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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou Suite de Mariane

La Mort des Enfants d'Hérode

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1636, imprimée en 1639· 5 actes· 1 662 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois à Paris en 1636.

Personnages

  • HÉRODE
  • ALEXANDRE, fils d'Hérode et de Mariane
  • ARISTOBULE, fils d'Hérode et de Mariane
  • PHÉRORE, frère d'Hérode*
  • ANTIPATRE, fils naturel d'Hérode
  • GLAPHIRA, princesse de Cappadoce, femme d'Alexandre
  • SALOME, soeur d'Hérode
  • RACHEL, damoiselle de Glaphira
  • DIOPHANTE, Secrétaire d'Hérode
  • MÉLAS, ambassadeur du Roi de Cappadoce
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR L'ÉMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU

Vous aurez raison de dédaigner un devoir que je vous rends si tard, et de méconnaître celui qui semble s'intéresser si peu dans les obligations que tout ce Royaume vous a. Il est vrai Monseigneur, que je parais mauvais Français, et que je devais plutôt employer le peu que je sais à publier les bonheurs qui nous accompagnent depuis que le Ciel nous a mis sous votre protection, qu'à représenter les malheurs de Mithridate, d'Élisabeth, ou d'Hérode. Le ressentiment général m'obligeait sans doute à cette reconnaissance, et le soin de toute la réputation que je puis tirer de mes ouvrages m'en devait faire puiser la matière dans les merveilles d'une vie beaucoup plus illustre que les leurs. Mais Monseigneur, si votre bonté me permet de dire quelque chose pour ma justification je supplierai votre Éminence de considérer qu'Hector tua bien Patrocle, et brûla les Navires des Grecs, mais dut s'enfuir devant Achille, et quel heureux succès d'un dessein de peu d'importance ne nous doit point faire méconnaître, et nous porter aveuglément à des entreprises trop hautes, J'ai épousé les passions de mes Héros, et les ai traitées assez heureusement puisque votre Éminence s'y est divertie. Certes c'est le plus glorieux fruit que l'on pouvait jamais attendre, mais l'approbation que vous m'en daignâtes faire paraître ne m'ôta point la connaissance de mes forces, et j'ai toujours bien jugé qu'il m'était plus facile d'exposer la générosité de Mithridate qu'un rayon de la vôtre, et de traiter les maximes d'État d'Élisabeth, et d'Hérode que d'écrire les éminentes vertus de celui qui possédant toutes les bonnes qualités que ces deux âmes politiques ont possédées est exempt de toutes les mauvaises. Cette raison m'a toujours retenu et bien que je demeurasse muet parmi tant de personnes qui publiaient mes ressentiments et ceux de toute la France dans les leurs, e conservais toujours dans l'âme un zèle d'autant plus grand que je suis moins capable de l'exprimer, et m'étais formé une idée dont la hauteur m'a véritablement épouvanté. C'est une imprudence que d'attacher sa vue sur une lumière trop brillante dont l'éclat nous l'affaiblit insensiblement, et nous la ferait enfin perdre ; on défend aux esprits faibles la lecture de beaucoup de points importants pour leur salut ; mais trop relevés pour eux, et nous avons dans l'Église des choses de qui pour être sacrées l'attouchement ne nous est pas permis. Ceux qui jettent les yeux sur votre Éminence avec autre dessein que d'admirer simplement toutes ses actions tombent dans la même faute et sont des présomptueux de qui la chute est d'autant plus dangereuse qu'ils ont pris une volée trop haute. Il faut des Homère pour des Achille, des Virgile pour des Énée, et des Tasse pour des Godefroi, et de toutes les actions d'Alexandre je n'en trouve point de plus judicieuse que la défense qu'il fit, de faire son image à tout autre que Lisippus. Et certes Monseigneur, quand je considère les prodiges de votre vie, je ne crois plus qu'il soit au pouvoir des hommes d'écrire des choses si infiniment au-dessus d'eux, ils n'en peuvent parler que comme les Perses du Soleil ; et les plus prudents à l'imitation du Peintre couvriront sans doute d'un voile ce qu'ils ne pourront assez bien exprimer, aussi quelle satisfaction peut-on en tirer de ces veilles en mettant au jour ce que la postérité ne prendra que pour des fables puisque les merveilles qui leur fourniront de matière semblent aussi éloignées de la vérité qu'elles le sont de l'apparence, et du pouvoir des hommes. Qu'on laisse donc à la renommée ce que nous ne pouvons exécuter, ses cent bouches suppléeront à notre faiblesse, et toute l'Europe est une table où l'histoire de votre vie est gravée en des caractères éternels. C'est sur cet ample Théâtre que vous avez paru avec tant de pompe, et que vous avez obligé toute la terre à suspendre ses propres intérêts pour regarder avec quelle prudence et quelle haute conduite vous démêlez les nôtres. C'est là qu'elle vous a vu comme un Ajax couvrir toute la France de votre Bouclier, et repoussant ses ennemis leur porter la terreur, la honte, et la ruine dans leurs terres. C'est par vous qu'elle a vu un jeune Alcide étouffer tant de monstres, et surmonter des difficultés sous qui le premier eut infailliblement succombé. Elle vous considère comme l'Ulysse de ce Diomède, sa main peut tout exécuter pourvu que votre tête le seconde, et tant que son courage et votre prudence seront unis, les Empires pendront à la pointe de son épée. Mais vous ne travaillez pas seulement pour la gloire, et dans le grand soin que vous prenez pour le succès de ses armes vous conservez celui de sa conscience, dans toutes ses actions, et les vôtres la justice éclate visiblement, et toutes vos entreprises ont des motifs si raisonnables que les plus religieux et sévères Casuistes ne les considèrent que comme des oeuvres méritoires. Aussi le zèle pour le service de Dieu que votre Éminence fait tous les jours paraître dans un État où la religion était très affaiblie attire visiblement les grâces du Ciel sur nos têtes, et je ne doute point, que ce ne soit à vos souhaits, qu'il a donné un Dauphin que nous n'osions plus espérer. La France doit ajouter cette faveur au nombre de celles qu'elle reçoit de votre protection, et demander ardemment à Dieu qu'il vous conserve pour le fils comme il vous a fait naître pour le père, avec cette grâce elle obtiendra l'Empire de l'Europe, et paraîtra plus triomphante sous le règne de ce Prince que la superbe Rome ne le fut sous celui d'Auguste. Il lira dans votre vie tout ce qui le doit instruire à bien régner, et quand le feu d'une bouillante jeunesse sera modéré par votre conduite il n'osera rien qu'il n'achève avec gloire, et facilité. Mais Monseigneur, où me suis-je insensiblement laissé emporté ; Je ne tiens plus dans mes premiers termes ; je viens de faire ce que je condamnais aux autres, et contre ma résolution j'ai avec témérité parlé de votre Éminence. Pardonnez Monseigneur, au zèle qui m'a aveuglé, croyez qu'il est très véritable que je suis d'une nation et d'humeur qui ne saurait feindre, et que l'état où vous êtes, bien qu'il doive obliger toute la terre à avoir de la complaisance pour vous, ne m'a rien fait dire contre mes vrais sentiments. Plût à Dieu que je vous en pusse donner des preuves, et qu'il me fut permis d'employer pour votre Éminence une vie que je perdrais glorieusement si j'avais l'honneur de la perdre pour son service. En attendant que le Ciel m'en fasse connaître les occasions, acceptez, Monseigneur, ce Politique que je vous offre, s'il eut des vices que vous détestez, il eut des vertus que vous estimez sans doute, et son courage et sa bonne conduite ont effacé une partie des taches de sa vie. Pardonnez-moi Monseigneur, la liberté que je prends de le mettre sous votre protection, et excusez la témérité que j'ai de me dire

Monseigneur

DE VOTRE ÉMINENCE, Le très humble très obéissant Et très fidèle serviteur,

LA CALPRENÈDE.

ACTE I

SCÈNE I. Glaphira, Alexandre.

ALEXANDRE

Cesse, cesse mon âme, Je n'ai jamais douté de ta pudique flamme Et les soupçons cruels dont je suis combattu Attaquent mon repos et non pas ta vertu, Par mille beaux effets elle m'est si connue Et paraît à mes yeux si charmante et si nue Que si dans mes soupçons je doutais de ta foi Je me rendrais indigne et du jour et de toi, Mais je crains un amour armé d'une puissance Contre qui ta vertu n'aura point de défense, Qui foule aux pieds l'honneur les lois et le devoir Et dans sa volonté limite son pouvoir, Oui je redoute Hérode, oui je redoute un père, Qui tout fumant encor du sang de notre mère, Ne peut voir à souhait ses désirs assouvis, S'il ne souille la couche et l'honneur de son fils, Outre ce que j'en sais, je vois dans ses caresses Qu'il traite avecque toi comme avec ses maîtresses, C'est pour toi qu'il s'ajuste et qu'il peint ses cheveux Qu'il se farde le teint qu'il adoucit ses yeux. Ces yeux rouges de sang dont les traits redoutables Portent dans leurs regards des morts inévitables, Et qui lancent la foudre avecque les éclairs Sont devenus pour toi plus sereins et plus clairs Ce grand homme d'État dont l'âme ne respire Que de sanglants moyens d'assurer son Empire, Oublie auprès de toi ses maximes de Cour, Se rend plus sociable et cède à ton amour, Mais il ne t'aime point comme sa belle-fille Ce monstre n'eut jamais d'amour pour sa famille, Tant d'horribles succès l'ont assez témoigné Tu sais trop comme il règne et comme il a régné.

ALEXANDRE

J'appréhende un voleur qui m'enlève mon bien J'appréhende celui qui n'appréhende rien, Celui de qui la main sacrilège et profane Coupa le beau filet des jours de Mariane, Et ravit à la terre un soleil précieux Qui brille maintenant nouvel astre des Cieux, Une vertu charmante une beauté divine Un courage Royal, causèrent sa ruine, Et ce monstre insolent n'arma sa cruauté Que contre un grand courage et contre une beauté. Lui qui fit succéder notre innocente mère Au meurtre d'un aïeul à la perte d'un frère, Et qui ne la tira de ses mortels liens Qu'étant déjà souillé du sang de tous les siens, Il ne reste que nous de cette illustre tige De qui l'objet déjà l'épouvante et l'afflige, Et que sans la douceur d'Auguste et du Sénat Il eut sacrifiés à ses raisons d'État, Il perd tout ce qu'il craint sans forme et sans scrupule Et ce qui fit périr le jeune Aristobule, Dans sa gloire naissante et la fleur de ses ans Fera bientôt périr ses malheureux enfants, Ce qui chez d'autres Rois passe pour de grands crimes Reçoit ici le nom d'actions légitimes, Et l'on n'y connaît point l'horreur d'un attentat S'il touche ses plaisirs ou ses raisons d'État Cette funeste Cour le Théâtre tragique Des noires actions d'un sanglant Politique, Est toute accoutumée à souffrir sans horreur Ces prodiges nouveaux de rage et de fureur, Déjà l'assassinat y passe en habitude Et dans cette honteuse et vile servitude, Parmi ses courtisans et ses lâches flatteurs Et le meurtre et l'inceste ont des approbateurs, C'est comme règne Hérode et c'est ce que j'espère D'un tel frère, et mari, d'un tel Roi, d'un tel Père.

Il ne s'agit pas ici du fils d'Hérode mais du frère de Mariane. Hérode le fit noyer dans le Jourdain à l'âge de 17 ans. [EF]

Quand Alexandre parle d'un tel frère, on pense à son demi-frère Antipatre, quant au mari, on ne voit pas à qui il fait allusion, à moins que ce ne soit Hérode lui-même, mari de Mariane leur mère. [EF]

SCÈNE II.

HÉRODE, parlant à Salomé, Phérore et Antipatre qui se retirent

Conseillers inhumains qui bourrelez ma vie Qu'on me laisse en repos, allez monstre d'envie, Et ne revenez plus enchanter ma raison Par votre calomnie, et par votre poison J'abhorre vos discours, je hais qui me conseille Je ne vous prête plus ni la main ni l'oreille, J'ai perdu tous les miens par votre mouvement Vous en fûtes et j'en suis l'instrument, Oui je suis l'instrument de vos rages maudites Je suis vos volontés, je fais ce que vous dites, Ce que vous haïssez il me le faut haïr Le suis né votre esclave, et vous dois obéir, Vous m'avez enlevé la moitié de ma vie Mais jusques dans le Ciel mon âme la suivie, Laissant entre vos mains ce misérable corps Qui privé de son âme agit par vos ressorts, Oui ce trône dépouillé de toute sa lumière A perdu son esprit et sa cause première, Et n'est plus animé que d'un reste d'amour Qui pour de longues morts lui conserve le jour, Ce Vautour éternel qui donne à mes journées Le cours infortuné des plus longues années, Travaille sans relâche à nourrir mes douleurs. Et la suite du temps ne peut tarir mes pleurs Lui qui dévore tout lui qui guérit les âmes, Des plus vives douleurs, et des plus vives flammes S'efforce vainement à me guérir du mal Dont je hais le remède autant qu'il m'est fatal. Si les ressentiments de ta gloire suprême, Te laissent un moment détacher de toi-même. Et sur ton ennemi jeter encor les yeux Tu le vois Mariane, oui tu le vois des Cieux. Puisque tu peux juger de l'état où nous sommes, Tu connais si je vis, comme vivent les hommes, Si j'ai quelque repos, si j'ai quelque plaisir, Si j'ai quelque raison, si j'ai quelque désir, Si de ses passions mon âme est plus touchée Si parmi les mortels elle est plus attachée, Et si de tous ses maux elle peut ressentir Que celui de ta perte et de mon repentir, Toi seule quelquefois éclaires mes ténèbres Tu ramènes le jour à mes ombres funèbres, Et me parais pompeuse avec mille clartés Qui dissipent la nuit de mes obscurités, Mille éclatants rayons environnent ta tête Et tes yeux plus brillants que pour une conquête, Me lancent des regards dans ce superbe état Dont mon oeil ébloui ne peut souffrir l'éclat. Tandis que mon remords redoute tes approches Que je n'attends de toi que de sanglants reproches, Et que je crains encor ce noble et juste orgueil Qui t'armas contre moi jusques dans le cercueil, Au lieu de m'accabler ta bonté me console Et d'une charitable et charmante parole, Tu me fais espérer une place avec toi Si dans mon repentir je fais ce que je dois, Je me rends téméraire après cette assurance Je te veux embrasser, mais la main qui s'avance, N'embrasse que du vent et l'ombre qui s'enfuit Me laisse enseveli dans ma première nuit. Ah belle Mariane, esprit plein de lumière Déité que j'adore écoute ma prière. Et me permets au moins pour la dernière fois Et de voir ton visage et d'entendre ta voix, Vois que je souffre seul la peine de ta perte Que tu bravas la mort, et que je l'ai soufferte, Que tout ce que ma rage employa contre toi Par une juste peine est retombé sur moi, Et que je ne vis plus que parmi des supplices Qui doivent t'affliger au milieu des délices, Vois que tout me trahit, que tes fils et les miens Conspirent contre moi par de lâches moyens, Et pour venger la mort d'une innocente mère Ils la portent au sein de leur coupable père, Que leur crime est visible et que ton souvenir, Tous criminels qu'ils sont défend de les punir Mais Dieu je vois l'aîné, dont le visage blême Témoigne à cet abord une douleur extrême, Il frémit, il pâlit, et par ses changements Il me découvre assez ses divers mouvements.

Bourreler : Faire souffrir du mal, tourmenter. On le dit au figuré plus ordinairement des remords de la conscience. [F]

SCÈNE III. Hérode, Alexandre.

ALEXANDRE

Pardonnez à ma rage, Le tort que l'on me fait me surprend davantage Et me fait emporter outre ce que je dois À l'auguste présence et d'un père et d'un Roi, Cette brûlante ardeur que j'ai pour mon épouse Rend mon âme éperdue aussitôt que jalouse, Et je ne puis sans mourir à vos pieds Bien que fils et sujet que vous me l'enleviez, À quelle intention me l'aviez-vous donnée Et joint nos deux esprits par un saint Hyménée Si contre votre fils vous portiez dans le sein Cette maudite flamme, et ce lâche dessein, Que n'accomplissiez-vous vos désirs sacrilèges Avant que m'attirer dans vos damnables pièges, Et pourquoi vouliez-vous que je fusse embrasé Avant le désespoir que vous m'avez causé, Bien il est encor temps, et tout vous est loisible Oui vous en serez maître et possesseur paisible, Je ne conteste rien à votre Majesté Et les Rois peuvent tout de leur autorité, Servez-vous, servez-vous des droits de la Couronne Si Glaphira vous plaît le sceptre vous la donne, Son mari vous la cède, et n'y prétends plus rien Vous êtes père et Roi disposez de son bien, Mais avant que ce fils se dépouille et vous voie Triompher de son bien par cette indigne voie, Ne lui conservez plus ce qu'il reçut de vous Sa mort le satisfait et vous assure tous. Oui oui, je veux mourir, et dans mon infortune Prévenir par ma mort notre honte commune, C'est l'unique moyen, et vos belles amours Trouveront le repos dans la fin de mers jours.

L'original porte "la satisfait", il semble qu'il faille lire "le satisfait". [EF]

SCÈNE IV. Hérode, Phérore, Alexandre.

PHÉRORE

Ah Seigneur.

HÉRODE

Comme une raillerie impudent effronté Monstre d'ingratitude et d'infidélité, Coeur vil, coeur sans honneur, dont l'âme noire et basse Par mille lâchetés déshonore sa race, Comme une raillerie un discours sans dessein Qui met la honte au front et la mort dans le sein Qui peut armer un fils d'une juste colère, À porter un poignard dans le sein de son père Comme une raillerie, ah c'était bon à toi Qui vis en fainéant en frère de Roi. Toi dont la belle flamme et l'amitié constante T'ont fait hausser les yeux jusques à ta servante, Et que par un beau choix digne de ton grand coeur Devant son mari tu fis ma belle-soeur, Mais un Prince bien né, ne peut souffrir ces taches Sans se perdre ou punir des injures si lâches Ces infâmes desseins et cette trahison Ne souillèrent jamais cette illustre maison, Et n'y viendront jamais si tu ne les y portes Va j'ai pour te punir des raisons assez fortes, Et l'on en voit périr par une juste loi Qui sont moins criminels et moins lâches que toi. Mais puisque mon malheur t'a fait naître mon frère Que tu ne fus jamais digne de ma colère, Et qu'il n'est point pour toi d'assez honteuses morts Je te laisse punir à tes propres remords, Mais pour ne troubler plus ceux que ta vue offense J'ordonne pour ta peine une éternelle absence, Que tu te gardes bien de rentrer dans ma Cour Je donne à ton départ le reste de ce jour, Vide avec ta famille et leur maudite race, Et si l'on te revoit n'espère plus de grâce

Hérode se retire.

Va, ne réplique point. Êtes-vous satisfait Pour me justifier voyez ce que j'ai fait, Si de mes actions je vous ai rendu compte Et si j'ai réparé notre commune honte, J'ai disputé ma cause et mon droit devant vous Mais la loi pour le moins est égale entre nous, Je viens de dépouiller ma dignité suprême Pour me justifier. Vous en ferez de même, Et ne vous plaindrez point de répondre après moi Et devant votre père, et devant votre Roi.

ACTE II

SCÈNE I. Aristobule, Antipatre.

ARISTOBULE

Certes il est des coeurs que le ressentiment Eut sans doute portés à quelque changement, Mais ni le souvenir de nos premières pertes Ni les indignités que nous avons souffertes, N'ont jamais pu tirer nos esprits mutinés Des termes de bons fils et de Princes bien nés Nous vîmes en naissant nos forces destinées, Menacer de cent morts nos premières années Et ne vîmes le jour d'un oeil infortuné Que pour le voir ravir à qui nous l'a donné, La trahison des siens et leur ingrate haine Mirent dans le tombeau cette innocente Reine, Nous privant d'une mère et d'un fidèle appui Qu'Hérode nous ravît et qu'il pleure aujourd'hui Nos malheurs du depuis croissent avec notre âge, Et de nos ennemis la venimeuse rage, Attaque l'innocence avec tous ses efforts, Et contre la vertu fait jouer cent ressorts, On nous amène à Rome on nous destine aux peines Mais l'innocence éclate et détache nos chaînes, Nous redonne le jour que nous n'espérions plus, Et rend nos ennemis étonnés et confus Le Sénat est pour nous la clémence d'Auguste, Donne en notre faveur une sentence juste Et le Roi voit sortir ses glorieux enfants Du piège préparé pompeux et triomphants Il n'est point du depuis de malice et d'envie Dont ses bons Conseillers n'attaquent notre vie, Il leur prête l'oreille approuve leur dessein Et leur donne le fer pour nous percer le sein, Nous ne l'ignorons point mais cette connaissance Ne nous fait point encor oublier la naissance, Nous savons ce qu'il est, nous savons ce qu'il peut Nous devons obéir et vouloir ce qu'il veut.

ARISTOBULE

Bas.

Ce traître dissimule, et ce traître t'abuse Il te veut découvrir par sa mortelle ruse Et bien que fils d'Hérode et ton frère à demi Il est ton plus cruel et plus lâche ennemi, Mais ne le flatte plus encore qu'il te flatte.

Haut.

Certes votre bonté visiblement éclate, Et vous nous témoignez des excès d'amitié Dans votre complaisance et dans votre pitié, Mais vous ne dites pas les raisons plus valables Et qui dans cet état rendent considérables, Les justes héritiers des Empires reçus De cet illustre sang dont nous sommes issus, Après ses grands aïeuls dont on les voit descendre Les fils de Mariane ont seuls droit d'y prétendre, Et peuvent espérer avec juste raison La pourpre et le bandeau qui sort de leur maison Que des fils engendrés d'un tas de viles femmes Qu'Hérode a mis au jour par des moyens infâmes, Et qui virent leur honte avecque la clarté Vivent dans la bassesse et dans l'obscurité, Qu'ils aillent relégués au fond de nos provinces Déguisés d'un métier la qualité de Princes, Employer à leur vie et l'esprit et la main Esclaves des tyrans et du peuple Romain, Nous qu'une plus illustre et plus haute naissance Élève au-dessus d'eux et de la complaisance, Nous vivrons dans la gloire et le superbe rang Que nous avons reçu de ceux de notre sang.

Au plur. Aïeuls, le grand-père paternel et le grand-père maternel, et aussi le grand-père et la grand-mère. Ses deux aïeuls ont assisté à ce mariage. [L]

L'original porte fons (pour fonds), il semble bien qu'il faille lire fond.

SCÈNE II. Alexandre, Aristobule, Glaphira.

SCÈNE III. Antipatre, Diophante.

SCÈNE IV. Hérode, Salomé.

SCÈNE V. Hérode, Antipatre, Diophante, Salomé.

SCÈNE VI. Hérode, Alexandre, Aristobule.

ACTE III

SCÈNE I. Glaphira, Salomé.

GLAPHIRA, bas

Force ton naturel pour la dernière fois Et bien que ton discours l'importune et la fâche.

Haut.

Pour sauver ton mari ne crains point d'être lâche. Quoi que dans son esprit Hérode ait résolu Vous avez sur son âme un empire absolu, Et ce puissant génie élevé sur tout autre Ne fait qu'exécuter ce qu'inspire le vôtre, Dans tout ce que son règne a d'aimable et de doux Ce grand homme d'État n'agit point que par vous, Et ce sont vos conseils qui par toute la terre Font épandre son nom soit en paix soit en guerre. Madame vous devez signaler aujourd'hui Ce merveilleux pouvoir que vous avez sur lui. Et par une bonté que nulle autre n'égale Conserver l'innocence et la maison Royale, Si vous les protégez d'un soin officieux Votre haute vertu ne parut jamais mieux. Voyez ce qu'ils vous sont, et ce que vous leur êtes, Vous sauvez votre sang si vous sauvez leurs têtes, Et par cette bonté que vous aurez pour eux Ils seront vos enfants et non pas vos neveux. Si toutes ces raisons ne sont assez valables Et s'ils ne vous sont pas assez considérables, Par les lois de l'honneur, par la force du sang Et par ce qui se doit à leur illustre rang, Du moins ayez pitié d'une pauvre Princesse Et voyez ses malheurs avec quelque tendresse, Cet amour innocent et ces pudiques feux Qui dans un saint Hymen nous embrasent tous deux, Et qui nous consommant de légitimes flammes Ont formé pour jamais l'union de nos âmes, Vous conjurent pour moi mieux que je ne le puis De regarder mon sort, et l'état où je suis, Ne souffrez pas qu'Hérode en la fleur de mon âge Par la mort de son fils me condamne au veuvage Ou plutôt que m'ôtant ma vie et mon appui Dans le même cercueil il m'enferme avec lui, La générosité sans doute vous oblige À détourner ce coup dont la crainte m'afflige, Et de considérer qu'embrassant vos genoux.

Le indications de "bas et "haut" ne sont pas indiquées dans l'original.

Épandre : Étendre en versant, en dispersant, en éparpillant. [L]

SALOMÉ

À qui peut tout pour vous. Cette injuste créance, N'a pour tout fondement qu'une fausse apparence Et qu'un éclat trompeur des caresses du Roi, Mais le connussiez-vous comme je le connais, Et vous verriez bientôt que vous êtes déçue Dans cette opinion que vous avez conçue Cet esprit orgueilleux délibère, résout, Entreprend, exécute, il se défère tout, Et ne défère rien au jugement des autres, Et dans sa belle humeur s'il écoute les nôtres, Il le fait par adresse, et par formalité, Ou pour nous témoigner quelque trait de bonté, Mon crédit ne s'étend qu'à de simples affaires Où ses yeux seulement ne sont pas nécessaires, Et qui ne touchent point ni lui ni son État Mais dans cette rencontre et dans un attentat, Qui regarde sa vie autant que sa Couronne Madame assurez-vous qu'il n'écoute personne, Qu'il demande conseil de ce qu'il a conclu Et met en jugement ce qu'il a résolu, Et de plus excusant un dessein infidèle Mon intercession me rendra criminelle, Et je ne puis Madame importuner le Roi Après ce qu'ils ont fait sans l'aigrir contre moi, Certes leur entreprise est si noire, et si lâche Que la maison Royale, en reçoit une tache, Dont la honte demeure à tous ceux de leur rang Et qu'on ne peut laver au prix de tout leur sang, Bien que leur infortune infiniment me touche Leur crime me confond et me ferme la bouche, Et l'intérêt du Roi me défend d'en parler Que pour plaindre le vôtre et pour vous consoler, Je vous offre Madame avecque mes services Tout ce qu'on peut pour vous, et tous les bons offices, Que mon peu de crédit peut rendre auprès du Roi À celle que j'honore ainsi que je le dois.

GLAPHIRA

Croirai-je qu'un esprit puissant comme le vôtre Défère aveuglement aux bassesses d'un autre, Et que vous puissiez croire avec peu de raison Ces complots prétendus et cette trahison, Que vous prêtiez l'oreille à ces damnables pestes Qui contre la vertu font des rapports funestes, Ou que favorisant leur perfide dessein Contre des innocents vous leur prêtiez la main. Madame pardonnez un courroux légitime À ce feu violent que ma colère exprime, Donc par de faux rapports votre esprit abattu Accable l'innocence et la même vertu, Et les devant sauver par un trait de justice Vous-mêmes les poussez dedans le précipice, Vous dont ils attendaient l'infaillible secours À qui ces malheureux auront-ils donc recours, Qui pourra désormais leur servir de refuge Leur père est aujourd'hui leur partie et leur Juge, Leur frère les accuse avecque lâcheté, D'une trahison feinte, et d'un crime inventé, Leur oncle les trahit dans leur sort déplorable Et parmi tant de maux leur tante les accable, Privés de l'assistance et de l'appui des leurs Et persécutés d'eux dans leurs derniers malheurs, Qui pourront-ils fléchir, où chercher un asile Mais je vous fais Madame un discours inutile, Au lieu de vous toucher je vois qu'il vous aigrit Je connais votre humeur, je connais votre esprit, Et votre intention m'est assez découverte Vous êtes la première à pourchasser leur perte, Dès le commencement je n'en ai point douté Mais j'ai pour mon mari fait cette lâcheté, Je ne m'en repens point, et j'en ferais bien d'autres Si j'avais à fléchir d'autres coeurs que les vôtres, Eh bien maintenez-vous dans cet illustre rang Sur ces beaux fondements de poussière et de sang, Ajoutez à celui de leur défunte mère De son aïeul Hircan, et de son pauvre frère, Et de tout le Palais, que vous avez détruit Celui de vos neveux dont la vertu vous nuit, Ce Dieu qui prend en main notre juste défense Vous réserve là-haut la digne récompense, Des belles actions par où vous témoignez Comment Hérode règne ou comment vous régnez Adieu Madame.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Hérode, Mélas.

MÉLAS

Ah Seigneur, croyez-vous à ces rapports funestes De ces méchants esprits qui par leur trahison Tâchent de ruiner toute votre maison, Donc cet esprit sublime et si plein de lumière Perdant toute sa force et sa clarté première, Et paraissant aveugle en son propre intérêt Donne contre soi-même un implacable arrêt, Oui oui, contre vous-même, et non pas contre d'autres Oui, vous vous détruisez en détruisant les vôtres, Et vous souffrirez seul en perdant un appui Que les mauvais conseils vous ôtent aujourd'hui, Quoi bon Dieu ! Vous pourrez sans remords et sans honte Par une procédure et si rude et si prompte, Résoudre votre esprit à ces cruels desseins Dans votre propre sang, tremper vos propres mains, Et vous ne trouverez aucune résistance Ni dans ce qu'ils vous sont ni dans leur innocence, De quoi profitez-vous en les faisant mourir Quel bruit et quel honneur croyez-vous acquérir, Après mille actions qui par toute la terre Vous ont fait estimer soit en paix, soit en guerre, Et vaillant Capitaine et grand homme d'État Croyez-vous ajouter quelque nouvel état, À ce renom brillant d'une immortelle gloire Faisant une action si sanglante et si noire, Que diront vos voisins qui d'un oeil envieux Ont toujours regardé cet État glorieux, Et ce superbe point de haute renommée Où vous avez porté les armes d'Idumée, Et que leur jalousie et leur ambition N'ont jamais entrepris qu'à leur confusion, Après avoir atteint la dignité suprême En leur prêtant la main vous le faites vous-même, Et de votre malheur ils reçoivent le fruit Puisque pour leur repos vous vous êtes détruit, Mais si vos ennemis ressentent une joie Qu'un si grand ennemi lui-même leur octroie, De quel oeil vos amis vous verront-ils périr Sans que leur amitié vous puisse secourir, Et mon maître surtout que leur perte intéresse Avec quels sentiments de mortelle tristesse, Recevra-t-il la mort de celui qu'un lien Avait déjà rendu votre fils et le sien, Oui, comment verra-t-il la perte d'Alexandre De ce Prince bien né, de cet aimable gendre, Qu'il n'avait accepté que pour l'amour de vous, De sa très chère fille, et cher, et digne époux, Comment Seigneur, comment pourra-t-il se contraindre Après tant de raison qu'il aura de se plaindre, Deviez-vous pas du moins donner un mot d'avis À ce Roi le premier de vos meilleurs amis, Et pour la part qu'il a dedans votre famille, L'avertir du malheur qui menace sa fille Mais ce bon Prince à part, et tous ses intérêts Pouvez-vous prononcer ces souverains arrêts, Et ce mortel décret, quand même il serait juste Sans en avoir reçu la puissance d'Auguste, Vous savez à quel point il aime vos enfants Comme il les a chéris dès leurs plus jeunes ans, Et qu'étant élevés auprès de ce grand homme, Ils ont gagné son coeur et l'amitié de Rome, Vous savez qu'une fois il les a défendus Et que sans son appui vous les auriez perdus, Puisqu'il les aime encor craignez qu'il ne les venge Seigneur ma liberté vous doit sembler étrange, Mais vous pardonnerez les choses que je dis Et la témérité d'un discours si hardi, À cette passion dont le courant m'emporte Et qui pour votre bien m'aveugle de la sorte.

SCÈNE IV. Antipatre, Hérode, Diophante, Mélas.

HÉRODE

Qu'on se taise Antipatre, Ce n'est pas avec lui que vous devez débattre, Et vous justifier de ce que vous devez Suffit que je l'agrée et que vous le pouvez, Et vous qui m'ordonniez ce que je devais faire Et qui par un discours qui n'est pas ordinaire, Condamniez ma justice et ma sévérité Avec peu de raison et trop de liberté, Apprenez qu'il n'est point de puissance assez forte Pour imposer des lois aux Princes de ma sorte, Que je rends la justice ainsi que je la dois Et qu'Hérode en un mot ne rend compte qu'à soi, Le bruit de mes voisins leur joie et leur envie Ne saurait altérer le calme de ma vie, Ils me connaissent trop ils savent mon pouvoir Et que ce n'est pas d'eux que j'apprends mon devoir, Que je suis plus grand qu'eux et suis plus habile homme Je ne redoute point l'autorité de Rome, Et j'ai de l'Empereur de qui seul je le tiens Un pouvoir absolu de disposer des miens, Mais si ma procédure offense votre maître Comme par vos discours vous le faîtes paraître, Vous savez qu'il a tort, et n'a plus de raison D'appuyer ces ingrats après leur trahison, Qu'une autre fois déjà, je lui donnai son gendre Que lui seul conserva le perfide Alexandre Et que je le rendis à sa seule amitié Plus qu'à son innocence et plus qu'à ma pitié, Pour la seconde fois il attaque une vie Que sans les bons avis il m'eût déjà ravie, J'ai pris pour l'amender mille soins superflus Et je suis résolu de ne l'épargner plus, Puisque ma sûreté veut que je les punisse Mais je les veux traiter avec toute justice, Et je leur permettrai de se justifier Sur une trahison qu'on doit vérifier, Je veux qu'ils soient ouïs et qu'en leur présence Ou avéré leur crime ou bien leur innocence.

Phrase un peu difficile. Il devrait y avoir : "Soit avéré leur crime, ou bien leur innocence", ou "Ils avèrent leur crime, ou bien leur innocence.

ACTE IV

SCÈNE I. Hérode, Alexandre, Aristobule, et les Juges.

HÉRODE, dans un trône au milieu des Juges

Vous voyez mes amis un Prince à qui le Ciel Détrempe ses douceurs d'amertume et de fiel, Et qui n'est élevé dans la grandeur suprême Que pour y ressentir des misères de même, Et contrebalancer à des degrés si hauts Et des bonheurs si grands, la grandeur de ses maux, J'ai des honneurs en paix, j'ai des honneurs en guerre Je suis victorieux et par mer et par terre, Tout vit à mes desseins pour le bien de l'État. J'ai pour mes bons amis Auguste et le Sénat, Tous les Princes voisins redoutent ma puissance Et je tiens un Pays sous mon obéissance, Dont la possession et le Sceptre en ma main Se doit plus estimer que l'Empire Romain, Mais à quoi ces honneurs et ces grandeurs publiques, Si je suis accablé de malheurs domestiques, À quoi tant d'étrangers à mon pouvoir soumis Si j'élève chez moi mes plus grands ennemis Il l'avoue en mot puisqu'il ne se peut taire J'eusse été trop heureux si je n'eusse été père, Et j'eusse avec bonheur passé mes derniers ans Si je n'eusse produit ces malheureux enfants, Certes je suis fâché de souiller vos oreilles Du discours importun de misères pareilles, Et de vous exposer par une juste loi Ces monstres odieux qui sont sortis de moi, Vous voyez des méchants que l'exécrable envie De retrancher le cours d'une trop longue vie, Par une détestable, et noire trahison Vient d'armer contre moi de fer, et de poison, Je règne trop pour eux, et le sang de leur père Doit guider ces ingrats au trône héréditaire, Je leur avais ouvert les portes de l'honneur Ils pouvaient s'élever à ce dernier bonheur, S'ils eussent attendu que la mort naturelle Leur en ouvrit la voie et plus sûre et plus belle, Mais par un parricide ils veulent de trois jours D'un bien qui leur est dû, précipiter le cours Bien que l'autorité que j'ai dans ces Provinces Autant que les plus bas me soumette les Princes, Et que par le pouvoir que César m'a donné J'en dusse disposer, comme il m'est ordonné ! J'ai plus de retenue et plus de modestie Je ne paraîtrai point leur Juge et leur partie, Et je me démettrai du pouvoir souverain Que j'en avais reçu pour vous le mettre en main, Contre mon propre sang vous êtes mes refuges Oui je ne veux de vous, ni de Rois ni de Juges, Et ce n'est que de vous que j'espère un Arrêt Que vous prononcerez sans aucun intérêt Mais considérez bien la nature du crime Et que votre justice en ma faveur s'exprime, Oui je vous la demande et l'espère de vous, De vous que je maintiens, et que je connais tous.

ALEXANDRE

Seigneur ce procéder qui n'est pas ordinaire Est un étrange effet de l'amitié d'un Père, Vous voulez éprouver si nous avons des coeurs Dignes de vos enfants et de vos successeurs, Et ce dessein paraît dans votre procédure Plutôt que le désir d'offenser la nature, Vous dépouillant d'un nom et si cher et si doux Pour répandre ce sang que nous tenons de vous, Si votre Majesté voulait ôter la vie À des enfants ingrats qui l'eussent desservie, À quoi tant de façon, étant père, étant Roi Sans ces formalités elle l'eut pu de soi, Et nous eut immolés à sa juste vengeance Sans nous faire amener aux pieds de sa clémence, Mais celui qui d'en haut pénètre dans nos seins, Qui lit dans nos secrets, et connais nos desseins, Veut d'une trahison épouvantable et noire Sauver notre innocence et tirer notre gloire, Et nous fait à vos pieds trouver la sûreté Digne de nos desseins et de votre bonté, Donc pour justifier une innocence nue Qui déjà par nos fronts vous est toute connue, Souffrez que je demande à votre Majesté Qu'avons-nous entrepris, qu'avons-nous attenté, Et quelle trahison a pu rendre coupables Ceux de qui tout le crime, est d'être misérables, Et que jusqu'à ce jour rien ne rend odieux Que l'abandonnement de la terre et des Cieux, Nous avons-nous dit-on, attaqué votre vie Et notre ambition nous fit naître l'envie, De monter par le fer à ce superbe rang Et des degrés souillés de votre propre sang, Du sang de notre Roi du sang de notre père Ah Seigneur quelle forme est ici nécessaire, Si vous en concevez un soupçon seulement Pourquoi nous laissez-vous respirer un moment, Et que différez-vous d'envoyer au supplice Ces monstres, ces serpents, sans forme de justice, Et comment pouvez-vous les ouïr et les voir Mais si votre bonté m'en donne le pouvoir Je lui demanderai sur quelles apparences A-t-elle pu fonder ces injustes créances, Et former un soupçon qui paraît aujourd'hui Des Princes de son sang, des Princes nés de lui, Et qui n'ont pu tirer de lui, ni de leur race Des exemples d'un crime indigne de sa grâce, À quel propos Seigneur cet appétit brutal D'un bien avant le terme et d'un Sceptre fatal, Qui depuis si longtemps a traîné la ruine De tous ceux qu'on a vus régir la Palestine, Mais confessons qu'un trône a beaucoup de douceur Et qu'il comble de gloire un juste possesseur, Pourquoi précipiter par un dessein horrible Ce qui par vos bontés nous était infaillible, N'avions-nous pas reçu de votre Majesté Les marques et l'espoir de cette dignité, Connaissant votre amour par des preuves si chères Pouvons-nous envier le bonheur de nos frères, Pouvions-nous redouter un changement d'état Certains de l'amitié d'Auguste et du Sénat, Doncques quelles raisons nous poussaient à le faire Possible pour venger la mort de notre mère, Pardonnez-moi Seigneur si dans l'extrémité Je retrace une perte à votre Majesté, De qui le souvenir fera rouvrir ses plaies Oui nos maux furent grands, nos douleurs furent vraies Oui nous avons donné nos regards et nos pleurs Au funeste récit de nos communs malheurs, Et tout autre qu'un Père eut senti la vengeance Que demandait de nous le droit de la naissance, Mais outre cette marque et ce titre de Roi Nous vous étions liés par une même loi, Et nous soulagions mal notre douleur extrême En ne vengeant son sang que par votre sang même, Si le ressentiment devait armer nos mains C'eût été seulement contre ces inhumains, Dont les mauvais conseils pleins de rage et d'envie Vous privent de repos en la privant de vie, Ils n'ont pas assouvi toutes les cruautés Et c'est d'elle et de vous que nous sommes restés, Pour les souiller d'un sang qui demande vengeance Contre ces inhumains bourreaux de l'innocence, Et vous voyez Seigneur que le Ciel a permis Que nous ayons encor les mêmes ennemis, Ceux qui nous ont poussés dedans le précipice Ont mené devant nous Mariane au supplice, Et feront trébucher toute votre maison Si vous ne vous armez contre leur trahison, Phérore a devant vous confessé sa malice, Par quelle invention et par quel artifice, Il voulut obliger ce fils infortuné À sortir du respect que doit un fils bien né, Si quelque passion peut aigrir mon courage C'est cet amour Seigneur, et la jalouse rage, Que cet esprit malin me coula dans le sein Pour faire réussir son perfide dessein, Je vous l'ai découvert avec une innocence Qui prouvait ma franchise, et mon peu de prudence, Même ayant abusé des bontés de mon Roi Sans doute mes discours l'ont aigri contre moi, J'eus trop peu de respect Seigneur je le confesse Mais vous pardonnerez au feu d'une jeunesse, Que l'amour aveuglait et ce ressentiment Ce défaut de mon âge et de mon jugement, D'une noire action nous sommes incapables Mais si votre bonté nous peut croire coupables, Nous sommes tous soumis le trépas nous est doux Nous haïssons le jour étant haï de vous, Et nous ne voulons plus conserver une vie Que d'un père irrité nous voyons poursuivie, Pour nous avoir produits le rendre infortuné Et garder malgré lui ce qu'il nous a donné.

Utilisation du verbe à l'infinitif comme substantif, actuellement à la place on utilise "procédé".

HÉRODE

Tyrans de mon repos inhumaines maximes Qui sous ombre d'un bien nous portez à des crimes, Bourreaux des passions et de l'esprit d'un Roi Dures raisons d'État éloignez-vous de moi, Et ne contraignez point un misérable père À commettre pour vous un crime nécessaire, Et de son propre sang vous saouler tant de fois En se sacrifiant à vos sévères lois, Juste Ciel qui connais les malheurs d'une vie De peines de périls, et d'horreurs poursuivie, Donne quelque relâche aux peines que je sens Et rends le père aveugle ou les fils innocents, Rends-moi moins clairvoyant, et souffre que j'ignore La flamme et la clarté du feu qui me dévore. Certes jamais un coeur ne se trouva réduit Dans l'état pitoyable où mon sort m'a conduit, Et jamais on ne vit une âme traversée Des mouvements divers dont la mienne est pressée, La vengeance et l'amour, m'emportent à leur rang D'un côté la Justice, et de l'autre le sang, Bourrellent à l'envi cette âme infortunée De ces deux passions également géhennée, Ces Princes sont mes fils mais ils sont criminels Indignes de l'amour, et des soins paternels, Mon fils Aristobule, et mon fils Alexandre Ils sont tous deux mon sang, ils le veulent répandre, Je leur donnai la vie ils m'en veulent priver Ils doivent donc périr si je me veux sauver, Et je ne saurais plus éviter la tempête Qu'en faisant retomber l'orage sur leur tête, Que deviendras-tu donc Hérode infortuné À quel de ces deux maux te vois-tu destiné, Dois-tu tendre la gorge au fer qui la menace Ou conserver ta vie aux dépens de ta race, Suivre les mouvements d'une aveugle amitié Ou bien dans ta Justice étouffer ta pitié, Ah mes fils si ce nom après son parricide Doit être encor permis à ma race perfide Enfants dénaturés où me réduisez-vous Tout ce qu'un nom de père a d'aimable et de doux Se dissipe et se perd dans l'horreur de vos crimes Et toutes mes bontés ne sont plus légitimes, Car enfin malheureux vous ne pouvez nier Ce que le juste Ciel vient de vérifier, Oui le Ciel contre vous se déclare lui-même Et m'ayant découvert par sa bonté suprême, Et par un juste soin ce que vous attentez Il décile nos yeux avec tant de clartés, Qu'on ne peut plus douter après tant de lumière Sur une trahison qui se découvre entière.

Gehéné : de Géhenne, le feu et l'Enfer

SCÈNE II. Hérode, Glaphira, Alexandre, Aristobule, Mélas.

GLAPHIRA

Alexandre.

ALEXANDRE

Madame.

ALEXANDRE

Adieu Madame.

ACTE V

SCÈNE I. Alexandre, Aristobule dans sa prison.

ALEXANDRE

Ton esprit innocent juge à la bonne foi Mais connais-tu si mal les adresses du Roi, Cette adresse partout si rare et si connue, Et par qui sa grandeur s'est toujours maintenue, C'est en dissimulant que ce Prince est monté De degrés en degrés jusqu'à la Royauté, C'est en dissimulant qu'il garantit sa tête, Des éclats d'une foudre à tomber toute prête, Lorsque devant Antoine il se vit accusé Et qu'il le confondit par son esprit rusé, C'est en dissimulant qu'il sauva sa Couronne Lorsque devant César il parut en personne, Et qu'après le destin d'un ami malheureux Aux pieds de ce grand homme il fit le généreux, Regarde comme il feint et comme il dissimule Dans la tragique mort du pauvre Aristobule, Combien à son trépas il lui donne de pleurs Vois le vieillard Hircan et ses derniers malheurs, Avec combien de soin et de feintes promesses Ce cruel l'attira, de combien de caresses, Ce rusé le déçut pour lui donner la mort Sa bouche avec son coeur ne fut jamais d'accord, Et les raisons d'État sont bien assez puissantes Pour donner à son front cent formes différentes, Il feint dans son amour, comme il a toujours feint. C'est le bruit, c'est César, c'est moi-même qu'il craint, Tu sais comme il procède, et comme sa malice Donne à ses actions des couleurs de Justice, Et qu'il n'entreprend rien qu'un sujet spécieux N'abuse de son peuple et l'esprit et les yeux, Pour s'arracher de l'âme une fâcheuse épine Lui-même fait jouer sa mortelle machine, Cherche des délateurs, aposte des témoins, Et de son procéder prend lui-même les soins.

Aposter : Mettre quelqu'un en avant pour épier, surprendre, tromper, insulter, etc.

SCÈNE II. Alexandre, Aristobule, Diophante, avec des gardes.

SCÈNE III. Glaphira, Hérode, Salomé, Antipatre.

SCÈNE IV. Hérode, Antipatre, Salomé.

SCÈNE V. Glaphira, Rachel, Glaphira, dans sa prison, auprès des corps d'Alexandre, et Aristobule.

GLAPHIRA

Alexandre Alexandre, ouvre, ouvre un peu tes yeux Revois pour un moment la lumière des Cieux, Et regarde à tes pieds de ta fidèle femme Le misérable corps dépouillé de son âme, Retiens encor un peu la tienne qui s'enfuit Et redonne le jour à cette sombre nuit, Où tes yeux renfermés et ta bouche pâlie Retiennent pour jamais mon âme ensevelie, Tu ne me réponds point ma vie et ta rigueur Me ferme avec tes yeux ton oreille et ton coeur, Et te fais refuser au regret qui me touche Un regard de tes yeux, et deux mots de ta bouche, Ah si le souvenir d'une sainte amitié Te peut encor toucher d'un rayon de pitié, Ne me refuse point cette dernière grâce Où si comme ton corps, ton esprit est de glace, Et si cette insensible et mortelle froideur De tes membres gelés te pousse jusqu'au coeur, Souffre que je t'enflamme, et que mon feu t'anime Par les ardents baisers que ma bouche t'imprime Quitte-moi vain esprit qui ne me sers de rien Abandonne mon corps et passe dans le sien, La main qui te forma d'une essence immortelle T'unit avecque lui d'une chaîne éternelle, Et rien dorénavant ne t'en peut séparer Ou si cette moitié devait encor durer, Puisque l'autre s'en va, prends ce qu'elle te donne Anime tous les deux ou n'anime personne, Ah folle, ces discours ne sont plus de saison Reviens reviens à toi, rappelle ta raison De quoi que ton amour vainement s'entretienne Ton Alexandre est mort sans espoir qu'il revienne Vois comment le trépas sur son visage est peint Vois la nuit de ses yeux, la pâleur de son teint, La livide couleur de sa lèvre déteinte En un mot sa lumière est pour jamais éteinte, Tu ne le verras plus dans ce superbe état Qui déjà lui donnait tant de pompe et d'éclat, Et faisait prosterner toute la Palestine Dans le naissant espoir d'une vertu divine Ce sont là les honneurs qu'Hérode préparait À celui que déjà tout le monde adorait, Et de qui la beauté l'esprit et le courage, À ce bourreau des siens ont donné tant d'ombrage, Ce monstre a pour jamais éteint ce clair flambeau Dont le feu s'épandait trop brillant et trop beau, Tant de rares vertus n'étaient plus légitimes Dans la Cour d'un Tyran abîmé dans les crimes, Et celui dont le règne est si défectueux Ne l'a pas cru son fils étant si vertueux, Mais ne crois pas meurtrier d'une faible innocence Ne crois pas échapper à ma juste vengeance, Malgré tout ton pouvoir et la grandeur de Roi La mort de mon mari m'armera contre toi, Tu verras une faible et courageuse femme Porter dans ton Palais, et le fer et la flamme, Soulever contre toi pour ton sang et le sien Tout ce que l'univers porte de gens de bien, S'élancer dans le fer de dix-mil hallebardes Te chercher sans frayeur au milieu de tes gardes, Achever dans leurs bras son généreux dessein Et porter sa vengeance et la mort dans ton sein, Là te sacrifiant à l'ombre d'Alexandre De ton infâme sang l'arroserai sa cendre Et l'ayant satisfait ainsi que je le dois Je mourrai sans regret ne mourant qu'après toi.

Chaîne : l'original porte chesne.

GLAPHIRA

Ah faible, quel transport t'aveugle de la sorte Pour en venir à bout tu n'es pas assez forte, Ton amour entreprend, mais pour un tel dessein Son sexe n'a reçu ni le coeur ni la main, Seule tu ne saurais venger ton Alexandre C'est du Ciel seulement que tu le dois attendre, Oui Seigneur, c'est de vous que mon amour l'attend Armez en ma faveur ce tonnerre éclatant, Ces flammes, ces éclairs, cette immortelle foudre Qui réduit les Palais, et les villes en poudre, Foudroyez juste Dieu ce Nemrod renaissant Vengez votre querelle et le sang innocent, Et toi dans le Ciel ayant pris ta volée Près de ton pâle corps me laisses désolée, Toi qui goûtes là-haut des bonheurs éternels Et me laisses en proie aux déplaisirs mortels, Dans le superbe éclat d'une éternelle gloire, De ta chère moitié ne perds point la mémoire, Songe à ce que je fus, songe à ce que je suis Et parmi tes bonheurs regarde mes ennuis, Ne laisse point traîner une mourante vie Vois de combien d'horreur elle est déjà suivie, Ce moment qu'après toi je conserve le jour Semble déjà durer un siècle à mon amour, Sans toi je ne vis plus, sans toi je ne puis vivre Mon amour fit mon mal, mon amour m'en délivre, Et me fait ressentir en m'élevant à toi Les biens qu'il te défend de ressentir sans moi, Oui je m'élève à toi sur des ailes de flamme Et ce feu dans le Ciel porte déjà mon âme, Laissant auprès du tien ce corps pâle et glacé Mais avant mon départ beau portrait effacé De ce que j'aimais tant souffre que je te touche Et rendre en expirant mon esprit sur ta bouche.

Elle s'évanouit sur le corps d'Alexandre.

L'Original porte Nembroh, il s'agit plutôt de Nemrod. Personnage biblique cité dans Genèse X, 8, 11. Roi de Babel, grand chasseur.

1 662 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica