Opéra en vers
Galatée
Cette oeuvre n'a pas été représentée.
Personnages
- GALATÉE, nymphe, fille de Nérée
- ACIS, berger aimé de Galatée
- NÉRÉE, père de Galatée
- POLYPHÈME, cyclope amoureux de Galatée
- CLYMÈNE, bergère et confidente de Galatée
- TIMANDRE, berger amant de Clymène et confident d'Acis
- CHOEURS
PRÉFACE
Je n'ai point commencé cet ouvrage dans le dessein d'en faire un opéra avec les accompagnements ordinaires, qui sont le spectacle et les autres divertissements. Je n'ai eu pour but que de m'exercer en ce genre de comédie ou de tragédie mêlé de chansons, qui me donnait alors du plaisir. L'inconstance et l'inquiétude qui me sont si naturelles m'ont empêché d'achever les trois actes à quoi je voulais réduire ce sujet. Si l'on trouve quelque satisfaction à lire ces deux premiers, peut-être me résoudrai-je à y ajouter le troisième.
ACTE I
SCÈNE I.
TIMANDRE
Brillantes fleurs, naissez, Herbe tendre, croissez Le long de ces rivages ; Venez, petits oiseaux, Accorder vos ramages Au doux bruit de leurs eaux. Clymène sur ces bords Vient chercher les trésors De la saison nouvelle ; Messagers du matin, Si vous voyez la belle, Chantez sur son chemin. Et vous, charmantes fleurs, Douces filles des pleurs De la naissante Aurore, Méritez que la main De celle que j'adore Vous moissonne en chemin. Mais j'aperçois Acis : il aime Galatée. Son ardeur pourrait bien être enfin écoutée. Il est beau, c'est assez ; et les filles des dieux Ne consultent que leurs yeux.SCÈNE II. Acis, Timandre.
ACIS
Soleil, hâte tes pas ; amène ma déesse. Ô qu'heureux sont les amants Qui te reprochent sans cesse La vitesse des moments !TIMANDRE
Acis !ACIS
J'entends la voix de l'amant de Clymène. Cher Timandre, à qui seul j'ai découvert ma peine, N'as-tu point rencontré celle dont les beautés Ont même sur Vénus la victoire emportée ?SCÈNE III. Acis, Timandre, Galatée, Clymène.
ACIS
Déesse des appas, si quelqu'un des mortels Mettait son coeur au pied de vos autels, Que feriez-vous ?GALATÉE
Ce don ne se refuse guère.ACIS
Déesse des appas, écoutez les soucis d'Acis Je vous aime ; et non pas comme les immortelles, Par crainte, par devoir, sans transports, sans désir, Sans plaisir ; Mais comme il faut aimer les belles ; Il faut auprès de la beauté Oublier la divinité.GALATÉE
Berger, je vous trouve sincère ; Vous pouviez autrement témoigner votre amour Je devais m'en douter ; vous deviez me le taire.ACIS
Et ne l'ayant pas fait, je dois perdre le jour. J'y cours, et je vous vais venger de cette offense, Indigne que je suis de mourir à vos yeux.ACIS
Je suis mortel, il est vrai ; mais aussi Je puis par mon trépas faire honneur à vos charmes. Les dieux n'en usent pas ainsi : Leur ardeur est légère ; ils aiment sans alarmes ; Et vous méritez un amant Qui s'abandonne à son tourment.TIMANDRE, à Clymène
Le mien n'a point d'égal ; et cependant, Clymène, Qu'avez-vous fait encor pour soulager mes maux ? Que sert de dire à tous propos : " Je suis contente de sa peine " ? Payez-la donc, ingrate, insensible, inhumaine !SCÈNE IV. Galatée, Clymène.
GALATÉE
Ils sont partis ; je ne crains plus leurs yeux. M'ont-ils point vu rougir ? Clymène, cette offense Méritait un courroux plus prompt et plus puissant Ah ! Qu'il est malaisé de cacher ce qu'on pense, Et plus encor ce que l'on sent ! Cruelle loi qui veux que notre gloire Soit de n'aimer jamais, ou n'aimer que des dieux, Est-il juste de te croire Plutôt que ses propres yeux ? Dès qu'un berger m'a su plaire, Il n'est plus berger pour moi ; Tu m'ordonnes de le taire ; Injuste et cruelle loi ! Hélas ! il n'est plus temps, et déjà malgré toi J'ai flatté ce berger dans l'ardeur qui le presse.CLYMÈNE
Vous craignez de parler, et vous êtes déesse ! Quand on est de ce rang, l'on doit encourager Son berger. Pour moi, je dis au mien sans cesse Qu'il m'a touché le coeur aussi bien que les yeux. Je n'en dirais pas tant au plus puissant des dieux. Le silence en amour est une erreur extrême Souffrez, mais déclarez vos maux ; Car qui les sait mieux que vous-même ? Que sert d'en parler aux Échos ? Il faut les dire à ce qu'on aime.ACTE II
SCÈNE I. [Polyphème, Galathée].
POLYPHÈME
Que vous êtes heureux, troupeaux ! vous ne songez Qu'à satisfaire vos envies. Si l'amour vous contraint d'oublier les prairies, Vos feux sont bientôt soulagés ; Et j'ai pour tout plaisir mes tristes rêveries Vain et cruel recours des amants affligés. Que vous êtes heureux, troupeaux ! vous ne songez Qu'à satisfaire vos envies.GALATÉE
J'aime la déité de ces rives fleuries : Hélas ! À quoi mes soins se sont-ils engagés ? J'ai beau lui tout offrir, et prés et bergeries ; Ainsi que mes soupirs mes dons sont négligés. Que vous êtes heureux, troupeaux ! Vous ne songez Qu'à satisfaire vos envies. Mais n'aperçois-je pas celle pour qui je meurs ? La voilà, l'inhumaine : autour d'elle Zéphire Soupire ; Son teint de lis et de roses l'attire. Jeune et folâtre dieu, va chercher d'autres fleurs ; Laisse en repos son sein d'albâtre ; En vain tu fais la cour à cet objet charmant Je dois seul en être idolâtre ; Il n'est pas fait pour un volage amant. Hélas ! que me sert-il de l'aimer constamment ?SCÈNE II. Polyphème, Galatée.
POLYPHÈME
Quoi ! C'est le fruit de ma souffrance ! C'est le fruit de mes soins si longs et si constants !POLYPHÈME
Vous écoutez les voeux d'un insolent, sans doute ; Un berger vous parlait tout à l'heure en ce lieu.GALATÉE
Ne pouvant vous aimer, qu'importe qui j'écoute ? Un berger qui me plaît peut passer pour un dieu.POLYPHÈME
Acis un dieu ! Je tiens ce dieu bien téméraire. Qu'il évite ma colère ! Polyphème est son prince ; et j'ai dans ces hameaux Cent bergers comme lui qui gardent mes troupeaux. Ils font de votre nom résonner ces coteaux. Si rien de moi vous pouvait plaire, Ma voix se mêlerait avec leurs chalumeaux. L'autre jour je surpris au nid une fauvette, Un rossignol, et deux autres oiseaux : Je les instruis pour vous ; ils suivent ma musette, Et chantent sans faillir déjà deux airs nouveaux. Peut-être aimez-vous mieux de cruels animaux Si ce don vous plaît davantage, J'apprivoise deux jeunes ours : Je n'en puis faire autant de votre humeur sauvage ; Mes dons vous irritent toujours. J'ai des forêts, j'ai des campagnes, Des parcs où vous et vos compagnes Pourrez chasser : tous ces biens sont à vous. Recevez-les, beauté céleste, Avec un autre don que je préfère à tous C'est mon coeur percé de vos coups.POLYPHÈME
Ah ! cruelle ! c'est trop : gardez que le courroux Ne me porte à la fin à quelque violence.GALATÉE
Une déesse ne craint rien.POLYPHÈME
Qu'Acis craigne du moins, lui de qui l'insolence Ose me disputer ce qui fait tout mon bien.GALATÉE
Moi, le bien d'un Cyclope ?POLYPHÈME
Un Cyclope possède Ce que l'Olympe a de plus beau. Il est vrai que Vénus vous cède ; Mais je vaux bien Vulcain ; je me suis vu dans l'eau. Je vaux peut-être mieux que votre Acis lui-même : Du moins par mes transports j'ai ses feux surpassés.GALATÉE
Eh bien, je crois Acis moins beau que Polyphème : Cependant il me plaît, je l'aime, c'est assez. L'amour a ses raisons ; mais j'ai beau vous les dire.GALATÉE
J'aimerai malgré vous.SCÈNE III. Galatée, Clymène.
SCÈNE IV. Galatée, Acis, Clymène, Timandre.
GALATÉE
Qui le prendra que celle qui vous aime ? Encor si je pouvais vous suivre chez les morts ! Mais vous irez sans moi trouver la Parque blême Elle rira de mes efforts.ACIS
Zéphyrs, portez aux dieux ces paroles charmantes. Citoyens de l'Olympe, avez-vous des amantes, En avez-vous qui d'un mot seulement Puissent de Jupiter faire ainsi la fortune ? Allez, votre ambroisie est chose trop commune ; Je ne la daignerais souhaiter un moment. Après cette gloire suprême, Si je ne meurs de plaisir et d'amour, Je mérite que Polyphème À son rival ôte le jour Aux yeux de sa maîtresse même.Ambroisie : Viande exquise dont les Anciens feignaient que leurs Dieux se nourrissaient. [F]
GALATÉE
Berger, vous prodiguez mon bien Votre vie est à moi. Cherchez quelque retraite Qui de nos feux ne dise rien, Quelque grotte sourde et muette Galatée, Hymen, et l'Amour S'y rendront sur la fin du jour Par la route la plus secrète. Cependant je prierai le Sort Qu'il vous accorde l'ambroisie. Ne la méprisez plus si fort : Elle vous ôtera la crainte de la mort, Sans qu'il vous en coûte la vie. J'ai découvert à mon père nos feux Il y consent ; il veut ce que je veux. Le voilà qui sort de son onde. Peut-être à nos désirs a-t-il déjà pourvu, Et déjà du Sort obtenu Ce qu'il refuse à tout le monde. Mais que ne fait-on point pour les filles des dieux ? Cependant gardez-vous d'approcher ce rivage. Allez ; et vous, Timandre, arrachez-le à ces lieux Si vous m'aimez, s'il m'aime, arrêtez son courage. Je vous confie Acis, conservez-moi ce gage ; Je n'ai rien de plus précieux.SCÈNE V. Nérée, Galatée.
NÉRÉE
Ma fille, votre amant doit perdre la lumière. Le Sort m'a répondu : " Vous me pressez en vain ; Si j'écoutais quelque prière, Je cesserais d'être Destin. Je viens d'abandonner la trame d'un monarque Aux ciseaux de la Parque. Afin de la fléchir, il offrait des trésors Mais l'or n'a point de cours au royaume des morts ; Caron passe à présent ce prince dans sa barque. Et vous me voulez obliger À rendre immortel un berger ! "Les trois Parques déroulent le destin des hommes par des fils qu'elles peuvent couper à tout instant.
GALATÉE
Quoi ! Mon berger mourra ! Destin, pour toute grâce, Je te demande qu'il ne passe Qu'après mille soleils le fleuve sans retour. Je te demande, au moins, que dans le noir séjour Tu me permettes de le suivre. Ne me condamne point au supplice de vivre Après avoir perdu l'objet de mon amour.GALATÉE et NÉRÉE, ensemble
Aveugle enfant, que sert qu'on te révère ? Affranchis-tu tes sujets de la mort ? Elle les prend ; et si tu t'en sais faire D'autres nouveaux, elle les prend encor. Vos déités sont un mal nécessaire.NÉRÉE
Allons trouver Acis.GALATÉE
Allons. Puisqu'il n'espère Contre Pluton nulle faveur, Faisons qu'il cache son ardeur ; Empêchons-le au moins de paraître, Si l'Amour laisse entrer la peur Dans les coeurs dont il est le maître.Pluton est le dieu des Enfers. Il se nomme Hadès pour les Grecs.
CHOEUR DE BERGERS et DE NAIADES
LE BERGER et LA BERGÈRE
Pluton a son heure Ainsi que l'Amour ; Il faut que tout meure, Que tout aime un jour. L'un et l'autre Cour En sujets abonde ; Deux rois sont au monde, Pluton et l'Amour.LE BERGER et LA BERGÈRE
Humains, qui devez tous un voyage à Cythère, Ne laissez point passer la saison des beaux jours Le temps d'aimer ne dure guère, Et celui de mourir, hélas ! Dure toujours.323 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0