Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort de Mitridate

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1635, imprimée en 1637· 5 actes· 1 772 vers· 10 personnages

Représenté la première fois en 1635 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • POMPÉE
  • PHARNACE, Roi du Pont
  • MITHRIDATE
  • MÉNANDRE, chef de la cavalerie de Mithridate
  • ÉMILE, Capitaine Romain
  • HYPSICRATÉE, femme de Mithridate
  • BÉRÉNICE, femme de Pharnace
  • MITHRIDATIE, fille de Mithridate
  • NISE, fille de Mithridate
  • Un SOLDAT.
MADAME,

À LA REINE.

Ce misérable Roi n'aurait jamais eu la hardiesse de chercher aux pieds de votre Majesté, un asile contre la persécution des Romains, si elle n'avait témoigné une bonté particulière pour lui : et si je ne lui eusse fait espérer, que non seulement une âme si royale et si généreuse, ne lui refuserait point sa protection : mais que même après une infinité de malheurs, sa fortune serait enviée de ses ennemis. Et que ces titres insolents de maîtres de toute la terre, qu'ils ont si iniquement usurpés, seraient moins glorieux que les siens : quand il voudrait publier l'honneur qu'il aura d'être à Votre Majesté. Ma vanité n'est peut-être pas excusable dans la créance que j'ai, que cette tragédie n'a point déplu à Votre Majesté. Mais outre l'honneur que j'ai eu de l'entendre assez souvent de sa bouche, je puis dire sans mentir, que le peu de réputation qu'elle a eue, ne peut naître que de l'estime qu'elle en a faite, et qu'elle ne pouvait passer pour absolument mauvaise, après l'approbation du meilleur jugement du monde.

Et véritablement, MADAME, quand j'ai considéré les raisons qui ont peu obliger la plus grande Reine de la terre, à faire quelque cas d'une chose qui le méritait si peu, je n'en ai pu trouver d'autres, que cette forte inclination qu'elle a pour une vertu dont elle a vu des exemples assez rares et assez mémorables dans cet ouvrage. Votre Majesté a vu les courageuses résolutions de Bérénice, comme un miroir très imparfait de sa générosité admirable, et de l'horreur qu'elle a pour toute sorte de vices, et la fidélité d'Hypsicratée, comme une image de cette parfaite amour qu'elle a toujours eue pour le plus grand de tous les Rois. Plût à Dieu, MADAME, qu'avant le dessein de les faire paraître, j'eusse eu l'honneur que j'ai eu du depuis. J'aurais dépeint l'une et l'autre bien plus parfaite, selon l'idée que j'en ai conçue, en considérant avec admiration toutes les actions de la plus belle vie qui fut jamais. Je ferais une faute, qui ne me serait jamais pardonnée, si (soldat ignorant comme je suis) j'en voulais parler selon mon ressentiment, qui m'est commun avec toute la France. Et je dirai seulement, que toutes les louanges qu'on a données jusqu'ici, par intérêt ou par flatterie, aux plus grandes et plus parfaites personnes de la terre, non seulement se peuvent donner à Votre Majesté, avec beaucoup de justice : mais ne peuvent se taire sans ingratitude. Et véritablement ce Royaume serait bien indigne d'une des plus rares faveurs qu'il ait jamais reçues du Ciel, s'il ne la reconnaissait comme une grâce qu'il n'accorda jamais qu'à lui, et qui l'oblige à des voeux et des remerciements éternels. Parmi tant de vertus si royales, et si éminentes, cette piété et cette bonté, qui après celle de Dieu, n'en eut jamais d'égale, attirent nos coeurs avec des puissances merveilleuses. Et je ne me puis figurer, que comme un songe, que celle à qui les titres de femme, soeur, fille, et nièce des premiers Monarques de la terre, donnent avec trop de justice, le rang de la plus grande Princesse qui fut jamais, se puisse abaisser tous les jours à l'entretien de ses moindres sujets, et voir avec un visage plein de douceur et de charmes, ceux qui n'auraient aucune raison de se plaindre, quand elle ne les aurait jamais regardés. Je sais bien MADAME, que tous ceux, qui jusqu'ici ont parlé des grands, en ont parlé encore plus avantageusement que je ne fais de Votre Majesté, et leur ont donné pour des considérations particulières, des qualités qu'ils n'eurent jamais. Mais je n'appréhende point que Votre Majesté face ce jugement de moi, et que cette profonde humilité qu'on remarque dans toutes ses actions, lui face soupçonner de flatterie des sentiments si justes. Plût à Dieu que j'eusse reçu du Ciel cette éloquence que tant d'autres en ont reçue. Et pour m'obliger toute la France, je lui donnerais le portrait de la plus parfaite Reine qu'elle eut jamais. Mais puis que je ne dois point espérer cette grâce de lui, du moins le dois-je remercier le reste de mes jours de celle qu'il m'a accordée, en me faisant naître, et me permettant de vivre,

MADAME,

DE VOSTRE MAJESTE

Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet,

LA CALPRENEDE.

AU LECTEUR

En toutes façons, Lecteur, vous m'êtes peu obligé. Je vous donne un assez mauvais ouvrage, et je ne vous le donne qu'à regret. Outre que je ne le crus jamais digne de voir le jour, après tant de belles choses qui ont paru aux yeux de toute la France avec un si juste applaudissement, la profession que je fais, ne me peut permettre, sans quelque espèce de honte, de me faire connaître par des vers, et tirer de quelque méchante rime une réputation, que je dois seulement espérer d'une épée que j'ai l'honneur de porter. Non véritablement, ce ne fut jamais mon dessein de faire imprimer des oeuvres, que jusqu'ici je n'avais avouées qu'à mes particuliers amis. Mais ayant assez imprudemment prêté mon manuscrit à des personnes, à qui je ne le pouvais refuser sans incivilité, quinze jours après j'en vis trente copies, et j'appréhendai avec quelque raison, qu'un valet de chambre plus soigneux de quelque petit gain que de votre satisfaction, ne vous fit voir avec deux mille fautes des siennes, ce qu'à peine souffrirez-vous avec les miennes. Cette raison m'y a obligé sans doute, et la créance que j'ai eue que vous ne traiteriez pas avec rigueur le coup d'essai d'un jeune soldat, et que vous jugeriez avec bonté que des cadets du Régiment des Gardes, comme j'avais l'honneur d'être pour lors, ont quelquefois d'aussi mauvaises occupations. Ces considérations ont obligé beaucoup de personnes à pardonner les défauts que vous y trouverez, et ont peut être donné quelque estime à une chose qui n'aurait pas été supportable, d'un homme savant et du métier. Aussi comme je n'en espérai jamais aucune sorte de gloire, je ne trouverai point mauvais qu'on désapprouve publiquement une oeuvre qui ne passe pas pour bonne dans le jugement même de son auteur. Vous vous plaindrez avec justice du peu de crainte que j'ai eu de vous déplaire, et du dessein qu'il semble que j'ai de vous ennuyer dans la lecture d'une chose que je n'approuve pas moi-même. Mais outre les raisons que je vous ai déjà dites, je vous avouerai que les flatteries de mes amis l'ont emporté pardessus la mauvaise opinion que j'en avais, et m'ont à la fin persuadé qu'il s'était imprimé et s'imprimait encore tous les jours de pires chansons. Vous condamnerez peut-être ce divertissement, et je ne le veux pas entièrement excuser. Mais je le blâmerais encore davantage s'il détournait ceux qui s'y occupent, de la profession qu'ils font et du service qu'ils doivent à leur Prince. A Dieu ne plaise que je me donne la vanité de m'être passablement acquitté de l'un ou de l'autre. Mais je puis dire avec vérité, qu'on ne doit point accuser ma poésie des fautes que j'y ai faites, et que j'ai des excuses plus légitimes, ou que je n'en ai point du tout. C'est tout ce que je dirai pour ma justification, et j'alléguerai peu de chose pour la défense de ce misérable ouvrage. Je ne doute point qu'on n'y trouve un bon nombre de fautes contre la langue. Mais on considérera ce qu'on pouvait en ce temps là espérer d'un Gascon, sorti de son pays depuis quinze jours, et qui ne savait de François que ce qu'il en avait leu en Périgord, dans les Amadis de Gaule. Et je vous avertirai en passant, que vous y verrez encore les mêmes fautes que vous y avez peu remarquer dès qu'elle a commencé de paraître sur le Théâtre, et que les quatre premiers actes ayant été imprimés en mon absence, je n'ai pu rien corriger du tout, que la fin du cinquième.

Quelqu'un s'étonnera peut être que j'aie changé et ajouté quelque chose à l'histoire. Mais je le prierai de croire, que je l'ai lue, et que je n'ai pas entrepris de décrire la mort de Mithridate, sur ce que j'ai ouï dire de lui à ceux qui vendent son baume sur le Pont-neuf. Si j'y ai changé quelque chose la nécessité et la bienséance le demandaient : et si j'y ai ajouté quelques incidents, la stérilité du sujet m'y a obligé. Tous les auteurs qui ont parlé assez au long des actions de sa vie, ont traité sa mort assez succinctement. Plutarque n'en dit que deux mots dans la vie de Pompée. Florus dans son Epitome la rapporte en deux lignes. Et Appian Alexandrin, qui l'a décrite un peu plus amplement, n'en dit véritablement pas assez, pour en pouvoir tirer le sujet entier d'une Tragédie. Je sais bien qu'il mourut de la main d'un Celte, nommé Bitochus. Mais outre qu'à la représentation de deux Cléopâtres, nous avions déjà vu la même chose : j'ai jugé plus convenable à la générosité qu'on a remarquée dans toutes les actions de sa vie, de le faire mourir de la sienne. A sa mort il ne fait point mention d'Hypsicratée. Mais il y a beaucoup d'apparence, que celle qui ne l'abandonna jamais dans les combats, et de qui la fidélité a acquis une si grande réputation, ne l'abandonna point aux derniers moments de sa vie. Outre que je n'ai point vu encore d'auteur qui parle d'elle après la mort de Mithridate. J'ai donné une femme à Pharnace plus généreuse qu'il n'était lâche. Mais outre qu'il est certain qu'il a été marié, cet incident est assez beau, pour mériter qu'on lui pardonne. Et je ne mentirai point, quand je dirai que les actions de cette femme ont donné à ma Tragédie une grande partie du peu de réputation qu'elle a, et que celle qui les a représentées dans les meilleures compagnies de l'Europe, a tiré assez de larmes des plus beaux yeux de la terre pour laver cette faute.13 Je donne à ce même Pharnace les déplaisirs et les remords qu'il devait avoir de la mort de son père, bien que Plutarque rapporte qu'il envoya son corps à Pompée. Et qu'il soit très véritable qu'il n'en eut aucune sorte de regret. Mais je vous prie de considérer, que quelque soin que j'aie pris à le rendre plus excusable et plus honnête homme qu'il n'était, je n'ai pu empêcher que ses déportements ne donnassent de l'horreur à tout le monde, et que la bienséance m'obligeait du moins à changer des choses si peu importantes. Bien que l'histoire ne nomme point le lieu de la mort de Mithridate, je fais ma scène à Sinope, comme une des meilleures villes de ses Royaumes, et où il est assuré qu'on lui fit des honneurs funèbres. Et j'y fais au commencement paraître Pompée, bien que je n'ignore pas qu'il en était pour lors assez éloigné. Vous eussiez bien fait toutes ces remarques sans moi. Mais j'ai voulu prévenir la mauvaise opinion que vous auriez justement conçue d'un soldat ignorant, et vous supplier en suite de vous souvenir de ce que je vous ai déjà dit de mon absence pendant l'impression, où il s'est coulé une infinité de fautes, que vous ne me pardonnerez jamais, si vous n'avez une bonté merveilleuse.

À MONSIEUR DE LA CALPRENEDE

sur la mort de Mithridate, par l'Abbé de Beauregard.

Prodigieux effets d'une rare éloquence Merveilleuse vertu de charmes si puissants, Doux effort de savoir, aimable violence, Où traînez-vous ainsi la Reine de mes sens ? Sitôt que ma raison se veut mettre en défense, Et se veut opposer à ce que je consens, Cette même raison m'impose le silence, Et je me sens vaincu par des témoins présents. Quoi que tout l'Univers reproche à cet ingrat, Pharnace est innocent par maxime d'État, Ses raisons et ses pleurs ont réparé son crime : Ici tous les objets paraissent triomphants, Puisque les sentiments que ton discours imprime, Nous forcent d'admirer le père et les enfants.

BEAUREGARD.

LE LIBRAIRE AU LECTEUR

Cher Lecteur, Je t'avertis que j'ai fait imprimer cette tragédie l'auteur étant absent. 16 Et d'autant qu'il n'en a pas vu les épreuves, il s'y est coulé quelques fautes qu'indubitablement il n'eut pas laissé passer. C'est pourquoi je te prie de ne lui en point attribuer aucunes. J'ai fait une petite recherche de celles que j'y ai reconnues, que tu pourras corriger suivant l'errata.

Fautes survenues en l'impression.17

Fol.3. l.24 Et lisez Mais : fol.5. l.1. prétendrais l. prétendais : fol.5. l.3. absolu l.

absolus : fol.7. l.13. témoigna l. témoignât : fol.8. l.3. ne l. n'en : fol.8. l.20. toutes choses l. toute chose : fol.8. l.24. jusques l. jusque : fol.9. l.12. d'un l. d'une, un l. ce : fol.12. l.1. puis l. puisse : fol.16. l.12. mon côté l. mes côtés : fol.18. l.9. en l. ou : fol.20. l.7. trahi l. trahis : fol.20. l.12.13. absolue voulue. l. absolues voulues : fol.26. l.14. un l. mon : fol.29. l.13. le l. la : fol.33. l.7. peuples l. peuple : fol.33. l.13. chéri l. chéris : fol.33. l.15. on l. l'on : fol.38. l.18. punie l. punis : fol.44. l.3. l'apprend l. apprend : fol.44. l.19. aurais. l. avais : fol.45. l.5. me l. le : fol.47. l.15. la l. ma : fol.56. l.3. vi siens l. veux : fol.56. l.8. j'en l. je. et en quelques endroits avec. l. avecque.18

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE. Pompée, Pharnace.

POMPÉE

Puisque vos repentirs ont fait mourir sa haine, Que vous êtes certain de l'amitié Romaine, Vivez dores-en-avant comme notre allié, Oui Pharnace, il suffit, Rome a tout oublié, Le sang qui vous liait aux intérêts d'un père, Mérite le pardon d'un crime nécessaire ; Mais ce que Mithridate appelle trahison, Je l'appelle pour vous un acte de raison, Puisque vous retirant d'un parti si funeste, Vous vous établissez un repos manifeste, Recouvrez sans danger un Royaume perdu, Et montez sans effort au trône prétendu : C'était le seul moyen d'acquérir la couronne, Et vous la recevrez de celle qui les donne, Qui dispose à son gré de la pourpre des Rois, Et contraint l'univers de vivre sous ses lois, Avec un tel appui qui vous fait redoutable, Votre condition vous rend méconnaissable, Vous verrez dans le port le naufrage d'autrui, Et direz j'ai vécu seulement aujourd'hui ; Et de fait dans les maux dont elle était suivie, Vous n'avez point goûté les douceurs de la vie, Vous avez respiré seulement à demi, Et c'est bien n'être plus, qu'être notre ennemi : Est-il chez les mortels un coeur qui ne s'abatte Sous le faix des malheurs qui suivent Mithridate ? La Fortune a trahi ses desseins découverts, Le ciel l'a ruiné par mille coup divers, Et s'il s'est maintenu sans céder à l'orage, C'est un effet de haine et non pas de courage, S'il a mal réussi dans ses meilleurs projets, S'il a tant répandu du sang de ses sujets, Si tous les éléments ont trahi sa conduite, Et s'il s'est vainement garanti par la fuite, Si ses meilleurs soldats sont armés contre lui, Si parmi ses enfants il ne trouve un appui, La cause de ses maux est l'horreur de ses crimes, Et les devoirs des siens ne sont plus légitimes, Puis que tout contribue à son malheur présent, On se rendrait coupable en le favorisant, Vous qu'un plus noble coeur rend ennemi du vice, Qui vous êtes armé pour la seule justice, Et qui vous dépouillez de tous vos sentiments, Si le seul intérêt ne fit vos changements, Si pour ses actions votre haine est conçue, Votre amitié, Pharnace, en sera mieux reçue, Et Rome qui méprise un courage abattu, Sait estimer les Rois pour leur propre vertu.

Dores-en avant : désormais, dorénavant.

SCÈNE II. Mithridate, Hypsicratée.

MITHRIDATE

Toi qui dans mes combats compagne inséparable, M'accompagnes aussi dans mon sort déplorable, Exemple infortuné de conjugale amour, Et sans qui Mithridate est ennemi du jour, Prodige d'amitié fidèle Hypsicratée, Regarde à quels malheurs je t'ai précipitée, Regrette avecque moi nos communes douleurs, Et crois que sans rougir tu peux verser des pleurs, Ce pitoyable état doit forcer ta constance, Et tes larmes auront une juste dispense, Ce coeur que la Fortune en vain a combattu, Que tous les accidents n'avaient point abattu, Succombe maintenant sous le mal qui le presse, Et c'est mon propre sang qui cause ma faiblesse, Et la terre et le ciel me furent ennemis, Et leurs plus grands efforts ne m'ont jamais soumis, J'ai bravé mille fois la puissance Romaine, J'ai de leurs corps mourants couvert cent fois la plaine, Et la mer recevant notre sang et le leur, Sous nos vaisseaux brisés a changé de couleur : J'ai soutenu l'effort de toutes leurs armées, J'ai vu des plus grands chefs leurs troupes animées, Et tous les plus vaillants que Rome ait jamais eu, Me seront obligés de tout ce qu'ils ont su : Ils ont tous contre moi fait leur apprentissage, Et tu sais si jamais j'ai manqué de courage, Même s'il t'en souvient cette fatale nuit Que je fus par Pompée à l'extrême réduit ; Dans l'étrange malheur d'une telle disgrâce, Ainsi que la Fortune ai-je changé de face ? Vis-tu que ce visage eût perdu sa couleur, Et que jamais ce front témoignât ma douleur ; Non, parmi ces assauts je fus inébranlable, Tu vis de ma confiance un trait inimitable, Et quoi que tout tendit à me désobliger, Jamais mon propre mal ne me peut affliger. Malgré cette infortune où je t'avais conduite, Tu voulus sans regret accompagner ma fuite, Et je te jure ici la conjugale foi, Que si je m'attristais ce ne fut que pour toi : Je n'ai reçu du sort qu'une atteinte légère, Et je n'ai jamais craint une force étrangère, Mais ceux que la naissance et le droit m'ont soumis Se liguer lâchement avec mes ennemis, Voir que mon propre fils conspire ma ruine, Embrasse contre moi l'alliance Latine, Et dans mes derniers jours me retient assiégé, Ô dieux quel est l'esprit qui n'en fut affligé ! J'ai perdu tout salut sur la terre et sur l'onde, Par celui seulement que j'avais mis au monde, Ce monstre sans pitié creuse mon monument, Et je suis des Romains traité plus doucement, Il veut porter un sceptre en me privant de vie, Et ce qu'il tient de moi le traître me l'envie. Ô dieux !

SCÈNE III. Mithridate, Bérénice.

SCÈNE IV. Mithridate, Ménandre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Mithridate, Hypsicratée.

Mithridate, Hypsicratée sortent armés, et Mitridatie, Nise et Bérénice avec eux.

SCÈNE II. Mitraidatie, Nise, Bérénice.

SCÈNE III. Pompée, Pharnace.

Ils sortent des tentes.

SCÈNE IV. Pharnace. Émile.

SCÈNE V. Un Soldat, Pharnace.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Hypsicratée. Mithridate, Mithridatie, Nise.

On tire la tapisserie.

SCÈNE II. Pharnace, Émile.

Pharnace sort avec Émile et les Citoyens de Sinope.

PHARNACE

Des malheurs du combat la fuite l'a sauvé, Mais il s'est contre nous vainement conservé. Ce Palais qui lui sert de dernière retraite, Ne saurait plus d'un jour retarder sa défaite. Ce mur s'oppose en vain à nos braves efforts. Qu'on comble ces fossés, ou de terre, ou de corps, Que l'on hasarde tout, qu'on vainque ou que l'on meure, Et qu'un assaut donné l'emporte dans une heure. C'est de vous seulement que j'espère ce bien, Et si j'en suis privé, je ne possède rien.

On jette une flèche des remparts, avec une lettre attachée.

Mais d'où vient à mes pieds cette flèche lancée ? Ô Dieux ! Si Bérénice avait su ma pensée ? Il n'en faut plus douter, ce billet attaché Éclaircit mon esprit d'un mystère caché. Ah ! qu'un si grand bonheur me va combler de joie, Bérénice elle-même est celle qui l'envoie : Je reconnais sa main, ces mots qu'elle a tracés, Et cet aimable nom me l'apprennent assez.

LETTRE DE BÉRÉNICE À PHARNACE.

Si je dois espérer que dans votre pensée De votre chère épouse il reste un souvenir : Par les feux innocents de notre amour passée, Accordez moi le bien de vous entretenir.

BÉRÉNICE.

Toujours ma volonté dépendra de la tienne, Aussi bien mon amour veut que je t'entretienne. Tu demandes un bien que j'attendais de toi, Et me fais la faveur que tu prétends de moi. Mais ou mon oeil me trompe, ou je la vois paraître, Telle que dans les Cieux on voit le soleil naître. D'un éclat si soudain mes yeux sont éblouis, Et tous mes déplaisirs sont presque évanouis. Dispose toi mon âme à souffrir un reproche. Ce pendant gardez bien que personne n'approche, Si l'on veut m'obliger, qu'on se tienne un peu loin, Un secret important ne veut pas de témoin.

Émile et ceux qui sont avec lui rentrent et laissent Pharnace seul.

SCÈNE III. Pharnace. Bérénice.

BÉRÉNICE

Je ne m'oppose pas au bonheur de Pharnace, Mais je veux détourner le mal qui le menace. Je le veux garantir de la foudre des Dieux, Leur extrême bonté m'a dessillé les yeux, Elle m'a fait prévoir ta prochaine ruine, J'appréhende pour toi la vengeance divine : cette peur, plus que tout, me fait venir ici, Pharnace, que le Ciel te favorise ainsi : Que dans tous tes projets la fortune prospère Te fasse surpasser la gloire de ton père, Que tu sois souverain sur tous les autres Rois. Écoute mon discours pour la dernière fois. Par cette passion, que mes yeux firent naître, Par la fidélité, que je t'ai fait paraître, Par ces feux innocents dans nos âmes conçus, Par ces sacrés serments et donnés et reçus, Par les chastes flambeaux de l'amour conjugale, Et par mille témoins d'une amitié loyale, Ne me refuse point la grâce que je veux, Ton honneur seulement fait naître tous mes voeux, Et que jamais le Ciel ne me soit favorable, Si toi seul, plus que tous, ne m'es considérable. Que si mes premiers droits me sont encor permis, Si tu ne me tiens pas au rang des ennemis, Si je te puis nommer mon époux et mon âme, Et si ton coeur retient quelque reste de flamme, Si du bonheur passé le souvenir t'est doux, Élève un peu tes yeux, vois ta femme à genoux. Considère les pleurs, qui coulent sur sa face, Et pour quels ennemis elle attend une grâce : Je parle pour tes soeurs, pour ton père et pour moi, Et bien plus que pour nous, je demande pour toi.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Mithridatie, Nise, Mithridate, Hysicratée, Bérénice.

SCÈNE II. Émile, Pharnace.

SCÈNE III. Mithridate, Pharnace.

MITHRIDATE

Crois que tu te repais d'une vaine espérance, Et tu te crois heureux contre toute apparence : Rome pour son profit aime la trahison, Mais elle hait le traître avec trop de raison. Quoi que pour la servir ta haine dégénère, Sache qu'elle craindra même sort que ton père. Et tu seras payé du salaire attendu, Lors qu'elle te perdra, comme tu m'as perdu. Si son ambition n'était si fort connue, Qu'on ne peut l'ignorer au point qu'elle est venue : Je croirais qu'un appât aurait peu t'abuser, Et qu'ainsi ton péché se pourrait excuser. Mais si bien informé du pouvoir tyrannique, Que l'on voit usurper à cette République, Es-tu si jeune encor de te laisser piper, Dessous de faux éclats qui te doivent tromper ? Peux-tu voir sans frayeur ces âmes déloyales, S'enrichir tous les jours de dépouilles royales ? Fouler sensiblement tous ceux qu'ils ont soumis, Et tenir tous les Rois pour mortels ennemis, Leur ravir la franchise avec le Diadème, Sans te représenter qu'ils te feront de même. Ah ! Pharnace reviens dans ton premier devoir, Puis que ta liberté dépend de ton vouloir, Que tu peux secouer le joug qui te menace, Et reprendre des tiens la glorieuse trace. Il est encore temps, je veux tout oublier. Que si de mes haineux tu te dois allier, Si l'Asie à tes voeux ne paraît assez ample, Fais que tout l'univers me traite à ton exemple. Arme les plus puissants et les plus inhumains, Pourvu que tu ne sois esclave des Romains, Ce nom est odieux au sang de Mithridate, Et de quelque bonheur que ton espoir se flatte, Quelques remords secrets te font avec raison, Haïr les ennemis de toute ta maison. Oui, quoi qu'idôlatrant la puissance latine, Un instinct naturel te pousse à sa ruine. Tu voudrais t'agrandir par un double malheur, Puis que notre génie est ennemi du leur,

MITHRIDATE

Tu peux encore mieux confirmer ta pensée, En m'alléguant Siphax, ou Jugurte, ou Persée, Qui dans le capitole honteusement traînés, Aux plus sombres cachots se virent confinés : Où leurs Royales mains de fers furent chargées, Et par la seule mort de leurs poids soulagées. Ceux-là n'eurent-ils point la qualité de Roi, Ou s'ils avaient paru plus ennemis que moi ? Ah ! Pharnace tu sais à quoi Rome destine Ceux qui se sont armés pour sa seule ruine. La prison et la mort sont les moindres des maux, Qu'un superbe Sénat impose à mes égaux. Tu le sais et poussé d'une impudence extrême, Tu me peux sans rougir le conseiller toi-même. Il reste seulement que de ta propre main, Tu m'attaches au char de l'Empereur Romain, Et joyeux de ma honte et de ton infamie, Triomphes de ton père avec son ennemie, Charges de fers pesants mon épouse et tes soeurs, Et t'estimes heureux parmi tant de douceurs. C'est la gloire d'un fils, c'est ce que la naissance Me faisait espérer de ta reconnaissance, En t'acquittant ainsi tu t'acquittes assez, Tous les bienfaits reçus sont trop récompensés Les soins que j'eus de toi dès tes jeunes années, Rendent par ton appui les miennes fortunées. Ah ! mon fils si ce nom m'est encore permis, En quoi t'ai-je déplu, quel crime ai-je commis, Qui te puisse obliger à m'être si contraire ? Ne t'ai-je pas rendu tous les devoirs d'un père, Et de tous les enfants que le Ciel m'a donné, Ne t'ai-je pas toi seul au trône destiné ? Pour te le garantir des puissances Romaines, N'ai-je pas épuisé tout le sang de mes veines. N'ai-je pas mieux aimé les malheurs arrivés, Que de voir mes enfants vivre en hommes privés ? A mes propres dépens j'ai recherché ta gloire, Et tu la veux souiller d'une tache si noire. Que si tu ne démords d'une telle fureur, Les siècles à venir en frémiront d'horreur. Ne viole donc plus les loi de la nature, Regarde pour le moins celui qui te conjure, Et si tu te souviens de sa condition, Le sang sera plus fort que ton ambition.

MITHRIDATE

Non tigre, non cruel, je n'en espère rien, Et si je t'ai prié ce n'est pas pour mon bien. Cette soumission fait honte à ma mémoire, J'ai prié pour tes soeurs voila toute ta gloire. C'est un dernier effort qu'elles ont obtenu, Et ton père pour soi se serait retenu, Après avoir produit un monstre épouvantable, La lumière du jour lui serait effroyable. C'est le seul déshonneur dont ses jours sont tachés, Tes crimes seulement lui seront reprochés. J'ai vécu glorieux, je mourrai dans ma gloire, Et tu n'obtiendras pas une entière victoire. Ne m'ayant point privé du secours de ma main, Tu ne me verras pas au triomphe Romain. Mais puis que de mes jours la course se termine, J'appellerai mourant la vengeance divine. J'invoquerai les Dieux en ma juste douleur, Qui t'envelopperont dans mon dernier malheur. Ils combleront d'horreur ta vie abominable, Ils te rendront aux tiens, à toi-même exécrable. Tu ne verras par tout que des sujets d'effroi, Tu te voudras cacher et du Ciel et de moi, De qui l'ombre à tes pas d'une suite éternelle Affligera par tout ton âme criminelle. Au lieu de ce repos que tu t'étais promis, Tu seras le plus grand de tous tes ennemis. Écoute ce pendant un esprit prophétique, Tu seras ruiné par cette République, Et ces mêmes Romains, à qui tu fais la cour, Te mettront à néant par la guerre d'un jour. Un plus puissant guerrier que Luculle et Pompée, Te vaincra sans effort presque d'un coup d'épée. Et prenant l'intérêt des Romains et de moi, Sa main me vengera de Pompée et de toi.

Lucullus : Romain aussi célèbre par sa magnificence et par son luxe que pas ses talents militaires. [B]

SCENE IV. Mithridatie, Nise, Pharnace, Hypsicratée.

SCÈNE V. Émile, Pharnace.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Mithridate, Hypsicratée, Mithridatie, Nise.

Ils paraissent dans la chambre avec une coupe sur la table.

MITHRIDATE

Ceux qui font un bien véritable, D'un bonheur instable et mouvant, Charmés d'un appas décevant, Ne sont fondés que sur le sable. Par une aveugle passion, Ils bornent leur ambition, Des plaisirs qu'un Sceptre nous donne. Mais si tous avaient comme moi, Senti le poids d'une couronne, Un berger craindrait d'être Roi. Gloire, grandeurs, Sceptres, victoire, Vous fûtes mes honneurs passés, Et de ces titres effacés, Je n'ai gardé que la mémoire, Tout mon bonheur s'évanouit, Mais le perfide qui jouit Du bien que son crime lui donne : Un jour avouera comme moi, Que s'il connaissait la couronne, Un berger craindrait d'être Roi. Il n'est point de haine et de rage, Dont le sort ne m'ait poursuivi : Mais il ne m'a pas tout ravi, Puis qu'il me laisse le courage. Doncques ne délibérons plus, Tous ces regrets sont superflus, Faisons ce que le Ciel ordonne, Et nos neveux diront de moi, Que si je perds une couronne, Je conserve le coeur d'un Roi. Ah ! c'est trop consulter sur un point nécessaire, Mourons, puis que la mort est un port salutaire. Rome qui craint encor un si grand ennemi, Tandis que je vivrai, ne vivra qu'à demi. Délivrons-la de crainte et soulageons Pharnace, Je dois faire à mon fils cette dernière grâce, Et laisser par ma mort un Sceptre entre ses mains, Qu'il recevra de moi plutôt que des Romains. Ce que Sylla n'a peu, Luculle, ni Pompée, Je l'ai dans le pommeau de ma fatale épée.

Il prend le poison du pommeau de son épée, et le détrempe dans une coupe.

Ce poison que je garde avec beaucoup de soin, Comme j'avais prévu, me sert à ce besoin. Donnez-moi cette coupe, et faites que je voie Des signes sur ces fronts d'une parfaite joie, Ne me travaillez point de nouvelles douleurs, C'est envier mon bien que d'en verser des pleurs. C'est rendre à votre père un très mauvais office. Si son mal vous déplaît, permettez qu'il finisse. Approuvez le secours qu'il reçoit de sa main, Et préférez sa mort au triomphe Romain.

Sylla : Romain célèbre né en 137 av. JC, étais issu de l'a,tique maison des Cornelius. Questeur en 107 et prêteur en 92 et consul en 88, il obtint du sénat la conduite de la guerre contre Mithridate. Marchant ensuite contre Mithridate, il commence par lui disputer la Grèce, s'empare d'Athènes (87) remporte les victoires décisive de Chéronée et d'Ochmène en Boétie (86), et porte la guerre en Asie. Mithridate vaincu est contraint de demander la paix. Sylla retourne à Rome pour combattre Marius et ses partisans, se faire nommer dictateur perpétuel après un bain de sang.

SCÈNE II. Bérénice. Mithridate, Hypsicratée, Mithridatie, Nise.

Bérénice qui entre et les voit en cette posture, se jette aux pieds de Mitridate.

MITHRIDATIE

Ce bras est impuissant, et je tombe de même.

Elles tombent toutes deux sur un lit.

SCÈNE III. Ménandre, Mithridate.

DERNIÈRE SCÈNE. Pharnace, Ménandre, Émile.

PHARNACE

Ô Dieux que me dis-tu ? Toutefois ce teint pâle et cet oeil abattu, Et ce sang qui découle encore d'une plaie, Me font déjà juger cette assurance vraie. Il n'en faut plus douter, mon oeil le voit assez, Je touche tous ces corps, mais ils sont trépassés, La mort qui se remarque en leurs pâles visages Est un tragique effet de leurs mâles courages, Ils ont armé contre eux leurs généreuses mains, Pour fuir ma tyrannie, et le joug des Romains. Ciel, qui fus le témoin d'une telle aventure, Tu peux encor souffrir ce monstre de nature ! Ce traître qui rougit du sang de ses parents, Les crimes les plus noirs te sont indifférents. Quoi, tu vois ce barbare, et le coup du tonnerre Ne l'ensevelit pas au centre de la terre ? Le soleil se cacha pour un moindre attentat, Et je vois son visage en son premier état. Pour remplir l'univers de ce crime exemplaire, Pour le manifester ce perfide m'éclaire. Eh bien, que tout conspire à me rendre odieux, Pour mon plus grand bourreau je ne veux que mes yeux : Je ne veux qu'oeillader ces objets pitoyables, Et je rends d'un regard mes peines effroyables. Un simple souvenir fait naître des remords, Qui gênent mon esprit de plus de mille morts. Ayant privé de vie et son père et sa femme, Ce monstre sans pitié ne vomit point son âme. Il respire un moment après sa trahison, Et l'infâme survit à toute sa maison. Non, ne supporte plus une tache si noire, Puis qu'il n'est plus en toi de recouvrer ta gloire, Que tu n'es que l'horreur de tous ceux de ton rang, Au moins ensevelis ton crime dans ton sang. Mânes de mes parents je vous veux satisfaire,

Il se met à genoux devant le corps de Mithridate.

Ô vous reste sanglant d'un misérable père, Si vous avez produit un tigre, un inhumain, Qui vous a peu trahir pour l'Empire Romain, Qui préféra l'éclat d'une simple Couronne, A ce que le devoir et le sang nous ordonne. Ne vous offensez point si pour suivre vos pas, Il se veut acquitter par un simple trépas. Il est vrai je devrais perdre cent fois la vie, Je la reçu de vous et je vous l'ai ravie :

Et devant celui de Bérénice.

Et vous à qui les Dieux m'avaient si bien uni, Indigne possesseur d'un bonheur infini, Ne vous offensez pas que ce traître vous touche, Et tout souillé qu'il est baise encor votre bouche. Mais non votre vertu se fâche à mon abord, Souffrez mon entretien comme celui d'un mort. Je ne respire plus, puis que vous êtes morte.

Oeillader : Jeter un oeil, regarder. Il est peu en usage et ne se peut dire qu'en riant. [F] ici, le sens ne paraît pas comique.

1 772 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica