Comédie en vers
Le Florentin
Représentée pour la première fois le 23 juillet 1685 à l'Hôtel Guénégaud par les Comédiens français.
Personnages
- HARPAGÊME
- HORTENSE, sa pupille
- TIMANTE, amant d'Hortense
- AGATHE, mère d'Harpagême
- MARINETTE, sa servante
- UN SERRURIER, et ses garçons
- UN EXEMPT
- DES ARCHERS
SCÈNE I. Timante, Marinette.
MARINETTE
Que vois-je ? Êtes-vous fou, Timante ? Ignorez-vous À quel point est féroce un florentin jaloux ? Vous êtes son rival. Transporté de colère, Il fait, de vous tuer, sa principale affaire : Et loin d'envisager ces périls évidents, Vous venez dans sa chambre ! Où donc est le bon sens ?TIMANTE
Oui, je sais tout cela, Marinette ; mais j'aime. Voyant sortir d'ici le brutal Harpagême, J'ai voulu profiter...MARINETTE
Vous ne savez donc pas ? À peine est-il sorti, qu'il revient sur ses pas. Occupé seulement de l'âpre jalousie, Rien ne peut l'assurer ; de tout il se défie. S'il faut, en revenant, qu'il vous trouve en ces lieux...TIMANTE
Va, va, j'ai les raisons pour paraître à ses yeux. Mais, de grâce, instruis-moi de ce que fait Hortense, De tout ce qu'elle dit, de tout ce qu'elle pense. Harpagême toujours poursuit-il ses projets ? La tient-il enfermée encore ?MARINETTE
Plus que jamais. Pour la soustraire aux yeux de votre seigneurie, Il met tout en usage, artifice, industrie. Une chambre, où le jour n'entre que rarement, Est de la pauvre enfant, l'unique appartement. Autour règne une épaisse et terrible muraille, De brique composée, et de pierres de taille. Un labyrinthe obscur, pénible à traverser, Offre, avant que d'entrer, sept portes à passer. Chaque porte, outre un nombre infini de ferrures Sous différents ressorts a quatre ou cinq serrures, Huit ou dix cadenas, et quinze ou vingt verrous. Voilà le plan du fort, où ce bourru jaloux Enferme avec grand soin la malheureuse Hortense ; Encore ne la croit-il pas trop en assurance. Pour mettre sa personne à l'abri du danger, Seul, il la voit, l'habille, et lui sert à manger ; Seul, il passe, en tout temps, la journée avec elle, À la voir tricoter ou blanchir sa dentelle. Parfois, pour lui fournir des passe-temps plus doux, Il lui lit les devoirs de l'épouse à l'époux ; Ou bien, pour l'égayer, prenant une guitare, Il lui racle l'oreille un air vieux et bizarre, La nuit, pour empêcher qu'on en le trompe en rien, Une cloison sépare et son lit et le sien. LE bruit d'une araignée, alors qu'elle tricote, Une mouche qui vole, une souris qui trotte, Sont éléphants pour lui qui l'alarment. Soudain Du haut jusques en bas, un pistolet à la main, Ayant, par ses clameurs, éveillé tout le monde, Il court, il cherche, il rôde, il fait partout le ronde. Non, le diable qu'on connaît diable, et qui ne vaut rien, Est moins jaloux, moins fou, moins vilain, moins avare, Moins scélérat, moins chien, moins traître, moins lutin, Que n'est, sur nos péchés, ce maudit Florentin.TIMANTE
Le malheureux ! L'on sait comment il traite Hortense : Par mes soins la justice en a pris connaissance. Je puis, par un arrêt, tromper sa passion ; Mais je crains de la mettre en exécution.MARINETTE
S'il fallait qu'il en eût la moindre connaissance, Le poignard aussitôt vous priverait d'Hortense. Parlant sur ce chapitre, il nous a dit cent fois, Qu'avant de se soumettre à la rigueur des lois, Il choisirait plutôt le parti de la pendre, Et qu'il aimerait mieux l'étouffer que la rendre.TIMANTE
Cette lettre pourra traverser ses desseins. À ses yeux je feindrai de la mettre entre tes mains, Te priant de la rendre entre celles d'Hortense. Toi, pour ne point marquer aucune intelligence, Tu la refuseras avec emportement.MARINETTE
J'entends. Mais gardez-vous de lui dans ce moment ; Il fait faire, dit-on un ressort qu'il nous cache : À l'achever dans peu son serrurier s'attache. Déjà...TIMANTE
Le serrurier s'en est ouvert à moi : C'est un homme d'honneur. Il m'a donné sa fois, Moyennant quelqu'argent que j'ai su lui promettre. De concert avec lui, j'ai dicté cette lettre ; Pour punir d'un jaloux les désirs déréglés, Je viens exprès...MARINETTE
Il entre...SCÈNE II. Harpagême, Agathe, Timante, Marinette.
MARINETTE
Allez au diable, allez ; Pour qui me prenez-vous, et quelle est votre attente ? Merci ! Diantre ! Ai-je l'air d'une fille intrigante ?HARPAGÊME
Que vois-je ?MARINETTE
Ne m'approchez pas.HARPAGÊME
Bon !MARINETTE
Je n'ai point une âme intéressée.TIMANTE
Quoi !...HARPAGÊME, arrachant la lettre
Ah ! Ah ! Perturbateur du repos du ménage, Tu veux donc la séduire, et me faire un outrage ?TIMANTE, l'épée à la main, en s'enfuyant
Redonne-moi la lettre, ou ce fer que tu vois...SCÈNE III. Harpagême, Agathe, Marinette.
MARINETTE
Comme il fuit !HARPAGÊME
Il fait bien ; car cette immense épée Dans son infâme sang allait être trempée. Mais de le voir ici me voilà tout outré. Comment est-il venu ? Comment est-il entré ?MARINETTE
J'étais là-bas au frais, quand je l'ai vu paraître : Je suis soudain rentrée, il m'a suivie en traître, Ma disant qu'il voulait m'enrichir pour toujours, Que je prisse le soin de servir ses amours, Et, faisant succéder les effets aux paroles, Il m'a voulu couler dans la main cent pistoles ; Mais j'aurais moins souffert s'il avait mis dedans, Ou des cailloux glacés, ou des charbons ardents. Je crève quand je pense aux offres insolentes...HARPAGÊME, à Agathe
Ah ! ma mère, voilà la perle des servantes...À Marinette.
Embrasse-moi, ma fille...À Agathe.
Auriez-vous cru cela ? Eh bien ! Avec ces soins, ma mère, et ces clefs-là, La garde d'une femme est-elle si terrible, Et croyez-vous encor cette chose impossible ?AGATHE
Mon fils, bouleverser l'ordre des éléments, Sur les flots irrités voguer contre les vents, Fixer selon ses voeux la volage fortune, Arrêter le soleil, aller prendre la lune ; Tout cela se ferait beaucoup plus aisément, Que soustraire une femme aux yeux de son amant, Dussiez-vous la garder avec un soin extrême, Quand elle ne veut pas se garder elle-même.HARPAGÊME
Il n'est pas question d'aller contre les vents Ni d bouleverser l'ordre des éléments, Mais de garder Hortense ; et j'ai pour y suffire, De bons murs, des verrous, et deux yeux : c'est tout dire.AGATHE
Abus. Lorsque l'amour s'empare de deux coeurs, Pour rompre leur commerce et vaincre leurs ardeurs, Employez les secrets de l'art, de la nature, Faites faire une tout d'une épaisse structure, Rendez ces fondements voisins des sombres lieux, Élevez son sommet jusqu'aux voûtes des cieux, Enfermez l'un des deux dans le plus haut étage, Qu'à l'autre le plus bas devienne le partage, Dans l'espace entre eux deux, par différents d"tours, Disposez plus d'Argus qu'un siècle n'a de jours, Empruntez des ressorts les plus cachés obstacles ; Plus grands sont les revers, plus grands sont les miracles : L'un pour descendre en bas osera tout tenter, L'autre aiguillonnera ses esprits pour monter. Sans s'être concertés pour une fin semblable, Tous deux travailleront d'un concert admirable. À leurs chants séducteurs Argus s'endormira ; Des verrous, par leurs soins, le ressort se rompra ; De moment en moment enjambant l'intervalle, Enfin ils feront tant qu'au milieu du dédale, Imperceptiblement ensemble ils se rendront. Et malgré vos efforts, mon fils, ils se joindront. C'est un coup sûr. Mon âge et mon expérience Doivent dans votre esprit inspirer ma science : Je sais ce qu'en vaut l'aune, et j'ai passé par là. Votre père voulait me contraindre à cela ; Mais s'il n'eût mis un frein à cette ardeur trop prompte, Il se serait trompé sûrement dans son compte, Mon fils.HARPAGÊME
Oh ! Mieux que lui j'ai calculé le mieux. Je ne suis pas si sot... Suffit... Je ne dis rien... Mais ouvrons le poulet du damoiseau Timante ; Apprenons ses desseins, et voyons ce qu'il chante.Il lit.
"Pour punir votre jaloux, je me suis rendu maître de la maison qui est voisine de la vôtre, où j'ai trouvé les moyens de ma faire un passage sous terre, qui me conduira jusqu'à votre chambre. J'espère que la nuit ne se passera pas sans que vous m'y voyiez. Je vous en avertis, afin que votre surprise ne vous fasse rien faire qui soit entendu de votre bourru. Le même passage vous servira pour vous faire sortir d'esclavage, et vous mettre au pourvoir de la personne qui vous aime le plus. Timante."
Il verra, s'il y vient, un plat de mon métier ; Et je sors pour cela de chez le serrurier. Ma foi, monsieur Timante, ou vous la garde bonne ! Oui, pour joindre en repos Hortense à ma personne, J'ai besoin de sa mort. À tout examiner, Le moyen le plus sûr est de l'assassiner. J'ai donc fait pour cela, construire une machine ; Je la ferai poser dans la chambre voisine. Pressé par son amour, Timante s'y rendra ; Mais au lieu d'y trouver Hortense, il s'y prendra. Alors, tout à mon aise, ayant en main ma dague, Je vous la plongerai dans son sein, zague, zague, Et le tuerai, ma mère, avec plaisir, dieu sait ! Ensuite on le mettra dans une cave, hic jacet.AGATHE
Quoi de tuer un homme auriez vous conscience ? Loin de votre dessein vous fasse aimer Hortense, Ce coup augmentera sa haine, il est certainHARPAGÊME
Bon, bon ! Morte est la bête, et mort est le venin. Depuis que dans ces lieux Hortense est enfermée, Qu'à ne plus voir Timante elle est accoutumée, Elle est déjà soumise à vouloir m'épouser. Pour l'y fortifier, j'ai su la disposer À voir un sien cousin, magistrat, homme sage, Qu'elle connaît de nom, et non pas son visage : Elle sait seulement qu'il est en grand crédit. Étant de ses parents, et de sublimes esprit, Elle ne craindra point d'ouvrir à sa prudence Les secrets de son coeur, et tout ce qu'elle pense ; Et comme ce grand homme est de mes bons amis, Afin de m'obliger, ma mère, il m'a promis Que selon mes désirs il tournera son âme.AGATHE
Ce cousin entreprend de changer une femme ! Il est donc assez vain de présumer de soi ? Et quel est donc ce sot entrepreneur ?HARPAGÊME
C'est moi.AGATHE
Vous ?HARPAGÊME
Moi de ce cousin j'avais la fantaisie. Depuis prenant conseil d'un peu de jalousie, Qui m'apprend que de tout il faut se défier, J'ai cru plus à propos de ma la confier. Ce soir, l'obscurité devenant favorable, Ayant la barbe et l'air d'un honnête vénérable, En habit, et des pieds en tête revêtu Du fastueux dehors d'une austère vertu Je prétends, selon moi, pétrir le coeur d'Hortense Et par même moyen savoir ce qu'elle pense.AGATHE
Gardez-vous d'accomplir ce dessein dangereux ! Afin qu'en son ménage un home soit heureux, Bannissant de chez lui toute la défiance Loin de vouloir savoir ce que sa femme en pense, Il doit fuir avec soin, comme on fuit un forfait, L'occasion d'apprendre ou voir ce qu'elle a fait.HARPAGÊME
Chansons ! Rien ne me peut détourner de la chose. Afin d'exercer ce que je me propose, Faisons venir Hortense en cet appartement.Il sort, et l'on entend plusieurs portes s'ouvrir.
SCÈNE IV. Agathe, Marinette.
SCÈNE V. Harpagême, Agathe, Hortense, Marinette.
SCÈNE VI. Agathe, Hortense, Marinette.
AGATHE
Autant qu'à vos débats on m'a vu compatir, Autant ma joie éclate à votre intelligence, Ma bru ; je vais agir de toute ma puissance, Pour porter de mon fils l'esprit à la douceur : Vous, à le caresser contraignez votre coeur. Nos petites façons amollissent les âmes ; Et les hommes ne sont que ce qu'il plait aux femmes.Elle sort.
SCÈNE VII. Hortense, Marinette.
HORTENSE
Un jaloux furieux, les astres en courroux, L'horreur d'une prison longue, obscure, ennuyante, Le repos de mes jours, tout l'ordonne.MARINETTE
Et Timante ? Voulez-vous pour jamais renoncer à la voir ? D'être un jour votre époux il conserve l'espoir : Même il a, m'a-t-il dit, en tête un stratagème, Qui doit vous délivrer des rigueurs d'Harpagême.HORTENSE
Eh ! Que pourra-t-il faire ? Hélas ! Plus que le mien Son intérêt me porte à ce triste lien Il m'aime, et m'airera tant qu'il verra mon âme Libre, et dans un états à répondre à sa flamme ; Harpagême le hait, sa vie est en danger. Peut-être quand l'hymen aura su m'engager, Qu'étouffant un amour que l'espoir a fait naître, Il n'y songera plus ; je l'oublierai peut-être : Je ferai mes efforts, du moins. Pour commencer D'ôter de mon esprit Timante et l'en chasser, Au cousin que j'attends, je vais ouvrir mon âme, Implorer ses conseils pour éteindre ma flamme, Et, si je ne profite enfin de sa leçon, Je parlerai, du moins, de ce pauvre garcon.HORTENSE
Que dis-tu ?MARINETTE
Lui-même. Poussé par un esprit curieux et jaloux ; Sa chant que ce cousin n'est point connu de vous, Son déguisement et de voix et de mime, Vous donnant des conseils de cousin à cousine, Il prétend vous tirer de vos égarements, Et, par même moyen, savoir vos sentiments. Pour punir ce bourru, c'est à vous de vous taire, Et de dissimuler le commerce.HORTENSE
Au contraire : Pour punir dignement sa curiosité, Je lui vais de bon coeur dire la vérité. Puisqu'il ose en venir à cette extravagance, Je vais lui découvrir, sans nulle répugnance, Tout ce que sent mon coeur, et réduire le sien À fuir de mon hymen le dangereux lien. Bien mieux qu'il ne souhaite, il s'en va me connaître ; Je m'en ferai haïr par cet aveu peut-être ; Ou sachant de quel air je l'estime aujourd'hui, S'il veut bien m'épouser encore, tant pis pour lui.SCÈNE VIII. Harpagême, Hortense, Marinette.
HARPAGÊME, en docteur
À part.
Feignons pour l'abuser...À Marinette.
En ces lieux envoyé, Pour mettre en bon sentier votre esprit dévoyé...MARINETTE
Ce n'est pas moi, Monsieur.HARPAGÊME, à Hortense
Est-ce vous ?HORTENSE
Oui, Monsieur.HARPAGÊME, à Marinette
De sièges...À Hortense.
Séyez-vous.À Marinette.
Regarde-moi... Fermez ce faux jour. Laissez-nous.Elle sort.
SCÈNE IX. Harpagême, Hortense.
HARPAGÊME
Ma cousine, en ces lieux, de la part d'Harpagême, Je viens pour vous porter à l'hymen. Il vous aime : Dès vos plus jeunes ans on vous marqua ce choix ; Votre père, en mourrant, vous imposa ces lois : Mais vous, d'un autre amour étant préoccupée, Vous rendez du défunt la volonté trompée, Et le pauvre Harpagême, au lieu d'affection, N'a vu que haine en vous, et que rébellion.HORTENSE
Il est vrai, son humeur a rebuté la mienne ; Mais, Monsieur, ce n'est pas de ma faute, c'est la sienne.HARPAGÊME
Comment ?HORTENSE
Nous demeurions à huit milles d'ici. Je n'avais jamais vu que lui seul d'homme ainsi, Quoiqu'il me parût froid, noir, bizarre et farouche, Je me comptais toujours compagne de sa couche, Sans amour, il est vrai, toutefois sans ennui, Présumant que tout home était fait comme lui ; Mais, loin de ma tenir dans cette erreur extrême, À me désabuser il travailla lui-même ; Et j'appris, par mes soins, avec quelque pitié, Qu'il était des mortels, le plus disgracié.HARPAGÊME
Quoi ! Lui-même ? Comment ?HORTENSE
Vous le savez ; mon père De son pouvoir sur moi le fit dépositaire, Et mourut. Peu de temps après la mort du sien, Harpagême, héritier et maître d'un grand bien, D'avoir place au sénat conçut quelque espérance. Il voulut faire voir son triomphe à Florence, M'y traînant avec lui, malgré moi. Dans ces lieux, Mille gens, bien tournés, s'offrirent à mes yeux, Qui de ma plaire tous prirent un soin extrême. Faisant réflexion sur eux, sur Harpagême, Que vis-je ? Ah ! Mon cousin, quelle comparaison ! L'erreur en mon esprit fit place à la raison. Mon jaloux ma parut d'un dégoût manifeste Et je pris sa personne en haine.HARPAGÊME, à part
Je déteste !...HORTENSE
Quoi donc ! Ce franc aveu vous déplaît-il ? Comment ! Est-ce que je m'explique à vous trop hardiment ? Non pas, non pas.HORTENSE
Je vais me contraindre.HARPAGÊME
Au contraire, De ce que vous pensez il ne faut tien me taire. Si vous voulez, pesant l'une et l'autre raison, Que je fonde une paix stable en votre maison, Vous devez me montrer votre âme toute nue, Ma cousine.HORTENSE
Oh ! Vraiment, j'y suis bien résolue. Avant que d'épouser Harpagême aujourd'hui, Afin que vous jugiez si je dois être à lui, De tout ce que j'ai fait, de tout ce qu'il m'inspire ; Je ne vous tairai rien. Mais n'allez pas lui dire.HORTENSE
Non : Jamais d'en choisir un je n'eusse eu la pensée ; Mais Harpagême, épris d'une rage insensée, Poussé par un esprit ridicule, importun, À son dam, malgré moi, m'en fit découvrir un.HORTENSE
Sans doute, Car, me voulant contraindre à prendre une autre route, Pour m'ôter du grand monde, il me fit enfermer. J'étais à ma fenêtre à prendre souvent l'air ; D'un logis près, un home en faisait de même. Je ne le voyais pas d'abord ; mais...HORTENSE
Justement. Il me dit, tourmenté par son tempérament, Que, sans doute, cet home était là pour me plaire, Et m'ordonna surtout, fulminant de colère, De ne me plus montrer, lorsque je l'y verrai. Instruite à ce discours de ce que j'ignorais, J'examinais ses yeux, son maintien, son visage, Et je vis qu'Harpagême avait dit vrai.HARPAGÊME, à part
J'enrage.HORTENSE
Cet homme enfin, Monsieur, dont Timante est le nom, Ma fit voir en ses yeux qu'il m'aimait tout de bon. Il est jeune, bien fait, sa personne rassemble, Dans leur perfection, tous les bons airs ensemble, Magnifique en habits, noble en ses actions, Charmant...HORTENSE
Pardonnez-moi, Monsieur. Dans l'ardeur qui m'agite, Il me semble à propos de vous bien faire voir Que celui pour qui seul j'ai trahi mon devoir, Possédant dignement tout ce qu'il faut pour plaire, À de quoi m'excuser de ce que j'ai pu faire. Timante est en vertus (et j'en suis caution) Tout ce qu'est Harpagême en imperfection.HARPAGÊME, à part
Que nature pâtit ! Mais poursuivons...À Hortense.
Peut-être, Cet amant vous revit encore à la fenêtre ?HORTENSE
Non, je ne l'y vis plus ; mon bourru, mécontent, Fit, de dépit, boucher ma fenêtre à l'instant.HARPAGÊME
Ah ! Le Bourru ! Mais...HORTENSE
Mais, pour punir sa rudesse, Timante en un billet m'exprima sa tendresse, Et me le fit tenir, nonobstant mon jaloux.HARPAGÊME
Comment ?HORTENSE
Prenant le frais tous deux devant chez nous, Deux petits libertines, qui mangeaient des cerises, Vinrent contre Harpagême, à diverses reprises, Riant, chantant, faisant semblant de badiner : Ils jetaient leurs noyaux l'un après l'autre en l'air. Un noyau vint frapper Harpagême au visage ; Il leur dit de n'y plus retourner davantage. Eux, sans daigner l'ouïr et jetant à l'envi, Cer agaçant noyau de plusieurs fut suivi. Harpagême à chacun redouble ses menaces. Riant de lui sous cape et faisant des grimaces, Malicieusement ces petits obstinés Ne visaient plus qu'à lui, prenant pour but son nez. Transporté de colère et perdant patience. Harpgème après eux courut à toute outrance, Quand d'un logis voisin Timante étant sorti, De cet heureux success aussitôt averti, Il me donnas a lettre et rentra dans sa cage. Harpagême revint, essouflé, tout en nage. Sans avoir joint ces deux espiègles ; enroué, Fatigué, détestant de s'être vu joué, Il en pensa crever de rage et de tristesse. Comme je ne veux rien vous céler, je confesse Que je livrerai mon âme à des secrets plaisir, De voir que mon jaloux fût, malgré ses désirs, La fable d'un rival, et la dupe...HARPAGÊME
Vous la trouvâtes.HORTENSE
Bon ! Harpagême y pourvut. Pressé par sa faiblesse, Il voulut consulter une devineresse, Pour voir s'il serait seul maître de mes appas. Il me fit, un matin, accompagner ses pas. À peine sortons-nous, que j'aperçois Timante. Harpagême, à sa vue, aussitôt s'épouvante. Nous observe de près, me tenant une main ; Dans l'autre était ma lettre. Inquiète en chemin Comment de la donner je pourrais faire en sorte ; Un home qui fendait du bois devant sa porte, À faire un joli tour me fit soudain penser. Dans les bûches, exprès, je fus m'embarrasser ; Je tombe, et, par l'effet d'une malice extrême, J'entraîne avec moi rudement Harpagême. Timante, à cette chute, accourt à mon secours. Moi qui mettais mon soin à l'observer toujours, Comme il m'offrait sa main pour soutenir la mienne, Je coulai promptement mon billet dans la sienne : Puis je fus du jaloux relever le chapeau, Qui dans ce temps, cherchait ses gants et son manteau, M'injuriant, pestant contre la destine ; Mais comme heureusement ma lettre était donnée, Il ne peut me fâcher. Crotté, gonflé d'ennui, Il revint sur ses pas : j'y revins avec lui ; Non sans rire en secret, songeant à sa chute. De mon invention et de sa culbute.HORTENSE
Timante, instruit pas moi, pressé par son amour, Pour me voir parler usa d'un stratagème. Il fit secrètement avertir Harpagême, Par un homme aposté, qu'il voulait m'enlever ; Qu'un soir à ma fenêtre il devait me trouver, Et que nous ménagions le moment favorable Pour m'arracher des mains d'un jaloux détestable. Cet avis fit l'effet que nous aviosn pensé ; Par cette fausse alarme Harpagême offensé, Voulant assassiner l'auteur de cet outrage, Étant accompagné de spadassins à gage, Fit quinze nuits le guet sous mon appartement, Et je vis quinze nuits de suite mon amant, Dans celui du jardin, au bas de ma fenêtre ; Par des transports charmants que nos coeurs faisaient naître, Sans crainte du jaloux, exprimant nos amours, Nous cherchions les moyen de le fuir pour toujours, Et ne nous arrachions de ce lieu de délices, Qu'au moment que du jour on voyait les prémices. Je me mettais au lit, où, feignant de dormir, J'entendais mon bourru tousser, cracher, frémir ; Tantôt, venant mouillé jusques à sa chemise ; Tantôt, soufflant ses doigts, transi du vent de bise, Toujours incommode, toujours tremblant d'effroi : C'était, je vous l'assure, un grand plaisir pour moi.HARPAGÊME, à part
Quelle pilule !HORTENSE
Hélas ! Ce temps ne dura guère, Et ce ne fut pour nous qu'une fleur passagère. De perdre ainsi ses pas notre bizarre outré, Voyant l'an du trépas de mon père expire, De son autorité pressa notre hyménée. À refuser sa main, me voyant obstinée, Il fit faire un cachot, où j'ai passé six mois, Et j'en sors aujourd'hui pour la première fois. Avec ces sentiments, et cette haine extrême, Jugez-vous que je doive épouser Hapagême ?HARPAGÊME
C'est mon avis. Timante est d'aimable entretien, Il est vrai beau, bien fait ; d'accord, mais il n'a rien. Harpagême est jaloux ; j'y consens : il est chiche De ces tons doucereux ; oui, mais il est très riche. Pour en ménage avoir du bon temps, de beaux jours, Croyez-moi, la richesse est d'un puissant secours. Le Coeur qui penche ailleurs, en sent quelque amertume ; Mais parmi l'abondance à tout on s'accoutume. Vaincre une passion funeste à son devoir, C'est une bagatelle ; on n'a qu'à vouloir. Par exemple, étouffez cette flamme imprudente, N'envisagez jamais qu'avec horreur Timante ; Oubliez tout de lui, même jusqu'à son nom. Ca ma cousine, allons, promettez-le moi.HORTENSE
Non.HARPAGÊME
Comment ! Non ? Et pourquoi ?HARPAGÊME
Il vous déplait donc ?HORTENSE
Plus qu'on ne peut exprimer.HARPAGÊME, se découvrant
Ah ! Coquine ! Je n'y puis plus tenir ; connaissez votre erreur, Voyez friponne, à qui vous ouvrez votre coeur.SCÈNE X. Marinette, Harpagême, Hortense.
MARINETTE
Monsieur !MARINETTE, paraissant effrayée
Ah ! Ah !...HARPAGÊME
Cesse de t'effrayer. Je viens sous cet habit, d'apprendre son histoire : J'ai découvert par-là ce qu'on ne pourra croire. Malgré ma défiance exacte, en tapinois, L'aurais-tu cru, ma fille ? Ils m'ont trompé cent fois.MARINETTE
Ah ! Les méchantes gens !SCÈNE XI. Le serrurier et ses garçons, qui apporte une cage de fer, à ressort ; Harpagême, Hortense, Marinette.
HARPAGÊME, au serrurier
Est-ce fait ?LE SERRURIER
Eh ! Que m'importe ? Sortez donc par ici : passez par cette porte, Marchez, venez à moi, sans appréhender rien.Harpagême se met dans le piège.
Eh bien ! N'êtes-vous pas pris comme un sot ?HARPAGÊME
Fort bien. On ne peut l'être mieux. La peste ! Quelle étreinte ! Ôtez-moi promptement, la posture est contrainte.LE SERRURIER
Vous délivrer n'est plus en mon pouvoir.HARPAGÊME
Pourquoi ?HARPAGÊME
Et qui l'est donc ?SCÈNE XII. Timante, Harpagême, Hortense, Marinette.
TIMANTE
C'est moi.HARPAGÊME
Comment ? On me trahit ?TIMANTE
Non, on te fait justice. Par cette invention tu forgeais ton supplice, Et j'en ai fait le tien, pour tirer d'embarras La belle Hortense.HARPAGÊME
Hortense ! Ah ! Ne le Croyez pas ! Songez qu'à m'épouser votre foi vous engage, Ou bien que du démon vous serez le partage.HORTENSE
Je l'étais sans ressource, en vous donnant la main ; Mais je crois qu'avec lui l'oracle est moins certain.TIMANTE
Vos parents et les miens vont combler votre espoir ; Allons, Hortense...À Harpagême.
Adieu, Seigneur, jusqu'au revoir.HARPAGÊME
Arrête...SCÈNE XIII.
SCÈNE XIV. Agathe, Harpagême.
HARPAGÊME
Moi-même.AGATHE
Vous ?HARPAGÊME
Ah ! Ma mère, on m'outrage. Dans mes propres panneaux j'ai donné : j'enrage ! Soulagez-moi ; brisez ce trébuchet maudit.SCÈNE XV. Harpagême, Agathe, Un Exempt, des archers, les garçons serruriers.
L'EXEMPT
Quel bruit ai-je entendu ?AGATHE
C'en est fait.L'EXEMPT
Mon ordre est de venir m'assurer de vous-même. Le sénat, qui connaît votre rigueur extrême, Vous ordonne à l'instant que, sans égard à rien, Vous lui rendiez raison d'Hortense et de son bien.HARPAGÊME
Le sénat le prend mal.HARPAGÊME
Je n'irai pas.538 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0