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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte avec un Prologue et un Divertissement

Les Acteurs Déplacés l'Amant Comedien

Thomas L'Affichard· créée en 1735, imprimée en 1737· 2 actes· 267 vers· 10 personnages

Représentée pour la première sois par les Comédiens ordinaires du Roi, le 14 Octobre 1735.

Personnages

  • LA VILLE DE PARIS, personnifiée par Melle DUBOCAGE
  • LA FOLIE, déguisée en auteur, Melle DANGEVILLE, jeune
  • MADAME DANGEVILLE
  • MONSIEUR POISSON
  • MONSIEUR DE MONT-MENY
  • MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE
  • MONSIEUR FLEURY
  • MADEMOISELLE GRANDVAL
  • LE PETIT ARMAND
  • LA PETITE DEHAND

PROLOGUE

SCÈNE PREMIÈRE. La Ville de Paris, Monsieur de Mont-Meny.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Quoi ! La Ville de Paris dans notre hôtel ! Cela m'étonne ; puis-je vous demander, Madame, la cause de votre visite.

LA VILLE

Elle a pour objet vos intérêts et mes plaisirs.

MONSIEUR DE MONT-MENY

L'un et l'autre est l'unique but de nos soins ; cependant nous n'avons pas toujours le bonheur de réussir.

LA VILLE

Je ne le sais que trop ; mais dans la circonstance où je me trouve, j'ai besoin que vous fassiez un effort.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Vous pouvez compter sur notre zèle.

LA VILLE

Vous me voyez à la veille d'être entièrement abandonnée ; depuis le départ des Officiers, le beau sexe n'a trouvé d'amusement que chez les gens de robe et les abbés ; les vacances vont nous enlever les uns et les autres, si vous ne trouvez moyen de les retenir.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Que faut-il faire pour cela ?

LA VILLE

De l'excellent, ou du bizarre.

MONSIEUR DE MONT-MENY

L'alternative est embarrassante : le premier est au-dessus de nos forces, le second est fort équivoque.

LA VILLE

N'importe, il faut quelquefois risquer.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Pour vous satisfaire, Madame, nous aurions besoin de quelque cerveau de travers, de quelque Auteur Calotin.

SCÈNE II. La Folie, La Ville, Monsieur de Mont-Meny.

LA FOLIE, mettant la main sur l'épaule de Monsieur de Mont-Meny

Le voici.

Considérant la Ville.

Ah ! Ah ! Madame, vous dans ces lieux ! Je suis charmée de de vous y rencontrer ; je vois que nous sommes inséparables.

LA VILLE

Quoi ! Vous me connaissez ?

LA FOLIE

Oui, Madame, à votre Vaisseau peut-on vous méconnaître ? Embrassons-nous ; j'ai toujours diverti la ville et les faubourgs.

LA VILLE

La Ville et les Faubourgs vous sont très redevables.

LA FOLIE

J'ai là ...

Montrant sa tête.

Une ressource infinie pour vos amusements ; vous en jugerez par l'échantillon que je vous apporte.

LA VILLE

Je suis impatiente de le voir.

LA FOLIE, à Monsieur de Mont-Mény

Allez dire à vos camarades que je les attends.

SCÈNE III. La Folie, La Ville.

LA FOLIE

Il me semble que vous me considérez avec beaucoup d'attention.

LA VILLE

Je regarde si je ne reconnaîtrai pas en vous les traits de quelques-uns de mes auteurs ; mais j'ai beau vous examiner , vous ressemblez à tous en général, sans en désigner aucun en particulier ; votre personne est toute nouvelle à mes yeux.

LA FOLIE

Vous me surprenez ! Je suis fans cesse avec vous ; je préside à toutes vos actions, je gouverne toutes vos démarches ; c'est moi que vous prenez pour guide, pour conseil, et vous ne me connaissez pas ?

LA VILLE

Non, quel est votre nom, votre demeure ?

LA FOLIE

Ma demeure est partout ; maisons, palais, bureaux, comptoirs, tout me sert d'asile ; je loge, avec la suffisance, chez les financiers, avec la fatuité , chez les petits-maîtres, avec l'appétit, chez les Gascons, au cabaret, avec les peintres, proche les toits, avec les auteurs.

LA VILLE

Et avec la discorde chez les comédiens.

LA FOLIE

C'est la vérité ; mais écoutez : sous l'habit d'un Narcisse je me promène aux Tuileries de cette façon.

Elle marche comiquement.

Tantôt Sous la figure d'une Coquette je fais l'exercice de l'éventail, je lance un coup d'oeil au Comte, je souris au Président, j'agace le Trésorier ; une autre fois, avec la contenance d'un jeune étourdi, j'entre chez une actrice, et voici mon début :

Elle danse.

Ma Reine, que vous avez de charmes !

Elle embrasse la Ville.

Me donnez-vous à souper ?

Tuileries : bâtiments et espace de jardin situé à l'ouest et dans le prolongement du Louvre à Paris.

LA VILLE

Tout cela me divertit, sans m'éclaircir.

LA FOLIE, montrant sa marotte

Connaissez-moi.

LA VILLE

Eh ! Quoi ! C'est la Folie !

LA FOLIE

Elle même. J'ai pris soin d'inspirer à un jeune auteur la pièce que j'apporte ; c'est son coup d'essai. La crainte que donnent ordinairement les premières productions, l'empêche de se faire connaître : je me fuis chargée de présenter son ouvrage.

LA VILLE

Puisque la Folie s'en mêle, je compte sur du plaisant.

LA FOLIE

Vous y trouverez peut-être du singulier. Mais j'aperçois les comédiens, voulez-vous être témoin de la façon dont ils recevront la pièce.

LA VILLE

Non ; je vais inviter mes habitants à venir prendre part au cadeau que vous leur préparez.

SCÈNE IV. Les Comédiens, La Folie.

MONSIEUR DE MONT-MENY, à la Folie

J'ai l'honneur de vous présenter mes camarades.

LA FOLIE

Messieurs, je suis votre serviteur.

MONSIEUR POISSON

Un siège à Monsieur.

MADAME DANGEVILLE

Avancez ce fauteuil.

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

Commencez, Monsieur, nous sommes prêts à vous entendre.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Je suis vive, prompte, ne me faites point attendre.

MONSIEUR FIERVILLE

Hâtez-vous, nous avons répétition.

MONSIEUR POISSON

Lisez distinctement.

MONSIEUR FLEURY

Je l'en défie, si nous parlons toujours.

LE PETIT GARÇON

Quelle lenteur ! Cela devrait être lu.

LA PETITE FILLE

Vous m'impatientez furieusement ; commencez donc.

LA FOLIE

Point de lecture : je suis un auteur au-dessus des règles, je prétends que ma pièce soit reçue sans examen.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Que dites-vous ?

MADAME DANGEVILLE

Comment ?

MONSIEUR FIERVILLE

Je ne vous comprends pas.

LA FOLIE

Cela pourtant est assez clair.

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

Y pensez-vous, Monsieur ?

MONSIEUR FLEURY

La proposition est absurde.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Quelque bonne opinion que nous puissions avoir de vous, le risque est trop grand.

LE PETIT GARÇON

En vérité, Monsieur, vous n'êtes pas raisonnable.

LA PETITE FILLE

Depuis que je suis au théâtre, je n'ai rien vu de pareil.

LA FOLIE

Je n'écoute point vos discours ; conformez-vous, s'il vous plaît, à mes intentions, sinon point de pièce. J'ai fait l'ouvrage sans réflexion , je veux qu'il soit reçu sans lecture, et joué sans répétitions.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Sans répétitions !

MADAME DANGEVILLE

Vous plaisantez.

MONSIEUR POISSON

Cela n'est pas possible.

MONSIEUR FIERVILLE

Je n'y consentirai jamais.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Nous avons des juges trop éclairés, on ne nous passerait pas cette imprudence.

LE PETIT GARÇON

Ma réputation s'y trouverait compromise.

LA PETITE FILLE

J'ai trop d'expérience pour vous donner ma voix.

LA FOLIE, se levant

Je me retire ; vos refus obstinés vous rendent indignes de mes bontés. Adieu.

MONSIEUR FLEURY

Voyons ce qu'il veut nous donner.

MADAME DANGEVILLE

C'est peut-être du bon.

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

Si la pièce ne nous convient pas, nous serons les maîtres de la refuser.

MONSIEUR FIERVILLE

C'est bien dit, Monsieur ; revenez, s'il vous plaît.

MADEMOISELLE GRANDVAL, à la Folie

Vous êtes bien vif.

LE PETIT GARÇON

Qu'on a de peine avec les auteurs !

LA PETITE FILLE

Quelle complaisance il faut avoir !

LA FOLIE

Je suis charmée de vous voir plus dociles, et que votre intérêt vous ouvre enfin les yeux. La pièce dont il s'agit, est une espèce d'ambigu, elle a pour titre : L'Amant Comédien ; en voici les rôles tout prêts.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Sans doute que vous faites de moi une amoureuse tendre, vive et badine.

MONSIEUR POISSON

De moi, un Crispin, qui par des traits bouffons et des sauts en avant...

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

De moi un raisonneur, un père ?

LA FOLIE

Point du tout, à Mademoiselle Grandval. Je vous donne un rôle de soubrette.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Moi, soubrette ! Cela ne me va point ; j'en appelle au parterre.

LA FOLIE

Un auteur est maître des rôles ; ainsi, Mademoiselle, je vous prie de faire celui que je vous destine.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Si vous le voulez absolument, je risquerai ce début.

MONSIEUR FIERVILLE

Non pas, s'il vous plaît : les soubrettes appartiennent à Mesdemoiselles Dangeville ou Dubocage : demandez à mes confrères.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Monsieur a raison.

MONSIEUR FIERVILLE

On ne doit point aller sur les droits de ses camarades.

LA FOLIE

Mais, Monsieur...

MONSIEUR FIERVILLE

Mais, tant qu'il vous plaira.

LA FOLIE

Quoi ! Je ne pourrai disposer...

MADAME DANGEVILLE

Non, nous avons chacun notre emploi marqué ; ayez la bonté de vous y conformer.

LA FOLIE

Je vois que nous allons avoir mille difficulté ; sous les préviendrons, si vous voulez m'en croire.

MADEMOISELLE GRANDVAL

De quelle manière ?

LA FOLIE

En tirant les rôles au sort.

MONSIEUR FIERVILLE

Le projet est charmant.

MADAME DANGEVILLE

Je l'adopterais en faveur de la nouveauté.

MONSIEUR DE MONT-MENY

On n'a jamais rien proposé de si ridicule.

MONSIEUR FLEURY

J'en conviens ; mais il faut quelquefois se prêter aux idées de ces Messieurs.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Peut-être que le sort fera moins capricieux que l'Auteur.

MONSIEUR POISSON

Pour moi je jouerai tout ce qui me viendra.

LE PETIT GARÇON

Cet auteur là me paraît timbré.

Timbré : fou.

LA PETITE FILLE

Sa pauvre cervelle est bien malade.

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

Voyons ce que cela produira.

LA FOLIE

Puisque vous voilà d'accord, ne perdons point de temps. Madame Dangeville, commencez.

Elle tire.

Attendez à voir votre fort que tout soit tiré.

On tire.

Voyons à présent les rôles qui vous sont échus.

MADAME DANGEVILLE

Lucile, à moi l'amoureuse ! Me voilà bien lotie ?

MONSIEUR POISSON

Dorante, c'est apparemment l'amoureux.

À Madame Dangeville.

Touchez-là ; je suis aussi bien partagé que vous.

MONSIEUR DE LA THORILLIÈRE

Le Marquis. Moi, Marquis ! Suis-je d'une tournure à faire des extravagances.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Lisette. Le sort répond à l'idée de l'auteur, il en faut passer par-là, malgré le péril.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Léda, mère d'Hélène.

À La Folie.

Si vous croyez que je jouerai ce rôle-là, vous vous trompez fort.

MONSIEUR FLEURY

Doris, confidente de Léda.

À Monsieur de Mont-Meny.

Nous sommes bien assortis.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Voilà deux acteurs placés à merveilles.

MONSIEUR FIERVILLE

L'Élu, père de Dorante. C'est un niais ; moi je doublerai Monsieur Dangeville ! Je ne crois pas cela !

LA FOLIE, au petit Garçon

À vous petit bonhomme.

LE PETIT GARÇON

Monsieur Mondor, père de Lucile.

À Madame.

Dangeville. Je serai votre papa, Madame ; allez, allez, je vous ferai obéir de la bonne sorte.

LA PETITE FILLE

Madame Mondor. Me voilà mère avant d'être mariée.

À Madame Dangeville.

Ma petite mignonne. Vous serez ma fille, vous n'aurez qu'à vous bien tenir, je sais comme on range la jeunesse.

LA FOLIE

Il me reste un rôle de paysan, mais je m'en charge : pour rendre la pièce plus folle, j'y représenterai Monsieur Lucas ; je serai déplacé tout comme vous.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Ho ça, Monsieur l'Auteur, vous imaginez-vous qu'on puisse représenter votre comédie, comme les rôles en sont distribués ?

LA FOLIE

Pourquoi non ? Le public veut du nouveau ; peut-être en trouvera-t-il dans le déplacement des acteurs.

MONSIEUR FIERVILLE

Nous ne risquerons pas une pareille nouveauté.

MADAME DANGEVILLE

Nous serions les dupes de notre complaisance.

LA FOLIE

Rassurez-vous : je prends tout sur mon compte. Le public m'a toujours favorisé ; vous vous ressentirez tous des bontés qu'il a pour un auteur comme moi.

MONSIEUR DE MONT-MENY

Vous ne pouvez être inspiré que par la folie.

LA FOLIE

Vous pensez juste ; c'est elle que vous voyez sous ce déguisement ; montrant sa marotte. S'il vous reste quelque doute, qu'il s'évanouisse à l'aspect de mon sceptre.

Marotte : Espèce de sceptre qui est surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon bigarré de différentes couleurs, et garnie de grelots ; c'est l'attribut de la Folie, et c'était celui des fous des rois. Fig. et familièrement. Objet de quelque folie. [L]

MONSIEUR POISSON

Honneur à la souveraine du genre humain.

MONSIEUR FIERVILLE

Nous ne nous opposons plus à vos volontés.

LA FOLIE

Allons, que ma pièce soit jouée sur le champ.

MADEMOISELLE GRANDVAL

Donnez-nous donc les moyens de vous servir aussi promptement que vous le désirez.

LA FOLIE

C'est à quoi je vais pourvoir ; les Dieux, qui m'ont privée du jugement, pour m'en dédommager, m'ont donné la mémoire, et la faculté de la communiquer.

En les touchant de sa marotte.

Éprouvez la vertu de la marotte ; une simple lecture de votre rôle vous suffira pour le savoir. Allez.

Les Comédiens sortent.

Marotte : Ce que les fous portent à la main pour se faire reconnaître. C'est un bâton u bout duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]

LA FOLIE, au public

Messieurs, le désir de vous plaire a souvent fait imaginer aux auteurs quelque chose de singulier, mais toutes les folies ne sont pas heureuses ; nous souhaitons que celle-ci vous amuse, et que l'ardeur de notre zèle fasse excuser notre témérité.

COMÉDIE

SCENE PREMIÈRE. Lisette, Lucas.

LUCAS

Vous vla fort à propos. Mameselle Lisette.

LISETTE

Que me veux-tu, Lucas ?

LUCAS

Vous savais bian que Monsieur Dorante, nous a ce matin graissé la patte pour nous engager à parler de son amour à Mameselle Lucile ?

LISETTE

Oui, Lucas.

LUCAS

Vous savais bian que nous ne li en avons pas encore ouvart la bouche.

LISETTE

L'occasion ne s'en est pas offerte.

LUCAS

Vous savais bian itou que je ne savons pas trop si ce Monsieur Dorante est tel qu'il nous le paraît.

LISETTE

Oh ! Je ne doute point de sa probité, elle est peinte sur son visage : il a l'air et la manière d'un homme de naissance.

LUCAS

C'a est vrai, Mameselle Lisette ; mais , morgué y a des parsonnes qui avont des philozomies si trompeuses.

LISETTE

Je n'ai sur Dorante aucun fâcheux soupçon.

LUCAS

Tant mieux. Ho ça, Mamefelie Lisette, vous savais bian tout ce que je venons de vous dire ; mais, ventrebille, vous ne savais pas tout.

Ventrebille : Interjection populaire.

LISETTE

Que sais-tu donc encore, Lucas ?

LUCAS

Regardez-moi bian fixiblement, à marveilles ! Devinais vous queuque chose ?

LISETTE

Non. Que veux-tu dire ?

LUCAS

Vous ne devinais rian ! Vous me trompais, Mameselle Lisette : vous ères trop éveillée ; trop seine, pour ne pas var que je sommes épardument amoureux de vous.

LISETTE

Quoi ! Tu m'aimes ?

LUCAS

La tête m'en torne. Mais votre surprinze est-elle de joie ou de tristesse ?

LISETTE

Vraiment, Lucas, elle est de joie.

LUCAS

Alle est de joie ! Me vla le plus heureux jardinier du village ; apprenais que depis longtemps je renfermions stamour-là, et que sans stilà de Dorante je n'aurions jamais osé vous dégoiser. Tatigue ! Que jevians de me tirer une tarribie épeine du pié ! Vous m'aimais, je vous aime, et je nous aimons : queul ravissement ! Ne songeons qu'à nous bian aimer, et à conduire, chemin faisant, l'amour de Dorante à bonne fin. À ne vous point mentir je sis un tantet coeffé de ce gentilhomme là ; sa contenance m'a plu d'abord ; une parsonne de rian n'aurait pas une meine si revenante, des magnières si agriables, et ne ferait pas de si biaux présents ; Lucile et li sont faits l'un pour l'autre ; c'est un mariage conclu, et le nôtre par-dessus le marché.

LISETTE

Tu vas bien vite, Lucas ; savons-nous si Monsieur et Madame Mondor sont d'humeur à marier leur mie ?

LUCAS

Pourquoi la garderiont-ils ? Une fille n'est bonne qu'a devenir femme, pis à rendre son mari... Que sais-je ?

LISETTE

Malgré l'empire que j'ai sur l'esprit du père et de la mère, je crains de voir échouer mon projet.

LUCAS

Vous étés trop craigneuse, tout ira bian.

LISETTE

Sur quoi fondes-tu cette espérance ?

LUCAS

Pargué, sur la raison. Acoutez, Mameselle Lucile n'a que seize ans, alle sort du Couvent, où alle n'a pu faire d'inclination ; drès qu'aile verra Dorante, zeste, alle en deviendra folle. Dorante ira et viendra ; il écrira, alle répondra ; le père et la mère s'aparcevront de queuque manigance ; ils espioneront leur fille , ils la surprendront causant, riant, folâtrant aveuc Dorante ; aussitôt de faire tapage du côté des bonnes gens, de l'autre de pleurer, se lamenter, se désespérer. Qu'arrivera-t-il ? La peur de faire mourir de chagrin une fille unique qu'ils aimont, les fra bailler dans le pagniau : on les marira, pour faire taire les jazeurs, et je nous marions de compagnie ; ça est clair comme le jour.

LISETTE, riant

À merveilles.

LUCAS

N'en riais-pas, j'ons morgué, sous ce chapiau là tout autant de çarvelLe qui en a sous votre cornette. Ne laissons pas languir les choses, ma chère partendue, allons faire à Lucile la preumiere ouvarture de l'amour de Dorante. Mais le vecy.

SCÈNE II. Dorante, Lisette, Lucas.

LUCAS

Pargué, Monsieu Dorante, je parlions de votre affaire.

LISETTE

Pourquoi paraissez-vous ici ?

DORANTE

Je venais apprendre...

LISETTE

Demeurez tranquille, vos intérêts sont en bonnes mains.

LUCAS, tendant la main

Je vous sarvons de tout notre coeur.

DORANTE

Je le crois. Mais en quel état sont les choies ?

LUCAS

Tout comme ce matin.

DORANTE

Mon impatience est extrême.

LUCAS

J'allons doucement, mais je ne nous arrêtons point.

LISETTE

Vous saurez aujourd'hui votre destinée.

DORANTE

Puisse-t-elle s'accorder avec mes désirs ! Je viens encore d'apercevoir Lucile ; qu'elle a de charmes ! Ah ! Lisette, si tu voulais, je pourrais moi-même lui déclarer que ses beaux yeux ont fait naître dans mon coeur la passion la plus vive.

LISETTE

Je lui dirai tout cela ; sortez, Monsieur, je vous en conjure.

LUCAS tendant la main

Tandis que vous nous amusais, je n'avancons rian.

DORANTE

Je pars ; mais, ma chère Lisette, puis-je me flatter de l'espérance que tu m'as fait concevoir.

LUCAS

N'en ayez point de doutance ; rian ne se fait dans la maison que par le canal de Lisette ; alla mene la fille, le bonhomme et la bonne femme, par le nez, alle est leur précepteur, leur intendant, leur maître enfin.

LISETTE

De grâce sortez ; si l'on nous surprenait ensemble, cela nuirait à vos affaires.

DORANTE

Tu raisonnes sensément, Lisette ; mais je crains que tu ne t'imagines que je te trompe.

LISETTE

Je n'ai point ce soupçon.

LUCAS

Je sommes tous deux coiffés de votre figure.

DORANTE

Ma famille est très connue de Monsieur et Madame Mondor ; si cette passion est agréable à la belle Lucile, je suis le plus heureux des hommes. Je ne veux devoir sa main qu'à ma tendresse, c'est ce qui m'oblige à me cacher. Mon père sera charmé qu'en revenant d'Italie couvert de gloire, à deux lieues de Lyon, j'aie fait une conquête si digne de mon coeur.

LISETTE

Encore une fois sortez.

LUCAS

Que le'z amoureux sont tenacés !

DORANTE

Adieu ; je viens d'arrêter des chanteurs, ils préparent une fête pour ce soir.

LISETTE

Une fête ! Que vous savez bien la façon de vous insinuer dans le coeur d'une fille !

LUCAS

Tatigué, que j'aurons de plaisir !

DORANTE

Songez tous deux que votre fortune est faite...

LUCAS tendant la main

Morgué j'y comptons bian.

Dorante tire sa bourse.

LISETTE

J'entends quelqu'un.

LUCAS

C'est notre vieille maîtresse.

LISETTE

Ciel ! Monsieur Mondor la suit.

LUCAS prenant la bourse en sortant avec Dorante

Et vite, vite, fuyais.

LISETTE examinant Monsieur et Madame Mondor

Ils me paraissent en conversation sérieuse, écoutons un moment.

SCÈNE III. Monsieur Mondor, Madame Mondor, Lisette écoutant.

MONSIEUR MONDOR

Oui, Madame, Lucile est en âge d'être pourvue.

MADAME MONDOR

C'est à ce dessein-là, Monsieur, que je l'ai fait sortir du Couvent.

MONSIEUR MONDOR

Toujours de la sympathie entre nous, ma chère petite vieille.

MADAME MONDOR

Nous pouvons la pourvoir avantageusement et lui donner une dot considérable.

MONSIEUR MONDOR

Assurément. Depuis plus de quarante ans que nous sommes ensemble, j'ai beaucoup augmenté notre fortune.

MADAME MONDOR se fâchant

Mon économie n'y a pas mal contribué.

MONSIEUR MONDOR

Ne vous emportez point, m'amour, parlons d'autre chose. Apprenez sur qui j'ai jeté les yeux, pour en faire notre gendre.

MADAME MONDOR

N'en prenez pas la peine, ce soin me regarde ; mon choix est fait.

LISETTE à part

Je ne m'attendais pas à ce coup-là.

MONSIEUR MONDOR

Je pense que c'est moi qui dois lui choisir un époux, et celui que je lui destine c'est notre ami Monsieur Dorimon.

MADAME MONDOR

Calmez-vous, mon poulet, c'est à lui que je l'ai promise. Mais ils sont deux frères, auquel comptez-vous la donner ?

MONSIEUR MONDOR

Au plus digne, à l'Élu.

MADAME MONDOR

Oh ! Moi je la donne au Marquis ; c'est un garçon riche, galant, spirituel, je ne lui connais qu'un petit défaut, c'est d'être un peu trop prévenu en sa faveur.

MONSIEUR MONDOR

L'Élu sera mon gendre ; il n'est point fou comme votre Marquis ; de plus je le regarde comme garçon ; car il ne reçoit point de nouvelles de son fils qui sert en Italie. II est vrai qu'on prendrait l'Élu pour un benêt ; mais je l'estime : vive les gens de robe, les richesses leur viennent en dormant.

MADAME MONDOR

Les gens de guerre sont fort au dessus ; s'ils gagnent du bien c'est en veillant toujours. Le Marquis a ma parole, il aura ma fille. Je suis surprise qu'il ne soit pas arrivé.

MONSIEUR MONDOR

J'attends l'Élu, c'est lui qui l'emportera.

MADAME MONDOR

Tarare.

LISETTE

Tarare à mon tour. Vous ne savez tous deux ce que vous faites ; c'est moi qui veut marier Mademoiselle votre fille : elle est jeune, aimable, il lui faut un époux beau, bien fait, alerte, raisonnable ; en un mot, un homme qui lui plaise. Je veux qu'elle soit sage et contente dans son ménage ; pourrait-elle l'être avec un vieux petit-maître, ou avec un Élu suranné, qui ne serait auprès d'elle que ce qu'il fait à l'Audience.

MONSIEUR MONDOR

Ma mie, il y a longtemps que j'ai envie de réprimer vos impertinences.

MADAME MONDOR

Vos façons d'agir commencent à m'être fort à charge.

LISETTE

Fâchez-vous tant qu'il vous plaira, je ne souffrirai point que vous fassiez des choses contre le bon sens.

MONSIEUR MONDOR

Nous vous donnerons votre congé.

LISETTE

Vous m'en menacez ; je l'accepte : adieu.

MADAME MONDOR

Ne la renvoyons pas, elle a du bon.

MONSIEUR MONDOR

Vous avez raison ; son affection pour nous veut que nous lui passions quelque chose.

MADAME MONDOR

Oui, mon fils ; car à notre âge nous avons besoin auprès de nous de quelqu'un qui connaisse notre tempérament.

MONSIEUR MONDOR

Rappelez-la.

MADAME MONDOR

Lisette.

LISETTE

Plaît-il, Madame.

MADAME MONDOR

Venez-çà. Nous vous gardons, mais c'est à condition que vous ne vous mêlerez plus de nos affaires.

LISETTE

Je ne resterais qu'à condition du contraire.

MONSIEUR MONDOR

Lisette, vous... Rentrons, ma poule, elle nous échaufferait la bile.

SCÈNE IV.

LISETTE seule

Me voilà rentrée en grâce, mais je suis fort embarrassée ; ces gens-ci voudront l'emporter. Dorante sera la dupe des promesses que je lui ai faîtes ? Non. Il ne sera pas dit que Lisettte aura cédé. Armons-nous de courage ; n'abandonnons point Lucile, c'est une fille qui mérite d'être heureuse ; la voici.

SCÈNE V. Lucile, Lucas, Lisette.

LUCAS

Oui, Mamefelie, j'ons queuque chose à vous apprendre qui vous rendra bian aise. Vous commençais à m'acouter. Tatigué ! La douce nouvelle que j'alions vous dégoiser !

LUCILE

Hé bien ? Qu'est-ce, Lucas ? Parle donc.

LUCAS

Un gaillard bian torné, qu'an nomme un amoureux, perd l'eprit en votre faveur.

LISETTE

Ah ! Lucas, il y a bien d'autres nouvelles. Que je vous plains, ma chère maîtresse ! Vous allez devenir la femme d'un époux ridicule ; Monsieur et Madame Mondor s'accordent sur ce point, ils ne sont en dispute que sur la préférence.

LUCAS

Queulle trahison ! Oh ! Pargué, la parférence est pour stilà que j'avons à vous bailler ! Dame ! C'est du nanan ; demandais à Lisette, j'ons tous deux commissions de vous en marmoter queuques paroles.

LISETTE

Oui, Mademoiselle, vous êtes adorée d'un cavalier tout charmant, et je me suis chargée de vous faire agréer la respectueuse passion.

LUCILE

Vous êtes bien hardie, Lisette, de me faire une pareille proposition. Apprenez que ce serait à mes parents à disposer de mon coeur.

LISETTE

De la main passe ; le coeur n'est pas de leur compétence.

LUCILE

Non ; puisque le mien s'est donné sans leur aveu.

LUCAS

Adieu notre fortune.

LISETTE

Mon étonnement est extrême ! Quoi ! Depuis huit jours que vous êtes sortie du Couvent, vous avez toujours été renfermée dans cette campagne, vous n'y avez vu que vos parents ou vos domestiques, et votre coeur n'est plus à vous ?

LUCAS

Bon ! Mameselle aura fait queuque songe.

LUCILE

L'aimable illusion, si c'en est une ! Je soupire sans cesse, je sens de douces émotions ; mille idées charmantes remplissent mon esprit, mon âme est toujours agitée, et rien n'est si agréable que son agitation. Je m'imagine, Lisette, que tout cela ne peut être que l'effet d'une passion naissante.

LUCAS

Pargué, vous rêvais bian farme.

LISETTE

Une passion naissante !

À part.

S'aviserait-elle d'aimer Lucas.

Haut.

Daignez m'éclaircir ce mystère.

LUCAS, à part

Je sommes assez biau garçon ; peut-être...

LUCILE

Ma vue s'est fixée sur le jeune homme le plus aimable ; ses yeux, en dépit de moi-même, ont enlevé mon coeur.

LISETTE, à part

C'est Lucas.

LUCILE

Il ignore mon amour ; mais il m'a fait comprendre le sien par des regards si touchants, que je ne dois point douter de la violence de ses feux.

LUCAS, à part

J'ons toujours les yeux sor alle ; c'est pour nous qu'alle en riant.

LISETTE

Faites-moi du moins le portrait de votre amant.

LUCILE

Il a la taille de Lucas.

LUCAS, à part

Alle m'adore.

Haut.

Mameselle, nommais-nous le fortuné mortel qui vous inspire tant d'amour ; morgué, je n'en serons pas ingrat, je saurons nous taire.

LISETTE, a part

L'aimerait-il aussi ?

LUCILE

Comment le nommerais-je ? Hier pour la première fois je le vis se promener autour de notre maison, je i'ai revu ce matin ; c'est tout ce que je puis t'en apprendre.

LISETTE, à part

Je respire.

LUCAS, à part

Que me vla camus !

Camus : on dit proverbialement qu'un homme est bien camus (...) pour dire qu'il a été bien trompé, qu'il est déchu de ses prétentions, qu'il est bien honteux. [F]

LISETTE

Vous aimez Dorante,celui de qui avions à vous parler.

LUCILE

Quoi, ma chère Lisette, je serais assez heureuse pour avoir le coeur prévenu pour celui qui te presse le m'instruire de ses feux !

LUCAS

Il vous aime comme un pardu ; mais ce n'est pas tout, il faut bailler un croc-en-jambe à nos autres amoureux.

LUCILE

Comment s'y prendre ?

LUCAS

Ça n'est pas malaisé ; dites-leur que si l'un d'eux zst assez osé pour vous épouser maugré vous, que vous ly ferez var biau jeu ; que vous ferez ceci d'un côté, que vous ferez ça de l'autre ; que vous dépenserez par ci, que vous aurez des amants par-là ; bref mentez-leur biaucoup, en attendant que vous pissais rendre tout ça vrai.

LISETTE

J'imagine un sûr moyen.

LUCAS

Chut, j'avise Monsieur Dorante.

À Dorante.

Jasais tout votre bian6aise ; moi, je vas faire le guet de peur de surprinze.

Il sort.

SCÈNE VI. Dorante, Lucile, Lisette.

LUCILE, bas à Lisette

Ah, Lisette ! Pourrai-je cacher mon trouble ?

DORANTE

Madame, je ne serais pas excusable de m'offrir à vos yeux, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, si je n'y étais amené par l'estime la plus parfaite, et l'amour le plus tendre.

LISETTE

En faveur de vos sentiments, on excuse votre témérité.

DORANTE

Hier, Madame, dès que mes regards eurent rencontré les vôtres, de si charmants transports s'emparèrent de mon âme, que mon coeur fut aussitôt pLus à vous qu'à moi-même.

LISETTE

On vous aperçut, on remarqua votre trouble, il en causa ; vous n'êtes point à plaindre.

DORANTE

Daignez, Madame, confirmer le bonheur dont me flatte Lisette ; un mot de votre belle bouche, va me rendre le plus heureux des mortels.

LUCILE

Monsieur, je ne sois point faite au langage des amants ; quand même je l'entendrais, mon devoir me défend d'y répondre : cependant je vous écoute, je laisse parler Lisette, et mon coeur...

SCÈNE VII. Monsieur Mondor, Madame Mondor, Dorante, Lucile, Lisette.

LUCAS

Tout est pardu ! Veci Monsieu et Madame Mondor.

Il sort.

LISETTE, à Dorante et Lucile

Ne paraissez point embarrassés, je vous tirerai de ce pas ci.

MONSIEUR MONDOR

Que demande Monsieur ?

LISETTE, bas à Monsieur et Madame Mondor

Faites lui des politesses ; c'est un homme d'importance.

Haut.

Monsieur est philosophe, poète, musicien, robin, officier, médecin, petit Maître ; il est tour à tour poli, grossier, galant, brutal, spirituel, sot, amusant, ennuyeux, doux , grondeur, généreux , ingrat, magnifique, avare, vertueux, débauché, écolier, précepteur, père, fils, maître, valet, etc.

MONSIEUR MONDOR

Quel diable d'homme est-ce donc là ?

LISETTE

Un Comédien. On l'envoie vous donner une fête, vous devinez de quelle part.

MADAME MONDOR

C'est de celle du Marquis ; cela n'est point douteux.

MONSIEUR MONDOR

Non, non , Madame , c'est de celle de l'Élu.

À Dorante.

En quoi consistera votre divertissement ?

DORANTE

En danses, en chants.

À Lisette.

Tu as de l'esprit.

MADAME MONDOR

Je voudrais quelque morceau tragique, j'ai du plaisir à pleurer.

MONSIEUR MONDOR

Oui : vive la Tragédie ! on y fait ronfler les vers, les Acteurs ouvrent de grands bras, ils roulent les yeux, ils crient comme des possédés ; c'est-là ma fureur.

DORANTE

Il m'est impossible, Monsieur, de vous contenter : je n'ai amené que des danseurs, des chanteurs, et des symphonistes.

LISETTE

On ne vous demande que quelques lambeaux.

MADAME MONDOR

Faites comme vous l'entendrez, mais je veux du tragique.

MONSIEUR MONDOR

J'en veux aussi.

DORANTE, à Lisette

Quel embarras !

LISETTE, bas à Dorante

Voulez-vous les contredire ? C'est la première fois que je les vois d'accord.

Haut.

Donnez-nous l'enlèvement d'Hélène ; c'est une petite tragédie en cinq scènes, il ne faut que trois acteurs pour la représenter ; d'ailleurs on vous passera bien des choses en faveur de l'impromptu.

DORANTE, bas à Lisette

Y penses-tu ?

LISETTE, bas

Vous devez connaître cette pièce.

DORANTE, bas

Oui, mais...

LISETTE, haut

Chargez-vous du rôle de Ménélas.

DORANTE

Je n'ai point d'habit convenable, sans cela...

MONSIEUR MONDOR

Je vous en promets un ; j'ai encore celui qui me servit jadis à représenter Samson dans la tragédie de mon collège.

À Madame Mondor.

Je n'avais que quinze ans alors.

Samson : personnage de la Bible. Réputé invincible grâce à sa chevelure, Dalila le fit mettre en prison après lui avoir coupé les cheveux.

MADAME MONDOR, à Dorante

Vous ne pouvez plus reculer.

LISETTE

Allez vous préparer.

SCÈNE VIII. Monsieur Mondor, Madame Mondor, Lucile, Lisette.

MONSIEUR MONDOR

Monsieur l'Élu veut nous prouver qu'il est encore galant.

MADAME MONDOR

Quelle erreur ! Cela ne peut venir que du Marquis.

LISETTE

Pour terminer le différend, accordez Mademoiselle à celui qui donne le cadeau.

MONSIEUR MONDOR

Je le veux bien.

À part.

Elle en sera la dupe.

MADAME MONDOR

J'y consens.

À part.

Qu'il est aveugle !

À Lucile.

Le Marquis triomphera, préparez-vous, petite fille à le bien recevoir.

LUCILE

Vous serez contente.

MONSIEUR MONDOR, à Lucile

Vous épouserez l'Élu, songez que je le veux.

LUCILE

Puisque je dois appartenir à celui qui donne fête, soyez sur de mon obéissance.

MONSIEUR MONDOR

Fort bien.

MADAME MONDOR

L'événement fera voir qui se trompe de nous deux.

MONSIEUR MONDOR

C'est bien dit, rentrons, ma poule, allons nous reposer en attendant le divertissement.

SCÈNE IX. Lucile, Lisette, Lucas.

LUCAS

Vecy venir un homme bian vêtu , qui m'a l'air d'être un de vos épouseux.

LISETTE, mettant son tablier à Lucile

C'est apparemment le Marquis, il ne vous connaît pas ?

LUCILE

Non. Mais comment l'éconduire ?

LISETTE

Laissez-moi faire. Vous êtes une novice sans expérience ; mettez mon tablier, je passerai pour vous.

LUCAS

Queulle manigance.

LUCILE

Fais ce que tu voudras, je consens à tout.

LISETTE

Vous voilà ma suivante. Lisette ? Un miroir ? Je suis bien mal coiffée aujourd'hui. Raccommodez ce ruban, vous ôtez mon rouge, vous me piquez : que vous êtes gauche ! Il faut que je fasse tout moi-même. Lucas, vas travailler à ton jardin.

LUCAS

Nennin, morgué, je resterons : vous avais biau faire la maîtresse, vous êtes toujours Lisette. L'original approche ; je voulons voir notre Comédie.

SCÈNE X. Le Marquis, Lucile, Lisette, Lucas.

LE MARQUIS, à Lisette

La brillante personne ! Quels yeux vifs ! Je ne comptais trouver qu'une figure bourgeoise, et je vois un air charmant, des grâces, des manières : parbleu ! Je suis homme à bonnes fortunes jusques dans le mariage.

LUCAS

Il contrefait à marveille le jeune homme.

LUCILE

Vous êtes Monsieur_le_Marquis ?

LE MARQUIS

Oui, mon enfant. Tu es gentille...

LUCILE

Vos façons nobles et galantes m'ont fait vous deviner d'abord.

LE MARQUIS, tirant sa bourse

Tu m'as deviné, friponne ! Je dois récompenser ta pénétration, j'aime les soubrettes qu'on peut soupçonner d'avoir de l'esprit.

LUCAS

J'ons itou queuque bon sens : drès qu'on vous a nommé, zeste, j'ons deviné que vous étiez Monsieur_le_Marquis.

LE MARQUIS, à Lucas

Pour un Paysan tu as une assez jolie physionomie.

À Lisette.

Pardon, Madame, si je me suis distrait un moment du soin de vous admirer. Que vous m'annoncez de félicité ! Je sens couler dans mon coeur le doux poison de l'amour.

Lisette fait des révérences.

Tout en vous m'enchante ; mais j'ai un scrupule, c'est de vous épouser ; vous méritez d'être adorée.

LISETTE

En vérité, Marquis, vos airs de Cour ; vos façons aisées, et ces jolis riens, que vous débitez si galamment, me divertissent. Vous comptiez ne trouver en moi qu'une simple bourgeoise, qu'une Agnès ; vous trouvez une fille qui joint de l'esprit à des charmes. Votre opinion gagne beaucoup à tout cela. Je suis fort du goût d'être adorée ; vous m'en trouvez digne : hé bien , un hommage ne peut me déplaire ; je vous reçois au nombre de mes adorateurs.

Agnès : personnage de Molière, dans l'Ecole des femmes, très jeune et simple, symbolisée par cette réplique : "Le petit chat est mort." Acte II, scène VI, v. 461.

LE MARQUIS

Cet avantage me flatte infiniment.

LUCAS, à Lisette

Vecy l'autre épouseux ; je sommes pardus.

LE MARQUIS, à part

Quel sujet amène ici mon frère ? Éloignons-nous un peu pour l'apprendre.

LISETTE, à part

J'ai besoin de tout mon esprit ; je forme un projet.

À Lucile.

Écoutez.

Elle lui parle bas.

LUCILE

Laisse-moi faire, je vais te seconder.

SCÈNE XI. L'Élu et les acteurs précédents.

L'ÉLU

Laquelle de vous deux est Mademoiselle Lucile, que je lui fasse la révérence ?

LUCAS

Qu'il a l'air et le ton gniais !

LISETTE

C'est moi, Monsieur , peut-on s'y méprendre ?

À Lucile.

Lisette, vas promptement où tu sais.

Lucile sort.

L'ÉLU

Oh ! Je me doutais bien que c'était vous ; mais je voulais en être assuré par votre jolie bouche. Sans doute que vous ne me connaissez pas, puisque vous ne m'avez jamais vu. Je me nomme Monsieur Dorimon, écuyer, revêtu de l'honorable charge d'Élu.

Apercevant le Marquis.

Oh ! Oh ! N'est-ce pas là mon frère ? Eh ! Oui : que faites-vous céans ?

LISETTE

Cela se devine sans peine : Monsieur vient pour m'épouser.

L'ÉLU

Pour vous épouser !

LE MARQUIS

Quoi, mon frère, cela vous étonne !

L'ÉLU

Oui, vraiment ; car, ne vous déplaise, je viens aussi pour épouser Mademoiselle ; nous voilà deux : comment ferons-nous ?

LUCAS

Pargué, Messieurs, tirez à la courte paille.

LE MARQUIS

Je ne crois pas que vous osiez tenter de le disputer au Marquis de Bois-sec.

L'ÉLU

Oh ! Ne vous flattez pas de l'emporter sur le doyen des Élus de Beaujeu ; je suis votre cadet, mon frère, mais ce n'est pas en mérite.

LUCAS

Eh ! Morguene, Messieus, point de brit ; ça ne serait point bian que deux, frères s'entremangistions le blanc des oeils.

L'ÉLU, à Lisette

Tel que vous me voyez, je suis un bon parti, je n'ai qu'un fils qui sert en Italie, et comme depuis longtemps il ne m'a point donné de ses nouvelles, je crains d'apprendre sa mort : que sa perte me coûterait de pleurs !

LUCAS

Je pense qu'ous devez faire bian rire quand vous pleurez.

LE MARQUIS, à Lisette

Moi, je suis garçon, et comme l'aîné de la famille, je sais encore plus riche que mon frère. Considérez-moi bien : je joins au teint fleuri d'un Abbé la santé d'un jeune mousquetaire. Jusqu'ici l'on m'a vu léger comme un papillon changer tous les jours d'objet ; mais je veux être fixe, et je compte que vous aurez cette gloire-là.

LUCAS

Je ferions bian partagés ; via un biau marle.

LISETTE, au Marquis

Je suis fort aise de vous voir dans ces sentiments-là.

L'ÉLU

Ma charge vous rendra la première Dame du lieu.

LUCAS

Et la femme le rendra le plus huppé.

L'ÉLU

Quand vous m'appartiendrez, je vous suivrai partout, je serai l'ombre d'un si beau soleil.

LISETTE

Que vous me donnez d'empressement de porter le glorieux nom de Madame l'Élue ! Je crois que nous vivrons bien ensemble, je vous avertis que je ne serai point de ces femmes dociles par tempérament, qui fuient les plaisirs par régime, de ces indolentes statues qui ne sortent point de chez elles et craignent le froid et le chaud ; je sois la vivacité même ; je ne puis rester en place. Je veux aller, venir, recevoir grand monde, tenir table ouverte, vous aurez soin qu'elle soit tous les jours servie des mets les plus délicats , et jamais deux fois la même chose ; l'uniformité me ferait mourir. Nous jouerons, nous danserons, nous rirons , nous chasserons, nous concerterons. Oh ! Je ferai déguerpir votre humeur taciturne, je vous en réponds. Réveillez-vous, allons, allons, de la joie.

LUCAS

Queulle babilleuse !

L'ÉLU

Pour de la joie vous en aurez avec moi ; l'on s'étouffe de rire dès qu'on me regarde : on est fou de moi partout.

LISETTE

Je le crois, et vous, Monsieur_le_Marquis !

LE MARQUIS

Votre caractère m'enchante ; je suis comme vous l'ennemi juré de la solitude ; le grand monde est mon élément. Quand votre bien, que je crois considérable, sera joint à mes revenus, nous ferons la plus belle figure de notre Province. Décidez entre mon frère et moi ; je pense que vous ne balancerez pas à me donner la préférence.

LUCAS

Le moyan de balancer entre vous deux.

L'ÉLU, à Lisette

Oui, oui ; décidez, décidez : je suis sûr que je vous plais moi.

LISETTE

Vous me plaisez tous deux beaucoup. Un autre peut-être vous dirait que vous ne lui convenez pas.

À l'Élu.

Vous, parce que vous avez l'air niais.

Au Marquis.

Vous, parce que vous êtes déjà suranné ; mais tout cela, Messieurs, vous rend charmants à mes yeux.

À l'Élu.

On fait ce qu'on veut d'un mari comme vous.

LE MARQUIS rit en regardant l'Élu

Hé, hé hé, hé.

LISETTE, au Marquis

Et un époux bien avancé dans sa carrière ne fait pas languir une jeune femme, elle est bientôt veuve.

L'ÉLU, rit en regardant le Marquis

Hi,hi, hi, hi.

LUCAS, riant

La bonne botte qu'alle viant de leur pousser ! Ho , ho, ho, ho.

Lucile revient.

LUCILE, à Lisette

Madame, on vous demande.

LISETTE

Que me veut-on ?

Lucile lui parle bas.

Parlez haut, je n'ai rien de caché pour ces Messieurs.

LUCILE

C'est ce lapidaire à qui vous devez dix mille francs à l'insu de Monsieur et Madame Mondor.

Lapidaire : Ouvrier qui taille les pierres précieuses. Celui qui vend des pierres précieuses. [L]

L'ÉLU, à part

Dix mille francs !

LE MARQUIS, à part

Diable !

LISETTE

Il est bien exact, son billet n'est échu que de ce matin.

LUCILE

Votre Marchand d'étoffes est aussi là.

L'ÉLU, a part

Quelle dépensière ! Elle me ruinerait en moins d'un an.

LISETTE

Qu'ils attendent, je n'ai point d'argent.

LE MARQUIS, à part

Elle est née pour être femme de condition.

LUCILE

Ils disent qu'ils ne s'en iront point qu'ils ne soient payés.

LISETTE

Dis-leur que je me marie demain, et qu'ils peuvent revenir dans deux jours.

LE MARQUIS, à part

Peste !

L'ÉLU, à part

J'aimerais autant aller prendre femme à Paris.

LUCILE

Voici deux Lettres qu'on vient de recevoir pour vous.

LISETTE

Celle-ci est de la Présidente. Elle me demande sans doute les deux cens Louis qu'elle me gagna hier Sur ma parole : elle est bien persécutante. Cette autre est de la Comtesse. Messieurs, permettez-moi de la lire.

Elle lit.

« Je donne ce soir à souper, je t'y invite , ma chère bonne ; la compagnie t'amusera. Cinq ou six de nos soupirants doivent s'y rendre. Au sortir de table nous irons au bal chez la Marquise. On compte sur toi ; ne te fais point attendre. »

Au Marquis et à l'Élu.

Je me flatte, Messieurs, que vous me donnerez la main, et que nous ne nous quitterons pas de la nuit.

LE MARQUIS

Je le souhaiterais, Madame, mais j'ai compagnie chez moi.

L'ÉLU

Le dû de ma Charge ne me permet pas d'avoir cet honneur. Il faut que demain je siège dès sept heures du matin.

LISETTE

En sortant du Bal on vous y conduira.

LE MARQUIS

Madame, je suis votre très humble serviteur.

À part.

Quelle commère ! Je m'en tiens aux bonnes fortunes.

L'ÉLU

Adieu, Madame.

À part.

Je ne crois pas qu'on m'y rattrape. Quelle dégourdie !

LUCAS

Quand vous revarrons-je, mes gentilhommes ?

LE MARQUIS ET L'ÉLU, s'en allant

Nos baise-mains à Monsieur et Madame Mondor.

SCÈNE XII. Lucile, Lisette, Lucas.

LISETTE

Nous en voilà débarrassés. Hé bien, Mademoiselle, êtes-vous contente de moi ?

LUCILE

Tu es une fille impayable. Mais je ne suis pas sans inquiétude : je crains la colère de mon père et de ma mère.

LUCAS

Rassurez-vous. Vous êtes sous notre protection.

LISETTE

Je vais m'informer de ce qui se passe, et voir si Dorante est prêt.

LUCAS

Allez. Jarnonbille, vecy Monsieu et Madame Mondor qui accourons.

LUCILE

Ah ! Je frémis.

SCÈNE XIII. Monsieur Mondor, Madame Mondor, Lucile, Lucas.

MADAME MONDOR

Comment avez-vous donc reçu ces Messieurs, petite fille ?

MONSIEUR MONDOR

Il faut que vous les ayez mécontentés ; ils s'en vont sans nous dire adieu.

LUCAS

Ils avons tort ; Mamefelle Lisette et moi, j'avons fait de notre mieux pour les bian recevoir.

LUCILE

Je leur ai parlé suivant les sentiments de mon coeur.

MADAME MONDOR

Ce sont les miens qu'il faut suivre.

MONSIEUR MONDOR

C'est à moi que vous devez obéir.

LUCILE

Je ne puis vous satisfaire tous deux.

MADAME MONDOR

Comment, petite sotte, vous raisonnez ?

MONSIEUR MONDOR

Vous osez me contredire, petite ridicule.

LUCAS

Morgué, pour de vieilles gens, vous avez encore de bonnes poitraines.

Poitraine : poitrine.

SCÈNE XV. LISETTE, les Acteurs précédents.

LISETTE

Quel vacarme ! On vous entend du Village.

Bas à Lucas.

Amuse-les un moment, j'ai deux mots à dire à Lucile.

LUCAS

Place , place, vla nos Tragédiens qui venont.

LISETTE, bas à Lucile

Nos vieillards savent que nous les avons joué.

LUCILE

Ah ! Que m'apprends-tu ?

LUCAS

Que ces habits de masque ieux vont bian.

SCÈNE XV. Ménélas, on Dorante. Doris, et les acteurs précédents assis, Gardes.

MÉNÉLAS, dans l'attitude où il vient d'être peint

Hélas !

SCÈNE XVI.

SCÈNE XII. Ménélas, Doris.

MÉNÉLAS

Que dis-tu ?

SCÈNE X.III. Léda, Ménélas, Doris.

SCÈNE XIX.

SCÈNE XX ET DERNIÈRE. Le Marquis, L'Élu, et les Acteurs précédents.

LE MARQUIS

Oui, mon frère, c'est la soubrette qui nous a joués sous le nom de ma maîtresse, pour favoriser un rival.

L'ÉLU

Éclaircissons-nous du fait.

Apercevant Dorante.

Ciel ! Que vois-je ! Mon fils !

LE MARQUIS

Mon neveu ! Eh ! En quel équipage !

MONSIEUR MONDOR

Qu'entends-je ?

LUCAS

La drôle d'aventure !

L'ÉLU

Je te retrouve, quel bonheur !

LE MARQUIS

Apprends-nous ce que tout ceci signifie.

DORANTE

Je revenais d'Italie pressé du désir de vous revoir. Hier, passant par ici j'aperçus la charmante Lucile, ses attraits m'ont fixé, je ne puis vivre sans La posséder.

LISETTE

Moi, je l'ai fait passer peur comédien, il achevait son rôle quand vous êtes entrés.

LE MARQUIS, à Lisette

Nous Savons de tes nouvelles.

À Dorante.

Ton père et moi nous avions à l'insu l'un de l'autre formé le dessein d'épouser Lucile ; mais nous sacrifions notre plaisir à celui de te rendre heureux. Je crois que personne ne m'en dédira.

MONSIEUR MONDOR

Je consens à tout.

MADAME MONDOR

Et moi de même.

LISETTE, à l'Élu

Répondez-donc.

L'ÉLU

Je suis de l'avis de la compagnie.

DORANTE, prenant la main de Lucile

Belle Lucile, rien n'égale ma félicité.

LUCILE

Croyez qu'elle fait la mienne.

LUCAS, à Lisette

Marions-nous itou, Mameselle Lisette.

LISETTE

Tu te moques. Il me faut vraiment bien un autre mari que toi.

DORANTE

Allons, que la fête s'exécute.

DIVERTISSEMENT.

Air.

VAUDEVILLE.

MADEMOISELLE DANGEVILLE

L'autre jour Colin disait, Que depis qu'il est en minage, Près de sa Nicole il fait. Toujours le même parsonnage ; Quand j'entends manti, Par la mordi, J'enrage.

Minage : droit seigneurial que le Roi et les seigneurs prennent pour le mesurage des grains sur chaque mine de blé, d'avoine, etc. [F] [ici minage pour ménage]

267 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0