Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Molière en Ménage
Représentée pour la première fois sur le Théâtre d'Angoulème le 11 novembre 1855.
Personnages
- MOLIÈRE
- BOILEAU
- MADAME MOLIÈRE
- ISAAC SALOMON
- LE MARQUIS APRICUS, poète bel esprit
- LE COMTE DOCTIUS, savant bel esprit
- NANON LAFORÊT
- NÉRINE, savant bel esprit
- CARAMELLI, créancier
- DUFOUR, créancier
- PANTOUFLE, créancier
- DRAPELARD, créancier
- BOUILLOT, créancier
- UN MARCHAND DE CÉRUSE, créancier
MOLIÈRE EN MÉNAGE
SCÈNE PREMIÈRE.
MOLIÈRE
Je ne pourrai donc pas faire un plan raisonnable, Dieu ! qu'il est difficile à faire du passable ! Quand on fait bien par là, l'on pèche par ici ; Ou votre acte est trop long ou bien trop raccourci ; Votre verve est sans feu quand vous tenez la plume, Quand vous ne l'avez plus votre cerveau s'allume. Je crois bien que le diable est le dieu des auteurs, Qui leur donne ou refuse à son gré des couleurs.SCÈNE II. Molière, Madame Molière.
MADAME MOLIÈRE
Allons-nous ce matin faire une promenade ? Ce soleil suffirait pour guérir un malade ; Le temps est magnifique, et jamais le printemps N'avait pris, regardez, des airs aussi riants.MADAME MOLIÈRE
Dieu ! Que le temps contraste avec votre visage ! Vous avez l'air vraiment plus triste qu'un hibou : On vous prendrait, mon cher, pour un topinambou.MOLIÈRE
Que dites-vous, ma femme ?MADAME MOLIÈRE
Il fait un temps superbe, Allons nous promener, nous reposer sur l'herbe ; Profitons du beau temps ; dans la belle saison L'air pur de la campagne est si sain, est si bon...MOLIÈRE
Je vous dis que... je perds le fil de mes pensées, Et ne me souviens plus des pages commencées.MOLIÈRE, à part
Ah j'enrage ma foi !MOLIÈRE
Oui, lorsqu'elle est sensée.MADAME MOLIÈRE
Eh mais ! je le suis ;MOLIÈRE
Non.MADAME MOLIÈRE
Bien !MADAME MOLIÈRE
Vous avez l'esprit bien de travers ; Et quoique homme de sens partout on vous renomme, Vous n'êtes pas, je crois, meilleur qu'un tout autre homme ; Vous êtes loup-garou.Loup-Garou : Fig. et familièrement. Homme qui est insociable et vit isolé.[L]
MOLIÈRE
Merci du compliment !MADAME MOLIÈRE
Le mari le meilleur est le plus complaisant.MOLIÈRE
Eh mais ! Vous voulez donc, quand la muse m'inspire Quand ma verve s'échauffe, et que je veux écrire Que j'aille dans les champs perdre un temps précieux.MADAME MOLIÈRE
Regrettez-vous le temps que nous passons tous deux ?MADAME MOLIÈRE
Donc, vous ne voulez pas que nous sortions ensemble ?MOLIÈRE, à part
Que le diable l'emporte !MADAME MOLIÈRE
Ah le triste mari ! Dieu !MADAME MOLIÈRE, d'un ton résolu
Je vais vous obéir, Et, monsieur mon mari, vous faire repentir : Je vais me promener.MOLIÈRE
Seule ?MADAME MOLIÈRE
Seule.SCÈNE III.
MOLIÈRE reste quelque temps comme anéanti et dit :
Je ne lui croyais pas un semblable courage ! C'est un peu fort, vraiment, pour un mois de ménage.SCÈNE IV. Molière, Laforêt.
SCÈNE V.
SCÈNE VI. Molière, un Bijoutier.
LE BIJOUTIER
Recevez, mes hommages Monsieur, j'ai vu jouer, j'ai vanté vos ouvrages ; Vous êtes un esprit bien au-dessus de tous, Et je m'estime heureux d'avoir affaire à vous.LE BIJOUTIER
La femme ou le mari pour moi c'est même chose : Votre femme me doit, et je suis là pour cause.MOLIÈRE
Ma femme vous doit !MOLIÈRE
Comment monsieur ! sitôt perdez-vous la mémoire ? N'ai-je pas acquitté le montant d'un grimoire Où vous comptiez l'argent au même prix que l'or La semaine dernière ? et vous venez encor Me demander le prix...LE BIJOUTIER
Et vous trouverez bon Le choix de votre femme au goût vraiment unique Elle a pris le plus beau que j'avais en boutique.MOLIÈRE
Et le plus cher.MOLIÈRE, à part
Allons résignons-nous !Au bijoutier.
Monsieur quelle est la somme Enfin que je vous dois ?LE BIJOUTIER
Vous êtes un brave homme Aussi je vais compter les différents objets , À leur plus juste prix.Lisant son mémoire.
Primo : deux bracelets, Enrichis de brillants, quatre vingt cinq pistoles Sur quoi je ne saurais retrancher deux oboles ; Secondo : deux pendants.MOLIÈRE
Dites-moi le total.LE BIJOUTIER
Une montre.MOLIÈRE, à part
Il m'assomme.LE BIJOUTIER, lisant toujours
Avec sa chaîne en or...MOLIÈRE, prenant le mémoire avec emportement
Donnez sans lire plus, Le total se monte à quatre mille écus ; Je vais vous les solder.Il va à son secrétaire.
LE BIJOUTIER
Je puis, dans cette affaire ? Vous jurer que je n'ai point compté de salaire : Tout est au poids de l'or.MOLIÈRE
Je m'en aperçois bien.LE BIJOUTIER
Le métier que je fais ne me rapporte rien ; Si vous avez besoin je prête en conscience À ceux que je connais.MOLIÈRE
Merci de l'obligeance.LE BIJOUTIER
On me traite de juif, pourtant depuis vingt ans J'ai gagné tout au plus quatre cent mille francs ; C'est peu, mais on médit toujours...LE BIJOUTIER, à part
Quel brave homme !À Molière.
N'auriez-vous pas besoin du plus charmant joyau Pour mettre à votre doigt ou pour faire un cadeau ? Je vous ferai crédit en toute confiance Vous avez mon estime et celle de la France ; Ma boutique est à vous.LE BIJOUTIER, insistant
Je pourrais vous montrer.MOLIÈRE
Non, ce n'est pas la peine.SCÈNE VII.
MOLIÈRE
Bien ! Madame ma femme ! encore une autre dette ! Si vous continuez vous ferez maison nette. Je suis édifié de vos façons d'agir Et vous ne tenez pas, je vois, à m'enrichir : L'autre jour mille écus, aujourd'hui quatre mille ; À mes ordres encor si vous étiez docile, Mais point, - et vous allez seule vous promener Sans la permission que moi seul puis donner. - Moi qui me moquais tantdes maris barbe grise, J'ai fait, je le vois bien, une grande sottise En vous prenant pour femme. - Imbécile pourquoi N'ai-je vu qu'elle était bien trop coquette pour moi ? J'étais fou.SCÈNE VIII. Molière, Laforêt.
LAFORÊT
Pouvez-vous recevoir la modiste ? Elle veut vous parler. - Dieu ! Vous êtes bien triste ! Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui ?MOLIÈRE, s'efforçant de paraître gai
Ce que j'ai Je n'ai rien, rien du tout ; je veux rire et suis gai.LAFORÊT
On ne le dirait pas.SCÈNE IX.
MOLIÈRE
Quoi qu'on dise, nos femmes Nous mettraient en rapport avec toutes les dames, La mienne en est la preuve ; et depuis quelques jours J'ai connu pourle moins vingtmarchandes d'atours. Usuriers et marchands depuis mon mariage Viennent dans ma maison montrer leur laid visage, C'est à n'y plus tenir, je suis dans un enfer ; J'ai voulu de l'hymen, il m'en coûte assez cher ! Je ne travaille plus, les traces du ménage M'absorbent ; vingt fois par jour j'enrage. Que le monde rirait s'il savait tout !SCÈNE X. Molière, Une Modiste.
MOLIÈRE
Je sais pourquoi, Combien ma femme vous doit-elle ?Regardant le mémoire.
Robes, coiffes, bonnets...MOLIÈRE
Vraiment !LA MODISTE
Vous pouvez croire Que j'aurais pu compter à tout autre qu'à vous Sans beaucoup me damner encor plus de vingt sous.MOLIÈRE
Voici les mille écus.MOLIÈRE
Je le crois.SCÈNE XI.
SCÈNE XII. Molière, Laforêt.
LAFORÊT
Le coiffeur de madame et le vôtre Sont aussi là tous deux, ainsi que l'épicier. Le cafetier du coin.MOLIÈRE
Allons !MOLIÈRE
Il faut pour m'achever de semblables maroufles !Maroufle : Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. [L]
LAFORÊT
Le marchand de céruse.LAFORÊT
Faut-il les faire entrer ?LAFORÊT
Mais...LAFORÊT
J'ai dit que vous étiez....MOLIÈRE
Il ne le fallait pas.MOLIÈRE
Tant pis, je ne puis pas...MOLIÈRE
Je suis malade.SCÈNE XIII. Molière, Nanon, Les Créanciers.
NANON, à part
On ne voit plus chez nous que des airs loup cerviers Pauvre maître, qu'il a de tristes créancier ! Mais non ; car après tout ce sont ceux de madame Oh mon_Dieu ! Pourquoi donc a-t-il pris cette femme ?MOLIÈRE
J'en suis charmé, messieurs, mais revenez demain, Je sors en ce moment pour affaire pressante.À part.
Faut-il les chasser ? Non, ma fuite est plus prudente.Il s'esquive.
BOUILLOT
Mais j'avais à vous dire...SCÈNE XIV. Les Mêmes excepté Molière.
Cette scène doit être très-animée.
DRAPELARD
Ah Dieu ! Je viens céans Et Exprès pour lui parler d'objets intéressants Le voilà qui part.CARAMELLI
Moi qui voulais lui dire Que j'ai d excellents fruits qu'hier j'ai mis confire Pour sa femme et pour lui.LE COMTE DOCTIUS
Il perd beaucoup, marquis, j'avais dans mon cerveau, À lui communiquer un sujet tout nouveau.LE MARQUIS APRICUS
Et moi d'excellents vers que je voulais lui lire.LE COMTE DOCTIUS
Quel acte pour quelqu'un qui se mêle d'écrire ! Passe pour ces gens là, mais pour nous, c'est trop fort §LE COMTE DOCTIUS
Esprits lourds et pervers, Ils condamnent au feu la grammaire et les vers ; Tuent la délicatesse avec leurs solécismes, Pléonasmes grossiers, contre-sens, barbarismes. La langue est un pays qu'ils ne connaissent pas Et leur cruel jargon massacre Vaugelas ; Partisans déclarés de la cacophonie, Ils froissent sans pudeur le goût et l'harmonie, Et mettent en honneur le pathos, l'hiatus.Vaugelas, Claude Favre, Seigneur de [1585-1650] : célèbre grammairien français, un des premiers membres de l'Académie française. On lui doit : "Remarques sur la langue française" où il définit le bon usage.
CARAMELLI
Que disent-ils ?DUFOUR
Du grec.LE MARQUIS APRICUS
Que mon oreille souffre !DUFOUR
C'est bien du grec.CARAMELLI
Du grec !LE COMTE DOCTIUS
Ils ne savent que vendre ; Et la haute science, où nous autres montons À des rocs escarpés, d'arides régions Qu'ils ne pourraient franchir.PAUL BOUILLOT
Les rustres ! Au savoir ils sont loin de prétendre.CARAMELLI
Quand on sait compter qu'a-t-on besoin de plus ? Je n'ai jamais chéri qu'un petit mot en us, Et qui me sert toujours en tassant mes espèces La langue qui me sert m'offre assez de richesses Je raisonne liqueurs, confitures, pruneaux, Mélasse, cornichons, sucre, amandes, tonneau ; Et n'en suis pas plus sot : car j'y fais ma fortuneDUFOUR
Et moi, loin des savants dont l'accent m'importune Je prépare avec soin tartelettes, gâteaux Que la ville et la cour goûtent plus que leurs [mots].LE MARQUIS APRICUS
Quel supplice inouï ! Quel tourment pour l'oreille.LE COMTE DOCTIUS
Entendit-on jamais trivialité pareille ?CARAMELLI
Vous avez bien raison.LE COMTE DOCTIUS
Quels êtres sots ! Gibier de Juvénal et Perse Ça ne sait que parler confitures, commerce.LE MARQUIS APRICUS
Si Virgile, Térence et leurs grands devanciers Vivaient, ils en feraient des garçons pâtissiers.LE COMTE DOCTIUS
Ô temps illuminés ! - Où l'on verrait Horace Dans son propre encrier vendre de la mélasse.CARAMELLI
Pourquoi pas, tous les jours j'use bien des vers grecs, Au lieu de papier blanc, pour livrer mes fruits secs.LE MARQUIS APRICUS
Quelle infamie ! Homère avec des choses rances.LE COMTE DOCTIUS
Ô Siècle sans pudeur ! Hommes indélicats !CARAMELLI
Et je puis vous jurer qu'on fait bien moins de cas De vos chiffons roulés que de mes marchandises.PAUL BOUILLOT
Si Molière entendait de pareilles sottises !DUFOUR
Leurs livres, reliés me paraissent fort beaux, Mais autrement, j'en fais des allume-fourneaux.LE COMTE DOCTIUS
Arrière esprits tortus ! Assassins du génie !LE MARQUIS APRICUS
Assommeurs du bon goût !LE COMTE DOCTIUS
Bourreaux de l'harmonie !LE MARQUIS APRICUS
Massacreurs du langage !LE COMTE DOCTIUS
Ennemis des beaux-arts !LE MARQUIS APRICUS
Aspics du beau, du grand !LE COMTE DOCTIUS
Harangueurs de bazars.LE MARQUIS APRICUS
Vandales de la prose !LE MARQUIS APRICUS
Bélîtres !LE COMTE DOCTIUS
Rustres !LE MARQUIS APRICUS
Sots !LE COMTE DOCTIUS
Zoïles de la presse !Zoïle : Nom propre d'un ancien critique, célèbre par son acharnement à censurer Homère. Fig. et abusivement. Critique envieux et méchant (on met une majuscule). [L]
LE MARQUIS APRICUS
Barbares !LE COMTE DOCTIUS
Ignorants !LE MARQUIS APRICUS
Crétins !LE COMTE DOCTIUS
Cuistres !LE MARQUIS APRICUS
Patauds !LE COMTE DOCTIUS
Cerveaux étroits !LE MARQUIS APRICUS
Pieds-plats !LE COMTE DOCTIUS
Faquins !LE MARQUIS APRICUS
Cancres !LE COMTE DOCTIUS
RustaudsLE MARQUIS APRICUS
Limaces de l'esprit !CARAMELLI
Il est bon celui-là !LE MARCHAND DE CÉRUSE
Sa charité pour nous en effet est étrange ; Je sens pour l'étriller que la main me démange.DRAPELARD
Ils sont si sots, mais moi, pard...CARAMELLI
Et moi s'il vous plaît !BOUILLOT
Et moi donc !DRAPELARD
Je les trouve plaisants !Aux autres.
Messieurs, les fournitures De Jacques Drapelard ont habillé la cour ; C'est un titre, je pense.DUFOUR
Et Jean-Pierre Dufour, N'a-t-il pas même au roi vendu des tartelettes ? N'est-ce pas un honneur aussi digne ?BOUILLOT
Les dettes Que les plus grands seigneurs font tous les jours chez moi Honorent Paul Bouillot plus qu'un achat de roi ; Paul Bouillot, le voici...CARAMELLI
Le petit barbouilleur ! est-ce un titre ceci Qui balance un de ceux du sieur Caramelli ? Car vous n'ignorez pas, messieurs, que ma boutique Est l'illustre bureau de l'esprit poétique : Le seigneur Chapelain me fait souvent l'honneur, De m'acheter du sucre et goûter ma liqueur ; Et messieurs Pelletier, Cottin, Mademoiselle... Scudéry... vous savez la grande, l'immortelle, La gloire de nos jours, approuvent fort mes prix Depuis que pour cornets j'achète leurs écrits. On dit que ces messieurs ruinent leurs libraires, Que m'importe ? Avec eux, moi, je fais mes affaires.Cotin (L'Abbé) : poète et prédicateur, né à Paris en 1604 et mort en 1681, fut aumônier du Roi, conseiller, et se fit de son temps une assez grande réputation par ses sermons, ses poésies et son érudition, et fut admis en 1655 à l'Académie française. Il n'est guère connu aujourd'hui que par les railleries de Boileau et de Molière (personnage de Trisottin). [B]
PAUL BOUILLOT
Vous qui prenez des tons et des airs importants. Ignorez-vous combien je reçois de savants ?DRAPELARD
Hé messieurs les faquins ! Est-ce que mes étoffes Ne couvrent pas le dos des plus grands philosophes ? Gassendi prend chez moi, Mallebranche, d'Arnaud Sont mes clients.Gassendi, Pierre (1592-1655) : Philosophe et mathématicien.
Malebranche, Nicolas (1638-1715) : Philosophe et mathématicien.
DUFOUR
Et moi je sers monsieur Quinault.Quinault, Philippe [1635-1688] : Auteur dramatique du XVIIème. Il écrivit de nombreux livrets d'opéras de Lulli.
DRAPELARD
Ménage me fréquente.PAUL BOUILLOT
Et moi Boursault.BOUILLOT
J'achète des liqueurs à monsieur Boucingo.Boucingo est cité au vers 22 de la satire III de Boileau. "D'un vieux vin... Boucingo n'en a point de pareilles : "
LE MARCHAND DE CÉRUSE
Je fournis à Lebrun le blanc et l'indigo.Lebrun, Charles (1919-1690) : Décorateur et Premier peintre du roi Louis XIV. On lui doit, entre autres, le plafond la Galerie d'Apollon au Château de Louvre ou le plafond de la galerie des Glaces de Versailles.
CARAMELLI
Mes pruneaux seulement m'ont fait ma renommée La plus solide, et vous... vous... c'est de la fumée.LE COMTE DOCTIUS, montrant le Marquis Apricus
Ignares, à genoux ! Pous sommes la science ; Voici l'honneur du Pinde et l'effroi du faux goût.LE MARQUIS APRICUS, montrant le Comte Doctius
Voilà le vrai talent qu'on révère partout.LE COMTE DOCTIUS
Le soutien de la scène et celui du Parnasse.LE MARQUIS APRICUS
L'admirateur ardent de Pétrone et de Stace.LE COMTE DOCTIUS
Le traducteur d'Ausone et de Lactantius.LE MARQUIS APRICUS
Le seul résurrecteur du grand Végétius.LE COMTE DOCTIUS
Le pôle des esprits.LE MARQUIS APRICUS
Le phénix de la France.LE COMTE DOCTIUS
L'appréciateur vrai d'Horace et de Térence.LE COMTE DOCTIUS
L'Aristarque latin.LE MARQUIS APRICUS
Le flambeau du savoir.LE COMTE DOCTIUS
L'étoile du génie.LE COMTE DOCTIUS
L'effroi du triste rimailleur.LE MARQUIS APRICUS
La gloire de nos temps.LE COMTE DOCTIUS
Le dompteur de Pégase.SCÈNE XV.
MOLIÈRE
J'en suis débarrassé, Dieu me punit sans doute, et tout me porte à croire Que je doive ici-bas faire mon purgatoire : Par ma femme, par tous je suis contrarié, C'est donc pour enrager que je suis marié ! Je n'ai pas fait dix vers depuis quatre semaines, Mais j'ai bien en retour eu quinze à vingt migraines Ô divin célibat ! Heureuse liberté ! Toi qui fis mon bonheur, pourquoi t'ai-je quitté ? Je vivais sous tes lois sans chagrin et sans dette, Et n'avais qu'à payer ma modeste toilette ; Libre comme l'oiseau qu'on voit joyeux partout, J'allais, je m'habillais, j'agissais à mon goût ; Je n'avais point à craindre un importun visage À part quelques fâcheux qui me rendaient plus sage. À mon gré je sortais ou non me promener f Mon appétit fixait seul l'heure du dîner ; Personne n'enchaînait mes goûts à son caprice, Moi seul me punissais ou me rendais justice ; Et je n'entendais point un être sans raison Me dire ah le bourru ! Le méchant ! l'Harpagon ! - Si je suis malheureux c'est bien là ton ouvrage Amour ! Peux-tu conduire un homme de mon âge ? L'homme sage et sensé devient fou sous tes lois. Pourquoi ne m'as-tu pas laissé vivre à mon choix ? En vain j'avais juré de ne pas me soumettre À tes lois, mais hélas ! L'homme n'est pas son maître ! Tu parles, l'on t'écoute et l'esprit n'y voit plus ; Le sens combat le coeur, le coeur a le dessus, De suivre la raison d'ailleurs l'homme s'ennuie Hélas ! J'en suis la preuve, autrefois quelle vie Je menais ! J'étais libre, et me suis enchaîné, Et je risque beaucoup d'être un jour...Apercevant Boileau qui a entendu ces derniers vers.
chansonné. Diable voici Boileau !SCÈNE XVI. Molière, Boileau.
MOLIÈRE
Moi ! Non, je suis de bonne humeur Au contraire ; j'ai ri, j'ai chanté de bon coeur Avant ton arrivée, ah je faisais merveille !MOLIÈRE, d'une voix qui se trahit
BOILEAU
Quelle cause...MOLIÈRE
Vrai, j'ai l'air triste.BOILEAU
Trop.BOILEAU
MenteurMOLIÈRE
Et surtout aujourd'hui ; pardonne l'influence : De commander au temps je n'ai pas la puissance ; Dans le fond je suis gai.MOLIÈRE
Non, elle est allée...BOILEAU
Où ?MOLIÈRE, embarrassé
Chez mada... chez sa mère.BOILEAU
Tu l'as accompagnée ?BOILEAU
Tu t'es montré prudent : les femmes à Paris Courent de grands dangers au loin de leurs maris ; À propos parlons donc un peu de mariage : Que dis-tu, cher ami, des douceurs du ménage ? Tu peux, époux d'un mois, m'en faire le tableau ; C'est assez pour en voir et le laid et le beau, Les charmes, les tracas, les plaisirs et la peine ; Il se peut que d'aimer le caprice me vienne, Et que dans quelques mois l'on voie à mes côtés Avec une moitié des amis empressés.BOILEAU, à part
Il se repent déjà.MOLIÈRE
En faisant un choix sage Tu peux avoir, mon cher, le bonheur en partage ; Tu blâmais les maris et les femmes, erreur ! Qui sait les mieux juger est leur admirateur. Ta satire est injuste, et tout sage la blâme ; Que Boileau dans l'hymen comprenne mieux la femme ! Elle vaut mieux que nous, sois plus consciencieux ! Blâme-t-on un défaut lorsqu'on s'en connaît deux, Il ne faut pas juger au gré de son caprice, Censurer sans raison n'est pas de la justice. Satirique malin, tu fis preuve d'esprit ; Mais de nos qualités le nombre est si petit... Nous ne nous voyons pas, mon cher, nous autres hommes Ou nous voyons toujours bien meilleurs que nous sommes. Ayant fait trébucher celles que nous blâmons, Nous les couvrons de boue, et nous nous pardonnons !MOLIÈRE
Tu n'as vu que le mal c'est pourquoi tu médis ; Lorsqu'on n'a sous les yeux que des beautés infâmes Peut-on sans passion juger toutes les femmes ? Reviens de ton erreur et confesse avec moi Que les femmes encor savent garder leur foi, Que près de leurs maris beaucoup voient plus de charmes Qu'aux lieux où leur pudeur peut avoir des alarmes ; Et qu'on rencontre encor des beautés dont les goûts Sont d'aimer leurs enfants bien plus que les bijoux. Sois franc ; ne voit-on pas tous les jours des Ulysses, Et la fidélité faire rougir les vices.BOILEAU
Tes propos sont charmants, mais ton raisonnement Est bien nouveau, naguère il était différent, Et tu ne faisais point du tout l'apologie Des femmes.MOLIÈRE
C'est bien, rentre en toi-même, Et... prends à mon exemple une femme qui t'aime, L'hymen s'il a des maux, a des jours bien heureux, Sans en sentir la chaîne on la supporte à deux ; Consolé, ranimé par l'être que l'on aime La terre est un Éden dans la tristesse même ; S'il survient des discords, l'amour et la raison Ramènent le bonheur avec l'affection. C'est une loi divine et que chacun doit suivre ? Vivre toujours garçon, mon cher, ce n'est pas vivre. Pour ceux qui restent seuls l'âme vide d'amour, La vie est la nuit sombre à la place du jour, Ils suivent le chemin de cette destinée Sans but, sans voir la fleur qui leur était donnée. Laissons à l'égoïste, à l'être indifférent Dire que le bonheur est dans l'isolement, Pensons différemment, nous qui sentons une âme - L'ange consolateur, oui mon cher, c'est la femme ! Pour ramener l'espoir son sourire suffit ; Le monde ulcère l'homme, et sa voix le guérit ; Les coeurs morts au bonheur revivent sur la terre Aux bienfaisants rayons de sa douce lumière, Et qui voit ici-bas cet être sans l'aimer N'a qu'un coeur que le ciel oublia d'animer.BOILEAU, à part
Quel enthousiasme ! Ah !... Comme son coeur s'enflamme. Puisse-t-il toujours être inspiré par sa femme !MOLIÈRE
Vois nos muguets parler de coeur qu'ils n'ont point eu ? Et mettre leur honneur dans leur peu de vertu ; La Débauche au front chauve, à la lèvre hideuse, Aux yeux caves, éteints, à la figure creuse Vient à pas chancelants raviver leurs désirs, Éprouvent-ils de vrais, de durables plaisirs ? Sans amour, sans estime ils ont eu vingt maitresses, Ils ont par vanité dissipé leurs richesses ; Ayant fui le bonheur qu'ils avaient entrevu, Ils passent sur la terre et ne l'ont pas connu. Oh quand on n'aime pas à la mort on arrive Sans regretter la vie ! Il faut que l'âme vive Aux rayons de l'amour. - Imite-moi, fais bien, Ton passé fut un tort ; sois raisonnable enfin, Quitte le célibat.Muguet : Galand, coquet, qui fait l'amour aux Dames, qui est paré et bien mis pour leur plaire. Le Cours, les Tuilleries sont les rendez-vous de tous les muguets. [F]
BOILEAU
Quelque prudent qu'on soit, le choix est hasardeux : L'ange consolateur qu'on appelle la femme Est singulier, celui qui croit lire en son âme N'y voit que de l'hébreu très souvent.MOLIÈRE
Cher ami, On n'épouse jamais en raisonnant ainsi ; Il faut, en pareil cas, savoir fixer son âme ; Souvent le premier choix est le meilleur.BOILEAU
Tant mieux ! N'y vois jamais des maux qui sont à craindre Je ne veux pas parler de ceux que tu comprends, Mais d'autres plus nombreux, mon cher, s'ils sont moins grands : Les tracas, les discords, l'ennui ; la femme honnête Pour prix de sa vertu veut agir à sa tête ; - La tienne à ceci fait, je pense, exception. Es-tu content, dis-moi, de sa soumission ?MOLIÈRE
Beaucoup ! Je ne fais point de défense inutile, À mes ordres, mon cher, elle est aussi docile Que le plus doux mouton.MOLIÈRE
Non, que lorsque je le veux.MOLIÈRE
Oh tout à fait ! Elle est sur ce point accomplie : Sans être avare elle est ménagère vraiment, Et rêve la fortune et les biensÀ part.
en dormant ;BOILEAU
Heureux mari !BOILEAU
Quel trésor ! quel exemple ! À peine sur un cent En est-il deux sur qui l'on puisse en dire autant ; Tous les maris, remplis de lâche complaisance, Avec leurs créanciers plus tard font connaissance ; Ils paient avec des fonds à d'autres destinés, Et manquant de parole, ils sont tôt ruinés. La tienne avant l'objet regarde la dépense, Que je me réjouis de cette différence !MOLIÈRE, à part
Qu'il changerait d'avis s'il la connaissait mieux !MOLIÈRE, à part
Oui, tout comme un forçat.BOILEAU
Ton sort me fait envie.MOLIÈRE, à part
Que n'est-il à ma place !BOILEAU
Eh mais ! Ta poésie Doit sous cette influence avoir beaucoup gagné, Tu dois faire à présent les plus beaux vers.MOLIÈRE
En effet, je fais vite et mieux depuis un mois : La pensée et la rime arrivent à la fois ; La femme est Apollon quand le cerveau s'énerve ! Et le célibataire est un auteur sans verve.MOLIÈRE
À peu près les deux tiers.BOILEAU
Voyons montre-les moi.MOLIÈRE
Je ne puis pas le faire ; Ils sont... Je les ai mis là, dans mon secrétaire, Et j'ai perdu la clef.MOLIÈRE
Oh non ! La serrure est mêlée ; Tu la casserais, puis... elle est si compliquée Que tu ne pourrais pas...MOLIÈRE
Pourquoi tant insister ? Je te les ferai lire Plus tard ; ils sont limés, cela doit te suffire,BOILEAU, à part
Allons je me résigne !À Molière.
Est-ce que quelquefois Tu n'es pas appelé par ta femme sournois Quand tu mûris ?MOLIÈRE
Jamais.BOILEAU
Fait-elle des boutades ?MOLIÈRE
Le parti sera sage.BOILEAU
Oui plus de célibat : car ses jours sont trop longs Je suis las de me voir au rang des vieux garçons Il n'est pas de destins plus tristes que les nôtres. - Ta femme est un trésor.MOLIÈRE, à part
Que je voudrais à d'autres...MOLIÈRE
C'est facile.BOILEAU
Ai-je l'air d'un barbon ?MOLIÈRE
Du tout, tu peux encor contracter mariage ; Et puis d'ailleurs vingt ans ne sont rien en ménage Quand l'on s'entend.BOILEAU
Allons ! C'est assez y songer Sous les lois de l'hymen Boileau va s'engager ; Contre ses doux liens s'il fit une satire, Il va la déchirer.MOLIÈRE
Ou reprendre la lyre.SCÈNE XVII. Les mêmes, Madame Molière.
BOILEAU
Pardon pour mon passé j'eus de grands torts, Madame ; Je suis le défenseur à présent de la femme, Et je veux consacrer ma plume et mon talent À prouver ses vertus, ses qualités.MADAME MOLIÈRE, à son mari
Et vous qu'en pensez-vous ?MOLIÈRE, froidement
Rien.MOLIÈRE, à part
Se taira-t-elle ?MADAME MOLIÈRE
Que de monde aujourd'hui ! La journée est si belle...MOLIÈRE, à part
Elle va tout lui dire !...MOLIÈRE, à sa femme
Tant mieux, est-ce qu'on vous demande...MADAME MOLIÈRE
Des promeneurs, allez ! L'affluence était grande ; Des voitures partout, chacun était dehors.MOLIÈRE, à part
Cette imprudente encor veut aggraver ses torts.MADAME MOLIÈRE
Quoi ! Vous ne voulez pas Que je parle d'un jour pour moi rempli d'appas, D'un voyage charmant ; cela ne peut que plaire.BOILEAU, à Madame Molière
Vous ne venez donc pas ?...MADAME MOLIÈRE
Pourquoi ? J'étais seule,BOILEAU, à Molière
Entends-tu ?MADAME MOLIÈRE
Parle-t-on d'un bonheur, dites, qu'on n'a pas eu ? Je me suis promenée, et dépeins mon voyage.MOLIÈRE
Est-ce fini ?MADAME MOLIÈRE
Pourquoi, je puis bien...MOLIÈRE, à part
Ah j'enrage !MADAME MOLIÈRE
Je revenais ici pensive, heureusement J'ai trouvé sur ma route un jeune homme charmant.BOILEAU
Un jeune homme charmant !BOILEAU, à Molière
Eh bien !MOLIÈRE, éclatant
Madame ! Je ne puis contenir ce qu'éprouve mon âme ; Vos manières d'agir que je voulais celer Sont indignes ; je dois enfin vous rappeler Et vos devoirs d'épouse, et ma bonté de père : Car vous avez des torts que je ne puis plus taire.MADAME MOLIÈRE, à Boileau
Vous voyez son humeur ! Depuis bientôt un mois Il est aussi méchant pour moi.BOILEAU
C'est un sournois.MADAME MOLIÈRE
Il me tyrannise ;MADAME MOLIÈRE, avec humeur
Fallait-il méditer une longue journée Sur un livre ennuyeux, et dois-je être enchaînée ?" Dites.MOLIÈRE
Mais fallait-il pour quatre mille écus Acheter des bijoux qui ne vous servent plus ? Dites, et pour le quart faut-il à la modiste Prendre robes, bonnets, sans le dire ?BOILEAU, à part
C'est triste.MOLIÈRE
Cela ne peut se taire.MADAME MOLIÈRE
Il faut bien s'habiller.SCÈNE XVIII. Boileau, Molière.
MOLIÈRE
Tu vois mon malheur.BOILEAU
Des femmes désormais prendras-tu la défense ? Te loueras-tu, dis-moi, du trop peu de dépense De la tienne, et surtout de sa docilité ?MOLIÈRE
Fais-moi grâce, j'eus tort de n'être pas sincère ; Le diable, j'en conviens, pour me faire enrager Dans l'âme de ma femme a soin de se loger, Et j'avoue avec toi qu'un philosophe sage À grand tort de songer aux douceurs du ménage.BOILEAU
Et c'est pourquoi Boileau ne s'enchaînera pas ; Il aime trop la paix, et craint trop le tracas.MOLIÈRE sur l'avant-scène
Mesdames, pardonnez, si ma femme est méchante ; Vous avez toutes, vous, une âme différente : Épouses, vos désirs sont de plaire à celui Que le sort vous donna pour guide et pour appui ; Si les vertus, le coeur, le don d'être jolies Font le bien ici-bas, vous êtes accomplies ; Mères, vous tressaillez de joie et de bonheur En voyant vos enfants au sentier de l'honneur ; Jeunes filles, vos voeux : amour pur et tendresse Ont la vertu pour guide et pour but la sagesse, Et toutes à mes yeux vous paraissez enfin Comme Dieu veut qu'on soit : avec un coeur divin. Le méchant qui vous hait et pourtant vous désire Vous méconnait toujours, et toujours vous déchire ; Mais les sensibles coeurs, amants de la beauté, Sauront toujours vous rendre un culte mérité ; Et qui lance parfois quelques traits de satire Les laisserait tomber devant votre sourire, Et l'amour, plus malin que lui quoique sans voix Les mêlerait bientôt à ceux de son carquois ; Que seraient en effet d'aussi tremblantes armes Si dans un tel combat vous usiez de vos charmes ? Votre grâce divine, et vos yeux enchanteurs Portent des coups plus forts et plus sûrs dans les coeurs. Et d'ailleurs en tout temps l'amour sert votre cause ; On ne peut vous combattre, et l'imprudent qui l'ose Ne 1 ose pas longtemps sans s'avouer vaincu, Et vous aurez toujours un empire absolu. Sous votre douce loi plus douce est notre vie Tout l'avoue ; et l'auteur de cette comédie Si le ciel le protège en son chemin douteux, De vous chanter un jour sera vraiment heureux ; Aussi croit-il avoir, ce soir, pour récompense Votre plus doux sourire avec votre indulgence. Puisse-t-il vous charmer ! Et rencontrer ici L'indulgente bonté qu'eut pour lui Bartholy ! - Il dira, s'il grandit, à sa ville qu'il aime : À toi ma renommée et ma gloire ! Angoulême !686 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica