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un seul est le mot juste.

Comédie en vers

L'Intrigue des Filous

Claude de L'Estoile· imprimée en 1648· 5 actes· 1 657 vers· 10 personnages

Personnages

  • LUCIDOR, Capitaine Français
  • OLYMPE, Veuve d'un Partisan
  • FLORINDE, Sa fille et maîtresse de Lucidor
  • CLORISE, Confidente de Florinde
  • TERSANDRE, Rival de Lucidor
  • RAGONDE, Revendeuse
  • LE BALAFRÉ, Filou
  • LE BORGNE, Filou
  • LE BRAS-DE-FER, Filou
  • BERONTE, Receleur
MONSIEUR,

À MESSIRE CHARLES TESTU CONSEILLER DU ROI EN SON CONSEIL D'ESTAT, MAîTRE D'HOSTEL ORDINAIRE DE SA MAJESTE, CHEVALIER ET CAPITAINE DU GUET DE PARIS

Je ne sais quel jugement vous ferez de moi, et si vous ne m'accuserez point d'extravagance, ou du moins d'incivilité, de vous demander aujourd'hui votre protection pour ceux là même dont vous avez entrepris la ruine. La charge qu'on a donnée à votre vertu, et qui depuis tantôt un siècle a passé de père en fils dans votre maison, vous oblige à faire guerre à ces ennemis cachés, qui la font indifféremment à tout le monde, et portent leurs mains sacrilèges jusques dans les Temples et sur les Autels. Cependant, quoi qu'il soit de votre devoir de les exterminer tous, j'ose vous en présenter ici quelques uns, pour vous prier de les traiter favorablement, et d'embrasser leur défense. Il est vrai qu'il n'est bruit que de leur intrigue ; et toutefois pour être les plus fameux, ils ne sont pas des plus coupables. Car après tout qu'ont-ils fait ? Ils ont fait possible autant que les autres ; mais leur adresse est leur excuse : elle a comme fasciné les yeux de leurs témoins, en leur faisant voir que les crimes sont beaux quand ils les font ; et qu'il y peut avoir de la gloire à faire le métier dont ils se mêlent. Aussi, MONSIEUR, il y a fort peu de plaintes contre eux. Ils n'ont point de partie : Aucun ne vous presse de mettre vos gens en campagne pour les poursuivre ; et si vous daignez vous entretenir avec eux de leurs tours de souplesse, ils vous feront passer peut-être quelques heures assez agréablement. Les termes dont ils expriment leurs pensées sont grotesques ; la manière dont ils attrapent les plus fins, l'est encore davantage, et le receleur dont ils se servent n'est pas fou, mais il n'est guère moins plaisant que s'il l'était. Il n'est point de mélancolie à l'épreuve de sa mine, et de son langage ; et il faudrait être plus chagrin que ce Philosophe qui pleurait toujours, pour ne pas rire au récit de ses aventures. Enfin, MONSIEUR, ils sont le divertissement et des yeux, et des oreilles ; et comme ils ont plus d'agrément ou de bonheur que les autres, ils ont aussi plus de privilège. On permettait en Lacédémone de voler en secret, mais on leur permet ici de voler en public, et cette nouvelle permission apporte plus d'utilité que de dommage. Ce sont des ennemis découverts, et qui déployant leurs finesses à la vue du peuple et de la Cour, enseignent la Cour et le peuple à se garder d'en être trompés. Mais quelque licence et quelque applaudissement qu'on leur donne dans les Assemblées, ils en prennent peu de vanité, et se défient avec raison de l'approbation de la multitude. Quoi que ce monstre ait un nombre infini d'yeux, il ne voit que la superficie des choses ; et pour avoir tant de têtes, ils n'en a pas plus de jugement. Ils croient donc que c'est à vous et non pas à lui à prononcer sur leurs actions, et ils ne sont entrés chez vous qu'avec crainte, sachant bien que ce qu'il admire le plus est quelquefois ce que vous condamnez davantage. Ils appréhendent d'être examinés en particulier par un juge si clairvoyant, et si juste, et de n'être rien moins dans le Cabinet, que ce qu'ils paraissent sur le théâtre. Certes, MONSIEUR, ils ont beau faire les assurés ; ils ne disent pas un mot qu'ils ne tremblent ; et je n'en excepte pas ce Compagnon, qui parmi eux tranche du savant, et qui n'aimant pas moins l'étude, que le larcin, est devenu borgne à force de lire. Il me semble toutefois qu'ils ne sont pas si criminels qu'ils s'imaginent, et qu'étant plus dignes de faveur que de châtiment, votre bonté peut parler pour eux à votre justice. Ce ne sont pas des filous ordinaires, de ces trouble-fêtes, dont la rencontre est importune. On accourt en foule pour les voir ; et comme il y a plus de gloire à les protéger qu'à les perdre, je pourrais les adresser sans rougir au plus grand Prince de la terre ; mais je ne veux tenir leur grâce que de vous, et pour l'obtenir, je vous offrirais même des présents, n'était que vous n'êtes pas moins incorruptible que je suis.

MONSIEUR,

Votre très humble, et très obéissant serviteur,

DE LESTOILE.

MONSIEUR,

LETTRE DE MR BALLESDENS À MR DE LESTOILE

Il faut que vous soyez bien ennemi de votre gloire, puisque vous n'êtes pas venu Jeudi dernier à Fontainebleau. Je vous y avait convié par mon billet, pour vous faire jouir des honneurs dont l'Intrigue de vos Filous vous aurait comblé. Mais sans doute il vous suffit de mériter des couronnes : et par un excès d'humilité qui n'a point d'exemple, vous avez voulu éviter l'occasion d'en recevoir une de ces mains royales qui les distribuent à ceux qui savent régner comme vous sur les esprits. Je ne croyais pas jusques à présent qu'il y eut de Philosophie si sévère, que de vous obliger à fuir tant d'honneur avec tant d'indifférence ; ni d'auteur si humble ou si délicat, que de s'absenter comme vous de la plus belle Cour de l'Europe, de crainte d'être incommodé de ce battement de mains, dont le bruit, quelque grand qu'il soit, charme toujours le coeur et les oreilles des autres. Mais si les grandes assemblées vous sont importunes, souffrez au moins que cette Lettre vous aille trouver dans votre cabinet. Pour vous dire des nouvelles du beau monde ; et ne me sachez pas mauvais gré, si connaissant l'aversion que vous avez pour les louanges, je ne puis m'empêcher en passant de vous en donner quelques unes ; puisqu'en vous les donnant je ne suis qu'un faible écho de la voix publique. En tout cas, j'aime mieux courir le hasard de vous offenser, à l'imitation de tant d'honnêtes gens qui font si hautement votre éloge ; qu'en me taisant tout seul, passer parmi eux pour ignorant ou pour insensible, j'aurai pour le moins cet avantage, que si vous tenez pour vos ennemis ceux qui vous louent, il ne vous sera pas si facile de vous venger de moi que vous croiriez : puisqu'en cette occasion j'ai le bon heur d'être du parti des Princes, et des plus illustres Esprits du Royaume. Sans mentir, MONSIEUR, toute la France vous est beaucoup obligée du présent que vous lui avez fait de cet ouvrage, qui ne contribue pas moins au divertissement public, qu'à la sûreté des particuliers. Vous y avez mêlé si judicieusement l'utile avec le délectable, que vous nous avez fait voir avec joie, et sans aucun sujet d'appréhension, des personnes dont l'adresse a été jusques ici d'un très dangereux usage parmi les hommes. Les belles paroles que vous leur avez mises dans la bouche, en nous découvrant leurs artifices, nous ont appris à nous en défendre : et dans un pays de forêts et de rochers, qui est ordinairement si favorable aux desseins des voleurs, nous les avons vus de près et sans danger, quoi que leur approche soit toujours funeste. L'objet de nos craintes s'est changé en un sujet d'admiration et de louange. Ces méchants qui ont fait un pacte avec la malice, et une alliance avec la mort, sont devenus divertissants et officieux : et il ne nous font point d'autre violence que de nous contraindre d'aimer nos ennemis, à force de nous donner du plaisir. Bien loin de crier aux voleurs en les voyant, ils n'ont tiré de nous que des applaudissements et des cris de joie ? Et je ne puis m'empêcher de croire, ou que vous êtes de moitié avec eux, ou que vous en êtes le Receleur, puisque leur plus véritable larcin, est de voler les coeurs, et l'estime de ceux qui les écoutent. Aussi ne sont-il pas de ceux à qui les portes du Louvre sont défendues. Ils traversent toutes les Compagnies des Gardes, sans appréhender le grand Prévôt, ni le Chevalier du Guet. Lorsque les autres cherchent l'obscurité, ceux-ci cherchent le plus grand jour, pour avoir plus de témoins de leurs actions. Ils font même le mal avec tant de grâce, qu'ils obligeraient les juges les plus sévères à les en absoudre ; et vos vers leur ont acquis tant de faveurs auprès de leurs majestés, que les Fleurs de Lys, qui sont la terreur des autres, et les marques les plus ordinaires de leur punition, n'environnent ceux-ci que pour leur servir d'ornement, et de marques d'honneur. Certes, MONSIEUR, il serait à souhaiter que tant de beaux esprits, qui travaillent comme vous pour le public, nous donnassent des ouvrages de pareille instruction que le vôtre. Vous avez choisi sans doute à ce coup la plus vaste et la plus belle matière que les Muses pouvaient prendre pour s'occuper utilement. Il y a des filous de toutes sortes de conditions ? Et l'on ne présente point de pièce qui ait tant d'acteurs que cette grande comédie, que tant de fourbes jouent incessamment dans le monde, et dont le théâtre est tout l'Univers. Quant à moi je ne saurais jamais y faire un bon personnage. Quelque connaissance que j'aie de cette adresse, qui semble passer aujourd'hui pour la première vertu du siècle, et quelque amour que vous m'ayez donné pour vos filous j'ai trop de sincérité, pour n'avoir comme eux que des compliments dissimulés ; et je vous supplie de croire que ma main est parfaitement d'accord avec mon coeur, quand je vous écris que je suis,

MONSIEUR,

VOTRE et C.

De Fontainebleau Ce 6, d'Octobre, 1647.

ADVIS IMPORTANT AU LECTEUR

Cher Lecteur, j'offre à tes yeux un corps sans âme, j'appelle ainsi toute comédie qui se voit sur le papier, et non pas sur le théâtre. Les plus galantes et les mieux achevées sont froides pour la plupart et languissantes, si elles ne sont animées par le secours de la représentation. Les comédiens n'en font pas seulement paraître toutes les grâces avec éclat : ils leur en prêtent encore de nouvelles ; et la même pièce qui semble admirable quand ils la récitent, ne se peut lire quelquefois sans dégoût. Ils ont fait valoir celle-ci, quoi que ce ne soit autre chose qu'une pure bouffonnerie, qui n'est digne ni de toi ni de moi-même : aussi serais-je encore à te la donner, n'était que j'appréhendais avec raison qu'il ne prît envie à quelqu'un de t'en faire un présent à mon déçu, et que la faisant imprimer avec peu de soin, il n'ajoutât des fautes aux miennes, qui ne sont déjà qu'en trop grand nombre. Néanmoins, cher Lecteur, je ne désavoue point ce petit ouvrage, quoi qu'il soit de peu de mérite : mais je t'avertis qu'il y en a quelques autres que tu achètes pour être de moi qui n'en sont point ; et que faute de bien connaître ma façon d'écrire, tu te laisses abuser par une fourberie qui n'est guère adroite que plaisante. Un certain Libraire me fait passer tous les jours pour être auteur de plusieurs livres qui ne sont pas de ma science, et dont je n'ai jamais seulement vu le titre : cependant il te les débite avec assurance qu'ils partent de mon esprit, et pour donner couleur à ce mensonge il se sert de cet artifice. Il met à la première page, et à la fin de l'épître, un petit nombre d'étoiles, n'osant y mettre mon nom ; et voilà comme il te trompe, et me fait tort. J'ai bien voulu t'en donner avis, afin qu'à l'avenir tu ne t'y laisses plus surprendre, et que tu saches que je ne fus jamais d'humeur à me parer des dépouilles, ni des vivants, ni des morts.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Beronte, Le Balafré, Le Bras-de-fer, Le Borgne.

SCÈNE II. Ragonde, Beronte.

BERONTE

Votre ami.

BERONTE

Je suis...

RAGONDE

Quelque vaurien, retire-toi d'ici,

Ragonde méconnaît Beronte, et lui ferme la porte.

RAGONDE

Je vous retirerais, fut-ce en ma chambre même, Mais j'ai de ces escrocs une frayeur extrême ; S'ils savent que chez moi, je vous ai fait cacher À l'heure de minuit ils viendront vous chercher ; Ils me chanteront pouille, ils me feront désordre, Et jamais ces mâtins n'ont aboyé sans mordre ; Cherchez-donc gîte ailleurs.

Elle rentre.

Chanter injures, pouilles, goguettes à quelqu'un, lui dire des injures, lui faire querelle. [L]

Mâtin : Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien. [L]

BERONTE, seul

Qui s'en serait douté ? Quelle réception ? Quelle civilité ? Me voilà bien camus : mais quel sujet la porte À refuser ainsi les hommes de ma sorte ? Elle est inexcusable, et fourbe de tout point, Ces filous qu'elle craint ne la connaissent point, Cependant, que ferai-je ? Où sera mon asile ? Au Diable le denier, je n'ai ni croix ni pile. Je suis léger d'un grain, et la nécessité S'en va me rendre sec, comme un pendu d'été. Mais d'où vient qu'au logis de cette fine mouche Qui chapelet en main fait la Sainte-Nitouche, Le nez dans son manteau, sans suite et sans clarté,

Lucidor heurte chez Ragonde et une jeune fille qui le suit de loin entre apres lui.

Heurte ce gentilhomme ou ce vilain botté ? Irait-il si matin faire emplette chez elle ? Il y va bien plutôt attendre cette Belle, Habillée en j'en veux qui de loin suit ses pas Et qui de son mouchoir me cache ses appas ; Elle entre chez Ragonde, et non comme je pense, Pour lui communiquer un cas de conscience, Seule après un plumet : par un petit détour Chez une revendeuse entrer au point du jour, Et d'un mouchoir encor, prenant de tout ombrage, De peur d'être connue affubler son visage, Mon doute est éclairci, je connais la raison, Qui trop indignement m'a fermé sa maison : La matoise qu'elle est, a peur que je ne voie, Qu'elle y loge toujours quelque fille de joie. Elle en est soupçonnée, et c'est le commun bruit, Que sans avoir procès souvent elle produit. Il semble cependant à voir sa contenance, Qu'elle a de tout son coeur fait voeu de continence ; Et que de lui parler de toucher un téton Ce soit lui parler Grec, Arabe ou bas-Breton ; Mais elle fait l'amour, ou du moins le fait faire ; Et fut-ce aux Quinze-vingts, la preuve en serait claire. L'hypocrite à la fin se connaît tôt ou tard ; On cajole chez elle, aussi bien qu'autre part, Et corrompant l'honneur des meilleures familles, Peut-être qu'elle vend moins d'habits que de filles. Ma foi c'est un métier qui vaut mieux que le mien ; On y fait des amis, on y gagne du bien, On voit mille beautés, et s'il en prend envie, On se donne un plaisir le plus doux de la vie. Changeons donc d'exercice, et pour nous rendre heureux, Soyons ambassadeur du Roi des Amoureux.

Beronte trouve ici le portrait de Florinde que Clorise a laissé tomber en entrant chez Ragonde.

Mais que vois-je ? Est-ce pas le portrait de la Belle ? Que naguère Ragonde a fait entrer chez elle, Et que sans y penser elle aura laissé choir Lorsque pour se cacher elle a pris son mouchoir. Elle a passé soudain, je ne l'ai qu'entrevue, Mais si la reconnais-je, ou j'ai bien la berlue ; Oui voilà son visage, et j'y vois des appas, Qui me pourraient tenter, après un bon repas. Mais le flambeau d'amour s'allume à la cuisine, Et sur cette peinture on n'aurait pas chopine. Allons donc voir chez-moi, si rien ne m'est resté Sur quoi je puisse un peu trinquer à ma santé ; Aussi bien quelqu'un sort, et je crains non sans cause, Qu'on ne vienne m'ôter une si belle chose : Fuyons à tout hasard.

Camus : Fig. et familièrement, embarrassé, interdit. [L]

Sec comme un pendu d'été, ou, simplement, comme un pendu, se dit de quelqu'un extrêmement sec et maigre. [L]

Sainte-Nitouche : Personne hypocrite, doucereuse, affectant la simplicité et l'innocence. [L]

Habillée en j'en veux : voulons. On dit aussi d'une femme, qu'elle est à qui en veut ; pour dire, qu'elle est prostituée. [F]

Plumet : Fig. Un jeune militaire. [L]

Matois(e) : Terme familier. Qui a, comme le renard, la ruse et la hardiesse. [L]

Quinze-vingts : hôpital fondé à Paris par saint Louis pour trois cents aveugles. [L]

Berlue : Fig. Avoir la berlue, mal voir. [L]

Chopine : Ancienne mesure contenant la moitié d'une pinte. [L]

SCENE III. Lucidor, Clorise, Ragonde.

SCÈNE IV. Florinde, Clorise, Ragonde.

RAGONDE

Faut-il que vos parents contraignent vos désirs ? Voyez en liberté l'objet de vos plaisirs : Est-il pas gentilhomme ? Est-il pas Capitaine ? Si j'étais que de vous, ma foi ribon-ribaine Bon gré malgré leurs dents, je les ferais bouquer.

Ribon-ribaine : S'est dit populairement pour coûte que coûte ; à quelque prix que ce soit. [L]

Bouquer : Fig. Faire bouquer quelqu'un, lui faire baiser ce qu'il ne veut pas baiser, le forcer à faire ce qui lui déplaît. [L]

SCÈNE V. Olympe, Florinde, Clorise, Ragonde.

FLORINDE

Au Temple.

ACTE II

SCÈNE PREMIEÈRE.

SCÈNE II. Tersandre, Beronte.

BERONTE

Dans ce petit logis lestement accoutrée, Avec un vert-galant, tantôt elle est rentrée ; Ils y seront encore.

Vert-galant : Fig. homme vif, alerte, vigoureux, et, particulièrement, homme empressé auprès des femmes. [F]

SCÈNE III. Tersandre, Ragonde, Beronte.

RAGONDE

Que vous plaît-il Monsieur ? Voulez-vous dans ma chambre Voir quelques bracelets, ou de corail, ou d'ambre ? De beaux emmeublements, mille sortes d'habits, De nouveaux Points-coupés, des monstres de rubis ?

Emmeublement : Quelques-uns disent ameublement. Meuble propre pour garnir une chambre. Il se dit particulièrement du lit et des sièges de même parure.

Point-coupé : point de couture.

RAGONDE

Je n'ai pour vous, Messieurs, aucune marchandise ; Fors une couverture, où l'on berne les fous.

Elle rentre.

Berner : Faire sauter quelqu'un en l'air dans une couverture. [F]

BERONTE

Troussons, de peur des coups, notre sac et nos quilles.

Il rentre.

Trousser : Fig. et familièrement. Trousser bagage, partir brusquement. [L]

SCÈNE IV. Tersandre, Clorise.

CLORISE

Ici près.

TERSANDRE

Et moi j'irai prier, découvrant qui vous êtes, Qu'on vous donne logis dans les Magdelonnettes.

Magdelonettes : Couvent où on enferme les filles de mauvaise vie pour les châtier ou retirer de leurs désordres. [L]

SCÈNE V.

TERSANDRE, seul

Voyez quelle réponse, et de quelle fierté, Elle ose devant moi nier la vérité ; De tout ce que je dis, elle fait raillerie, Et je ne vis jamais pareille effronterie : J'accuse sa maîtresse, et loin de l'excuser, J'ai tort si je l'en crois, je me laisse abuser ; Elle me traite enfin de jaloux, de crédule, Et d'esprit qui va même au delà du scrupule : M'aurait-on bien déçu ? Crois-je point de léger ? Ai-je juste sujet de me tant affliger ? Cette accusation possible n'est pas vraie, Le bruit m'a renversé, la peur m'a fait la plaie ; Et c'est trop la blâmer sur le simple rapport D'un homme que le vice a choisi pour support. Il ne connut jamais pas une honnête fille, Et des pêchés du peuple il nourrit sa famille : Mais si tout ce qu'il dit n'est qu'un conte inventé, Et qu'elle soit si chaste avec tant de beauté, D'où lui vient ce portrait ? Et l'audace de dire Qu'on en peut obtenir tout ce qu'on en désire ? Ha ! Que je devais bien, imprudent que je suis, Tirer quelques clartés, pour dissiper mes nuits, Avant que de laisser échapper cet infâme, Par qui mille soupçons se glissent dans mon âme. Quand je pleure (peut-être) elle se réjouit, Et peut être à souhait Lucidor en jouit. Dans ce logis, dit-il, lestement accoutrée, Avec un Vert-galant tantôt elle est entrée. Est-ce un autre que lui ? Je n'en sais que juger, Mon esprit là-dessus se laisse partager : Mais cherchons ce rival sans tarder davantage, Montrons lui ce portrait, pour voir si son visage, Son geste, ou son discours, ne m'éclaircira point D'un doute qui vraiment me trouble au dernier point ; On tente tous moyens pour se tirer de peine, Mais je pense le voir, mon bonheur me l'amène.

SCÈNE VI. Lucidor, Tersandre.

LUCIDOR

De quoi ?

TERSANDRE

Point du tout.

TERSANDRE

Encor moins.

TERSANDRE

Depuis peu.

TERSANDRE

D'elle-même.

SCÈNE VII. Florinde, Tersandre.

FLORINDE

Poursuivez.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Florinde, Ragonde.

RAGONDE

Mais encor.

RAGONDE

Madame.

FLORINDE

Je le veux.

RAGONDE

Je saurai dans le nid remettre ce poulet ; Et craignant son courroux filer doux comme lait.

Poulet : Fig. Billet de galanterie, missive d'amour. [L]

SCÈNE III. Olympe, Florinde, Ragonde.

RAGONDE

Pas une maille moins de seize mille francs.

Maille : Petite monnaie de cuivre qui n'est plus en usage, mais qui valait la moitié d'un denier, et était de la sorte synonyme d'obole. [L]

SCÈNE IV. Ragonde, Beronte.

SCÈNE V. Tersandre, Beronte.

BERONTE

Le hasard.

BERONTE

La faim.

TERSANDRE

Qu'est ceci ?

BERONTE

Aux trigauds comme lui mon courage est fatal.

Trigaud : Qui use de détours, de mauvaises finesses.

TERSANDRE

Almir.

TERSANDRE

Tais toi.

TERSANDRE

C'est trop.

BERONTE

Un jour il crut prendre sans vert Ce brûleur de Maisons, ce fameux Jean_de_Vert : Mais nous perdîmes temps, et peine à le poursuivre, Il s'échappa de nous, encore qu'il fût ivre.

Jean de Vert : Jean de Werth (1595-1652) est un militaire de la guerre de trente ans. Il a fait l'objet de chansons.

SCÈNE VI. Lucidor, Tersandre, Beronte.

TERSANDRE

Pour la dernière fois jette les yeux sur elle,

Tersandre se déboutonne, et fait voir à Lucidor le portrait de Florinde sur sa chemise.

La voilà.

TERSANDRE

Qui vous !

TERSANDRE

La vie.

LUCIDOR

Hé bien, je vous la laisse, et votre épée encor, Il suffit que j'emporte un si rare trésor.

Lucidor l'ayant terrassé lui arrache le portraict, et s'en va.

Il rentre.

TERSANDRE

Mille coups de baston puniront ton offense.

Comme Tersandre et Beronte rentrent, les Filous les aperçoivent.

SCÈNE VII. Le Balafré, Le Bras-de-fer. Le Borgne.

LE BALAFRÉ

Courons après ces gens, il est nuit, autant vaut.

Autant vaut : locution elliptique, peu s'en faut. [L]

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Lucidor, Ragonde.

RAGONDE

Je tremble.

RAGONDE

Adieu donc.

SCÈNE III. Lucidor, Florinde, Clorise, Ragonde.

CLORISE

Madame.

SCÈNE IV. Le Balafré, Le Bras-de-fer, Le Borgne.

SCÈNE V. Beronte, Le Borgne, Le Balafré, Le Bras-de-fer.

LE BALAFRÉ

Suivons-le.

BERONTE

Là voilà.

BERONTE

Prenez-le.

BERONTE

Ai-je gousset ni poche où vous n'ayez cherché ? Non, je n'ai pas un sou, mais sachant votre adresse, Je veux vous enseigner un monde de richesse, Voyez-vous ce logis.

Goussset : Anciennement. Petite bourse que l'on portait d'abord sous l'aisselle et que l'on attacha ensuite en dedans de la ceinture de la culotte. [L]

LE BORGNE

Nous trousserons la pinte et non pas davantage, Et puis à pas de loup nous reviendrons daguet, Pour voir qui va qui vient tous deux faire le guet.

DAgute : Terme de chasse. Nom du jeune cerf depuis un an jusqu'à dix-huit mois. [L]

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Le Bras-de-fer, Le Borgne.

LE BRAS-DE-FER

Viennent-ils ?

LE BORGNE

Nullement.

Le borgne regarde si ses compagnons ne reviennent point.

SCÈNE II. Le Balafré, Beronte, Le Bras-de-fer, Le Borgne.

LE BRAS-DE-FER

Doublez doublez le pas, Fallait-il si longtemps être à friper les plats ? Dix heures ont frappé.

Friper : Familièrement. Dissiper en de folles ou vilaines dépenses. Cet homme a fripé tout son bien. [L]

LE BALAFRÉ

Tout est prêt.

BERONTE

Conservez bien le vôtre, et si l'on vous attrape, Et que de ce danger par miracle j'échape ; A quelque question que vous soyez soumis, Ayez toujours bon bec, buvez à vos amis, Allez, et que le Ciel rende vaine la crainte, Qui m'attaque et me porte une si vive atteinte : Il me semble déjà que tout ce que je vois Se transforme en sergent, se vient saisir de moi, Et m'enferme à cent clefs, où déjà d'aventure, J'ai sans dévotion trop couché sur la dure : Mais où va ce fendant que j'entrevois de loin, Lucidor passe pour aller enlever Florinde. Le manteau sur le nez, marcher l'épée au poing ? Sifflerai-je, ou plutôt quitterai-je la place ? Il passe outre, et mon sang est encor tout de glace, La crainte qui souvent fait voir ce qui n'est pas, Vient de me figurer l'image du trépas, J'ai presque pris la fuite, et j'ai vu ce me semble En cet homme tout seul cinquante archers ensemble ; Je n'avais pas quinze ans, que le vol d'un manteau, Fit que l'on m'attacha le dos contre un poteau, Où le cou dans le fer, et les pieds dans la boue, Aux passants malgré moi je fis longtemps la moue : Je fus marqué depuis à la marque du Roi, Et si l'on me reprend n'est-ce pas fait de moi ? Il n'est point de présent, d'ami, ni d'artifice, Qui puissent m'exempter d'un infâme supplice ; Il faudra qu'en charrette, et suivi du bourgeois, J'aille sans violons danser au bout d'un bois. Mais qui cause les bruits qui maintenant s'entendent ? Et fait que tant de gens et montent et descendent ;

Ce bruit est causé par les voleurs, qui étant découverts tâchent à se sauver.

Sifflons, sifflons encor ; Ha ! Dieu pas un ne vient, S'ils ne sont déjà pris, qu'est-ce qui les retient ? Quel battement de pied ! Quel cliquetis d'épées ! Quel murmure confus de voix entrecoupées ? Fuyons, mais où fuirai-je ! Hélas de tous côtés, Ce ne sont que voisins, ce ne sont que clartés : Ils ont pris ces filous, ils me cherchent peut-être, Et j'en tiens pour longtemps, s'il m'advient de paraître : Laissons-les donc rentrer, avant que de partir, Cependant cachons-nous, j'entends quelqu'un sortir,

Il se cache.

Avoir bon bec : Parler avec vivacité, et une certaine malice. [L]

SCÈNE III. Olympe, Ragonde, Beronte, caché.

SCÈNE IV. Lucidor, Olympe, Ragonde, Beronte, caché.

BERONTE

C'est une happelourde, Je l'ai vu travailler, je l'ai servi vingt mois, Et je sais les bons tours qu'il a faits mille fois.

Happelourde : Pierre fausse qui a l'éclat d'une pierre précieuse. [L]

SCÈNE V. Tersandre, Ragonde.

TERSANDRE

Moi ?

RAGONDE

Vous-même.

SCÈNE VI. Tesandre, Ragonde, Béronte.

TERSANDRE

Ha perfide !

TERSANDRE

Je deviendrai bourreau, pour te rompre le cou.

Tersandre donne un coup de pied à Beronte, et un coup de poing à Ragonde, et s'enfuit.

BERONTE

Au secours.

TERSANDRE

Fuyons.

Il s'enfuit.

SCÈNE DERNIÈRE. Olympe, Lucidor, Florinde, Ragonde, Beronte.

RAGONDE

Des coups que m'a donnés ce fourbe qui s'enfuit.

Ragonde et Beronte rentrent pour courir après Tersandre.

LUCIDOR

Madame, laissez-moi, je saurai le poursuivre.

Lucidor veut courir après Tersandre, mais Olympe et sa fille l'en empêchent.

1 657 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica