieur et je ne puis résister à la preuve que vous vouliez me donner de votre amour.

DOLSEY

Si vous voulez permettre, il est encore temps.

JULIE

Oh ! Non ; et je ne puis répondre dignement à l'excès de votre tendresse qu'en vous accordant et mon coeur et ma main.

DOLSEY, lui baisant la main

L'ai-je bien entendu ? Ah ! Milady ; moi trop heureux !

SCÈNE XVI. Dolsey, Jourdain, Julie, Finette.

FINETTE, à part

Je m'en étais douté, ma maîtresse est émue ; l'anglais lui baise la main, voilà un mariage de fait.

DOLSEY

Je veux mériter mou bonheur, et avec la permission de Milady, Monsieur_Jourdain va me couper la jambe absolument ; je vous ressemblerai au moins, mon charmante Julie, en quelque chose et je ne pourrai faire un pas sans me rappeler mon tendresse pour vous.

FINETTE

Vous ne vous couperez ni bras ni jambes et vous épouserez ma maîtresse qui n'a pas plus de jambe de bois que vous et moi.

DOLSEY

Que dit votre Finette, je vous prie ?

JULIE

La vérité. Ma chute, ma jambe de bois qu'en était la suite...

DOLSEY

Eh bien ?

JULIE

Eh ! Bien, tout cela n'était qu'une épreuve que je chéris maintenant puisqu'elle m'a fourni un témoignage assuré de votre amour pour moi, mais que la chose n'aille pas plus loin ; plus, de jambe de bois ou je me brouille avec vous.

DOLSEY

Puisque vous le voulez je garderai les deux jambes que j'ai.

JOURDAIN

J'aurais été fâché de gagner votre argent. Voici votre bourse.

DOLSEY

Non, gardez-la ; je veux que chacun partage aujourd'hui mon bonheur.

On entend frapper à coups redoublés à la porte du fond.

JULIE

Quel est donc ce tapage ?

DOLSEY

C'est sûrement Frontin, j'avais fermé la porte de peur d'être dérangé ; tiens, Finette, voici le clef, ouvre lui.

Finette va ouvrir.

SCÈNE XVII et dernière. Les Précédents, Frontin, ivre.

FINETTE

Le voilà dans un bel état.

FRONTIN

Eh, bien ! Milord, avez-vous recule chirurgien que je vous ai envoyé ?

DOLSEY

Oui : c'est monsieur.

FRONTIN

Malgré cela vous avez conservé tous vos membres ; j'en étais sûr d'avance ; j'avais fait prévenir Madame par Finette de votre dessein extravagant.

DOLSEY

Comment ! Maraud ?

FRONTIN

Et en réjouissance de ce que vous conserviez votre jambe j'ai été boire un coup à votre santé ; j'en ai bu un, j'en ai bu deux, j'en ai bu trois...

DOLSEY

Et tu t'es rendu malade parce que je me portais bien ?

Riant de ce qu'il vient de dire.

Cet Frontin il m'amuse c'est pourquoi je le garderai toujours à mon service.

FRONTIN

Qu'est-ce que c'est que malade, Milord ? Je ne suis pas malade du tout, à la bonne heure si j'avais été quelque temps entre les mains

Frappant sur le ventre de Jourdain.

de Monsieur_Jourdain.

JOURDAIN

Ce coquin me manque, je crois.

FRONTIN

Dulciter monsieur de la lancette !

Dulciter : latin qui signifie doucement, et qui est pris avec ce sens dans le style badin et moqueur. [L]

FINETTE

Monsieur Frontin se rappelle nos conditions ?

FRONTIN

Quelles conditions ?

FINETTE

Pour te donner de la mémoire je le préviens que tu peux épouser qui tu voudras mais ce ne sera pas moi.

FRONTIN

Ah ! Finette, je suis ferme sur mes jambes.

FINETTE

Pas mal.

DOLSEY

Il est un des causes de mon félicité ; Finette épouse-le ; trente mille francs que je lui donne réparent bien des petits défauts, n'est-ce pas ?

FINETTE

Et même de grands. Je pardonne à celui qu'il a, en faveur de la bonne qualité que vous lui donnez et surtout en faveur du penchant que je ne puis m'empêcher d'avoir pour ce mauvais sujeT-là.

FRONTIN

Voilà ce qui s'appelle parler, oh ! Pour cet aveu, viens que je t'embrasse, que je te croque.

FINETTE

Pas tant d'amour pour commencer, la flamme pourrait ne pas durer longtemps.

FRONTIN

Ah ! Qu'est ce que tu dis là ? Une fois ton mari je veux être dans une ivresse perpétuelle

FINETTE

Oh ! Je le crois.

FRONTIN

Dans une ivresse perpétuelle de tes charmes.

FINETTE

Je n'en crois plus rien.

VAUDEVILLE.

AIR : de l'Anglaise,

198 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica