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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie, Représentée pour la Première Fois en 1698

Manlius Capitolinus

Antoine de La Fosse d'Aubigny· imprimée en 1747· 5 actes· 1 440 vers· 8 personnages

Personnages

  • MANLIUS CAPITOLINUS
  • SERVILIUS, son ami
  • VALÉRIE
  • VALERIUS, consul, père de Valérie
  • RUTILE, un des chefs de la conjuration de Manlius
  • ALBIN, confident de Manlius
  • TULLIE, confidente de Valérie
  • PROCULUS, un des domestiques de Manlius
Préface

Le sujet de cette tragédie se trouve dans la sixième livre de la première Décade de Tite-Live. J'ai pris de cet excellent original tout ce qui m'a paru propre à soutenir mon ouvrage ; et j'ai laissé ce que je n'ai pas cru pouvoir traiter assez heureusement. Je me suis encore appuyé de la lecture de plusieurs fameuses conjurations anciennes et modernes, et j'avoue que j'ai beaucoup emprunté, surtout de celle qui a été écrite en notre langue, par un savant abbé, assez connu par le mérite de ses écrits qu'il a mis au jour.

Quelque facilité qu'il y ait à détruire plusieurs critiques que j'ai entendu faire contre cette pièce, je ne perdrai point de temps à les réfuter par une dissertation ; et je leur donne pour réponse l'approbation dont le public a honoré mon ouvrage.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Manlius, Albin.

SCÈNE II. Proculus, Manlius, Albin.

SCÈNE III. Manlius, Valerius.

MANLIUS

Et quel moyen, Seigneur, de guérir vos soupçons ? Où sont de vos frayeurs les secrètes raisons ? Dois-je pour ennemis prendre tous ceux, qu'offense D'un sénat inhumain l'injustice violence ? Et suis-je criminel quand, par un doux accueil, J'apaise leur courroux qu'irrite son orgueil ? C'est moi, c'est mon appui qui les conserve à Rome. Vous demandez d'où vient qu'un romain, un seul homme, Des misères d'autrui soigneux de se charger, Offre à tous une main prompte à les soulager. D'une pitié si juste est-ce à vous de vous plaindre ? Si c'est une vertu qu'en moi l'on doive craindre, Si du peuple, par elle, on se fait un appui, Pourquoi suis-je le seul qui l'exerce aujourd'hui ? Que ne m'enviez-vous un si noble avantage ? Pourquoi chacun de vous, pour être exempt d'ombrage, Ne s'efforce-t-il pas, par les mêmes bienfaits, De gagner, d'attirer les amis qu'ils m'ont faits ? Ne peut-on du sénat apaiser les alarmes, Qu'en affligeant le peuple, en méprisant ses larmes ? L'avarice, l'orgueil, les plus durs traitements, Du salut d'un état sont-ils les fondements ? Mes bienfaits vous font peur ? Et, d'un esprit tranquille, Vous regardez l'excès du pouvoir de Camille. À l'armée, à la ville, au Sénat, en tous lieux, De charges, et d'honneurs on l'accable, à mes yeux. De la paix, de la guerre il est lui seul l'arbitre. Ses collègues soumis, et contents d'un vain titre, Entre ses seules mains laissant tout le pouvoir, Semblent à l'y fixer exciter son espoir. D'où vient tant de respect, d'amour pour sa conduite ? Des Gaulois à son bras vous imputez la fuite. Vos éloges flatteurs ne parlent que de lui. Mais que deveniez-vous, avec ce grand appui, Si dans le temps que Rome aux barbares livrée, Ruisselante de sang, par le feu dévorée, Attendait ses secours loin d'elle préparés, Du capitole encore ils s'étaient emparés ? C'est moi qui, prévenant votre attente frivole, Renversai les Gaulois du haut du capitole. Ce Camille si fier ne vainquit, qu'après moi, Des ennemis déjà battus, saisis d'effroi. C'est moi qui, par ce coup préparai sa victoire, et de nombreux secours eurent part à sa gloire. La mienne est à moi seul, qui seul ai combattu, Et quand Rome empressée honore sa vertu, Ce sénat, ces consuls sauvés par mon courage, Ou d'une mort cruelle, ou d'un vil esclavage, M'immolent sans rougir, à leurs premiers soupçons, Me font de mes bienfaits gémir dans les prisons, De mille affronts enfin flétrissent, pour salaire, La splendeur de ma race et du nom consulaire.

SCÈNE IV. Servilius, Valerius.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Valérie, Servilius.

ACTE II

SCÈNE I. Manlius, Servilius.

SCÈNE II. Rutile, Manlius.

MANLIUS

Enfin il n'est plus temps, Seigneur, de reculer. Nous avons par nos soins, et par nos artifices, Du sort, autant qu'on peut, enchaîné les caprices. Il faut des actions, et non plus des conseils. La longueur est funeste à des desseins pareils. Peut-être avec le temps mes soins, aidés des vôtres, Aux moyens déjà pris en ajouteraient d'autres : Mais d'abord qu'une fois on peut, comme à présent, En avoir joint ensemble un nombre suffisant, De peur qu'un coup du sort les rompe, ou les divise, Il faut s'en prévaloir, et tenter l'entreprise. Quel temps d'ailleurs, quel lieu s'accorde à nos moyens ? Le sénat, déclarant la guerre aux Circeïens, Doit, pour la commencer sous un heureux auspice, Venir au capitole offrir un sacrifice. Quel temps, dis-je, quel lieu propice à nos desseins ? Un temps, où tout entier il se livre en nos mains ; Un lieu, dont je suis maître, où les portes fermées À nos libres fureurs l'exposent sans armées. Le jour n'en est pas pris : mais pour s'y préparer, Des sentiments du peuple il se faut assurer, Il faut contre un sénat, dont il hait la puissance, Par nos soins redoublés irriter sa vengeance. La peur d'être suspect lui défend de me voir : Mais en vos soins, Seigneur, je mets un plein espoir. Je sais qu'en nos projets l'ardeur, qui vous inspire, Vous saura suggérer tout ce qu'il faudra dire. Ce n'est pas tout encor, vous avez su, je crois, Qu'hier Servilius est arrivé chez moi, Qu'il n'est point de secret que mon coeur lui déguise ?

SCÈNE III. Servilius, Manlius, Rutile.

SCÈNE IV. Servilius, Rutile.

SCÈNE V.

ACTE III

SCÈNE I. Valérie, Tullie.

VALÉRIE

Laisse nous.

SCÈNE II. Servilius, Valérie.

SERVILIUS

Qui ? Moi ?

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Manlius, Servilius.

SCÈNE V. Rutile, Manlius, Servilius.

RUTILE

Tout, Seigneur. Avec nous tout semble conspirer ; À l'effet de nos voeux il n'est plus de remise. En arrivant chez moi, quelle heureuse surprise ! J'ai trouvé ceux du peuple à qui de nos projets Je puis en sûreté confier les secrets : Eux-mêmes ils venaient, au bruit du sacrifice, M'avertir qu'il fallait saisir ce temps propice. Tout transporté de joie, à voir qu'en ces besoins, Leur zèle impatient eût prévenu mes soins ; Oui, chers amis, leur dis-je, oui troupe magnanime, Le destin va remplir l'espoir qui vous anime. Tout est prêt pour demain, et, selon nos souhaits, Demain le consulat est éteint pour jamais. De nos prédécesseurs quelle fut l'imprudence, Qui détruisant d'un roi la suprême puissance, Sous un nom moins pompeux se sont fait deux tyrans, Qui, pour nous accabler, sont changés tous les ans, Et qui tous, l'un de l'autre, héritant de leurs haines, S'appliquent tour à tour à resserrer nos chaînes. Tels et d'autres discours redoublant leur fureur, Je crois devoir alors leur ouvrir tout mon coeur, Leur marquer nos apprêts, nos divers stratagèmes, Appuyés en secret par des sénateurs mêmes ; Ce que devaient dans Rome exécuter leurs bras, Tandis qu'au capitole agiraient vos soldats ; Les postes à surprendre, et d'autres qu'on nous livre, Les forces qu'on aura, les chefs qu'il faudra suivre, En quels endroits se joindre, en quels se séparer, Tous ceux dont par le fer on doit se délivrer, Les maisons des proscrits, que, sur notre passage, Nous livrerons d'abord à la flamme, au pillage. Qu'une pitié surtout, indigne de leur coeur, À nos tyrans détruits ne laisse aucun vengeur. Femmes, pères, enfants, tous ont part à leurs crimes. Tous sont de nos fureurs les objets légitimes. Tous doivent... mais, Seigneur, d'où vient qu'à ce récit Votre visage change, et votre coeur frémit ?

SCÈNE VI. Manlius, Rutile.

MANLIUS

Hé bien ?

MANLIUS

Sur qui ?

ACTE IV

SCÈNE I.

SERVILIUS, seul

Où m'égaré-je ? Où suis-je ? Et quel désordre extrême Guide au hasard mes pas, et m'arrache à moi-même ? Quel changement subit ! Ô vengeance ! Ô courroux ! À mes lâches remords m'abandonnerez-vous ? N'est-ce donc qu'à souffrir qu'éclate ma constance ? Et faut-il que je tremble à punir qui m'offense ? Mais mon courage en vain tâche à se raffermir. Ah ! Si le seul récit m'a pu faire frémir, Quel serais-je, grands dieux ! Au spectacle terrible De tout ce qui peut rendre une vengeance horrible ! Ah ! Fuyons, dérobons nos mains à ces forfaits. Mais où fuir ? En quels lieux te cacher désormais, Où dans des flots de sang Rome entière noyée Ne s'offre pas sans cesse à ton âme effrayée ? En la laissant périr, ne la trahis-tu pas ? Et même tes amis, qui contaient sur ton bras ? Envers les deux partis ta fuite est criminelle. Non, non, pour l'un des deux, il faut fixer ton zèle. Pour tenir tes serments, il faut tout immoler ; Ou bien, pour sauver Rome, il faut tout révéler. Tout immoler. Ton coeur marque trop de faiblesse. Tout révéler. Ton coeur y voit trop de bassesse. Tu perdrais tes amis. Hé ! Quel choix feras-tu ? Deux écueils opposés menacent ta vertu. En se sauvant de l'un, elle périt sur l'autre. Ô ! Vous, dont l'équité sert d'exemple à la nôtre, Vous, qui de la vertu nous prescrivez les lois, Dieux justes, dieux puissants, souffrez-vous cette foi Que ce coeur, si fidèle à l'honneur qui l'anime, Tombe enfin, malgré lui, dans les pièges du crime ?

SCÈNE II. Valérie, Servilius.

SERVILIUS

Comment ?

SERVILIUS

Qu'entends-je, Valérie ? Et qui me croyez-vous ? Tel qu'il faut être ici, pour le salut de tous. Je sais à vos amis quel serment vous engage, Et vois tout l'embarras, que votre âme envisage, Quels noms dans leur colère ils pourront vous donner : Mais un si vain égard doit-il vous étonner ? Est-ce un crime de rompre un serment téméraire, Qu'a dicté la fureur, que le crime a fait faire ? Un juste repentir n'est-il donc plus permis ? Quoi ? Pour ne pas rougir, devant quelques amis, Que séduit et qu'entraîne une aveugle furie, Vous aimez mieux rougir devant votre patrie ? Devant tout l'univers ? Pouvez-vous justement Entre ces deux partis balancer un moment ? De l'un et l'autre ici comprenez mieux la suite. Si nous ne parlons pas, Rome est par eux détruite. Si nous osons parler, quel malheur craignons-nous ? Rome entière est sauvée, et leur pardonne à tous ; Et quand de ce bienfait consacrant la mémoire, Elle retentira du bruit de votre gloire, Parmi tous les honneurs qui vous seront rendus, Leurs reproches alors seront-ils entendus ? Enfin retracez-vous l'épouvantable image De tant de cruautés, où votre bras s'engage. Figurez-vous, Seigneur, qu'en ces affreux débris Des enfants sous le fer vous entendez les cris ; Que les cheveux épars, et de larmes trempée, Une mère sanglante, aux bourreaux échappée Vient, vous montrant son fils qu'elle emporte en ses bras, Se jeter à genoux, au devant de vos pas. Votre fureur alors est-elle suspendue ? Un soldat inhumain l'immole à votre vue : Et du fils aussitôt, dont il perce le flanc, Fait rejaillir sur vous le lait avec le sang. Soutiendrez-vous l'horreur, que ce spectacle inspire ?

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Manlius, Servilius.

SERVILIUS

Oui.

MANLIUS

Tiens, lis.

SERVILIUS

Frappe.

MANLIUS

Quoi !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Albin, Servilius.

SERVILIUS

Juste ciel !

SCÈNE VII. Valerius, Servilius.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Servilius, Valérie.

VALÉRIE

Quoi donc ?

ACTE V

SCÈNE I. Manlius, Albin.

SCÈNE II. Manlius, Servilius.

SCÈNE III. Manlius, Servilius, Albin.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Valérie, Servilius.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Valérie, Tullie.

SCÈNE VIII. Albin, Valérie, Tullie.

ALBIN

Hélas ! Je prétendais, par d'inutiles soins, Vous cacher un malheur, dont tant d'yeux sont témoins Apprenez, apprenez, par ce récit fidèle, L'effort d'une vertu magnanime et cruelle. À pas précipités l'ardent Servilius Non loin de ce palais, avait joint Manlius, Vers cet endroit fameux, témoin de la victoire, Qui sur le capitole a fait briller sa gloire, Et qui voit maintenant, à la face des dieux, Leur défenseur chargé de fers injurieux. Votre époux indigné, frémit de cet outrage : Mais le fier Manlius, maître de son visage, À ceux qui l'escortaient s'adresse en cet instant. Il leur dit qu'il savait un secret important, Que pour en informer le sénat et l'empire, À Servilius seul il désirait le dire. On s'éloigne d'abord, on n'est point alarmé De laisser avec lui son ami désarmé. Moi seul, resté près d'eux, j'entends tout, et j'admire Ce qu'un ferme courage à Manlius inspire. C'en est fait, disait-il, et tu n'en doutes pas. Mes juges ont signé l'arrêt de mon trépas, J'en ai l'avis certain. Si mon malheur te touche, Épargne-moi l'affront de l'ouïr de leur bouche, Et du poids de mes fers soulageant l'embarras, Vers ce bord que tu vois précipite mes pas. Laissons à Rome au moins cette tache éternelle, De m'avoir vu périr où j'ai vaincu pour elle. Oui, répond votre époux, c'est par ce juste effort Qu'il faut te dérober aux horreurs de ton sort : Mais ce n'est pas assez de sauver ta mémoire De cet affront cruel, que m'impute ta gloire. Je veux, en t'imitant, te venger aujourd'hui. Sur le bord aussitôt il l'entraîne avec lui. On s'écrie, on y court. Mais ce soin est frivole. Tous deux précipités au pied du capitole, Ils meurent embrassés, tristes objets d'horreur, Où l'on voit l'amitié consacrer la fureur.

1 440 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica