Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers

Molière en Ménage

Abel Jeannet· créée en 1855, imprimée en 1856· 686 vers· 14 personnages

Représentée pour la première fois sur le Théâtre d'Angoulème le 11 novembre 1855.

Personnages

  • MOLIÈRE
  • BOILEAU
  • MADAME MOLIÈRE
  • ISAAC SALOMON
  • LE MARQUIS APRICUS, poète bel esprit
  • LE COMTE DOCTIUS, savant bel esprit
  • NANON LAFORÊT
  • NÉRINE, savant bel esprit
  • CARAMELLI, créancier
  • DUFOUR, créancier
  • PANTOUFLE, créancier
  • DRAPELARD, créancier
  • BOUILLOT, créancier
  • UN MARCHAND DE CÉRUSE, créancier

MOLIÈRE EN MÉNAGE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Molière, Madame Molière.

MOLIÈRE, à part

Ah j'enrage ma foi !

MOLIÈRE

Non.

MADAME MOLIÈRE

Bien !

MOLIÈRE, à part

Que le diable l'emporte !

MOLIÈRE

Seule ?

MADAME MOLIÈRE

Seule.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Molière, Laforêt.

MOLIÈRE, à part

Que peut-il me vouloir ? voyons.

À Laforêt.

Faites entrer.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Molière, un Bijoutier.

LE BIJOUTIER

Une montre.

MOLIÈRE, à part

Il m'assomme.

LE BIJOUTIER, lisant toujours

Avec sa chaîne en or...

MOLIÈRE, prenant le mémoire avec emportement

Donnez sans lire plus, Le total se monte à quatre mille écus ; Je vais vous les solder.

Il va à son secrétaire.

LE BIJOUTIER, insistant

Je pourrais vous montrer.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Molière, Laforêt.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Molière, Une Modiste.

LA MODISTE, tenant son mémoire

Monsieur, Excusez-moi, je viens....

À part.

Quelle mauvaise humeur !

MOLIÈRE

Vraiment !

MOLIÈRE

Je le crois.

SCÈNE XI.

SCÈNE XII. Molière, Laforêt.

MOLIÈRE

Allons !

MOLIÈRE

Il faut pour m'achever de semblables maroufles !

Maroufle : Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. [L]

LAFORÊT

Mais...

SCÈNE XIII. Molière, Nanon, Les Créanciers.

SCÈNE XIV. Les Mêmes excepté Molière.

Cette scène doit être très-animée.

DUFOUR

Du grec.

LE MARQUIS APRICUS

Que mon oreille souffre !

CARAMELLI

Du grec !

LE MARQUIS APRICUS

Assommeurs du bon goût !

LE MARQUIS APRICUS

Massacreurs du langage !

LE MARQUIS APRICUS

Aspics du beau, du grand !

LE COMTE DOCTIUS

Harangueurs de bazars.

LE MARQUIS APRICUS

Vandales de la prose !

LE COMTE DOCTIUS

Ostrogoths du Permesse !

Permesse : Ruisseau qui coule au pied de l'Hélicon.

LE MARQUIS APRICUS

Bélîtres !

LE COMTE DOCTIUS

Rustres !

LE MARQUIS APRICUS

Sots !

LE COMTE DOCTIUS

Zoïles de la presse !

Zoïle : Nom propre d'un ancien critique, célèbre par son acharnement à censurer Homère. Fig. et abusivement. Critique envieux et méchant (on met une majuscule). [L]

LE MARQUIS APRICUS

Barbares !

LE COMTE DOCTIUS

Ignorants !

LE MARQUIS APRICUS

Crétins !

LE COMTE DOCTIUS

Cuistres !

LE MARQUIS APRICUS

Patauds !

LE COMTE DOCTIUS

Cerveaux étroits !

LE MARQUIS APRICUS

Pieds-plats !

LE COMTE DOCTIUS

Faquins !

LE MARQUIS APRICUS

Cancres !

LE COMTE DOCTIUS

Rustauds

LE MARQUIS APRICUS

Limaces de l'esprit !

CARAMELLI

Le petit barbouilleur ! est-ce un titre ceci Qui balance un de ceux du sieur Caramelli ? Car vous n'ignorez pas, messieurs, que ma boutique Est l'illustre bureau de l'esprit poétique : Le seigneur Chapelain me fait souvent l'honneur, De m'acheter du sucre et goûter ma liqueur ; Et messieurs Pelletier, Cottin, Mademoiselle... Scudéry... vous savez la grande, l'immortelle, La gloire de nos jours, approuvent fort mes prix Depuis que pour cornets j'achète leurs écrits. On dit que ces messieurs ruinent leurs libraires, Que m'importe ? Avec eux, moi, je fais mes affaires.

Cotin (L'Abbé) : poète et prédicateur, né à Paris en 1604 et mort en 1681, fut aumônier du Roi, conseiller, et se fit de son temps une assez grande réputation par ses sermons, ses poésies et son érudition, et fut admis en 1655 à l'Académie française. Il n'est guère connu aujourd'hui que par les railleries de Boileau et de Molière (personnage de Trisottin). [B]

DRAPELARD

Hé messieurs les faquins ! Est-ce que mes étoffes Ne couvrent pas le dos des plus grands philosophes ? Gassendi prend chez moi, Mallebranche, d'Arnaud Sont mes clients.

Gassendi, Pierre (1592-1655) : Philosophe et mathématicien.

Malebranche, Nicolas (1638-1715) : Philosophe et mathématicien.

DUFOUR

Et moi je sers monsieur Quinault.

Quinault, Philippe [1635-1688] : Auteur dramatique du XVIIème. Il écrivit de nombreux livrets d'opéras de Lulli.

PAUL BOUILLOT

Et moi Boursault.

BOUILLOT

J'achète des liqueurs à monsieur Boucingo.

Boucingo est cité au vers 22 de la satire III de Boileau. "D'un vieux vin... Boucingo n'en a point de pareilles : "

LE MARCHAND DE CÉRUSE

Je fournis à Lebrun le blanc et l'indigo.

Lebrun, Charles (1919-1690) : Décorateur et Premier peintre du roi Louis XIV. On lui doit, entre autres, le plafond la Galerie d'Apollon au Château de Louvre ou le plafond de la galerie des Glaces de Versailles.

LE MARQUIS APRICUS, montrant le Comte Doctius

Voilà le vrai talent qu'on révère partout.

LE COMTE DOCTIUS

Le pôle des esprits.

LE MARQUIS APRICUS

Le phénix de la France.

LE COMTE DOCTIUS

L'Aristarque latin.

LE MARQUIS APRICUS

Le flambeau du savoir.

LE COMTE DOCTIUS

L'étoile du génie.

LE MARQUIS APRICUS

La gloire de nos temps.

LE COMTE DOCTIUS

Le dompteur de Pégase.

SCÈNE XV.

MOLIÈRE

J'en suis débarrassé, Dieu me punit sans doute, et tout me porte à croire Que je doive ici-bas faire mon purgatoire : Par ma femme, par tous je suis contrarié, C'est donc pour enrager que je suis marié ! Je n'ai pas fait dix vers depuis quatre semaines, Mais j'ai bien en retour eu quinze à vingt migraines Ô divin célibat ! Heureuse liberté ! Toi qui fis mon bonheur, pourquoi t'ai-je quitté ? Je vivais sous tes lois sans chagrin et sans dette, Et n'avais qu'à payer ma modeste toilette ; Libre comme l'oiseau qu'on voit joyeux partout, J'allais, je m'habillais, j'agissais à mon goût ; Je n'avais point à craindre un importun visage À part quelques fâcheux qui me rendaient plus sage. À mon gré je sortais ou non me promener f Mon appétit fixait seul l'heure du dîner ; Personne n'enchaînait mes goûts à son caprice, Moi seul me punissais ou me rendais justice ; Et je n'entendais point un être sans raison Me dire ah le bourru ! Le méchant ! l'Harpagon ! - Si je suis malheureux c'est bien là ton ouvrage Amour ! Peux-tu conduire un homme de mon âge ? L'homme sage et sensé devient fou sous tes lois. Pourquoi ne m'as-tu pas laissé vivre à mon choix ? En vain j'avais juré de ne pas me soumettre À tes lois, mais hélas ! L'homme n'est pas son maître ! Tu parles, l'on t'écoute et l'esprit n'y voit plus ; Le sens combat le coeur, le coeur a le dessus, De suivre la raison d'ailleurs l'homme s'ennuie Hélas ! J'en suis la preuve, autrefois quelle vie Je menais ! J'étais libre, et me suis enchaîné, Et je risque beaucoup d'être un jour...

Apercevant Boileau qui a entendu ces derniers vers.

chansonné. Diable voici Boileau !

SCÈNE XVI. Molière, Boileau.

BOILEAU

Trop.

BOILEAU

Menteur

BOILEAU

Où ?

MOLIÈRE, embarrassé

Chez mada... chez sa mère.

MOLIÈRE

Oui.

À part.

Saurait-il l'affaire ?

BOILEAU, à part

Il se repent déjà.

MOLIÈRE, à part

Oui, tout comme un forçat.

MOLIÈRE

Jamais.

MOLIÈRE

C'est facile.

SCÈNE XVII. Les mêmes, Madame Molière.

MADAME MOLIÈRE, à son mari

Et vous qu'en pensez-vous ?

MOLIÈRE, froidement

Rien.

MOLIÈRE, à part

Se taira-t-elle ?

BOILEAU, à Madame Molière

Vous ne venez donc pas ?...

MOLIÈRE, bas à sa femme

Dites que votre mère Vous conduisait.

BOILEAU, à Molière

Entends-tu ?

MOLIÈRE, à part

Ah j'enrage !

BOILEAU, à Molière

Eh bien !

MADAME MOLIÈRE

Il me tyrannise ;

BOILEAU, à part

C'est triste.

MADAME MOLIÈRE

Il faut bien s'habiller.

SCÈNE XVIII. Boileau, Molière.

MOLIÈRE sur l'avant-scène

Mesdames, pardonnez, si ma femme est méchante ; Vous avez toutes, vous, une âme différente : Épouses, vos désirs sont de plaire à celui Que le sort vous donna pour guide et pour appui ; Si les vertus, le coeur, le don d'être jolies Font le bien ici-bas, vous êtes accomplies ; Mères, vous tressaillez de joie et de bonheur En voyant vos enfants au sentier de l'honneur ; Jeunes filles, vos voeux : amour pur et tendresse Ont la vertu pour guide et pour but la sagesse, Et toutes à mes yeux vous paraissez enfin Comme Dieu veut qu'on soit : avec un coeur divin. Le méchant qui vous hait et pourtant vous désire Vous méconnait toujours, et toujours vous déchire ; Mais les sensibles coeurs, amants de la beauté, Sauront toujours vous rendre un culte mérité ; Et qui lance parfois quelques traits de satire Les laisserait tomber devant votre sourire, Et l'amour, plus malin que lui quoique sans voix Les mêlerait bientôt à ceux de son carquois ; Que seraient en effet d'aussi tremblantes armes Si dans un tel combat vous usiez de vos charmes ? Votre grâce divine, et vos yeux enchanteurs Portent des coups plus forts et plus sûrs dans les coeurs. Et d'ailleurs en tout temps l'amour sert votre cause ; On ne peut vous combattre, et l'imprudent qui l'ose Ne 1 ose pas longtemps sans s'avouer vaincu, Et vous aurez toujours un empire absolu. Sous votre douce loi plus douce est notre vie Tout l'avoue ; et l'auteur de cette comédie Si le ciel le protège en son chemin douteux, De vous chanter un jour sera vraiment heureux ; Aussi croit-il avoir, ce soir, pour récompense Votre plus doux sourire avec votre indulgence. Puisse-t-il vous charmer ! Et rencontrer ici L'indulgente bonté qu'eut pour lui Bartholy ! - Il dira, s'il grandit, à sa ville qu'il aime : À toi ma renommée et ma gloire ! Angoulême !

686 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica