Opéra en vers
Daphné
Cette oeuvre n'a pas été représentée.
Personnages
- JUPITER
- L'AMOUR
- VÉNUS
- MINERVE
- MOMUS
- PROMÉTHÉE
- CHOEUR, d'un nouveau modèle d'hommes que ProméthéE a forgé
PROLOGUE
Le théâtre s'ouvre, et laisse voir dans le fond et aux deux côtés une suite de nuages à dix pieds de terre, et dans ces nuages les palais des dieux. Les dieux y paraissent assis et dormant. Au-dessous de ces nuages, la terre est représentée telle qu'elle était incontinent après le déluge, avec les débris qu'il a laissés. Pendant que la plupart des dieux dorment, Jupiter descend de sa machine, accompagné de Momus. Vénus, l'Amour et Minerve descendent aussi de la leur.
JUPITER
Vous, qui voulez qu'à la fureur de l'onde Jupiter mette un frein, et repeuple ces lieux, Vous vous lassez trop tôt d'être seul dans le monde ; Mille voeux vont troubler cette paix si profonde Dont la terre à présent laisse jouir les cieux.MINERVE
Ou plutôt, repos ennuyeux !VÉNUS
Quoi ! le sommeil pourrait aux déesses déplaire ! Ne point souffrir, Ne point mourir, Et ne rien faire, Que peut-on souhaiter de mieux ? Ce qui fait le bonheur des dieux, C'est de n'avoir aucune affaire, Ne point souffrir, Ne point mourir, Et ne rien faire.JUPITER
Les premiers des humains sont péris sous les eaux : Fille de ma raison, forgeons-en de nouveaux. Prométhée en fait des modèles ; Vents, allez le chercher, qu'il vienne sur vos ailes.À ce commandement de Jupiter, les Vents partent de tous les côtés du théâtre, et apportent Prométhée.
PROMÉTHÉE
Que me veut Jupiter ?JUPITER
Ouvre tes magasins.PROMÉTHÉE
Paraissez, nouveaux humains.À ce commandement de Prométhée, les toiles qui représentent la terre s'ouvrent de côté et d'autre, et au fond aussi, et laissent voir de toutes parts une boutique de sculpteur avec force outils et morceaux de toutes matières, et des statues d'hommes et de femmes debout sur des cubes.
MOMUS
Sont-ce là des humains ? Quelle race immobile ! J'aimais mieux la première, encor que moins tranquille.PROMÉTHÉE
Vous ne les connaissez pas.PROMÉTHÉE
Descendez.Les statues descendent, et viennent à pas lents et graves faire une entrée, dansant presque sans mouvement, et d'une façon composée, comme feraient des sages et des philosophes.
PROMÉTHÉE
C'est l'idole d'un sage.PROMÉTHÉE
Leur coeur en est tout plein ; ce n'est qu'ambition, Colère, désespoir, crainte, ou joie excessive. Machine, on veut voir vos ressorts ; Quittez tous ces trompeurs dehors.Les nouveaux hommes, qui paraissaient de véritables statues, quittent une partie de l'habit qui les enveloppe, et se font voir tels qu'ils sont dans l'intérieur, l'un représentant l'ambition, l'autre, la colère, la crainte, le désespoir, la joie excessive, etc. En cet état ils dansent en confusion et d'une manière aussi impétueuse et aussi vive que l'autre était grave et peu animée.
MOMUS, considérant les divers ressorts de cette machine, dit ces paroles
Je la trouvais trop lente, et la voilà trop vive.VÉNUS
Mon fils, par de secrètes causes, Peut encor mieux que vous les calmer à son tour : Rien n'a d'empire sur l'Amour, L'Amour en a sur toutes choses. Le plus magnifique don Qu'aux mortels on puisse faire, C'est l'amour.VÉNUS
C'est l'amour.MINERVE, aux hommes
Que vous vous tourmentez, mortels ambitieux, Désespérés et furieux, Ennemis du repos, ennemis de vous-mêmes ! A modérer vos voeux mettez tous vos plaisirs : Régnez sur vos propres désirs ; C'est le plus beau des diadèmes.Les hommes qui s'étaient arrêtés quelques moments pour ouïr Minerve, attendent à peine qu'elle a achevé, et ne laissent pas, malgré ses conseils, témoigner toujours la même fureur et le même emportement. L'Amour leur faisant signe qu'il veut parler, ils s'arrêtent.
L'AMOUR, à Minerve
De vos sages discours voyez quel est le fruit Je ne dirai qu'un mot.Aux hommes.
Aimez.À ce mot, ceux qui dansaient en confusion et en tumulte dansent deux à deux comme personnes qui s'aiment.
On obéit : Vous le voyez.JUPITER, aux nouveaux hommes
Vivez, nouveaux humains.LE CHOEUR DES DIEUX
Vivez, nouveaux humains.JUPITER
Tel dieu sait l'avenir, qui n'a pas su prévoir Quels maux ce démon lui va faire. Mais un jour un prince viendra Qui plaira plus qu'il ne voudra. Le Destin parmi nous lui garde un rang insigne, Et je lui veux accorder, Afin qu'il en soit plus digne, L'art de savoir commander. Mars lui promet en apanage La grandeur d'âme et de courage.MINERVE
Moi, la vertu.VÉNUS
Moi, l'agrément.VÉNUS, L'AMOUR ET MINERVE ensemble
Amour et la Raison s'accorderont pour faire Qu'aux coeurs comme aux esprits ce prince plaise un jourACTE I
La décoration de cet acte représente la vallée de Tempé, et au fond les eaux du Pénée, avec une prairie couverte de fleurs ; le Parnasse en éloignement.
SCÈNE PREMIÈRE. Chloris, Aminte.
CHLORIS et AMINTE, NYMPHES entrent sur la scène en se tenant par la main, et chantent ensemble cette chanson
Allons dans cette prairie : C'est un tranquille séjour ; Jamais les larmes d'amour N'y baignent l'herbe fleurie ; Les moutons y sont en paix, Et les loups n'y font jamais D'outrage à la bergerie.CHLORIS
Viens, ma soeur.AMINTE
Je te suis.SCÈNE II. Daphné ; Clymène, sa confidente ; Méroé, sa nourrice et sa gouvernante ; Chloris, Aminte.
DAPHNÉ
Amour, n'approche point de nos ombrages doux, De nos prés, de nos fontaines ; Laisse en repos ces lieux ; assez d'autres que nous Se feront un plaisir de connaître tes peines.DAPHNÉ, à Chloris
Chloris, n'est-ce pas la ta soeur que tu m'amènes ?CHLORIS
Je vous la viens offrir. Nous cherchions en ces lieux Ce que Flore a pour vous de dons plus précieux.DAPHNÉ
Cherchons, cherchons des fleurs ; l'âge nous y convie : Parons-nous de bouquets pendant notre printemps : Les plaisirs ont chacun leur temps, Comme les saisons de la vieDaphné, ayant achevé ces paroles, se baisse pour cueillir des fleurs, et les Nymphes de la suite en font autant ; pendant quoi un choeur de bergers, demeuré par respect derrière le théâtre, répète ces mots.
CHOEUR de BERGERS
Cherchons, cherchons des fleurs ; Daphné nous y convie.DAPHNÉ
J'entends de nos bergers le concert plein d'appas. Qu'ils chantent, je le veux, mais qu'ils n'approchent pas.DAPHNÉ
Déployons nos trésors.DAPHNÉ, à Clymène
Et vous ? Quel mauvais choix vous avez fait, ma soeur ! Vous nous direz, pour votre peine, Une chanson contre l'Amour. Cependant je veux que ma Cour Jure de lui porter une éternelle haine ; Jurez la première, Clymène !CLYMÈNE
Tout serment De n'avoir jamais d'amant Est chose fort incertaine ; Il en est peu que l'on tienne Plus d'un jour, plus d'un moment : Tout serment De n'avoir jamais d'amant Est chose fort incertaine.CLYMÈNE
Amour,DAPHNÉ
Je consens de mourir.DAPHNÉ
Clymène, acquittez-vous ; accompagnons ses sons, Et que nos pas animent nos chansons.Daphné et les personnes de sa suite se prennent alors par la main, et Clymène chante cette gavotte que toute la troupe danse, la répétant après elle :
CLYMÈNE
L'autre jour sur l'herbe tendre Je m'assis près de Philandre : Il me conta ses tourments ; Ma mère alors me querelle. « Petite fille, dit-elle, N'écoutez point les amants. Ils sont indiscrets, volages, Téméraires, et peu sages ; Ils font mille faux serments : Ils sont jaloux, ils sont traîtres, Et tyrans quand ils sont maîtres, N'écoutez point les amants. » Écoutez ma chansonnette, Et l'écho qui la répète, Et ces rossignols charmants : Leur musique est sans pareille ; Mais ne prêtez point l'oreille Au ramage des amants.SCÈNE III. Apollon, Momus.
Pendant que ces Nymphes dansent, Apollon et Momus passent. C'était incontinent après la défaite du serpent Python. Toute la troupe des jeunes filles, à la vue de ces étrangers, s'enfuit, l'une d'un côté, l'autre de l'autre. Apollon et Momus demeurent.
APOLLON
Voici Tempé, cette vallée Dont on vante partout l'ombrage et les beautés ; Et voilà les flots argentés Qu'y fait couler le dieu Penée. Plus loin vers ces sommets mon empire s'étend. N'y veux-tu pas venir, Momus ? On nous attend.MOMUS
Demeurons encore où nous sommes : Ai-je pu voir en un instant Toutes les sottises des hommes ? Par vos puissants efforts, invincible Apollon, On ne craint plus ici les fureurs de Python. Les habitants de ces rivages DeVÉNUS plus heureux, n'en seront pas plus sages : Le temps de la sottise est celui du bonheur.APOLLON
Que le fils de VÉNUS cesse de se vanter Qu'ainsi que nous il sait porter Un carquois, un arc, et des flèches ; C'est un enfant qui fait des brèches Dans les coeurs aisés à dompter. Il remporte toujours des victoires faciles ; Je défais des serpents qui dépeuplent des villes.APOLLON
Et que crains-tu pour moi ?SCÈNE IV. Momus, Apollon, Cupidon.
Dans le temps que Momus achève ces mots, l'Amour descend du ciel comme un trait, et se vient placer entre Apollon et Momus.
CUPIDON, à Apollon
Quel est l'orgueilleux qui me brave ? Quel téméraire ose attaquer l'Amour ? Ah ! je vous reconnais : vous serez mon esclave Avant la fin du jour.Ces paroles dites, Cupidon s'en revole dans les airs.
SCÈNE V. Apollon, Momus.
MOMUS
Que cet enfant est fier ! Voyez comme il menace ! Ne le prendrait-on pas pour l'aîné des Titans ? Je plains le dompteur de serpents ; Il ne fait pas sûr en sa place.Tandis que Momus dit ces paroles, Daphné avec ses compagnes, par une curiosité de jeunes filles, avance un peu la tête sur le théâtre, et fait quelques pas dans la scène pour voir ces deux étrangers. Apollon la voit un moment ; aussitôt l'Amour, qui est demeuré dans l'air, fait son coup, et Daphné avec sa troupe s'enfuit encore une fois.
MOMUS
Elle fuit.MOMUS
Mille amours ? C'est beaucoup ; je n'en ai pas tant vu. Vous aimez ; vous voyez d'un autre oeil que le nôtre : De quelques qualités qu'un objet soit pourvu, L'amant y voit toujours ou plus_ou_moins qu'un autre.APOLLON
Déesse, tu me fuis ? T'ai-je déjà déplu ? C'est pourtant Apollon qui t'aime, qui t'adore. Je n'en puis plus, je sens un feu qui me dévore : Reviens, charmant objet ! Et vous, Olympe, cieux, Je vous dis d'éternels adieux ; Je vous méprise, je vous laisse : Qu'êtes-vous près de ma déesse ? Tout votre éclat vaut-il un seul trait de ses yeux ? Ne la verrai-je plus ? Faut-il que cette belle Emporte mes plaisirs et mon coeur avec elle ? Demeurons sur ces bords, je ne les puis laisser.APOLLON
Et pour qui donc passerMOMUS
Pour mortels, car les dieux, par leur grandeur suprême Ne font souvent qu'embarrasser : On les craint plus qu'on ne les aime. Les vrais amants doivent toujours Sous un maître commun vivre d'égale sorte : Ou monarques ou dieux, n'entrez chez vos amours Qu'après avoir laissé vos grandeurs à la porteSCÈNE VI.
VÉNUS, descendant dans une machine
Qu'est devenu mon fils ? Mortels, le savez-vous ? Je souffre, je languis, je meurs en son absence : Si l'Amour ne me suit, rien ne me semble doux. Heureux les lieux qu'anime sa présence ! Heureux tout l'Univers qui me doit sa naissance ! Qu'est devenu l'Amour ? Échos, le savez-vous ? Quel nouveau coeur aujourd'hui de ses coups Éprouve la puissance ? Qu'est devenu l'Amour ? Échos, le savez-vous ? Je souffre, je languis, je meurs en son absence.Ce récit fait, l'Amour se vient jeter dans le giron de sa mère.
L'AMOUR
De blesser Apollon. Je l'ai rendu pour Daphné tout de flamme ; Tandis qu'un autre trait, par un autre poison, Fait que pour lui Daphné n'a que haine dans l'âme.VÉNUS, à son fils
Amour, tu sais dompter les coeurs et les esprits.Aux dieux et aux hommes :
Que la terre et les cieux célèbrent de mon fils La dernière victoire ! Mortels et dieux, chantez sa gloire.Pour obéir à ce commandement de Vénus, on chante et on danse sur la terre, et dans la gloire, qui est au fond du théâtre : sur la terre, des personnes de toutes conditions, et dans la gloire, des enfants qui représentent les Amours, les Jeux et les Ris. La danse achevée, Vénus, dont le char est entouré d'enfants chante ces paroles :
Allez de toutes parts, courez, Amours et Ris ; Faites connaître de mon fils Le doux et le suprême empire : Ne laissez rien qui ne soupire. Allez de toutes parts, courez, Amours et Jeux ; Rendez l'Univers amoureuxACTE II
Le théâtre représente le palais d'un dieu de fleuve, avec de l'eau véritable, qu'on voit tomber et saillir de tous les côtés.
SCÈNE PREMIÈRE. Pénée, avec sa Cour, composée des fleuves Sperchée, Amphrise, Apidame, et autres dieux des sources voisines.
PÉNÉE
Dieux tributaires de mon onde, Je veux, par les beautés de ce moite séjour, Arrêter quelque temps deux princes à ma Cour ; Que votre zèle me seconde !LES FLEUVES
Commandez.PÉNÉE
Que le Sort vous a rendus heureux ! Hyménée et l'Amour fréquentent vos rivages : Vos grottes quelquefois leur prêtent des ombrages : Ces dieux me méprisent tous deux.APIDAME
Laissez agir le temps ; il peut tout auprès d'eux. A peine a-t-il encor fait passer la princesse Des appas de l'enfance à ceux de la jeunesse : Deux soleils ont à peine éclairé son printemps.PÉNÉE
Combien de coeurs depuis ce temps Ont en vain soupiré pour elle ! Ah ! si Tharsis pouvait la rendre moins cruelle !SPERCHÉE
Consultez la Sibylle Ismèle : Les dieux peut-être par sa voix Obligeront Daphné de suivre votre choixAMPHRISE
Ces plaisirs passeront : tout passe dans la vie ; De différents désirs elle est entre-suivie ; On y change d'humeur, on y change d'envie ; On y veut goûter de tout. Le plus libre enfin se lie ; Tôt ou tard on s'y résout.APIDAME
Il faut peu pour changer ces âmes si sévères ; L'exemple à ce doux noeud les amène toujours. Des bergers chantant leurs amours, Dans les bras de l'hymen voir mener des bergères, Et leurs folâtres jeux sur les vertes fougères, Apprivoisent les coeurs, qui, deVÉNUS plus doux, S'accoutument aux mots d'amour, d'amant, d'époux ; Des mots on en vient au mystère.PÉNÉE
J'approuve vos raisons ; et Daphné, pour me plaire, Doit faire en mon palais les honneurs de ce jour. On y va célébrer l'hymen du jeune Amphrise Il s'engage avecque Florise ; La fête arrêtera ces princes à ma Cour : Allons en prendre soin. Daphné vient, et Clymène ; Entrons dans la grotte prochaine.SCÈNE II. Daphné, Clymène.
DAPHNÉ
Je ne me connais plus ; ce n'est plus moi, Clymène : Ces puissants dédains, cette haine, Ces serments contre Amour, que sont-ils deVÉNUS. Un mortel les rend superflus. Hélas ! il vient de me dire sa peine, Et depuis ce moment je ne me connais plus.CLYMÈNE
Un des princes, sans doute, a causé ces alarmes. Serait-ce point Tharsis ? Je lui trouve des charmes Contre qui je sens bien que ma sévérité N'emploierait pas toutes ses armes.DAPHNÉ
Je crois ? Si tu le veux, qu'on en est enchanté, Cependant il me cause une invincible haine ; Contre lui dans mon âme un dieu me semble agir.CLYMÈNE
Pourquoi rougir ? commettez-vous un crime ? Le Ciel permet-il pas d'aimer ou de haïr ? Est-il rien de si légitime ? Tircis est des plus charmants, Je méprise son martyre ; Cependant sous mon empire Il languit depuis longtemps. Philandre à peine y soupire, Son service est reconnu ; La raison, je vais la dire : Mon temps d'aimer est venu.SCÈNE III. Tharsis, Daphné.
THARSIS
Que je dois au Destin de m'avoir arrête En des lieux ou l'on voit briller votre présence ! Vous y régnez par la beauté, Aussi bien que par la naissance : Souffrez que j'y demeure au rang de vos sujets.DAPHNÉ
Non, Seigneur, je ne puis recevoir vos hommages ; Offrez-les à d'autres objets ; Abandonnez nos rivages : Quel plaisir aurez-vous parmi des coeurs sauvages ?THARSIS
Je vous verrai.DAPHNÉ
Fuyez cette triste douceur. Il vaut mieux qu'une prompte absence Rende le calme à votre coeur, Que de vous voir enfin guéri par ma rigueur, Ma haine, ou mon indifférence.THARSIS
Ô Ciel ! Lui dois-je ajouter foi ? Quoi ! Ne pouvoir m'aimer ! me haïr ! me le dire ! Amour, tyran des coeurs, depuis que sous ta loi On gémit, on pleure, on soupire, Fut-il jamais amant plus malheureux que moi ? Que je sache au moins, inhumaine, Ce qu'a Tharsis en lui de si digne de haine ?DAPHNÉ
Son amour ; c'est assez : je le dis à regret. Vous avez dans mon coeur quelque ennemi secret Qui met un voile sur ces charmes A qui d'autres auraient déjà rendu les armes. Enfin quittez nos bords, Seigneur, vous ferez mieux ; Qui ne peut être aimé doit s'éloigner des lieux Où sans cesse il peut voir le sujet de ses peines. Faut-il livrer son coeur à d'éternelles gênes Pour le plaisir de ses yeux ? Je vous laisse, et me tais ; ma fuite et mon silence Vous seront des tourments plus doux.SCÈNE IV. Tharsis, Télamon.
THARSIS
Suis-je donc le fils de Latone ? Ai-je dompté Python ? Suis-je un dieu ? Je n'ai pu Gagner une mortelle ! un enfant m'a vaincu ! Qu'il m'ôte mes autels : que sert-il qu'on me donne En ces lieux l'encens qui m'est dû ? Et qu'est-ce que l'encens qu'une chose frivole Près des moindres faveurs que nous font de beaux yeux ? Daphné, vous me pourriez d'une seule parole Mettre au-dessus des autres dieux.THARSIS
Tu ris.SCÈNE V.
Penée et sa Cour entrent sur la scène, et la noce ensuite. Daphné conduit l'épousée, et un des fleuves le marie. Toute cette troupe fait le tour du théâtre en cérémonie. Deux bergers chantent ces paroles, que le choeur répète.
TOUS
Hymen, Hyménée.Après que chacun s'est rangé et a pris sa place, les deux bergers chantent ce premier couplet de l'épithalame.
DEUX BERGERS
Florise est donnée A l'un des plus beaux Qui porte à Pénée Tribut de ses eaux : Qu'il ait chaque année De nombreux troupeaux, Et chaque journée Des plaisirs nouveaux. Hymen, Hyménée.Daphné présente au sacrificateur l'épousée, et un des fleuves le marié.
LE SACRIFICATEUR prend leurs mains, et dit ces paroles
Amants, je vous unis ; vivez sous mêmes noeuds.LE CHOEUR
Parmi les plaisirs et les jeux.MOMUS
A quelques filles de la noce, près desquelles il se rencontre : Pour un pareil lien formez-vous point des voeux ? Songez-y bien, bergères : Hyménée est un dieu jeune, charmant, et blond ; Mais les jours avec lui ne se ressemblent guères : Le premier est amour, amitié le second, Le troisième froideur ; songez-y bien, bergères.MÉROÉ, interrompant Télamon
Vraiment, Télamon, La leçon Est jolie. Changez de place, Iris ; venez ici, Célie, Pholoé, ne l'écoutez plus. J'en suis d'avis ; mes soins deviendront superflus ; Télamon corrompra cette troupe innocente.MOMUS
Que vous êtes reprenante, Gouvernante ! Laissez-nous causer en paix : Laissez la jeunesse rire : Elle inspire Toujours d'innocents secrets. Je crois que vous êtes sage : À votre âge On le doit être, ou jamais. Vingt ou trente ans de veuvage, C'est dommage, Ont refroidi vos attraits. Ah ! si selon vos souhaits Vous redeveniez aurore, Vous vous serviriez encore De vos traits.PÉNÉE, à Méroé et à Télamon
Laissez-nous achever cette cérémonie.LE SACRIFICATEUR
Hymen, Amour, joignez vos noeuds, Et rendez ces amants heureux.Les gens de la noce dansent, et pendant qu'ils se reposent on chante ces deux autres couplets de l'épithalame :
Des pas de Florise Loin, bien loin les loups ; Et de ceux d'Amphrise Les soupçons jaloux ! Que leur destinée N'ait rien que de doux, Et que la lignée Ressemble à l'époux. Hymen, Hyménée. Jamais la constance Aux amants ne nuit ; On vit d'espérance, Puis le reste suit. L'amour obstinée Porte fleur et fruit. Ô douce journée ! Ô plus douce nuit ! Hymen, Hyménée.Le choeur répète à chaque fois ces deux dernières paroles.
ACTE III
La décoration de cet acte est une forêt mêlée d'architecture, comme d'un temple de Diane.
SCÈNE PREMIÈRE.
CLYMÈNE
Tout me semble parler d'amour En ces lieux amis du silence : Ici les oiseaux nuit et jour Célèbrent de ses traits la douce violence. Tout me semble parler d'amour En ces lieux amis du silence. Heureux les habitants de ces ombrages verts, S'ils n'avaient que ce mal à craindre ! Mais nous troublons leur paix par cent moyens divers : Humains, cruels humains, tyrans de l'Univers, C'est de vous seuls qu'on se doit plaindre.Après ces paroles, on entend un bruit de cors et de cris de chasse.
Vois-je pas Télamon, confident de Tharsis ? Hélas ! il vient en vain me conter les soucis D'un prince que Daphné devrait trouver aimable. Plût au Ciel qu'elle fut à ses voeux favorable !SCÈNE II. Télamon, Clymène.
CLYMÈNE
On me l'a dit cent fois.TÉLAMON
On ne vous l'a pas dit peut-être au fond d'un bois. En ces forets, je vous prie, Écartons-nous un moment, Et mettons de la partie L'ombre et l'amour seulement.CLYMÈNE
Tout rendez-vous un peu sombre Doit toujours être évité : Quand je vois l'amour et l'ombre, Je vais d'un autre côté.TÉLAMON
C'est trop s'en défier. Mais, dites-moi, Clymène, Daphné montre en ses yeux une secrète peine ; Qui la cause ? Leucippe est-il ce bienheureux ? Ou plutôt est-ce un dieu qui s'attire ces voeux ? Je m'y connais, l'Amour la touche.CLYMÈNE
On se laisse assez toucher, Mais on aime à le cacher ; Et d'une jeune farouche L'Amour est plus tôt vainqueur Qu'il n'a tiré de sa bouche Le nom qu'elle a dans le coeur.TÉLAMON
N'en saurai-je pas plus ?CLYMÈNE
Je n'ai rien appris d'elle.SCÈNE III. Daphné, Clymène.
SCÈNE IV. Daphné, Leucippe.
LEUCIPPE
Puis-je interrompre le silence Qu'en ces paisibles lieux peut-être vous cherchez ? Me le permettez-vous ?DAPHNÉ
Oui, Leucippe, approchez ; On ne craint pas votre présence ; Venez me consoler de celle de Tharsis.LEUCIPPE
Et qu'ordonnerez-vous de mes propres soucis ? Mon rival ne peut plaire à l'objet qu'il adore, Un sentiment jaloux ne me peut alarmer : C'est beaucoup ; mais que dis-je ? ah ! ce n'est rien encore Vous savez bien haïr, mais pourriez-vous aimer ?LEUCIPPE
Ô dieux ! qu'ai-je entendu ? quelle gloire suprême ! Quel bonheur ! Doux transports qui venez me saisir, Exprimez, s'il se peut, ma joie et mon plaisir, Et votre juste violence. Princesse, après l'aveu qui vient de me charmer, Je ne sais rien, pour m'exprimer, Que le langage du silence.DAPHNÉ et LEUCIPPE ensemble
Ô bienheureux soupirs, favorables moments Où l'un et l'autre coeur, plein de doux sentiments, Aime, et le dit, et se fait croire ! Les dieux, dans leurs ravissements, Les dieux, au milieu de leur gloire, Sont moins dieux quelquefois que ne sont les amants.DAPHNÉ
Quand il aurait pour lui le dieu même hyménée, Ce n'est pas son bonheur qui fera votre mal.Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]
LEUCIPPE
Et mon bien ?SCÈNE V.
DAPHNÉ, demeurée seule
Que notre sexe a d'ennemis ! A combien de tyrans le destin l'a soumis ! Des amants importuns, un père inexorable, Un devoir impitoyable ; Tout combat nos désirs : trop heureuses encor Si nous n'avions que cette peine ! Mais il faut, par un double effort, Ainsi que notre amour, surmonter notre haine.SCÈNE VI. Pénée, Daphné, Tharsis.
PÉNÉE
Daphné, rendez grâces aux dieux : Cet ours fatal aux bergeries, Fatal aux autres ours, teint de sang nos prairies ; Tharsis a vaincu seul ce monstre furieux.SCÈNE VII. Tharsis, Télamon.
TÉLAMON
Changera-t-il son âme ?SCÈNE VIII.
MOMUS, demeuré seul, et quittant le personnage de Télamon
Vous qui de votre sort, voulez être éclaircis, Consultez, comme moi, le démon de la treille ; Mon oracle est Bacchus, quand j'ai quelques soucis, Et ma sibylle est la bouteille. Cette chasse m'altère. Ah ! Si Bacchus... Je crois Que ce dieu m'entendait.SCÈNE IX.
BACCHUS, qui descend sur son berceau tiré par des tigres
Momus, monte avec moi Viens écouter d'ici tous les chants de victoire. Ces gens m'ont au spectacle invité, les voici. Quoi ! la peau de leur ours aussi ?SCÈNE X. Bacchus, Momus, troupe de Sylvains, de chasseurs,et de bergers.
Momus monte dans le berceau, qui s'arrête au milieu des airs. Cependant quatre chasseurs, et autant de Sylvains qui mènent chacun un ours, entrent sur la scène. Un autre Sylvain les suit, portant en guise de trophée la peau de l'ours au bout d'un épieu. Des choeurs de bergers les accompagnent. Toute cette troupe fait le tour du théâtre, au son des cors et de leurs fanfares. Le Sylvain chargé du trophée se place au milieu de la scène, et un chasseur chante ces paroles.
UN BERGER
L'ennemi commun est mort.MOMUS, comme s'il chantait en éloignement
Noyez-en dans le vin la funeste mémoire.UN CHASSEUR, se tournant vers l'endroit où est le char de Bacchus
N'est-ce pas Télamon qui nous invite à boire ?TOUTE LA TROUPE l'ayant aperçu, dit
Ô le mortel heureux, d'être aimé de Bacchus !UN CHASSEUR
L'ours ne vit plus.UN BERGER
L'ours a passe l'onde noire.TOUS ENSEMBLE
Noyons-en dans le vin la funeste mémoire.Les chasseurs et les Sylvains dansent à l'entour du trophée et font une forme de bacchanales. Les Sylvains sont suivis de leurs ours, qui vont en cadence. Pendant que les danseurs se reposent, Bacchus et Momus, faisant la débauche sous le berceau suspendu, animent toute cette troupe par leur exemple.
ACTE IV
La décoration de cet acte est un antre, dont les avenues ont quelque chose d'inculte, de sauvage, et de difficile abord : et au fond un autel rustique et sans beaucoup d'ornements.
SCÈNE PREMIÈRE. Clymène, Aminte.
Clymène et Aminte, Nymphes de Daphné, viennent les premières et précèdent Pénée et sa Cour, pour apprendre de la Sibylle leur aventure.
CLYMÈNE
Quel étrange et sombre palais ! Je frémis à le voir ; n'as-tu point peur, Aminte ? Va seule dans ces lieux ; pour moi, j'ai trop de crainte.AMINTE
Qu'y demanderais-tu ? Tes voeux sont satisfaits. Philandre a l'âme blessée Des traits dont tu sais charmer ; Moi, que Tircis a laissée, J'ai sujet d'être empressée Pour savoir qui doit m'aimer.SCÈNE II. Ismèle, Daphné, Pénée et sa Cour.
Ismèle sort du fond de l'antre, accompagnée de deux ou trois prêtresses aussi vieilles qu'elle. D'un autre côté, Pénée vient avec Daphné et les fleuves de sa Cour.
PÉNÉE, à Daphné
Ma fille, tout est prêt ; Ismèle va sortir : N'ayez point de repentir, Si le choix des dieux est autre Que le vôtre.ISMÈLE, après quelques cérémonies étranges, dit, en invoquant la divinité
Monarque de l'Olympe, en qui sont tous les temps, Qui les fais devant toi passer comme moments, Et pour qui n'est qu'un point toute la destinée, Dis-nous, Ô maître des dieux, À qui doit être donnée La princesse de ces lieux. Où sont tes truchements ? Es-tu sourd aux prières ? Fantômes, qui savez peindre en mille manières Les secrets du destin gravés au haut des cieux, Simulacres volants, frères du dieu des songes, Faites-nous voir sans mensonges Ce qu'ont ordonné les dieux Sur un si digne hyménée ; Dites-nous la destinée De la Nymphe de ces lieux.Après ces paroles, Ismèle, comme possédée du Dieu, danse avec les autres prêtresses, tantôt comme si elles allaient tomber en extase, et tantôt avec des contorsions étranges. Pendant qu'elles dansent, des enfants, en guise de petits démons, et représentant les simulacres et les espèces qui s'offrent aux yeux, viennent de divers endroits du ciel se présenter à Ismèle, portant des branches et des couronnes de laurier. Ismèle, ayant vu ces objets, dit.
Que vois-je ! Quel objet ! Quelle image à mes yeux Si vive et si claire Vient se présenter, Et me tourmenter Plus qu'à l'ordinaire ? L'objet Me fait Tressaillir : Je sens Mes sens Défaillir.AMPHRISE fleuve
Les dieux à leur interprète Ont fait un étrange don ; Ne peut-on être prophète, Si l'on ne perd la raison ?APIDAME, SPERCHÉE et AMPHRISE ensemble
Les démons Vont l'agitant, Ses poumons Vont haletant ; Et son coeur va palpitant. Les ressorts De son corps, Son esprit, Tout pâtit.ISMÈLE, jetant en l'air des feuilles sur lesquelles elle a écrit sa réponse
Qu'on se taise : soyez attentifs aux mystères. J'épands en l'air ces caractères : C'est ma réponse ; il faut la poser sur l'autel. Démons, peuples légers, ministres de l'oracle, Cherchez-la ; car aucun mortel Ne la peut trouver sans miracle.À ce commandement d'Ismèle, les esprits habitants de l'air cherchent en dansant les feuilles que la Sibylle a jetées, et les viennent, en dansant aussi, poser sur l'autel. Ismèle assemble ces feuilles, et dit à Pénée et à Daphné.
Approchez-vous, lisez, et que dans ce vallon Un invisible choeur mon oracle répète.PÉNÉE et DAPHNÉ lisant
Daphné doit aujourd'hui couronner Apollon.SCÈNE III. Pénée, Daphné et leur Cour.
PÉNÉE
Couronner Apollon ! Qu'importe à l'hyménée De la fille de Pénée ? Pour comprendre ces mots, je fais un vain effort.AMPHRISE
Nos conseils ont été frivoles ; La seule obscurité fait le prix des paroles Que l'on cherche aux livres du Sort.PÉNÉE, à Daphné
Ma fille, rendez-vous aux volontés d'un père : Qu'il soit votre oracle aujourd'hui Aimez Tharsis ; il vous doit plaire ; Toute notre Cour est pour lui.DAPHNÉ
Hélas ! J'en crus autant, lorsqu'en notre prairie Je le vis arriver inconnu dans ces lieux. Maintenant mon coeur tâche à démentir mes yeux. Ne m'en accusez point : quelque force suprême M'entretient malgré moi dans cette erreur extrême. Que Tharsis soit parfait, qu'il ait l'air qu'ont les dieux, Est-ce par raison que l'on aime ?DAPHNÉ
Quoi ! Seigneur, vous aussi vous me persécutez ! De ses autres tyrans sans peine on se console ; Mais d'un père ! un père m'immole ! Je tiens le jour de vous, Seigneur ; vous me l'ôtez.DAPHNÉ
Cependant, quand je vous appelle Du plus tendre de tous les noms, Vous ne vous souvenez que de votre puissance ; Vous regardez l'obéissance, La raison, et jamais d'autres tyrans plus doux ; Il en est toutefois. Leucippe vient à nous : Je lui vais ôter l'espérance. Vous le voulez, Seigneur ; je le lis dans vos yeux.SCÈNE IV. Daphné, Leucippe.
LEUCIPPE
Votre père et les dieux Disposent de mon sort, mais non pas de mon âme : Moi-même en suis-je maître ?DAPHNÉ
Il le faut.LEUCIPPE
Ah ! Daphné ! Que ce mot est facile à dire ! Et que l'amour possède avecque peu d'empire Un coeur que la contrainte a si tôt entraîné !DAPHNÉ
Quoi ! Faut-il que mon coeur soit par vous soupçonné ? Cruel ! n'avais-je pas encore assez de peine ?LEUCIPPE
Enfin donc le Destin me déclare sa haine ; Vous serez à Tharsis ; et moi, par mes soupirs, J'augmenterai ses plaisirs.LEUCIPPE
Achevez.DAPHNÉ
Ne m'aimez plus.LEUCIPPE
Hélas ! Cesser de vivre Est le seul remède à mon mal. Voilà le parti qu'il faut suivre ; Mais avec moi je veux perdre aussi mon rival. Vous ne me serez pas impunément ravie : Non, Daphné. Vous pleurez ? Ah ! Princesse, je dois Mourir pour vos yeux mille fois. Avant qu'avoir Daphné, Tharsis aura ma vie. Je ne puis voir tant de biens En d'autres bras que les miens : Que mon rival me les cède, Et renonce à votre amour, Ou qu'il m'ôte aussi le jour Si l'on veut qu'il vous possède.SCÈNE V. Apollon, Leucippe, Daphné.
Apollon descend sur un trône de lumière. Cette pompe est jointe à une musique douce. Il est entouré des Heures, qui chantent ces mots.
LES HEURES
Daphné, portez vos yeux Sur le plus beau des dieux.Daphné s'enfuit aussitôt qu'elle a reconnu Apollon sous le visage de Tharsis.
APOLLON
Tu me fuis, divine mortelle ! Où cours-tu ? N'aperçois-tu pas Un précipice sous tes pas ? Il est plein de serpents : détourne-toi, cruelle. Suis-je encor plus à craindre ? Et rien dans ce vallon Ne peut-il t'arrêter quand tu fuis Apollon ? Quoi ! Tant de haine en une belle ! Insolent, qui brûles pour elle, Renonce à l'hymen de Daphné ; C'est Apollon qui te l'ordonne. Regarde quel rival ton malheur t'a donné.LEUCIPPE
Mon malheur ? Dis le tien. Toi, le fils de Latone ! N'es-tu pas ce Tharsis que tantôt on a vu ? D'un magique ornement ton front s'est revêtu. Enchanteur, penses-tu que ta pompe m'étonne ? Ce n'est qu'un songe, ce n'est rien ; Va tromper d'autres yeux, et me laisse mon bien.Latone : Aimé de Jupiter, mère d'Apollon et de Vénus.
APOLLON
Ô dieux ! Ô citoyens du lumineux empire ! Que vient un mortel de me dire ? Malheureux, ton orgueil s'en va te coûter cher. Les dieux ne sont pas insensibles. Qu'on l'attache sur ce rocher Avec des chaînes invisibles.Ce commandement est exécuté par les ministres de la puissance d'Apollon, qui va se faire voir à Pénée, non plus sous le personnage de Tharsis, mais sous le sien propre.
ACTE V
Le théâtre est une suite de rochers ; on y voit Leucippe retenu, sans que ses liens paraissent. Il est debout, appuyé, dans l'endroit le plus en vue.
SCÈNE PREMIÈRE.
LEUCIPPE, sur un rocher
Astres, soyez témoins de ces injustes fers. J'atteste ici tout l'Univers, Et les vents emportent ma plainte. Jupiter, je t'implore ; on veut forcer les coeurs : Il n'est plus de libres ardeurs, Ni d'autres lois que la contrainte. Loges-tu dans le ciel ou dans les antres sourds ? Écoutez-moi, déserts ; on m'ôte mes amours : Est-il douleur pareille ? Qui me consolera sur ce rocher fatal ? Leucippe est un spectacle à son cruel rival. Déserts, écoutez-moi : les dieux ferment l'oreille.Daphné entend cette plainte à l'un des coins du théâtre.
SCÈNE II. Daphné, Leucippe.
LEUCIPPE
Quoi ! Je vous vois ! C'est vous ! C'est ma princesse ! Hélas ! J'avais perdu l'espoir d'une faveur si douce. Craignez-vous d'approcher ?DAPHNÉ
Je sens qu'on me repousse : Quelque charme arrête mes pas. Mais, si c'est adoucir vos peines Qu'y prendre part, souffrir ces gênes, Gémir avec vous sous ces chitines, Vous aimer malgré tous, malgré Cieux, malgré Sort, Votre princesse en est capable.DAPHNÉ
Hélas ! J'irrite un dieu jaloux et redoutable. À qui dois-je adresser ma voix ? Je n'ose t'invoquer, déesse de nos bois . Dans ta Cour, dans ton coeur, autrefois j'avais place ; L'amour m'en a bannie ; écoute toutefois : Je ne demande point pour grâce Que tu souffres mes feux, et qu'un hymen charmant Engage à d'autres dieux celle qui t'a servie ; Délivre seulement Mon amant, Et prends le reste de ma vie.SCÈNE III. Apollon, Daphné, Leucippe.
APOLLON
Pourquoi finir vos jours en des lieux pleins d'ennui ? Trouvez-vous le dieu du Parnasse Plus affreux qu'un désert ?Daphné témoigne vouloir s'enfuir.
Hélas ! ce dieu la chasse : Elle aime mieux mourir que régner avec lui. C'est toi qui nous causes ces peines. Mortel, contre les dieux oses-tu contester ?LEUCIPPE
Mes amours sont mes dieux.DAPHNÉ, se jetant à ses genoux
Faites-les arrêter. Pouvez-vous bien me voir à vos pieds toute en larmes, Sans vous laisser toucher le coeur ?APOLLON
Daphné, C'est contre vous que retournent ces armes. La pitié redouble vos charmes ; En combattant l'amour, elle le rend vainqueur. Votre douleur vous nuit ; vous en êtes plus belle. Venez, venez être immortelle : Je l'obtiendrai du Sort, ou je jure vos yeux Que les cieux Regretteront notre présence. Zéphyrs, enlevez-la malgré sa résistance.DAPHNÉ, s'enfuyant
Ô dieux ! Consentez-vous à cette violence ?SCÈNE IV.
DIANE aussitôt paraît sur son char, et crie aux Zéphyrs
Démons, gardez de lui toucher ! Deviens laurier, Daphné ; Leucippe, sois rocher.SCÈNE V.
À peine Diane a parlé, que les deux métamorphoses se font, et la déesse remonte au ciel.
APOLLON, accourt, et fait cette plainte
Barbare, qu'as-tu fait ? Détruire un tel ouvrage ! Faire à ton frère un tel outrage ! Cruelle soeur, Cruelle, et cent fois plus sauvage Que les ours avec qui tu vis ! Que de trésors tu m'as ravis Rends-moi ces biens, rends-moi ce divin assemblage. Daphné, vous n'êtes plus, j'ai perdu mes amours, Et ne saurais perdre la vie Heureux mortels, vos Pleurs cessent avec Vos jours : La mort est un bien que j'envie. Puissent les cieux cesser leur cours ! Périsse l'Univers avecque ma princesseSCÈNE VI. Apollon, l'Amour.
L'AMOUR, qui descend sur le char de sa mère
Sèche tes pleurs, elle est déesse. Viens l'épouser : mes traits se sont assez vengés ; Ces mouvements de haine en amour sont changés.L'AMOUR
Viens l'éprouver.APOLLON
Allons, et que sur le Parnasse On célèbre des jeux à l'honneur de Daphné. Que le vainqueur y soit de laurier couronné. Bel arbre, adieu. je quitte à regret cette place, Et veux qu'à l'avenir on ceigne de lauriers Le front de mes sujets et celui des guerriers.Apollon monte dans le char où est l'Amour, et tous deux retournant au ciel. Le théâtre change aussitôt. Le Parnasse se découvre au fond. Quelques Mimes sont assises en divers endroits de sa croupe, et quelques poètes à leurs pieds. Sur le sommet, le palais du dieu se fait voir. Les deux côtés du théâtre sont deux galeries qui ressemblent à celles où on étale des raretés les jours de fête et les jours de foire. Là sont les archives du Destin. L'architecture est ornée de feuilles de laurier. Sous chaque portique est un buste ; il y en a neuf de conquérants et autant dé poètes ; les conquérants d'un côté, les poètes de l'autre. Les conquérants sont Cyrus, Alexandre, etc. ; et les poètes sont Homère, Anacréon, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, l'Arioste, le Tasse, et Malherbe. Apollon a voulu que l'avenir fût montré en faveur de cette fête.
UN POÈTE HÉROÏQUE commence les jeux et chante ceci
Quel prince offre à mes yeux des lauriers toujours verts ? Je vois dans l'avenir cent potentats divers Lui disputer en vain l'honneur de la victoire. Ô toi, fils de Latone, amour de l'Univers, Protecteur des doux sons, des beaux-arts, des bons vers, Aide-nous à chanter sa gloire !MELPOMÈNE
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour : Sublime, allez dormir encor sur le Parnasse, Et vous, clairons, faites place Aux doux concerts de l'Amour.Philis, jeune muse, et Daphnis, poète lyrique, entrent sur la scène, accompagnés d'une musique de flûtes, de hautbois, et de musettes, et chantent ce dialogue de pastorale.
PHILIS et DAPHNIS ensemble
Faisons aussi notre cour Au printemps vêtu de roses ; Ayons, comme toutes choses, De l'amour.UN POÈTE SATIRIQUE vient brusquement les interrompre, et dit
Aimez, mais permettez que je parle à mon tour. Comment faire Pour se taire ? Le monde est plein de sots, de l'un à l'autre bout ; Le passé, le présent, et l'avenir surtout. Comment faire Pour se taire ?THALIE
Ridicules, envoyez-nous Les principaux d'entre vous.Cinq ridicules entrent sur la scène. C'est une coquette emportée, une précieuse, un méchant poète, un homme affectant le bel air, et un vieillard amoureux.
LE MÉCHANT POÈTE, chargé des intérêts de la troupe, dit ces paroles
Quoi ! Dans ces lieux sacrés on souffre la satire !THALIE
Soyez les premiers à rire.Les ridicules se consolent et font une entrée, dansant tous sur les mêmes pas, et gardant toutefois, autant qu'ils peuvent, leur caractère.
Mercure, monté sur Pégase, descend au sacré vallon. Il interrompt la danse des ridicules, et vient présenter trois couronnes de laurier à ces trois genres de poésie.
MERCURE
Chacun de vous doit être couronné : Recevez ces présents de la part de Daphné. Elle est maintenant déesse, Aimant le dieu de ces lieux : Poussez-en jusques aux cieux Des chants remplis d'allégresse.Mercure revole au ciel, ayant laissé Pégase sur le double mont. Quatre auteurs lyriques et autant de Muses du même genre viennent danser en témoignage de joie ; puis les ridicules se mêlent avec eux, formant de différentes figures avec des branches de laurier qu'ils portent tous, et dont ils se font des espèces de berceaux. C'est le grand ballet.
Après qu'ils ont dansé une fois, UNE MUSE DU GENRE LYRIQUE chante ceci
Il n'est que de s'enflammer ; Laissez, laissez-vous charmer ; La raison vous y convie : Sans le dieu qui fait aimer, Que serait-ce que la vie ?Le grand ballet recommence encore.
puis UNE AUTRE MUSE LYRIQUE chante ce second couplet
Chacun sert quelque désir ; Tout consiste à bien choisir ; Faites-vous de douces chaînes : En amour tout est plaisir, Et même jusques aux peines.906 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica