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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opéra en vers

Daphné

Jean de La Fontaine· imprimée en 1682· 6 actes· 906 vers· 7 personnages

Cette oeuvre n'a pas été représentée.

Personnages

  • JUPITER
  • L'AMOUR
  • VÉNUS
  • MINERVE
  • MOMUS
  • PROMÉTHÉE
  • CHOEUR, d'un nouveau modèle d'hommes que ProméthéE a forgé

PROLOGUE

Le théâtre s'ouvre, et laisse voir dans le fond et aux deux côtés une suite de nuages à dix pieds de terre, et dans ces nuages les palais des dieux. Les dieux y paraissent assis et dormant. Au-dessous de ces nuages, la terre est représentée telle qu'elle était incontinent après le déluge, avec les débris qu'il a laissés. Pendant que la plupart des dieux dorment, Jupiter descend de sa machine, accompagné de Momus. Vénus, l'Amour et Minerve descendent aussi de la leur.

PROMÉTHÉE

Paraissez, nouveaux humains.

À ce commandement de Prométhée, les toiles qui représentent la terre s'ouvrent de côté et d'autre, et au fond aussi, et laissent voir de toutes parts une boutique de sculpteur avec force outils et morceaux de toutes matières, et des statues d'hommes et de femmes debout sur des cubes.

PROMÉTHÉE

Descendez.

Les statues descendent, et viennent à pas lents et graves faire une entrée, dansant presque sans mouvement, et d'une façon composée, comme feraient des sages et des philosophes.

PROMÉTHÉE

Leur coeur en est tout plein ; ce n'est qu'ambition, Colère, désespoir, crainte, ou joie excessive. Machine, on veut voir vos ressorts ; Quittez tous ces trompeurs dehors.

Les nouveaux hommes, qui paraissaient de véritables statues, quittent une partie de l'habit qui les enveloppe, et se font voir tels qu'ils sont dans l'intérieur, l'un représentant l'ambition, l'autre, la colère, la crainte, le désespoir, la joie excessive, etc. En cet état ils dansent en confusion et d'une manière aussi impétueuse et aussi vive que l'autre était grave et peu animée.

MOMUS, considérant les divers ressorts de cette machine, dit ces paroles

Je la trouvais trop lente, et la voilà trop vive.

MINERVE, aux hommes

Que vous vous tourmentez, mortels ambitieux, Désespérés et furieux, Ennemis du repos, ennemis de vous-mêmes ! A modérer vos voeux mettez tous vos plaisirs : Régnez sur vos propres désirs ; C'est le plus beau des diadèmes.

Les hommes qui s'étaient arrêtés quelques moments pour ouïr Minerve, attendent à peine qu'elle a achevé, et ne laissent pas, malgré ses conseils, témoigner toujours la même fureur et le même emportement. L'Amour leur faisant signe qu'il veut parler, ils s'arrêtent.

L'AMOUR, à Minerve

De vos sages discours voyez quel est le fruit Je ne dirai qu'un mot.

Aux hommes.

Aimez.

À ce mot, ceux qui dansaient en confusion et en tumulte dansent deux à deux comme personnes qui s'aiment.

On obéit : Vous le voyez.

JUPITER, aux nouveaux hommes

Vivez, nouveaux humains.

LE CHOEUR DES DIEUX

Vivez, nouveaux humains.

ACTE I

La décoration de cet acte représente la vallée de Tempé, et au fond les eaux du Pénée, avec une prairie couverte de fleurs ; le Parnasse en éloignement.

SCÈNE PREMIÈRE. Chloris, Aminte.

SCÈNE II. Daphné ; Clymène, sa confidente ; Méroé, sa nourrice et sa gouvernante ; Chloris, Aminte.

DAPHNÉ

Cherchons, cherchons des fleurs ; l'âge nous y convie : Parons-nous de bouquets pendant notre printemps : Les plaisirs ont chacun leur temps, Comme les saisons de la vie

Daphné, ayant achevé ces paroles, se baisse pour cueillir des fleurs, et les Nymphes de la suite en font autant ; pendant quoi un choeur de bergers, demeuré par respect derrière le théâtre, répète ces mots.

CLYMÈNE

Amour,

DAPHNÉ

Clymène, acquittez-vous ; accompagnons ses sons, Et que nos pas animent nos chansons.

Daphné et les personnes de sa suite se prennent alors par la main, et Clymène chante cette gavotte que toute la troupe danse, la répétant après elle :

SCÈNE III. Apollon, Momus.

Pendant que ces Nymphes dansent, Apollon et Momus passent. C'était incontinent après la défaite du serpent Python. Toute la troupe des jeunes filles, à la vue de ces étrangers, s'enfuit, l'une d'un côté, l'autre de l'autre. Apollon et Momus demeurent.

SCÈNE IV. Momus, Apollon, Cupidon.

Dans le temps que Momus achève ces mots, l'Amour descend du ciel comme un trait, et se vient placer entre Apollon et Momus.

SCÈNE V. Apollon, Momus.

MOMUS

Que cet enfant est fier ! Voyez comme il menace ! Ne le prendrait-on pas pour l'aîné des Titans ? Je plains le dompteur de serpents ; Il ne fait pas sûr en sa place.

Tandis que Momus dit ces paroles, Daphné avec ses compagnes, par une curiosité de jeunes filles, avance un peu la tête sur le théâtre, et fait quelques pas dans la scène pour voir ces deux étrangers. Apollon la voit un moment ; aussitôt l'Amour, qui est demeuré dans l'air, fait son coup, et Daphné avec sa troupe s'enfuit encore une fois.

SCÈNE VI.

VÉNUS, à son fils

Amour, tu sais dompter les coeurs et les esprits.

Aux dieux et aux hommes :

Que la terre et les cieux célèbrent de mon fils La dernière victoire ! Mortels et dieux, chantez sa gloire.

Pour obéir à ce commandement de Vénus, on chante et on danse sur la terre, et dans la gloire, qui est au fond du théâtre : sur la terre, des personnes de toutes conditions, et dans la gloire, des enfants qui représentent les Amours, les Jeux et les Ris. La danse achevée, Vénus, dont le char est entouré d'enfants chante ces paroles :

Allez de toutes parts, courez, Amours et Ris ; Faites connaître de mon fils Le doux et le suprême empire : Ne laissez rien qui ne soupire. Allez de toutes parts, courez, Amours et Jeux ; Rendez l'Univers amoureux

ACTE II

Le théâtre représente le palais d'un dieu de fleuve, avec de l'eau véritable, qu'on voit tomber et saillir de tous les côtés.

SCÈNE PREMIÈRE. Pénée, avec sa Cour, composée des fleuves Sperchée, Amphrise, Apidame, et autres dieux des sources voisines.

LES FLEUVES

Commandez.

SCÈNE II. Daphné, Clymène.

SCÈNE III. Tharsis, Daphné.

SCÈNE IV. Tharsis, Télamon.

THARSIS

Tu ris.

SCÈNE V.

Penée et sa Cour entrent sur la scène, et la noce ensuite. Daphné conduit l'épousée, et un des fleuves le marie. Toute cette troupe fait le tour du théâtre en cérémonie. Deux bergers chantent ces paroles, que le choeur répète.

TOUS

Hymen, Hyménée.

Après que chacun s'est rangé et a pris sa place, les deux bergers chantent ce premier couplet de l'épithalame.

LE SACRIFICATEUR prend leurs mains, et dit ces paroles

Amants, je vous unis ; vivez sous mêmes noeuds.

PÉNÉE, à Méroé et à Télamon

Laissez-nous achever cette cérémonie.

ACTE III

La décoration de cet acte est une forêt mêlée d'architecture, comme d'un temple de Diane.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Télamon, Clymène.

SCÈNE III. Daphné, Clymène.

SCÈNE IV. Daphné, Leucippe.

DAPHNÉ

Quand il aurait pour lui le dieu même hyménée, Ce n'est pas son bonheur qui fera votre mal.

Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Pénée, Daphné, Tharsis.

SCÈNE VII. Tharsis, Télamon.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Bacchus, Momus, troupe de Sylvains, de chasseurs,et de bergers.

Momus monte dans le berceau, qui s'arrête au milieu des airs. Cependant quatre chasseurs, et autant de Sylvains qui mènent chacun un ours, entrent sur la scène. Un autre Sylvain les suit, portant en guise de trophée la peau de l'ours au bout d'un épieu. Des choeurs de bergers les accompagnent. Toute cette troupe fait le tour du théâtre, au son des cors et de leurs fanfares. Le Sylvain chargé du trophée se place au milieu de la scène, et un chasseur chante ces paroles.

MOMUS, comme s'il chantait en éloignement

Noyez-en dans le vin la funeste mémoire.

UN CHASSEUR, se tournant vers l'endroit où est le char de Bacchus

N'est-ce pas Télamon qui nous invite à boire ?

TOUTE LA TROUPE l'ayant aperçu, dit

Ô le mortel heureux, d'être aimé de Bacchus !

TOUS ENSEMBLE

Noyons-en dans le vin la funeste mémoire.

Les chasseurs et les Sylvains dansent à l'entour du trophée et font une forme de bacchanales. Les Sylvains sont suivis de leurs ours, qui vont en cadence. Pendant que les danseurs se reposent, Bacchus et Momus, faisant la débauche sous le berceau suspendu, animent toute cette troupe par leur exemple.

ACTE IV

La décoration de cet acte est un antre, dont les avenues ont quelque chose d'inculte, de sauvage, et de difficile abord : et au fond un autel rustique et sans beaucoup d'ornements.

SCÈNE PREMIÈRE. Clymène, Aminte.

Clymène et Aminte, Nymphes de Daphné, viennent les premières et précèdent Pénée et sa Cour, pour apprendre de la Sibylle leur aventure.

SCÈNE II. Ismèle, Daphné, Pénée et sa Cour.

Ismèle sort du fond de l'antre, accompagnée de deux ou trois prêtresses aussi vieilles qu'elle. D'un autre côté, Pénée vient avec Daphné et les fleuves de sa Cour.

ISMÈLE, après quelques cérémonies étranges, dit, en invoquant la divinité

Monarque de l'Olympe, en qui sont tous les temps, Qui les fais devant toi passer comme moments, Et pour qui n'est qu'un point toute la destinée, Dis-nous, Ô maître des dieux, À qui doit être donnée La princesse de ces lieux. Où sont tes truchements ? Es-tu sourd aux prières ? Fantômes, qui savez peindre en mille manières Les secrets du destin gravés au haut des cieux, Simulacres volants, frères du dieu des songes, Faites-nous voir sans mensonges Ce qu'ont ordonné les dieux Sur un si digne hyménée ; Dites-nous la destinée De la Nymphe de ces lieux.

Après ces paroles, Ismèle, comme possédée du Dieu, danse avec les autres prêtresses, tantôt comme si elles allaient tomber en extase, et tantôt avec des contorsions étranges. Pendant qu'elles dansent, des enfants, en guise de petits démons, et représentant les simulacres et les espèces qui s'offrent aux yeux, viennent de divers endroits du ciel se présenter à Ismèle, portant des branches et des couronnes de laurier. Ismèle, ayant vu ces objets, dit.

Que vois-je ! Quel objet ! Quelle image à mes yeux Si vive et si claire Vient se présenter, Et me tourmenter Plus qu'à l'ordinaire ? L'objet Me fait Tressaillir : Je sens Mes sens Défaillir.

ISMÈLE, jetant en l'air des feuilles sur lesquelles elle a écrit sa réponse

Qu'on se taise : soyez attentifs aux mystères. J'épands en l'air ces caractères : C'est ma réponse ; il faut la poser sur l'autel. Démons, peuples légers, ministres de l'oracle, Cherchez-la ; car aucun mortel Ne la peut trouver sans miracle.

À ce commandement d'Ismèle, les esprits habitants de l'air cherchent en dansant les feuilles que la Sibylle a jetées, et les viennent, en dansant aussi, poser sur l'autel. Ismèle assemble ces feuilles, et dit à Pénée et à Daphné.

Approchez-vous, lisez, et que dans ce vallon Un invisible choeur mon oracle répète.

SCÈNE III. Pénée, Daphné et leur Cour.

SCÈNE IV. Daphné, Leucippe.

DAPHNÉ

Il le faut.

LEUCIPPE

Achevez.

SCÈNE V. Apollon, Leucippe, Daphné.

Apollon descend sur un trône de lumière. Cette pompe est jointe à une musique douce. Il est entouré des Heures, qui chantent ces mots.

LES HEURES

Daphné, portez vos yeux Sur le plus beau des dieux.

Daphné s'enfuit aussitôt qu'elle a reconnu Apollon sous le visage de Tharsis.

APOLLON

Ô dieux ! Ô citoyens du lumineux empire ! Que vient un mortel de me dire ? Malheureux, ton orgueil s'en va te coûter cher. Les dieux ne sont pas insensibles. Qu'on l'attache sur ce rocher Avec des chaînes invisibles.

Ce commandement est exécuté par les ministres de la puissance d'Apollon, qui va se faire voir à Pénée, non plus sous le personnage de Tharsis, mais sous le sien propre.

ACTE V

Le théâtre est une suite de rochers ; on y voit Leucippe retenu, sans que ses liens paraissent. Il est debout, appuyé, dans l'endroit le plus en vue.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Daphné, Leucippe.

SCÈNE III. Apollon, Daphné, Leucippe.

SCÈNE IV.

DIANE aussitôt paraît sur son char, et crie aux Zéphyrs

Démons, gardez de lui toucher ! Deviens laurier, Daphné ; Leucippe, sois rocher.

SCÈNE V.

À peine Diane a parlé, que les deux métamorphoses se font, et la déesse remonte au ciel.

SCÈNE VI. Apollon, l'Amour.

APOLLON

Allons, et que sur le Parnasse On célèbre des jeux à l'honneur de Daphné. Que le vainqueur y soit de laurier couronné. Bel arbre, adieu. je quitte à regret cette place, Et veux qu'à l'avenir on ceigne de lauriers Le front de mes sujets et celui des guerriers.

Apollon monte dans le char où est l'Amour, et tous deux retournant au ciel. Le théâtre change aussitôt. Le Parnasse se découvre au fond. Quelques Mimes sont assises en divers endroits de sa croupe, et quelques poètes à leurs pieds. Sur le sommet, le palais du dieu se fait voir. Les deux côtés du théâtre sont deux galeries qui ressemblent à celles où on étale des raretés les jours de fête et les jours de foire. Là sont les archives du Destin. L'architecture est ornée de feuilles de laurier. Sous chaque portique est un buste ; il y en a neuf de conquérants et autant dé poètes ; les conquérants d'un côté, les poètes de l'autre. Les conquérants sont Cyrus, Alexandre, etc. ; et les poètes sont Homère, Anacréon, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, l'Arioste, le Tasse, et Malherbe. Apollon a voulu que l'avenir fût montré en faveur de cette fête.

Philis, jeune muse, et Daphnis, poète lyrique, entrent sur la scène, accompagnés d'une musique de flûtes, de hautbois, et de musettes, et chantent ce dialogue de pastorale.

THALIE

Ridicules, envoyez-nous Les principaux d'entre vous.

Cinq ridicules entrent sur la scène. C'est une coquette emportée, une précieuse, un méchant poète, un homme affectant le bel air, et un vieillard amoureux.

LE MÉCHANT POÈTE, chargé des intérêts de la troupe, dit ces paroles

Quoi ! Dans ces lieux sacrés on souffre la satire !

THALIE

Soyez les premiers à rire.

Les ridicules se consolent et font une entrée, dansant tous sur les mêmes pas, et gardant toutefois, autant qu'ils peuvent, leur caractère.

Mercure, monté sur Pégase, descend au sacré vallon. Il interrompt la danse des ridicules, et vient présenter trois couronnes de laurier à ces trois genres de poésie.

MERCURE

Chacun de vous doit être couronné : Recevez ces présents de la part de Daphné. Elle est maintenant déesse, Aimant le dieu de ces lieux : Poussez-en jusques aux cieux Des chants remplis d'allégresse.

Mercure revole au ciel, ayant laissé Pégase sur le double mont. Quatre auteurs lyriques et autant de Muses du même genre viennent danser en témoignage de joie ; puis les ridicules se mêlent avec eux, formant de différentes figures avec des branches de laurier qu'ils portent tous, et dont ils se font des espèces de berceaux. C'est le grand ballet.

Après qu'ils ont dansé une fois, UNE MUSE DU GENRE LYRIQUE chante ceci

Il n'est que de s'enflammer ; Laissez, laissez-vous charmer ; La raison vous y convie : Sans le dieu qui fait aimer, Que serait-ce que la vie ?

Le grand ballet recommence encore.

906 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica