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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Comte d'Essex

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1636, imprimée en 1654· 5 actes· 1 720 vers· 12 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1636.

Personnages

  • ÉLISABETH
  • LE COMTE D'ESSEX
  • LE COMTE DE SOUBTANTONNE
  • LE COMTE DE SALSBURY
  • CÉCILE, Secrétaire d'État
  • RALEIG, Seigneur Anglais
  • POPHAM, Chancelier d'Angleterre
  • Madame CÉCILE, Femme de Cécile
  • ALIX, Damoiselle d'Élisabeth
  • LÉONORE, Damoiselle d'Élisabeth
  • Un Capitaine des Gardes
  • Un HUISSIER du Cabinet
MADAME,

À MADAME MADAME LA PRINCESSE DE GUIMENÉ.

J'offre une excellente Reine à une excellente Princesse, et quoique sa mémoire soit en quelque horreur parmi nous, elle est en telle vénération parmi beaucoup d'autres, qu'elle passe dans leur esprit pour la plus grande Princesse qui fut jamais. Je n'ai pas entrepris de la louer devant vous, de qui la vertu efface tout ce qu'elle eut de bon, et déteste ce qu'elle eut de mauvais. Et je veux encore moins justifier des actions que ses raisons d'État peuvent rendre excusables dans les esprits d'Hérode et de Tibère. Mais je dirai seulement que si le Ciel eût ajouté à ses bonnes qualités une partie des vôtres, il en eut fait son chef-d'oeuvre, et que s'il l'eut pourvue des beautés de l'âme et du corps que vous possédez avec tant d'avantage ; notre Comte n'eut pas été ingrat aux preuves qu'il avait reçues de son amitié. Aussi l'emportez-vous sur elle en tant de façons qu'il est impossible que ses partisans vous le contestent, avec quelque apparence de raison : sa naissance eut des taches, et la vôtre n'a que des marques très illustres, et si sa fortune qui la fit régner sur quelques Iles, ne vous a point donné les couronnes que ceux de votre Maison ont portées, le mérite vous a acquis un Empire, si beau, et si absolu sur toutes les âmes, que les plus rebelles ne feront jamais aucun effort pour s'en affranchir. En cela, MADAME, je parle véritablement sans flatterie, et j'ai trouvé les sentiments de toutes les personnes que j'ai pratiquées si conformes aux miens, que ce serait une injustice de les taire, et un crime de vous ôter ce qui vous est si légitimement dû par un aveu général : le rang que vous tenez, et la gravité que votre naissance semble exiger de vous, ne vous ont jamais dispensée des hommages qu'on doit à la vertu, vous avez témoigné la vôtre par l'estime que vous avez faite de celle des autres, et tous ceux en qui vous en avez reconnu, ont ressenti les effets de votre bonté, et de cette sympathie. Bien que je ne sois pas de ce nombre, et que je n'en au jamais senti en moi que par cette forte inclination qui me fit adorer la vôtre, je n'ai pas laissé de participer à la fortune des autres, et j'ai trouvé de véritables récompenses dans ma propre satisfaction, et dans l'avantage que j'ai d'avoir eu les sentiments de toutes les personnes de mérite. Ce n'est pas que je me défende de beaucoup d'autres obligations que je vous ai ; ce fut à vos pieds que je trouvai mon premier asile, et vous eûtes la bonté d'appuyer les commencements d'un jeune Cadet sortant des Gardes encore chancelant, et faible de la famine d'Allemagne, vous lui donnâtes un courage qu'il n'avait point reçu de son naturel, et le fîtes enhardir à des choses, auxquelles s'il a mal réussi, à tout le moins a-t-il la gloire de vous avoir donné des marques de son obéissance, permettez-moi de vous dire que c'est tout le fruit que j'en ai recueilli, et qu'hormis l'honneur que j'ai de vous plaire, cet amusement m'a été nuisible en toutes façons, je suis tombé dans le malheur du siècle ; et dans l'esprit même de ceux qui dispensent les bonnes et mauvaises fortunes, j'ai peut-être passé pour incapable des choses ordinaires, parce que j'étais capable de quelque chose d'extraordinaire à ceux de ma profession. Je ne me plains pas toutefois d'avoir suivi les mouvements que vos me donnâtes, bien que j'aie semé dans une terre ingrate, je suis trop satisfait de vous avoir divertie quelques heures, et d'avoir trouvé l'occasion de vous assurer ici avec quel zèle je serai toute ma vie,

MADAME,

Votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,

LA CALPRENÉDE.

AU LECTEUR

Lecteurs, je ne prétends point vous donner bonne opinion de cet ouvrage : j'espère si peu de gloire de ceux de cette nature, que je ne craindrai point de vous dire, que le jugement que vous en ferez m'est indifférent, et qu'hormis votre satisfaction qui m'est chère, je n'en veux point tirer d'un amusement, que l'erreur du siècle rend presque honteux à ceux de ma profession. Je ne combattrai point ici l'aveuglement de ceux qui sont dans cette opinion, et je ferai encore moins le fanfaron, étant d'un pays qu'on soupçonne assez de ce vice : mais je vous redirai franchement, que si je dois espérer quelque honneur dans le monde, je le dois véritablement tirer d'ailleurs. Je n'ai jamais désiré que mon nom fut connu, et si j'ai souffert qu'on l'ait mis au bas de mon Épître, c'est parce qu'il avait été déjà vu dans des ouvrages encore pires, et qui ont été imprimés en mon absence et à mon déçu. Tous mes plus particuliers amis, et ceux qui ont trouvé mon faible, ne m'ont jamais su piquer que par ce reproche : ce n'est pas que beaucoup d'honnêtes gens ne s'y emploient, et que l'exemple de plusieurs personnes de condition et de mérite, ne puisse autoriser ce divertissement : mais enfin le nombre des ignorants prévaut à celui des habiles gens, et nous devons souffrir ce petit déplaisir du malheur et de la corruption du siècle. Si vous trouvez quelque chose dans cette Tragédie que vous n'avez point lu dans les Historiens Anglais, croyez que je ne l'ai point inventé, et que je n'ai rien écrit que sur de bonnes mémoires que j'en avais reçues de personnes de condition, et qui ont peut-être part à l'Histoire. Pardonnez les fautes de l'Impression comme celles d'une misérable Jeanne d'Angleterre que j'ai faite d'autres fois, où il y en a sans mentir autant que de mots, c'est une Tragédie que j'avais chèrement aimée, mais par malheur elle fut jouée et imprimée en mon absence, comme je vous ai déjà dit, et l'Imprimeur sur quelques légères apparences m'a fait passer pour mort dans son Épître, quoique Dieu merci, je ne me sois jamais mieux porté.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Élisabeth, Le Comte d'Essex.

ÉLISABETH, dans son cabinet

Donc après tant de biens ton âme déloyale Abuse lâchement d'une bonté Royale, Et ce degré superbe où ma faveur t'a mis Te rend le plus cruel de tous mes ennemis. N'ai-je avec un sujet partagé ma puissance Ne l'ai-je relevé par-dessus sa naissance, N'ai-je soûlé son coeur de gloire et de grandeurs, Et ne l'ai-je honoré de mes propres faveurs, Pour aimer un ingrat ne me suis-je haïe, Que pour me voir de lui si lâchement trahie, Et tout ce que j'ai fait n'a pas eu le pouvoir De tenir un vassal dans son premier devoir. Tu pâlis déloyal, et le remords imprime, Sur ton coupable front les marques de ton crime, Mais tu feins cette crainte et ma rare bonté Contre un juste courroux te met en sûreté. À ma confusion tu connais ma faiblesse Que le coup qui te touche, est celui qui me blesse. Que le mal qu'on te fait, rejaillit contre moi, Et que, voulant punir ton manquement de foi. Mon ardente amitié ne me le pût permettre, Puisque je t'aime encor tout perfide et tout traître, Cette raison me force à plus que je ne dois Puisque te soumettant à la rigueur des lois, On ne prononcerait contre ta félonie, Que le sanglant arrêt dont je serais punie Pour l'exemple public et pour ton attentat Ta tête était bien due aux maximes d'État Mais pour la retirer de ce péril extrême Et pour t'en garantir je m'y plonge moi-même. C'est en quoi mon destin est le plus malheureux, De nourrir dans mon âme un feu si dangereux. Un puissant ennemi dont mon âme abattue Élève dans son sein le serpent qui la tue Regarde déloyal ce que je fais pour toi. Et si cette bonté te fait manquer de foi, Si l'espoir du pardon te la fait entreprendre, Cette même bonté se permet d'y prétendre Confesse maintenant dedans ce cabinet. D'où personne ne peut éventer ton secret, Devant moi seulement et cette confidente. Quel était ton dessein qu'elle était ton attente, Quel espoir de grandeurs te pouvait éblouir, Enfin quelle raison t'oblige à me trahir, Oui, oui, confesse tout et jamais n'appréhende, Bien que ta trahison fût si noire et si grande Qu'elle t'eût fait résoudre à me priver du jour. Que ta confession altère mon amour, Que sortant de mon âme ainsi que de la tienne Après ion repentir jamais je m'en souvienne, Et qu'il me reste plus ni penser ni discours Pour te le reprocher du reste de mes jours.

Superbe : en parlant des choses, somptueux, magnifique. [FC]

LE COMTE D'ESSEX

Quelque confusion où ce discours plonge N'en donnez point la cause au remords qui me ronge Oui quelque étonnement a saisi mes esprits. Et ce coup imprévu m'a sans doute surpris. Mon visage est changé je le connais Madame, Mais il exprime mal les mouvements de l'âme, Et c'est un faux miroir s'il ne s'explique mieux Que par ce changement qui paraît à vos yeux ; Grâce à Dieu jusqu'ici mes actions passées, Doivent avoir déjà de votre âme effacées, Cette légère crainte et ces impressions, Que l'on vous veut donner de mes intentions, Et s'il faut maintenant que je me justifie Ce qu'on a remarqué dans le cours de ma vie, Le mérite et l'éclat des services passés Devant tout l'univers me justifie assez J'ai marché trop avant dans le champ de la gloire Pour me déshonorer d'une tache si noire, Et vous vous faites tort d'accuser sans raison Un homme comme moi de quelque trahison, Oui, ce sanglant reproche indignement outrage Quelque Vassal qu'il soit un homme de courage, Et je n'eusse pas cru que le lâche rapport De ceux qui pour me perdre ont bandé ce ressort, Et qui tremblent partout au bruit de mon épée Par cette calomnie eut votre âme trompée, Si je me puis flatter de quelque vanité Certes je méritais que votre Majesté, Défendît la parole à ces âmes timides Qui n'ont pour se venger que des trames perfides, Que la rage et l'envie ont armés contre moi. Qui n'ont jamais donné de preuve de leur foi, Inutiles en paix, inutiles en guerre, La honte et le mépris de toute l'Angleterre, Que la fortune aveugle a relevés de rien, Bref qui vous servent mal comme je vous sers bien.

LE COMTE D'ESSEX

Vos témoins.

SCÈNE II. Élisabeth, Alix.

ÉLISABETH

Ah ma fille.

SCÈNE III. Le Capitaine des Gardes, Élisabeth, Alix.

LE CAPITAINE DES GARDES

Que vous plaît-il Madame ?

SCÈNE IV.

ÉLISABETH

Reine au courroux du Ciel en naissant destinée ! Donne fin à tes maux Princesse infortunée ! Et ne t'efforce point de prolonger le cours Des malheurs obstinés que poursuivent tes jours. Quitte ce fol amour d'une haute fortune Et l'éclat décevant d'une pompe importune, Qui t'élève au-dessus des communes grandeurs Mais ne t'affranchit point de tes propres malheurs. Que te sert qu'aujourd'hui tant de peuple respire À l'ombre des Lauriers qui couvrent ton Empire, Si ton coeur se consume en funestes regrets, Et si tant de Lauriers sont pour toi des Cyprès ? Que te sert cette paix que goûte l'Angleterre Si tu portes dans l'âme une mortelle guerre ? Et de quels ennemis ton bras fut-il vainqueur Si le plus inhumain te reste dans le coeur ? Que tu ne peux sauver sans un péril extrême Et que tu ne perdras qu'en te perdant toi-même ? N'importe, il se faut perdre, et je veux qu'aujourd'hui Le traître périssant je périsse avec lui. Que ses jours et les miens finissent à même heure ? Perçons plutôt ce coeur où cet ingrat demeure, Et pour punir ce lâche à qui ce traître est cher Perçons tous les endroits qui le peuvent cacher. Ah ! Dieu de quel transport mon âme est agitée ? Ah ! Ma raison revient, pourquoi m'as-tu quittée ? Et pourquoi maintenant ne représentes-tu À cet esprit Royal sa première vertu ? Tu vois bien qu'il s'égare, et qu'une amour plus forte Au-delà du devoir l'entraîne et le transporte. Mais sa colère est juste, et jamais un esprit Avec tant de raison une offense n'aigrit. Jamais si vivement âme ne fut atteinte, Et ne forma jamais une si juste plainte, Dans un calme profond le repos m'est permis ? Je suis en sûreté de tous mes ennemis, Et lorsque je m'envie en ce bonheur suprême Qu'il ne me reste plus à craindre que moi-même, Je sens le coup mortel qui me perce le coeur Et je n'en puis haïr ni le coup ni l'auteur. Vile condition de mon âme abattue, Qui baise encor la main de l'ingrat qui me tue, Et de ce lâche coeur qu'on ne peut arracher Des honteuses prisons un ennemi si cher. Ciel qui m'avez donné cette grandeur fatale Que ne me donniez-vous une âme aussi Royale, Coeur qui s'allumât pour un plus noble objet Au lieu de se trahir pour un ingrat sujet, Ou si même en naissant vous m'aviez condamnée À cette déplorable et dure destinée, Pourquoi dès le moment qu'il a pu me trahir Ne me permîtes-vous de le pouvoir haïr ? Et pourquoi justement n'aviez-vous mesuré Mon amour à sa foi d'une même durée ? Que le traître changeant, je changeasse à mon tour Et que sa foi mourant fit mourir mon amour. Ah n'en murmure plus, elle est morte, elle est morte, Sur des restes honteux la justice l'emporte. C'est assez balancé, le conseil en est pris ; De son ingratitude il recevra le prix. Oui tu mourras perfide, et je serai vengée Non ne t'abuse plus ma flamme est bien changée. Et si tu vis ce coeur brûler d'un feu plus doux Tu ne le verras plus qu'embrasé de courroux, Toute ma passion en rage convertie Me rendra désormais ton Juge et ta partie, Et méprisant les droits qui te restaient sur moi, Tu sauras le pouvoir qui me reste sur toi.

Les Lauriers sont utilisés pour fêter les vainqueurs et les Cyprès sont dans les cimetières pour veiller sur les morts.

SCÈNE V. Le Comte de Soubtantonne, Le Comte d'Essex.

LE COMTE D'ESSEX

Vous ne vîtes jamais une fière Lionne Rugir après ses fans avec tant de fureur, Elle m'a dans l'abord donné quelque terreur Mais après.

Fan : Le petit d'une biche. On écrivait autrefois faon. On appelle aussi fan, le petit d'un élephant. Ce mot vient du Latin infans. Voyez Ménage. [F] ici petit du lion.

SCÈNE VI. Le Comte de Soubtantonne, Le Comte d'Essex, Le Capitaine des Gardes.

LE COMTE DE SOUBTANTONNE

Mais que veulent ses gens.

LE COMTE D'ESSEX

Vous vous moquez de nous.

LE COMTE DE SOUBTANTONNE

Il nous faut obéir.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Cécile, Le Comte de Salsbury, Élisabeth.

SCÈNE II. Élisabeth, Madame Cécile.

L'original désigne Cécile et non Madame Cécile, ce qui semble une erreur.

ÉLISABETH

Tu mourras, tu mourras, monstre d'ingratitude, Et s'il se peut trouver une peine assez rude Pour punir ton esprit de sa déloyauté Je veux qu'après ta mort il en soit tourmenté, Qu'à jamais, qu'à jamais, ton âme bourrelée Souffre le repentir de ta foi violée, Et que le Ciel vengeur ne t'accorde jamais Que le même repos que j'aurai désormais. Cependant par ta mort je serai satisfaite Et mon ressentiment rira de ta défaite. Je paraîtrai ta Reine et ton Juge à mon rang Et je me laverai de ton infâme sang. C'est là que j'éteindrai cette honteuse flamme Et que j'effacerai ce qui reste en mon âme, Et de ce vil objet dont ce coeur fut charmé, Et du ressouvenir de t'avoir trop aimé. Ah ! Cécile, je meurs, soutenez-moi, je tombe, À ce ressouvenir ma constance succombe, Et quelque beau dessein que ma vengeance ait eu Je vois que mon esprit en vain a combattu. Raison d'État vengeance, adieu quittez la place, Il faut céder ce coeur à l'amour qui vous chasse ? Amour vous congédie et ne me permet pas De souffrir sans me perdre un si juste trépas. Quoi ? Je verrai sanglant sans âme et sans lumière Celui qui posséda mon âme toute entière ? Et je verrai rougir un infâme échafaud Du plus généreux sang ? Toutefois il le faut, Et pour ta sûreté tu ne dois pas permettre Le salut d'un ingrat, d'un perfide, d'un traître, Qui mettra ton État, et ta vie en danger, Qui met dans ton pays un barbare étranger, Et qui pour envahir une injuste Couronne A possible attenté sur ta propre personne. Hé bien que ce perfide achève son dessein, Qu'il me porte plutôt un poignard dans le sein, Je lui tendrai ce coeur, et cette gorge ouverte, Plutôt que consentir à l'arrêt de sa perte. Oui, oui, je sauverai cet aimable ennemi, Et si sans lui je meurs, je ne meurs qu'à demi. Je laisse encor au jour la moitié de mon âme Et porte dans le Ciel un esprit tout de flamme, Libre de ce reproche et de tant de remords Qui puniront l'ingrat de plus de mille morts. Cécile, tu connais mon étrange faiblesse, Tu reconnais la cause et le trait qui me blesse, Et dès le premier jour je ne t'ai point caché Le dangereux poison, dont ce coeur fut touché ; Tu rendrais mieux que moi le conte de ma vie, Et dans mes plus grands soins tu m'as si bien servie, Que dans le triste état des maux où je me vois Je ne puis sans péril me servir que de toi, Persévère, ma fille, à tant de bons offices, Et crois que dans le coeur j'ai gravé tes services. Mais ne me quitte point dans une extrémité, Où j'attends mon secours de ta fidélité, Visite cet ingrat, et fais s'il t'est possible Qu'à tant d'affection il se rende sensible, Qu'il dépouille pour moi cet orgueil indompté Et que sa repentance implore ma bonté, Dis que j'oublierais tout, oui, dis-lui, quoi qu'il fasse Qu'il sait bien le moyen pour obtenir sa grâce ; Qu'il sait trop le pouvoir qu'il a sur mon esprit Et que ce grand courroux dont mon âme s'aigrit Est un visible effet de cet amour extrême Qui me le fait chérir à l'égal de moi-même ; Mais surtout ne mets point mon honneur au hasard, Et dissimule bien que ce soit de ma part, Dis toujours que la Reine ignore ta visite, Et que c'est un devoir qu'on rend à son mérite.

Possible : est quelque fois adverbe pour dire peut-être. [F]

MADAME CÉCILE

Madame, se peut-il.

MADAME CÉCILE

Considérez de grâce.

SCÈNE III.

MADAME CÉCILE, seule

Que faut-il que je fasse ? Et pour ne point manquer à ma fidélité Que dois-je devenir en cette extrémité ? Dans cette occasion que le Ciel me fait naître Dois-je employer mes soins pour le salut d'un traître ? Perdrai-je quelques pas ? Ferai-je quelque effort Pour sauver un ingrat qui me donne la mort ? Le lâche eut des appas, le perfide eut des charmes, Cette arme lui céda, ce coeur rendit les armes, Et ce dissimulé le voyant enflammer Trompa cette innocente et feignis de l'aimer, Tout ce qu'une âme double eut jamais d'éloquence, Ce traître l'employa pour vaincre ma constance. Amour en fut vainqueur, amour fut obéi ; Amour gagna ce coeur, et ce coeur fut trahi ; Oui, oui, je me trahis pour obliger ce lâche Et me déshonorai d'une éternelle tache, Le parjure abusa de mon aveuglement ; Et par un détestable et cruel changement Il ne me laissa rien qu'une honte éternelle D'avoir eu de l'amour pour une âme infidèle. Et tu travailleras pour sauver cet ingrat. Choqueras la justice et les raisons d'État, Et pourras bien trahir pour complaire à ta Reine Ces justes châtiments et cette juste haine ? Ah ! Non, perds-toi plutôt, et le perds avec toi. Mais c'est ta Reine enfin qui t'impose sa loi, Il lui faut obéir ; obéissons, n'importe, C'est le meilleur moyen, ma ligne en est plus forte, Et si ce grand esprit n'est déjà diverti Je le puis en deux mots ranger à mon parti, Mes rapports feront tout, et par mes bons offices Je le pourrai payer de tous ses artifices. Il n'en manqua jamais, je n'en manquerai pas ; Il en eut pour ma honte et moi pour son trépas.

Divertir : détourner quelqu'un, l'empêcher de continuer son dessein, son entreprise, son travail. [F]

SCÈNE IV. Le Comte d'Essex dans sa prison, Raleig.

SCÈNE V. Madame Cécile, Le Comte d'Essex.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte d'Essex, Popham, Le Comte de Soubtantonne, Cécile, Raleig.

LE COMTE D'ESSEX, devant ses Juges

Bien que l'autorité cruelle et souveraine, Et d'un ingrat pays et d'une Auguste Reine Me contraigne aujourd'hui de recevoir la loi De ceux qui s'honoraient de l'apprendre de moi, Ni craint ni respect ne saurait plus contraindre Ce vif ressentiment qui m'oblige à me plaindre Et cette indignité ne se peut endurer Sans en faire reproche et sans en murmurer. Donc Barons souverains, donc Juges équitables Qui pour nous occupez ces sièges redoutables, Et portez sur le front cette sévérité Qui relève l'éclat de votre autorité, Arbitres absolus du destin de nos têtes Savez-vous qui je suis, savez-vous qui vous êtes ? Et bien qu'en vos faveurs mon destin m'ait trahi, Vous souvient-il encor de m'avoir obéi ? Oui, oui, mes actions sont encor trop récentes, Et j'en laisse à l'État des marques importantes, Que mes malheurs présents, ni mes maux à venir, Ne sauraient effacer de votre souvenir : Le suis le même encor, et vous êtes les mêmes ; Mais je suis criminel, vous mes Juges suprêmes, Je vous vis honorés de mon commandement, Je dépends aujourd'hui de votre jugement : Ce que j'ai fait pour vous et par mer et par terre, Les services rendus à toute l'Angleterre, Tant de sang ennemi par ce bras répandu, Pour conserver vos droits celui que j'ai perdu, Vos rebelles punis de tant de perfidies, Vos repos assurés, vos bornes agrandies, Ne reprochent donc point à ce pays ingrat, Que ma chute sans doute ébranle son État, Que sa méconnaissance indignement me traite, Et que de sa main gauche il veut couper la droite : Vous pouvez bien juger que par un tel discours Je n'ai pas fait dessein de prolonger mes jours, Que je ne songe pas à corrompre mes Juges, Et dans votre pitié m'établir des refuges : Grâce à Dieu, mon esprit fut toujours assez fort, Pour braver les périls, et mépriser la mort, Il ne peut être atteint de cette lâche envie, De m'abaisser à vous pour conserver ma vie, Et l'obtenant de vous par un mot seulement, Je la croirais sans doute acheter chèrement, Que ma perte prévienne un mouvement si lâche ; Mais si je dois mourir que je meure sans tache ; Et que ce beau renom que j'acquis par mon sang, Dans mes derniers malheurs garde son premier rang ; Qu'on cherche des moyens pour m'ôter une vie, Que la honte fuyait, que la gloire a suivie ; Et que ce même honneur qui guidait tous mes pas, Au milieu des lauriers, m'accompagne au trépas ; Que de mes ennemis la troupe sans courage, Parmi tous mes malheurs n'ait point cet avantage, De voir humilier par une indigne loi, À des hommes comme eux, un homme comme moi.

CÉCILE

Cet invincible orgueil que vous faites paraître, Est celui qui toujours vous a fait méconnaître. Qui vous aveugle encor, et vous fait outrager Ces illustres Barons qui vous doivent juger : Considérez, Monsieur, le sort que vous vous faites, Connaissant ce qu'ils sont, connaissez qui vous êtes ; Et que votre malheur leur fait souffrir de vous Cet injuste mépris qui les offensent tous : Votre ressentiment reproche à cette terre Les services rendus au Sceptre d'Angleterre ; Vous voulez qu'aujourd'hui la Reine et le pays Vous rendent des honneurs pour les avoir trahis ; Qu'à jamais dans le coeur ils gravent vos victoires, Et mettent en oubli des actions si noires : Qu'au jugement de tous leur infidélité, Dément votre courage et votre qualité ; Déportez-vous, Monsieur, d'une créance vaine Si vous avez porté les armes de la Reine, Contre ses ennemis avec quelque bonheur, Vous en avez reçu le profit et l'honneur : Si vous avez acquis, ou par mer, ou par terre, En servent ce pays, des honneurs à la guerre, Reconnaissez la main de qui vous les tenez, Et la haute faveur qui vous les a donnés, Si la Reine eut voulu départir à quelque autre, Mêmes charges qu'à vous, même rang que le vôtre, Et qu'elle eut appelé à ce superbe emploi Des gens qui l'ont servie avec beaucoup de foi, Vous croupiriez encor et sans nom et sans gloire, Ne feriez plus le vain du bruit d'une victoire ; Et n'accuseriez point d'un sentiment ingrat, Et cette auguste Reine, et ce puissant État. La gloire toutefois de vos hautes vaillances N'a pas fait jusqu'ici toutes vos récompenses, Outre ce beau renom, et ce superbe bruit, De vos déportements vous avez eu le fruit. Et notre grande Reine a par ses bons offices, Et par mille bienfaits prévenu vos services. Elle vous a d'abord élevé dans un rang ; Où l'on ne vit jamais homme de votre sang. Et pour vous honorer d'une faveur plus grande, Vous a fait Maréchal, et Vice Roi d'Irlande, Ah ! Comte ces effets d'une rare bonté, Vous obligeaient sans doute à la fidélité Et l'âme la plus noire et la plus déloyale Eût payé de son sang cette faveur Royale. Pardonnez un discours que votre vanité, Arrache d'un esprit justement irrité. Et trouvez bon aussi.

Se déporter : Se désister, s'abstenir. [L]

Créance : opinion, sentiment, foi. [F]

Déportement ; consuite, moeurs, manière de vivre. Il se pred ordinairement de mauvaise part, et ne se dit qu'au pluriel. [FC]

Prévenir : Prévenir quelqu'un par toutes sortes de bons offices, lui rendre toutes sortes de services, avant qu'il nous en ait rendu aucun. [L]

POPHAM

Ce n'est pas dans ce lieu, qu'on vide des querelles. Contre vos délateurs vous disputez en vain, Et vous êtes ici pour un autre dessein. Répondez seulement à ce qu'on vous propose, Pour vous justifier il ne faut autre chose, Ces Barons gens d'honneur et gens de qualité, Vous rendront la Justice avec intégrité, Et moi selon le droit que j'ai dans cette terre, Comme grand Justicier de toute l'Angleterre, J'atteste devant vous le suprême pouvoir, Qu'avec toute équité je ferai mon devoir. Que d'aucun intérêt mon âme n'est touchée ; Que de ses passions elle s'est détachée ; Et que je rends justice avec la même foi Que je puis souhaiter qu'on me la rende à moi. Vous êtes accusé, Comte, et vous Soubtantonne, D'avoir fait des complots contre cette Couronne ; D'être d'intelligence avec ses ennemis, Et de beaucoup d'excès que vous avez commis. Vous avez découvert vos secrètes pratiques, Tenant beaucoup de gens outre vos domestiques, Et recevant chez vous un nombre de soldats : Qu'en une autre saison vous n'y recevez pas. Vous avez retenu de dessein ou de haine Ceux qui vous visitaient de la part de la Reine, Et les avez punis d'une injuste prison, D'autorité privée et dans votre maison. Vous êtes dans la ville entrés à main armée, Croyant que par vos soins la révolte allumée, Seconderait vos voeux et votre intention, Et porterait le peuple à la sédition. Vos messagers sont pris, et vos lettres surprises Nous découvrent assez toutes vos entreprises. Par un billet écrit au Comte de Tiron, Où vous avez laissé les armes et le nom, La Reine a découvert votre cruelle envie De lui ravir ensemble et le Sceptre et la vie. Des indices si grands et si pleins de clarté, Vous rendent criminels de lèse Majesté. Regardez maintenant si vous voulez répondre, Vos témoins sont connus, tâchez de les confondre.

LE COMTE DE SOUBTANTONNE

Puisqu'un même destin confond notre fortune, Que nous devons tomber d'une chute commune, Et que dorénavant rien ne peut séparer Ce lien d'amitié qui doit toujours durer. Avant que d'abuser de votre patience, Par une favorable et paisible audience, J'appelle pour témoin de ma confession, Ce juge souverain de mon intention. Lui qui voit jusqu'au fond mes secrètes pensées, Pourra justifier nos actions passées, Et déciller les yeux de tant de gens d'honneur Contre les trahisons d'un lâche suborneur. Tous ceux que la vertu rendait amis du Comte Souffrent avec regret sa disgrâce et sa honte. Ceux qui ne la voyaient que d'un oeil envieux Supportent son malheur d'un esprit plus joyeux. Mais je suis assuré que les uns ni les autres, Si par mes sentiments je puis juger des vôtres, N'ont cru, ni ne croiront qu'il ait jamais commis Des crimes inventés parmi ses ennemis. Ce coeur qui n'eut pour but que l'honneur et la gloire Ne pouvait concevoir une action si noire ; Et les preuves qu'on a de sa fidélité Ferment assez la bouche à cette fausseté. Ces indices légers, ces faibles témoignages, De qui nos délateurs tirent leurs avantages, S'il se peuvent blâmer avec quel que raison, C'est de ressentiment, non pas de trahison. Tenir dans nos maisons une troupe enfermée, Recevoir des Soldats, entrer à main armée. Quelle loi le défend. Quoi n'est-il pas permis De se tenir armé contre ses ennemis ? Les nôtres sont connus, Cobban, Raleig, Cécile, À leur lâche cordelle en ont attiré mille, Et bien que leur dessein n'ose se déclarer, Contre leur trahison on se peut assurer. Témoin ce brave Grey de qui la violence Parut ces jours passés avec tant d'insolence, Que si le coup mortel n'eût été détourné, Dans la place publique il m'eût assassiné. Si vous nous accusez de dessein ou de haine Contre les Conseillers députés de la Reine, Je le confesserai, s'ils osent assurer Qu'on les ait retenus que pour les honorer. Qu'on ne les ait traités avec la déférence, Et les civilités qu'on doit à leur naissance, Le damnable dessein que vous avez appris, Du Messager du Comte et du billet surpris, Est un trait de ces coeurs et de ces mains adroites, Qui ne manquent jamais de lettres contrefaites. De témoins apostés, ni de sceau, ni de seing, Pour faire réussir un perfide dessein, Voyez nos ennemis ils sont assez habiles. Mais à quoi prolonger des discours inutiles, Nous sommes innocents mon front le dit assez, Vous êtes gens de bien et vous bous connaissez.

Cordelle : qui ne se dit qu'en cette phrase, C'est un homme de sa cordelle, c'est à dire, de sa societé. Il ne se prend qu'en mauvaise part, et d'une societé vicieuse de gens de sac et de corde. [F]

Aposter : Attitrer quelqu'un, le mettre en avant pour espier, tromper et surprendre quelqu'un. [F]

v. 895, l'original porte "sein" au lieu de "seing". Marque qui est au bas d'un acte, d'un écrit, qui en confirme la teneur par l'apposition du nom écrit de la main de celui qui en consent l'exécution, ou de la personne publique preposée pour en rendre témoignage. [F]

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Élisabeth, Alix.

SCÈNE II. L'Huissier du Cabinet, Élisabeth.

L'HUISSIER

Le Comte.

ÉLISABETH

Que dis-tu ?

SCÈNE III. Le Comte de Soubtantonne, Élisabeth, Raleig.

ÉLISABETH

Levez-vous.

LE COMTE DE SOUBTANTONNE

Ah ! Madame faut-il qu'une si grande Reine, Suive les mouvements d'une troupe inhumaine ? Laisse à la calomnie accabler la vertu, Et l'homme le plus grand que le Royaume ait eu, Que votre Majesté rappelle sa Justice, Si le Comte a failli commandez qu'il périsse : Mais qu'on ne hâte rien, et qu'il lui soit permis De se justifier contre ses ennemis : Il a servi l'État, son salut vous importe ; L'on ne recouvre point des hommes de sa sorte, Et si vous le perdez vous vous laissez ravir Un homme d'importance et qui vous peut servir : Si le Comte faillit ce fut par promptitude, Mais non pas par dessein ni par ingratitude : Nous avons même crime également commis. Mais j'ai moins d'envieux, et lui plus d'ennemis, Ma perte leur serait de moindre conséquence, Ils redoutent sa vie et craignent sa vengeance. Et ce tableau vivant de générosité, De vaillance, de zèle, et de fidélité, Leur met la poudre aux yeux et dans l'âme l'envie, Qui les rend ennemis d'une si belle vie. Que votre Majesté ne s'en offense point, La mort d'un tel ami me touche au plus haut point. Je vivais par lui seul, sans lui je ne puis vivre, Son salut est le mien, s'il meurt je le veux suivre : Et n'ayant qu'une vie, et qu'un même destin, Nous n'aurons qu'un salut, ou qu'une même fin. Si sa mémoire encor vous est considérable, S'il a jamais rien fait qui vous soit agréable, Si vous vous souvenez du service rendu, À vous, à votre État, du sang qu'il a perdu ; Par son sang, par son zèle, et par tous ses services, Ne les destinez point à d'infâmes supplices. Pour lui plus que pour moi j'embrasse vos genoux, Sauvez un si grand homme.

Mettre de la poudre aux yeux : éblouir, surprendre par des discours, par des apparences. Au XVIIIe siècle, jeter, mettre de la poudre aux yeux, éclipser, surpasser. [L]

SCÈNE IV. Le Comte de Soubtantonne, Raleig.

LE COMTE DE SOUBTANTONNE

Bien, bien, vous le saurez.

SCÈNE V. Le Comte d'Essex, Madame Cécile.

LE COMTE D'ESSEX

Ah ! La vie à ce prix ne me fut jamais chère, Et j'élirais plutôt une mort volontaire Que de jeter pour moi dans le moindre hasard, Celle qui dans mon sort prend une telle part. Le Ciel m'en a donné des moyens plus faciles. Mais sans vous amuser de discours inutiles, Puisque le temps me presse et le mortel décret, Écoutez seulement cet important secret. Du temps que j'étais bien dans l'esprit de la Reine, Et que de ses faveurs, mon âme toute vaine Se figurait déjà de posséder ce coeur De qui jamais mortel n'avait été vainqueur ; Elle pour me donner une preuve assurée D'une amitié parfaite et de longue durée, Et me faire espérer un éternel repos, Me donna cette bague et me tint ce propos Tu reçois ce présent d'une Reine qui t'aime, Et t'aimera toujours à l'égal de soi-même ? Conserve chèrement ce souvenir de moi, Et ce gage assuré du soin que j'ai de toi. Avec cette promesse inviolable et sainte, Cette Royale foi qui ne peut être enfreinte Que dans quelque péril, dans quelque extrémité ; Où pour un changement tu sois précipité. Fusses-tu malheureux pour m'avoir desservie, Quand il m'en coûterait la couronne et la vie, Je te retirerai de peine et de hasard, Sitôt que je verrai ce gage de ta part. Ce sont ses propres mots, et c'est de cette sorte, Que je puis relever mon espérance morte, La bague est en mes mains, dès qu'elle la verra, Si je veux une grâce elle me l'obtiendra, Et je m'ose promettre, avec quelque apparence Qu'elle n'attend de moi que cette déférence ; Je remets en tes mains ce gage précieux, Qui me va redonner la lumière des Cieux, Par là tu te pourras conserver cette vie, Et cette liberté que mes yeux m'ont ravie, Tu pourras à ton gré disposer de mon sort, Et donner à l'ingrat ou la vie ou la mort.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Cécile, Madame Cécile.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte d'Essex, Le Capitaine des Gardes, Raleig.

LE COMTE D'ESSEX

Il paraît environné des Gardes qui le doivent mener au supplice.

La Reine par ma mort n'est donc pas satisfaite, Et ne croit pas encor sa vengeance parfaite Si de mes ennemis le plus malicieux, Ne soûle de mon sang et sa haine et ses yeux. Qui t'amène Raleig ? Cherches-tu tes délices, Où le Comte a trouvé le prix de ses services ? Et si tu n'es témoin d'un infâme trépas, Sa mort ne te contente et ne t'assure pas : Hé bien assouvi-toi d'un sang noble et fidèle, Et porte à tes amis cette bonne nouvelle : Dis-leur que désormais tout leur sera permis, Qu'ils perdent le plus grand de tous leurs ennemis ; Qu'ils sont tous à l'abri de semblables supplices ; Puisque ce juste État récompense les vices ; Et peuvent maintenant trouver leur sûreté Dans leur seule bassesse, et dans leur lâcheté. Tu peux aussi redire à notre grande Reine, Puisque dans sa disgrâce, et sa mortelle haine, Elle peut dignement jeter les yeux sur toi, Avec cette bonté qu'elle eut jadis pour moi ; Qu'en ma mort sa parole et sa foi s'intéresse, Qu'une Reine jamais ne faussa sa promesse : Mais que sa cruauté m'oblige désormais, Plus que son amitié ne m'obligea jamais. Dis-lui qu'elle me perd, et crois que c'est tout dire, Qu'elle sait que ma perte ébranle son Empire. S'il n'espère l'appui qu'il recevait de moi, De Cécile, de Grey, de Cobban et de toi. Et que mon innocence à la fin découverte, Elle saura sa faute, et pleurera sa perte. Qu'elle me pleurera, mais de larmes de sang, Jusqu'à ce qu'un de vous ait occupé mon rang. Elle peut bien choisir parmi de si grands hommes.

LE COMTE D'ESSEX

Tu feras beaucoup mieux de me quitter la place. D'éviter mon courroux, et ne répliquer point, À celui que ta vue offense au dernier point. Ô ! Ciel peux-tu souffrir qu'une si belle vie Soit d'une telle mort indignement suivie ? Et m'avoir élevé dans un degré si haut Pour laver de mon sang un infâme échafaud ? Peuple Anglais s'il demeure encor dans vos mémoires Le moindre souvenir de ces belles victoires, Dont souvent avec vous j'ai partagé l'honneur, Marchant à votre tête avec tant de bonheur ; Oui, oui, s'il vous souvient des illustres conquêtes Qui de tant de Lauriers ombragèrent vos têtes, Serez-vous sans regrets dans les derniers malheurs, Du plus brave témoin de vos rares valeurs ? Ah ! S'il vous reste encor après cette mémoire Un généreux désir de conserver ma gloire, Que mon meilleur ami par un coup plus humain Me détourne celui d'une honteuse main. Qu'un de mes compagnons, qu'un soldat charitable, Donne à son Général un trépas honorable ; Et ne permette pas s'il est homme de bien, Qu'un homme comme moi. Mais vous n'en ferez rien. Et je ne lis que trop dans ces pâles visages Qu'il ne vous reste rien de vos premiers courages, Et que vous oubliez ce que je vous appris, Ah ! Je vois ta bassesse avec tant de mépris, Peuple vil, peuple abject que la mienne m'offense, D'avoir à mon trépas cherché ton assistance, Eh bien mourrons ainsi que le Ciel l'a voulu ! Ma Reine, et mon pays l'ont ainsi résolu, Laissons à cette Terre une douleur mortelle De perdre en me perdant un homme indigne d'elle. Je vois dans cette cour un échafaud dressé, Allons pour mal finir j'ai trop bien commencé. Mais au dernier moment de mon heure dernière, Pourrai-je bien, Monsieur, vous faire une prière ?

Abject : Méprisable. Abjectus, vilis, contemptus. Il se dit surtout de la naissance et de la profession. [T]

SCÈNE II. Alix, Élisabeth.

SCÈNE III. Léonore, Élisabeth, Alix.

ÉLISABETH

Ô Ciel !

SCÈNE IV. Léonore, Élisabeth.

SCÈNE V. Cécile, Madame Cécile.

SCÈNE VI. Madame Cécile, Élisabeth, Alix.

MADAME CÉCILE

Madame.

ÉLISABETH

Ô Dieux !

SCÈNE VII. Élisabeth, Alix.

ÉLISABETH

Quel secours importun a troublé mon sommeil ? Et me redonne encor la clarté d'un Soleil ; Qui n'éclairant pour moi qu'à des objets funèbres, Laisse mes jours couverts d'éternelles ténèbres. Ne dois-je ouvrir mes yeux complices de mon mal, Que pour les arrêter sur ce gage fatal ? Dont le funeste objet va bourreler ma vie, De remords et d'horreurs justement poursuivie ? Toi, de qui j'ai reçu ce sacré souvenir ? Toi que ma passion se dispose à punir ? Toi. Mais qui la dérobe à ma juste colère ; Doncques pas un des miens ne craint de me déplaire, Et leur zèle indiscret l'a soustraite à mes yeux : Mais descends aux enfers ; ou monte dans les Cieux, Ou porte dans le creux des plus profonds abîmes, Ton repentir tardif et l'horreur de tes crimes ; Rien ne te peut ravir à mon ressentiment, Je veux que mon courroux dure éternellement ; Et si ta prompte mort t'enlève à cette terre, Je veux dans le tombeau te déclarer la guerre, Et poursuivre aux enfers ton esprit déloyal ; Je veux qu'à tous les tiens, ton crime soit fatal, Qu'il soit l'embrasement de ta famille entière, Que de toute ta race il fasse un cimetière, Que l'innocent périsse avec le criminel, Et que le souvenir en demeure éternel. Va monstre, va perfide et détestable femme, C'est par toi que je perds la moitié de mon âme, C'est par toi seulement qu'un rapport inhumain, Contre ma propre vie, arme ma propre main. Et par toi me rendant à moi-même cruelle, Je suis teinte d'un sang généreux et fidèle. Ce beau sang qu'autrefois le Comte répandit, Pour nous et pour l'État que sa main défendit : Ce sang qui mille fois signala sa vaillance, Ma crédule rigueur l'immole à ta vengeance : Il était innocent, et tu l'as condamné, Il était repentant, tu l'as fait obstiné, Il implorait ma grâce, et ta noire malice, Au lieu de le sauver l'a conduit au supplice. Reviens donc inhumaine achever ton dessein ; Viens cruelle arracher ces restes de mon sein ; Viens ôter de mon coeur cette image funeste, Et ce beau souvenir dont le portrait me reste.

ÉLISABETH

Ah ! Cesse tu m'offenses. Comte tu n'es donc plus, et celle qui t'aima, Celle de qui le coeur pour toi seul s'alluma, A de tes plus beaux jours la lumière ravie, Et coupé le filet d'une si chère vie : Oui je t'ai fait mourir, et pour un même sort, J'ai perdu deux esprits dans une seule mort : Oui je l'ai fait mourir, mais s'il te reste encore Quelque ressouvenir d'une âme qui t'adore, Et si de son bonheur ton esprit détaché, Conserve dans le Ciel l'horreur de mon péché, Jette, jette les yeux sur cette repentante, Et ne lui défend point de se dire innocente : Oui je suis innocente, et j'ai voulu sauver Celui dont le salut me devait conserver. Ton sort était le mien ; a mort était la mienne : Et j'attaquais ma vie en attaquant la tienne. Je te voulais sauver, tu ne l'as point voulu ; Ah ! Je devais forcer d'un pouvoir absolu Ton esprit obstiné, t'absoudre de tes crimes, Oublier ma naissance, oublier mes maximes, Oublier ma couronne et ce pays ingrat, Et pour te conserver, me perdre avec l'État. Ne me permets dons plus de me dire innocente, Seule je t'ai tué, je suis encor sanglante : Mais si les sentiments d'une longue amitié Te voulaient, cher esprit, émouvoir à pitié ; Repousse avec horreur leur prière indiscrète ; Dis que ton âme enfin veut être satisfaite. Que ton sang fume encor et veut être vengé ; Si par là ton esprit peut être soulagé, Tu le feras cher Comte, et je suis toute prête À payer de mon coeur la perte de ta tête ; M'acquitter par ma mort de ce que je te dois, Et t'ayant fait mourir, mourir avecque toi. Importunes grandeurs, fastes, pourpre éclatante, Dont la pompe autrefois me rendit insolente ; Vous que j'ai tant chéris, vous pour qui mille fois J'ai violé le droit et l'honneur et les lois, Vous à qui j'ai donné sans raison et sans haine Le sang qui crie encor d'une innocente Reine ; Dans mon coupable esprit vous n'avez plus de lieu, Je vous dis, je vous dis un éternel Adieu. Cherchez, vaines grandeurs, cherchez un autre esclave, Je le mets dans le port, vous méprise, vous brave, Et cherche auprès du Comte un repos éternel, Si l'on y peur souffrir un esprit criminel. Ô Dieu ! Je n'en puis plus, et ma vigueur me laisse, Approche chère Alix, assiste ma faiblesse. Je perds le sentiment, et mon coeur s'affaiblit, Pour la dernière fois mène-moi sur mon lit.

1 720 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica