Ballet en vers
Les Rieurs du Beau-Richard
Cette oeuvre n'a pas été représentée.
Personnages
- LE SAVETIER
- LA FEMME DU SAVETIER
- UN MARCHAND DE BLÉ
- UN NOTAIRE
- UN MEUNIER, et son âne
- DEUX CRIBLEURS
PROLOGUE.
Le théâtre représente le carrefour du Beau-Richard à Chateau-Thierry.
UN DES RIEURS parle
Le Beau-Richard tient ses grands jours Et va rétablir son empire. L'année est fertile en bons tours ; Jeunes gens, apprenez à rire. Tout devient risible ici-bas, Ce n'est que farce et comédie ; On ne peut quasi faire un pas, Ni tourner le pied qu'on n'en rie. Qui ne rirait des précieux ? Qui ne rirait de ces coquettes En qui tout est mystérieux, Et qui font tant les Guillemettes ? Elles parlent d'un certain ton Elles ont un certain langage Dont aurait ri l'aîné Caton, Lui qui passait pour homme sage. D'elles pourtant il ne s'agit En la présente comédie : Un bon bourgeois s'y radoucit Pour une femme assez jolie. « Faites-moi votre favori Lui dit-il, et laissez-moi faire. » La femme en parle à son mari Qui répond, songeant a l'affaire : « Ma femme, il vous faut l'abuser, Car c'est un homme un peu crédule, Sous l'espérance d'un baiser, Faites-lui rendre ma cédule. « Déchirez-la de bout en bout Car la somme en est assez grande Toussez après ; ce n'est pas tout : Toussez si haut qu'on vous entende. « Il ne faut pas tarder beaucoup De peur qu'il n'arrive fortune. Toussez, toussez encore un coup, Et toussez plutôt deux fois qu'une. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait. En certain coin l'époux demeure, Le galant vient frisque et de hait, La dame tousse à temps et heure. Le mari sort diligemment, Le galant songe à s'aller pendre ; Mais il y songe seulement : Pour cela n'est-il à reprendre. Tous les galants craignent la toux, Elle a souvent trouble la fête. Nous parlons aussi comme l'époux, Autant nous en pend sur la tête.Le théâtre représente la place du Marché de Château-Thierry. On y distingue, sur le devant, la boutique d'un savetier, peu éloignée du comptoir d'un Marchand de blé.
PREMIÈRE ENTRÉE.
UN MARCHAND, ayant devant lui, sur son comptoir, des sacs de blé
J'ai de l'argent, j'ai du bonheur, Aux mieux fournis je fais la nique ; Et si j'avais un petit coeur, J'aurais de tout dans ma boutique.SECONDE ENTRÉE. Le Marchand, deux Cribleurs.
LES DEUX CRIBLEURS
Monsieur, si vous avez du blé Ou quelque ordure se rencontre, Nous vous l'aurons bientôt criblé.LE MARCHAND
Tenez, en voici de la montre.LES CRIBLEURS
Six coups de crible, assurez-vous Que la moindre ordure s'emporte ; Rien ne reste à faire après nous, Tant nous criblons de bonne sorte.Les Cribleurs s'en vont.
TROISIÈME ENTRÉE. Le Marchand, un Savetier.
LE SAVETIER, sortant de sa boutique, et s'adressant au Marchand
Bonjour, Monsieur.LE SAVETIER
Las ! Nous vivons cahin-caha, Étant sans blé, ne vous déplaise. À présent on ne gagne rien ; Cependant il faut que l'on vive.LE SAVETIER
Il est bien gris.LE MARCHAND
Cette montre est beaucoup plus nette.LE SAVETIER
Voici mon fait, dites le prix.LE MARCHAND
Quarante écus.LE SAVETIER
Faut six setiers.QUATRIÈME ENTRÉE. Le Marchand, un Notaire ; le Savetier, vers la fin.
LE NOTAIRE
Avec moi l'on ne craint jamais Les et caetera de notaire ; Tous mes contrats sont fort bien faits Quand l'avocat me les fait faire. Il ne faut point recommencer ; C'est un grand cas quand on m'affine Et Sarasin m'a fait passer Un bail d'amour à Socratine. Mieux que pas un, sans contredit Je règle une affaire importante. Je signerai, ce m'a-t-on dit, Le mariage de l'Infante.Tandis que le Notaire danse encore, le Savetier entre sur la fin, et dit au Notaire, en montrant le Marchand :
LE MARCHAND, au notaire
Mettez pour six setiers de blé. Mine dans muid.Muid : grande mesure de chose liquide, le muid de vin de Paris mesure 280 pintes [F]. "Mine dans Muid" signifiait à Chateau-Thierry, deux bichets en sus du muid.
LE NOTAIRE
Quelle est la somme ?LE MARCHAND
Quarante écus.LE NOTAIRE
C'est bon marché.LE SAVETIER
C'est que Monsieur est honnête homme.LE NOTAIRE
Payable quand ?LE MARCHAND
À la Saint-Jean.La Saint-Jean est autour du 20 juin.
LE SAVETIER
Jean ne me plaît.LE SAVETIER
À la Saint-Nicolas est bon.La Saint Nicolas est dans le première quinzaine de décembre.
LE MARCHAND
Jean... Nicolas... rien ne m'arrête.LE NOTAIRE
C'est d'hiver ?LE SAVETIER
Oui.LE NOTAIRE
Signez-vous ?LE SAVETIER
Non.LE NOTAIRE
A déclaré... La chose est faite.Le Notaire présente l'obligation étiquetée au Marchand, et dit :
Tenez.LE MARCHAND, donnant une pièce de quinze sous au notaire
Tenez.LE NOTAIRE
Il ne faut rien.LE MARCHAND
Cela n'est pas juste, beau sire.CINQUIÈME ENTRÉE. Un Meunier, et son âne.
LE MEUNIER
Celui-là ment bien par ses dents, Qui nous fait larrons comme diables : Diables sont noirs, meuniers sont blancs. Mais tous les deux sont misérables. Le meunier semble un Jodelet Farine d'étrange manière ; Le diable garde le mulet, Tandis qu'on baise la meunière. Ai-je un mulet, il est quinteux ; Et je ne suis pas mieux en mule ; Si j'ai quelque âne, il est boiteux, Au lieu d'avancer il recule. Celui-ci marche a pas comptés ; On le prendrait pour un chanoine. Allons donc, mon âne.LE MEUNIER
Vous mangerez tout votre soûl.L'ÂNE, sentant une ânesse
Hin-han, hin-han.LE MEUNIER
Que veut-il dire ? Hé quoi ! Mon âne, êtes-vous fou ? Vous brayez quand vous voulez rire !Le Marchand fait délivrer du blé au Meunier : Celui-ci le paye, et tous deux sortent avec l'âne porteur des sacs de blé.
SIXIÈME ENTRÉE. La Femme du Savetier entre d'abord seule, et ensuite le Marchand de blé.
LA FEMME
Que mon mari fait l'assoté ! Il ne m'appelle que son âme ; Si j'étais homme, en vérité, Je n'aimerais pas tant ma femme.Sur la fin du couplet de la Femme, le Marchand de blé entre, et dit à part en regardant la boutique du Savetier.
Assoter : Rendre sot, gouverner quelqu'un avec quel empire, qu'il en fasse rien de son chef. [F]
LE MARCHAND
Ce logis m'est hypothéqué ; L'homme me doit, la femme est belle, Nous ferions bien quelque marché, Non lui et moi, mais moi et elle.Il s'adresse à la femme.
Vous me devez, mais, entre nous, Si vous vouliez... bien à votre aiseLE MARCHAND
Accordez-moi quelque faveur.LA FEMME
Pourquoi cela ?LA FEMME
Je n'ai souci de votre argent.LE MARCHAND
Pour faire court, en trois paroles, La courtoisie ou le sergent, Ou bien payez-moi six pistoles !LA FEMME
Je suis pauvre, mais j'ai du coeur : Plutôt que mes meubles l'on crie, Comme j'ai soin de notre honneur, Je ferai tout.Le Marchand entre dans la boutique du Savetier.
SEPTIÈME ENTRÉE. La Femme et le Marchand tous deux dans la boutique, et un Pâtissier qui apporte la collation.
LE PATISSIER
Monsieur un tel se met en frais...Il aperçoit le Marchand qui caresse la Femme du Savetier et dit à part :
Oh ! Oh ! Voici bien autre affaire ; Mais ne faisons semblant de rien...Il s'adresse au Marchand et à la Femme.
Bonjour, Monsieur ; bonjour, Madame.LE MARCHAND
Tous tes dauphins ne valent rien.LE PATISSIER
En voici de bons, sur mon âme.LE MARCHAND
Mets sur ton livre, pâtissier. Je n'ai pas un sou de monnaie.Le Pâtissier sort, et le Marchand buvant à la santé de la Femme, dit.
LE MARCHAND
À vous !LA FEMME
À vous !... Mais le papier ?LE MARCHAND, montrant le papier qui contient l'obligation que le Savetier a souscrite à son profit
Le voilà.LE MARCHAND
Quelque sot ! Ardez c'est mon voire.LE MARCHAND, déchirant un petit coin de l'obligation
Crac...LE MARCHAND, déchirant le papier en entier
Il est déchiré tout du long.LA FEMME, toussant
Hem !LE MARCHAND
Qu'avez-vous, ma douce amie ?LA FEMME, toussant encore un coup
C'est le rhume. Hem !HUITIÈME ENTRÉE.
LE SAVETIER, accourant en diligence au signal, et disant d'un air railleur et courroucé
Ah ! Monsieur, quoi ! Vous voir chez nous ? C'est trop d'honneur que vous nous faites.LE MARCHAND, se levant
Argent ! Argent !LE SAVETIER, d'un air menaçant et cherchant à prendre l'obligation que le Marchand tient a la main
Papier ! Papier !LE MARCHAND, effrayé
Si je m'oblige à vous le rendre...LE SAVETIER, s'avançant furieux sur le Marchand
Ce n'est rien fait : point de quartier ! Je ne me laisse point surprendre.Le Marchand remet le papier au Savetier, et sort de sa boutique et du théâtre. Le Savetier et sa femme éclatent de rire. L'on danse.
182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0