Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Le Clarionte

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1636, imprimée en 1637· 5 actes· 2 192 vers· 13 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1636.

Personnages

  • CLARIONTE, Prince de Corse
  • FIDAMANT, fils du Roi de Majorque
  • LE ROI, de Majorque
  • ROSIMÈNE, fille du Roi de Sardaigne
  • MÉLIE, fille du Roi de Majorque
  • CALLIANTE, soeur du Roi de Majorque
  • FLADIMORE, frère de Clarionte
  • ARISTON, habitant de l'Île de Majorque
  • LE SACRIFICATEUR
  • UN SOLDAT
  • UN GEÔLIER
  • UN PAGE
  • GÉRONTE

ACTE I.

SCÈNE I.

FIDAMANT

Le Cerf trouve en ce fort son asile assuré : Mais en le poursuivant, je me suis égaré. Je tiens de plus en plus des routes inconnues Je ne retrouve point celles que j'ai tenues, Et si quelqu'un des miens ne répond à ma voix Je fais de vains efforts pour sortir de ce bois : Mais si j'étais d'humeur un peu plus solitaire Je trouverais ici de quoi me satisfaire, Le silence qui règne en cette obscurité Laisse agir la pensée en toute liberté, Ces arbres dont le front s'élève dans la nue De la clarté du jour nous dérobent la vue, Et font voir en ce lieu si paisible et si coi Le séjour du repos avec un peu d'effroi, Où même la nature a parfait son ouvrage, Ajoutant à ces bois cette grotte sauvage, Maintenant sa beauté me paraît de plus près, Et je crois que les Dieux m'y conduiraient exprès, Prenons-y du repos sans sonder leurs mystères Qui peut avoir ici formé ces caractères Ces mots artistement gravés sur le rocher Impriment un respect qui défend d'approcher. Peut-être quelque Dieu fait ici sa demeure ; Mais je ne puis en lisant m'en éclaircir sur l'heure. Mortel qui que tu sois, adresse ailleurs tes pas, Et ne t'informe point de ma triste fortune, Ou du moins n'importune pas Une âme, à qui la vie est assez importune : Dieux quel étonnement succède à mon erreur, Je sens plus de pitié que je n'avais d'horreur, Et la compassion dont mon âme est atteinte, Y formant le regret en efface la crainte. La mort fait ici son séjour, Les Dieux en ont chassé la vie, Et celui qui donne le jour A de mes plus beaux jours la lumière ravie. Plus mon oeil curieux repasse cet écrit, Et plus ces tristes mots embrouillent mon esprit, N'en étant point touché j'aurais un coeur de marbre : Mais je remarque encor l'écorce de cet arbre, Où cette même main a tracé ses douleurs, Lisons puisque mon coeur prend part à ses malheurs. Si le Ciel ne permettait pas Que ma peine fut immortelle Toi qu'il fit libre du trépas Prends-en la mémoire éternelle Conserve ce beau souvenir Dont je te viens entretenir, Et ton écorce pitoyable Fera voir à ce Dieu qui me prive du jour, Qu'il ne voit rien çà-bas qui ne soit périssable Que mon regret et mon amour. Mais quel nouveau spectacle à mes yeux se présente ! Cet objet de pitié m'afflige et m'épouvante, Ces gazons assemblés qui forment un cercueil, M'apprennent le sujet d'un si funeste deuil : Mais lisons l'Épitaphe, où comme je l'espère, Ma curiosité se pourra satisfaire. Un corps erre dans ces déserts Dont l'âme est ici renfermée, Si le même oeil qui l'a charmée Ne la charme encore aux enfers. Plus ignorant encor que jamais je ne fus, À ces tristes objets je demeure confus. Dieux qu'en de moindres maux on trouve secourables ! Pouvez-vous si longtemps souffrir des misérables : Mais à ce premier mot je crois qu'ils m'ont ouï De quels nouveaux rayons mon oeil est ébloui, Et croirais-je jamais une femme pourvue De ce divin éclat qui m'offusque la vue. Ce visage est si beau qu'il n'a rien de mortel, Et déjà dans mon coeur je lui dresse un Autel, Je crains la surprenant que mon abord la fâche, Il est mieux à propos qu'en ce lieu je me cache ; D'où sans la détourner de ses intentions Je pourrai remarquer toutes ses actions.

çà-bas : Çà haut, çà bas sont des locutions aujourd'hui [XIXème] peu usitées. [L] on dit actuellement : ici-bas

SCÈNE II. Rosimène, Fidamant.

ROSIMÈNE, seule

Ne me reproche point chère âme de mon âme, Qu'un déluge de pleurs a démenti ma flamme, Et qu'un coeur tout de feu ne t'offre que de l'eau ; Dont la source éternelle arrose ce tombeau, Je préviens ton reproche et m'accuse moi-même, Il est vrai, mon regret doit être plus extrême Et dans le sentiment de si vives douleurs, C'est te donner bien peu que te donner des pleurs. Vous les premiers Auteurs de ma perte funeste, Versez mes yeux versez tout le sang qui me reste, Et si même mon sang ne le contente pas, Donnez encore mon coeur, mais vous ne pouvez pas. Dès qu'un fer inhumain l'eut privé de lumière ; Il passa comme toi l'infernale rivière, Il te suit vagabond au milieu des enfers, Où même il traîne encor ses agréables fers, Reçoit le Clarionte et s'il te reste encore Quelque ressouvenir de celle qui t'adore, Si tu gardes ton feu comme je fais le mien Ne le rejette point il est encore tien. Mais ô Dieux ! Mon discours inutile s'envole Et le vent seulement emporte ma parole. Depuis que nos esprits sont dépouillés du corps Par un même destin tous leurs soucis sont morts Clarionte aux enfers ignore ma pensée, Il ne sent plus le trait dont mon âme est blessée, Je fais pour l'émouvoir des efforts superflus, Et s'il m'aima jadis il ne s'en souvient plus, Le Ciel qui de nos maux semble tirer sa gloire De ses plus doux pensers lui ravit la mémoire : Mais s'il l'en a privé c'est pour le soulager, Et s'il en souffre moins j'ai tort de m'affliger. Je témoigne assez le regret qui me touche Mais Dieux ! Si je pouvais baiser encor ta bouche, Elle aurait toute morte assez d'appas pour moi, Ou si j'avais du moins quelque reste de toi Si j'avais ce trésor que le vent fit répandre, Oui, s'il m'était permis de pleurer sur ta cendre Et lui faire en mon coeur un superbe tombeau, Jamais un malheureux n'eut un destin si beau, Je les adorerais ces reliques aimables, Et me consolerais par des biens véritables, Au lieu que tout le mien consiste désormais À baiser un cercueil où tu ne fus jamais Révérer des gazons tous mouillés de mes larmes, Et graver ton beau nom sur le tronc de ces charmes, Que même avec le mien j'entrelace parfois De la même façon que lorsque tu vivais. C'est ainsi que le sort règle mes destinées, C'est ainsi que l'amour fait couler mes années, Et le juste regret qui me suivra toujours Veut que je passe ainsi le reste de mes jours : Le Ciel en retranchant la déplorable course Tarira de mes jours l'inépuisable source, Soulageant mon esprit qui se sent convaincu Du crime seulement de t'avoir survécu.

ROSIMÈNE

Quoi que votre serment envers moi vous engage Votre condition m'assure davantage, La parole d'un Prince est un si fort lien Que vous découvrant tout je ne hasarde rien Mais si pour mon malheur quelque pitié vous touche, Permettez à mes yeux de seconder ma bouche, Et ne condamnez point de si justes douleurs, Si dans ce souvenir je verse quelques pleurs. Sachez que la Sardaigne est ma terre natale, Et que sous cet habit ma naissance est Royale : Mais les Dieux envieux de ma possession Égalèrent mes maux à ma condition. Heureuse si naissant d'une race commune J'eusse été moins sujette aux coups de la fortune. Le Roi de ce pays, de qui je tiens le jour, Avec de si grands soins m'éleva dans sa Cour, Que ce peu de beauté dont le Ciel m'a pourvue Chez les Princes voisins fut bientôt épandue ? Aussi sans vanité je dirai que ce bruit Attira dans sa Cour cent messages sans fruit Et l'humeur de mon père empêcha d'y prétendre, Colorant son refus de mon âge trop tendre Le Fils du Roi de Corse eut les mêmes ardeurs, Et sans fier sa flamme à des ambassadeurs, Lui-même se confie à l'humide campagne, Et guidé d'un bon vent il arrive en Sardaigne, Je ne vous redis point le recueil qu'on lui fit, Et comment d'un bon oeil ce bon Prince le vit, L'alliance qui joint l'une et l'autre Couronne, Faisant de ces deux Rois une seule personne : Je dirai seulement qu'il parut à mes yeux Tel ou même plus beau qu'on ne nous peint les Dieux, Et que dans son abord je rencontrai des charmes Qui forcèrent mon coeur à lui rendre les armes, Oui j'aimai Clarionte. Hélas ce nom si beau Est celui que j'invoque au pied de ce tombeau ! Il est vrai je l'aimai d'une flamme si pure Qu'une étroite vertu n'y reçut point d'injure, Et mes feux innocents, légitimes et saints Reconnurent en lui de semblables desseins Je voulais de sa flamme une preuve assurée, Et dès le premier jour je m'en vis adorée Ou soit que nos humeurs dans leur égalité Fissent trouver en nous cette conformité : Ou qu'en me trahissant la puissance divine Fit naître mon amour pour ma seule ruine : Enfin d'un même mal nos coeurs furent touchés Et sans tenir nos feux trop longtemps cachés, Dès qu'il m'ouvrit son âme, il vit aussi la mienne Et que ma passion répondait à la sienne : Mais sans vous amuser d'inutiles discours Et du fâcheux récit de nos longues amours Je dois venir bientôt au point de ma misère, M'ayant dit son dessein il s'adresse à mon père, Se jette à ses genoux, et ce Prince accorda À son affection tout ce qu'il demanda Devant toute la Cour je lui fus accordée, Ayant de notre Hymen la pompe retardée, Clarionte voulut que ce fût dans sa Cour, Et différa son bien jusques à son retour.

Epandu : Se dit de tout ce qui est comparé à quelque chose de disséminé. [L]

ROSIMÈNE

Mon père me mettant en de si chères mains : Expose mon salut sur les flots inhumains Avec un florissant et superbe équipage Digne de sa grandeur comme de son courage, Et nous ayant conduits jusques dessus le bord, Mettant la voile au vent nous démarrons du port Et le vaisseau qui fend le dos uni de l'onde, Emporte dans ses flancs les plus contents du monde : Le Ciel nous paraissait si serein, et si beau Tant de nids d'Alcyon se promenaient sur l'eau, Et la mer en tous lieux était si bien unie, Que la tristesse à part et la crainte bannie, Nous accordions nos voix au chant des matelots Tandis qu'un doux zéphyr nous guide sur les flots. Nous voguâmes trois jours avec cette bonace : Mais le Ciel à la fin reprend une autre face, Et par quelques éclairs il imprime d'abord Dans le coeur des Nochers la crainte de la mort, Ces éclairs sont suivis de l'éclat du tonnerre Et presque en un moment l'orage se desserre. On voit crever la nue, et nos pauvres vaisseaux Semblent ensevelis et soutenus des eaux La clarté du Soleil est soudain obscurcie, D'une nouvelle mer la mer semble grossie, Devient plus orgueilleuse, et fait tous ses efforts Dans ce nouveau secours pour sortir de ses bords : Enfin malgré les feux, et l'orage qui crève Par le secours des vents la vague se soulève, Et touchant les frimas de son humide front Fait de flots ramassés un effroyable mont, Qui choquant orgueilleux les plus hautes Étoiles Enrichissent leurs flancs du débris de cent voiles ; Puis fondant tout_à_coup, leur abîme entrouvert Fait voir avec horreur le sable découvert. Nos vaisseaux longuement promenés sur les ondes Visitèrent enfin leurs entrailles profondes, Ils réclament en vain l'assistance des Dieux Et presque tous les miens périrent à mes yeux. Hélas quand ma mémoire après ce grand orage Me représente encor cette effroyable image Je tâche vainement de retenir mes pleurs, Et la perte des miens aggrave mes douleurs, Le pauvre Clarionte est collé sur ma bouche, Et pour moi seulement quelque regret le touche Il s'accuse soi-même et se dit criminel, Dieux rendez disait-il mon supplice éternel, Et que votre pouvoir témoigne à Rosimène Que sa perte aux enfers redoublera ma peine, Et que je plaindrais peu la rigueur de mon sort Si je ne mourais point coupable de sa mort : Il parlait quand le vent redouble sa furie, Renverse notre mât, le pilote s'écrie, Lève les mains au Ciel, et quittant son travail Il perd avec l'espoir le soin du gouvernail, Après lui les Forçats abandonnent les rames, La mort règne déjà parmi ces faibles âmes, Et fait un tel effort que dans leur pâle teint On connaît le trépas sur leur visage peint.

Alcyon : oiseau de mer assez semblable à l'hirondelle, dit aussi martin-pêcheur. Les anciens racontaient que la mer demeure calme pendant que les alcyons font leurs nids. [L]

Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abatu, ou a cessé. [F]

Nochers : Vieux mot qui signifioit autrefois Pilote. Ce mot vient de Nauclerus Latin. [F]

ROSIMÈNE

Écoutez ce qui reste Le Soleil disparaît, et le jour qui s'enfuit Fait place avec regret aux ombres de la nuit Notre frayeur accrut au milieu des ténèbres Qui nous épouvantaient de mille objets funèbres, Et tout espoir perdu nous remettons au sort La disposition d'une infaillible mort. Les vents soufflent toujours, et redoublent l'orage, Notre vaisseau sans mât, sans voile, sans cordage, Et privé du secours de tous ses Matelots Tient la route incertaine à la merci des flots : Et ne reconnaît plus que le vent qui l'emporte Presque toute la nuit se passa de la sorte : Mais sans l'avoir prévu dans cette obscurité Sur un bord inconnu le vaisseau fut jeté : Nous sentons sous nos pieds la navire arrêtée, Qui de l'onde et du vent n'était plus agitée, Et la nuit est si sombre et l'orage si fort, Qu'ils ne permettent pas de découvrir le bord : Mais enfin le Soleil nous montrant son visage, Nous laisse avec plaisir regarder le rivage, Nous prenons espérance et quittons le vaisseau, Qui de tous les côtés se fend et reçoit l'eau, Sous ombre de secours la terre plus cruelle Nous reçut seulement pour nous être infidèle, Et les Dieux envieux de nos contentements S'armèrent contre nous de ces deux Éléments, Lorsque nous reposons, le Pilote s'écarte, Visite sa boussole et consulte sa carte, Pour savoir quel pays nous pouvait soutenir : Mais Dieux avec quel front je le vis revenir ! Seigneur s'écria-t-il au pauvre Clarionte, Si vous n'avez du Ciel une assistance prompte, Une éternelle nuit doit clore ici vos yeux : Fuyez Seigneur, fuyez ces détestables lieux. L'infidèle Majorque est la terre où nous sommes, Terre ingrate, et fatale à tous les plus beaux hommes, Tous ceux à qui le Ciel donne de la beauté Apaisent par leur sang le Soleil irrité. Une fois tous les ans ce sanglant sacrifice Se fait dans ce Royaume avec tant d'injustice, Que l'Île ayant perdu ce qu'elle avait de beau, Tous les beaux étrangers y trouvent leur tombeau, Sans pouvoir ébranler ces âmes insensibles : Vous de qui le visage a des charmes nuisibles : Trouvez quelque moyen pour échapper d'ici, Sauvez-vous s'il se peut, il lui parlait ainsi, Lorsque fondant sur nous de la forêt prochaine Un puissant escadron couvre toute la plaine. Clarionte assuré qu'il leur vendra sa mort, Attend sans s'ébranler ce dangereux abord, Et sa main fait sentir au premier qui s'avance ; La peine de son crime et de son insolence, Celui qui le suivit n'eut pas un sort plus doux, La mort inévitable accompagne ses coups, Qui font les plus hardis trébucher sur le sable, Et le sang l'eut bientôt rendu méconnaissable : Mais quand il eut été le démon des combats Pouvait-il résister à plus de mille bras, Tous à l'entour de lui forment une couronne, Et l'escadron entier le presse et l'environne, Là, quoiqu'il leur parut un Lyon furieux, Que le sang ennemi coulât en mille lieux, Et que les plus vaillants craignissent ses atteintes, Le coeur ne manqua point, mais ses forces éteintes Le firent trébucher à leurs pieds abattu, Et le nombre à la fin surmonte la vertu.

Navire : Vaisseau, bâtiment, qui va sur mer. Autrefois on faisait navire féminin. [FC]

ROSIMÈNE

Ainsi que le succès nous l'a bien témoigné, Je crois qu'en ce combat ils l'avaient épargné, On l'enlève à mes yeux couvert de mille chaînes, Quelle bouche pourrait vous redire mes peines : Certes il n'en est point qui les puisse exprimer, Et vous les connaissez si vous savez aimer. Les plus dures douleurs dont un coeur est capable Au regret que j'en eus n'ont rien de comparable : Toutefois je voulus songer à mon honneur, Et j'eus dans ce dessein un merveilleux bonheur, Sans s'adresser à moi mes filles les premières Dans leurs barbares mains demeurent prisonnières, Tous songent au butin, et tous le tiennent cher, Tandis que je me sauve à côté d'un rocher, Par un sentier tracé dans un bois effroyable, La peur donne à mes pieds une force incroyable. Je tins fort longuement des chemins inconnus, Que peut-être mortel n'avait jamais tenus : Mais enfin malgré moi sanglante et déchirée, Je revois la clarté qu'un autre eût désirée, Et que je haïssais avec tant de raison, Étant hors de ce bois je vis une maison, Je voulus l'éviter : mais si faible et si lasse Les forces me manquant je tombai sur la place, Un vieillard s'approchant avec compassion, Jugea par mes habits de ma condition, Et m'offrant son secours avec sa maisonnette Me força doucement d'y prendre ma retraite : Ses persuasions m'y firent consentir, Et les maux que la mer m'avait fait ressentir, Et ce dernier travail m'avaient tant affaiblie, Que bien que dans le deuil je fusse ensevelie. Je fus trois jours au lit ne le pouvant quitter : Mais enfin mon amour me vient solliciter, Et blâmant mon repos me reproche ma faute, J'en sors un peu plus forte, et conjure mon hôte Par les droits les plus sacrés de l'hospitalité, De conduire mes pas jusques dans la cité. Je veux bien me dit-il vous rendre ce service, Nous y serons à temps pour voir le sacrifice : Du moins si vous aimez ces spectacles sanglants Ce discours redoubla mes transports violents ; Je voulus toutefois dissimuler ma rage, Et pour n'être suspecte avec cet équipage, Je dépouillai ce corps de tous ses ornements, Et donnai pour ceux-ci mes plus beaux vêtements, Il me mène à la ville, et de là droit au temple : Toutefois son dedans n'étant pas assez ample Pour pouvoir contenir le peuple curieux, Je demeure au dehors et n'entre que des yeux Qui collés sur l'autel attendent avec crainte, Par le glaive fatal une fatale atteinte : Mais je vous retiens trop je vis d'un coup mortel, Oui je vis mon amant trébuché sur l'autel, Et mis sur un bûcher pour le réduire en cendre ; Pardonnez à ces pleurs que vous voyez répandre, Et jugeant ce qui suit après un tel discours, Ne m'importunez point d'en poursuivre le cours ; Puisque ce souvenir si vivement me touche, Qu'il me perce le coeur et me ferme la bouche. Il suffit que l'aimant plus fort qu'auparavant, Je lui fis dans mon âme un sépulcre vivant. J'ai choisi ma retraite en cette grotte sombre Et fait ce vain tombeau pour contenter son ombre Où depuis que je pleure un an s'est écoulé, Sans que ce triste coeur puisse être consolé, Et je l'arracherais de ces mains inhumaines, S'il pouvait un moment relâcher de ses peines. Ce bon vieillard demeure assez proche d'ici, Et de ma nourriture ayant pris le souci, Se rend en mon endroit tellement charitable Que son seul entretien me semble supportable : Voilà dans peu de mots le sujet de mes pleurs. Maintenant par mes maux jugez de mes douleurs.

FIDAMANT

Comme j'en puis juger par ce récit funeste, Votre ressentiment est assez manifeste, On ne peut s'affliger avec plus de raison, Et puisque mes discours seraient hors de saison, Je ne console point votre douleur extrême, Puisque je ne saurais me consoler moi-même ; Oui je veux que jamais le sort ne me soit plus doux, S'il n'est vrai que vos maux me touchent comme vous, Et si je ne voudrais racheter votre joie Par tous les plus grands biens que le destin m'envoie : Mais puis que notre sort en dispose autrement Trouvez bon que sans feinte et sans déguisement Je m'offre pour vous rendre un fidèle service, Souffrez que mon devoir vous rende un bon office Et croyez que dussé-je embrasser le trépas Si c'est pour vous servir je ne le fuirai pas. Non ne m'imputez point les crimes de mon père, Puisqu'en moi son humeur n'est pas héréditaire, Je suis né de ce Roi de qui les cruautés Me font autant d'horreur que vous les détestez, Quoique je sois son fils j'abhorre tant de crimes, Et je suis innocent du sang de ses victimes, Ne me haïssez point à son occasion, Et sans vous méfier de ma discrétion ; De grâce permettez que je vous accompagne Pour prendre dès demain la route de Sardaigne, Tous les plus grands périls me sont indifférents, Si je vous puis remettre auprès de vos parents, Que si le mal passé rend votre âme timide, Et vous fait redouter cet élément perfide, Que je serais heureux si d'un peu de séjour Vous vouliez ma Princesse honorer notre Cour, Vous y seriez reçue avec une puissance Digne de vos vertus et de votre naissance.

ACTE II.

SCÈNE I. Clarionte, Mélie.

CLARIONTE

Je l'ignore (Madame) et ma perte funeste N'étouffe pas encor quelque espoir qui me reste. Le jour que mon malheur me mena dans ces lieux, Cet objet de mon coeur disparut à mes yeux, Et je suis incertain si le sort qui me brave, A terminé ses jours ou l'a rendue esclave : Mais comme mon malheur arrive au dernier point Je juge aussi du sien, et je n'en doute point, Que si j'aimais encor dans cette incertitude Vous me pourriez blâmer de trop d'ingratitude, Et je conjure aussi cette extrême bonté, D'oublier s'il se peut mon incivilité, Que ce beau jugement considère en soi-même, Que la seule mémoire ordonne que je l'aime, Que même quand mes yeux la verraient au tombeau, Mon coeur ne peut brûler après un feu si beau. Hélas outre ce bien dont la grandeur m'afflige, Je sais trop à quel point votre amitié m'oblige, Aussi dans mon malheur ce souvenir m'est doux, Et si j'étais à moi je serais tout à vous, Oui (Madame) c'est peu de dire je vous aime, Que mon ressentiment envers vous est extrême, Et que depuis le jour que je vis vos beaux yeux, J'ai pour vous le respect que nous devons aux Dieux : Mais puisque maintenant mon état déplorable M'empêche de vous rendre un service agréable, Je vous veux protester pour la dernière fois Qu'il me souvient assez de ce que je vous dois, Et que pour m'acquitter de tant de bons offices Je voudrais par ma mort signaler mes services : Oui (Madame) croyez que je serais heureux, Si je souffrais pour vous un sort plus rigoureux, Et que je la croyais heureusement ravie, Si pour vous obéir j'avais donné ma vie : Mais outre les raisons que j'ai dites ici, Si je sais mon destin vous le savez aussi, Que de tous mes malheurs le trépas me délivre, Et qu'enfin Doriman n'a que deux jours à vivre, En vain votre pitié me l'avait différé, Pour la seconde fois le terme est expiré, Et je puis seulement en garder la mémoire, Et descendre aux enfers comblé de cette gloire, Ôtez-moi ces faveurs à la fin de mes jours.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Fidamant, Clarionte.

CLARIONTE

Ô Dieux !

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Calliante, Clarionte.

SCÈNE VI.

ACTE III

SCÈNE I. Rosimène, Ariston.

ARISTON

Puisque vous désirez en apprendre l'histoire, Je vais des maux passés affliger ma mémoire, Et vous faire savoir pourquoi les immortels Rendent de sang humain horribles nos autels Avant que ce malheur affligeât la province Dans cette Île jadis régnait un très bon Prince, Dont les rares vertus le faisaient en ce lieu Honorer et servir comme on eut fait un Dieu, Le Ciel en fut jaloux, et borna sa famille. En l'avril de ses ans d'un fils et d'une fille : Mais il fit voir aussi sa libéralité À douer des enfants d'une rare beauté Leurs charmes plus qu'humains s'accrurent avec l'âge Et l'on était contraint d'adorer leur visage, Qui comme deux Soleils brillants dans cette Cour Firent voir mille coeurs tous embrasés d'amour : Mais las ! Cette beauté qui n'avait point d'égale Dans leur âge plus beau leur fut bientôt fatale : Car enfin leur orgueil parvint à tel excès, Que sans appréhender un funeste succès On leur vit mépriser par un discours profane La beauté d'Apollon et celle de Diane, Ils disent que ces Dieux ont de communs attraits : Mais que leurs yeux plus beaux lancent bien d'autres traits, Ils vont bien plus avant, et dans leur insolence : Ils contraignent le peuple avec violence De rendre à leur beauté des honneurs immortels Et leur père aveuglé consent à leurs autels L'amour de ses enfants sur la fin de son âge Trouble l'esprit d'un père auparavant si sage Et les sujets enfin courent avec plaisir À l'exécution d'un injuste désir : Mais bientôt le mépris de la grandeur divine Des Princes et du peuple attira la ruine Et le frère et la soeur jaloux de leur honneur Dépouillèrent ce lieu de son premier bonheur Ils mirent dans cette Île un monstre épouvantable Dont l'abord dangereux et la rage indomptable, Comblèrent ce pays de misère et d'horreur. On tâchait vainement d'éviter sa fureur Et courant tous les jours jusques dedans les villes Il rendit en deux mois ces campagnes stériles. On se voulut armer contre cet animal : Mais par leurs vains efforts ils accrurent leur mal Et pas un n'aborda cette bête inhumaine Qu'on ne le vit courir à sa perte certaine Ce mal ne fut pas seul, car qui s'évertuait D'échapper de ses dents la peste le tuait, L'air fut empoisonné, mais d'une telle sorte Que l'Île en peu de temps fut presque toute morte Enfin désespérés, et les larmes aux yeux Tous courent implorer la clémence des Dieux Et le peuple à genoux confessant ce miracle Le Prêtre du Soleil lui rendit cet Oracle.

ORACLE

Vous serez délivrés de ces maux violents Par le sang des deux insolents Dont l'orgueil criminel arma notre justice, Et puisque leur beauté leur donne des autels Je veux que tous les ans d'un des plus beaux mortels Vous me fassiez un sacrifice. Le Roi pour ses enfants soupire vainement, Et le peuple animé de ce commandement, Et les ayant conduits au lieu de leur supplice Apaise le Soleil avec ce sacrifice Ce fut là le loyer de leur témérité, Depuis pour obéir à la divinité, Ils ont continué les malheurs où nous sommes Immolant tous les ans le plus beau de nos hommes : Mais ayant de beauté dépeuplé tout ce lieu Pour la seconde fois on a recours au Dieu Et se plaignant à lui d'une peine si dure : L'Oracle nous rendit une réponse obscure, Quoique notre intérêt nous la fit retenir Je tâche vainement de m'en ressouvenir Lorsque pour expier vos crimes On verra trois belles victimes Disputer un honneur dont la mort est le prix, Vous serez soulagés de vos peines souffertes, Et vous réparerez vos pertes En ce point seulement votre sort est compris : Depuis pour conserver le reste de cette Île Tous ceux qui dans ce port recherchent leur asile, S'ils ont de la beauté se trouvent condamnés, Et leur seule beauté les rend infortunés. Nos Rois prenant le soin de ces sanglants offices Assistent tous les ans à ces beaux sacrifices, Et se croiraient déchus de leur autorité, S'ils avaient relâché de leur sévérité. Nous vivons aujourd'hui sous un Prince si rude : Mais qui vous vient troubler dans votre solitude. Ah ! (Madame) sortez de cet étonnement Ici je connais le brave Fidamant, Ce Prince est vertueux vous n'avez rien à craindre.

SCÈNE II. Fidamant, Rosimène.

SCÈNE III. Le Roi, Calliante, Mélie.

SCÈNE IV. Calliante, Mélie.

ACTE IV

SCÈNE I. Fidamant, Le Roi, Clarionte, Mélie, Le Sacrificateur.

SCÈNE II. Rosimène, Clarionte, Le Roi, Mélie, Le Sacrificateur, Calliante.

ROSIMÈNE

J'y suis encor à temps, hâtons-nous promptement, Pour approcher l'autel il faut fendre la presse.

Fendre la presse signifie fendre la foule qui se presse.

CALLIANTE

Ô Ciel vit-on jamais un rencontre pareil.

Rencontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais aûtrement, que néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre ; que cependant le meilleur est de le faire féminin. Bouhours dit sur cette remarque, que tous les gens qui parlent bien disent une rencontre, et que le féminin a prévalu. [FC]

CLARIONTE

Ma Reine.

ROSIMÈNE

Ma chère âme.

LE SACRIFICATEUR

Puisqu'il faut obéir.

LE ROI

Ce discours piperait de plus simples que moi, Et ta ruse en ceci n'a rien qui l'autorise : Mais dans l'extrémité cette feinte est permise.

Piper : signifie au propre, Attraper des oiseaux à la pipée, quand on les attire en contrefaisant leur cri, ou par celui du hibou ; auquel sens il est peu en usage : mais au figuré il s'employe communément pour dire, Tromper, et particulierement au jeu. [F]

ACTE V

SCÈNE I. Le Roi, Fidamant.

LE ROI

Dans cette déplorable et sanglante sortie, Perdre de mes soldats la plus grande partie, Mes meilleurs escadrons à mes yeux renversés, Et l'ennemi campé jusques dans nos fossés Dont l'orgueil insolent de tant de funérailles Presque sans résistance attaque nos murailles. Enfin voir ruiner cette superbe Cour, Et perdre mes États dans l'espace d'un jour : Me fait voir clairement que le courroux céleste Destine à mes vieux ans un succès plus funeste, Oui grande déité j'ai failli contre toi : Mais fais que ton courroux n'éclate que sur moi, Sans que pour mon péché tant de peuple périsse, Pour sauver mon État j'ai quitté ton service, Et remis lâchement un devoir commencé, Dont je te reconnais justement offensé : Mais si ma faute peut se réparer encore, Je te proteste ici puissant Dieu que j'adore, Que quand je le devrais répandre de ma main, Aujourd'hui ton autel aura du sang humain, Oui, parût à mes yeux cette ville embrasée Du sang de tous les miens ma maison arrosée, Et le glaive ennemi sur ma tête pendu, Rien ne détournera l'hommage qui t'est dû, Fidamant je pardonne à votre irrévérence, Je sais quand il le faut oublier une offense : Mais à condition, toutefois c'est assez Il suffit que je crois que vous la connaissez : Mais pour en effacer toute la souvenance, Il la faut réparer par votre obéissance, Et par votre valeur vous résoudre à garder Un Empire qu'un jour vous devez posséder, Vous voyez bien l'état où la ville est réduite, Je remets désormais tout à votre conduite, L'ennemi se dispose à donner un assaut ; Mais pour le repoussez combattez comme il faut, Je mets tout en vos mains, et m'en vais dans le Temple, Vous avez maintenant un sujet assez ample Pour signaler ici cette rare valeur.

SCÈNE II. Mélie, Le Geôlier.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Un Page, Mélie.

SCÈNE V. Clarionte, Rosimène, Mélie, Le Roi, Le Sacrificateur.

CLARIONTE

Quoique je fasse tort à ma condition D'émouvoir votre esprit à la compassion, Et qu'étant avec vous d'une égale naissance M'abaissant devant vous je me fasse une offense, Seigneur pour vous fléchir je veux tout oublier, Et mon affection me fait humilier. Non, je ne garde plus ce courage invincible Qui contre le trépas parut inaccessible, Je me jette à vos pieds, j'embrasse vos genoux, Je demande une vie, et je l'attends de vous Si jamais un bel oeil triompha de votre âme, Et vous fit ressentir une amoureuse flamme, Par vos propres douleurs jugez de mes ennuis, L'état où vous seriez et l'état où je suis Si je vous demandais une honteuse grâce, Et si faisant pour moi ce qu'il faut que je fasse, J'implorais à vos pieds votre rare bonté, Vous pourriez justement blâmer ma lâcheté : Mais j'ai dans ma prière un plus grand avantage Et sa grâce déjà se lit sur son visage, Oui vous êtes fléchi par ses divins appas Et la voulant punir vous ne le pourriez pas : Le Ciel vous accomplit d'une main libérale, Et dans un corps de Roi mit une âme Royale Vous n'avez pas le coeur d'un tigre ou d'un rocher Que la compassion ne puisse pas toucher, Aussi n'appartient-il qu'aux âmes les plus lâches, De se déshonorer par de si noires taches, Et fouler lâchement ceux que le Ciel jaloux, Et la fortune adverse ont traités comme nous Que le bonheur ainsi vous soit inséparable, Que le Ciel à vos voeux soit toujours favorable, Que tout vous réussisse, et qu'il vous soit permis De triompher partout de tous vos ennemis ; Que de vos derniers jours pleins d'honneur et de gloire Les siècles à venir conservent la mémoire, Enfin que tout pour vous succède heureusement Ne désespérez point un malheureux amant, Épargnez ma Princesse, et donnez-moi sa vie, Outre cette beauté l'honneur vous y convie, Vous devez son salut à l'hospitalité, À sa condition, à sa fidélité : Bref à tant de mérite, à des vertus si rares Qu'elles amolliraient les coeurs les plus barbares.

SCÈNE VI. Un Soldat, Le Roi.

LE ROI

À Dieux.

LE ROI

La ville.

SCÈNE VII. Flamidore, Clarionte, Mélie, Rosimène.

ROSIMÈNE

C'est de notre amitié la juste récompense, Et je t'embrasse encore mon contre espérance.

Il semble manquer un pied au vers suivant, car une syllabe muette ne peut se trouver à la césure à moins d'être élidée, on pourrait mettre un ô et avoir ainsi : Et je t'embrasse encore ô mon contre espérance. D'autre part Rosimène traiterait Clarionte de contre espérance, de quelqu'un qui est opposé à son espérance, car il s'est toujours opposé à son espérance de mourir. C'est un peu difficile.

FLAMIDORE

Votre bon Écuyer présent à votre prise A conduit à bon port toute cette entreprise, Ayant été six mois inutil avec vous, Il rompit ses prisons, il se rendit à nous Nous sûmes tout de lui.

Inutil : Quelques Auteurs, et le P. Sicard entre autres, ont écrit inutil au masc. "Ces moyens ont tous été inutils". C'est contre l'usage, au moins actuel. [FC]

SCÈNE VIII. Le Roi, Soldat, Clarionte, Fidamant.

2 192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica