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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Climène

Jean de La Fontaine· imprimée en 1671· 673 vers· 3 personnages

Cette oeuvre n'a pas été représentée.

Personnages

  • APOLLON
  • LES NEUF MUSES
  • ACANTE
PRÉFACE

Il semblera d'abord au lecteur que la comédie que j'ajoute ici n'est pas en son lieu ; mais, s'il la veut lire jusqu'à la fin, il y trouvera un récit, non tout à fait tel que ceux de mes Contes, et aussi qui ne s'en éloigne pas tout à fait. Il n'y a aucune distribution de scènes, la chose n'étant pas faite pour être représentée.

1. Ces lignes sont imprimées à la suite du conte intitulé Le petit Chien qui secoue de l'argent et des pierreries, p. 147 du recueil des Contes et Nouvelles en vers, 1671, in-12.

CLIMÈNE

ACANTHE

Apollon se plaignait aux neuf Soeurs, l'autre jour, De ne voir presque plus de bons vers sur l'amour. Le siècle, disait-il, a gâté cette affaire : Lui nous parler d'amour ! Il ne la sait pas faire. Ce qu'on n'a point au coeur, l'a-t-on dans ses écrits ? J'ai beau communiquer de l'ardeur aux esprits ; Les belles n'ayant pas disposé la matière, Amours et vers, tout est fort à la cavalière. Adieu donc, ô beautés ! Je garde mon emploi Pour les surintendants sans plus, et pour le roi. Je viens pourtant de voir, au bord de l'Hippocrène, Acanthe fort touché de certaine Clymène. J'en sais qui sous ce nom font valoir leurs appas ; Mais, quant à celle-ci, je ne la connais pas : Sans doute qu'en province elle a passé sa vie.

Neuf soeurs : Les muses

Ce nom d'Acanthe est celui que s'était choisi La Fontaine. Il vient du grec, et désigne une plante épineuse. Il est écrit Acante dans le texte de 1671. Sur l'orthographe de ce mot et d'autres tirés du grec, voyez Boissonade, édit. de Télémaque, Paris, Lefèvre, 1824, in-8°, t. 1, p. 252. [NdE]

Ces vers font présumer que cette comédie a été faite du temps que Fouquet était surintendant. Elle aurait été par conséquent composée avant 1661. [NdE]

Hippocrène : Fontaine de Boétie, sortait du mont Hélicon et consacrée aux Muses et à Apollon. [B]

URANIE

Je la connais aussi.

Uranie : Muse qui préside à l'Astronomie.

APOLLON

Comment, vous, Uranie ! En ce cas, Terpsichore, Euterpe, et Polymnie, Qui n'ont pas des emplois du tout si relevés, M'en apprendront encor plus que vous n'en savez.

Terpsichore : Muse qui préside à la danse.

Euterpe : Muse à laquelle on attribue l'invention des mathématiques et l'art de jouer du chalumeau. [L]

POLYMNIE

Oui, sire, nous pouvons vous en parler chacune.

Polymnie : Muse qui préside à la poésie lyrique.

EUTERPE

Que ma compagne m'aide, et puis en dialogue, Nous vous ferons entendre une espèce d'églogue.

Églogue : espèce de poésie Pastorale, où on introduit des Bergers qui s'entretiennent. [F]

TERPSICHORE

Vénus depuis longtemps est de mauvaise humeur Clymène lui fait ombre ; et Vénus, ayant peur D'être mise au-dessous d'une beauté mortelle, Disait hier à son fils : Mais la croit-on si belle ? Hé oui, oui, dit l'Amour, je vous la veux montrer.

Vénus : Divinité des païens, les poètes ont feint qu'elle est la mère des Grâces et des Amours. C'était la Déesse de la beauté et de la volupté. On remarquait dans le visage, et dans la posture de Vénus une beauté molle, et une langueur passionnée. [T]

TERPSICHORE

Acanthe.

MELPOMÈNE

Mes soeurs, je suis Clymène.

Melpomène : Muse qui préside à la tragédie.

THALIE

Et moi, je suis Acanthe.

Thalie : Muse qui préside à la comédie.

CLIMÈNE

Il faut bien.

ACANTHE

Moi !

ACANTHE

Souffrez...

ACANTHE

Madame...

ACANTHE

Tout en feu.

ACANTHE

Aucune.

ACANTHE

Et quoi !

CLIMÈNE

De l'amitié.

CLIMÈNE

Jamais.

CLIMÈNE

Éprouvez-le.

CLIO

Sire, me voilà prête.

Clio : Muse qui préside à l'histoire.

APOLLON

Il me prend une envie De goûter de ce genre où Marot excellait.

Marot, Clément (1496-1544) : poète de La Pléïade.

CLIO

J'entends il reste, sire, Que Votre Majesté seulement daigne dire Ce qu'il lui plaît, ballade, épigramme, ou rondeau. J'aime fort les dizains.

Rondeau : Est une espèce de poésie ancienne. Le commun est composé de treize vers, dont il y en a huit d'une rime, et cinq de l'autre. Il est divisé en trois couplets, et à la fin du second, et du troisième, le commencement du rondeau est répété en sens équivoque, s'il est possible. [F]

Epigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une oeuvre.

CALLIOPE

Sire, vous nommez là deux trop grands personnages. Le moyen d'imiter sur-le-champ leurs ouvrages ?

Calliope : Muse qui préside à l'éloquence et à la poésie héroïque. [L]

APOLLON

Sur quoi ?

APOLLON

Pourquoi ?

APOLLON

Vous vous marieriez donc, ainsi qu'au temps jadis Oriane épousa monseigneur Amadis ?

Amadis avait devancé le mariage, et lorsqu'elle l'épousa, Oriane avait déjà eu de lui un fils qui fut le fameux Esplandian. [NdE]

ÉRATO

Oui, sire.

APOLLON

La méthode, en effet, en est bonne. Mais encore avec qui ? Car je ne vois personne Qui veuille dans l'Olympe à l'hymen s'arrêter : Les Sylvains ne sont pas des gens pour vous tenter.

>Ainsi dans les Oeuvres diverses de 1728. L'édition originale porte mais à tort ...La méthode, en effet, est bonne. [NdE]

Sylvain : Dieu fabuleux de l'Antiquité, qui présidait aux forêts, aux champ et au bétail de satyre. [F]

APOLLON

Un auteur ? Vous, déesse ? Aux auteurs Érato pourrait mettre la presse. Ce n'est pas votre fait, pour plus d'une raison. Rarement un auteur demeure à la maison.

Presse : Foule de peuple qui veut entrer en un lieu qui ne le peut pas contenir commodément. [F]

ÉRATO

Mais n'est-ce point assez célébrer notre belle ? Quand j'aurai dit les jeux, les ris, et la séquelle, Les grâces, les amours ; voilà fait à peu près.

Séquelle : Nom collectif qui se dit d'une suite de personnes, ou de choses , qui vont ordinairement ensemble, ou qui font attachées au parti, aux sentiments, aux intérêts de quelqu'un. Ce mot ne se dit guère qu'en mauvaise part, et de choses basses. [F]

APOLLON

Vous pourrez dire encor les charmes, les attraits, Les appas.

Appas : Se dit en choses morales de ce qui sert à attraper les hommes, à les attirer, à les inviter à faire quelque chose. Plus précisément ici, les appas sont les qualités attirantes d'une femme.

ACANTHE

Quoi ?

ACANTHE

Non.

ACANTHE

Vous l'avez dit. Je l'ai vu, dit l'Amour ; il est sans contredit Plus blanc de la moitié que le plus blanc ivoire. Clymène s'éveillant, comme vous pouvez croire, Voudra vous témoigner d'abord quelque courroux ; Mais je serai présent, et rabattrai les coups ; Le sort et moi rendrons mouton votre tigresse. Amour n'a pas manqué de tenir sa promesse : Ce matin j'ai trouvé Clymène dans le lit. Sire, jusqu'à demain je n'aurais pas décrit Ses diverses beautés. Une couleur de roses, Par le somme appliquée, avait, entre autres choses, Rehaussé de son teint la naïve blancheur. Ses lis ne laissaient pas d'avoir de la fraîcheur. Elle avait le sein nu : je n'ai point de parole, Quoique dès ma jeunesse instruit dans cette école, Pour vous bien exprimer un double mont d'attraits. Quand j'aurais là-dessus épuisé tous les traits, Et fait pour cette gorge une blancheur nouvelle, Encor n'auriez-vous pas ce qui la rend si belle ; La descente, le tour, et le reste des lieux Qui pour lors m'ont fait roi (j'entends roi par les yeux, Car mes mains n'ont point eu de part à cette joie). Le sort à mes regards a mis encore en proie Les merveilles d'un pied, sans mentir, fait au tour. Figurez-vous le pied de la mère d'Amour, Lorsqu'allant des Tritons attirer les oeillades, Il dispute du prix avec ceux des Naïades. Vom pouvez l'avoir vu, Mars peut vous l'avoir dit : Quant à moi, j'ai vu, sire, au pied dont il s'agit, Du marbre, de l'albâtre, une plante vermeille : Thétis l'a, que je pense, ou doit l'avoir pareille. Quoi qu'il en soit, ce pied, hors des drapas échappé, M'a tenu fort longtemps à le voir occupé. Pour en venir au point où j'ai poussé l'affaire : Quel des trois, ai-je dit, faut-il que je préfère ? J'ai, si je m'en souviens, un baiser à cueillir, Et, par bonheur pour moi, je ne saurais faillir. Cette bouche m'appelle à son haleine d'ambre. Cupidon est entré là-dessus dans la chambre ; Je ne sais pas comment, car j'avais fermé tout. J'ai parcouru le sein de l'un à l'autre bout. Ceci me tente encore, ai-je dit en moi-même ; Et quand je serais prince, et prince à diadème, Une telle faveur me rendrait fortuné. Par caprice à la fin m'étant déterminé, J'ai réservé ces deux pour la première vue. Le pied, par sa beauté qui m'était inconnue, M'a fait aller à lui. Peut-être ce baiser M'a paru moins commun, partant plus à priser ; Peut-être par respect j'ai rendu cet hommage ; Peut-être aussi j'ai cru que le même avantage Ne reviendrait jamais, et qu'on ne baise pas Un beau pied quand on veut, trop bien d'autres appas. La rencontre après tout me semblait fort heureuse ; Même à mon sens la chose était plus amoureuse : De dire plus friponne, et d'aller jusque-là, Je n'ai garde, c'est trop j'ai, Sire, pour cela Trop de respect pour vous, ainsi que pour Clymène. Elle s'est éveillée avec assez de peine ; Et m'ayant entrevu, la belle et ses appas Se sont au même instant cachés au fond des draps. La honte l'a rendue un peu de temps muette ; Enfin, sans se tourner, ni quitter sa cachette, D'un ton fort sérieux et marquant son dépit : Je vous croyais plus sage, Acanthe, a-t-elle dit : Cela ne me plaît point ; sortez, et tout à l'heure. Amour, ai-je repris, me dit que je demeure ; Le voilà ; qui croirai-je ? Accordez-vous tous deux. Qui, l'Amour ? Pensez-vous, avec vos ris, vos jeux, Vos amours, m'amuser ? a reparti Clymène. Tout doux, a dit l'Amour. Aussitôt l'inhumaine, Oyant la voix du dieu, s'est tournée, et changeant De note, prenant même un air tout engageant : Clymène, a-t-elle dit, tu n'es pas la plus forte ; C'est à toi de fermer une autre fois la porte. Les voilà deux ; encore un dieu s'en mêle-t-il. Afin qu'Acanthe sorte, eh bien, que lui faut-il ? Qu'il dise les faveurs dont il se juge digne. J'ai regardé l'Amour ; du doigt il m'a fait signe. Je n'ai pas entendu d'abord ce qu'il voulait ; Mais, me montrant les traits qu'une bouche étalait, Il m'a fait à la fin juger, par ce langage, Qu'un baiser me viendrait, si j'avais du courage. Or, je n'en eus jamais en qualité d'amant. Amour m'a dit tout bas : Baisez-la hardiment ; Je lui tiendrai les mains ; vous n'aurez point d'obstacle. Je me suis avancé : le reste est un miracle. Amour en fait ainsi ; ce sont coups de sa main.

Triton : Terme de mythologie. Dieu de la mer, que la Fable fait fils de Neptune et d'Amphitrite, qui a figure humaine et dont le corps se termine en poisson. [L]

Cupidon : Dieu fabuleux de l'Amour. On le peint avec des ailes, un arc et un carquois, pour blesser les coeurs. [T]

APOLLON

Comment ?

673 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0