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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Phalante

Gautier de Costes de La Calprenede· créée en 1640, imprimée en 1642· 5 actes· 1 716 vers· 9 personnages

Représenté la première fois en 1640.

Personnages

  • HÉLÈNE, reine de Corinthe
  • PHALANTE, prince étranger
  • PHILOXÈNE, prince de Corinthe
  • TIMANDRE, père de Philoxène
  • CLÉOMÈDE, seigneur de Corinthe
  • ARATE, seigneur de Corinthe
  • ARBANTE, confident de Phalante
  • CLÉONE, demoiselle de la Reine
  • AMINTE, demoiselle de la Reine

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Philoxène, Hélène dans sa chambre.

PHILOXÈNE

Je me connais Madame, et cette amour extrême, Qui m'a presque en naissant detaché de moi-même, Ne m'aveugle pas tant, que pour comble d'ennuis Je ne puisse juger qui j'aime et qui je suis, Si de vous adorer la gloire est interdite, À ceux que la grandeur, le sang et le merite, Ne rendent point égaux à votre Majesté, Qui se pourra vanter de l'avoir merité ? Mais si par les ardeurs d'une flamme éternelle Par un profond respect, par un feu plein de zèle, Par des preuves d'amour, de constance et de foi, On le peut espérer, qui le doit mieux que moi ? Toujours vos volontés ont fait mes destinées, Je vous ai dedié mes premières années. Naissant je vous servis, et les Dieux sont témoins Que le sceptre à vos lois m'assujetit le moins, Que mon coeur asservi du plus bas de mon âge, Sans contrainte à vos pieds rendit un double hommage, Et ne mêla jamais dans ses saintes ardeurs, À l'intérêt d'amour l'intérêt des grandeurs : Je fus deux fois sujet, vous deux fois souveraine, Et vivant avec gloire, esclave de ma Reine, J'eus dès vos jeunes ans, élevé près de vous, Et des bonheurs plus grands, et des moments plus doux. Vous excusiez pour lors ma passion naissante, Qui vous entretenait d'un amour innocente, Votre esprit jeune encor différait mon trépas, Et me plaignait d'un mal qu'il ne connaissait pas. Mais hélas ! Que le Ciel a mis de différence À la suite d'un bien si grand dans sa naissance ! Mon coeur ne changea point, mais le vôtre changea, Sitôt que sous vos lois Corinthe se rangea : Quand votre dignité s'accrut avec votre âge, Et que la majesté qui brille en ce visage, Reçut d'une couronne un éclat tout nouveau, Toute mon espérance entra dans le tombeau, Vous ne connûtes plus le pauvre Philoxène, Son amour seulement fit naître votre haine, Et ce ressentiment qui vous peut animer Ne vous le fait haïr que pour vous trop aimer.

Amour est au XVIIème soit masculin soit féminin. L'auteur féminise la rime seulement.

SCÈNE II. Cléone, Hélène, Philoxène, Un Huissier.

SCÈNE III. Hélène, Phalante.

HÉLÈNE

Ma vertu, ma pudeur, mon action vous blesse, Mais à ma passion pardonnez ma faiblesse, Ma flamme est innocente et n'a point de penser, Pure et chaste qu'elle est, qui vous puisse offenser, Je pêche seulement contre la bienséance, Et ne vous choque point qu'en forçant le silence. Phalante, pardonnez mon incivilité Aux mouvements divers d'un esprit agité ; Mon âme dans l'état où vous l'avez réduite, Par les puissants efforts d'une ardente poursuite, Faisait réflexion à tant de qualités, Et d'actes de vertu dont vous nous enchantez : Et certes Philoxène a bien plus d'avantage Ayant reçu du ciel ce glorieux partage, D'un ami vertueux et brave comme vous, Que je n'en ai d'un Sceptre, et d'un règne assez doux. Aussi votre mérite et ce que je défère Au vouloir d'un ami dont la vertu m'est chère, Produiraient dans mon coeur de plus puissants effets, Que son affection n'en produira jamais : Si mon âme déjà n'était préoccupée, Et si le coup mortel dont je la sens frappée, Me laissait de mon coeur disposer un moment, Afin de satisfaire un ami si charmant ; Hélas ! J'en ai trop dit, et vous pouvez connaître, Ce que ma passion malgré moi fait paraître, Épargnez à ma honte une confession, Que je ne vous ferai qu'à ma confusion : Car bien que mon esprit soit sans tache et sans crime, Cette vive couleur que la pudeur imprime Sur mon front innocent, m'a déjà reproché, Qu'il en fallait rougir ainsi que d'un péché : Enfin Phalante, j'aime, ô Dieu ! Ce mot me tue.

Penser : i.e. pensée

SCÈNE IV. Hélène, Aminte.

HÉLÈNE

Restes d'une pudeur lâchement offensée, Dignité de mon Sceptre indignement blessée, Manes de mes parents, noble suite d'aïeux, De qui l'illustre sang sortit du sang des Dieux, Vous que j'offense tous d'une mortelle injure, Pardonnez-moi ma faute, amour vous en conjure, Et cet impérieux par son autorité La veut rendre excusable à la postérité. J'ai péché par contrainte, et mon âme éperdue, Avant que de céder s'est longtemps défendue. Ma vertu mille fois m'a mis devant les yeux, Le soin de mon honneur, mon rang et mes aïeux, M'a cent fois remontré le tort irréparable Que mon sang recevait d'un feu si condamnable, Que ma faute outrageait les vivants et les morts, Et contre ce tyran a fait de vains efforts. Ô prétexte honteux dont mon âme s'abuse, J'ai failli, j'ai failli, mon front même m'accuse. Si je n'étais coupable, il ne rougirait point, Vous, que ma passion outrage au dernier point, Honneur, couronne, aïeux, n'excusez plus ma faute, Je devais maintenir cette majesté haute, Conserver l'assurance à ce front couronné, Et mourir dans le rang que vous m'avez donné, Je devais étouffer une naissante flamme, Et si le ciel jaloux ne me pourvut d'une âme Digne de ma naissance et du rang que je tiens, Pour refuser un joug et d'indignes liens, Je devais pour le moins me faire violence, Cacher un feu honteux, mourir dans mon silence, Et m'arracher plutôt ce vil et lâche coeur, Qu'implorer la merci d'un insolent vainqueur : Que sais-je si déjà cette étrange ouverture Aura fait à ma gloire une mortelle injure ? Si l'ingrat l'a reçue avecque du mépris, Et si sans le combat il dédaigne le prix ? Peut être que déjà tes flammes importunes Passent dans son esprit pour ses moindres fortunes, Et qu'il conte une Reine entre mille beautés, De qui la passion flatte ses vanités : Ah ! Si tu soupirais pour un mal volontaire, Hélène tu devais ou mourir ou le taire : Éteindre pour jamais, ou cacher ton flambeau, Et ne le pouvant plus l'étouffer au tombeau. Ô protecteur des rois et démon tutélaire, Et vous grand Dieu des mers que Corinthe révère, Vous qui lui fîtes voie, et vîtes ses vaisseaux Errants et vagabonds sur le front de vos eaux, Pourquoi pour le salut de cette infortunée, N'avez-vous de nos bords détourné cet Énée, Qui déjà dans mon âme à ma confusion, Allume un plus grand feu que celui d'Ilion. Si je devais brûler pourquoi dedans son âme N'allumiez-vous de même.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Timandre, Phalante, Philoxène.

TIMANDRE

Nous serions trop ingrats à tant de bons offices, Dont vous avez déjà prévenu nos services, Si nous ne vous pressions pour apprendre de vous La cause d'un chagrin qui nous afflige tous, Vous êtes tout changé d'humeur et de visage, Et je connais trop bien ce généreux courage, Qui s'est toujours muni d'une haute vertu, Et que tant de revers ont en vain combattu, Pour craindre que des maux de si peu d'importance, En puissent ébranler l'invincible constance : Si des rebellions ont troublé votre État, Si vous avez perdu votre premier État, Et s'il vous faut céder au malheur d'une guerre, Qui vous fait éloigner de votre ingrate terre : Pour le moins votre sort me paraît assez doux Dans le port assuré qu'il vous offre chez nous Ici tout vous adore et jamais autre prince, Ne fut plus révéré dans sa propre province, Votre vertu d'abord a produit mille effets, Vous a gagné des coeurs, vous a fait des sujets Vous a fait surmonter et l'envie et la haine, Et vous a si bien mis dans l'esprit de la Reine, Que pour cette bonté qui les oblige tous, Les Princes du pays n'ont plus recours qu'à vous ; Mêmes vos intérêt l'ont si fort animée, Qu'elle rompt l'alliance, et forme un corps d'armée : Vous donnant le secours qu'elle vous a promis, Pour vous aller servir contre vos ennemis. Phalante ces raisons me font assez connaître, Que ce nouveau chagrin que vos yeux font paraître : Et la vive douleur qui vous change à ce point, Ont quelque autre sujet que nous ne savons point. Si l'amitié jurée, et quelque expérience, Ont mérité l'honneur de votre confidence, Ne dissimulez plus à des amis discrets, Vos soins plus importants, et vos maux plus secrets.

PHALANTE

C'est assez, cher ami, ce penser me fait tort : Et vous avez blessé l'amitié qui nous lie En souffrant ce soupçon de ma mélancolie, Mon coeur vous est ouvert les Dieux m'en sont témoins : Mais c'est votre malheur qui causera mes soins, Votre seul déplaisir fait naître ma tristesse, Et dans vos passions mon âme s'intéresse, Et ressent vos ennuis avec tant de douleur Que vos moindres soucis me touchent jusqu'au coeur, Je meurs du déplaisir de vous être inutile, De prier vainement un esprit indocile ; Et de voir qu'en l'état où vous êtes réduit J'intercède pour vous avec si peu de fruit ; Si la Reine agréait vos fidèles services, Mon âme en vous servant goûterait ses délices, Et préférant ainsi vos intérêts aux miens, Elle oublierait ses maux pour ressentir vos biens : De tous mes déplaisirs voilà la seule cause, Pour m'affliger si fort mes maux sont peu de chose, Et je n'ai ressenti que des coups bien légers, En perdant des honneurs et des biens passagers : Quoi qu'ait fait contre moi la fortune outrageuse La mienne auprès de vous est trop avantageuse, J'aime trop Philoxène et l'amitié des siens Pour regretter encor la perte de mes biens : Ce lien qui nous joint d'une amitié parfaite A de tant de bonheur honoré ma retraite, Que je croirais mon sort plus heureux que jamais, Si pour vous le bonheur secondait mes souhaits, Et si de vos malheurs mon ame combattue, Ne ressentait pour vous,

Penser : Faire une action de l'esprit, de l'imagination, de la mémoire. [F]

SCÈNE II. Arbante, Phalante.

SCÈNE III.

PHALANTE, seul

Enfin je reste seul, et cette ingrate flamme, Qui sans aucun espoir tyrannise mon âme, Peut enfin éclater à la clarté des cieux. Chers témoins de mon mal, tristes et sombres lieux, Vous que j'ai seuls jugés capables d'un silence, Digne de mon secret et de ma confidence : Puis qu'à vous seulement j'évente mes regrets, De grâce en ma faveur soyez toujours secrets ; Et ne parlez jamais de ce malheur extrême, Que mon âme a regret d'avouer à soi-même. Ciel qui pénétrez seul mes plus cachés ennuis, Vis-tu jamais un homme en l'état où je suis ? Et toi, dont les rayons éclairent tout le monde, Connais-tu de fortune à la mienne seconde ? Dans l'état déplorable où mon destin m'a mis, Je suis le plus cruel de tous mes ennemis. J'aime, et je suis aimé, mais mon malheur extrême Me vient de mon amour, me vient de ce qu'on m'aime, Et je ne serais pas malheureux à ce point Si l'on ne m'aimait pas et si je n'aimais point. L'amitié m'a réduit à ce point de misère, Que dans ma passion j'ai plus que je n'espère : Mais me sacrifiant pour le salut d'autrui, J'ai ce que je souhaite, et j'ai ce que je fuis : Cet amour qui déjà tient mon âme captive, Si je ne suis aimé ne veut pas que je vive. On m'aime, et dans ce bien qui me doit conserver Je rencontre la mort au lieu de me sauver. Ces soins où je m'attache avecque tant d'envie, Servent moins mon ami qu'ils n'attaquent ma vie, Et faisant sur mon âme un pitoyable effort, En cherchant son salut je demande ma mort. Ah ! Phalante, ennemi du salut de Phalante, Laisse, laisse en repos ton âme languissante, Et devenant plus doux ne persécute plus Phalante que tu perds par tes soins superflus. Ce que ton amitié pour Philoxène essaye, Ne sert point ton ami, mais rengrège ta plaie, Et t'animant toi-même à te persécuter, Tu le rends odieux au lieu de l'assister. Les intérêts d'autrui défendent-ils les nôtres, Et se doit-on haïr pour bien aimer les autres ? Ton ami satisfait des preuves de ta foi, Ne peux-tu pas avoir quelque amitié pour toi ? Puisque tous ses devoirs ne touchent point la Reine, Et que pour son repos ton assistance est vaine, Pourquoi ton amitié s'obstine désormais Sans fruit et sans espoir de le servir jamais ? Crains-tu que ton ami lui-même ne t'excuse, Qu'il ne te cède point un bien qu'on lui refuse, Et qu'il ne soit content de te voir posséder Ce que ton amitié ne lui peut accorder. Ah ! Pardon, amitié mortellement blessée, Une si criminelle et si lâche pensée, Quoi que ma passion pour elle ait combattu, Est indigne d'un Prince et dément ma vertu : Lâcheté qui me tue et qui me déshonore, Quoi tu pourras trahir un ami qui t'adore, Et sans considérer ta vie et ton honneur, Tu pourras sur sa perte établir ton bonheur ? Donc ce fidèle ami n'aura dans ta retraite, Honoré ton abord d'une amitié parfaite, Et sans autre intérêt que de l'affection, N'aura pris tant de part dans ton affliction, Doncques dans ton malheur et le fils et le père, N'auront de tous leurs biens assisté ta misère, T'honorants comme un Dieu dans leur propre maison, Que pour se voir payez par une trahison : Ô de tant de bienfaits indigne récompense ! Beaux effets de tes soins et de ton assistance, C'est ce qu'il attendait de tes nobles desseins, Lorsqu'il mit l'innocent, sa vie entre tes mains, Et qu'il t'ouvrit son âme avec tant de franchise, Sur l'espoir décevant d'une amitié promise, Il reste seulement que de ta propre main, Sans aucune pitié tu lui perces le sein, Et portes dans son coeur mille atteintes mortelles, Pour suivre en liberté tes flammes criminelles. C'est le plus doux pour lui, car enfin n'attends pas Qu'il en puisse être quitte à moins que du trépas ; Que se voyant trahi par un autre soi-même, Que voyant à ses yeux enlever ce qu'il aime : Quoi que sa vertu fasse avec tous ses efforts, Ce malheureux amant ne souffre mille morts. Ah ! Ne revenez plus lâche, lâche pensée, Fuyez d'une vertu que vous avez blessée : L'amour et Philoxène ont partagé mon coeur, Mais l'amour est vaincu, Philoxène vainqueur, L'amour seul est trop faible, et quoi qu'il me prépare, Enfin pour mon ami ma vertu se déclare : Il est assez puissant l'ayant de son parti, Ce que ma passion peut contre mon ami, Malgré sa violence, et son pouvoir suprême, Ma vertu qui le sert le fait contre elle-même : Philoxène reviens, ami tu m'as vaincu, Et si pour ton repos j'ai déjà trop vécu, Si ma présence nuit à ta bonne fortune, Je saurai retrancher une vie importune, Avant que mon amour t'oblige à me haïr, Et que ce même amour me force à te trahir. Mais j'aperçois la Reine, ô rencontre cruelle ! Que dois-je devenir, dois-je m'éloigner d'elle ? Évite son abord, fuis misérable fuis.

Rengreger : augementer le mal. [F]

SCÈNE IV. Hélène, Cléone, Phalante.

HÉLÈNE

Ah ! Phalante, à vous seul elles sont adressées, Et si la solitude a pour moi rien de doux, Je l'aime seulement pour mieux songer à vous. Depuis que pour vous seul mon esprit est malade, Je goûte des douceurs dans cette promenade, Qui me font oublier le soin de mes États, Pour trouver du repos loin de tant d'embarras, C'est ici que je cherche à rêver et me plaindre, Et ce n'est que pour vous, il n'est plus temps de feindre. J'ai tout franchi Phalante, et je vous ai fait voir, Malgré l'honneur du sexe, et malgré mon devoir, Forçant mon naturel, mon silence et ma crainte, De quelle passion mon âme était atteinte : Je n'en ai que trop dit, et quelque affection Qui puisse autoriser une indigne action, Je devais conserver ce pouvoir sur mon âme, De souffrir sans parler, ou de mourir sans blâme : J'ai fait une bassesse indigne de mon rang, Qui blesse ma beauté, mon courage et mon sang, Et vous donne sans doute une injuste croyance, D'une facilité dont ma vertu s'offense. Mais si vous le pouvez après l'impression Qu'aura fait sur votre âme une telle action, Ne souffrez point de grâce un penser qui m'outrage, Et ne soupçonnez rien à mon désavantage, Je vous aime, et mon mal vous est assez connu : Mais à quelque degré qu'il soit déjà venu, Quelque transport étrange, et quelque violence, Qui contre mon devoir ait rompu mon silence, La plus haute vertu ne se peut offenser, De mon plus criminel et plus lâche penser, Et je puis espérer sans reproche et sans blâme, Le remède du mal, et le repos de l'âme : Étant si bien instruit de mon intention, Que ne répondez-vous à mon affection, Que ne m'apprenez-vous ce que j'en puis attendre, Votre silence, ô Dieux ! Me le fait trop comprendre, Vous en êtes confus, vous rougissez pour moi, Et ce discours muet m'apprend ce que je dois.

SCÈNE V. Hélène, Cléomède.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Philoxène, Cléone.

PHILOXÈNE

Et Phalante...

SCÈNE II. Phalante, Hélène dans sa chambre.

PHALANTE

Les Dieux me sont témoins que mon âme troublée, De ces excès d'honneur dont vous l'avez comblée, N'a pas si fort perdu tout son raisonnement, Qu'il ne lui reste encore assez de jugement : Pour connaître en ce point où sa gloire s'achève, À quel faîte d'honneur votre bonté l'élève, Aussi le recevant ainsi que je le dois, Ce n'est pas comme un bien trop relevé pour moi : Mais comme une faveur dont les grandeurs suprêmes, Dont les Dieux immortels sont indignes eux-mêmes, C'est là mon infortune, et c'est là que je vois Que la haine du ciel éclate contre moi, Me donnant d'un bon-heur dont il m'offre la vue, Une espérance éteinte aussitôt que conçue, Sa rigueur me l'offrant me défend d'en jouir, Et ne me le montrant qu'afin de m'éblouir, Par la grandeur du prix il m'en ôte l'envie, Puis qu'il faut l'acheter par une chère vie : Car enfin ce trésor ne peut être pour moi, Qu'en blessant ma vertu, qu'en violant ma foi : Qu'en noyant l'amitié dans une lâche haine, Et portant mille morts au sein de Philoxène. Dure condition qu'il met à mon bon-heur, N'en pouvais-je jouir sans me perdre d'honneur ? Sans faire un parricide et souiller ma mémoire, Par une lâcheté si sanglante et si noire, Qu'ont fait contre le ciel deux fidèles amis : Et pourquoi maintenant ne m'est-il pas permis, De payer les bontés d'une si grande Reine, Au prix de tout mon sang, et sauver Philoxène ? Ah ! Madame, mon front exprime ma douleur, Et vous pouvez juger que je parle du coeur ; Je vous l'ouvre, Madame, et dessus mon visage, Vos yeux en peuvent voir la véritable image : Je ne suis point ingrat à vos rares bontés, Je n'ai point l'oeil mauvais ni les sens hébétés, Et de tous les côté je vois bien l'avantage, Dont m'accordant la vue on me défend l'usage, Mais Dieux ! À quoi me sert cet insigne bon-heur, S'il m'ôte le repos, et la vie et l'honneur ? S'il faut qu'un ami meure avant que j'en jouisse, Et que pour m'élever Philoxène périsse ? Ah ! Madame, plutôt par excès de bonté, Honorez-en celui qui l'a mieux mérité, Et puisque son repos établit mes délices, Donnez-le à ma prière autant qu'à ses services : C'est le plus grand effet de bonne volonté Que je puisse espérer de votre Majesté, Et si votre pitié s'accorde à mon envie, En sauvant mon ami vous me sauvez la vie.

PHALANTE

Ah ! Madame cessez un discours qui me tue, Plût à Dieu vissiez-vous mon âme toute nue, Et vous feriez sans doute un jugement plus doux, Des nobles sentiments qu'elle eut toujours pour vous : Si de quelque amitié votre bonté m'honore, Loin de la mépriser, Madame je l'adore, Et mon ressentiment la voudrait mériter, Par le plus noble prix qui la puisse acheter : Mais si votre bonté me donne la licence De redire à vos pieds deux mots en ma défense, Considérez Madame en l'état où je suis, Et tout ce que je dois, et tout ce que je puis. Suis-je privé du sens, et croyez-vous qu'un prince Réfugié chez vous, chassé de sa province, Sans bien et sans appui, que vos seules bontés, Pût refuser l'honneur que vous lui présentez ? Si pour servir d'obstacle à sa bonne fortune, Il n'avait de raison qu'une raison commune, Et pouvait parvenir à ce dernier bonheur, Sans perdre Philoxène et se perdre d'honneur, Considérez un peu le noeud qui nous assemble, Que par un même coup nous périrons ensemble, Et qu'une inviolable et parfaite amitié, N'en a formé qu'un tout, dont il est la moitié. Outre ce beau lien qui joignit nos deux âmes, À moi seul il fia le secret de ses flammes, Et ce parfait ami commit tout à ma foi, N'attendant son salut que de vous et de moi. Jugez si vous pourriez me conseiller vous même, De violer ma foi, trahir celui qui m'aime, Et contre ma parole, et contre l'amitié, Massacrer mon ami sans honte et sans pitié. Ah ! Madame après tout, vous aimez trop la gloire Pour approuver vous-même une action si noire : Et pour m'aimer encor si j'avais mérité L'honneur que vous m'offrez par une lâcheté ; Certes pour être aimé d'une si grande reine, Il faut être sans tache, et tel que Philoxène, Lui seul a mérité l'honneur de vous servir, Lui seul mérite un bien qu'on ne lui peut ravir, Et vous ne pouvez plus sans faire une injustice, Lui refuser le prix qu'on doit à son service. Sa vertu, son amour...

PHALANTE

Le lairrez-vous périr ?

Lairrer : laisser.

PHALANTE

Il meurt.

SCÈNE III.

HÉLÈNE

Va cruel, va plus loin signaler ta rigueur, Et sors de ma présence ainsi que de mon coeur, Je ne veux plus aimer un ingrat qui me tue, Contre ma passion ma vertu s'évertue, Et me tirant enfin de mon aveuglement, Fait céder mon amour à mon ressentiment, Tes mépris insolents ont attiré ma haine, J'ai vécu, je veux vivre, et veux mourir en Reine, Et reprendre l'éclat de cette dignité Que je déshonorais par une lâcheté. Ce n'est qu'en ta faveur que je me suis trahie, Parce que je t'aimais cruel, tu m'as haïe, Recevant un amour avecque du mépris, Qui de mille travaux devait être le prix : Cent Princes mes voisins, dont la haute puissance A cent peuples soumis sous leur obéissance, Plus relevés que toi de mérite et de rang, La voudraient acheter au prix de tout leur sang. Je n'aimais rien que toi, tu m'as seul méprisée, Je te donnais mon âme, et tu l'as refusée, Estimant peu le bien qu'on t'avait présenté, Parce qu'on te l'offrait sans l'avoir mérité : Mais ne t'abuse plus monstre d'ingratitude, J'ai brisé cette lâche et vile servitude, Un moment m'a guérie, et mon coeur satisfait, Pour réparer sa faute, abhorre qui le hait. C'est par aveuglement que je fus embrasée, Je te trouvais aimable, et j'étais abusée. Ma raison qui revient fait voir à mon esprit, Lui montrant tes défauts, l'erreur qui le surprit. La connaissance enfin de mon âme t'efface, L'aveuglement t'y mit, et la raison t'en chasse, Te rendant odieux à cet esprit remis Plus que le plus cruel de tous mes ennemis. Faibles raisonnements dont je me fortifie, Retirez-vous de moi, l'insolent m'en défie, En vain votre secours me le rend odieux, Et si tôt que l'ingrat revient devant mes yeux, Quelque ressentiment dont je sois animée, Faibles raisonnements vous allez en fumée. Pardonne, cher Phalante, à ma éemérité, Crois que je me repens de l'avoir attenté, Et si dans mon transport j'ai fait quelque blasphème, Que mon ressentiment l'a fait contre moi-même. Je t'aime tout cruel et tout méconnaissant, Et cette vive ardeur que mon âme ressent, Quelque excès de malheur dont elle soit suivie, Ne trouvera de fin qu'en celle de ma vie. En vain de ces dédains tu t'armes contre moi, Ce coeur si maltraité n'a brûlé que pour toi, Rien ne peut partager une âme toute entière, Et sa première ardeur doit être la dernière. Hélène, pauvre Hélène, à quoi te résous-tu ? Songe à ce que tu fais, rappelle ta vertu, Et par des actions fatales à ta gloire Ne déshonore point une illustre mémoire, Reviens à ton devoir, songe à ce que tu fus, Ah ! Raison, ah ! Devoir, ne m'importunez plus, De vos faibles conseils mon âme est incapable, Et pour vous écouter Phalante est trop aimable. Je l'aime, ma raison, et je le veux aimer, Enfin c'est un bûcher qui me doit consommer : C'est un feu qui me plaît, et je serais marrie Si du mal qu'il me fait mon âme était guérie.

SCÈNE IV. Philoxène, Aminte, Hélène.

PHILOXÈNE

Et de quoi.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Cléomède, Arate, Timandre, Hélène.

SCÈNE II. Hélène, Timandre.

TIMANDRE

Ô Dieux !

SCÈNE III.

PHILOXÈNE

Reste d'une amitié, que le traître a blessée, Vains restes d'amitié, sortez de ma pensée, Et ne tourmentez point, souvenirs superflus, Un coeur désespéré qui ne vous connaît plus. Malheureuse amitié dans nos âmes éteintes, Va retrouver Phalante, et lui faire ta plainte, Ce traître le premier a violé sa foi, Et je suis le dernier qui pèche contre toi, Quitte donc pour jamais une âme désolée, Et ne l'accuse point de t'avoir violée, Cet esprit innocent ne se sent point touché Par le moindre remords d'un semblable péché, Et pour te témoigner comme il te fut fidèle, Amitié violée il prendra ta querelle : Il perdra la lumière, ou punira l'ingrat, Qui de tes saintes lois a fait si peu d'état, Et sans craindre l'horreur dont sa faute est suivie, T'a le premier enfreinte aux dépens de ma vie. Monstre d'ingratitude et d'infidélité, Regarde en quel état tu m'as précipité ? Regarde déloyal de combien de supplices Ou de combien de morts tu payes mes services ? Mais ne te vante pas, monstre de cruauté, De m'arracher la vie avec impunité : Perfide en quelque endroit que le Soleil t'éclaire, Rien ne te peut ravir à ma juste colère : Cherche pour ton salut cent asiles divers, Ou monte dans les cieux, ou descends aux enfers. Le ciel, ni les enfers, ni la terre, ni l'onde, Te dussent-ils cacher aux yeux de tout le monde, Ne te sauraient cacher à mon juste courroux ; J'arracherai ce coeur percé de mille coups, Et goûtant dans sa vue une dernière joie, Je mourrai satisfait, pourvu que je le voie. Que je puisse à ce coeur noirci de lâchetés, Reprocher en mourant ses infidélités. Et laver dans ton sang la faute que j'ai faite, D'honorer un ingrat d'une amitié parfaite.

SCÈNE IV. Phalante, Arbante, Philoxène.

PHALANTE

Ô Dieux !

SCÈNE V. Timandre, Arbante, Cléomède.

SCÈNE VI. Philoxène, Phalante.

PHALANTE

Philoxène.

SCÈNE VII. Arbante, Cléomède, Timandre, Phalante, Philoxène.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

PHALANTE seul

Esprit d'un cher ami que ma main meurtrière, Pour me priver de vie, a privé de lumière, Belle ombre qui là bas errante sans souci, Es exempte des maux que je ressens ici, Si des restes d'amour t'ont défendu de boire L'onde qui pour jamais enlève la mémoire, Lève les yeux ami pour voir le triste état Où l'horreur de son crime a réduit cet ingrat, Vois ce profond silence, et vois quelles ténèbres Accompagnent mon deuil et mes devoirs funèbres, Ici tout retiré de la Cour et du bruit, Je me couvre avec toi d'une éternelle nuit, Et fuyant la clarté que ma main t'a ravie, Je traîne à ton cercueil une mourante vie, Jusqu'à ce que mon deuil en retranche le cours, Et que je te rejoigne au dernier de mes jours : Regrets, justes regrets, repentirs légitimes, Ah ! que vous êtes lents à la peine des crimes, Que vous m'êtes cruels me paraissant si doux, Et que vous différez ce que j'attends de vous : Mais tu souffres encor remords lent, remords lâche, Qu'une autre passion à mon âme s'attache, Et que dans les tombeaux, le silence, et l'horreur, L'amour se mêle encore avecque la douleur, Hélas dans un cercueil où mon ami m'appelle, Ne me tourmente plus passion criminelle ! Fais place à ma douleur, fais place à ma raison, Amour, ingrate amour, tu n'es plus de saison, Ce n'est point dans ces lieux solitaires et sombres, Le siège de la mort, et le séjour des ombres, Où tant de passions tyrannisent mon coeur, Que tu cherches un trône environné d'horreur : Ici le désespoir s'établit et te chasse, La terreur, le remords ont occupé ta place, Et te laissant choisir des empires meilleurs, Ils te disent amour que tu règnes ailleurs. Miracle de beauté, Princesse infortunée, Que je pleure ton sort, pleurant ma destinée, Et que je ressens bien que le Ciel fut cruel D'embraser nos deux coeurs d'un amour mutuel, Et par la sympathie exciter dans nos âmes De pareils mouvements et de pareilles flammes : S'il n'allumait en nous ce funeste flambeau, Que pour en éclairer ta perte et mon tombeau, Donc pour paraître ami jusques dans la mort même, Il faut que je te fuie encore que je t'aime, Et qu'abhorrant mon bien et ton contentement Je face le cruel contre mon sentiment. Faudrait-il quand le ciel n'aurait mis dans mon âme Pour un si digne objet une si belle flamme, Que je parusse ingrat aux bonnes volontés Dont tu m'as soulagé dans mes adversités ? Tu m'offres tes États, tu m'offres ta Couronne, Et ce qui m'est plus cher, tu m'offres ta personne. Et ne dédaignant point de te donner à moi, Tu faits de ton captif ton époux et ton Roi. Cependant pour le prix d'une bonté si rare, Je suis ingrat, cruel, inhumain et barbare, Et malgré mon amour, et la civilité, Je te traite, ma Reine, avec indignité, J'ai si mal satisfait ta dernière visite Et mes discours glacez t'ont si fort interdite, Que demeurant confus de ton soudain départ, J'ai lu ton désespoir dans ton dernier regard. Malgré toi tes beaux yeux ont versé quelques larmes, Et ce tigre l'a vu sans mettre bas les armes. Cette âme de rocher, ce courage endurci, A vu couler tes pleurs sans en répandre aussi. Ah ! Phalante, c'est trop, il est temps de se rendre, Désormais ta valeur n'est plus à te défendre, Ton amour jusqu'ici cède à ton amitié, Bien résiste à l'amour, mais cède à la pitié. Oui, sauve par pitié cette adorable Reine, Tu le peux désormais sans nuire à Philoxène, Tu le peux désormais sans troubler son repos, Même s'il t'en souvient ce sont ses derniers mots, Et cet ami fidèle en perdant la lumière, En te disant adieu, t'a fait cette prière. Contente ton devoir, contente ton ami, Et puisqu'il l'a voulu, vis pour Hélène, vis, Ton ami te l'ordonne il faut l'aimer et vivre ; Ô lâche mouvement, meurs plutôt pour le suivre, Philoxène n'est plus, mais tu l'as fait mourir, Fuis le jour, fuis la honte, et songe à te guérir. Quoi tu pourras souffrir que tout le monde dise Que Phalante est heureux par une perfidie ? Qu'il jouit de son crime et qu'il perça le sein A son meilleur ami pour ce lâche dessein ? Pardon, cher Philoxène, âme illustre, âme chère, D'un indigne penser je te veux satisfaire, Il est comme un éclair dans mon âme passé Il se formait à peine et tu l'as effacé, Mais je sais qu'il t'offense et mérite ta haine.

SCÈNE II. Arbante, Phalante, Aminte.

LETTRE D'HELENE A PHALANTE.

SCÈNE III. Arate, Cléomède, Hélène dans sa chambre assise sur son lit, venant de prendre du poison.

HÉLÈNE

Hélas ! Il est trop lent, Et le cruel servant mon ingrate fortune, Laisse par trop durer une vie importune : Mais bien qu'il soit si lent à servir ma douleur, Je sens bien mes amis qu'il approche du coeur, Qu'il gagne cette noble et dernière partie, Et que déjà mon âme est prés de sa sortie. Ne répandez donc plus tant d'inutiles pleurs, Et ne me donnez point par vos vives douleurs Celle de vous quitter, et cette preuve insigne D'une fidélité dont je me sens indigne, Ne me regrettez point trop fidèles sujets, Ma dernière action condamne vos regrets, Et par des lâchetés dont le remords m'accable, Du rang que j'ai tenu, je me rends incapable : Celle qui du devoir a fait si peu d'état, Et qui s'est abaissée à prier un ingrat, Soumettant à ses pieds son sceptre et sa personne, Est indigne à jamais de porter la Couronne, Et de régner encor sur des gens comme vous, Après des lâchetés qui les offensent tous. Ceste seule raison m'a sans doute poussée À venger par ma mort ma dignité blessée, Et satisfaire ainsi mon peuple et mon devoir, Plutôt par la raison que par le désespoir. Ce n'est point mes amis une amour qui me porte A donner de mon deuil une preuve si forte, Si je mourais pour lui, l'ingrat serait trop vain, Et j'ai dans mon trépas un plus juste dessein, Je meurs pour me donner la peine qui m'est due, Et ne survivre point à ma gloire perdue. Heureuse en mon trépas, si de votre penser La cause de ma mort se pouvait effacer, Et s'il peut parmi vous sauver la renommée De celle qu'autrefois vous avez tant aimée, J'ai voulu mes amis vous voir tous en ce lieu, Pour vous en supplier, et pour vous dire adieu. Veuillent les immortels élever à ma place Un Roi digne de vous, et qui vous satisfasse Par sa protection et par mille bienfaits Autant que mon malheur vous a peu satisfaits.

DERNIÈRE SCÈNE. Phalante, Hélène, Arbante, Cléone, Arate, Cléomède, Aminte.

HÉLÈNE

Ô grands Dieux le voici. Ah ! le cruel, mon coeur frémit à cette vue, Et d'un objet si cher mon âme retenue, Bien que cet inhumain la presse de partir, S'arrête sur le bord toute preste à sortir. Approchez- vous Phalante, et si dans votre haine Vous êtes insensible aux malheurs d'une Reine, Que votre cruauté met en ce triste état, Par ce funeste objet soulez ce coeur ingrat. Je vous ai fait sortir de ces demeures sombres, Où vous vous occupez à l'entretien des ombres, Pour donner à vos yeux un divertissement, Qui doit à vos douleurs servir d'allègement, Pour réparer ma faute et souler votre haine, Je vais dans les enfers redire à Philoxène Par quel trait de constance ou d'inhumanité, Vous signalez encor votre fidélité, Puis que par mon trépas je répare mon crime, Et qu'il reçoit de vous une telle victime ; S'il conserve pour nous quelque reste de foi Il sera satisfait et de vous et de moi. Pour vous, bien qu'il me reste un sujet assez ample, D'accuser en mourant des rigueurs sans exemple, Et qu'ayant mérité des traitements plus doux, J'eusse quelque raison de me plaindre de vous, Les Dieux me sont témoins que je vous vois sans haine, Et que de mon erreur je vais souffrir la peine, En demandant au Ciel pour dernières faveurs, Qu'il face prospérer l'ingrat pour qui je meurs ; Vivez dans le repos où ma mort vous fait vivre, Les importunités dont elle vous délivre Ne viendront plus troubler votre tranquillité, Et n'ébranleront plus votre fidélité. J'ai pris pour ce dessein un poison salutaire, Qui doit laver ma faute, et vous doit satisfaire, Vous faisant avouer que je meurs à propos, Pour l'honneur qui me reste et pour votre repos. Cependant si je puis après tant de prières Croire que vos bontés exaucent les dernières, Accordez moi ce bien quelque amour qu'il ait eu De croire que mon coeur adorait la vertu, Et que jamais peut être une plus sainte flamme, Ni de plus beaux desseins n'allumèrent une âme, Si j'obtiens en mourant cette grâce de vous Dans mon dernier moment mon sort sera plus doux, Et mon âme aux enfers ira très satisfaite, En ayant obtenu tout ce que je souhaite.

Souler : Ce qui remplit les organes des sens et même l'esprit. [F]

PHALANTE

Esprit de mon ami plein d'amour et de foi, Toi qui sais maintenant ce que j'ai fait pour toi, Si de mes actions la dernière t'offense, Pardonne à cette amour qui me fait violence, Puis que ne l'avouant qu'à cette extrémité, Ma mort va réparer mon infidélité. Et vous Maître des Rois, divinités suprêmes, Qui savez nos desseins beaucoup mieux que nous mêmes, Vous fûtes seuls témoins de mon affection, Soyez-le aussi grands Dieux de ma confession, Et lancés si je mens sur ma teste coupable Ce que votre colère a de plus redoutable. Chef-d'oeuvre, le plus beau qui de la main des Dieux Fut jamais envoyé pour briller à nos yeux, Lumière de nos jours et que j'ai seul éteinte Par une déplorable et cruelle contrainte, Grande Reine l'amour de tout cet Univers, Beauté que j'idolâtre et beauté que je perds, Tournez de vos beaux yeux la lumière mourante, Et voyez à vos pieds le désolé Phalante Prêt à vous satisfaire avec ce même coeur, Qui s'arma contre vous d'une fausse rigueur ; Dans ces extremités il n'est plus temps de feindre L'état où je vous vois me permet de me plaindre, Et de vous déclarer ce que ce coeur noirci, À tout le monde entier a caché jusqu'ici. Quoi que ma passion cédât à ma contrainte, Jamais âme ne fut si vivement atteinte, Et ne brûla d'un feu si parfait et si beau Que celui qui m'enflamme, et me guide au tombeau, Bien qu'il souffrît pour vous d'une ardeur violente, Philoxène lui-même aimait moins que Phalante, Un mal qu'il découvrait était beaucoup plus doux, Il vous aimait, Madame, et je mourais pour vous, Les Dieux, les bois, les fleurs, et les choses sans âme Ont été seulement confidents de ma flamme, Et seulement aux Dieux, à des fleurs, à des bois [M, ] Ce coeur désespéré s'est ouvert mille fois, Depuis le premier jour mon âme vous adore, La passion qu'elle eut et qui lui reste encore, Prévint l'affection que vous eûtes pour moi, Mais avant mon amour j'avais donné ma foi. Ma foi que mon malheur indignement viole, Oui j'étais engagé d'honneur et de parole, Et je devais servir jusqu'à l'extrémité, Un ami vertueux : Je m'en suis acquitté, Ou pour le moins j'ai fait ce que je pouvais faire, Pour garder ma parole et pour le satisfaire. Et j'ai pour le servir trahi mon sentiment, Sacrifiant ma vie à son contentement, Je l'ai dû, je l'ai fait, ô souvenir funeste ! Vous le savez Madame, et vous verrez le reste. En vain pour mon ami j'ai fait ce que j'ai pu, Vous verrez si pour vous j'ai fait ce que j'ai dû. Mon malheur m'a rendu cruel à ce que j'aime, Je l'ai perdu, vous perds, et me perdrai moi-même, Ce coupable innocent a péché par malheur, Son ami pardonna son crime à sa douleur. Il vit son désespoir et crut son innocence, Mais je dois autrement réparer mon offense. Et vos bontés en vain me voudraient pardonner, Puisque par tout mon sang je ne puis redonner À Timandre son fils à ce peuple sa Reine, Que je suis un objet d'horreur, d'effroi, de haine, Et que moi seul, Ô Dieux ! Ai mis dans le tombeau, Ce que pour moi la terre eut d'aimable et de beau. J'ai perdu l'un et l'autre, et les veux satisfaire, Vous peuple à qui j'enlève une Reine si chère, Sujet infortuné de qui le deuil profond, Comme il est dans vos coeurs se lit sur votre front, En détestant l'ingrat qui vous l'aura ravie, Considérez aussi les malheurs de sa vie. Et vous ressouvenez que pour vous contenter Vos yeux dessus ce fer l'ont vu précipiter, Et que sa mort est douce en réparant son crime.

1 716 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica