Monologue en vers· Stances dites à la Comédie Française
Molière
Personnages
- LE BUSTE DE MOLIÈRE
- LA COMÉDIE LÉGÈRE, Mme SARAH-BERNHARDT
- LA GRANDE COMÉDIE, Mme LLOYD
MOLIÈRE
LA GRANDE COMÉDIE
Tous les ans, nous venons, au même anniversaire,
Saluer ta grande ombre en ce jour fortuné ;
Reconnais tes deux soeurs : notre aile tutélaire
A toujours préservé le laurier séculaire
Que nous t'avons donné.
Pour toi, la main du Temps semble être désarmée ;
Tu sortiras vainqueur dans les nouveaux combats,
Et, jaloux de grandir encor ta renommée,
Voici tous tes enfants, rangés comme une armée :
Salut à tes soldats !
Ah ! Je comprenais bien ta superbe ironie ;
Ta joie était amère et ton cour déchiré ;
J'ai vu plus d'une larme au fond de ton génie,
Et quand tu souriais , jusque dans l'agonie ,
Molière, j'ai pleuré...
Tu n'as pas eu le temps de combler la mesure,
Mais ton oeuvre n'a pas une goutte de fiel ;
Et ton coeur , prisonnier, brisant la triple armure,
Laissait couler le sang de sa large blessure
Comme un ruisseau de miel.
Si parfois tu connus bien des heures moroses,
Défenseur magistral de l'âpre vérité,
Les dieux pour le génie ont des métamorphoses :
Molière, tu renais dans les apothéoses
De l'immortalité.
Les siècles de ton nom garderont la mémoire ,
Il rayonne à l'égal des grands noms immortels ;
Élève avec orgueil ton front chargé de gloire ,
Et reçois ma couronne à la porte d' ivoire
Des temples éternels.
La grande Comédie dépose sur le socle du buste de Molière sa couronne de laurier d'or
LA COMÉDIE LÉGÈRE
Me voici comme l'hirondelle
Au nid désert de ses amours,
Et je serai toujours fidèle
Au souvenir des anciens jours.
J'ai vu ta grande âme blessée,
Et tu me disais : « Aimons-nous » ;
Jamais tu ne m'as délaissée,
Je viens à notre rendez-vous.
Dans cette heure qui nous rapproche,
Va, je saurai cacher mes pleurs,
Et tu me ferais un reproche
D'ôter ma couronne de fleurs.
Pour toi, je veux garder mes charmes,
Pour toi seul, génie adoré ;
Tu sais ce que contient de larmes
Mon oeil qui n'a jamais pleuré.
C'est Apollon qui nous rassemble,
Il nous unit dans l'avenir ;
Il nous a vus marcher ensemble
Et me permet de revenir.
Le jour où je t'ai paru belle,
Depuis longtemps j'étais à toi ;
Je n'ai jamais été rebelle,
Même aux caprices de mon roi.
J'étais vive, alerte et légère,
Parfois sans rime ni raison ;
D'un coup d'aile touchant la terre,
Je folâtrais dans ta maison.
Heureuse de ma destinée,
Je te conduisais par la main,
Sans jalouser ma soeur aînée
Qui nous séparait en chemin.
Je suis toujours ta jeune esclave,
Docile au signal de tes yeux ;
Me voici : j'ai brisé l'entrave
Qui me retient captive aux cieux.
À ton marbre mes lèvres closes
S'unissent encore en ce jour :
Comme on voit les lis et les roses
Former ma couronne d'amour.
La Comédie légère embrasse le buste de Molière.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica