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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Comte de Warwik

Jean-François de La Harpe· créée en 1763, imprimée en 1764· 5 actes· 1 308 vers· 10 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Français ordinaires du Roi, le 7 Novembre 1763.

Personnages

  • ÉDOUARD d'YORCK, Roi d'Angleterre
  • MARGUERITE D'ANJOU, femme d'Henri IV détrôné
  • LE COMTE DE WARWIK
  • ÉLISABETH
  • SUFFOLK, Confident du Roi
  • SUMMER, ami de Warwick
  • NEVIL, suivante de la Reine
  • UN OFFICIER
  • GARDES
  • Soldats
MONSEIGNEUR,

À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ.

Mes premiers essais ont été consacrés à votre gloire. L'hommage que j'ai rendu à VOTRE ALTESSE m'a seul appris sans doute à peindre un héros, Vos bontés ont encouragé ma Jeunesse, et la faveur la plus précieuse accordée à mon Ouvrage, c'est qu'il m'ait été permis de l'offrir à un Prince devenu l'espérance de la Nation, et qui fait également mériter les éloges et les apprécier.

Je suis avec un très profond respect, MONSEIGNEUR, DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME.

Le très humble et très obéissant serviteur,

DE LA HARPE.

LETTRE À M. DE VOLTAIRE

MONSIEUR,

Quoiqu'éloigné du centre de notre Littérature, vous en êtes toujours l'âme et l'honneur. Tous ceux qui font quelques pas dans cette carrière, où vous avez tant de fois triomphé, vous offrent en tribut les essais de leur jeunesse.

En soumettant cet ouvrage à vos lumières, je ne fais que suivre la foule ; et si je puis m'en distinguer, ce n'est que par la sensibilité particulière qui m'a toujours attaché à vos écrits, et dont j'ai osé déjà vous donner des témoignages.

Il est donc vrai, Monsieur, qu'il vient un temps où tous les hommes s'accordent pour être justes, où le cri de l'envie est étouffé par le cri de l'admiration, où l'on n'ose plus opposer la médiocrité qu'on méprise, au génie qu'on voudrait dégrader, où l'homme supérieur à son siècle est enfin à sa place ! Ce sentiment unanime et victorieux qui détruit les autres intérêts, a quelque chose de sublime ; il me fait respecter l'Humanité.

Tel est le rang où vous êtes parvenu, Monsieur, tel est l'hommage universel que l'on vous rend aujourd'hui, et que méritent vos chefs-d'oeuvre dans plusieurs genres, surtout dans le genre Dramatique. Permettez-moi de discourir quelque temps avec vous sur cet Art que j'aime, et dans lequel vous excellez. Quand on écrit à son maître, il faut s'instruire avec lui, lui proposer des réflexions et des doutes qu'il peut éclairer, plutôt que de lui adresser des louanges qui sont toujours fort au-dessous de lui.

Il n'est que trop vrai que le Théâtre est depuis longtemps dans ses jours de décadence. Vous vous êtes placé à côté de nos Maîtres, et tout le resté est bien loin de vous.

On a même abusé de vos préceptes pour corrompre et détériorer l'Art de la Tragédie, vous nous avez dit que la pompe du spectacle ajoutait beaucoup à l'intérêt d'une action ; vous avez recommandé cet accessoire trop négligé jusqu'à vous. Qu'est-il arrivé ? On a fait de la Tragédie une suite de tableaux mouvants ; on a prodigué les événements en représentation, les combats, les poignards, et l'on a fait des ouvrages, dont tout le mérite était pour l'Actrice ou le Décorateur. On a voulu oublier ce que vous aviez répété cent fois, que, sans l'intérêt et le style, tous ces ornements étrangers ne produisaient que l'effet d'un instant, et qu'il ne restait rien d'un ouvrage de cette espèce quand la toile était tombée. J'entendais demander autour de moi, lorsqu'il s'agissait d'une pièce nouvelle : y a-t-il des coups de théâtre en grand nombre, des tirades pour l'Actrice, des maximes, des déclamations ? On se gardait bien de demander : les personnages disent-ils ce qu'ils doivent dire ? L'action est-elle raisonnable ? Le style est-il intéressant ? Ces bagatelles étaient bonnes pour le vieux temps ; et l'on disait tout haut que Britannicus, donné aujourd'hui pour la première fois, serait à peine écouté.

C'est au milieu de tels discours et de tels préjugés, que, j'ai osé concevoir et exécuter un Drame de la plus grande simplicité. J'ai pensé que les événements multipliés ne pouvaient tout au plus intéresser que la curiosité de l'esprit, et non la sensibilité de l'âme ; que pour faire éprouver aux hommes rassemblés des émotions durables, il fallait développer devant eux une action simple, qui, de moments en moments, devint plus intéressante ; qu'il fallait imprimer profondément dans leurs coeurs les sentiments divers et successifs des personnages ; que la Tragédie n'était pas seulement le talent de faire agir les hommes sur la scène , mais surtout celui de les faire parler. Oui, je ne craindrai pas de le répéter, l'éloquence feule peut animer la Tragédie ; c'est le caractère distinctif des grands Maîtres, c'est le vôtre. Le mérite n'est pas bien grand d'arranger une action vraisemblable ; mais créer des êtres à qui l'on donne des passions qu'il faut peindre, répandre dans les discours qu'on leur prête cet intérêt soutenu, cette chaleur qui donne à l'illusion l'air de la vérité, trouver, saisir ces sentiments qui s'échappent de l'âme, se que l'homme médiocre ne rencontre jamais : voilà le talent rare et supérieur ; voilà le génie.

Quel don, Monsieur, que l'éloquence ! C'est le plus beau présent de la nature. Elle fait pardonner tout, même la vérité. Et quel homme sait mieux que vous les réunir ? Qui mieux que vous a su faire servir à notre instruction la science de plaire et d'attendrir ; Combien vous savez adoucir les hommes, afin qu'ils vous permettent de les éclairer ! Peut-être il est encore des âmes ingrates et dures se qui refusent au plaisir que vous leur procurez, qui cherchent les défauts de vos ouvrages en essuyant les larmes que vous leur arrachez. Peut-être même me reprocheront-elles cette expression de ma reconnaissance ; pour moi je la crois due au grand homme qui cent fois a charmé les instants de ma vie , et qui m'a appris encore à pardonner à leur ingratitude.

Je serais trop heureux, Monsieur, si le plaisir qu'on goûte à la lecture de vos ouvrages, suffisait pour apprendre à les imiter. Sans prétendre à cette gloire, je me fuis attaché du moins à pratiquer vos leçons. J'ai cherché la clarté dans le style ; la simplicité dans la marche. J'ai déployé sur la scène l'âme grande et sensible de Warwick, et j'ai cru qu'avec cet avantage je serais bien malheureux si j'avais besoin de ces ornements si superflus, et que l'on croit si nécessaires. Ma jeunesse, et quelques lueurs de cet ancien goût, qui pour n'être plus suivi, n'est pourtant pas oublié, m'ont fait accueillir du Public avec cette indulgence qui récompense les efforts, et encourage les dispositions. On a applaudi au genre que j'avais choisi bien plus qu'à mes talents. II serait à souhaiter que cet accueil engageât tous ceux qui se disputent aujourd'hui la Scène, à rentrer dans l'ancienne route, qui probablement est la plus sûre, et dans laquelle sans doute ils iraient bien plus loin que moi. C'est à vous, Monsieur, qui avez atteint le but, et qui êtes assis sur vos trophées, c'est à vous à les ramener. Élevez encore votre voix, proposez-leur de relire Phèdre et Cinna. Moi je leur citerai Mérope, et ces trois derniers actes de Zaïre, ces actes si admirables, où les développements d'un coeur tendre et jaloux suffisent pour remplir la scène. J'entends toujours parler de coups de Théâtre. Mais, qu'est-ce que des coups de Théâtre ; sont-ce des exécutions sanglantes ? Non. Oreste dans Andromaque est épris d'Hermione : il vient d'obtenir l'assurance de l'épouser, si Pyrrhus épouse la veuve d'Hector. Pyrrhus y semble déterminé : il a refusé de livrer Astyanax, il sacrifie tout à la Troyenne. Oreste nage dans la joie. Arrive Pyrrhus. Tout est changé. II est bravé, il revient à Hermione, et livre Astyanax ; il invite, Oreste à être témoin de son mariage. Oreste demeure anéanti, et le spectateur avec lui. Voilà un coup de Théâtre. II est d'un maître.

C'est ainsi qu'il faut que les événements d'une pièce paraissent toujours le résultat des caractères, et non une machine fragile, dont on voit tous les ressorts dans la main de l'auteur. Mais c'est sur le style que nous avons surtout besoin de vos leçons. Si vous avez quelquefois placé dans une scène des réflexions rapides, presque toujours fondues dans l'intérêt, on a prétendu dès lorsqu'il fallait, à votre exemple, faire entendre sur le Théâtre toutes les vérités morales qu'a pu dire depuis deux mille ans. On a fait de longues tirades bien traînantes, bien ennuyeuses, surtout bien déplacées. On est convenu d'appeler cela des vers saillants, des vers à retenir. Vous ne serez pas surpris, Monsieur, quand vous aurez lu cette Tragédie, que plusieurs personnes se soient plaintes de n'y pas trouver de ces vers à retenir. Je crois bien que vous m'en saurez bon gré. Quant à ces personnes, dont je vous parle, je suis bien fâché de ne pouvoir les satisfaire, mais je leur répondrai, et vous appuierez mon avis, sans doute, que, pour bien écrire, il faut mettre le mot pour la chose, et rien de plus. Que des vers de situation, profondément sentis, valent cent fois mieux que des vers faits par l'esprit pour refroidir l'âme, qu'enfin il faut préférer le style qui fait vivre un ouvrage à celui qui fait briller l'acteur.

Combien de gens ignorent le mérite de ces vers simples et faciles, sans inversions, sans épithètes, qui seuls font entendre une Tragédie avec une satisfaction continue ! Je dirai plus, quand cette simplicité est touchante, je la préfère aux plus grandes pensées.

Tout le monde connaît ces vers fameux dé Corneille, en parlant de Pompée.

Il ( le Ciel ) a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devait cet honneur aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Cette pensée est grande sans enflure ; mais j'aimerais bien mieux avoir fait ces vers-ci d'Athalie, en parlant des flatteurs.

Ainsi de piège en piège, et d'abîme-en abîme, Corrompant de vos murs l'aimable pureté, Ils vous feront bientôt haïr la vérité ; Vous peindront la vertu sous une affreuse image, Hélas ! Ils ont des Rois égaré le plus sage.

J'ai les larmes aux. yeux en vous traçant ces vers. Je ne connais rien au-dessus, et quand je songe que c'est un Grand-Prêtre qui tient ce langage aux pieds d'un Roi enfant qu'il va remettre sur son trône , il me semble qu'on n'a jamais offert aux hommes un spectacle plus grand et plus pathétique.

Il faut dire de grandes choses avec des termes simples. Tels font mes principes, Monsieur, c'est de vous que je les tiens. J'ajouterai qu'il serait bien cruel et bien injuste, que ceux qui ont des principes contraires, se crussent en droit d'être mes ennemis. Je saisis cette occasion de me plaindre à vous publiquement des discours, que la haine et la crédulité répandent sur moi.

Dans un monde ou tout est de convention, où l'on marche au milieu de cent petites vanités qu'il faut craindre de heurter, j'ai été juste et vrai ; on m'en a fait un crime, et beaucoup de gens m'ont accusé d'être méchant, parce que je n'avais pas la fausseté nécessaire pour l'être. Il est également triste et inconcevable d'être haï par une foule de personnes que l'on n'a jamais vues.

Des discussions littéraires , des intérêts d'un jour doivent-ils produire des inimitiés aussi aveugles ? Quoi ! Faudra-t-il toujours redire aux hommes : ne haïssez jamais celui qui ne vous est pas connu, et que peut-être vous auriez aimé.

Au reste , Monsieur , ces désagréments attachés aux Arts de l'esprit, n'affaibliront point l'amour que j'ai pour eux et qui est né avec moi. La reconnaissance que je dois aux bontés du Public, me donnera de nouvelles forces, et développera peut-être en moi les talents qu'il a cru apercevoir. Peut-être ceux pour qui la lecture est un plaisir utile et réel, en lisant ce faible essai, seront attendris des sentiments honnêtes et vertueux que j'ai su quelquefois exprimer, et leur âme me saura gré d'avoir écrit. La mienne (vous le voyez, Monsieur,) s'épanche devant vous avec liberté. Je fuis toutes ses impressions, sans songer que j'abuse de vos moments , que je vous occupe d'objets importants polir ma jeunesse, et que votre expérience regarde d'un oeil bien différent. Vous avez prévu ou senti tout ce qui m'étonne ou m'irrite. Vous êtes à cette hauteur où tout paraît illusion et vanité. Aussi je compte également sur les conseils de votre Philosophie et sur les lumières de votre goût.

Je suis , etc.

P.S. Je reçois en ce moment des « Réflexions à un Ami sur le Comte de Warwik ». À la bassesse du style, à l'ignorance profonde qu'on aperçoit dans ces réflexions critiques, on n'imaginerait pas qu'elles fussent d'un versificateur de profession. Cependant on me l'assure. Sa mémoire ne le sert pas mieux que son esprit. II cite comme il juge. Du reste il ne paraît pas médiocrement affligé du sort de la Pièce. Je souhaite que sa critique le console.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Marguerite, Nevil

MARGUERITE

Oui, ce Prince aveuglé par un amour fatal Est de son bienfaiteur devenu le rival. En vain Élisabeth, que cet hymen accable, Voudrait en rejeter la chaîne insupportable ; Un père ambitieux, insensible à ses pleurs, Va la sacrifier à l'attrait des grandeurs ; Et sa fille aujourd'hui, victime couronnée, Attend en frémissant ce funeste hyménée. Voilà ce que j'ai su : des amis vigilants Ont surpris ces secrets cachés aux courtisans. Penses-tu que Warwick tout plein de sa tendresse, Se laisse impunément enlever sa maîtresse ? Se verra-t-il en bute aux mépris des deux Cours, Sans venger à la fois sa gloire et ses amours ? Connais-tu de Warwick l'impétueuse audace ? Ce guerrier si terrible, auteur de ma disgrâce, Ce héros si vanté, dont les vaillantes mains Ont fait en ces climats le fort des souverains, Est orgueilleux, jaloux, fier autant qu'invincible ; Son coeur est généreux ; mais il est inflexible. Il dédaigne le trône, il se croit au-dessus De ces Rois par son bras protégés ou vaincus. Tu le verras bientôt, sensible à cet outrage, S'élever avec moi contre son propre ouvrage, Arracher mon époux à la captivité ; Et signalant pour moi son courage irrité, M'aider à ranimer, après tant de désastres, Les restes expirants du parti des Lancastres, Écraser Édouard après l'avoir servi, Et me rendre à la fois tout ce qu'il m'a ravi. Ou bien si de Warwick la valeur fortunée, Ne pouvait rien ici contre ma destinée, Je goûterai du moins ce plaisir consolant De voir mes ennemis, l'un l'autre s'accablant, Victimes d'une guerre à tous les deux funeste, Répandre sous mes yeux un sang que je déteste ; Et des maux qu'ils m'ont faits se disputant les fruits, Peut-être tous les deux l'un par l'autre détruits.

Vers 79 : il manque "de" l'édition originale.

MARGUERITE

Hélas ! De son malheur ne lui fais point un crime. Je sais qu'il s'endormit fur le bord de l'abîme : Le Sceptre qu'il portait a fatigué son bras ; Il me laisse à venger des maux qu'il ne sent pas. Se livrant à son sort en esclave timide, Incessamment plongé dans un calme stupide, Il paraît ne sentir dans sa triste langueur, Ni le poids de ses fers, ni l'orgueil du vainqueur. Eh bien ! C'est à moi seule à laver mon injure, A soutenir le rang que sa faiblesse abjure. Eh ! Que dis-je ! Mon fils, l'idole de mon coeur, M'offre de mes travaux un prix assez flatteur Si ma main le replace au trône de son père, Un jour il connaîtra ce qu'il doit á sa mère. De combien de périls j'ai su le garantir ! Ce jour, ce jour hélas ! Me fait encor frémir, Où d'un cruel vainqueur évitant la poursuite, Seule, et dans les forêts précipitant ma fuite, Égarée, éperdue, et mon Fils dans mes bras, De moments en moments j'attendais le trépas. Un brigand se présente, et son avide joie Brille dans ses regards à l'aspect de sa proie, Il est prêt à frapper : je restai sans frayeur. Un espoir imprévu vint ranimer mon coeur ; Sans guide, sans secours dans ce lieu solitaire ; Je crus, j'osai dans lui voir un Dieu tutélaire. Tiens ; approche, lui dis-je, en lui montrant mon fils Qu'à peine soutenaient mes bras appesantis, Ose sauver ton Prince, ose sauver sa mère... J'étonnai, j'attendris ce mortel sanguinaire ; Mon intrépidité le rendit généreux. Le Ciel veillait alors sur mon fils malheureux ; Ou bien le front des rois que le destin accable, Sous les traits du malheur semble plus respectable. Suivez moi, me dit-il, et le fer a la main, Portant mon fils de l'autre, il nous fraye un chemin ; Et ce mortel abject, tout fier de son ouvrage, Semblait, en me sauvant, égaler mon courage.

SCÈNE II. Marguerite, Édouard, Suffolk, Gardes.

SCÈNE III. Édouard, Suffolk, Gardes.

ÉDOUARD

L'aimable Élisabeth au printemps de son âge , Peut-être de l'amour ignorant le langage, M'a fait voir, jusqu'ici dans fa timidité, Ce trouble intéressant qui sied à la beauté ; Moi-même, je l'avoue, interdit devant elle, Rougissant malgré moi de mon erreur nouvelle, Commençant des discours que je n'achevais pas, Je n'ai presque parlé que par mon embarras. Mais j'ai peine à penser qu'une plus chère flamme Ait surpris sa jeunesse et me ferme son âme. Elle a peu vu l'époux qui lui fut destiné. On écoute sans peine un amant couronné, Offrant avec sa main le sceptre d'Angleterre. Enfin je l'aime assez pour apprendre à lui plaire. C'est Warwick qui produit mes troubles inquiets ; Je songe à son courroux, et plus à ses bienfaits. Je détruis dans ses mains les fruits de sa prudence, Je l'expose lui-même aux mépris de la France. Eh ! Qui sait, dans l'ardeur de ses ressentiments , Jusqu'où peuvent aller ses fiers emportements ? Peut-être nos débats vont rallumer la guerre... C'est un astre sanglant qui luit sur l'Angleterre. De Lancastre et d'York les partis opposés Ont fait couler le sang des peuples écrasés. L'Anglais environné du meurtre et des ravages , A compté jusqu'ici ses jours par des orages. À peine il semble enfin goûter quelque repos ; Faut-il que je l'expose à des malheurs nouveaux ? C'est en toi, cher Suffolk, que mon espoir réside. Qu'aux remparts de Paris mon intérêt te guide ; Vole et préviens Warwick ; ne lui déguise rien : Va , mon coeur n'est pas fait pour abuser le sien ; Peins-lui tout mon amour, mes feux et mon ivresse ; Et si son amitié pardonne à ma faiblesse, Qu'il élève ses voeux à l'hymen de ma soeur, Que ce noeud de plus près l'attache à ma grandeur. Toujours l'ambition fut sa première idole ; L'amour n'est à ses yeux qu'un prestige frivole. Élisabeth sur lui n'a point cet ascendant Qui ferait trop rougir son coeur indépendant, Qui subjugue le mien trop flexible et trop tendre ; À des noeuds plus brillants son orgueil va prétendre ; Oui, j'ose l'espérer.

SCÈNE IV. Édouard, Suffolk, Un Officier, Gardes.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Warwick, Summer.

SCÈNE II. Édouard, Warwick, Gardes.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Marguerite, Warwick

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Warwick, Summer.

SCÈNE VII. Warwick, Élisabeth.

WARWIK

Eh ! Qu'en puis-je prétendre ? N'a-t-il pas devant moi hautement abjuré Cet hymen glorieux par moi seul préparé ? Il suit aveuglément ses amoureux caprices. Envers moi, s'il se peut, comptez ses injustices Et les crimes d'un coeur à son amour soumis, Pour qui tous les devoirs semblent anéantis. Tandis, que loin de vous, pour lui, pour sa puissance, Je m'expose aux ennuis d'une cruelle absence, Que fait-il cependant ? Comment m'a-t-il traité ? Il me rend le jouet de sa légèreté, Il me fait vainement engager ma parole, Et signer un traité frauduleux et frivole ; C'est peu : qui choisit-il enfin pour m'outrager ? Non, sans frémir encor, je ne puis y songer. C'est l'objet, le seul bien dont mon âme est jalouse, Le prix de mes travaux, c'est vous, c'est mon épouse. Ah ! Cet enchaînement, ce tissu de noirceurs Ajoute à chaque instant à mes justes fureurs. Il en verra l'effet, il faut qu'il soit terrible. Je suis, je suis encor ce Warwick invincible, J'ai pour moi l'équité, mon nom et mes exploits, Je paraîtrai dans Londres, on entendra ma voix. On verra d'un côté l'appui de l'Angleterre , Warwick de ses travaux ; demandant le salaire , Indigné des affronts qu'il n'a point mérités, Et de l'ingrat York contant les lâchetés ; Et de l'autre on verra, confus en ma présence, Édouard aux grandeurs conduit par ma vaillance ; Qui sans moi, sans l'exil ou la captivité, Cacherait sa misère et son obscurité. Ce peuple est généreux, il m'aime, et l'on m'offense : Entre Édouard et moi pensez-vous qu'il balance ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Marguerite, Nevil.

MARGUERITE

Va, pour renouveler nos sanglantes querelles, Un souffle peut encor tirer des étincelles Du feu qui vit sans cesse au sein de ces climats, Et qu'ont nourri trente ans de haine et de combats. Londres ne peut goûter qu'une paix passagère : Tout rappelle déjà la discorde et la guerre. Ne crois pas qu'Édouard triomphe impunément. Mets-toi devant les yeux ce long enchaînement De meurtres, de forfaits, dont la guerre civile A, depuis si longtemps, épouvanté cette île. Songe au sang dont nos yeux ont vu couler des flots, Sous le fer des soldats, sous le fer des bourreaux ; Ou d'un père, ou d'un fils, chacun pleure la perte, Et d'un deuil éternel l'Angleterre est couverte. De vingt mille proscrits les malheureux enfants Brûlent tous en secret de venger leurs parents. Ils ont tous entendu, le jour de leur naissance, Autour de leur berceau le cri de la vengeance. Tous ont été depuis nourris dans cet espoir ; Et pour eux, en naissant, le meurtre est un devoir. Je te dirai bien plus, le sang et le ravage Ont endurci ce peuple, ont irrité sa rage ; Et depuis si longtemps au carnage exercé, Il conserve la soif du sang qu'il a versé. Oui, de Lancastre ici le parti peut renaître. Ce dangereux Sénat qui veut parler en maître, Mais qui du plus heureux suivant toujours la loi, Tremblait devant Warwick, en proscrivant son Roi ; Qui n'a su qu'outrager une Reine impuissante, Fléchira devant moi, s'il me voit triomphante. Le farouche Écossais, que l'on veut opprimer , Qui contre ses tyrans ; est tout prêt à s'armer , Et du haut de ses monts, contre un joug qui l'offense Lutte et défend encor sa fière indépendance ; Ce peuple qu'en secret je soulève aujourd'hui, À mes justes desseins prêtera son appui.

SCÈNE II. Édouard, Suffolk, Gardes.

SCÈNE III. Édouard, Warwick, Suffolk, Gardes.

WARWIK, entrant brusquement

Le voici. Je ne m'attendais pas, Seigneur, que la fortune Dût vous rendre sitôt ma présence importune ; Que jamais contre moi le courroux du Destin, Pour préparer ses traits, empruntât votre main. Je n ai pu le penser ; je n'ai pu le comprendre : Enfin de votre part il m'a fallu l'entendre. C'est ainsi que par vous je suis récompensé ! Voilà le sort brillant qui me fut annoncé, Ce bonheur et ces jours de gloire et de délices, Apanage éclatant promis à mes services ! Rappelez-vous ici ce jour, ce jour affreux, Ce combat si funeste et ces champs malheureux, Où, du Destin cruel éprouvant la colère, Sur des monceaux de morts expira votre père. Tout couvert de son sang, et combattant toujours, Le fer des ennemis allait trancher vos jours. Je volai jusqu'à vous ; je me fis un passage ; Mon bras ensanglanté vous sauva du carnage ; Et bientôt sur mes pas, aidé de mes amis, De vos Guerriers vaincus j'assemblai les débris. « Warwick, me disiez-vous, prends soin de ma jeunesse : C'est dans tes mains, Warwick, que le Destin me laisse, Sois mon guide et mon père, et je serai ton fils. Conduis-moi vers ce trône où je dois être astis. Viens, combats, et soit sûr que ma reconnaissance Te fera plus que moi jouir de ma puissance. » Tels étaient vos discours, je les crus, et ma main S'arma pour vous venger, et changea le destin. Je vis fuir devant moi cette Reine terrible ; J'acquis, en vous servant, le titre d'invincible. Sans doute qu'à vos yeux de si rares bienfaits, Ne pouvant s'acquitter, passent pour des forfaits. Mais du moins envers vous je n'en commis point d'autres, Je frémirais ici de retracer les vôtres. Vous avez tout trahi, l'honneur et l'amitié, Barbare ! Et c'est ainsi que vous m'avez payé.

ÉDOUARD

C'en est trop. Holà, Gardes, à moi,

Ils environnent Warwick.

SCÈNE IV. Édouard, Warwick, Élisabeth, Suffolk, Gardes.

SCÈNE V. Édouard, Élisabeth, Suffolk, Gardes.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Marguerite, Élisabeth.

SCÈN E VIII.

ACTE IV

La Scène est dans la Prison.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Warwick, Summer.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Warwick, Élisabeth, Suivante.

SCÈNE V. Warwick, Élisabeth, U Officier, Soldats.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Warwick, Summer, l'épée à la main, Soldats.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Élisabeth, Suffolk.

SUFFOLK

Ce héros invincible, Le plus fier des mortels et le plus valeureux, Est encor le plus grand et le plus généreux. Déjà de ses succès Marguerite enivrée, Croyait à son parti la victoire assurée, Quand le nom de Warwick, par cent voix répété, Suspend des combattants l'effort précipité. Soudain au milieu d'eux il s'avance, il s'écrie : Amis, où vous emporte une aveugle furie ? Anglais, quel ennemi poursuit votre courroux ? C'est ce même Édouard jadis choisi par vous, Qui vous fut dans ces murs présenté par moi-même, Qui, de vos propres mains, reçut le diadème. Si c'est Warwick, amis, que vous voulez venger, Défendez votre maître, au lieu de l'outrager. Partagez avec moi cette gloire si belle ; Ô mes braves Anglais, c'est moi qui vous appelle ? Reconnaissez ma voix. Ses paroles, ses traits, Cet aspect si puissant et si cher aux Anglais , Le feu de ses regards, cette âme grande et fière, Cette âme sur son front respirant toute entière , Cet empire suprême, et ces droits si certains Qu'un héros eut toujours sur le coeur des humains, Subjuguent les esprits. Tout obéit, tout change. Du coté d'Édouard tout le peuple se range ; Et ce Prince et Warwick, pressés de tous côtés, Dans les bras l'un de l'autre à l'envi sont portés. Au milieu du fracas, du tumulte et des armes, Les Soldats attendris laissent tomber des larmes. Quelques mutins encor, dans leur rage obstinés , À combattre, à périr semblent déterminés ; Warwick, le fer en main, les frappe et les renverse ; Leur foule devant lui succombe et se disperses Et la Reine et les siens cédant à son effort, Bientôt n'ont plus d'espoir que la fuite ou la mort.

SCÈNE III. Élisabeth, Édouard, Suffolk, Gardes.

SCÈNE IV. Élisabeth, Édouard, Marguerite, Suffolk, Gardes et Soldats.

ÉLISABETH

Warwick !

ÉDOUARD

Ô Ciel !

ÉDOUARD

Barbare !

SCÈNE V. Acteurs précédents, Warwick apporté par des Soldats, Summer.

ÉLISABETH, courant à lui

Warwick, coeur noble et malheureux !

1 308 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica