Monologue en vers· Monologue Dramatique
Salomon de Caus A Bicêtre
Personnages
- SALOMON DE CAUS
SALOMON DE GAUS A BICÊTRE
Le théâtre représente l'intérieur d'un des cabanons de Bicêtre. - Au lever du rideau Salomon est couché sur la paille. - Une lampe attachée au mur éclaire la scène.
SALOMON
Il se lève, pâle, les yeux hagards, les cheveux en désordre.
Ils vont crier encor : « C'est un fou !... qu'il est pâle ! Son rire est convulsif ; il chante, il souffre, il râle ! Un fou ! Regardez tous, il cherche sa raison : Pour toujours elle a fui son obscure prison. L'élu du Créateur, cette sublime essence, N'est plus qu'un lourd objet privé d'intelligence. Son oeil morne, inquiet, regarde sans rien voir. L'âme s'est envolée !... Avait-il du savoir, Ce prophète nouveau ? - Dans son langage austère Il voulait démontrer un étrange mystère : On prétend qu'un matin, sortant de sa torpeur, Il proclama bien haut qu'un géant : la VAPEUR ! Allait au monde ancien souder le nouveau monde ; Que, sillonnant partout la vaste mappemonde, Sur des chemins étroits, d'invisibles coursiers laisseraient bien loin d'eux et chars, et cavaliers. Ha ! ha ! ha ! C'est plaisant. Ces douces rêveries Le promènent gaiement au séjour des féeries. L'insensé ! Plaignons-le !... »Avec énergie.
Pour d'autres malheureux Gardez votre pitié, visiteurs généreux Qui venez, chaque jour, lâchement vous repaitre Du spectacle hideux des loges de Bicêtre ! Sur Salomon de Caus cessez tous de gémir. Allons, éveillez-vous : c'est trop longtemps dormir ! Le rêveur insensé, le faux visionnaire, Agitera ce globe étroit, stationnaire !Avec découragement et mélancolie.
Regarde autour de toi, Salomon ; vois ce lieu, Ce sinistre cachot, où, de par Richelieu, Tu dois finir les jours. Le Cardinal-Ministre, Cet immense cerveau, qui dirige, administre La noble France. Eh bien ! Ce savant, ce penseur, Rit de les longs travaux, dédaigne la Vapeur : « Cet homme a le cerveau dérangé, le délire. Enfermez-le, dit-il. - Par pitié ! Veuillez lire : J'ai, dans ce manuscrit, démontré l'action D'un agent inconnu : - de l'ébullition. Seul, je l'ai découvert, cet agent invincible, Ce levier tout-puissant, cet athlète invisible, Qui toujours veut briser le mur qui le retient : Vous niez le progrès : la Vapeur m'appartient ! Lisez !... De mes essais la preuve existe entière... Lisez !... » On m'entraîna... Puis... dans une litière, Garrotté durement, on m'amena sans bruit Dans cette cage où règne une éternelle nuit !Moment de silence.
De mes veilles voilà la seule récompense !... Souffre sans murmurer, martyr de la science ! Souffrir ! Oh ! Je suis fort ! Qu'importe l'instrument ! Périsse l'ouvrier, mais que le monument S'élève radieux, symbole impérissable. Ils peuvent me broyer, moi, chétif, grain de sable. Le ministre puissant me tuera s'il le veut ; En tombant je crierai : POURTANT ELLE SE MEUT ! Compagnons de mes jours, travail, fidèle étude, Venez du prisonnier charmer la solitude. La prison, avec vous, ne m'attristerait pas. Rendez-moi, geôliers, mes livres, mes compas. Dieu, qui pour ses enfants a créé la lumière, Maudira l'oppresseur sourd à l'humble prière... Ils ne m'écoutent pas. Honte sur mes bourreaux ! Que ne puis-je briser ces horribles barreaux, Sentir l'air embaumé. voir le ciel de la France ! Ne sonneras-tu pas, heure de délivrance ? Rends-moi la liberté, le plus noble des biens. J'ai souffert trop longtemps ; viens briser mes liens ! Liberté ! ton saint nom est pour moi plein de charmes, Il réchauffe mon coeur, il étanche mes larmes. Hélas ! J'appelle en vain : ce cri de liberté, Par l'écho des prisons n'est jamais répété ! ! ! La nuit ! Toujours la nuit ! Malgré moi je tressaille. Combien de malheureux ont sur cette muraille Gravé profondément un nom, un souvenir ; Qui rêvaient, confiants, un heureux avenir : L'un priait, pauvre enfant, pour sa mère éplorée, L'autre se souvenait d'une femme adorée. Sur l'humide paroi de ce vaste tombeau, À mon tour j'inscrirai, ce soir, un nom nouveau. Ce nom d'un être aimé me montrera l'image. À ce livre de sang j'apporterai ma page... Ange aux doux yeux d'azur, aux soyeux cheveux d'or, Mon coeur, triste et blessé, garde comme un trésor, Comme un baume divin ta suave promesse. Conserve à Salomon ton amour, sa richesse...Avec force.
Egoïste jaloux, à ton destin fatal Enchaîner cette enfant !... Incline-toi, vassal ! Ton âme à la science appartient tout entière ; Maîtresse sans rivale, impérieuse, altière, Pour prix de tes travaux, de la fidélité, De tes nuits sans sommeil et de ta liberté, Elle ceindra ton front d'une triple auréole : À toi dans l'avenir, à toi le Capitole ! ! !Il s'agenouille lentement.
Soutien de l'aflligé, célèste protecteur, J'implore à deux genoux votre pardon, Seigneur ! Du juste défaillant terminez le martyre ; Soyez clément, mon_Dieu !... Quel étrange délire !Tremolo.
Bicêtre !... Humanité !... France !... Avenir !... Progrès !... L'oeuvre du fou triomphe !... Ah ! je meurs sans regrets ! Mon nom rayonnera d'une gloire éternelle. Au peuple, à mon pays. J'ouvre une ère nouvelle ! Gardiens, inclinez-vous, votre prisonnier sort ! Richelieu !... Richelieu !... La Vapeur !... Oh ! la mort !Il meurt.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica