Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drame en vers· drame en trois actes et en vers

Mélanie ou La Religieuse

Jean-François de La Harpe· créée en 1792, imprimée en 1770· 3 actes· 1 336 vers· 6 personnages

Représentée pour le première fois le 7 décembre 1792 au Théâtre de la Comédie française par les Comédiens français et avait été présentée auparavant à Paris chez Mme de Cassini en juillet 1772, en société à Lyon et en février 1791 au Théâtre de Caen.

Personnages

  • MONSIEUR DE FAUBAS, homme de robe
  • MADAME-DE-FAUBAS
  • MÉLANIE, leur fille
  • MONVAL, parent de Madame de Faublas
  • LE CURÉ
  • Autres religieuses

ACTE I

SCÈNE I. Monsieur et Madame De Faublas.

MADAME DE FAUBLAS

Je n'ai pu refuser cette faveur légère À la tendre amitié qui m'attache à sa mère, Au sang qui nous unit : ce jeune homme d'ailleurs A le coeur noble et droit, a des vertus, des moeurs. Il est impétueux, aisément il s'enflamme, Et toujours sans contrainte il laisse agir son âme. Qui n'a rien de honteux dans le fond de son coeur Ne craint point de l'ouvrir, et parle avec candeur. C'est toujours devant moi qu'il a vu Mélanie, Et dans tous ses discours règne la modestie. Mais quant à votre fille, à ne vous rien cacher, Je crois que son état a droit de vous toucher. Soyez de vos enfants également le père, N'immolez point la soeur pour agrandir le frère. Si dans ses premiers ans les soins des jeunes soeurs Lui firent du couvent envier les douceurs, C'est une illusion qui passe avec l'enfance, Et j'ai pu voir depuis toute sa répugnance. Je vous en informai ; ce changement léger, N'était rien, disiez-vous, qu'un dégoût passager ; Vous avez en tout temps combattu mes alarmes ; De Mélanie enfin j'ai vu couler les larmes. J'ai gémi de son sort : vous l'aviez décidé, Et lorsqu'à vos désirs malgré moi j'ai cédé, Qu'à prononcer ses voeux j'ai voulu la résoudre, Ce formidable arrêt fut comme un coup de foudre. Elle resta longtemps sans voix et sans couleur ; Elle doit obéir, je le sais ; mais monsieur, Je ne puis vous celer ma douleur maternelle. De mon respect pour vous cette épreuve est cruelle. Notre sang doit avoir de plus grands droits sur nous ; Mon coeur prendra toujours son parti contre vous. Si mon époux enfin, sûr de ma complaisance, Voulait ne point user de toute sa puissance, Tandis qu'il en est temps, s'il voulait consentir, À révoquer l'arrêt dont il nous voit frémir, Ah ! La reconnaissance et durable et sincère, Qui mettrait à ses pieds et la fille et la mère, Lui ferait éprouver un bonheur plus certain, Plus pur, plus légitime, et bien plus doux enfin Que tous ces vains honneurs dont l'image incertaine Offre dans l'avenir une pompe lointaine, Une grandeur frivole et soumise au hasard, Qui souvent nous échappe, et vient toujours trop tard.

SCÈNE II. Monsieur et Madame De Faublas. Le curé.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Le curé, Mélanie.

MÉLANIE

Vous allez le savoir ; c'est un événement Qui décida dès lors du destin de ma vie, Et dont en vous parlant j'ai l'âme encor remplie. Je veillais près du lit où l'une de nos soeurs D'une lente agonie éprouvait les horreurs. Cherchant à signaler les soins d'une novice, J'avais brigué moi-même un si lugubre office. Un prêtre l'exhortait, et ses pieux discours De la religion prodiguaient les secours. Mais la voyant garder un obstiné silence, Et commençant peut-être à perdre l'espérance, Il s'éloigna de nous pendant quelques instants, Alors levant ses yeux baissés depuis longtemps, Elle parut gémir sur moi plus que sur elle, Quelques larmes mouillaient sa murante prunelle ; Elle fit un effort pour pouvoir me parler. Et m'adressa ces mots qui me firent trembler. "On vous trompe, on vous perd, ma chère Mélanie. À votre âge on sent peu ce que l'on sacrifie, En se faisant esclave et prenant cet habit, Vous l'apprendrez trop tard : je sais qu'on vous a dit, Je sais que vous croyez que dans nos saints asiles Tous les jours sont sereins, tous les coeurs sont tranquilles ; Mais pour vous abuser sachez qu'on est d'accord. On ne vit en ces lieux qu'en désirant la mort, Et l'on n'y meurt jamais qu'en détestant sa vie. Que mon exemple au moins détrompe Mélanie. " Elle m'apprit son sort : un malheureux amour, Qu'il fallut dans ce cloître étouffer sans retour, Avait rempli son âme et consumé sa vie. Du récit de ses maux je demeurai saisie. C'étaient les derniers cris et les gémissements D'un coeur que ses chagrins ont oppressé longtemps C'était d'un long malheur l'histoire attendrissante, Que l'accent de la mort rendait plus déchirante. Je n'y pus résister : pleine de ses douleurs, Je tombai sur son lit en l'arrosant de pleurs. Un si juste intérêt pouvait-il se contraindre ? Pour la première fois elle s'entendit plaindre, Et ma pitié parut adoucir son trépas. L'infortunée alors me serra dans ses bras. Je sentis que ses pleurs inondaient mon visage, De mes sens trop émus je perdis tout usage, Et quand je les repris, elle ne vivait plus. Ses bras déjà glacés sur ma tête étendus, Ses yeux de la douleur gardant le caractère, Et vers le ciel encor élevant leur paupière, Semblaient lui demander d'épargner à mon coeur Tous les maux dont sa mort m'avait tracé l'horreur.

MÉLANIE

Ô ! Mon guide ! Ô ! Mon père Qu'aisément avec vous je puis être sincère ! Que mon âme à la vôtre aime à se confier ! Ah ! C'est de mes plaisirs peut-être le dernier. Ma consolation dans ces lieux, la plus chère C'était de voir souvent ma respectable mère, Ma mère qui toujours m'aima si tendrement ! Elle vit dans mon zèle un refroidissement. Mais je lui dérobai ma profonde tristesse, Qui pouvait sur mon sort alarmer sa tendresse. Un parent (c'est Monval) voulut un jour me voir. Il arrive avec elle en ce même parloir. On m'avertit, j'accours... ma surprise à sa vue, Sur son front, dans ses traits la grâce répandue, Son maintien, de ses yeux la touchante douceur, Et le son de sa voix, encor plus enchanteur, Tout à mes sens troublés dût faire reconnaître Qu'en ce moment mon coeur venait de voir son maître. Il s'assit, parla peu, me regarda toujours. J'ai retenu de lui jusqu'au moindre discours. Il parut de mon sort pénétrer le mystère, Je vis qu'il me jugeait beaucoup mieux que ma mère. Des mots perdus pour elle il sentait la valeur, Et tout ce qu'il disait répondait à mon coeur. Je feignis malgré moi de ne le pas entendre. Que je lui savais gré d'un intérêt si tendre ! J'entrevis quelques pleurs qu'il voulait dévorer, Il semblait à la fois me plaindre et m'adorer. Ô ! Que cet entretien est gravé dans mon âme ! Il ne m'avait rien dit qui déclarât sa flamme, Rien qui pût ressembler aux discours des amans, Mais ses derniers regards valaient tous les serments, Et moi-même en secret de lui toute remplie Je jurai qu'à lui seul appartiendrait ma vie. Dans ce premier moment je fus loin de prévoir. Tous les maux que prépare un amour sans espoir, Et mon âme, embrassant un sentiment si tendre S'élança vers l'objet qu'elle semblait attendre, Et crut en lui livrant un pouvoir absolu, Satisfaire un besoin jusqu'alors inconnu. Hélas ; j'en jouissais sans trouble et sans alarmes, Et sans affliction je répandais des larmes. Mon coeur s'applaudissait d'échapper à l'ennui, D'avoir un sentiment, de trouver un appui. Contre l'amour sans doute il n'est point de défense ; Mais que la solitude ajoute à sa puissance ! Que ses traits pénétrants ailleurs trop émoussés Descendent plus avant au fond des coeurs blessés ! Je n'ai du monde encore aucune expérience, Mais s'il faut sur ce point dire ce que je pense, Dans ce monde bruyant comment peut on souffrir, Que les distractions, les soins et le plaisir, De l'âme à tout moment éloignent ce qu'on aime ? Peut-on se voir ainsi séparé de soi-même ! Ah ! Lorsque tant d'objets ont partagé le jour, Ce qui doit en rester, est bien peu pour l'amour. Mais ici tout le sert et rien ne le balance. Le coeur de son penchant s'entretient en silence. Rien ne s'offre à nos yeux qui le fasse oublier ; Chaque instant à l'amour appartient tout entier. Je l'ai bien éprouvé : Monval dans ces demeures Monval m'occupait seul et remplissait mes heures. Lorsque tout sommeillait, dans l'ombre de la nuit, Je répétais souvent tout ce qu'il m'avait dit. Seule durant le jour, craignant d'être obsédée, Craignant qu'on m'arrachât à cette douce idée, Rappelant ses regards, ses gestes, ses soupirs, Mon âme autour de soi recueillait ses plaisirs.

MÉLANIE

Ô ! Combien j'aimerais à pouvoir le lui dire ! Mais jamais à ma bouche un mot n'est échappé, Qui pût trahir ce coeur ainsi préoccupé. Qu'il m'en coûtait. Ô ! Ciel ! Surtout en sa présence, Que je me reprochais ce rigoureux silence ! Loin de lui je cherchais à l'en dédommager ; Je lui parlais alors sans crainte et sans danger, Et dans cet entretien qu'il ne pouvait entendre, J'exprimais beaucoup plus qu'il n'eut osé prétendre. Cependant je songeai quel serait mon destin, Mes yeux longtemps distraits s'y fixèrent enfin. L'effrayant avenir où s'égarait ma vue Ne m'offrait qu'un abîme où j'étais attendue. Je vis que j'y tombais sans espoir d'en sortir, Et j'entendis la voix de l'affreux repentir. Je vis que dès l'enfance au cloître destinée, Moi-même par mon choix je m'étais enchaînée, Que mon père affermi dans ses engagements, Ne consulterait pas mes nouveaux sentiments, Qu'à son ambition j'allais être immolée ; Je me sentis alors de mes maux accablée, Alors je m'indignai du fardeau de mes fers, Et je tendais les mains à des liens plus chers. J'aurais voulu franchir la terrible barrière, Et me réfugier dans le sein de ma mère. Au moins j'y déposai mes plaintes, mes douleurs, Mes feux longtemps secrets, mes funestes ardeurs. Elle a vu de ce coeur la cruelle blessure, Elle a versé sur moi les pleurs de la nature, Promis de tout tenter pour adoucir mon sort, Mais que me sert hélas ! Un inutile effort ? Que peut-elle ? Elle-même est dans la dépendance, Son époux a sur elle une entière puissance. Enfin vous le voyez, on a marqué ce jour Pour prononcer des voeux, et des voeux sans retour, On m'impose une loi que je ne peux plus suivre ; On ne s'informe pas si j'y pourrai survivre. Qu'ai-je donc fait hélas ! Pour tant de cruauté ! Et j'irais aux autels trahir la vérité ! J'irais mentir au dieu qui lira dans mon âme ! Lui consacrer un coeur que tant d'amour enflamme ! Non, j'abhorre un serment trompeur, injurieux. Ma voix s'arrêterait en prononçant mes voeux. Avant de les former, ciel ! Fais que Mélanie Exhale à tes autels sa malheureuse vie !

LE CURÉ

Écoutez, mon enfant : votre ingénuité. Sans doute a droit de plaire au dieu de la bonté. Il ne veut point de nous d'offrande involontaire. Je n'irai point non plus par un langage austère, Joindre encor à vos maux un effroi douloureux, Qui, loin de les guérir, les rendrait plus affreux. Ainsi sans m'élever contre un amour profane Que la religion dans votre état condamne, Je m'occupe avec vous de vos seuls intérêts. On m'appelle bien tard : vous savez quels projets, Pour avancer son fils, a formé votre père, Et quand on a conclu l'hymen de votre frère, Quand tout est décidé, lorsque le jour est pris Où vos engagements doivent être remplis ; Revenir sur ses pas, renverser son ouvrage, (excusez un moment ce sinistre langage) Est un effort pénible, et dont il faut douter ; Les obstacles pourtant ne sauraient m'arrêter. Je dirai ce qu'il faut pour fléchir votre père, Mon devoir me l'ordonne, et j'y vais satisfaire. Ce n'est que par degrés qu'on le peut ramener : Le péril est pressant, il le faut détourner. D'abord votre santé qui parait affaiblie, Exige le délai de la cérémonie, Et si j'obtiens ce point, nous pouvons espérer, Mais dans tous ses desseins s'il veut persévérer, S'il brave mes discours et votre résistance, Ma fille, contre lui, quelle est votre défense ? On vous opposera votre consentement, Pourquoi, vous dira-t-on, ce soudain changement ? Pourquoi faire si tard éclater vos murmures, Pour nous ravir le fruit des plus justes mesures ; Tout sera contre vous. Pardonnez ce discours. Je dois vous protéger, je le veux et j'y cours. Mais n'attendez pas tout des soins où je m'engage, Comptez plus sur vous même et sur votre courage. Le ciel voit vos chagrins, il pourra les calmer, Il veille sur ce coeur qu'il se plût à former. Vous vaincrez un amour qui peut être excusable, Mais qui fait vos tourments et vous rendrait coupable.

Mélanie se lève avec des gestes de douleur. Le curé se lève aussi.

Allez, rassurez-vous, vous êtes sous les yeux Du dieu consolateur qui reste au malheureux. Comptez sur mes secours : souffrez que ma présence Vous porte quelquefois une faible assistance. Vous aurez en tout temps contre un sort ennemi Le ciel et vos vertus, une mère, un ami.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE I. Madame De Faublas, Monval.

MONVAL

Je veux de mon malheur m'assurer par mes yeux, Voir l'affreux sacrifice et tout ce qu'il m'enlève ! Vous le dirai-je enfin ? Je doute qu'il s'achève. On le prépare en vain ; je ne puis concevoir Qu'on soit assez barbare et qu'on puisse vouloir... Que dis-je ? Il est trop sur que tout est sans remède. À deux coeurs endurcis il faut donc que tout cède ! Que tant d'amour s'exhale en regrets superflus ! ... Mais j'ai pris mon parti ; vous ne me verrez plus. J'y suis déterminé ; je l'ai dit à ma mère. J'abandonne un pays à mes voeux si contraire. Le lieu de mon exil est au-delà des mers. Je vais servir mon roi dans un autre univers. Je cours m'y renfermer et je renonce au nôtre. Ce n'est pas qu'en effet j'augure mieux de l'autre. Les humains sont partout à l'intérêt livrés Et les coeurs vertueux sont partout déchirés. J'en ai douté longtemps ; j'en ai l'expérience. Mais je fuirai du moins des lieux où tout m'offense, Et je n'entendrai point les lamentables cris... Malheureux ! Quelle erreur et qu'est-ce que je dis ? Ah ! Je croirai partout voir la pompe funeste, Entendre prononcer le voeu que je déteste ; Je trouverai partout ce parloir où mes yeux...

En pleurant.

Vous vous en souvenez... ces lieux, ces mêmes lieux Pour la première fois l'ont offerte à ma vue ; Là je crus sur son front voir cette âme ingénue : J'entendis ces accents à mon coeur si nouveaux ! ... Elle passait ses mains à travers ces barreaux... C'est ici... C'est ici... La rage est dans mon âme. Je sens mon désespoir s'accroître avec ma flamme. C'est de ce lieu fatal l'inévitable effet ; Pourquoi m'y meniez-vous ?... Que vous avais-je fait !...

SCÈNE II. Le curé, Madame De Faublas.

MADAME DE FAUBLAS

Vous voyez mes terreurs.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Monsieur De Faublas, le Curé.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Il est vrai, c'est aussi...

MONSIEUR DE FAUBLAS

Je le tiendrai sans doute.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Son salut ?

LE CURÉ

Des raisons ! Vous pensez Que je puis contre vous n'en pas avoir assez ! Vous ! Ministre des lois, dont l'autorité sainte Annule tous les voeux formés par la contrainte, Organe des arrêts de leur temple émanés, Osez-vous faire ici ce que vous condamnez ? À votre tribunal que tout autre en appelle ; Il trouvera dans vous un magistrat fidèle, Contre l'oppression vous serez son appui, Vous agirez en juge, et jusques aujourd'hui Vous avez soutenu ce caractère auguste, Pour votre fille seule allez vous être injuste ? De tous vos jugements comptable à l'équité, Croyez-vous de ce droit votre sang excepté ? Si les lois ont aux voeux mis un frein salutaire, Croyez-vous donc le ciel moins juste que la terre ? Pensez-vous qu'il reçoive un hommage forcé ? Qu'il bénisse un tribut dont il est offensé ? Eh ! Le voeu le plus libre et le plus volontaire Au dieu qui prévoit tout, peut sembler téméraire ; Peut-être qu'il faudrait que l'homme, le chrétien Demandât tout au ciel, et ne lui promît rien. Dans nos livres sacrés, la céleste vengeance Confond deux fois des voeux la coupable imprudence. Dans Jephté, dans Saül nous la voyons punir Ce souhait orgueilleux d'enchaîner l'avenir. Leur voeu devient un crime, et leur succès un piége. L'un se rend parricide, et l'autre sacrilège. Tant le ciel veut apprendre aux aveugles humains, À ne point prononcer sur leurs propres destins. Ces héros des déserts, ces premiers cénobites Vivaient unis entre eux sous des règles prescrites. Le travail, la prière occupaient leurs instants. Ils étaient des forêts les libres habitants. Libres, ils préféraient leur retraite profonde, Leur cabane rustique aux voluptés du monde, Et rien ne cimentait cette société, Que les liens du zèle et de la piété. Eh ! Bien, qu'à cet exemple on forme des asiles ; Qu'on ouvre, si l'on veut, des demeures tranquilles Au mortel gémissant que le sort a frappé ; Au repentir qui pleure, au vieillard détrompé. Mais loin de nous des voeux la chaîne dangereuse. Tombez, portes de fer, barrière injurieuse ; Et que l'homme épurant son hommage et son coeur, Par l'amour des vertus, s'élève à son auteur.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Ces mots sont un outrage, Et...

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Monsieur et Madâme De Faublas, Mélanie, et un moment après Monval.

MONVAL, à Madame De Faublas à demi voix

Madame... Et c'est donc là ce que l'on m'a promis ?

MÉLANIE

Mon père, votre voix m'accable et m'épouvante, Pardonnez... devant vous vous me voyez tremblante, Votre ton, vos discours m'inspirent plus d'effroi, Que ces voeux si cruels qu'on exige de moi. Je vois trop qu'à vos yeux je suis une étrangère, Ce coeur qui m'est fermé, ne s'ouvre qu'à mon frère. Qu'il me soit préféré, je ne demande rien, Ma dépouille est à lui, donnez lui tout mon bien, Qu'il soit, puisqu'on le veut, l'espoir de sa famille ; Mais pourquoi loin de vous exiler votre fille ? Des droits de ma naissance, à mon frère transmis, Qu'un seul me reste au moins, et qu'il me soit permis D'habiter près de vous le toit où je suis née. Pourquoi de mes parents serais-je abandonnée ? Je n'ai jusqu'ici que trop vécu loin d'eux, Hélas ! De tous mes maux le principe odieux, C'est cet éloignement qui depuis ma naissance, À vos yeux, à vos soins déroba mon enfance. Votre sang aujourd'hui ne peut plus vous toucher. Faut-il que de vos bras on ait pû m'arracher ? Faut-il que cette absence et si longue et si dure, Ait effacé les traits qu'imprime la nature ! Que ma voix, que mes pleurs les rappellent en vous. Ô ! Mon père ! Mon père ! ... eh ! Quoi ! Ce nom si doux, Pour moi seule à jamais doit-il être terrible ? Au cri de ma douleur êtes-vous insensible ? ... J'embrasse vos genoux... ne m'en repoussez pas. Recevez-moi chez vous : daignez, daignez hélas ! Ne point y rebuter les soins de ma tendresse ; Que ma mère avec vous les partage sans cesse, Eh ! Vos yeux à me voir pourront s'accoutumer ; Vous pourrez me souffrir ; et peut-être m'aimer ; Oui, m'aimer... Est-ce donc un effort pour un père ?

MONVAL

J'oserai l'avouer, oui, ce n'est point un crime, Oui, je l'aime, monsieur, je le dois, je le veux, Je suis sûr de sentir un penchant vertueux, J'avais su le contraindre, et malgré ma tendresse. J'ai toujours respecté son état, sa jeunesse, Je le déclare à vous qui croyez m'imposer, Qui croyez à la fois répondre et m'accuser, Je le dis au moment de perdre ce que j'aime ; Mais je parle pour elle et non pas pour moi même. Je ne suis rien ici qu'un témoin étranger, Qu'un homme, et c'est assez, monsieur, pour vous juger ; C'est assez pour vous dire au nom de la nature, Que vous abusez trop d'une autorité dure, Que vous êtes armé d'une injuste rigueur. Et quel droit avez vous d'ordonner son malheur ? Nul être, quel qu'il soit, n'a ce droit sur un autre ; Ce droit, fût-il fondé, doit-il être le vôtre ? Et contre votre sang devez vous l'exercer ? Si c'était votre fils, l'oseriez vous forcer À fléchir malgré lui sous le joug monastique ? Il braverait bientôt une puissance inique, Il fuirait loin de vous, réclamerait les lois. Mais ce sexe est sans force, on étouffe sa voix, On l'opprime sans crainte... Ah ! L'innocence aimable, Pour être désarmée, en est plus respectable, Les larmes du malheur sont un objet sacré. Si ce sexe en nos mains sans secours est livré, La nature dans nous préparant sa défense, Prit soin de lui donner contre la violence Ce qui de tous les coeurs fléchit la dureté, Ce qui désarme tout, les pleurs et la beauté. Vous seul y résistez.

MADAME DE FAUBLAS

Monval, vous oubliez...

MADAME DE FAUBLAS

Ma fille ! ...

MONVAL

Malheureux ! ... Mélanie ! ... Elle ne m'entend plus... du secours... venez tous.

Il court pour sonner la cloche du parloir. Monsieur de Faublas se met au devant de lui.

MÉLANIE

Où suis-je ? Ô ! Cieux !

Elle aperçoit son père et se jette avec effroi dans les bras de sa mère.

Que vois-je ?

MADAME DE FAUBLAS

Cher Monval, écoutez...

MONVAL

Rien ne me retient plus : mon sang bout dans mes veines. Va, tu peux te soustraire à des lois inhumaines, Ô ! Chère infortunée ! Écoute ton amant. Ne crois rien que l'amour dans un pareil moment. Crois que dans l'univers il n'est point de puissance Qui jamais contre toi porte la violence Jusques à t'arracher d'involontaires voeux. Le courage suffit pour nous sauver tous deux. Approche sans trembler de l'autel qu'on prépare, Et loin de prononcer ce serment si barbare Que Dieu rejetterait, que dément notre amour, Atteste l'éternel présent dans ce séjour, Prends-le, dis-je, à témoin contre la tyrannie, Et si j'ai quelque droit sur ton coeur, sur ta vie, Ajoute, il en est tems, que des feux mutuels Nous enchaînent tous deux par des noeuds immortels ; Qu'on impose à ton âme un effort impossible ; Tout ce qui sut aimer, tout ce qui fut sensible, Doit en notre faveur s'émouvoir à la fois ; Moi pour te seconder j'élèverai ma voix, Je volerai vers toi sans craindre aucun obstacle. Tes larmes, nos malheurs et ce touchant spectacle, Nos cris et nos transports, la sainteté du lieu, Et ce nom si sacré dans le temple d'un dieu, L'humanité, voilà ce qui doit nous défendre ; Père injuste, voilà ce que j'ose entreprendre. Croyez que de ces lieux rien ne peut m'arracher. Je dirai ce qu'en vain vous voudriez cacher, Ce qui n'a point ému votre coeur implacable. Je la retracerai cette scène effroyable, Votre fille expirante et votre épouse en pleurs, Votre épouse à vos yeux contraignant ses douleurs, Que vous faites mourir par de lentes atteintes, Que vous assassinez en étouffant ses plaintes ; J'attendrirai les coeurs, je les remplirai tous D'horreur pour un barbare et de pitié pour nous.

MONVAL

Ô ! Mélanie !... On me l'arrache !... Ô ! Cieux ! Du moins vengez mes maux ; ils seront moins affreux.

Madame De Faublas rentre avec sa fille dans l'intérieur du couvent. Monsieur De Faublas sort d'un côté et Monval de l'autre.

ACTE III

SCÈNE I.

MÉLANIE, seule

Pour la dernière fois il consent à m'entendre. Que sert cet entretien ? Que puis-je encore attendre ? Il a pris son parti. Je dois prendre le mien. Un père ! Quoi ! Son sang ! Quoi ! Je n'obtiendrai rien ! Ainsi l'on foule aux pieds la faiblesse éplorée ! Ah ! D'indignation mon âme est pénétrée ; Mon âme se soulève. Ô ! Monval ! C'est en toi Que j'ai cru voir un coeur qui sentit comme moi. Le mien t'appelle en vain... quelle est mon espérance ? ... Avec quelle chaleur il a pris ma défense ! Quel feu dans ses discours ! Et que mon coeur saisi S'applaudissait tout bas d'avoir si bien choisi ! Hélas ! Ce transport même à tous deux est contraire. Monval est à jamais l'ennemi de mon père. On ne pardonne point à qui nous fait rougir ; Et d'après ses conseils quand j'oserais agir, Quel en serait l'effet ? ... non, jamais Mélanie Au sort de son amant ne peut se voir unie. Que dis-je ? On veut armer mon frère contre lui ; Mon père réclamait un vengeur, un appui. Quelle horreur se répand sur ma famille entière ! Mon frère est exposé, je désole ma mère. Je perds ce que j'adore ! Il faut se décider. Mon père me méprise et croit m'intimider. Il ne voit rien en moi qu'une esclave tremblante ; Il verra si j'ai l'âme intrépide et constante. Je le vois ; la retraite et la réflexion, D'un sentiment contraint la longue impression, Donne aux sens recueillis un courage tranquille. Allons, pour Mélanie il n'est qu'un seul asile. Il est tems d'y courir. On nous dit qu'autrefois, La vierge de Vesta que condamnaient les lois, Calmant par son trépas la publique épouvante, Vers la tombe entraînée y descendait vivante. De cette horrible mort qui fait frémir les sens, Peu d'heures après tout achevaient les tourments. Mais alors qu'une fois on a courbé sa tête Sous le voile effrayant que pour moi l'on apprête, Lorsque l'on a promis d'oublier les vivants, La tombe se referme et l'on y meurt longtemps. Quel sort ! Et toi Monval, hélas ! Sans Mélanie, (Si je connais ton coeur) souffriras-tu la vie ? Je l'abhorre sans toi : l'on vient. Il faut parler. Son aspect malgré moi me fait toujours trembler.

SCÈNE II. Monsieur De Faublas, Mélanie.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Monsieur et Madame De Faublas.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Ciel ! Je tremble.

MONSIEUR DE FAUBLAS, en sortant

Ô ! Cieux !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Madame De Faublas, Mélanie.

Mélanie en voyant sa mère fait un geste de surprise et de douleur.

MADAME DE FAUBLAS

Ton père !

MADAME DE FAUBLAS

Dieu ! Je cours...

MADAME DE FAUBLAS, court ouvrir la porte du parloir

Venez, ah ! Venez à mon aide.

SCÈNE VII. Monsieur et Madame De Faublas, Mélanie, quelques soeurs converses s'empressant autour de Mélanie.

MADAME DE FAUBLAS

Ah ! Monsieur !

MONSIEUR DE FAUBLAS

Ciel ! Ma fille !

SCÈNE VIII. Les acteurs précédents, le curé.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Ah ! Je n'ai plus de fils.

MONSIEUR DE FAUBLAS

Grand dieu ! Tu me punis !

MONSIEUR DE FAUBLAS

Je perds tout.

SCÈNE IX. Les acteurs précédents, Monval.

MONVAL, à Madame De Faublas sans voir Mélanie

Ah ! Quels maux accablent votre vie ! Le ciel a trop vengé les pleurs de Mélanie. J'ai voulu vainement...

La scène est disposée de manière que Mélanie d'un côté du théâtre est dans un fauteuil, ayant sa mère à sa droite, penchée sur elle, quelques soeurs converses à sa gauche ; et de l'autre côté Monsieur de Faublas est dans l'attitude de l'accablement. Le curé est auprès de lui.

1 336 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0