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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou l'Esclave Généreuse

Soliman

Jaquelin, Eugène Scribe· imprimée en 1653· 5 actes· 2 054 vers· 9 personnages

Personnages

  • SOLIMAN, Empereur des Turcs
  • ROXELANE, Sultane Reine
  • BAJAZET, leur fils
  • LE MUFTI
  • ACOMAT, Grand Vizir
  • ASPASIE, Esclave
  • HAZAN
  • IBRAHIM
  • UN CAPIGI, [portier du Sérail]

ACTE I

SCÈNE I. Soliman, Bajazet.

SOLIMAN

Écoutez ; je ne vous dirai rien, Qui ne soit véritable, et qu'on ne sache bien ; Dans le gouvernement du Prince votre frère Entrer à main armée, en mortel adversaire, Désoler le pays, brûler, et piller tout, Enfin le saccager de l'un à l'autre bout ; Si ce n'est là mon fils déchirer mon Empire, Certes, c'est faire encor quelque chose de pire. Vous poussez plus avant votre injuste dessein, Vous commettez des gens pour lui percer le sein, Et si votre fureur eût été bien servie, Ce frère si haï ne serait plus en vie. Ce sont là de beaux traits de générosité, Pour vous faire connaître à la postérité, Et par eux votre nom tout reluisant de gloire Vous rendra pour jamais l'ornement de l'histoire. Infâmes actions d'un fils de Soliman, Prince indigne de vivre, et du nom Ottoman. J'avais conçu de vous une plus haute estime, Je ne vous croyais pas capable d'un tel crime, Je vous pensais plus juste, et bien plus retenu, Mais votre intérieur ne m'était pas connu. C'est ainsi, que souvent sous un masque hypocrite Se déguise le vice, et tient lieu de mérite, Qu'un coeur lâche, et cruel passe pour un grand coeur ; Mais on apprend enfin, que ce n'est qu'un trompeur, Et pour avoir d'un homme entière connaissance, Que l'on n'en doit jamais juger sur l'apparence. Vous m'avez ébloui d'une fausse vertu ; Mais dans tous mes États l'éclat qu'elle avait eu, La réputation, qu'elle s'était acquise, Peut bien justifier une telle surprise, Et l'aveugle amitié, qu'un père avait pour vous, Conforma son estime à l'estime de tous. Mais qu'on croit de léger les choses qu'on souhaite ; Je désirais en vous une vertu parfaite, De nobles sentiments d'honneur, de probité, J'en ai vu, quelque effet, je m'y suis arrêté, Et j'ai pris jusqu'ici pour grandeur de courage, Ce que je reconnais n'en être que l'image. Il faut, il faut mon fils vivre d'autre façon ; Il faut avant qu'agir consulter la raison, Et la rendant du coeur maîtresse souveraine, Ne jamais écouter les conseils de la haine ; À surmonter la haine il y va de l'honneur, Et pour vous il y va de tout votre bonheur. Je ne souffrirai pas aussi qu'elle vous dure, Elle est trop opposée aux lois de la nature, Et je ne vous veux plus avouer pour mon fils, Si vous comptez Sélim entre vos ennemis. Ce Prince a trop souffert de votre humeur altière, Je veux, que désormais vous le traitiez en frère, Que vous lui demandiez pardon de votre erreur, Avec tous les respects dus à mon successeur, Et que vous mettiez fin à ces guerres civiles, Qui ruinent l'Empire, et vous sont inutiles. Mais enfin dites-moi, qui vous a fait armer, Et contre votre Sang, qui vous peut animer ? Soliman règne encor, votre frère vous aime, Je vous chéris aussi, l'État en fait de même, Et dans votre Province en toute sûreté, Vous êtes absolu sous mon autorité. Qu'est-ce, que vous pouvez souhaiter davantage, Désirez-vous mon fils montrer votre courage, Par d'illustres exploits agrandir votre nom ? J'y consens, combattez, mais hors de ma maison ; Portez, portez la guerre au Royaume de Perse, Que là pour me servir votre valeur s'exerce, Son Prince de tout temps fut de nos ennemis, Conquêtez cet État, il vous sera permis, Mais quoi votre valeur n'en veut qu'à ce seul frère, Il nuit à vos desseins, il vous en faut défaire, Le droit, qu'à ma Couronne il a de succéder, D'un oeil plein de fureur vous le fait regarder ; Mais votre ambition source de cette haine Se donne pour le perdre une inutile peine, Je saurai le défendre, et je vous ferai voir, Qu'il n'est pas malaisé de vous mettre au devoir.

BAJAZET

Tu te plains donc Seigneur, que j'attaque mon frère, Que j'entre en sa Province en mortel adversaire, Que la flamme, et le fer y servent ma fureur, Et que je l'ai rendue un spectacle d'horreur ; À cela ; je réponds, qu'il est de la prudence, Contre ses ennemis d'user de prévoyance ; Et d'éviter l'effet de leur mauvais dessein ; C'est là ce qui m'a mis les armes à la main. Je savais, que Sélim travaillait à ma perte, Ne devais-je pas, craindre une haine couverte, Et peut-on m'accuser de l'avoir attaqué Si lui-même en effet le premier a manqué ? Mais toutefois Seigneur pour assurer ma vie De le persécuter je n'ai point eu d'envie, Ni d'user contre lui du fer ou du poison, Un fils de Soliman agit d'autre façon ; Je suis plus généreux, qu'on ne t'a fait entendre, J'attaque ouvertement, et l'on se peut défendre, Je hais la perfidie, et n'en ai point usé, Encor, que faussement on m'en ait accusé. Mais si je ne suis pas digne de ta croyance, Fais saisir ceux des miens, en qui j'ai confiance, Fais-les mettre à la gêne, et par mille tourments, Fais sortir de leur sein mes secrets sentiments. Ainsi la vérité paraissant toute pure Imposera pour moi silence à l'imposture ; Il est bien vrai Seigneur, je ne le cèle pas, J'ai fait à mon aîné la guerre en tes États, Mais je te l'ai déjà dit, que je pouvais le faire, Puisqu'ils se dépouillait des sentiments de frère, Et me voulait ôter le bien de la clarté, Quoique pendant ta vie il soit en sûreté ; C'est là ce que je puis prouver à ta hautesse, Ceux qui de ce cruel en avaient charge expresse, Et qui n'osant commettre une telle action Me vinrent avertir de son intention, Justifieront assez, si tu les veux entendre Un Prince malheureux, que l'on voulait surprendre. Mais il doit bien attendre au moins pour mon trépas, Que ta mort l'ait rendu maître de tes États ; Lors suivant de ces lieux la barbare maxime, Que pour régner sans crainte il s'assure d'un crime. S'il me croit lâche assez pour lui vouloir ravir, Et le Sceptre, et le jour au lieu de le servir, Je ne me plaindrai point de l'effet tyrannique, D'une si prévoyante, et dure Politique, Les frères d'un Sultan lui sont tous ennemis, Et pour régner enfin tout lui paraît permis. Mais il ne règne pas, tandis qu'il a son père, Ce Prince défiant n'est encor, que mon frère, Grâces au Ciel encor je relève de toi, Et son autorité ne va pas jusqu'à moi ; J'ai rendu néanmoins honneur à sa naissance, Tout autant, que j'ai cru ma vie en assurance, Et n'ai jamais pour lui manqué d'aucun respect, Que, quand sa lâcheté me l'a rendu suspect. Mais je ne m'accuse point de le charger d'un crime, Quand je n'ai point pour moi d'excuse légitime ; Nous avons des témoins gens de bien, et de foi, Si tu le veux permettre, ils parleront à toi, Et quand ils t'auront fait un rapport véritable, Tu verras de tes fils, lequel est le coupable.

SCÈNE II. Soliman, un Capigi, Hazan.

LE CAPIGI

De l'Armée.

HAZAN

Tu sauras tout Seigneur ; Quand Pertave eût vaincu Mustapha l'imposteur, Pour l'honneur de son Prince, et pour sa propre gloire Ce généreux Bassa poursuivit sa victoire. Mustapha fait retraite ; on le suit, on le joint, Ceux, dont il est suivi ne nous résistent point ; Ainsi seul contre nous on le saisit sans peine, Le Bassa l'interroge, et lui craignant la gêne, Confesse dès lors toute la vérité, Qu'à se dire ton fils Bajazet l'a porté Qu'ayant de Mustapha tous les traits de visage Le geste, l'agrément, l'air, la parole, et l'âge, Il passait pour ce Prince et fils de Soliman Quoiqu'il fût au tombeau déjà depuis un an. Qu'il avait joint encor à cette ressemblance Une fourbe subtile, et pleine d'apparence ; C'est, que pour se soustraire à ta sévérité, Lorsque dans la Syrie il se fut révolté, Prévoyant le malheur, qui menaçait sa vie S'il eût aveuglement ta volonté suivie Il ne fut point te voir, comme tu le voulais, Craignant de voir le jour pour la dernière fois. Que ne l'ayant point vu dès sa plus tendre enfance, Tu n'avais de ses traits aucune souvenance, Et qu'un simple Soldat, qui lui ressemblait fort, Avant que te parler pour lui fut mis à mort ; Et qu'après que du corps l'âme fut séparée Cette masse de chair fut peu considérée, Que tu ne la vis point, et que l'on mit pour lors Le Prince Mustapha dans le nombre des morts. Puis il dit au Bassa, que par ce stratagème Il n'avait pas dessein de se servir lui-même, Qu'il suivait en cela les ordres de ton fils, Et qu'il s'était perdu pour les avoir suivis, Que même Bajazet soudoyait son armée, Et qu'un éclat trompeur, une ombre, une fumée, Le nom de Mustapha, qui l'avaient ébloui, Faisaient qu'à Bajazet il avait obéi, Sans que jamais pourtant en quelque confidence Des desseins de ton fils il eût eu connaissance. Après que le Bassa sût ce qu'il souhaitait, Il le fit étrangler, comme il le méritait, Encor qu'avec instance il demandât la vie, Par nos gens, cependant sa femme est poursuivie, On la prend, et je crois que bientôt dans ces lieux Ta hautesse verra ce chef_d'oeuvre des Cieux.

SCÈNE III. Soliman, Roxelane.

SCÈNE IV.

ROXELANE, seule

Je n'aurais pas raison d'appréhender pour lui, Sélim dedans ce lieu ne manque pas d'appui, Et quoi, que le Sultan, m'ait voulu faire entendre. L'Amour, qu'il a pour lui travaille à le défendre. Je crains pour Bajazet, il cause mon souci, Peut-être, que sa vie est en danger ici ; Et qu'il serait besoin avec son innocence, Qu'il eût pour se défendre un peu plus de puissance, Qu'en tête d'une armée il se fit redouter, Et qu'on n'eût pas enfin pouvoir de l'arrêter ; Mais il est hors d'état d'éviter la tempête, Si l'on lui veut lancer la foudre sur la tête, Il s'est mis en hasard, pour être obéissant ; On l'accusait bien moins quand il était absent, Mais le respect, qu'il rend aux ordres de son père, L'expose à la rigueur d'un jugement sévère, Prince partout ailleurs, il est sujet ici ; Et l'on l'y peut traiter comme un sujet aussi, Ce fils, que j'aime tant perdrait ici la vie ? Sa mort d'une autre mort serait bientôt suivie, Celle de son aîné cause de son malheur Servirait de remède à ma juste douleur, Si l'Amour du Sultan, pour Sélim est extrême, Pour mon cher Bajazet mon Amour est de même, Si l'on veut empêcher le trépas de l'aîné, Il faut, que le cadet ne soit pas condamné, Si l'on m'ose affliger, que l'on craigne ma haine, Il n'est rien d'impossible à la Sultane Reine ; Je n'aurai pas besoin de faire grand effort ; Dès que je parlerai, c'en est fait il est mort ; Mais je m'échauffe trop, sans qu'il soit nécessaire, On n'ôte pas encor Bajazet à sa mère, On veut encor l'entendre, et s'il est écouté, Je puis apparemment le croire en sûreté ! Pour condamner un fils, il ne faut point l'entendre, À la moindre parole, on se laisse surprendre, Et l'on n'en peut ouïr un soupir seulement. Sans qu'un père aussitôt change de sentiment. Mais il ne suffit pas que la nature agisse, Et que même pour lui se trouve la Justice, Il faut, que la raison soutienne son parti ; C'est, en quoi j'ai besoin de l'aide du Mufti ! Cet homme s'est acquis avec son éloquence Sur l'esprit du Sultan une grande créance, Soliman le chérit, et ne fait jamais rien, Que sur tout autre avis il ne suive le sien ; Faisons donc, qu'il lui parle, et que par son adresse Bajazet soit absous, et que ma crainte cesse. Comme il est tout à moi, je m'en puis assurer, Et dessus son crédit je puis tout espérer ; Mais me servir de lui semble faire paraître, Qu'il a plus de pouvoir sur l'esprit de son Maître, Que moi, qui jusqu'ici n'avais rien demandé, Qu'il ne m'eût aussitôt aisément accordé ; Moi de qui l'on a vu l'adresse plus qu'humaine Faire d'une sujette une Sultane Reine, Qualité glorieuse, et que depuis longtemps Les femmes ne pouvaient obtenir des Sultans ; Moi, qui suis parvenue à ce degré suprême Par l'Amour du Sultan, et ma faveur extrême J'emploierai du Mufti le crédit aujourd'hui ; Ah ne balançons point à nous servir de lui Et ne regardons point, s'il y va de ma gloire, Nul moyen n'est honteux, qui donne une victoire. Envoyons-le chercher, faisons que promptement Il parle à l'Empereur selon mon sentiment, Après si ce discours ne peut rien sur son âme Suffit pour mon dessein, que Roxelane est femme.

ACTE II

SCÈNE I. Soliman, Acomat, Le Mufti.

SOLIMAN

C'est assez, je vous crois l'un et l'autre fidèle ; Que je vais vous apprendre une étrange nouvelle, Et qui surprendra bien sans doute vos esprits, Si même Soliman s'en est trouvé surpris. Hélas ! Que la fortune est légère et volage, Que toute sa faveur est un faible avantage, Si lors, que l'on la croit posséder pleinement, On s'en trouve privé par un prompt changement. Je n'ai point combattu sans gagner de victoire, Toutes mes actions ont augmenté ma gloire, J'ai vu tous réussir les desseins que j'ai fait Et l'Europe et l'Asie, en sentent les effets, Tant d'ennemis vaincus, tant de forces domptées, Tant de fameux exploits, de places emportées. Mais tout ce grand bonheur, que j'ai tant souhaité, Quand j'en ai cru jouir, ne m'a point contenté ; De quoi me sert aussi l'invincible puissance, Qui range tant d'États sous mon obéissance, Si jamais l'union ne règne entre mes fils, Et si je ne puis voir leurs discords assoupis. La grandeur seulement n'est pas ce qui contente, Sans le repos d'esprit la Couronne est pesante, Et pour grand que l'on soit, s'il reste des désirs, On ne saurait manquer d'avoir des déplaisirs. C'est ce que je connais par mon expérience ; Si l'on en veut ouïr la commune créance, C'est être bien heureux, qu'être toujours vainqueurs, Mais chacun ne sait pas, que mon mal est au coeur. Le peuple ne voit pas dans son erreur grossière, Que satisfait en Prince, on peut souffrir en père, Et que c'est un grand mal de se voir obligé, De paraître content, quand on est affligé. Dur et funeste sort, dans le rang où nous sommes, De ne pouvoir agir comme les autres hommes, Et de nous voir privés de notre liberté, Avec tant de puissance, et tant d'autorité ? Aussi ne puis-je plus à la fin me contraindre, Et quoique les grands coeurs ne doivent pas se plaindre, Je me plains toutefois, qu'avec tout mon pouvoir, Le seul bien que je veux, je ne le puis avoir. Je voudrais voir mes fils en bonne intelligence, Qu'ils n'eussent l'un de l'autre aucune défiance, Et que vivant en paix dans leurs gouvernements, Ils eussent du respect pour mes commandements. Mais encore Sélim n'est-il pas si coupable, S'il m'a désobéi sa faute est excusable, Son frère l'attaquait, et s'en voyant presser, Il a cru le pouvoir justement repousser. C'est ce, que toutefois Bajazet me dénie, Et ce, que hautement il nomme calomnie. Il dit plus, que Sélim employe tous ses soins À le faire périr, qu'il en a pour témoins, Ceux-mêmes, qui devaient servir à sa ruine, Et qui par un effet de la bonté Divine, Afin de le sauver lui vinrent découvrir, Qu'on les avait chargés de le faire mourir ; Bajazet ce matin me tenant ce langage, Sur Sélim peu s'en faut remportait l'avantage, J'étais prêt à le croire, et je n'attendais plus, Que d'entendre parler ses témoins là-dessus, Quand on m'a fait savoir, ô fâcheuse nouvelle, Que le faux Mustapha, ce traître, ce rebelle, L'avait de sa révolte en mourant accusé, Et que sans lui jamais il n'aurait rien osé. Ce discours vous surprend, mais il est véritable, De sa rébellion Bajazet est coupable, Pertave m'en assure, et même cet écrit Vous pourra confirmer, ce que je vous ai dit. Je vous laisse à juger des troubles de mon âme, À l'instant, que j'ai su cette action infâme, À l'instant, que j'ai su qu'un Prince de mon sang Par cette lâcheté déshonorait son rang ; Je me plaignais souvent, qu'il haïssait son frère Hélas ! C'était bien moins, que s'en prendre à son père, Et pour exécuter ses coupables projets, Armer insolemment contre moi mes sujets. Mais quel était son but, et que pensait-il faire, Ce fils dénaturé cet esprit téméraire ? Quoi voulait-il régner, croyait-il, que mes jours Pour son ambition eussent un trop long cours ? Et que prétendait-il avec cet artifice ; Ce dessein quel qu'il fut, avait peu de Justice ; Et même il ne pourrait, qu'avec difficulté S'emparer de mon Trône, ou m'ôter la clarté. Mon Sceptre après ma mort appartient à son frère, Si c'est là son espoir, c'est en vain qu'il espère ; Pour moi, je ne crains rien de ses mauvais desseins, Je le tiens le perfide, il est entre mes mains, Je puis, si je le veux le priver de la vie ; Mais je n'ai point voulu, qu'elle lui fut ravie Sans avoir sur son crime écouté vos avis, Les seuls que je veux prendre, et qui seront suivis ; Faites-moi donc savoir, ce qu'il faut que je fasse, Si je dois le punir, ou bien lui faire grâce.

LE MUFTI

Puisque tu veux Seigneur savoir mon sentiment, Je suis prêt d'obéir à ton commandement, Et te vais déclarer ce que le Ciel m'inspire, Ce qu'a fait Bajazet pour toi, pour ton Empire, Sa vertu sans égale, et sa haute valeur, À parler librement ont causé son malheur. On n'a pu voir Seigneur, qu'avec des yeux d'envie, Les belles actions d'une si belle vie, Et je dirai de plus encor s'il m'est permis, Que sa seule vertu lui fait des ennemis. Mais quittons un discours, qui peut-être t'irrite ; Je dis donc seulement Seigneur, que son mérite Le doit mettre à couvert des traits de ta rigueur, Et qu'il n'est ni criminel, que d'avoir trop de coeur, Pouvait-il supporter les mépris de son frère ? Ce Prince de tout temps à son bonheur contraire, Le traitait en vassal, et tâchait sourdement, De se rendre le Maître en son gouvernement. Bajazet, qu'on traitait avec tant d'injustice Veut se fortifier contre cet artifice, Recherche les moyens de conserver son bien, Et se met en état de n'appréhender rien ; Et comme il est aimé de toute sa Province, Elle prend aussitôt l'intérêt de son Prince, Lui fournit de l'argent, et dans deux mois de temps, Elle lui met sur pied vingt mille combattants. Son frère, qui se voit ainsi dans l'impuissance, D'achever ses desseins selon son espérance, Dans son gouvernement fait lever des Soldats, Mais son projet encor ne lui réussit pas, Huit mille combattants composent son Armée ; Lors contre Bajazet sa haine est rallumée, Et par un mouvement indigne d'un grand coeur, Il se laisse emporter à toute sa fureur. Seigneur tu sais le reste, et de Bajazet même, Jusques, où l'a porté cette fureur extrême, Tu sais le noir dessein, qu'il avait projeté, Et qui grâces aux Cieux n'est point exécuté. Après cette action, si Sélim n'est coupable, Je le confesserai, Bajazet est blâmable, Il fait à son aîné la guerre injustement, Enfin son procédé mérite châtiment. S'il est permis aussi de conserver sa vie, Contre les ennemis dont elle est poursuivie, On ne peut accuser le Prince Bajazet, Puisque se conserver est tout ce qu'il a fait. Nous n'avons rien Seigneur de si cher, que la vie, Vouloir se l'assurer, c'est une juste envie, Ce trésor précieux, dont on fait tant de cas, Alors qu'il est perdu, ne se recouvre pas ; Comme c'est un bonheur, à qui tout autre cède, Si l'on veut en priver celui qui le possède, Il peut sans injustice en cette extrémité, N'épargner pas celui, dont il est maltraité ; Bajazet, dont l'esprit a peu de violence ; N'a pas voulu porter jusque-là sa vengeance, Toujours Maître absolu de son ressentiment, Il a fait éclater son pouvoir seulement, Et toujours a fait voir en Prince magnanime, Que dans tous ses desseins il n'entre point de crime. Sélim tâche à le perdre, on lui vient découvrir, À de lâches moyens le voit-on recourir, Pour mettre en sûreté, sa vie, et sa fortune ? Si ce Prince n'eût cru, qu'une vertu commune, Il eût cédé bientôt au violent transport, Qu'excite dans les coeurs la crainte de la mort, Et voulant prévenir tout accident sinistre, Il eût de sa fureur trouvé plus d'un Ministre ; Mais il s'est comporté plus généreusement, Aussi voit-on agir les grands coeurs autrement. Il a toujours haï ces hommes mercenaires, Qui se portent à tout, par l'espoir des salaires, Qui lâches, et cruels du sang des Souverains Osent même souiller leurs sacrilèges mains, Et loin de s'en servir on sait bien, quel supplice À ces coeurs inhumains ordonne sa Justice. Enfin chacun Seigneur sait, qu'il ne s'en sert point, Et que s'il a manqué, ce n'est pas en ce point. Mais il est accusé d'une action plus noire ; Hélas ! Que d'envieux s'attaquent à sa gloire, On dit, qu'en expirant Mustapha l'imposteur De sa rébellion l'a déclaré l'auteur ; Certes ses ennemis ont beaucoup d'impudence, Où leurs faibles esprits manquent bien de prudence, Quoi ne jugent-ils pas, qu'un traÎtre un imposteur Ne saurait près de toi passer, que pour menteur, Qui se disait ton fils avec tant d'insolence, Quoique l'on fut certain de sa basse naissance, Croyant par un mensonge éviter le trépas, Sans doute en ce rencontre a dit ce qui n'est pas ; Il a cru, qu'on voudrait en savoir davantage ; Et celui qui se voit prêt de faire naufrage Dans l'extrême désir, qu'il a de se sauver, S'attache fortement à ce qu'il peut trouver, Et n'examine point dans sa crainte excessive, Si son flottant Asile ira jusqu'à la rive. Ainsi ce malheureux se voyant en danger, Du crime, qui le perd tâche à se décharger, En couvre Bajazet, et blesse ainsi sa gloire, Et si Sélim se fut offert à sa mémoire, Afin de gagner temps en cette occasion, Il l'aurait accusé de sa rébellion. Quoi Seigneur, le hasard sera-t-il donc capable, De te faire traiter Bajazet en coupable, On cherchait un grand nom, afin de s'en couvrir, Si le sien s'est trouvé, quoi doit-il en mourir ? Au fourbe connu tel donneras-tu créance, Un criminel peut-il accuser l'innocence, Et peut-il témoigner contre ton propre fils, Lui qui fut le plus grand de tous tes ennemis. Mais si cette raison n'était pas assez forte, Considère Seigneur, le respect qu'il te porte, De tes commandements il se fait une Loi, Ta hautesse l'appelle, il se rend près de toi, Craint-il de hasarder ses gens par son absence ; Voit-on, qui les préfère à son obéissance, Ses plus chers intérêts ont-ils eu le pouvoir De lui faire oublier, quel était son devoir ? Voit-on, qu'un criminel à ses Juges se montre, Tant qu'il a le pouvoir d'éviter leur rencontre ? Non, non il ne l'est point, et on l'accuse à tort Ne condamne donc pas Bajazet à la mort, Ne le crois point auteur d'une infâme cabale, Ni l'ennemi juré de ta Maison Royale.

ACOMAT

Seigneur, ce qu'on t'a dit du Prince Bajazet, D'une haine cachée est peut-être l'effet, Peut-être, qu'on en veut à sa vie, à sa gloire. Mais ce n'est qu'un peut-être, et qu'on peut ne pas croire, Et puisqu'il m'est permis de parler franchement, Je ne contraindrai point ici mon sentiment. De deux crimes très grands, on dit qu'il est coupable ; L'un et l'autre Seigneur est plus que vraisemblable. N'a-t-il pas attaqué Sélim ouvertement, N'a-t-il pas désolé tout son gouvernement ? Combien avons-nous vu par ses guerres civiles De carnages affreux aux Champs, et dans les Villes ? Combien de tes sujets massacrés par ses mains, Qui voulaient faire obstacle au cours de ses desseins. Par son ambition les Villes sont brûlées, Leurs Habitants sont morts, les Provinces pillées, Et tous les lieux enfin où ses gens ont été ; Sont de sanglants portraits de la calamité ; Mais n'a-t-il pas encor commis de plus grands crimes, Combien s'est sa fureur immolé de victimes, Combien a-t-elle fait d'injustes ennemis, Quand il a fait combattre un père contre un fils, Inspirant à ce fils pour combattre son père Les sentiments qu'il a de haine pour son frère. Selon mon sentiment cette seule action, A mérité Seigneur une punition. Quoi porter la nature ainsi contre elle-même, Contraindre de haïr les personnes qu'on aime, Ô ! Ciel qu'elle injustice, et qu'elle impiété, D'imposer hautement cette nécessité. Il l'a fait cependant, personne ne l'ignore, Et je pourrais bien dire à ta hautesse encore, Que d'avoir mis aux mains parents contre parents, C'est un chemin ouvert à des crimes plus grands, Que quand on voit souvent des crimes de la sorte, On n'en a moins d'horreur, qu'aisément on s'y porte, Et qu'ainsi Bajazet pourrait être accusé, Quand il a fait oser d'avoir lui-même osé, Et d'avoir attenté sur les jours de son frère, Cette action est-elle à son humeur contraire ? Quiconque le connaît sait que l'ambition Fut toujours de son coeur la seule passion, Et que tout ce qui rend cette passion vaine, Fut et sera toujours un objet de sa haine. Ce que je dis Seigneur, on ne peut le nier, Et je n'ai pas dessein de le calomnier. Ses moindres actions, se paroles, ses gestes En sont à tout moment des preuves manifestes, Et plus encor Seigneur, ce qu'il ne peut cacher Et qu'à jamais Sélim lui pourra reprocher ; Vouloir pousser à bout l'héritier de l'Empire Son frère, son aîné, quelle action est pire, Et peut à tes sujets imprimer plus d'horreur, À moins que détrôner notre auguste Empereur ? Et sans doute qu'un jour il se pourra défaire De tout ce qui l'empêche, et d'un frère et d'un père, Si tu ne te résous d'agir comme tu dois, Et soumettre sa tête à la rigueur des Lois. Peut-être ce discours me perdra, mais n'importe Un fidèle sujet doit parler de la sorte, Acomat a toujours regardé le présent, Il n'a point pour le crime un esprit complaisant, Quand il serait certain, que Bajazet lui-même Posséderait un jour ta puissance suprême, Quand il serait certain, que l'on le punirait De la même façon Acomat parlerait ; Mais on t'assure encor qu'il servait un rebelle Quoique cette action soit lâche et criminelle, Et que le seul penser en soit même odieux, De quoi n'est pas capable un homme ambitieux Et pourvu qu'à son gré son dessein réussisse, Le voit-on répugner à faire une injustice ? Il a de grands desseins que chacun ne sait pas ; Sans doute qu'il en veut Seigneur à tes États, Et qu'alors que l'on croit qu'il n'en veut qu'à son frère, Il tâche à s'emparer du Trône de son père ; On en voit le dessein assez bien concerté, D'un côté Mustapha, lui d'un autre côté, L'un au coeur de l'État, l'autre sur les frontières, Et dans leurs intérêts des Provinces entières ; Ainsi tu peux juger par ce commencement, Que l'on n'accuse pas Bajazet faussement : Mais considère encor de plus près cette affaire, Il tâche à perdre un frère, et fait revivre un frère, Sélim est un obstacle à sa prétention, Il le veut immoler à son ambition, Et craignant de manquer ce dessein détestable, Un infâme imposteur à Mustapha semblable, Se dit comme ce Prince aîné de Soliman, Légitime héritier de l'Empire_Ottoman. Ainsi de tous côtés la fortune conspire À porter Bajazet au Trône qu'il désire ; Alors que Mustapha semble l'en reculer, C'est en ce même temps, que l'on l'y voit voler ; Car ce n'est pas pour lui que le traître travaille, Et si ce malheureux eût gagné la Bataille, Et qu'il eût pu se joindre avecque Bajazet, Sélim était perdu, Seigneur s'en était fait, Et peut-être qu'après ce crime épouvantable Bajazet d'un plus noir aurait été coupable. Après cela Seigneur, je ne dirai plus rien, Bajazet est coupable, et tu le connais bien, Ainsi tu ne saurais l'exempter du supplice, Si tu n'es résolu de blesser ta Justice.

SCÈNE II. Soliman, Bajazet.

BAJAZET

Seigneur,

SCÈNE III. Soliman, Bajazet, Aspasie, Hazan.

SCÈNE IV.

ACTE III

SCÈNE I.

SOLIMAN, seul

Amour cruel tyran, dont l'injuste puissance S'établit dans mon âme avecque violence, Pourquoi hors de propos viens-tu troubler mon coeur, Quand il ne l'est que trop d'une extrême douleur ? Demain à Bajazet j'ôte ou laisse la vie Et tu viens me parler des charmes d'Aspasie ; Va, va retire-toi, tu m'en parles en vain, Je n'ai point pour tes feux de place dans mon sein ; Bajazet à présent remplit toute mon âme, Et tu veux toutefois y loger une flamme, Qu'un Prince bien sensé ne doit pas recevoir, La raison malgré toi m'enseigne mon devoir, Tu veux me faire aimer la veuve d'un rebelle, Moi que j'aime Aspasie ; ah s'en est trop pour elle, Elle a trop mérité mon indignation, C'est assez qu'elle échappe à sa punition, Et que d'un révolté criminelle complice Elle ait part au forfait sans l'avoir au supplice. Sortez donc de mon coeur désirs qui m'aveuglez, Indigne affection, mouvements déréglés, Sortez je vous l'ordonne ; et vous ferez paraître, Que le seul Soliman de son coeur est le maître, Qu'il peut être assailli, mais non pas surmonté, Et ne reçoit de lois que de sa volonté. Inutiles projets d'une chose impossible, Bien plus que Soliman l'Amour est invincible, En vain je veux combattre un si fort ennemi, Et le chasser d'un coeur qu'il possède à demi, Ma force m'abandonne, et mes yeux me trahissent, À cet usurpateur les lâches obéissent, Et suivant son parti plutôt que leur devoir, Ils ont par leur révolte affermi son pouvoir. Hélas ! Ces traîtres seuls lui pouvaient faire tête, Et par leur lâcheté mon coeur est sa conquête ; Ô perfides sujets, quel crime avez-vous fait, De votre lâcheté voyez le bel effet ! J'aime, mais un objet indigne de ma flamme, Soliman est vaincu, mais vaincu d'une femme, Et d'une femme encor, dont on a vu l'époux, Et rebelle à son Prince, et traître comme vous. J'aime une esclave enfin, que vous m'avez montrée, Par vous seuls de mon coeur elle s'est emparée, Sans vous je serais libre, où je suis en prison, Vous deviez vous unir avecque ma raison, Sa force s'étant jointe à votre résistance, Vous verriez vos tyrans sous votre obéissance, Vous auriez mis aux fers Aspasie et l'Amour, Qui vous ont surmontés en moins d'un demi jour : Mais je me plains en vain d'un malheur sans remède, Impuissant contre eux deux, il faut que je leur cède, Trahi par mes sujets, et d'eux abandonné, Je ne me défends plus, qu'en esclave enchaîné, Qui se voyant privé d'armes, et d'assistance, N'a que ses seuls désirs pour faire résistance ; Enfin, je suis vaincu pour la première fois, Je fais ce qu'on m'ordonne, et non ce que je dois, Si je cède à l'Amour, j'ai du moins l'avantage, Que souvent on a vu triompher mon courage, Et qu'encor que mes yeux fussent de son côté, Je me suis défendu jusqu'à l'extrémité : Voyons donc Aspasie ; ah que viens-je de dire, Mais, quoi, je ne fais plus ce que mon coeur désire, Je suis mes mouvements d'un tyran absolu, Et dois exécuter ce qu'il a résolu. À moi quelqu'un.

UN CAPIGI

Seigneur.

SCÈNE II. Soliman, Aspasie.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Bajazet, Aspasie.

ACTE IV

SCÈNE I. Bajazet, Aspasie.

BAJAZET

Ne m'ôtez pas ainsi toute ma joie, Demeurez en ce lieu, souffrez que je vous voie, Et que mes yeux au moins vous puissent adorer, Si votre vaine erreur me défend d'espérer. J'appelle ainsi Madame une fausse croyance, Qui se veut appuyer sur quelque ressemblance, Et prenant de mon frère, et le nom et le port, Lui redonne le jour un an après sa mort. Désabusez-vous donc, et permettez de grâce Que dedans votre coeur je reprenne ma place, Si devant que d'avoir Mustapha pour époux, Comme vous m'assuriez, j'étais aimé de vous. Je n'en ai point douté, mais que ne peut l'absence, Elle ébranle souvent la plus forte constance, Et l'Amour le plus ferme, et le mieux établi, Par elle en votre sexe est bientôt affaibli. On m'aime en me voyant ; je change de demeure, On m'oublie, on me quitte, on change à la même heure, Mustapha prend soudain ma place auprès de vous, Vous l'aimez, il vous aime, il devient votre époux ; Moi sans faire paraître aucune impatience, Je souffre cet affront, qu'il fait à ma naissance, Je souffre ce larcin, qui le rend bienheureux, Et souffre aussi de vous ce mépris de mes feux. Peut-être, que quelqu'un d'autre ayant eu ma puissance, Eût puni Mustapha d'une telle insolence, Et je n'écoutai point contre lui mon courroux, Par la seule raison, qu'il était votre époux, Et pour n'affliger pas l'infidèle Aspasie, Mon respect m'obligea de le laisser en vie, Mais que vous payez mal le bien que je lui fis, Pour un si grand respect je reçois des mépris, Ah reconnaissez mieux un si rare service, Recevez mon Amour, c'est me rendre Justice, Ce que j'ai fait pour vous mérite assurément, Qu'enfin vous traitiez mieux votre premier Amant. J'ose vous en prier par cette belle flamme, Qu'un généreux devoir étouffa dans mon âme, Par ces rudes combats, qui livraient à mon coeur, L'Amour, et le respect, la haine, et la douleur, Par ces désirs vaincus d'une juste vengeance, Lorsque par votre hymen je perdis l'espérance, Et que sans éclater contre ce changement, Je le souffris sans plainte, et sans emportement, Enfin par mon Amour, et par sa violence.

SCÈNE II. Soliman, Aspasie, Bajazet.

SCÈNE III. Soliman, Aspasie.

ASPASIE

Je me suis donc trompée en disant que ton coeur Voulait m'ôter le jour par une feinte ardeur, Étant bien assuré que je suis incapable, De faire une action, qui me rendrait coupable, Et qu'Aspasie enfin sans se faire d'effort, Consentirait plutôt à se donner la mort. Je croyais que ta haine en voulait à ma vie, Et voulait se défaire en moi d'une ennemie, Mais, si je t'en dois croire, il n'est que trop certain, Que l'Amour dans ton coeur est maître souverain, Et que pour satisfaire à ton injuste envie, Tu désires pour toi de conserver ma vie. Mais je me trompe encor dans ce raisonnement, Tu ne fais qu'avancer mon trépas en m'aimant, M'assurer ton Amour, c'est contraindre mon âme De noyer dans mon sang ton illicite flamme, C'est toi-même porter ma main contre mon coeur, Frapper le premier coup, et montrer ta rigueur, Contraindre ma vertu, qui craint d'être forcée, Par un Prince puissant en étant menacée, De s'ouvrir le cercueil en cette extrémité, Ne trouvant point ailleurs un lieu de sûreté ; Mais je m'emporterais contre ta violence, Ma gloire le défend, et m'impose silence, Il semble que je veuille ici te quereller, Il faut, il faut agir, et ne point tant parler ; Montre-toi mon courage, il est temps de paraître, Voici l'occasion de te faire connaître, Fais voir à Soliman, qui te veut surmonter, Que la mort à la main tu lui peux résister, Et que ta fermeté qui te rend invincible, Rend aussi contre toi sa victoire impossible. Admire Soliman, admire ma vertu, Mon coeur sous ces malheurs se voit-il abattu, Le voit-on lâchement ployer sous ta puissance, Et me déshonorer par son obéissance ? Mais vois-le tout entier, et connais sa grandeur, Ce vainqueur malheureux déteste son ardeur, Et se résout enfin de perdre la lumière, Plutôt que renoncer à sa vertu première ; Pour le Prince ton fils, dont tu crois que le feu De mon âme aveuglée ait obtenu l'aveu, Sache que son Amour est payé de ma haine, Et s'il t'en faut donner une preuve certaine, Regarde dans mon coeur percé de mille coups,

Elle tire un poignard.

S'il approuva jamais...

SOLIMAN, lui ôte le poignard

Non, non j'empêcherai ce dessein furieux.

SCÈNE IIIb.

SOLIMAN, seul

Que dis-tu Soliman d'une telle constance, Qui méprise la mort, et brave ta puissance ? Ah reconnais ta faute, et sache qu'un grand coeur Se laisse seulement gagner à la douceur. Le sien qui s'est fait voir incapable de crainte, Ne t'accordera rien par force et par contrainte, Change de procédé, si tu veux aujourd'hui Obtenir pour tes feux quelque chose de lui. Traite-la doucement cette beauté si fière, Descends pour la fléchir jusques à la prière, Flatte, flatte ce coeur si superbe, et si vain, Parle, parle en Amant, et non en souverain. Quoi m'exposer encor aux dédains d'une femme ? Ah c'est trop chèrement satisfaire ma flamme, Son coeur où je prétends, serait à trop grand prix, S'il fallait l'acheter par un nouveau mépris. Non, non, je dois plutôt oublier la cruelle, Elle ose m'offenser, je veux me venger d'elle, C'est en ne l'aimant plus, en éteignant mes feux, Que... faible Soliman peux-tu ce que tu veux, Et presque souverain d'Europe, Afrique, Asie, Es-tu maître de toi pour quitter Aspasie, Et peux-tu de ton coeur ou règne ses appas, La chasser de la sorte ? Ah tu ne le peux pas, Tu chasses de ton corps ton âme à la même heure, Que tu veux l'obliger de quitter sa demeure, Il faut ouvrir ton coeur, pour l'en faire sortir, C'est là le seul moyen, y veux-tu consentir ? Ridicule moyen, que l'Amour me présente, Pour être si superbe, est-elle si puissante ? Non, non, cela n'est pas ; tu me veux décevoir Amour, mais je connais ma force, et son pouvoir, Si ma vertu s'en mêle, il est assez facile, Que tout ce grand pouvoir lui devienne inutile ; C'en est fait, la victoire a changé de parti, Aspasie, et l'Amour en ont le démenti ; Laissons, laissons aux fers cette superbe esclave, Abattons son orgueil, alors qu'elle nous brave, Et sans plus regarder l'éclat de ses appas, Que sa présomption tombe de haut en bas. Mais peut-être mon coeur tu lui fais un outrage, Peut-être ses dédains nous montrent son courage, Peut-être elle se croit la veuve de mon fils, Et justifie ainsi sa haine et ses mépris. Quoi, si c'est par vertu qu'elle agit de la sorte, Et que cette vertu jusqu'à mourir la porte, Ayant de ton Amour une invincible horreur, Oserais tu punir cette louable erreur ? Non, si c'est la vertu qui triomphe en son âme, Je veux, je veux aussi triompher de ma flamme ; Ou si c'est que la haine occupe tout son coeur, Ayant vu Soliman de son époux vainqueur, Et cause de la mort de son époux rebelle, Garde-toi bien d'avoir même haine pour elle, Tâche par tes bienfaits de la faire finir ; Et console Aspasie au lieu de la punir. Enfin je suis vainqueur, j'ai ce que je souhaite ; Je n'en sens toutefois qu'une joie imparfaite ; Ah c'est bien sans raison que je m'en réjouis, Si peut-être demain m'ôte l'un de mes fils. Mais pourquoi m'affliger de rendre la Justice, Si mon fils est coupable, il mérite un supplice, Étouffe ma vertu ces regrets superflus, Si Bajazet est tel, je ne le connais plus.

SCÈNE IV. Soliman, Roxelane.

SCÈNE V. Roxelane, Le Mufti.

ACTE V

SCÈNE I. Soliman, Le Mufti.

LE MUFTI

Seigneur à tes soupirs donne quelque relâche, Chasse de ta mémoire un penser qui te fâche, Donne-toi le loisir de bien considérer, Que ton grand coeur en vain s'amuse à soupirer. Toi qui connais si bien l'ordre de la nature, Tu sais que quand un corps est dans la sépulture, De l'esprit, et du jour privé par le trépas, Les pleurs, et les soupirs ne les lui rendront pas. Quand une fois la mort a mis entre ses ombres, Ceux qui sont descendus dans les demeures sombres, Amis, Princes, parents, tentent de vains efforts, Pour faire retourner leurs âmes dans leurs corps. Mille, et mille moyens peuvent ôter la vie, Mais, lorsque par l'un d'eux elle nous est ravie Nous sommes assurés qu'il n'est point de retour, Du tombeau sur la terre, et de la nuit au jour. Consulte un peu Seigneur toi-même ta science, Et ce qu'à tout le monde apprend l'expérience, Vois ce qu'elle nous dit de la fatalité ; Le temps consomme tout, et tout est limité, La mort depuis son règne a déclaré la guerre, Ainsi qu'à leurs sujets, aux Maîtres de la terre, Et celui que le Ciel fit naître pour régner, N'a rien dans sa grandeur qui le fasse épargner. Ainsi tu connaîtras (puisqu'il est véritable, Que la mort est à tous un mal inévitable, Et que le temps encor ne dépend pas de nous) Que le Prince Sélim étant semblable à tous, La mort l'a pu traiter, comme elle fait les autres, Ne rencontrant en lui qu'un sort comme les nôtres, Et que de son trépas tu dois moins t'attrister, Puisqu'aux lois du Destin on ne peut résister.

LE MUFTI

Seigneur ta plainte est juste, et dire le contraire, C'est ne connaître pas l'affection d'un père, Ce n'est que sa longueur que l'on pourrait blâmer, Et n'aimer pas assez pour vouloir trop aimer ; Oui c'est peut-être là, ce qui cause ta perte Si grande, si fâcheuse, et tristement soufferte ; Tu possédais deux fils en mérite égaux, Pour la gloire, et l'honneur l'un de l'autre rivaux ; Tous deux t'aimaient beaucoup, et tâchaient à te plaire, Mais tous deux n'ont pas eu l'amitié de leur père, Les respects de Sélim ont gagné ton Amour, Celui de Bajazet s'est fait voir en faux jour ; L'un dans son procédé t'a paru fort sincère, L'autre fourbe, méchant, ennemi de son frère, Ces deux Princes ensuite étant venus aux mains, On t'a vu du cadet condamner les desseins, Bajazet est celui dont l'âme généreuse Passe dans ton esprit pour une ambitieuse, Tu crois que le second n'attaque son aîné, Que pour ne le voir pas quelque jour couronné, Et poursuit son trépas pour lui voler l'Empire, Où son ambition trop ardemment aspire. Tu l'obliges encor de venir en ces lieux, Montrer son innocence, ou son crime à tes yeux ; Il obéit, il vient, et soudain ta colère Embrassant contre lui l'intérêt de son frère, Aussitôt qu'il arrive, il se voit arrêté, Et tout prêt à périr par sa facilité ; Seigneur cette action un peu précipitée Reçoit la peine aussi, qu'elle avait méritée Et si je puis parler comme j'ai toujours fait, Le trépas de Sélim en est le prompt effet. T'abaisser pour ce fils à tant de complaisances, Et pour faire cesser toutes ces défiances Vaines, et sans raison, pour sa vie, et son rang, Lui vouloir immoler et son frère, et ton sang, Mais puisque de ce fils enfin le Ciel te prive, Il faut absolument, il faut que l'autre vive, Tu n'as point d'héritier que lui de ton pouvoir, Voudrais-tu nous priver de notre unique espoir ? Non, non, je ne crois pas, que ta rigueur condamne Ce dernier rejeton de la race Ottomane, Et laisse ton État aux plus ambitieux, Alors que le trépas t'aura fermé les yeux. Ah ce n'est pas aimer le bien de ton Empire, Que de n'écouter pas le peuple qui soupire, Et les larmes aux yeux te demande son bien, Que le droit de régner fait cesser d'être tien. Quand ce fils accusé, que tu crois si coupable, Se verrait convaincu d'un crime punissable, Quand il aurait failli contre toutes les Lois, Seigneur il n'en n'est point pour les fautes des Rois, Et l'héritier d'un Roi du point de sa naissance, Doit jouir de leurs droits, s'il n'a pas leur puissance, Rends donc à tes sujets ce qui leur appartient, Un bien que ta Hautesse injustement retient, Et qu'enfin tu dois rendre à ceux qui le demandent, La nature t'en prie, et les Lois le commandent.

SCÈNE II. Soliman, Roxelane, Le Mufti.

SOLIMAN

Ah Madame...

SCÈNE III. Soliman, Acomat.

SCÈNE IV. Soliman, Acomat, un Capigi, Ibrahim.

LE CAPIGI

Seigneur...

LE CAPIGI

Un courrier...

SCÈNE V. Soliman, Roxelane, Acomat.

SOLIMAN

Ah Madame, croyez que votre fils respire, Ne savez-vous pas bien, qu'un mort ne peut écrire ? Cette lettre est de lui, qu'on vient de m'apporter, Après cette assurance, il ne faut point douter. Mais je ne comprends point cet excès d'impudence, Qui soutient hardiment sa mort en ma présence, Et ne m'étonne pas, si l'on ne trouve point Cet esprit insolent, et fourbe au dernier point. Mais qu'espérait-il donc ce menteur téméraire En trompant son Seigneur, en affligeant un père ? Qu'est-ce qu'il prétendait de cet acte effronté, Se jouer seulement de ma crédulité ? Non, non il prétendait par là toute autre chose, Et de sa fourbe enfin j'ai deviné la cause ; Vous aimez Bajazet, et vouliez empêcher, Qu'un trépas violent vous le vint arracher, Redoutant le succès d'une mauvaise affaire, Et vous avez voulu paraître toute mère, Sans que, ni le respect que l'on doit me porter, Ni l'horreur d'un mensonge ait pu vous arrêter ; D'un menteur assuré vous vous êtes servie, Qui m'a fait mon fils mort, quand il était en vie ; Mais pour mettre le comble à ce hardi dessein, On contrefait d'Achmet l'écriture et le seing, Et si parfaitement que je n'ai pu connaître, Que l'on m'avait trompé par une feinte lettre, Qu'au moment qu'Ibrahim avecque cet écrit, Est venu rétablir le calme en mon esprit. Madame avouez donc, qu'avecque cette feinte Vous vouliez délivrer votre coeur de la crainte, Vous vouliez garantir Bajazet du trépas, Croyant, que Soliman ne se résoudrait pas, De donner un Arrêt, qui lui serait funeste, S'il eût vu de ses fils qu'il eût été le reste ; Avouez donc Madame, avouez donc enfin, Que vous avez forgé ce trépas de Sélim, Et me rendez sur l'heure, fin qu'on le punisse Le criminel agent de tout votre artifice.

SCÈNE VI. Soliman, Roxelane, Bajazet, Acomat.

ROXELANE

Il est juste, et je dois contenter ta hautesse. Je me vais accuser pour le rendre innocent, Tant l'amour d'une mère est parfait et puissant. Seigneur, lorsque j'ai su qu'il viendrait à ta porte, Craignant, que de Sélim la brigue y fût plus forte, J'ai voulu m'assurer contre ses partisans : Et comme l'on peut tout avecque des présents : J'ai gagné deux soldats des troupes de son frère Qui feignant que Sélim tâchait de s'en défaire, Lui dirent qu'ils avaient cette commission, Et l'avaient acceptée avec intention, Que d'autres moins zélés à lui rendre service Ne se chargeassent pas d'une telle injustice, Il les crût aisément, il le pouvait aussi ; Jusques là mon dessein avait bien réussi, Bajazet accusé d'un dessein tout semblable En se justifiant rendait Sélim coupable, Mais soudain ta grandeur l'a fait mettre en prison Dont je n'ai pas pu même apprendre la raison : Alors quand je l'ai vu dans ce danger extrême, J'ai voulu me servir d'un meilleur stratagème, J'ai feint adroitement, que son frère était mort, Pour rendre mon dessein par son trépas plus fort, Espérant d'obtenir avec cette feinte Ce Prince, ce cher fils, ce sujet de ma crainte ; Je voulais le tirer de prison seulement, Après j'aurais pourvu pour son éloignement. Mais je commence à voir, qu'il ne faut plus attendre, Qu'une feinte le sauve, et puisse me le rendre ; C'est de toi seulement, que je dois l'espérer, Tu peux seul aujourd'hui m'empêcher de pleurer ; Tire-moi donc Seigneur de mon inquiétude.

2 054 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica