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Comédie en vers· En Cinq Actes

Ragotin ou Le Roman Comique

Jean de La Fontaine· imprimée en 1684· 5 actes· 1 377 vers· 18 personnages

Cette oeuvre n'a pas été représentée.

Personnages

  • RAGOTIN, avocat.
  • MONSIEUR DE LA BAGUENAUDIÈRE.
  • ISABELLE, sa fille.
  • MADAME BOUVILLON.
  • BLAISE BOUVILLON, son fils.
  • MONSIEUR de PRÉRAZÉ, gentilhomme provincial.
  • MONSIEUR de BOISCOUPÉ, gentilhomme provincial.
  • MONSIEUR des LENTILLES, gentilhomme provincial.
  • MONSIEUR de MOUSSEVERTE, gentilhomme provincial.
  • LE DESTIN, comédien
  • LA RANCUNE, comédien
  • L'OLIVE, comédien
  • LE DÉCORATEUR.
  • LA CAVERNE, comédienne
  • L'ÉTOILE, comédienne
  • UN CHARETTIER.
  • TROIS PORTEURS.
  • UN LAQUAIS.
PREFACE 1883

Le bon La Fontaine est certainement peu connu comme poète dramatique ; le charme indicible de ses Contes et surtout de ses Fables a vite fait oublier la grâce de ses épîtres, de ses poésies badines et légères, de ses petits romans mêlés de vers, et surtout de ses comédies, libres, souriantes, spirituelles, véritablement dignes de ce génial bohème du grand siècle.

La Fontaine était né à Château- Thierry, où son père était maître des eaux et forêts ; il eut la mauvaise idée de lui remettre sa charge et de le marier ; mais La Fontaine oublia bientôt femme et maîtrise, quitta l'une et l'autre et vint à Paris où, dans la compagnie de joyeux garçons comme lui, il fréquenta les cabarets, les ruelles, les mauvais lieux, mena cette existence facile et légère, grâce à quoi il eut vite fait de manger son fonds avec son revenu, comme il l'a dit dans sa spirituelle épitaphe.

C'est de cette époque que date toute cette partie légère et badine de son oeuvre, effacée par les six livres de ses immortelles Fables ; c'est à cette époque qu'il écrit ce joli roman de "Les Amours de Psyché et de Cupidon", qu'il traduit en vers "l'Eunuque" de Térence, qu'il sème à tous vents épîtres, ballades, poèmes légers, qu'il esquisse déjà ses Contes les plus licencieux et que pour plaire à quelques comédiens rencontrés dans des cabarets nocturnes où il s'attarde, il compose "Le Florentin", et "Ragotin" que nous publions aujourd'hui.

Ragotin fut écrit en collaboration avec Champmeslé, un joyeux drille, comédien, poète, buveur, bretteur et mari de cette actrice à qui il donna son nom et qui créa les chefs-d'oeuvre de Racine.

Ragotin, comme on le verra, est tiré en partie du Roman comique de Scarron.

ACTE I

SCÈNE I. Monsieur de la Baguenaudière, Madame Bouvillon, Isabelle, Blaise Bouvillon.

LA BAGUENAUDIÈRE

Non.

SCÈNE II. Monsieur de la Baguenaduière, Madame Bouvillon, Blaise Bouvillon.

LA BAGUENAUDIÈRE

C'est Ragotin.

MADAME BOUVILLON

Qu'est-ce que Ragotin ?

BLAISE BOUVILLON

Et moi, j'y vais aussi.

SCÈNE III. Madame Bouvillon, Isabelle.

ISABELLE, entrant sans voir madame Bouvillon

Allons tôt... Que vois-je ? Ah !

MADAME BOUVILLON

Que cherchez-vous ici ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Le Destin, Isabelle.

SCÈNE VI. Madame Bouvillon, Isabelle, Le Destin.

SCÈNE VII. Madame Bouvillon, Le Destin.

SCÈNE VIII. Madame Bouvillon, Le Destin, Ragotin.

RAGOTIN, criant derrière le théâtre

Arrête, arrête, infâme !

RAGOTIN, frappant à la porte

Ouvrez la porte, ouvrez.

MADAME BOUVILLON, au Destin

Ouvrez tôt.

LE DESTIN, s'embarrassant dans les jupes de madame Bouvillon, tombe

J'y cours. Ah ! J'ai la jambe rompue.

MADAME BOUVILLON, ouvrant elle-même, Ragotin pousse la porte rudement contre elle

Ouvrons nous-même. Ah, ciel ! J'ai la tête fendue.

RAGOTIN, entrant brusquement, rencontre les pieds du Destin, qui le font tomber

Il a une grande épée, une bandoulière où pend un mousqueton, et des bottes retroussées jusqu'aux cuisses.

Eh ? Vite, où me cacher ? Ah ! J'ai le nez cassé.

MADAME BOUVILLON

Ah ! La tête.

LE DESTIN

Je suis brisé.

RAGOTIN, se relevant

Je suis blessé.

MADAME BOUVILLON

Quel est ce godenot fagoté de la sorte ?

Godenot : Petite figure, ou marionneyye dont se servent les ccharlatans pour amuser le peuple. Se dit aussi par dérision des personnes laides et mal faites, des figures mal taillées ou dessignées. [F]

SCÈNE IX. Madame Bouvillon, Le Destin, Ragotin, La Rancune, un charretier.

LE DESTIN

Arrête.

LA RANCUNE, prenant le charretier par le bras

Si...

SCÈNE X. Madame Bouvillon, Monsieur de la Baguenaudière, Le Destin, La Rancune, L'Olive, Ragotin.

LA BAGUENAUDIÈRE

Et qui l'a fait mourir ?

LA BAGUENAUDIÈRE

Pourquoi ?

RAGOTIN

Mal à propos mon arme a fait la chose, Mais c'est sans mon aveu, demandez-lui plutôt. J'étais parti du Mans, monté sur un courtaud, Comme un petit Saint-George avec cet équipage, Sans avoir le dessein de faire aucun dommage, Foi d'avocat ! Ayant joint la troupe au faubourg, Nous avons pris d'ici le chemin le plus court ; Tantôt caracolant devant, tantôt derrière, Et tantôt cajolant l'une ou l'autre portière, Faisant couler le temps, gagnant toujours pays, En propos gaillardins, réjouissants devis, Nous nous sommes trouvés proche votre avenue. D'abord votre présence ayant frappé ma vue, Pied à terre aussitôt j'ai mis avec eux tous ; Vous nous avez reçus bras-dessus bras-dessous. Pour jouir en chemin de votre air amiable, J'ai voulu remonter à cheval, c'est le diable ! En montant le matin dans ma cour bien et beau Je m'étais dextrement aidé d'un escabeau ; Mais, en pleine campagne étant sans avantage, La pâleur de han-han m'est montée au visage. Toutefois prenant coeur pour cet exploit guerrier, J'ai vaillamment porté mon pied à l'étrier ; D'une main empoignant le pommeau de la selle, Pour porter l'autre jambe en l'autre part d'icelle, Je me guindais en l'air quand la selle a tourné ; Au crin tout aussitôt je me suis cramponné ; Enfin, cahin-caha, j'avais monté ma bête. La chose jusque-là n'avait rien que d'honnête ; Mais malheureusement ce maudit mousqueton, Ayant entortillé mes jambes de son long, S'est trouvé sur la selle, et juste entre mes fesses. Pour m'affermir dessus, sensible à ces détresses, Mes pieds trop courts cherchant mes étriers trop longs, Ont fait à mon cheval sentir leurs éperons Dans un endroit douillet où jamais la molette N'avait piqué cheval. Il part, marche à courbette, Plus fort que ne voulait un quasi-Phaéton Dont le corps ne portait que sur un mousqueton. Moi, j'ai soudain serré mes deux jambes de crainte ; L'animal aussitôt, à cette double atteinte, A levé le derrière, et moi je suis glissé Aussitôt sur le col où je me suis blessé ; Car le cheval mutin, après cette ruade, A relevé sa tête, et fait une saccade Qui du col sur la croupe à l'instant m'a placé, Du maudit mousqueton toujours embarrassé. N'y souffrant rien, il a gambadé de plus belle, Et m'a fait un pivot du pommeau de la selle. M'étant saisi du crin, et me tenant serré, Mon cheval galopait, quand mon arme a tiré : Je me suis cru le coup au travers de la panse ; Mon cheval en a craint tout autant, que je pense, Car il en a du coup si rudement bronché, Que le maudit pommeau qui me tenait bouché Juste un certain endroit comme un bouchon de liège, À mon corps chancelant n'a plus servi de siège. Suspendu donc en l'air, un pied libre et traînant, L'autre pour mon malheur à l'étrier tenant, Jamais de mon trépas je ne me crus si proche. Enfin je fais effort, et mon pied se décroche ; Lors on a vu soudain, comme un fardeau de plomb, Corps, harnais, baudrier, épée, et mousqueton, Bandoulière, enfin bref tout l'attirail de guerre, Donner, non sans douleur, de compagnie à terre ; Et tout cela s'est fait, ma foi ! sans vanité, Bien plus adroitement que je n'étais monté. À peine relevé de cette culbute, J'avais l'esprit encore étourdi de ma chute, Quand cet homme a plein poing est venu me charger : M'étant senti des pieds encor pour déloger, J'ai promptement cherché du secours dans la fuite ; Mais il s'est jusqu'ici chargé de ma conduite, Toujours la fourche aux reins.

Courtaud : un cheval de moyenne taille à qui on a cupé la queue et les orielles. [F]

Guinder : terme de marine, c'est hausser et élever les voiles, soit quelque autre chose. [F]

Mousqueton : petit mousquet aui est plus court ; mais plus gros de calibre que les mousquets ordinaires. Il se tire avec un fusil composé d'un chien et d'un batterie, au lieu que le mousquet s'exécute avec un mèche. [F]

Phaéton : personnage de la mythologie qui vola le char du soleil et qui en chut.

Saccade : terme de manège. C'est une secousse violente que le cavalier donne au cheval, en tirant tout_à_coup les rênes de la bride, quand le cheval pèse à la main : ce qui est une espèce de châtiment, dont il faut user rarement, de peur de gâter la bouche du cheval. [F]

BLAISE BOUVILLON

Les voici.

SCÈNE XI. Mesdemoiselles La Caverne, L'Étoile, Madame Bouvillon, Ragotin, LA Baguenaudière.

SCÈNE XII. Madame Bouvillon, La Caverne, Ragotin, trois porteurs, chargés de coffres.

PREMIER PORTEUR

Hors, hors !

SECOND PORTEUR

Gare, gare !

PREMIER PORTEUR

Ôtez-vous !

SECOND PORTEUR

Hors d'ici !

MADAME BOUVILLON

Quittez-moi !

TROISIÈME PORTEUR

Boutons bas !

PREMIER PORTEUR

Je n'en puis plus.

SECOND PORTEUR

Ni moi.

TROISIÈME PORTEUR

Sous ce faix je succombe.

Tous trois se déchargeant.

Hors de là !

MADAME BOUVILLON

Ah !

LA CAVERNE

Ah !

ACTE II

SCÈNE I. Blaise Bouvillon, La Rancune.

LA RANCUNE

Oh !

LA RANCUNE

Oh !

LA RANCUNE

Oh !

BLAISE BOUVILLON

Il cloue le pétard à la porte d'Isabelle.

Le voilà cloué, Dieu merci ! Bouche close.

LA RANCUNE

Oh !

LA RANCUNE

Non.

LA RANCUNE

Oh !

LA RANCUNE

Oui.

LA RANCUNE

Belle.

BLAISE BOUVILLON

Demain un lacs d'hymen me donnera sa foi.

Lacs : c'est un ou plusieurs cordons lacés, noués ou entremêlés, pour servir à divers usages. [F] lacs d'hymen : lien du mariage.

LA RANCUNE

Peste !

LA RANCUNE

Comment ?

LA RANCUNE

Fort bien.

LA RANCUNE

Oh !

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Destin, Isabelle, un flambeau à la main.

LE DESTIN

Qui ?

LA RANCUNE, de l'endroit où il est caché

Hem ! Hem !

ISABELLE, éteint la lumière et fuit, et Le Destin se jette dans la caisse

Vite, éteignons la lumière !

SCÈNE IV. Le Baguenaudière, La Rancune.

LA BAGUENAUDIÈRE

Ah ! Bonsoir, La Rancune.

LA RANCUNE

Monsieur...

LA RANCUNE

Qu'il est beau pour jouer un baron de La Crasse.

Le Baron de la Crasse est une comédie en un acte de Raymond Poisson, créée en 1662 à l'Hôtel de Bourgogne. Le Baron de la Crasse est un gentilhomme campagnard.

LA BAGUENAUDIÈRE

Je vous en fais présent.

LA BAGUENAUDIÈRE

Est-ce que...

LA BAGUENAUDIÈRE

Ce soir, je ...

LA BAGUENAUDIÈRE

Ami, que je t'embrasse !

LA BAGUENAUDIÈRE

Jusqu'à tantôt.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Le Destin, Isabelle, La Rancune.

LE DESTIN, sortant de la caisse

À sortir je n'entends plus d'obstacle.

ISABELLE, sortant de la chambre

Voyons si Le Destin est encore en ces lieux.

LE DESTIN, à Isabelle

Est-ce vous ?

ISABELLE

Oui.

LE DESTIN

Mon coeur...

Ragotin chante derrière le théâtre, et vient avec de la lumière.

ISABELLE, en s'enfuyant

Quelqu'un vient, je vous laisse.

LE DESTIN, se remettant dans la caisse

Ô Ciel ! Encor !

SCÈNE VII. Ragotin, La Rancune.

RAGOTIN

Et pourquoi ne le serais-je pas ? Apollon a passé mon esprit sur la meule : Du poète Garnier ma mère était filleule, Et tel que tu me vois j'ai son écritoire.

Garnier, Robert (1534-1590) : auteur dramatique, né en 1534 à La Ferté-Bernard dans la Sarthe, mort en 1590, est une des premiers en France à écrire des pièces régulières. [B]

RAGOTIN

Oui.

LA RANCUNE

Laquelle ?

LA RANCUNE

Ni moi.

LA RANCUNE

Et qui ?

LA RANCUNE

L'Étoile.

LA RANCUNE

Bon ! Bon !

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Blaise Bouvillon, Le Destin, Isabelle.

LE DESTIN

Non.

ISABELLE, entendant tirer le pétard

Qu'entends-je ?

LE DESTIN

Qu'est-ce ?

BLAISE BOUVILLON

Comment ? Si tard !

BLAISE BOUVILLON

Enfin, vous me devez...

SCÈNE X. Le Destin, Isabelle.

SCÈNE XI. La Baguenaudière, Le Destin, Isabelle, Ragotin.

LA BAGUENAUDIÈRE

Cherchons L'Étoile.

RAGOTIN, derrière le théâtre

À l'aide ! À moi ! Je n'en puis plus.

LA BAGUENAUDIÈRE

Laquais ! De la lumière ! Qui crie ainsi ?

On apporte de la lumière.

RAGOTIN, en chemise

Ah ! Ah ! Je suis noyé.

LA BAGUENAUDIÈRE

Quoi ?

RAGOTIN

Nous étions couchés dans un bouge ici près. Le lit, qu'apparemment on avait fait exprès, Était, comme le bouge, étroit et sans ruelle. M'ayant laissé le soin d'éteindre la chandelle, La Rancune au milieu s'est couché le premier ; Je me suis doucement mis au bord le dernier. J'entonnais, en ronflant, déjà mon premier somme, Alors que, d'une voix douloureuse, mon homme M'a tiré par le bras, et s'est plaint, en criant, D'une difficulté d'uriner, me priant De lui donner le pot de chambre. À sa prière Je l'ai fait. Après s'être en vain une heure entière Efforcé, plaint, crié, juré comme un perdu, Sans avoir uriné goutte, il me l'a rendu. Moi, qui porte un bon coeur que le mal d'autrui touche "Je vous plains", ai-je dit alors, ouvrant la bouche Aussi grande qu'un four, à force de bâiller ; Puis je me suis remis plus fort à sommeiller. Dans ce somme profond la matineuse aurore M'aurait trouvé gisant, si le perfide encore Ne m'avait réveillé, me tirant par le bras, Pour me redemander, avec de grands hélas, Une seconde fois ce maudit pot du diable. Une seconde fois, ma pitié charitable L'a mis entre ses mains : pestant, mordant ses doigts, N'ayant rien fait non plus que la première fois, Il me l'a redonné, me priant, hors d'haleine, De ne me plus donner une semblable peine, Qu'elle n'était pas juste, et qu'il la prendrait bien : Et moi, qui n'aime pas de contredire à rien, J'ai dit qu'à ses désirs il pouvait satisfaire. Ayant remis le pot à sa place ordinaire, J'aurais gagé, sentant le sommeil me saisir, Qu'autant qu'une marmotte on m'allait voir dormir. Le maudit La Rancune, homme sans conscience, N'avait pas jusqu'au bout lassé ma patience : Pour reprendre le pot, lui-même ayant porté Tout son corps hors du lit, de force il m'a planté Un coude dans le creux de l'estomac, terrible, M'éveillant en sursaut à cette masse horrible : " Morbleu ! me suis-je alors écrié, je suis mort." " Je vous demande excuse, a-t-il dit, et j'ai tort ; Mais de peur d'interrompre, en ma douleur extrême, Votre sommeil encor, j'ai pris le pot moi-même. Malepeste, ai-je dit, m'étouffer, m'accabler, M'enfondrer l'estomac, n'est-ce pas le troubler ?" Mais lui, sans m 'écouter, ni craindre ma colère, Rendait à la nature un tribut ordinaire. Je l'en félicitais de mon mieux, quant le sot Voulant le mettre à terre, a répandu le pot Plein jusqu'au bord sur moi, me noyant la poitrine, La barbe, et tout le corps, d'un océan d'urine. Portant bien loin du lit mes pas précipités, Je cours, je vais, je viens, tout couvert de... sentez.

Bouge : petite chambre ou garde-robe qui acompagne un plus grande. Les chambes des maisons sont accompagnées d'un bouge pour couher une valet. [F]

Ruelle : se dit aussi de l'espace qu'on laisse entre le lit et la muraille. Se dit aussi des alcôves, et en général les lieux parés où les dames reçoivent leurs visites, soit dans leurs lits, soit sur des sièges.

ACTE III

SCÈNE I. Le Destin, L'Étoile.

LE DESTIN

Ma soeur, pour mon dessein ne craignez nullement ; Isabelle est d'accord de cet enlèvement. Pour notre hymen prochain ma parole est donnée ; Son coeur à mes serments soumet sa destinée Et déjà loin d'ici nous nous verrions tous deux, À l'abri des censeurs, au comble de nos voeux, Si le Sort, dont ma flamme attendait des miracles, N'avait depuis fait naître obstacles sur obstacles. Sa puissance aujourd'hui ne le peut différer : Tout est bien concerté, je le puis assurer. Ce qui me reste à faire est d'instruire Isabelle ; Mais comme, en m'approchant si souvent auprès d'elle, Mes desseins d'être sus pourraient courir hasard, Rendez-vous-y pour moi, voyez-la de ma part : Pour l'obliger à fuir dans cette conjoncture Donnez-lui ce billet, dont voici la lecture :

L'incident qui nous sépara hier que nous étions seuls, et tout prêts de profiter de l'occasion, m'oblige de vous prier que nous nous voyions encore aujourd'hui pour prendre d'autres mesures, et mieux assurer les commencements d'un bonheur qui doit durer toute notre vie. Trouvez un prétexte pour ne point être à la répétition de la comédie de Monsieur de La Baguenaudière : quoique je doive y représenter le principal personnage, on ne laissera pas sans moi de repasser. L'Olive, mon père, a appris mon rôle, et m'excusera sur une raison très plausible. Je ne lui ai pourtant pas dit notre aventure ni notre but. Fiez-vous à ma discrétion, et ayez la bonté de m'attendre dans votre chambre.

Le Destin.

Parlez-lui, remettez ce billet en sa main, Et...

SCÈNE II. Le Destin, L'Étoile, La Rancune.

L'ÉTOILE

Moi, non.

L'ÉTOILE

J'y cours.

Elle laisse tomber sa lettre en s'en allant.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Madame Bouvillon, La Rancune.

MADAME BOUVILLON

Montrez-moi.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Isabelle, L'Étoile, La Rancune.

ISABELLE

Rien.

ISABELLE

Plaît-il ?

SCÈNE VII. Isabelle, L'Étoile, La Rancune, Ragotin.

LA RANCUNE

C'est Ragotin.

L'ÉTOILE, à Isabelle

Sans doute il l'a trouvé.

RAGOTIN

Suis-je mort ? Mais je vois des objets dont mon âme est ravie. Aurions-nous de concert fait faux bond à la vie ? Hem ! Pour voir, patinons.

Patiner : on dit aussi, qu'on patine une femme, quand on lui manie indiscrètement les bras, le sein, etc... [F]

L'ÉTOILE, lui donnant un coup de buse sur les doigts

Halte !

RAGOTIN, va à Isabelle qui lui donne un soufflet

Elle frappe fort.

ISABELLE

Insolent !

LA RANCUNE

La sueur dont vous êtes mouillé Vient de réplétion, suivant la médecine. Fi ! Cela sent mauvais.

Réplétion : Trop d'embompoint ; ce qui remplit trop quelque partie. [F]

LA RANCUNE

Non.

LA RANCUNE

D'hydropisie.

RAGOTIN, sortant

Qu'on me soutienne !

L'ÉTOILE, arrêtant La Rancune

Avant que de vous en aller, De grâce...

SCÈNE VIII. Isabelle, L'Étoile.

SCÈNE IX. La Baguenaudière, Isabelle, L'Étoile.

SCÈNE X. La Baguenaudière, Monsieur de Prérazé, Monsieur des Lantilles, Monsieur de Boiscoupé, Monsiuer de Mousseverte.

SCÈNE XI. Les acteurs précédents, L'Olive.

SCÈNE XII. Les acteurs précédents, Le Décorateur.

LE DÉCORATEUR

Sauvez-moi du caprice.

SCÈNE XIII. Les acteurs précédents, Ragotin.

LA BAGUENAUDIÈRE

Prenez garde.

DE MOUSSEVERTE

Arrêtez.

RAGOTIN, toujours le chenet levé

Qu'on le livre, ou ma main va, sans que rien l'arrête, Avecque ce chenet, fendre plus d'une tête.

Chenet : ustensile servant dans les cheminées à soutenir le bois, afin qu'il brûle mieux. [F]

DES LENTILLES

Attendez.

TOUS ENSEMBLE, baissant la tête

Ah !

SCÈNE XIV. Les acteurs précédents, La Rancune.

LA RANCUNE, le saisissant par derrière

Vous n'en ferez rien.

RAGOTIN, se débattant

Chien !

LA BAGUENAUDIÈRE

Ne le lâchez pas !

LA BAGUENAUDIÈRE

Il m'égratigne.

DE BOISCOUPÉ

Laissez.

RAGOTIN, le visage dans son chapeau

Oh ! oh !

DES LENTILLES, le lui voulant ôter de force

Quels hurlements ! Empêchons qu'il ne crève.

DE MOUSSEVERTE

C'est pis.

RAGOTIN

Donnez.

RAGOTIN

Oh !

LA RANCUNE

Coupons par ici.

RAGOTIN

Oui.

LA RANCUNE, coupant le chapeau par derrière

Voyez la lumière.

RAGOTIN

Ouffe.

SCÈNE XV. Les acteurs précédents, Blaise Boutillon.

BLAISE BOUVILLON

Oui.

LA BAGUENAUDIÈRE

Vous savez Cléopâtre ?

LA BAGUENAUDIÈRE

Ô sort ingrat pour moi !

BLAISE BOUVILLON

Est-ce un grand rôle ?

BLAISE BOUVILLON

Sont-ils en prose ?

Voir Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, acte II, scène 4.

BLAISE BOUVILLON

Allons donc, menez-m'y.

ACTE IV

SCÈNE I. La Baguenaudière, De Boiscoupé, De Prérazé, De Mousseverte, Des Lentilles.

DES LENTILLES

Autant qu'Argus eut d'yeux je voudrais des oreilles, Pour de ce grand ouvrage entendre les merveilles.

Argus : personnage de la myhtologie grecque qui avait 100 yeux et qui n'en fermeit que 50 quand il dormait. Junon lui confia la garde d'Io, qu'elle venait de changer en vache ; mais Mercure endormit la gardien au son de sa flûte, et lui coupa la tête. Junon transporta les yeux d'Argus sur la queue du paon et le transforma en cet oiseau. [B]

DE BOISCOUPÉ

Je voudrais le louer avec autant de voix Que le grand Briarée eut de bras autrefois.

Briarée : un des génts qui attaquèrent le ciel, avait , selon la Fable, cent bras et cinquante tête, il fut terrassé par Neptune, et emprisonné sous l'Etna. [B]

LA BAGUENAUDIÈRE

Trêve d'encens, messieurs, cessez de me louer : Un auteur n'est que trop facile à s'engouer. La pièce que j'expose à vos doctes génies, Est un beau composé de ces rares saillies, De ce bon goût nouveau, digne ouvrage du temps, Où l'esprit prend partout le dessus du bon sens. Fi ! Fi ! De ces auteurs enchaînés par les règles, Qui, venant sur nos moeurs fondre comme des aigles, Pensent, en beaux discours nous peignant la vertu, Nous donner de l'horreur pour le vice abattu ! Il est vrai que jadis, respectant leurs ouvrages, Le coeur était touché de leurs doctes images, Les vives passions s'y faisaient admirer ; On était assez sot pour y venir pleurer. Mais les temps ont changé. La triste tragédie, Pour plaire maintenant, en farce travestie, Des jolis quolibets et des propos bouffons, Préfère l'agrément à ses graves leçons : Elle va ramasser dans les ruisseaux des halles Les bons mots des courtauds, les pointes triviales, Dont au bout du Pont-Neuf, au son du tambourin, Monté sur deux tréteaux, l'illustre Tabarin Amusait autrefois et la nymphe et le gonze De la cour de Miracle et du cheval de bronze. Voilà le véritable aimant des beaux esprits ; Voilà, messieurs, aussi le chemin que j'ai pris. Antoine et Cléopâtre à vos yeux vont paraître, Non pas tels qu'ils étaient, mais comme ils devraient être, Mais tels qu'il faut qu'ils soient pour captiver les coeurs, Par la main des fripiers vêtus en bateleurs ; Vous savez bien, Messieurs... Mais j'entends qu'on s'avance, Messieurs, un petit air avant que l'on commence.

Les violons jouent ; et, les violons jouant, les messieurs prennent place.

Engouer : se dit figurémment en morale ; pour dire, se préoccuper, s'entêter en faveur de quelque personne, ou de quelque ouvrage. [F]

Pont-Neuf : plus vieux pont de Paris, situé au bout de l'ile de la Cité.

Tabarin : Bouffon très grossier, valet et associé de Mondor. Ce Mondor était un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier siècle [XVIIème NdR] établissait son théâtre sur des tréteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours à Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]

Cour de Miracles : depuis le moyen-age et jusqu'au XVIIème, quartier peu sûr de l'Ile de la Cité.

Cheval de bronze : allusion à la statue d'Henri IV situé au milieu du Pont-Neuf et au bout de l'ile de la Cité.

SCÈNE II. Cléopâtre, Charmion.

CLÉOPÂTRE, représentée par Ragotin

Non, non, je veux mourir ; ne m'en empêche pas. Ah ! ah !

Les scènes qui suivent sont la parodie de la tragédie de Cléopâtre, de Chapelle, représentée pour la première fois le 12 décembre 1681 à l'Hôtel Guénégaud.

CHARMION

À mourir ?

CLÉOPATRE

De noirs pressentiments viennent m'en avertir. J'ai songé cette nuit un songe épouvantable : En tombant, mon miroir s'est cassé sur ma table ; Mon lacet s'est rompu, mon collier défilé ; Antoine, étant venu chez moi, s'en est allé ; Je me suis mise au bain, l'eau paraissait bourbeuse ; Le ciel brillait d'éclairs, la mer était grondeuse ; De funestes oiseaux frappaient l'air de leurs cris ; J'ai vu des loups-garous, des hiboux, des esprits ; Octave s'est rendu maître d'Alexandrie ; Moi, pour me dérober à sa juste furie, J'ai couru me cacher dans ces fameux tombeaux, Où de feu mes aïeux sont les tristes lambeaux... Tu me suivais partout, lorsque, las de combattre, Antoine m'a crié : "Je me meurs, Cléopâtre ! Et vite à moi, je suis vilainement blessé ; D'un grand coup de canon j'ai l'intestin percé ; À séparer nos coeurs le sort têtu s'acharne." J'ai mis, à ces grands cris, la tête à la lucarne : Charmion, qu'ai-je vu ? J'ai vu ce conquérant, Ce héros, invalide, affreux, pâle, et mourant, Ranimer à mes yeux ses forces languissantes, Sangloter, et vers moi tendre ses mains sanglantes. Que te dirai-je enfin ? Tes soins officieux Ont réduit en cordons nos voiles précieux ; On l'en a garrotté : les chemises trempées, À le tirer à nous nous étions occupées ; Courbant sous ce fardeau, les ampoules aux mains, Chacun, en maugréant, accusait les destins De voir en l'air pendu ce grand foudre de guerre, Quand la corde se rompt : crac, pouf, il tombe à terre : Voilà mon songe.

SCÈNE III. Antoine, Cléopâtre, Charmion.

ANTOINE, représenté par L'Olive

De tintoins mon esprit est rongé ! Par Octave de près je me trouve assiégé. Ce petit sot me taille ici de la besogne, Et m'en voilà camus comme un chien de Boulogne. Mais Éros vient à nous.

Tintouins : se dit aussi figurémment et bassement, d'une inquiétude d'esprit. [F]

Camus : pour dire qu'un homme a été bien trompé, qu'il est déçu de ses prétentions ; qu'il est bien honteux. [F]

SCÈNE IV. Antoine, Cléopâtre, Éros, Charmion.

CLÉOPÂTRE

Il a dit cela ?

SCÈNE V. Antoine, Charmion, Cléopâtre.

CLÉOPÂTRE

Quoi ! Toinon...

CLÉOPÂTRE

Qu'importe ?

SCÈNE VI. Cléopâtre, Charmion.

SCÈNE VII. Cléopâtre, Charmion, Le Page.

LA BAGUENAUDIÈRE, se levant

Pieds, ignorant.

CHARMION, riant

Je n'en puis plus.

SCÈNE VIII. Charmion, Éros.

SCÈNE IX. Antoine, Éros.

SCÈNE X. Antoine, Éros, Ragotin, en costume de Cléopâtre, La Baguenaudière, etc.

LA BAGUENAUDIÈRE

Et qui donc ?

SCÈNE XI. Les acteurs précédents, Ragotin, Isabelle.

ACTE V

SCÈNE I. Ragotin, La Rancune.

RAGOTIN, tirant d'un bourson

Je le crois. Tiens, voilà déjà demi-louis.

Bourson : Petite poche au dedans de la ceinture d'une culotte. [L]

RAGOTIN

Oui.

SCÈNE II. Ragotin, La Rancune, Un Laquais.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. L'Étoile, Le Destin.

SCÈNE V. Madame Bouvillon, L'Étoile, Le Destin.

MADAME BOUVILLON

Quoi ?

MADAME BOUVILLON

Elle a raison.

SCÈNE VI. Le Destin, L'Étoile.

SCÈNE VII. Isabelle, Le Destin, L'Étoile.

SCÈNE VIII. Isabelle, L'Étoile, Ragotin.

SCÈNE IX. Le Baguenaudière, Ragotin.

RAGOTIN, dans la caisse

Aye ! Ouf ! Je vais mourir.

LA BAGUENAUDIÈRE

Qu'entends-je ?

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Madame Bouvillon, La Baguenaudière.

LA BAGUENAUDIÈRE

Est-ce vous ?

LA BAGUENAUDIÈRE, ôtant son manteau

Sincère est mon ardeur.

MADAME BOUVILLON, ôtant son voile

Pure est ma passion.

LA BAGUENAUDIÈRE

Ah !

MADAME BOUVILLON

Ah !

SCÈNE XII. La Baguenaudière, Madame Bouvillon, Ragotin.

RAGOTIN

Ah !

LA BAGUENAUDIÈRE

Lisons.

Monsieur Ragotin, ne vous donnez point la peine de me chercher pour vous charger de ma conduite. Si mon père vous demande compte de la commission qu'il vous en a donnée, apprenez-lui que je suis entre les mains de Monsieur Le Destin, à qui j'ai donné ma foi, comme au seul homme qui s'est offert pour me délivrer du joug où m'allait jeter le mariage de Blaise Bouvillon, pour qui j'ai une aversion insurmontable.

Je suis, etc.

Je crois que ce perfide est de l'intelligence : Ton zèle a ménagé cette furtive absence, De ma fille tantôt tu m'avais répondu ; Tu m'as trahi, Judas ; mais tu seras pendu.

LA BAGUENAUDIÈRE

Abus !

MADAME BOUVILLON

Chansons !

SCÈNE XIII. Les acteurs précédents, La Rancune.

LA BAGUENAUDIÈRE

Pourquoi ?

LA RANCUNE

Nous nous aimons d'une amour fraternelle, Et je voudrais bien voir la grâce qu'il aura Au bois patibulaire alors qu'on le pendra.

Patibulaire : qui appartient au gibet. Les Seigneurs Heuts usticiers mettent des fourches patibulaires dans l'étendue de leurs terre. [F]

LA BAGUENAUDIÈRE

Et d'où vient ?

SCÈNE XIV. Les acteurs précédents, Le Destin, Isabelle.

LA BAGUENAUDIÈRE

Approche, scélérat, approche, ingrate fille, Indigne rejeton d'une illustre famille ; Suivre un homme inconnu ! Toi, séduire un enfant ! Un échafaud t'est sûr ; une guimpe t'attend.

Guimpe : partie de l'habit d'une religieuse ; petit mouchoir rond d'une toile fine qui s'attache aux deux côtés de la tête et sert à couvrir la gorge [F]. Ici, sens métaphorique pour la corde du pendu.

SCENE XV. Les acteurs précédents, Le Décorateur.

SCÈNE XVI. Les acteurs précédents, L'Olive.

LE DESTIN

Non ?

LA RANCUNE

Chose sûre.

LA RANCUNE

Juste.

LE DESTIN

Isabelle !

1 377 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0