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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

La Bradamante

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1636, imprimée en 1637· 5 actes· 2 003 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1636.

Personnages

  • CHARLES, Roi de France
  • LÉON, Prince de Grèce
  • ROGER, Serviteur de Bradamante
  • AYMON, Père de Bradamante
  • RENAUD, Frère de Bradamante
  • BRADAMANTE
  • HIPALQUE, Suivante de Bradamante
  • MARPHISE, Soeur de Roger
  • NAYMES, Seigneur Français
  • ZÉNON, Ami de Léon
  • AMBASSADEURS, de Bulgarie

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Léon, Roger.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

BRADAMANTE, seule dans sa chambre

Mon coeur ne retient plus la douleur qui te presse, Il est vrai ce perfide a faussé sa promesse, L'ingrat a violé sa foi. Il n'a point de regret de t'avoir délaissée, Et ne souvient plus de toi, Quoiqu'il vive dans ta pensée. Quel esprit prévoyant eut reconnu la feinte Des serments qu'il me fit d'une amitié si sainte, Et de tant de fidélité ? Que j'eusse cru faillir contre mon grand courage, De soupçonner de lâcheté, Ses discours et son beau visage. Comme votre beauté, disait-il, est extrême, Dans sa perfection mon amour est de même, Et le feu si pur et si beau, Qui parmi les mortels me brûle et me captive, Me doit encor dans le tombeau, Brûler d'une flamme plus vive. Que la longueur du temps, ou des lieux nous sépare, Rien ne peut ébranler une amitié si rare. On ne verra jamais changer Les résolutions d'une âme si constante, Et je ne serai plus Roger, Quand je vivrai sans Bradamante. Ce discours redoublait une naissante flamme, Je crus que ce beau corps logeait une belle âme, Incapable de trahison. Sa peine, je l'avoue, ébranla ma constance, Je le crus aimer par raison, Et je l'aimai par innocence. Tout_à_coup, sans ouvrir son dessein à personne, Et sans me dire adieu le traître m'abandonne, Et s'éloigne de cette Cour. Il habite possible une terre inconnue, Où de quelque nouvelle amour Son âme est déjà retenue. Abuse déloyal, abuse autant de Dames, Que tu reconnaîtras capables de tes flammes, Invente de nouveaux serments, Dont ta fidélité dans leurs âmes s'imprime, Tu sais que les Dieux aux Amants, Ont permis de jurer sans crime. Toutefois je ne puis forcer cette puissance, Qui m'oblige à t'aimer après ton inconstance, Oui, je t'aime encore Roger, Et malgré la raison qui veut que je t'oublie, Il n'est pas en moi de changer, Pour rompre le noeud qui nous lie.

Possible : Adverbialement. Peut-être. [L]

SCÈNE IV. Hipalque, Bradamante.

SCÈNE V. Charles, Aymon, Renaud.

CHARLES

L'événement éclaircira l'affaire. Vous vous piquez Aymon.

Piquer : Se vanter de, avoir des prétentions à. [L]

SCÈNE VI. Charles, Léon.

SCÈNE VII. Charles, Bradamante, Léon, Aymon, Marfise, Renaud.

CHARLES

Et pour vous assurer de son affection, Je vous veux avertir de son intention. Bradamante à la fin il faut courir aux armes, Se servir d'autres traits que de ceux de vos charmes. Il faut prendre demain la salade et l'écu, Pour combattre celui que vous avez vaincu. Le voilà résolu de tenter la fortune.

Salade : en termes de Guerre, est un leger habillement de tête que portent les Chevaux Legers, qui diffère du casque en ce qu'il n'a point de crête, et n'est presque qu'un simple pot. [F]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Léon, Roger, couvert des armes de Léon.

SCÈNE II.

ROGER, seul

Des bords plus éloignés où le flambeau du jour, Sorti de l'Océan recommence son tour, Jusqu'aux flots reculés où sa clarté dévale, Est-il une fortune à ma fortune égale ? Malheureux si la terre en a jamais produit, À quelle extrémité te trouves-tu réduit ? C'est peu que tout le monde à ta perte conspire, Que le Ciel avec lui s'unisse pour te nuire, Que tous les éléments soient armés contre toi, Comme contre un ingrat qui viole sa foi. Si le Ciel pour montrer que sa haine est extrême, N'armait ta propre main pour te perdre toi-même. Oui, c'est le point qui reste à ton dernier malheur, Que tu sois l'instrument de ta propre douleur. Et tu périrais mal, si ta perte légère, En pouvait accuser une cause étrangère. Cette main, qui mes dieux, et mon Prince servant, M'a des plus grands périls retiré si souvent : De qui les actions partout victorieuses, Aux yeux de tout le monde ont paru glorieuses, Devait donc (destinée à ce fatal emploi) Traiter mes ennemis plus doucement que moi. Malgré le souvenir de ma première flamme, La traîtresse pourra s'armer contre mon âme. Et toi coeur déloyal noirci de lâcheté, Sont-ce là des effets de ta fidélité ? Sont-ce là les serments que tu fis par ma bouche ? Éclate et mets au jour le regret qui te touche, Parais pour m'obliger à toi-même inhumain : Mais non, tu dois mourir d'une plus belle main, Puisque c'est Bradamante à qui je fais l'offense, Bradamante elle-même en fera la vengeance. C'est par ce seul moyen qu'il me faut acquitter, Je trouve mon salut à me précipiter. À voir d'un coup vengeur ma poitrine frappée, Et recevoir la mort de sa fatale épée. Je puis par ce moyen contenter mes désirs, Et par un même sort venger ses déplaisirs. Mais l'étrange malheur qui me poursuit encore ! Je trahis par ma mort un ami qui m'adore. Désormais son salut ne dépend que de moi, Et si je veux périr, je lui manque de foi. Non je suis obligé de tenir ma parole, Ma résolution inutile s'envole. Et si par moi Léon ne la possède pas, Je ne puis sans un crime avancer mon trépas. Je dois faire pour lui tout ce qui m'est possible, Après il n'est plus rien qui ne me soit loisible. Et m'étant acquitté de ce que je lui dois, Il me sera permis de mourir mille fois. Pour lors je trouverai mon repos dans mes armes, Pour lors le seul trépas aura pour moi des charmes, Et dans mon dernier sort je serai bien heureux, Que ma tragique fin m'acquitte à tous les deux.

Avancer : se dit figurément en choses morales, pour dire, Proposer quelque chose, la mettre en avant. [T]

SCÈNE III. Aymon, Renaud, Bradamante.

SCÈNE IV. Bradamante, Hipalque.

SCÈNE V. Marfise, Bradamante.

MARPHISE

Il est prêt.

SCÈNE VI. Charles, Aymon, Renaud, Naymes.

Le champ de bataille doit paraître, et l'Empereur avec les assistants aux barrières.

NAYMES

Cette férocité pleine de tant d'audace, Qui même sous l'armet se remarque en sa face, Ce port majestueux et doux également, Paraît en même temps redoutable et charmant.

Armet : Casque, ou habillement de tête. Ce mot vient par diminution de helmette par corruption , pour elmet ; ou de elmetto, comme qui diroit, petit heaume. Pasquier dit que ce mot n'est venu en usage que sous François I. [F]

SCÈNE VII. Marfise, Zénon, Charles, Bradamante, Roger, Aymon, Renaud, Naymes.

ROGER, sous les armes de Léon, tout bas

Puisque vous l'ordonnez, je vous rendrai contente.

ROGER, déguisant sa voix

Il passe sur elle, et lui ôte son épée : mais Bradamante ne laisse pas de se jeter sur lui plus furieuse que auparavant.

Madame, confessez que vous êtes vaincue, Que vos plus grands efforts sont enfin superflus.

v. 771, rien ne rime avec "pas".

MARPHISE

Elles se retirent.

Ne désespérez pas.

Et Roger aussi.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Bradamante, Marfise.

BRADAMANTE

Oui, mais ce même coeur que vous avez vanté, S'est noirci maintenant par une lâcheté, Le traître a pu souffrir que cette main plus lâche, Efface le passé par une seule tache : Au lieu de me défendre et de me secourir, Tous deux ont conspiré pour me faire mourir. Qu'ils meurent donc tous deux, puisque le Ciel l'ordonne, Avant que ce Léon possède ma personne, Qu'il ait quelque pouvoir dessus ma liberté. Laissez-moi donc, ma soeur, dans cette volonté, Et ne détournez plus un dessein légitime, Puisque votre amitié vous fait commettre un crime. Serez-vous bien joyeuse, au moins si vous m'aimez, De voir mes tristes jours en regrets consommés, Voir votre Bradamante aux larmes condamnée, Entrer dans un veuvage au lieu d'un hyménée : Que le plus odieux de tous ses ennemis, Se vante des baisers qui lui seront permis ; Qu'il possède à son aise, et mes yeux, et ma bouche, Et me mette aux enfers, me mettant dans sa couche. Que quand cette raison ne vous toucherait point, L'intérêt de Roger à mon malheur est joint, Puisque sa passion, qui m'est déjà connue, Ne verra, sans mourir, sa flamme prévenue. Il ne me verra pas entre les bras d'autrui, Sachant que ma vertu ne pourra rien pour lui. Car après que l'Hymen m'aura déjà liée, Si ma première amour ne peut être oubliée, Pour le moins mon devoir la conduira si bien, Que mourant à mes yeux, il n'en obtiendra rien. Souffrez, ci vous l'aimez comme le sang l'ordonne, Que n'étant point à lui, je ne sois à personne, Et ne permettez pas qu'un rival odieux, Le pouvant empêcher, en triomphe à vos yeux.

SCÈNE II. Renaud, Marfise, Bradamante.

SCÈNE III.

ROGER, en son premier habit

Je puis, développé d'une suite importune, Me plaindre en liberté des traits de la fortune, Et devant que ma main finisse mon tourment, Rappeler mes douleurs pour mourir doublement : Puisque de tant de maux étant la seule cause, Une mort seulement serait trop peu de chose. Résous-toi, misérable, à mourir mille fouis, Et ne regrette pas l'état où tu te vois. Conserve pour toi-même un sentiment farouche, Et que de tes malheurs la pitié ne te touche, Étant le plus cruel de tous tes ennemis, Les pires traitements te seront bien permis. Justes Dieux ! Fallait-il que de mon mal extrême, Je devinsse l'auteur et la cause moi-même ? Et que j'enveloppasse en mon injuste sort, Celle que j'aimais tant, et qui m'aimais si fort. Est-ce à votre repos une chose importante, De perdre avec Roger sa chère Bradamante ? Et n'obtiendrez-vous pas le comble de vos voeux, Si vous en perdiez un, sans les perdre tous deux ? Hélas ! Si pour saouler votre haine implacable, Vous gardiez à mes jours un sort si déplorable. Que ne m'accordiez-vous d'assouvir la fureur, Et le juste courroux d'un barbare Empereur ? Si dans une prison j'eusse perdu ma tête, Votre haine n'était qu'à demi satisfaite. Et moi je n'étais pas malheureux en tout point, Si même à tous mes maux le remords n'était joint. Ce n'était pas assez d'une seule victime, Et je devais périr coupable d'un grand crime. Ô vous que je perdis par cette trahison ! Puisque mes repentirs ne sont plus de saison, Et que c'est vainement que la douleur me touche, Prononcez mon arrêt par votre belle bouche, Condamnez cet ingrat aux plus cruels tourments, Qu'ont jamais mérité les perfides amants. Rien ne me peut servir de prétexte ou d'excuse, Et pour vous prévenir, moi-même je m'accuse. Il est vrai, j'ai failli, mais par un tel forfait, Que rien n'effacera le crime que j'ai fait. Cette main sacrilège ayant eu la puissance De s'armer contre vous avec tant d'insolence, Ayant pu consentir à ce lâche dessein, Me pourra bien plonger un poignard dans le sein. Aussi je n'en attends que ce dernier service, Je lui pardonne tout après ce bon office. Étant accoutumée à me faire mourir, Je vois que sa pitié s'offre à me secourir. Mais je m'épargnerais par un si doux remède, Non perfide, à ce coup je refuse ton aide. Tu finirais mes maux par une prompte mort, Et je la veux souffrir, mais avec moins d'effort. Je veux, je veux sentir toute son amertume, Que l'horreur de la faim me mine et me consume, Et que mon désespoir me tuant à son tour, Me fasse avant ma mort mourir cent fois le jour. D'un Ours ou d'un Lion le gîte épouvantable, Sera dorénavant ma retraite effroyable, Où tous ces animaux s'armeront contre moi, Et me reprocheront que j'ai manqué de foi. Leurs ventres affamés seront ma sépulture, Ils enseveliront ce monstre de nature, Et leur dent pitoyable aux siècles à venir, Effaceront mon crime avec mon souvenir. Je puis mourir, Léon, sans que ma mort t'offense, Je me suis acquitté par cette récompense. Bradamante est à toi, vit désormais content, Et meurs entre les bras de celle qui t'attend. Pour moi je t'abandonne, et cette ingrate ville, Puisque dorénavant je te suis inutile, Et que sans te troubler il ne m'est pas permis De te voir triompher du mal que j'ai commis.

SCÈNE IV. Charles, Léon, Aymon, Marfise, Bradamante, Renaud.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Léon, Zénon.

ZÉNON

Il rentre.

Nous nous acheminons.

LÉON

Je vais courir aussi. Ô Ciel ! Combien est vain un espoir qui se fonde Sur l'éclat incertain des affaires du monde, Dont le bonheur bâti sur un sujet mouvant, Inconstant comme il est, s'efface au premier vent. Exemple infortuné des traits de la fortune. Hélas ! De quoi te sert ta mémoire importune, Que pour te rafraîchir la perte de ton bien ? Croyant tout posséder, tu ne possèdes rien. Hier tu fus plein d'honneur, et ta flamme imprudente T'avait fait en espoir l'époux de Bradamante. Tu marchais triomphant de la gloire d'autrui, Et tout ce qu'il t'acquit tu le perds aujourd'hui. Le Ciel, de quelque soin que ton crime se cache, Veut enfin mettre au jour une action si lâche, Et ne peut pas souffrir que tu sois possesseur D'un bien, dont tu serais inique ravisseur. C'est lui qui suscita cette forte Amazone, Pour te faire sentir la peine qu'il te donne, Et qui fit accorder ta folle passion Au combat entrepris à ta confusion. Te voilà désormais perdu de renommée, Marfise dans le camp superbement armée, T'appelle à haute voix, et tu ne parais pas, Pour souffrir un affront pire que le trépas. Mais que fera Léon sans force et sans vaillance ? Ce brave chevalier n'est plus en sa puissance, C'est pour lui seulement qu'il l'avait entrepris. Le Ciel me le donna, le Ciel me l'a repris. Que requerras-tu donc en ce malheur extrême ? Va Léon, va périr et combattre toi-même. Va-t'en noyer ta honte, en ton sang répandu, Ou recouvre l'honneur et le repos perdu. Mais espérons encor, possible qu'à cette heure, Du sort capricieux l'influence est meilleure. Mon ami retourné, nous réparerons tout. Allons et poursuivons la quête jusqu'au bout. Toi qui me fis commettre une si grande faute, Qui fis brûler mon coeur d'une flamme si haute. Puissant maître des Dieux, Amour guide mes pas, Guide-moi sur les siens, ou me guide au trépas

SCÈNE II.

ROGER

Odieuse clarté, je te soutiens encore, Soucis qui me tuez, ennui qui me dévore, Éternelles douleurs, regrets, peines, remords, Me laissez-vous vivant après cent mille morts ? Donc toutes vos rigueurs n'ont pas assez de force, Pour chasser cet esprit de sa débile écorce. Mais pourquoi ferez-vous des efforts superflus, Pour dépouiller du jour celui qui ne vit plus ? S'il vivait, verrait-il sa chère Bradamante, Au milieu des baisers, défaite et languissante, Repousser un Léon qui la tient en ses bras, Et son ressentiment ne l'accablerait pas ? Verrait-il un rival qu'aucun souci ne touche, Former à tout moment sur cette belle bouche, Sur ces mains, sur ces yeux quelque amoureux dessein, Sans lui mettre cent fois un poignard dans le sein ? Et toutefois il vit, il le voit et l'endure, Et même son devoir ne veut pas qu'il murmure. Non, pour ne perdre point la gloire d'un bienfait, Je ne me repens point du bien que je t'ai fait. Vis Léon, vis content, un long siècle d'années, Le Ciel, selon tes voeux, fasse tes destinées, Et verse désormais sur Bradamante et toi, Tous les mêmes bonheurs que j'attendrais pour moi, Et qu'il comble d'horreur le reste de ma vie, Si tes prospérités me donnent de l'envie. Cependant me voici dans le profond du bois. Le creux de ce rocher qui répond à ma voix, Pourra bien, pour ce soir, me servir de retraite : Mais sans aller plus loin, la voici toute prête. Ce mol et vert gazon se présente à propos À ces membres mourants pour un peu de repos. Qu'ils se reposent donc, puisqu'il les en invite, Et que dorénavant ce soit leur dernier gîte. Ce séjour me contente, et ce me semble assez beau, * Tout affreux comme il est, pour faire mon tombeau. Terre, que je choisis pour dernière demeure, Si jamais du destin l'influence meilleure, Que celle qui t'afflige, en voyant mon trépas, Fais que ma Bradamante adresse ici ses pas, Contrains-la de s'asseoir en cette même place, Et là, si tu le peux, conte lui ma disgrâce. Dis-lui que son Roger, ah ! Change de discours, Enfin dis que Roger finit ici ses jours. Ces arbres t'aideront, même si j'ai la force, Je graverai deux mots sur la prochaine écorce. Que le dieu du hasard, et celui de l'Amour, Pour me justifier, lui feront voir un jour.

Il grave sur l'écorce de l'arbre, et lit après l'avoir écrit.

Ici mourut Roger, qui se priva de vie, Mais ne l'en blâmez pas, Son devoir le commande, et l'honneur l'y convie, Pouvait-il s'excuser d'un si noble trépas ? Que je serais heureux, si cette belle bouche Vous prononçait un jour au pied de cette souche, Et remarquait ma main, q'elle connaît assez, Sur ces mots que le temps aura presque effacés. Mais je me flatte en vain contre toute apparence, C'est commettre un péché d'avoir quelque espérance. En l'état où je suis, je ne dois plus songer, Qu'aux objets seulement qui peuvent affliger.

SCÈNE III. Léon, Roger.

ROGER

C'est à ce coup, Léon, que vous perdrez l'envie, Qui vous rend si soigneux de conserver ma vie. Il n'est, il n'est plus temps de rien dissimuler, Apprenez en deux mots de quoi vous consoler, Et soyez assuré qu'après ma découverte, Vous serez le premier à désirer ma perte. Vous regrettez ma mort, vous la désirerez, Vous m'en voulez distraire, et vous m'y pousserez. Cet ami, que le Ciel fit votre redevable, Qui tient le jour de vous, et qu'un sort favorable Fit d'un si grand bienfait acquitter à demi, C'est votre plus cruel et plus grand ennemi. En un mot c'est Roger, par cette connaissance Vous savez mon amoure, mes faits et ma naissance. Celle que vous aimez, ma liberté charma, Et contre mon espoir, Bradamante m'aima. Sur un roc élevé dans le milieu des ondes, Où le flot abîma nos troupes vagabondes, Par la faveur du Ciel échoué sur le bord, Un bienheureux vieillard m'en tira demi mort. Et cet enfant du Ciel par sa sainte prière, M'ayant soudain remis en ma santé première, Par ses sages discours me décilla les yeux, Et me purgea l'esprit de l'erreur de nos dieux. Quand Roland et Renaud sur le roc arrivèrent, Qui contre leur attente en ce lieu me trouvèrent, Et m'ayant reconnu même changé de loi, Tous deux pour Bradamante ils me donnent la foi. Le frère me l'accorde, et sur cette espérance, Abandonnant l'écueil nous repassons en France. Charles nous caressa, la Cour nous fit honneur, Mais rien ne fut égal à mon premier bonheur. Ah, que ce souvenir sensiblement me touche, Je vois ma Bradamante, et de sa belle bouche Je reçus cet arrêt si charmant et si doux, Qui m'avait destiné pour être son époux. En un mot entre nous la parole donnée, Me faisait espérer un heureux hyménée, Quand le Ciel pour troubler nos bonheurs apparents, Suscita contre nous ses avares parents. L'éclat de vos grandeurs leur offusqua la vue. Que votre vertu leur eût été connue, Qu'elle eût sans autre égard borné leur passion, Je les eusse excuses dans leur ambition. Soudain piqué d'amour, de colère et de honte, Et ne pouvant souffrir qu'un rival me surmonte, J'abandonnai la Cour avec un fort dessein, D'aller, sans retarder, vous transpercer le sein, De me perdre ou vous perdre au milieu de la Grèce. L'impatient désir d'exécuter me presse, Je passe en Bulgarie, où je vis à l'abord Des spectacles d'horreur, de carnage et de mort. Là je vis de courroux et de rage enflammées, Se heurter fièrement deux puissantes armées, Qui nagèrent d'abord dans leur sang répandu. Le combat demeura quelque temps suspendu, Mais les Bulgariens à la fin vous cédèrent, Leur Roi demeura mort, leurs troupes reculèrent, Lorsque par un soldat du succès averti, J'embrasse contre vous le plus faible parti, Et vous cherche partout, plein de haine et de rage. Il serait superflu d'en dire davantage, Et comment à son tour votre troupe céda, Vous savez mieux que moi tout ce qui succéda. Ma prise, ma prison, et votre courtoisie, Et que d'un tel bienfait j'eus l'âme si saisie, Que l'amitié chassant la haine hors de mon sein, Je conçus de l'horreur pour mon premier dessein : Et ne veux réparer cette damnable envie, Q'en cherchant les moyens de vous donner ma vie. Maintenant, ô Léon, que vous me connaissez, Pourquoi m'épargnez-vous si vous me haïssez ? Que vous sert au côté cette inutile épée, Que du sang odieux jusqu'aux gardes trempée, Vous ne vous délivrez d'un si grand ennemi ? S'il ne meurt par vos mains, il ne meurt qu'à demi. Vous n'êtes point cruel en le privant de vie, Puisque le droit le veut, et qu'il vous y convie. Quoi, vous doutez encore, et ne connaissez pas L'avantage pour vous qui suivra mon trépas. Bradamante est à moi, sa parole est donnée, Et ma mort seulement peut rompre l'hyménée. J'ai beau quitter mes droits, j'ai beau vous la céder, Nul, tant que je vivrai, ne la peut posséder. Faites-moi donc mourir, ou souffrez que je meure, Et puisque en votre endroit la fortune est meilleure. Allez jouir des biens que le Ciel vous promet, Et goûter des douceurs tandis qu'il le permet.

LÉON

Ne trouvez pas mauvais de voir sur mon visage, De mon étonnement un si grand témoignage. Certes, cette nouvelle à l'abord m'a surpris, Et ce nom de Roger a saisi mes esprits. Non pas qu'il ait changé l'amour que je vous porte, Son ardeur au contraire en est beaucoup plus forte : Et ce nom même au lieu de la diminuer, M'oblige davantage à la continuer. Il est vrai que Roger m'a donné de la haine, Autant que son amour m'a procuré de peine, Et que j'ai souhaité sa ruine et son mal, Comme on peut souhaiter la perte d'un rival. Mais si j'eusse d'abord reconnu sa personne, Il eût reçu de moi le coeur que je lui donne ; Et quand dans la prison il se fût découvert, Il n'en eût ressenti que ce qu'il a souffert. J'adore la vertu partout où je la trouve. Que s'il en eût voulu quelque meilleure preuve, J'atteste devant Dieu, que j'aurais fait pour lui, Ce qu'avecque raison je veux faire aujourd'hui. Oui, si vous ne m'eussiez par cette méfiance Dérobé le bonheur de votre connaissance, Et caché votre nom mieux que votre vertu, Jamais en ma faveur vous n'eussiez combattu. Je n'aurais point souffert qu'on vous eût contesté Celle qu'imprudemment je vous avais ôtée, Et que je vous redonne avec un repentir Des maux que mon erreur vous a fait ressentir. Venez donc la revoir, puisque amour vous l'ordonne, Et que votre victoire avec lui vous la donne. Elle est vôtre, et pas un ne vous la peut ôter, Que si l'avare Aymon vous la veut contester. La moitié de la Grèce est assez spacieuse, Pour saouler l'appétit d'une âme ambitieuse, L'Empire d'Orient nous laisse assez pour tous.

L'original porte "ôté" au masculin, alors qu'il devrait être au feminin, dependant de celle que.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Charles, Aymon, Marfise.

AYMON

Bien Marfise, voici qui vous repartira.

Repartir : répliquer, répondre promptement. [L]

SCÈNE II. Léon, Charles, Aymon, Marfise, Roger, Renaud.

Roger doit avoir les armes de Léon, sous lesquelles il avait combattu.

MARPHISE

Quand il serait le Dieu qui préside aux combats, Il prétend vainement ce qu'il n'obtiendra pas. Ce dessein est fatal, à quiconque l'attente, On ne peut sans mourir songer à Bradamante, Suffit que je soutiens le droit de son époux, Et que je l'en saurai rebuter comme vous ; Et s'il a ce dessein j'obtiendrai la licence, Qu'il vienne dans le camp faire voir sa vaillance.

v. 1670, normalement suffit demande le subjonctif, mais ici, le sens serait plutôt "Cela suffit", car je soutiens le droit de son époux. L'expression n'a pas le sens futur comme si on employait le subjonctif, mais le sens présent.

LÉON

Que votre Majesté m'écoute s'il lui plaît, Elle apprendra de moi l'affaire comme elle est, Et quoique ce récit soit contraire à ma gloire, Je vous en redirai la véritable histoire. Constantin et Vatran Roi des Bulgariens, Tous deux proches voisins, tous deux grands terriens, Sur les inimitiés d'une vieille querelle, Se faisaient dès longtemps une guerre mortelle. Conducteur de l'armée, après plusieurs combats, J'avais presque réduis nos ennemis à bas. J'entrai dans leur pays quand le Roi se dispose De finir les malheurs que la guerre lui cause, Nous présente bataille, et le jour ordonné, Chaque troupe parut au combat assigné. Dès que les instruments les eurent animées, On vit branler d'abord ses deux forces armées. Dont le choc furieux et les cris pleins d'horreur, Aux coeurs plus assurés donnaient de la terreur, Soudain de mille corps la terre fut couverte, Encore aucun parti ne reconnaît sa perte, Et l'on voit les mourants ensemble renversés, Tant amis qu'ennemis, pêle-mêle entassés. Et le sang a déjà changé toute la plaine, La victoire arrêta longuement incertaine, Encor aucun parti ne peut être vainqueur, Lorsque animant les miens, je leur remets le coeur. Je fends l'épée au poing la troupe plus épaisse, Là j'aperçois Vatran, qui fend aussi la presse. Nous nous joignons tous deux, et sans être empêchés, Nous fûmes quelque temps au combat attachés. Mais enfin ennuyés d'une si longue guerre, Percés de plusieurs coups, je le porte par terre. Sa mort traîna soudain la défaite des siens, Qui tous épouvantés quittent la place aux miens. Enfin tout se débande, et se met à la fuite, Le Grégeois court après, ardent à la poursuite : Mais lorsqu'à la défaite ils sont plus empressés, Par un seul cavalier je les vois repoussés, Qui comme un tourbillon en l'éclat d'un tonnerre, Renverse en un moment un escadron par terre. À ce premier abord tout fait jour, tout le fuit, Où il tourne ses pas la victoire le suit, Et la mort infaillible en tous lieux l'accompagne, Il a de mille morts jonché cette campagne, Et le sang qui ruisselle en mille et mille lieux, Sous tant de corps mourants épouvante nos yeux, Connaissant à sa race un chemin assez ample, L'ennemi se rallie, et tue à sen exemple : Ses redoutables coups font peur même de loin, Pour moi je fus content d'en être le témoin, Et du haut d'un coteau qui découvre la plaine, Je le vois tout sanglant, sans colère et sans haine, Et la perte des miens ne me peut animer, Tant sa rare valeur me force de l'aimer, Voyant entièrement notre troupe défaite, Je veux sauver le reste et fais une retraite. Roger aiguillonné de colère et d'amour, Était parti d'ici pour me priver du jour, Et piqué vivement du dessein qui le presse, Il allait me chercher au giron de la Grèce. Il méprise la voix du peuple qui le suit, Mais étant déjà las et proche de la nuit, Il couche à Navangrade, où son hôte s'avise De cette redoutable et sanglante devise. La ville était à nous, et par le Gouverneur Il fut surpris au lit sans peine et sans honneur. On le mène à mon père, et lui plein de vengeance, Résolut de le perdre étant en sa puissance, Le met dans des cachots qui sont privés du jour, Moi que tant de valeur avait rempli d'amour, Je ne peux voir longtemps le traiter de la sorte, Je tue son geôlier, je fais rompre sa porte, Et pendant le silence et l'horreur de la nuit, De l'obscure prison je le tire sans bruit, Me fais connaître à lui, le caresse et l'embrasse, Il me caresse aussi, mais de si bonne grâce, Que l'amour que j'avais s'en accrut de moitié, Et se forma dès lors une ardente amitié. Bien peu de temps après porté de l'espérance, Et guidé de l'Amour, j'arrivai dans la France. Lui sans être connu m'accompagna toujours, Je le fis confident de toutes mes amours, Et dès lors que ce bruit vint troubler mon attente, Qu'il fallait au combat acquérir Bradamante, Certain de sa valeur, et certain de sa foi, Je le vins conjurer de combattre pour moi. Où d'un simple bienfait, reconnaissance extrême, Ce pauvre chevalier s'arma contre soi-même, Résolu de mourir combattit à vos yeux. Vous savez si pour soi on saurait faire mieux. Vous saurez à loisir le succès de sa fuite, Le regret que j'en eus, et ma longue poursuite, Comme il m'a découvert son nom et ses amours, Que nous vous apprendrons par un plus long discours.

Devise : Terme de Blason. Ce mot se dit en général des chiffres, des caractères, des rébus, des sentences de peu de mots, et des proverbes, qui par figure ou par allusion avec les noms des personnes, ou des familles, en font connaître la noblesse, ou les qualités. [T]

SCÈNE III. Ambassadeurs de Bulgarie, Charles, Roger, Renaud, Aymon, Léon.

RENAUD

Assez l'achèteraient au péril de leur vie, Allez où le devoir et l'honneur vous convie, Et vous croyez heureux entre tous les humains, Puisqu'un sceptre en dormant vous tombe entre les mains, Aymon dorénavant se verra sans excuse.

Assez : Beaucoup, à suffisance. [F]

v. 1892 : L'original porte "Assez l'achèterais au péril de leur vie", le sens serait il y a beaucoup de gens qui l'achèteraient au péril de leur vie.

DERNIÈRE SCÈNE. Marfise, Bradamante, Roger, Charles, Léon, Renaud, Aymon.

2 003 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica