Comédie en vers· En Cinq Actes
Ragotin ou Le Roman Comique
Cette oeuvre n'a pas été représentée.
Personnages
- RAGOTIN, avocat.
- MONSIEUR DE LA BAGUENAUDIÈRE.
- ISABELLE, sa fille.
- MADAME BOUVILLON.
- BLAISE BOUVILLON, son fils.
- MONSIEUR de PRÉRAZÉ, gentilhomme provincial.
- MONSIEUR de BOISCOUPÉ, gentilhomme provincial.
- MONSIEUR des LENTILLES, gentilhomme provincial.
- MONSIEUR de MOUSSEVERTE, gentilhomme provincial.
- LE DESTIN, comédien
- LA RANCUNE, comédien
- L'OLIVE, comédien
- LE DÉCORATEUR.
- LA CAVERNE, comédienne
- L'ÉTOILE, comédienne
- UN CHARETTIER.
- TROIS PORTEURS.
- UN LAQUAIS.
PREFACE 1883
Le bon La Fontaine est certainement peu connu comme poète dramatique ; le charme indicible de ses Contes et surtout de ses Fables a vite fait oublier la grâce de ses épîtres, de ses poésies badines et légères, de ses petits romans mêlés de vers, et surtout de ses comédies, libres, souriantes, spirituelles, véritablement dignes de ce génial bohème du grand siècle.
La Fontaine était né à Château- Thierry, où son père était maître des eaux et forêts ; il eut la mauvaise idée de lui remettre sa charge et de le marier ; mais La Fontaine oublia bientôt femme et maîtrise, quitta l'une et l'autre et vint à Paris où, dans la compagnie de joyeux garçons comme lui, il fréquenta les cabarets, les ruelles, les mauvais lieux, mena cette existence facile et légère, grâce à quoi il eut vite fait de manger son fonds avec son revenu, comme il l'a dit dans sa spirituelle épitaphe.
C'est de cette époque que date toute cette partie légère et badine de son oeuvre, effacée par les six livres de ses immortelles Fables ; c'est à cette époque qu'il écrit ce joli roman de "Les Amours de Psyché et de Cupidon", qu'il traduit en vers "l'Eunuque" de Térence, qu'il sème à tous vents épîtres, ballades, poèmes légers, qu'il esquisse déjà ses Contes les plus licencieux et que pour plaire à quelques comédiens rencontrés dans des cabarets nocturnes où il s'attarde, il compose "Le Florentin", et "Ragotin" que nous publions aujourd'hui.
Ragotin fut écrit en collaboration avec Champmeslé, un joyeux drille, comédien, poète, buveur, bretteur et mari de cette actrice à qui il donna son nom et qui créa les chefs-d'oeuvre de Racine.
Ragotin, comme on le verra, est tiré en partie du Roman comique de Scarron.
ACTE I
SCÈNE I. Monsieur de la Baguenaudière, Madame Bouvillon, Isabelle, Blaise Bouvillon.
LA BAGUENAUDIÈRE
Déjà Phébus, voisin de ces moites retraites, Ne semble plus mener ses chevaux qu'à courbettes ; Ce dieu porte-lumière, aux yeux vifs, au blond crin, Ainsi que du tabac respire un air marin, Et sentant que Thétis apprête sa litière...Phébus : allégorie du soleil.
Thétis : Une des déesses de la mer, qui fut mère d'Achille. [L]
MADAME BOUVILLON
En vérité, monsieur de La Baguenaudière, Depuis que la fureur de rimer au hasard A pris le peu d'esprit dont le ciel vous fit part, On ne vous entend plus. Pourquoi cette litière, Ce Phébus ?LA BAGUENAUDIÈRE
C'est-à-dire en langage vulgaire, Madame Bouvillon, que l'horloge six fois S'est déjà fait entendre aux échos de nos bois, Et des comédiens dont j'attends la venue La troupe à mes regards n'est point encor parue. Que veut dire ceci ? Vous, Biaise Bouvillon, Pour les voir arriver montez au pavillon, Allez au cabinet qui face l'avenue, Ma fille, et quand l'un d'eux vous frappera la vue, Vous viendrez me le dire : allez.MADAME BOUVILLON
Que d'embarras ! Vous moquez-vous d'avoir ici tout ce fracas ? Pourquoi cette dépense ? Et que voulez-vous faire, Vous, des comédiens ?LA BAGUENAUDIÈRE
Quoi ! Toujours en colère ! De ces emportements purgez-vous, purgez-vous : Madame Bouvillon, prenez un ton plus doux ; Et puisque enfin l'hymen unit notre famille, Qu'il nous joint vous et moi, votre fils et ma fille, Le plaisir qu'avec vous je prends de m'allier Fait que je veux un peu rire sur mon pallier : Je brûle pour cela que notre troupe vienne.MADAME BOUVILLON
Dites que c'est pour voir votre comédienne.LA BAGUENAUDIÈRE
Qui ? L'Étoile ? Ah ! Jalouse.MADAME BOUVILLON
Avouez-le entre nous, Cette brillante Étoile est un astre pour vous : Vous l'aimez, et votre âme adore sa puissance.LA BAGUENAUDIÈRE
Je ne veux pas vous rendre offense pour offense, Mais l'effet de cet astre est sur moi moins certain Que sur vous l'ascendant de monsieur Le Destin. C'est un comédien bien fait, courtois, habile.MADAME BOUVILLON
Eh ! Quoi donc ! Sans aimer ne puis-je être civile ? Est-il assez hardi pour présumer de soi ?...LA BAGUENAUDIÈRE
Non.MADAME BOUVILLON
Ce n'est qu'avec vous qu'il est venu chez moi.LA BAGUENAUDIÈRE
D'accord, je l'y menai, mais à votre prière ; Et ce soir-là chez vous la chère fut entière ; Rien ne fut épargné. Si par l'extérieur On peut probablement juger du fond du coeur, Le vôtre anx clairvoyants fut trop reconnaissable. Quand de ce qu'on mettait de meilleur sur la table Ma main faisait un choix pour le comédien, Les vôtres, à l'envi, sans examiner rien, À l'accabler de tout se montrèrent avides, Tant qu'en un tournemain tous les plats étant vides, L'assiette du Destin fut si pleine en effet, Que chacun s'étonna que le hasard eût fait, De morceaux entassés avec autant d'emphase, Un si haut monument sur aussi peu de base Qu'est le cul d'une assiette.SCÈNE II. Monsieur de la Baguenaduière, Madame Bouvillon, Blaise Bouvillon.
LA BAGUENAUDIÈRE
Avez-vous vu toute la troupe entière ?BLAISE BOUVILLON
Non, mais j'ai vu de loin une épaisse poussière ; Ce sont eux, ce sont eux, car mon oeil a su voir À travers ce brouillard un cheval gris et noir, Qui tantôt se pavane, et puis qui tantôt trotte : À chacun de ses flancs est pendue une botte, Au-dessus de la selle il paraît un chapeau ; Le chapeau ne vient pas tout à fait au niveau Et laisse entre la selle et lui quelque distance ; Je ne sais ce qui peut causer cette éminence ; C'est pourtant quelque chose, il n'est rien plus certain ; Mais je n'ai jamais pu le voir.LA BAGUENAUDIÈRE
C'est Ragotin.MADAME BOUVILLON
Qu'est-ce que Ragotin ?LA BAGUENAUDIÈRE
Ragotin, c'est, madame, Un petit homme veuf d'une petite femme, Avocat de naissance et de profession, Qui, dans une petite et proche élection, Petitement possède une petite charge ; D'esprit assez étroit, de conscience large ; Menteur comme un valet, têtu, présomptueux, Et vain comme un pédant, sot et fat comme deux, Poète à mériter de souffrir un supplice, Si sur les méchants vers on mettait la police ; Et c'est, pour au portrait mettre les derniers traits, Le plus grand petit fou qui se soit vu jamais, Et qui depuis Roland ait couru la campagne. Sans doute avec la troupe il vient, il l'accompagne ; Je cours au-devant d'eux.BLAISE BOUVILLON
Et moi, j'y vais aussi.SCÈNE III. Madame Bouvillon, Isabelle.
ISABELLE, entrant sans voir madame Bouvillon
Allons tôt... Que vois-je ? Ah !MADAME BOUVILLON
Que cherchez-vous ici ?SCÈNE IV.
SCÈNE V. Le Destin, Isabelle.
ISABELLE
Où courez-vous ? Par un transport extrême, Madame Bouvillon vous prévient elle-même : Que va-t-elle penser en ne vous trouvant pas ? Des nobles campagnards la retiennent là-bas ; Tandis qu'elle s'amuse en compliments frivoles, Ne perdons point de temps en de vaines paroles. Vous savez ce qu'au Mans mon coeur vous a promis, Vous savez ce qu'ici le vôtre m'a permis ; Pour votre enlèvement tout est prêt, et Léandre Avec trois bons relais en lieu sûr va nous rendre. À la porte du parc courons sans hésiter... Êtes-vous sûr que rien ne nous puisse arrêter ? Le jour est encor grand, quelqu'un peut nous surprendre ; De peur de quelque obstacle, il vaudrait mieux attendre ; La nuit serait un temps propre à notre désir.LE DESTIN
Quel temps plus favorable avons-nous à choisir ? Madame Bouvillon est là-bas en affaire, Le soin de notre troupe occupe votre père ; L'embarras qu'ils auront l'un et l'autre en ces lieux, Et sur vous et sur moi lui fermera les yeux, Et nous serons déjà bien loin de leur présence Avant que quelqu'un d'eux ait appris notre absence. Est-ce qu'en différant, et par précaution, Vous voulez donner temps à Blaise Bouvillon De vous épouser ?ISABELLE
Moi ! Que venez-vous me dire ? De tous les maux pour moi ce serait là le pire ; J'aimerais mieux mourir que le voir mon époux.LE DESTIN
Et qui vous retient donc ? Parlez ; est-ce, entre nous, Que ma profession vous tiendrait en balance ? Ignorez-vous combien on nous estime en France ? Sans vanité, madame, il est très peu de lieux Où je ne sois en droit d'oser lever les yeux. Si vous vous défiez de la foi que j'en donne, Il faut...ISABELLE
Je n'ai des yeux que pour votre personne, Et n'examine rien que vos seuls intérêts. Madame Bouvillon m'observe ici de près : Ayant un grand crédit sur l'esprit de mon père, Par avance elle prend sur moi des droits de mère ; À ses ordres mon père attache mes destins, Elle vous voit d'un oeil qui fait que je la crains.LE DESTIN
Ne craignez rien.SCÈNE VI. Madame Bouvillon, Isabelle, Le Destin.
MADAME BOUVILLON
Quoi ! Seul dans l'embarras laissez-vous votre père ? Il veut vous présenter là-bas à ses amis ; Allez faire avec lui les honneurs du logis.Isabelle sort, et tire la porte sur elle.
SCÈNE VII. Madame Bouvillon, Le Destin.
MADAME BOUVILLON
Vous, monsieur Le Destin, demeurez. L'étourdie, Je pense, en s'en allant, a d'une main hardie Fermé sur nous la porte : aveugle à ce point-là, Elle...LE DESTIN
Je vais l'ouvrir.MADAME BOUVILLON
Je ne dis pas cela ; Mais c'est faire beaucoup qu'en venir jusque-là. Vous savez, quand les gens sont enfermés ensemble Tête à tête, qu'ils font tout ce que bon leur semble : Tout de même à son gré chacun en peut parler.LE DESTIN
Ah ! Ce n'est pas des gens qu'on voit vous ressembler, Qu'on fait impunément des soupçons téméraires ; Vous êtes au-dessus des sentiments vulgaires : Mais pour vous garantir de ces mauvais bruits-là, Je vais me retirer.MADAME BOUVILLON
Je ne dis pas cela ; Mais ce matin monsieur de La Baguenaudière, Dont l'esprit a des coeurs la connaissance entière, Me disait, en raillant doucement avec moi, Qu'il croyait que pour vous certain je ne sais quoi... D'un ton malicieux il me faisait entendre Que vous étiez bien fait, qu'on avait le coeur tendre.SCÈNE VIII. Madame Bouvillon, Le Destin, Ragotin.
RAGOTIN, criant derrière le théâtre
Arrête, arrête, infâme !RAGOTIN, frappant à la porte
Ouvrez la porte, ouvrez.MADAME BOUVILLON, au Destin
Ouvrez tôt.LE DESTIN, s'embarrassant dans les jupes de madame Bouvillon, tombe
J'y cours. Ah ! J'ai la jambe rompue.MADAME BOUVILLON, ouvrant elle-même, Ragotin pousse la porte rudement contre elle
Ouvrons nous-même. Ah, ciel ! J'ai la tête fendue.RAGOTIN, entrant brusquement, rencontre les pieds du Destin, qui le font tomber
Il a une grande épée, une bandoulière où pend un mousqueton, et des bottes retroussées jusqu'aux cuisses.
Eh ? Vite, où me cacher ? Ah ! J'ai le nez cassé.MADAME BOUVILLON
Ah ! La tête.LE DESTIN
Je suis brisé.RAGOTIN, se relevant
Je suis blessé.MADAME BOUVILLON
Quel est ce godenot fagoté de la sorte ?Godenot : Petite figure, ou marionneyye dont se servent les ccharlatans pour amuser le peuple. Se dit aussi par dérision des personnes laides et mal faites, des figures mal taillées ou dessignées. [F]
LE DESTIN
C'est Monsieur Ragotin.LE DESTIN
Quelle chute !SCÈNE IX. Madame Bouvillon, Le Destin, Ragotin, La Rancune, un charretier.
LE DESTIN
Arrête.LE CHARRETIER
Oh ! Je n'ai crainte aucune.LA RANCUNE, prenant le charretier par le bras
Si...SCÈNE X. Madame Bouvillon, Monsieur de la Baguenaudière, Le Destin, La Rancune, L'Olive, Ragotin.
L'OLIVE
Quel tintamarre !LA BAGUENAUDIÈRE, jetant le chapeau du charretier
Quel bruit ! Les armes bas, maraud, de par le Roi ! Apprends, chétif mortel qui devant moi te couvre, Qu'on doit à mon château même respect qu'au Louvre.LE CHARRETIER
Mon pauvre âne, qui vient d'expirer devant vous, Morguoy ! M'a mis l'esprit tout sans dessus-dessous.LA BAGUENAUDIÈRE
Et qui l'a fait mourir ?LE CHARRETIER
Cet avocat sans cause.LA BAGUENAUDIÈRE
Pourquoi ?RAGOTIN
Mal à propos mon arme a fait la chose, Mais c'est sans mon aveu, demandez-lui plutôt. J'étais parti du Mans, monté sur un courtaud, Comme un petit Saint-George avec cet équipage, Sans avoir le dessein de faire aucun dommage, Foi d'avocat ! Ayant joint la troupe au faubourg, Nous avons pris d'ici le chemin le plus court ; Tantôt caracolant devant, tantôt derrière, Et tantôt cajolant l'une ou l'autre portière, Faisant couler le temps, gagnant toujours pays, En propos gaillardins, réjouissants devis, Nous nous sommes trouvés proche votre avenue. D'abord votre présence ayant frappé ma vue, Pied à terre aussitôt j'ai mis avec eux tous ; Vous nous avez reçus bras-dessus bras-dessous. Pour jouir en chemin de votre air amiable, J'ai voulu remonter à cheval, c'est le diable ! En montant le matin dans ma cour bien et beau Je m'étais dextrement aidé d'un escabeau ; Mais, en pleine campagne étant sans avantage, La pâleur de han-han m'est montée au visage. Toutefois prenant coeur pour cet exploit guerrier, J'ai vaillamment porté mon pied à l'étrier ; D'une main empoignant le pommeau de la selle, Pour porter l'autre jambe en l'autre part d'icelle, Je me guindais en l'air quand la selle a tourné ; Au crin tout aussitôt je me suis cramponné ; Enfin, cahin-caha, j'avais monté ma bête. La chose jusque-là n'avait rien que d'honnête ; Mais malheureusement ce maudit mousqueton, Ayant entortillé mes jambes de son long, S'est trouvé sur la selle, et juste entre mes fesses. Pour m'affermir dessus, sensible à ces détresses, Mes pieds trop courts cherchant mes étriers trop longs, Ont fait à mon cheval sentir leurs éperons Dans un endroit douillet où jamais la molette N'avait piqué cheval. Il part, marche à courbette, Plus fort que ne voulait un quasi-Phaéton Dont le corps ne portait que sur un mousqueton. Moi, j'ai soudain serré mes deux jambes de crainte ; L'animal aussitôt, à cette double atteinte, A levé le derrière, et moi je suis glissé Aussitôt sur le col où je me suis blessé ; Car le cheval mutin, après cette ruade, A relevé sa tête, et fait une saccade Qui du col sur la croupe à l'instant m'a placé, Du maudit mousqueton toujours embarrassé. N'y souffrant rien, il a gambadé de plus belle, Et m'a fait un pivot du pommeau de la selle. M'étant saisi du crin, et me tenant serré, Mon cheval galopait, quand mon arme a tiré : Je me suis cru le coup au travers de la panse ; Mon cheval en a craint tout autant, que je pense, Car il en a du coup si rudement bronché, Que le maudit pommeau qui me tenait bouché Juste un certain endroit comme un bouchon de liège, À mon corps chancelant n'a plus servi de siège. Suspendu donc en l'air, un pied libre et traînant, L'autre pour mon malheur à l'étrier tenant, Jamais de mon trépas je ne me crus si proche. Enfin je fais effort, et mon pied se décroche ; Lors on a vu soudain, comme un fardeau de plomb, Corps, harnais, baudrier, épée, et mousqueton, Bandoulière, enfin bref tout l'attirail de guerre, Donner, non sans douleur, de compagnie à terre ; Et tout cela s'est fait, ma foi ! sans vanité, Bien plus adroitement que je n'étais monté. À peine relevé de cette culbute, J'avais l'esprit encore étourdi de ma chute, Quand cet homme a plein poing est venu me charger : M'étant senti des pieds encor pour déloger, J'ai promptement cherché du secours dans la fuite ; Mais il s'est jusqu'ici chargé de ma conduite, Toujours la fourche aux reins.Courtaud : un cheval de moyenne taille à qui on a cupé la queue et les orielles. [F]
Guinder : terme de marine, c'est hausser et élever les voiles, soit quelque autre chose. [F]
Mousqueton : petit mousquet aui est plus court ; mais plus gros de calibre que les mousquets ordinaires. Il se tire avec un fusil composé d'un chien et d'un batterie, au lieu que le mousquet s'exécute avec un mèche. [F]
Phaéton : personnage de la mythologie qui vola le char du soleil et qui en chut.
Saccade : terme de manège. C'est une secousse violente que le cavalier donne au cheval, en tirant tout_à_coup les rênes de la bride, quand le cheval pèse à la main : ce qui est une espèce de châtiment, dont il faut user rarement, de peur de gâter la bouche du cheval. [F]
LE CHARRETIER
Eh mordienne ! Ai-je tort ? Du coup qu'il a tiré, monsieur, mon âne est mort ; Il me le doit payer.RAGOTIN
L'ai-je fait par malice ?BLAISE BOUVILLON
Les voici.SCÈNE XI. Mesdemoiselles La Caverne, L'Étoile, Madame Bouvillon, Ragotin, LA Baguenaudière.
MADEMOISELLE LA CAVERNE
Ah ! Monsieur Ragotin, vous voilà, Dieu merci ! J'avais de votre chute une douleur interne.MADEMOISELLE L'ÉTOILE
Avez-vous pu tomber ainsi sans vous blesser ?RAGOTIN
Je ne sais, je n'ai pas eu le temps d'y penser, Charmante Étoile ; il faut, avant que je l'assure, Y tâter. Grâce au ciel, ma tête est sans fêlure, Les ressorts de mes bras ne sont point fracassés, Mes jambes et mes pieds se trémoussent assez, Hem, hem, l'individu fait encor son office, Et... tout se porte bien, fort à votre service.MADAME BOUVILLON
Je n'en dis pas de même, et votre bras trop prompt M'a donné de la porte un rude coup au front.LA BAGUENAUDIÈRE
Allons tous au jardin ; donnez-moi la main, belle.SCÈNE XII. Madame Bouvillon, La Caverne, Ragotin, trois porteurs, chargés de coffres.
PREMIER PORTEUR
Hors, hors !SECOND PORTEUR
Gare, gare !TROISIÈME PORTEUR
Rangez-vous vite, et me laissez passer. Encor ! Quel embarras ! Tous les coffres de France Se sont ici donné rendez-vous, que je pense.PREMIER PORTEUR
Ôtez-vous !SECOND PORTEUR
Hors d'ici !MADAME BOUVILLON
Quittez-moi !TROISIÈME PORTEUR
Boutons bas !RAGOTIN
Diable ! N'en faites rien.PREMIER PORTEUR
Je n'en puis plus.SECOND PORTEUR
Ni moi.MADAME BOUVILLON
Ah !LA CAVERNE
Ah !ACTE II
SCÈNE I. Blaise Bouvillon, La Rancune.
BLAISE BOUVILLON
Mon cher La Rancune, oui, je vous trouve admirable ; Touchez là, vous venez de souper comme un diable ; J'ai pris tant de plaisir en vous voyant manger, Qu'avec vous d'amitié je me veux engager : Embrassons-nous encor. Pour vous faire un peu rire, Apprenez un secret... c'est... n'allez pas le dire !LA RANCUNE
Oh !LA RANCUNE
C'est un pétard.BLAISE BOUVILLON
Oui, mais point de caquet.LA RANCUNE
Oh !BLAISE BOUVILLON
Venez m'éclairer ; motus au moins, pour cause.LA RANCUNE
Oh !BLAISE BOUVILLON
Il cloue le pétard à la porte d'Isabelle.
Le voilà cloué, Dieu merci ! Bouche close.LA RANCUNE
Oh !BLAISE BOUVILLON
Vous ne savez pas pourquoi je le mets là !LA RANCUNE
Non.BLAISE BOUVILLON
Apprenez-le ; au moins ne dites pas cela !LA RANCUNE
Oh !BLAISE BOUVILLON
Vous venez de voir ma maîtresse Isabelle.LA RANCUNE
Oui.BLAISE BOUVILLON
Dites-moi, comment la trouvez-vous ! Hem ?LA RANCUNE
Belle.BLAISE BOUVILLON
Demain un lacs d'hymen me donnera sa foi.Lacs : c'est un ou plusieurs cordons lacés, noués ou entremêlés, pour servir à divers usages. [F] lacs d'hymen : lien du mariage.
LA RANCUNE
Peste !BLAISE BOUVILLON
À prendre sans verd nous jouons elle et moi : D'avoir perdu deux fois j'ai déjà l'infortune ; Mais avec ce pétard je veux qu'elle en perde une.LA RANCUNE
Comment ?BLAISE BOUVILLON
Sur le minuit j'y viens mettre le feu. Isabelle, à ce bruit, oubliant notre jeu, Sortira sans son verd, j'en suis sûr ; sa surprise Fera que pour ce coup elle se verra prise. Le tour n'est-il pas drôle et bien trouvé ?LA RANCUNE
Fort bien.LA RANCUNE
Oh !SCÈNE II.
LA RANCUNE
Qu'un campagnard est fat ! Son Isabelle Plaît au jeune Destin, je le crois aimé d'elle. J'admire en vérité les femmes d'aujourd'hui ; J'en vois peu qui ne soient quasi folles de lui. Du temps que je jouais les premiers personnages, Il n'aurait pas été propre à jouer les pages ; Parce qu'il est bien fait, jeune, et brillant d'appas, De toute l'assemblée il a les brouhahas. Je l'ai toujours haï, car il a du mérite... On vient ; c'est Isabelle et lui ; cachons-nous vite.SCÈNE III. Le Destin, Isabelle, un flambeau à la main.
LE DESTIN
Sortez de votre chambre, et venez en ces lieux. De peur d'une surprise ici nous serons mieux : Au moindre bruit rendant la lumière inutile, Voilà votre retraite, et voici mon asile. Apprenez le sujet qui m'amène, en deux mots. Ce soir, après minuit, lorsque par ses pavots Le sommeil en ces lieux répandra le silence, Je reviendrai vous prendre, et faisant diligence, Nous gagnerons la porte où mon valet m'attend, Et... qu'avez-vous encor ? Ce dessein vous surprend ?ISABELLE
Je ne le cèle point, sur ce fatal voyage Madame Bouvillon me donne de l'ombrage ; Elle vous aime.Céler : cacher.
LE DESTIN
Eh bien ! Craignez-vous son amour ?ISABELLE
Une femme à son âge, et la nuit et le jour, Curieuse, et sans cesse attachée à sa suite, D'un amant qu'elle adore observe la conduite. Pour trouver un temps propre à nous favoriser, N'avez- vous point quelqu'un qui puisse l'amuser ?LE DESTIN
Qui ?LE DESTIN
Vous le connaissez mal, il a plus de malice Qu'un vieux singe ; envieux, contredisant, menteur, Et qui s'éborgnerait du meilleur de son coeur Pour faire perdre un oeil à son voisin ; faux-frère, Médisant ....LA RANCUNE, de l'endroit où il est caché
Hem ! Hem !ISABELLE, éteint la lumière et fuit, et Le Destin se jette dans la caisse
Vite, éteignons la lumière !LA RANCUNE
Le drôle n'ébauchait pas trop mal mon portrait ; Un pinceau satirique en peignait chaque trait ; Il était en humeur de se donner carrière, Et m'allait achever de la belle manière, Si je n'avais toussé sortant de mon étui : Je ne me croyais pas si bien connu de lui ; Mais sa furtive ardeur par moi mise en lumière, Pourra... Que veut monsieur de La Baguenaudière ?SCÈNE IV. Le Baguenaudière, La Rancune.
LA BAGUENAUDIÈRE
Ah ! Bonsoir, La Rancune.LA RANCUNE
Ah ! Monsieur, serviteur.LA BAGUENAUDIÈRE
Vous êtes, sur mon âme, un admirable acteur.LA RANCUNE
Monsieur...LA BAGUENAUDIÈRE
Que dites-vous de mon habit de chasse ?LA RANCUNE
Qu'il est beau pour jouer un baron de La Crasse.Le Baron de la Crasse est une comédie en un acte de Raymond Poisson, créée en 1662 à l'Hôtel de Bourgogne. Le Baron de la Crasse est un gentilhomme campagnard.
LA BAGUENAUDIÈRE
Je vous en fais présent.LA BAGUENAUDIÈRE
Par ma foi, vos femmes sont fort belles.LA RANCUNE
Oui ; mais on n'en meurt pas.LA BAGUENAUDIÈRE
Pour moi voudrais-tu bien en apprivoiser une ? Si tu réussissais je ferais ta fortune.LA RANCUNE
Mettre un homme d'honneur à des emplois si bas, C'est choquer sa pudeur ; mais que ne fait-on pas Pour des gens comme vous ? Je déchire le voile De la mienne ; quelle est cette beauté ?LA RANCUNE, bas
J'entends. Voici de quoi me venger du Destin.LA BAGUENAUDIÈRE
La farouche vertu dont le ciel l'a pourvue, Me fait appréhender une fâcheuse issue : Quand je lui peins le feu dont mon coeur se nourrit, Ou l'ingrate me quitte, ou la friponne rit. Ne saurait-on toucher ce miracle des belles ?LA RANCUNE
Vous n'êtes pas de mine à faire des cruelles : Pour voir selon vos voeux réussir vos desseins, Vous ne pouviez tomber en de meilleures mains.LA BAGUENAUDIÈRE
Est-ce que...LA RANCUNE
Parlons bas. Ce soir, dans cette place, Par mes soins vous pourrez vous trouver face à face.LA BAGUENAUDIÈRE
Ce soir, je ...LA RANCUNE
Parlez bas, dis-je. Oui, ce soir, sans bruit, Dans ce lieu trouvez-vous environ à minuit : Elle y viendra sans faute.LA BAGUENAUDIÈRE
Ami, que je t'embrasse !LA BAGUENAUDIÈRE
Jusqu'à tantôt.LA RANCUNE
Je vous réponds de tout.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Le Destin, Isabelle, La Rancune.
LE DESTIN, sortant de la caisse
À sortir je n'entends plus d'obstacle.ISABELLE, sortant de la chambre
Voyons si Le Destin est encore en ces lieux.LE DESTIN, à Isabelle
Est-ce vous ?ISABELLE
Oui.ISABELLE, en s'enfuyant
Quelqu'un vient, je vous laisse.LE DESTIN, se remettant dans la caisse
Ô Ciel ! Encor !LA RANCUNE
Le drôle est caché dans la caisse.SCÈNE VII. Ragotin, La Rancune.
RAGOTIN
Bonnassère ayant su que nous couchions nous deux, J'ai fait provision d'un Saint-Laurent fameux, Pour agréablement achever la journée.RAGOTIN
Avocat plus couvert qu'un jambon de lauriers, J'ai toujours dans le vin conçu mes plaidoyers ; Du Cuisinier français juridique interprète, On me trouve au barreau bien moins qu'à la buvette ; Dans notre chambre allons humer ce piot-ci.Piot : terme burlesque qui signife vin. [F]
LA RANCUNE
Nous sommes pour cela tout aussi bien ici ; Employons cette caisse à nous servir de table.À part.
Le Destin va tout vif enrager comme un diable.RAGOTIN, buvant
Au plus illustre acteur que l'on voie en ces lieux.LA RANCUNE, buvant
Au plus grand avocat qui soit devant mes yeux.RAGOTIN
Pour un homme meublé d'une âme non commune, J'ai toujours regardé le savant La Rancune : À son génie !LA RANCUNE, buvant à son tour de même
En homme au dernier point lettré, Ragotin s'est toujours à mes regards montré : À sa science !...RAGOTIN
Ami, trêve d'apothéose.LA RANCUNE
Et la mienne rougit...RAGOTIN
Buvons sans compliment ; Pour t'immortaliser dans un renom extrême, De tes rares vertus je veux faire un poème.RAGOTIN
Et pourquoi ne le serais-je pas ? Apollon a passé mon esprit sur la meule : Du poète Garnier ma mère était filleule, Et tel que tu me vois j'ai son écritoire.Garnier, Robert (1534-1590) : auteur dramatique, né en 1534 à La Ferté-Bernard dans la Sarthe, mort en 1590, est une des premiers en France à écrire des pièces régulières. [B]
LA RANCUNE
Oui, C'est pour être poète, et poète accompli, N'auriez-vous point pour nous fait une tragédie ? Oui ; mais je veux de plus, outre ma poésie, Être comédien.LA RANCUNE
Être comédien ?RAGOTIN
Oui.LA RANCUNE
Que d'honneur pour nous ! Que d'éclat ! Que de bien ! Pour voir cet air chez nous en foule on va se rendre.LA RANCUNE
Eh ! Morbleu ! Soyez comédien. Près de vous désormais nous ne serons plus rien. Ma joie à ce dessein est si peu retenue, Que j'en vais boire à vous rasade, et tête nue.RAGOTIN
Je vais jeter en sable à toi ce petit coup, Avec rubis sur l'ongle, et la bravoure au bout.On dit encore à présent : Sabler du Champagne.
LA RANCUNE
Comment ! C'est le bon goût ; c'est pour marcher de pair Avec les grands acteurs. Grondez-vous point un air ?RAGOTIN
Bon ! Est-il une voix que la mienne ne morgue ? Je te l'aurais fait voir quand j'accompagnais l'orgue, Si notre sérénade et nos musiciens N'avaient été troublés par quinze ou seize chiens Qui suivaient à l'envi, marchant de compagnie, Une chienne coquette et de mauvaise vie, Qui, pour le bien public, désirait travailler À croître son espèce et la multiplier. Comme on voit rarement, quand l'amour les assemble, Un nombre de rivaux être d'accord ensemble, Ceux-ci, dans leurs désirs, amants immodérés, Après s'être grondés, houspillés, déchirés, Renversèrent sur nous, dans leur brute manie, Orgue, table, tréteaux, et toute l'harmonie, Chacun, pour s'en sauver, fuyant de son côté, Tant que notre concert en fut déconcerté.LA RANCUNE
Quel dommage ! À propos de cette sérénade, Personne n'est ici que nous deux, camarade ; L'assemblage d'un orgue et d'un musicien Comme vous, tout cela ne se fait pas pour rien : Ne mentez point ; c'était pour quelque demoiselle De notre compagnie.RAGOTIN
Oui, tu l'as dit.LA RANCUNE
Laquelle ?RAGOTIN
Je n'en sais rien.LA RANCUNE
Ni moi.LA RANCUNE
Et qui ?RAGOTIN
C'est... c'est...RAGOTIN
Est-il pas vrai ?LA RANCUNE
L'Étoile.RAGOTIN
L'Étoile, oui, oui, L'Étoile ; à ses regards la moelle Bout dans mes os, ainsi qu'un feu bien apprêté Fait bouillir un bouillon... tout comme... À sa santé Au moins il est cassé : rends-lui ce témoignage Que ce verre cassé pour elle est mon ouvrage.LA RANCUNE
Touchez là : je vous veux servir dans votre amour, Et vous verrez... Buvons ; demain il sera jour.RAGOTIN
Ainsi soit-il ! Ami, que sens-je ici ? La caisse De moment en moment sous mon corps hausse et baisse ; Que veut dire cela ? Je lui résiste en vain ; Haye, prends garde à moi ; prends garde, Ragotin, Tu vas tomber : adieu la bouteille et le verre.LA RANCUNE
Qui vous a donc fait choir ?LA RANCUNE
Bon ! Bon !LA RANCUNE
Appuyez-vous sur moi.SCÈNE VIII.
LE DESTIN, sortant de la caisse
Si je n'avais contre eux trouvé cette machine, Ici jusques au jour, ils eussent pris racine. Tout est calme ; allons prendre Isabelle ; il est tard.Il frappe à la porte d'Isabelle.
SCÈNE IX. Blaise Bouvillon, Le Destin, Isabelle.
BLAISE BOUVILLON
Allons mettre le feu promptement au pétard.LE DESTIN
Non.ISABELLE, entendant tirer le pétard
Qu'entends-je ?LE DESTIN
D'où part ce grand bruit ?BLAISE BOUVILLON, ouvrant sa lanterne sourde
Je vous prends sans vert : En avez-vous ? Montrez, ou j'ai gagné, je jure.LE DESTIN
Qu'est-ce ?LE DESTIN
Je repassais un rôle.BLAISE BOUVILLON
Comment ? Si tard !LE DESTIN
La nuit, dans le silence, au frais, L'esprit ayant du jour dissipé les objets, Conçoit plus librement.LE DESTIN
C'est ce que je vais faire.BLAISE BOUVILLON
Enfin, vous me devez...BLAISE BOUVILLON
Nous le verrons : adieu.SCÈNE X. Le Destin, Isabelle.
LE DESTIN
L'impertinent ! Au diable !ISABELLE
Que j'ai tremblé !SCÈNE XI. La Baguenaudière, Le Destin, Isabelle, Ragotin.
LA BAGUENAUDIÈRE
Cherchons L'Étoile.RAGOTIN, derrière le théâtre
À l'aide ! À moi ! Je n'en puis plus.ISABELLE
Qu'entends-je ?LE DESTIN
Qu'est-ce encor ?RAGOTIN, de même
Au secours ! Au secours !LA BAGUENAUDIÈRE
D'où vient donc cette voix ? Elle s'est fait entendre à moi cinq ou six fois, Mon père, et je sortais pour en savoir la cause.RAGOTIN, encore
Je me meurs ! Je suis mort !RAGOTIN, en chemise
Ah ! Ah ! Je suis noyé.LA BAGUENAUDIÈRE
D'où naissent vos clameurs ? Quelle est votre infortune ? De quoi vous plaignez-vous ? De qui ?RAGOTIN
De La Rancune.LA BAGUENAUDIÈRE
Quoi ?RAGOTIN
Nous étions couchés dans un bouge ici près. Le lit, qu'apparemment on avait fait exprès, Était, comme le bouge, étroit et sans ruelle. M'ayant laissé le soin d'éteindre la chandelle, La Rancune au milieu s'est couché le premier ; Je me suis doucement mis au bord le dernier. J'entonnais, en ronflant, déjà mon premier somme, Alors que, d'une voix douloureuse, mon homme M'a tiré par le bras, et s'est plaint, en criant, D'une difficulté d'uriner, me priant De lui donner le pot de chambre. À sa prière Je l'ai fait. Après s'être en vain une heure entière Efforcé, plaint, crié, juré comme un perdu, Sans avoir uriné goutte, il me l'a rendu. Moi, qui porte un bon coeur que le mal d'autrui touche "Je vous plains", ai-je dit alors, ouvrant la bouche Aussi grande qu'un four, à force de bâiller ; Puis je me suis remis plus fort à sommeiller. Dans ce somme profond la matineuse aurore M'aurait trouvé gisant, si le perfide encore Ne m'avait réveillé, me tirant par le bras, Pour me redemander, avec de grands hélas, Une seconde fois ce maudit pot du diable. Une seconde fois, ma pitié charitable L'a mis entre ses mains : pestant, mordant ses doigts, N'ayant rien fait non plus que la première fois, Il me l'a redonné, me priant, hors d'haleine, De ne me plus donner une semblable peine, Qu'elle n'était pas juste, et qu'il la prendrait bien : Et moi, qui n'aime pas de contredire à rien, J'ai dit qu'à ses désirs il pouvait satisfaire. Ayant remis le pot à sa place ordinaire, J'aurais gagé, sentant le sommeil me saisir, Qu'autant qu'une marmotte on m'allait voir dormir. Le maudit La Rancune, homme sans conscience, N'avait pas jusqu'au bout lassé ma patience : Pour reprendre le pot, lui-même ayant porté Tout son corps hors du lit, de force il m'a planté Un coude dans le creux de l'estomac, terrible, M'éveillant en sursaut à cette masse horrible : " Morbleu ! me suis-je alors écrié, je suis mort." " Je vous demande excuse, a-t-il dit, et j'ai tort ; Mais de peur d'interrompre, en ma douleur extrême, Votre sommeil encor, j'ai pris le pot moi-même. Malepeste, ai-je dit, m'étouffer, m'accabler, M'enfondrer l'estomac, n'est-ce pas le troubler ?" Mais lui, sans m 'écouter, ni craindre ma colère, Rendait à la nature un tribut ordinaire. Je l'en félicitais de mon mieux, quant le sot Voulant le mettre à terre, a répandu le pot Plein jusqu'au bord sur moi, me noyant la poitrine, La barbe, et tout le corps, d'un océan d'urine. Portant bien loin du lit mes pas précipités, Je cours, je vais, je viens, tout couvert de... sentez.Bouge : petite chambre ou garde-robe qui acompagne un plus grande. Les chambes des maisons sont accompagnées d'un bouge pour couher une valet. [F]
Ruelle : se dit aussi de l'espace qu'on laisse entre le lit et la muraille. Se dit aussi des alcôves, et en général les lieux parés où les dames reçoivent leurs visites, soit dans leurs lits, soit sur des sièges.
ACTE III
SCÈNE I. Le Destin, L'Étoile.
LE DESTIN
Ma soeur, pour mon dessein ne craignez nullement ; Isabelle est d'accord de cet enlèvement. Pour notre hymen prochain ma parole est donnée ; Son coeur à mes serments soumet sa destinée Et déjà loin d'ici nous nous verrions tous deux, À l'abri des censeurs, au comble de nos voeux, Si le Sort, dont ma flamme attendait des miracles, N'avait depuis fait naître obstacles sur obstacles. Sa puissance aujourd'hui ne le peut différer : Tout est bien concerté, je le puis assurer. Ce qui me reste à faire est d'instruire Isabelle ; Mais comme, en m'approchant si souvent auprès d'elle, Mes desseins d'être sus pourraient courir hasard, Rendez-vous-y pour moi, voyez-la de ma part : Pour l'obliger à fuir dans cette conjoncture Donnez-lui ce billet, dont voici la lecture :L'incident qui nous sépara hier que nous étions seuls, et tout prêts de profiter de l'occasion, m'oblige de vous prier que nous nous voyions encore aujourd'hui pour prendre d'autres mesures, et mieux assurer les commencements d'un bonheur qui doit durer toute notre vie. Trouvez un prétexte pour ne point être à la répétition de la comédie de Monsieur de La Baguenaudière : quoique je doive y représenter le principal personnage, on ne laissera pas sans moi de repasser. L'Olive, mon père, a appris mon rôle, et m'excusera sur une raison très plausible. Je ne lui ai pourtant pas dit notre aventure ni notre but. Fiez-vous à ma discrétion, et ayez la bonté de m'attendre dans votre chambre.
Le Destin.
Parlez-lui, remettez ce billet en sa main, Et...SCÈNE II. Le Destin, L'Étoile, La Rancune.
LA RANCUNE
N'avez-vons point vu le petit Ragotin ? En vain à le chercher mon âme est empressée. En même lit couchés tous deux la nuit passée, Étant incommodé, sans doute il s'est levé ; Du moins à mon réveil je ne l'ai plus trouvé : Seulement ses habits ont frappé ma visière. Je le cherche, je cours depuis une heure entière ; Et, pour moi, dont l'âme est ronde comme un cerceau, Le petit homme étant avocat et Manceau, Je conclus, et la chose est assez vraisemblable, Puisqu'il n'est point céans, il faut qu'il soit au diable. Ne l'avez-vous point vu ?Manceau : originaire ou habitant du Mans.
L'ÉTOILE
Moi, non.SCÈNE III.
LA RANCUNE, ramassant la lettre
Quel billet sans dessus se présente à ma vue ? La main qui l'a tracé ne m'est pas inconnue. C'est de l'ami Destin que cette lettre vient ; Il l'a laissé tomber : qu'est-ce qu'elle contient ?Il lit bas.
Ces mots expliquent trop qu'elle est pour Isabelle ; Vengeons-nous du Destin, l'occasion est belle ; Et, pour jeter entre eux de la division, Voici tout à propos madame Bouvillon.SCÈNE IV. Madame Bouvillon, La Rancune.
MADAME BOUVILLON
Va-t-on jouer monsieur de La Baguenaudière ? Verrons-nous repasser la pièce tout entière ?MADAME BOUVILLON
Est-ce que le Destin a quelque maladie ?LA RANCUNE
Non : c'est qu'un grand acteur bien fait, d'un beau génie, Que de mille talents l'astre a voulu douer, A souvent en secret plus d'un rôle à jouer.MADAME BOUVILLON
Le Destin voudrait-il priver de sa présence Une pièce admirable, une noble assistance ?LA RANCUNE
Quand on se met en tête un commerce amoureux... Mais pourquoi s'en fier au rapport de mes yeux ? Quoiqu'ils me fassent voir, ils se trompent peut-être : Le Destin...MADAME BOUVILLON
Du Destin, quoi ? Qu'ont-ils vu paraître ?LA RANCUNE
Ce billet que sa main, me semble, a su tracer, Et qu'ici sous mes pas je viens de ramasser.MADAME BOUVILLON
Montrez-moi.LA RANCUNE
Quoi qu'il soit plié sans salissure, Quoiqu'il semble frais fait, à voir son écriture, Quoiqu'il paraisse neuf au blanc de ce feuillet, Il se peut que ce soit, Madame, un vieux billet.MADAME BOUVILLON
Voyons. Ciel ! Que vois-je ? Oui, c'est à moi qu'il s'adresse : Mais n'en témoignons rien, cachons notre allégresse. À qui donc le Destin peut- il écrire ainsi ?SCÈNE V.
SCÈNE VI. Isabelle, L'Étoile, La Rancune.
L'ÉTOILE
Il faut qu'il soit ici.ISABELLE
Rien ne s'offre à ma vue.ISABELLE
Rien.L'ÉTOILE
Eh ! Ce n'est pas grand'chose.ISABELLE
Plaît-il ?LA RANCUNE
Certain billet...L'ÉTOILE
Hem ! L'auriez-vons trouvé ?LA RANCUNE
L'auriez-vous perdu ? Mais...SCÈNE VII. Isabelle, L'Étoile, La Rancune, Ragotin.
LA RANCUNE
C'est Ragotin.L'ÉTOILE, à Isabelle
Sans doute il l'a trouvé.ISABELLE
Voudra-t-il nous le rendre ?RAGOTIN, dans la caisse
Je suis mal enterré ; messieurs, sortez d'erreur. C'est par un quiproquo. Fossoyeur ! Fossoyeur ! Retirez-moi d'ici, rendez-moi la lumière !LA RANCUNE
Quelqu'un, venez m'aider.RAGOTIN
Déclouez cette bière.LA RANCUNE
Levons la caisse.RAGOTIN
Suis-je mort ? Mais je vois des objets dont mon âme est ravie. Aurions-nous de concert fait faux bond à la vie ? Hem ! Pour voir, patinons.Patiner : on dit aussi, qu'on patine une femme, quand on lui manie indiscrètement les bras, le sein, etc... [F]
L'ÉTOILE, lui donnant un coup de buse sur les doigts
Halte !RAGOTIN, va à Isabelle qui lui donne un soufflet
Elle frappe fort.ISABELLE
Insolent !LA RANCUNE
Non, puisque vous parlez ; mais cette couleur fade, Ce visage plombé, nous marque un air malade : L'êtes-vous ?LA RANCUNE
La sueur dont vous êtes mouillé Vient de réplétion, suivant la médecine. Fi ! Cela sent mauvais.Réplétion : Trop d'embompoint ; ce qui remplit trop quelque partie. [F]
RAGOTIN
Oui, cela sent l'urine. Ah ! Maudit mineur ! Il m'en souvient : c'est toi Dont la main, cette nuit, à répandu sur moi L'infernale liqueur d'un profond pot de chambre, Qui n'était point rempli de civette ni d'ambre.Civette : est aussi une petite herbe odoriférante qu'on met dans es salades. [F]
LA RANCUNE
Il faut que, cette nuit, rempli de vin sans eau, Quelque chose vous ait barbouillé le cerveau. Croyez-moi, rappelez votre réminiscence : Et, prenant vos habits, couvrez votre indécence : Vous vous souviendrez mieux étant rassis.RAGOTIN, trouvant son pourpoint trop étroit
Point, point. Mais que vois-je ? Aurait-on rétréci mon pourpoint ? Ou mon corps serait-il plus gros qu'à l'ordinaire ? La Rancune, est-il point remployé par derrière ?LA RANCUNE
Non.RAGOTIN
C'est bien pis.LA RANCUNE
D'hydropisie.RAGOTIN
En meurt-on ?LA RANCUNE
Rarement on en réchappe.RAGOTIN
À l'aide !RAGOTIN, sortant
Qu'on me soutienne !LA RANCUNE
Du billet vous me voulez parler : Vous le croyez perdu, votre âme est à la gêne ; Il ne l'est point, cessez de vous en mettre en peine ; Sous ses pas, en ce lieu, marchant sans y penser, Madame Bouvillon vient de le ramasser : Il est entre ses mains, vous l'y pouvez reprendre. Je vous en donne avis.SCÈNE VIII. Isabelle, L'Étoile.
L'ÉTOILE
Pour savoir sa pensée, allons, il faut la voir : Je m'en vais de ce pas la chercher, et j'espère Tirer adroitement d'elle...ISABELLE
Voici mon père.SCÈNE IX. La Baguenaudière, Isabelle, L'Étoile.
LA BAGUENAUDIÈRE
Comment ! En quel état vous rencontrai-je ici ? Vous n'êtes pas encore habillée ? Est-ce ainsi Qu'à repasser ma pièce entre vous on s'apprête ?LA BAGUENAUDIÈRE
Pardonnez-moi, j'en veux : quatre de mes amis, Par mon ordre en ces lieux sont venus pour l'entendre ; À ce qu'ils en diront, je suis prêt de me rendre ; Mais je veux qu'elle soit dans tous ses agréments. Allez donc vous orner de vos ajustements ; Ne perdez point de temps ; volez, mademoiselle : Déjà de mes amis je vois briller le zèle.SCÈNE X. La Baguenaudière, Monsieur de Prérazé, Monsieur des Lantilles, Monsieur de Boiscoupé, Monsiuer de Mousseverte.
LA BAGUENAUDIÈRE
Je vous suis obligé, monsieur de Prérazé.DES LENTILLES
Je viens bénir le sort qui joint vos deux familles.LA BAGUENAUDIÈRE
Très humble serviteur à Monsieur des Lentilles.DE BOISCOUPÉ
Pour me rendre à vos lois mon zèle a galopé.LA BAGUENAUDIÈRE
Ah ! Je suis tout à vous, monsieur de Boiscoupé...DE MOUSSEVERTE
Lorsque vous commandez, tout le monde est alerte.SCÈNE XI. Les acteurs précédents, L'Olive.
L'OLIVE
Quel contretemps !LA BAGUENAUDIÈRE
Comment ? Qui vous tient en balance ? Repasse-t-on ma pièce, ou bien ne le peut-on ? Qu'est-ce ?L'OLIVE
On ne le peut pas, et l'on le peut, selon. Mon fils, à qui l'on vient de plier la toilette, Pique après le voleur une vieille mazette, Et ne peut être ici de retour d'aujourd'hui. Si, pour jouer la pièce, on veut que ce soit lui Qui de défunt Antoine imite la parole, On ne le peut pas ; mais, comme l'on sait son rôle, Qu'on peut, ainsi que lui le jouer, si l'on veut Que l'on le représente à sa place, on le peut.Mon fils, à qui l'on vient de voler sa garde-robe.
Galope sur une vieille mazette pour attraper le voleur.
LA BAGUENAUDIÈRE
Quel malheur ! Qu'est-ce encor ?SCÈNE XII. Les acteurs précédents, Le Décorateur.
LE DÉCORATEUR
Sauvez-moi du caprice.LE DÉCORATEUR
C'est Monsieur Ragotin. Ce petit avocat, aussi fou que mutin, Croyant être attaqué de quelque hydropisie, S'allait faire saigner, bouffi de frénésie, Et des bras et des pieds. Moi, bonnement, j'ai dit Que pour rire on avait rétréci son habit ; Car monsieur La Rancune avait fait cet ouvrage. Le petit glorieux, sensible à cet outrage, M'ayant pris à parti, et m'en croyant l'auteur, S'est acharné sur moi dans sa brusque fureur. Mais le voici.SCÈNE XIII. Les acteurs précédents, Ragotin.
RAGOTIN, un chenet à la main
Je veux qu'il meure à coup de barre. Où donc se cache-t-il ? Le voilà ! Gare, gare !LA BAGUENAUDIÈRE
Prenez garde.DE MOUSSEVERTE
Arrêtez.DE BOISCOUPÉ
Sauvons-nous de ce fol.RAGOTIN, toujours le chenet levé
Qu'on le livre, ou ma main va, sans que rien l'arrête, Avecque ce chenet, fendre plus d'une tête.Chenet : ustensile servant dans les cheminées à soutenir le bois, afin qu'il brûle mieux. [F]
DES LENTILLES
Attendez.RAGOTIN
C'en est fait.TOUS ENSEMBLE, baissant la tête
Ah !SCÈNE XIV. Les acteurs précédents, La Rancune.
LA RANCUNE, le saisissant par derrière
Vous n'en ferez rien.RAGOTIN, se débattant
Chien !LA BAGUENAUDIÈRE
Ne le lâchez pas !LA RANCUNE
Il me mord, le méchant petit homme !LA BAGUENAUDIÈRE
Il m'égratigne.LE DÉCORATEUR
Allons, il faut que je l'assomme.DE BOISCOUPÉ
Laissez.RAGOTIN, le visage dans son chapeau
Oh ! oh !DES LENTILLES, le lui voulant ôter de force
Quels hurlements ! Empêchons qu'il ne crève.RAGOTIN
Oh ! oh !DE MOUSSEVERTE
C'est pis.RAGOTIN
Donnez.LA BAGUENAUDIÈRE
Par devant ? Vous allez lui taillader le nez.RAGOTIN
Oh !LA RANCUNE
Coupons par ici.DE PRÉRAZÉ
Dépêchez, il étouffe.LA RANCUNE
Soyez sage au moins.RAGOTIN
Oui.LA RANCUNE, coupant le chapeau par derrière
Voyez la lumière.RAGOTIN
Ouffe.SCÈNE XV. Les acteurs précédents, Blaise Boutillon.
BLAISE BOUVILLON
Or, écoutez, messieurs, petits et grands : L'Étoile, en ce moment, cette charmante fille, S'est de son propre pied disloqué la cheville.LA BAGUENAUDIÈRE
Quoi ! L'Étoile est blessée ? Ô malheur inouï !BLAISE BOUVILLON
Oui.RAGOTIN
Messieurs, soutenez-moi. Par un récit funeste, Funeste messager, instruisez-moi du reste : Après je veux mourir.BLAISE BOUVILLON
Pour venir babiller Son rôle dans la pièce, elle allât s'habiller ; Mais un vilain caillou s'est trouvé devant elle, Qui parterre a fait choir la pauvre demoiselle. Ma mère dans sa chambre est à la secourir. Voilà le récit fait, et vous pouvez mourir.LA BAGUENAUDIÈRE
Et que va devenir ma pièce de théâtre ? S'est-il vu sous le ciel auteur plus malheureux ? Où trouver une actrice ? Ô sort trop rigoureux !RAGOTIN
Je serais votre fait, Monsieur, si j'étais femme : Le rôle de L'Étoile est gravé dans mon âme, Pour l'avoir fait au Mans repasser plusieurs fois.LA BAGUENAUDIÈRE
Vous savez Cléopâtre ?RAGOTIN
Oui : j'ai sa même voix, J'ai tout son même ton, comme elle je déclame ; J'ai même geste enfin ; mais je ne suis pas femme.L'OLIVE
Bon : la nécessité prend le dessus des lois ; La comédie était sans femmes autrefois ; Même encore un garçon fait la fille au collège : Nous pouvons au besoin user du privilège. Il reste encore un page.LA BAGUENAUDIÈRE
Ô sort ingrat pour moi !L'OLIVE
Monsieur de Bouvillon peut prendre cet emploi : Il est bien facié, sa voix est agréable, Et pour un page il est d'une taille admirable.BLAISE BOUVILLON
Ferais-je bien cela tout de bon ?L'OLIVE
Oui, vraiment.BLAISE BOUVILLON
Est-ce un grand rôle ?BLAISE BOUVILLON
Irai-je, ô beau-père ?BLAISE BOUVILLON
Allons donc, menez-m'y.ACTE IV
SCÈNE I. La Baguenaudière, De Boiscoupé, De Prérazé, De Mousseverte, Des Lentilles.
LA BAGUENAUDIÈRE
Vous qu'on nomme à bon droit les doctes du pays, Qui, frappés en naissant au coin des beaux esprits, Savez parfaitement faire un heureux triage Du beau, du laid, du bon, du mauvais d'un ouvrage, À l'aspect de celui que l'on va déclamer, Contre tous ses défauts n'allez pas vous armer ; Tempérez la censure, ayez de l'indulgence Pour la fragilité d'un auteur qui commence, D'un novice rampant dans le sacré vallon, Qui, quoique vieux, est jeune au métier d'Apollon.DES LENTILLES
Autant qu'Argus eut d'yeux je voudrais des oreilles, Pour de ce grand ouvrage entendre les merveilles.Argus : personnage de la myhtologie grecque qui avait 100 yeux et qui n'en fermeit que 50 quand il dormait. Junon lui confia la garde d'Io, qu'elle venait de changer en vache ; mais Mercure endormit la gardien au son de sa flûte, et lui coupa la tête. Junon transporta les yeux d'Argus sur la queue du paon et le transforma en cet oiseau. [B]
DE BOISCOUPÉ
Je voudrais le louer avec autant de voix Que le grand Briarée eut de bras autrefois.Briarée : un des génts qui attaquèrent le ciel, avait , selon la Fable, cent bras et cinquante tête, il fut terrassé par Neptune, et emprisonné sous l'Etna. [B]
DE MOUSSEVERTE
Je les crois d'un savoir où le bon sens préside.LA BAGUENAUDIÈRE
Ah ! Messieurs, vous parlez en amis de l'auteur. Revêtus d'un esprit facile admirateur, Vous chantez son triomphe, enflez sa renommée, Avant qu'on ait encor la chandelle allumée.DES LENTILLES
Au fleurer, à l'odeur, on connaît le poisson.DE BOISCOUPÉ
Le bon terroir produit l'excellente moisson.DE MOUSSEVERTE
La bonté du cheval se connaît à la course.LA BAGUENAUDIÈRE
Trêve d'encens, messieurs, cessez de me louer : Un auteur n'est que trop facile à s'engouer. La pièce que j'expose à vos doctes génies, Est un beau composé de ces rares saillies, De ce bon goût nouveau, digne ouvrage du temps, Où l'esprit prend partout le dessus du bon sens. Fi ! Fi ! De ces auteurs enchaînés par les règles, Qui, venant sur nos moeurs fondre comme des aigles, Pensent, en beaux discours nous peignant la vertu, Nous donner de l'horreur pour le vice abattu ! Il est vrai que jadis, respectant leurs ouvrages, Le coeur était touché de leurs doctes images, Les vives passions s'y faisaient admirer ; On était assez sot pour y venir pleurer. Mais les temps ont changé. La triste tragédie, Pour plaire maintenant, en farce travestie, Des jolis quolibets et des propos bouffons, Préfère l'agrément à ses graves leçons : Elle va ramasser dans les ruisseaux des halles Les bons mots des courtauds, les pointes triviales, Dont au bout du Pont-Neuf, au son du tambourin, Monté sur deux tréteaux, l'illustre Tabarin Amusait autrefois et la nymphe et le gonze De la cour de Miracle et du cheval de bronze. Voilà le véritable aimant des beaux esprits ; Voilà, messieurs, aussi le chemin que j'ai pris. Antoine et Cléopâtre à vos yeux vont paraître, Non pas tels qu'ils étaient, mais comme ils devraient être, Mais tels qu'il faut qu'ils soient pour captiver les coeurs, Par la main des fripiers vêtus en bateleurs ; Vous savez bien, Messieurs... Mais j'entends qu'on s'avance, Messieurs, un petit air avant que l'on commence.Les violons jouent ; et, les violons jouant, les messieurs prennent place.
Engouer : se dit figurémment en morale ; pour dire, se préoccuper, s'entêter en faveur de quelque personne, ou de quelque ouvrage. [F]
Pont-Neuf : plus vieux pont de Paris, situé au bout de l'ile de la Cité.
Tabarin : Bouffon très grossier, valet et associé de Mondor. Ce Mondor était un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier siècle [XVIIème NdR] établissait son théâtre sur des tréteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours à Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]
Cour de Miracles : depuis le moyen-age et jusqu'au XVIIème, quartier peu sûr de l'Ile de la Cité.
Cheval de bronze : allusion à la statue d'Henri IV situé au milieu du Pont-Neuf et au bout de l'ile de la Cité.
SCÈNE II. Cléopâtre, Charmion.
CLÉOPÂTRE, représentée par Ragotin
Non, non, je veux mourir ; ne m'en empêche pas. Ah ! ah !Les scènes qui suivent sont la parodie de la tragédie de Cléopâtre, de Chapelle, représentée pour la première fois le 12 décembre 1681 à l'Hôtel Guénégaud.
CHARMION, représentée par le Décorateur
Le vilain ton ! Prenez-le un peu plus bas. Ce n'est point là pleurer, c'est miauler, princesse.CLÉOPATRE
Je veux miauler, moi.CHARMION
D'où vient cette tristesse ? Quelle raison vous fait négliger vos appas ? En quel état ici paraissez-vous ? Hélas ! Une reine d'Egypte en habit d'Espagnole ! On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle. Allez couvrir ce corps d'un autre accoutrement ; Dans votre garde-robe entrons vite un moment ; Venez vermillonner ce visage de plâtre.CHARMION
À mourir ?CLÉOPATRE
De noirs pressentiments viennent m'en avertir. J'ai songé cette nuit un songe épouvantable : En tombant, mon miroir s'est cassé sur ma table ; Mon lacet s'est rompu, mon collier défilé ; Antoine, étant venu chez moi, s'en est allé ; Je me suis mise au bain, l'eau paraissait bourbeuse ; Le ciel brillait d'éclairs, la mer était grondeuse ; De funestes oiseaux frappaient l'air de leurs cris ; J'ai vu des loups-garous, des hiboux, des esprits ; Octave s'est rendu maître d'Alexandrie ; Moi, pour me dérober à sa juste furie, J'ai couru me cacher dans ces fameux tombeaux, Où de feu mes aïeux sont les tristes lambeaux... Tu me suivais partout, lorsque, las de combattre, Antoine m'a crié : "Je me meurs, Cléopâtre ! Et vite à moi, je suis vilainement blessé ; D'un grand coup de canon j'ai l'intestin percé ; À séparer nos coeurs le sort têtu s'acharne." J'ai mis, à ces grands cris, la tête à la lucarne : Charmion, qu'ai-je vu ? J'ai vu ce conquérant, Ce héros, invalide, affreux, pâle, et mourant, Ranimer à mes yeux ses forces languissantes, Sangloter, et vers moi tendre ses mains sanglantes. Que te dirai-je enfin ? Tes soins officieux Ont réduit en cordons nos voiles précieux ; On l'en a garrotté : les chemises trempées, À le tirer à nous nous étions occupées ; Courbant sous ce fardeau, les ampoules aux mains, Chacun, en maugréant, accusait les destins De voir en l'air pendu ce grand foudre de guerre, Quand la corde se rompt : crac, pouf, il tombe à terre : Voilà mon songe.SCÈNE III. Antoine, Cléopâtre, Charmion.
CLÉOPATRE
Que présage à mes yeux ce teint brun, cet oeil louche ? Qui vous fait larmoyer ? Antoine, ouvrez la bouche, Qu'avez-vous ?ANTOINE, représenté par L'Olive
De tintoins mon esprit est rongé ! Par Octave de près je me trouve assiégé. Ce petit sot me taille ici de la besogne, Et m'en voilà camus comme un chien de Boulogne. Mais Éros vient à nous.Tintouins : se dit aussi figurémment et bassement, d'une inquiétude d'esprit. [F]
Camus : pour dire qu'un homme a été bien trompé, qu'il est déçu de ses prétentions ; qu'il est bien honteux. [F]
CLÉOPÂTRE
Ciel ! Qu'il paraît troublé !SCÈNE IV. Antoine, Cléopâtre, Éros, Charmion.
ÉROS
À ce coup vous voilà comme un baudet sanglé, Sire. Nous nous étions rangés sur les murailles Pour ouïr un zéro, qui nous a dit : « Canailles, Écoutez-moi : Je viens de la part de César, Qui vous époustera comme il faut, tôt ou tard, Si vous ne lui livrez cette reine fichue, Pour qui le grand Antoine a si fort la berlue, Et qui l'a débauché. Sauvez-vous à ce prix. »Zéro : on dit proverbialement qu'une homme est un zéeo pour dire que d'est un homme intuile dont on ne fait aucun état, dont on ne compte point le voix.
CLÉOPÂTRE
Il a dit cela ?ÉROS
Bon ! il a dit cent fois pis. De tous les vilains noms qu'attire sur sa tête, Au milieu de la halle, une bourgeoise en crête, Les nommant, sans tourner tout droit autour du pot, Il n'en a pas perdu le moindre petit mot. Dame, à ce compliment, prenant, grattant sa tête, Chacun a mis de l'eau dans son vin. « La requête Est juste, a-t-on crié. Qu'Antoine, au berniquet Envoyant Cléopâtre, abaisse son caquet : Rompre avec une femme est une bagatelle. »Berniquet : envoyer quelqu'un au berniquet ; pour dire , qu'il est ruiné, qu'il a mal fait ses affaires.
Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]
ANTOINE
Moi, quitter ces beaux yeux ! Que ferais-je sans elle ? M'arracher de son lit ! Moi, moi, la planter là ! On me verra plutôt, j'en jure, avant cela, Cul-de-jatte, estropiat, impotent ; c'est tout dire. Je vous défendrai mieux que je n'ai fait l'empire.Estropiat : soldat qui a perdu quelque memebre à la guerre, et qui se sert de ce prétexte pour mendier.
ÉROS
"Assotté comme il est de ses folles amours, Antoine est assez fat pour la garder toujours", A-t-on dit. À ces mots, tous vos romains gendarmes Dégringolant les murs, et boutant bas les armes, Ont au camp de César couru comme des chiens : Il ne vous reste plus que vos Egyptiens, Encore ont-ils bien peur.Assotté : rendu sot, entêté, infatué,. [F]
SCÈNE V. Antoine, Charmion, Cléopâtre.
ANTOINE
Il n'est plus temps de rien dissimuler : Pour la dernière fois nous allons nous parler, Mamour ; il faut crever, et ma perte est certaine.CLÉOPÂTRE
Quoi ! Toinon...ANTOINE
Par vos pleurs n'augmentez point ma peine ; Je n'en veux pourtant pas fermer les réservoirs ; C'est ici que sied bien l'usage des mouchoirs. Pleurons, pleurons. Ah, sort ! Quelle est pour moi ta haine ! Adieu, ma chère enfant ; adieu, ma pauvre reine ; Nous ne nous verrons plus. Avant que de partir, J'ai cru de votre sort vous devoir avertir. Le Romain est brutal ; il viole.CLÉOPÂTRE
Qu'importe ?CLÉOPÂTRE
Quoi ! Mon bouchon...SCÈNE VI. Cléopâtre, Charmion.
CLÉOPÂTRE
Hélas ! Ah, ciel ! Sort ! Dieux !CHARMION
Que de termes divers ! En voilà pour orner du moins quarante vers Des poètes du temps ; madame, êtes- vous folle ?CHARMION
Le sort, dont votre coeur est si favorisé, Ne va donner taloche à cet amant usé, Que pour vous en donner un autre jeune et brave, Octave, en un mot...CLÉOPÂTRE
Moi, je charmerais Octave !CHARMION
Pourquoi non ? Tout vous flatte, et c'est votre destin D'avoir toujours en poche un Empereur Romain.SCÈNE VII. Cléopâtre, Charmion, Le Page.
CLÉOPÂTRE
Soutenez-moi, page.LE PAGE, ou Bouvillon
Madame, entrez chez vous, je crains que vous tombiez, Vous ne me semblez pas trop ferme sur vos jambes.LA BAGUENAUDIÈRE, se levant
Pieds, ignorant.LA BAGUENAUDIÈRE
Poursuivez ; ce n'est rien.CHARMION, riant
Je n'en puis plus.SCÈNE VIII. Charmion, Éros.
CHARMION
Et Cléopâtre est morte, adieu.SCÈNE IX. Antoine, Éros.
ANTOINE
Vous m'ôtez mon épée ; ah ! Coquins ! Qcélérats ! Éros, que fait la reine ? Où faut-il que ma gloire...ANTOINE
Elle est morte ?ÉROS
À peu près.ÉROS
Elle-même a dit qu'elle l'était, Seigneur. Je la vis l'autre jour aiguiser une dague : Elle a pu dans son sein, en faisant zague, zague...ANTOINE
Mourons donc, cher Éros. Près d'Antoine assidu, Il te souvient du jour où l'on t'aurait pendu Pour avoir déserté. Je te donnai la vie, Pour me faire mourir quand j'en aurais l'envie. Frappe donc. Tu pâlis ! Quelle peur te retient ? Ne te souvient-il plus...ÉROS
Oui-dà, il m'en souvient. Non qu'à votre beau corps je veuille faire brèche ; Mais, tenez, faites-vous un licol de ma mèche, Dans un endroit bien haut je vous attacherai, Puis après par les pieds je vous brandouillerai, Et vous deviendrez mort.ÉROS
Vous donner le trépas, c'est vous faire mourir ; Je vous dois seulement l'exemple de courir : Imitez-moi.ANTOINE
Demeure, achève ton ouvrage.SCÈNE X. Antoine, Éros, Ragotin, en costume de Cléopâtre, La Baguenaudière, etc.
RAGOTIN
Ha, ha, ha, ha, ha, ha ! La pauvre Cléopâtre est bien défigurée ; Vous voyez comme on l'a dans ces lieux accoutrée.LA BAGUENAUDIÈRE
Et qui donc ?SCÈNE XI. Les acteurs précédents, Ragotin, Isabelle.
ISABELLE
Ah, mon père ! Au jardin, Monsieur Bouvillon vient d'attaquer Le Destin : Ils sont aux mains.LA BAGUENAUDIÈRE
Allons empêcher ce carnage.ACTE V
SCÈNE I. Ragotin, La Rancune.
RAGOTIN
Le Destin s'est, dit-on, battu comme un lion, Et, ma foi ! C'était fait de Biaise Bonvillon, Si d'une prompte fuite il n'avait pris la voie.LA RANCUNE
Non ; c'est que Le Destin aurait été pendu. Depuis que d'un soufflet il m'a donné la touche, Pour quelque démenti prononcé par ma bouche, Quoiqu'à nous embrasser on ait vu ma ferveur, Ce soufflet m'est toujours demeuré sur le coeur ; Et sans cesse en secret sensible à cette offense...RAGOTIN
Ah ! pour un temps, ami, suspens cette vengeance, Jusqu'à ce que tes soins, propices à mon coeur, À m'être favorable accoutument sa soeur. Je l'aime, et si tu n'as pitié de ma souffrance, Dans deux jours il n'est plus de Ragotin en France.LA RANCUNE
Pour vous servir je veux oublier mon courroux, Et pour vous témoigner combien je suis à vous, Je vais vous en donner la marque la plus tendre Que d'un coeur généreux un ami puisse attendre.LA RANCUNE
Je n'en userais pas comme j'en vais user, Si je ne vous aimais autant que je vous aime, Et ne vous regardais comme un autre moi-même.RAGOTIN
Je te suis obligé.LA RANCUNE
N'auriez-vous point sur vous dix écus de monnaie ? Prêtez-les-moi. Parbleu ! Je suis garçon de coeur ; Je ne les prendrais pas d'un autre.RAGOTIN
Trop d'honneur !RAGOTIN, tirant d'un bourson
Je le crois. Tiens, voilà déjà demi-louis.Bourson : Petite poche au dedans de la ceinture d'une culotte. [L]
LA RANCUNE
Les amis, au besoin, sont toujours les amis : Je n'emprunterais pas d'aucun autre une obole.RAGOTIN, tirant d'une bourse de sa poche
Oh ! Ce demi-louis avec cette pistole ; Et puis ces trente sous, cela fait six écus.LA RANCUNE
Est-elle de poids ?RAGOTIN
Oui.LA RANCUNE
Dans deux jours tout au plus, Employant tous mes soins près de votre maîtresse, Vous entendrez parler pour vous de mon adresse.RAGOTIN, tirant de l'autre poche
Voilà trois écus blancs, qui font neuf justement.SCÈNE II. Ragotin, La Rancune, Un Laquais.
SCÈNE III.
SCÈNE IV. L'Étoile, Le Destin.
L'ÉTOILE
Oui, je n'ai feint tantôt que je m'étais blessée, Qu'afin qu'en se rangeant dans ma chambre, emressée, Madame Bouvillon m'expliquât en effet Tout ce qu'elle pensait de vous et du billet. Heureusement, vous dis-je, elle l'a pris pour elle ; Elle vous cherche.SCÈNE V. Madame Bouvillon, L'Étoile, Le Destin.
MADAME BOUVILLON
Pour savoir le détail de ce qui s'est passé, Je vous cherche. Eh, mon_Dieu ! N'êtes-vous point blessé ? Contre ce fils ingrat juste est votre colère ; Mais ne la faites point passer jusqu'à sa mère.MADAME BOUVILLON
Hélas ! Dans ce moment je m'amusais à lire Certain billet galant que vous veniez d'écrire. Vous rougissez ! Non, non, bien loin d'être perdu, Au gré de vos souhaits le hasard l'a rendu ; Il est entre des mains qui vous sont favorables. Vous devez quelque grâce à mes soins charitables ; Venez, pour dissiper le trouble où je vous vois, Parler de ce billet, au jardin, avec moi.MADAME BOUVILLON
Quoi ?LE DESTIN
Monsieur de LaBaguenaudière. Vous savez quels travers il s'est mis dans l'esprit ; J'en suis la seule cause, et vous me l'avez dit.MADAME BOUVILLON
Ne craignez rien. Monsieur de La Baguenaudière, Sur qui mon bien me donne une puissance entière, Dans un moment ou deux, va, par mon ordre, au Mans, Inviter un parent de se rendre céans. J'ai su trouver exprès ce devoir de famille ; Il va dans un moment partir avec sa fille.LE DESTIN
Avec Isabelle ?MADAME BOUVILLON
Oui. Sans crainte désormais...L'ÉTOILE
Eh bien ! Pour vous parer tous deux d'une surprise, En allant au jardin que chacun se déguise.MADAME BOUVILLON
Elle a raison.SCÈNE VI. Le Destin, L'Étoile.
SCÈNE VII. Isabelle, Le Destin, L'Étoile.
ISABELLE
Je vous cherchais : mon père, en mon appartement, D'aller au Mans sans lui m'a fait commandement. D'où vient qu'à ce voyage ainsi seule il m'expose ? Est-ce pour m'éprouver ?...L'ÉTOILE
Non ; en voici la cause : Il m'est venu prier d'une collation 'Qu'il voulait me donner au petit pavillon.LE DESTIN
Quel bonheur ! Ce voyage enfin nous favorise, Il me va donner lieu d'achever l'entreprise, Puisque vous allez seule.ISABELLE
Ah ! Ne vous trompez pas : Une vieille parente accompagne mes pas ; Et monsieur Ragotin pareillement. Mon père L'a prié de cela : je ne puis m'en défaire ; Il m'attend au carrosse, et va venir ici Si je tarde un moment encore, et... le voici.SCÈNE VIII. Isabelle, L'Étoile, Ragotin.
RAGOTIN
Le carrosse attelé de trois chevaux, Madame, Et la tante, après vous attendent pour partir. Elle m'envoie exprès pour vous en avertir.Elle fait signe à Isabelle de s'en aller, et arrête Ragotin.
L'ÉTOILE
Vous allez donc au Mans ?L'ÉTOILE
Monsieur Ragotin part, et ne me vient pas Demander, lui qu'on voit charmé de mes appas, Si je n'ai point besoin au Mans de quelque emplette. Quel galant !RAGOTIN
En cela si ma bouche est muette, C'est que chaque pays pour tout ne sont pas bons. Du Mans il ne vient rien d'exquis que des chapons ; Ce n'est pas votre fait.L'ÉTOILE
J'ai besoin de dentelles ; J'en vis chez un marchand l'autre jour de fort belles : Faites-les acheter.RAGOTIN
Isabelle est là-bas, Elle m'attend, j'y cours : sans tout cet embarras, Votre commission occuperait mon âme. Une autre fois au Mans exprès pour vous, Madame, Je me rendrai.L'ÉTOILE
Comment ! J'en ai besoin ce soir ; Je m'en vais vous donner de l'argent pour l'avoir. Tirez-moi ma cassette, elle est dans cette caisse.RAGOTIN
Volontiers, mais en vain je la cherche et me baisse ; La cassette à mes yeux ne s'offre point ici.L'ÉTOILE, le voyant à demi-corps dans la caisse
Cherchez bien. Du dessus du coffre que voici, Faisons un trébuchet au pauvre petit homme ; Qu'il s'en retire après.SCÈNE IX. Le Baguenaudière, Ragotin.
LA BAGUENAUDIÈRE, enveloppé d'un manteau
Pour me servir, amour, fais de grâce un effort. Madame Bouvillon me croit loin du village : De ce vaste manteau couvrons-nous le visage ; Allons prendre L'Étoile.RAGOTIN, dans la caisse
Aye ! Ouf ! Je vais mourir.LA BAGUENAUDIÈRE
Qu'entends-je ?RAGOTIN
Et vite à moi ! Tôt !SCÈNE X.
SCÈNE XI. Madame Bouvillon, La Baguenaudière.
MADAME BOUVILLON, avec un voile
Le Destin au berceau n'a point frappé mes yeux, Et son retardement me ramène en ces lieux.LA BAGUENAUDIÈRE
Que j'aurai de plaisir !... Mais la voici : c'est elle.MADAME BOUVILLON
Le voilà ; j'avais tort de soupçonner son zèle.LA BAGUENAUDIÈRE
Est-ce vous ?MADAME BOUVILLON
Oui, c'est moi. Mais, vous-même, est-ce vous ?LA BAGUENAUDIÈRE
C'est moi-même, ravi d'avoir ce rendez-vous. Souffrez que mon amour à vos yeux se déploie.MADAME BOUVILLON
Souffrez que vos regards soient témoins de ma joie.LA BAGUENAUDIÈRE, ôtant son manteau
Sincère est mon ardeur.MADAME BOUVILLON, ôtant son voile
Pure est ma passion.LA BAGUENAUDIÈRE
Ah !MADAME BOUVILLON
Ah !LA BAGUENAUDIÈRE
Ah ! C'est donc vous, madame Bouvillon ?SCÈNE XII. La Baguenaudière, Madame Bouvillon, Ragotin.
RAGOTIN, le pied dans un pot de chambre
Ne trouverai-je ici qu'outrage sur outrage ? Maudit château ! Maudit amour ! Maudit voyage !LA BAGUENAUDIÈRE
Qui vous oblige donc d'avoir ce piédestal ?RAGOTIN
Ah !MADAME BOUVILLON
Qui vous fait marcher sur ce pied de métal ? Et pourquoi fuir monsieur de La Baguenaudière ? C'est qu'un diable tantôt fait de même manière, Mais mille fois plus grand, a chargé sur mon dos Cent millions de coups d'un bâton court et gros ; J'ai fui, croyant l'avoir incessamment en queue, Faisant à chaque pas un demi-quart de lieue, Tout hérissé de peur, lorsque j'ai rencontré Un maudit pot de chambre où mon pied est entré. Aux cris que j'ai poussés, gémissant de faiblesse, Un chien est survenu qui m'a mordu la fesse ; Mais je n'ai point songé qu'à ce pied empoté, Que si vilainement la fortune a botté. Je mettais vainement ce pied à la torture Pour chercher les moyens d'ôter cette chaussure, Quand un homme est venu de la part du Destin, Et d'Isabelle aussi, pour me remettre en main Le billet que voilà. Surpris à sa lecture, Oubliant tous les maux de ma triste aventure, J'ai fait de vous chercher mes plus fortes raisons Pour vous en faire part. Tenez, lisez.LA BAGUENAUDIÈRE
Lisons.Monsieur Ragotin, ne vous donnez point la peine de me chercher pour vous charger de ma conduite. Si mon père vous demande compte de la commission qu'il vous en a donnée, apprenez-lui que je suis entre les mains de Monsieur Le Destin, à qui j'ai donné ma foi, comme au seul homme qui s'est offert pour me délivrer du joug où m'allait jeter le mariage de Blaise Bouvillon, pour qui j'ai une aversion insurmontable.
Je suis, etc.
Je crois que ce perfide est de l'intelligence : Ton zèle a ménagé cette furtive absence, De ma fille tantôt tu m'avais répondu ; Tu m'as trahi, Judas ; mais tu seras pendu.RAGOTIN
Pendu ! Moi ?MADAME BOUVILLON
Toi, pendu : diffamer ma famille, M'enlever une bru, faire un rapt de sa fille ; Pendu, pendu, pendu !RAGOTIN
Je suis tout éperdu !LA BAGUENAUDIÈRE
Il faut l'épouvanter ; pendu, pendu, pendu !RAGOTIN
Quelle grêle de maux ! Ciel ! Pour les autres, passe ! Mais me voici tombé de fièvre en chaud mal ; grâce !LA BAGUENAUDIÈRE
Abus !RAGOTIN
Ayez pitié d'un avocat !MADAME BOUVILLON
Chansons !RAGOTIN
Moi, je n'en sais rien.RAGOTIN
À mon âge ! Avant que de me pendre, ayez de moi pitié ; Tirez-moi, s'il vous plaît, cette épine du pied ; Je cours risque autrement, foi d'homme qui vous prie, D'en être estropié le reste de ma vie.LA BAGUENAUDIÈRE
Puisqu'il ne parle pas, pendez-moi ce coquin.SCÈNE XIII. Les acteurs précédents, La Rancune.
LA RANCUNE
Hélas ! Où traîne-t-on notre ami Ragotin ? Qu'a-t-il dit ? Qu'a-t-il fait ? Ne saurait-on l'apprendre ? Où va-t-on vous mener, mon cher ?LA RANCUNE
Quoi ! J'ai deux mots importants à dire ; écoutez-moi. Suspendez jusque-là la sentence mortelle.LA BAGUENAUDIÈRE
Pourquoi ?LA RANCUNE
Nous nous aimons d'une amour fraternelle, Et je voudrais bien voir la grâce qu'il aura Au bois patibulaire alors qu'on le pendra.Patibulaire : qui appartient au gibet. Les Seigneurs Heuts usticiers mettent des fourches patibulaires dans l'étendue de leurs terre. [F]
LA RANCUNE
Si ce n'est que cela qui peut l'avoir perdu, De l'entendre au supplice, et de le voir pendu Nous n'aurons pas la joie.LA BAGUENAUDIÈRE
Et d'où vient ?LA RANCUNE
Apprenez-le : Sachant que Le Destin poursuivait Isabelle, Et que de l'enlever le drôle avait l'orgueil, Sur eux autour d'ici j'ai fait la guerre à l'oeil, Suivi de paysans, au bout de cette plaine ; Comme ils allaient gagner la campagne prochaine, Je les ai fait saisir et ramener ici, Où vous allez bientôt les voir, et... les voici.SCÈNE XIV. Les acteurs précédents, Le Destin, Isabelle.
LA BAGUENAUDIÈRE
Approche, scélérat, approche, ingrate fille, Indigne rejeton d'une illustre famille ; Suivre un homme inconnu ! Toi, séduire un enfant ! Un échafaud t'est sûr ; une guimpe t'attend.Guimpe : partie de l'habit d'une religieuse ; petit mouchoir rond d'une toile fine qui s'attache aux deux côtés de la tête et sert à couvrir la gorge [F]. Ici, sens métaphorique pour la corde du pendu.
MADAME BOUVILLON
C'est trop peu qu'un couvent pour sa peine afflictive ; Il faut dans un cachot l'enterrer toute vive.LE DESTIN
Si notre amour mérite un supplice éternel, C'est moi qu'il faut punir, je suis seul criminel.LA BAGUENAUDIÈRE
C'est de toi seul aussi que je prendrai vengeance.SCENE XV. Les acteurs précédents, Le Décorateur.
LE DÉCORATEUR
Madame, votre fils Avecque son fusil, d'une audace assassine, Au malheureux L'Olive a percé la poitrine.LE DESTIN
À mon père ?MADAME BOUVILLON
D'ennui ceci me va combler.SCÈNE XVI. Les acteurs précédents, L'Olive.
L'OLIVE
Madame, en un mot comme en trente, De grâce, écoutez-moi ; si proche du trépas, Ayant à vous parler, ne m'interrompez pas. À défunt votre époux il prit un jour envie Dans la maison des champs d'avoir la comédie ; Le mal d'enfant vous prit, et monsieur votre époux Fut père d'un garçon, ou crut l'être. Chez vous Accoucha le jour même une comédienne ; Cette femme accouchée aussi c'était la mienne : Elle fit un garçon, et je le crus de moi, Car la défunte était laide ; et, de bonne foi, Quoiqu'elle vît en moi sans cesse un beau modèle, Le fils qu'elle me fit était aussi laid qu'elle. Je pestais de bon coeur contre cette souillon, Quand je vis remuer le petit Bouvillon, Qui parut à mes yeux d'aussi belle structure, Que mon magot était de laide regardure. Il me prit de troquer une tentation. Votre avare nourrice, en cette occasion, À l'or de mes louis sensible plus qu'une autre, Se chargea de mon fils, et me donna le vôtre : Moi, dès le même instant, de peur qu'on en vît rien, J'emportai votre fils, et vous laissai le mien ; Si bien que cet ingrat, dont la fureur impie Par un coup détestable a fusillé ma vie, Est mon fils ; et le vôtre, élevé de ma main, À qui j'ai façonné l'esprit, c'est Le Destin.MADAME BOUVILLON
Le Destin est mon fils ! Mon coeur en pâme d'aise ; Il faut que tout mon soûl je le baise et rebaise.LA BAGUENAUDIÈRE
Mais qui sait si cet homme a dit la vérité ?L'OLIVE
La nourrice, avec qui j'avais tout concerté, Est encore en ces lieux ; elle peut vous le dire.MADAME BOUVILLON
J'en crois ce que pour lui la nature m'inspire.LA RANCUNE
Je ne vois point de sang en nul endroit.L'OLIVE
N'importe !LA RANCUNE
Il n'est point blessé.LE DESTIN
Non ?LA RANCUNE
Non, le diable m'emporte !L'OLIVE
Est-il vrai ?LA RANCUNE
Chose sûre.LA RANCUNE
Juste.MADAME BOUVILLON
Vous n'avez pas sujet d'en être mécontente.LE DESTIN
Isabelle !LA BAGUENAUDIÈRE
En discours ne perdons point de temps, Allons nous éclaircir sur tous ces incidents ; Que chacun fasse voir son ardeur à me suivre. Allons.LA RANCUNE, à Ragotin
D'être pendu mon secours vous délivre.1 377 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0