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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou les Audiences de Thalie

Molière A la Nouvelle Salle

Jean-François de La Harpe· créée en 1782· 1 117 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Français, sur le nouveau Théâtre du Faubourg Saint-Germain, le 12 Avril 1782.

Personnages

  • APOLLON
  • MELPOMÈNE
  • THALIE
  • MOLIÈRE
  • MONSIEUR BAPTISTE, ancien garçon de café et poète
  • MONSIEUR MISOGRAMME, négociant
  • LE VAUDEVILLE
  • LA MUSE DU DRAME
  • MUSES, etc
PRÉFACE

(Car il en faut toujours une.)

On ne sera pas étonné sans doute de voir une comédie faite par une "Société de Gens de Lettres" : c'est ainsi que tout se fait aujourd'hui, même les Almanachs. Aussi, pour n'être pas soupçonné d'avoir eu des secours de cette espèce, l'Auteur d'une des plus grandes entreprises qui aient illustré ce siècle, l'Auteur de l'Ouvrage le plus répandu dans l'Europe, après l'Almanach de Liège ; l'Auteur, en un mot, de l'Almanach des Muses, a imprimé, en 1779, cette Note remarquable : “ « L'Almanach des Muses a été établi par M. Sautreau de Marsy, SEUL, en 1765 .... Il n'a jamais eu d' "associé" pour ce Recueil. » L'on voit par cette note combien M. Sautreau de Marsy craignait de partager les honneurs de son Almanach. On a su depuis, par "la renommée", qu'il était encore chargé de la Littérature du Journal de Paris, poids immense de travail et "de gloire" fait pour cet infatigable Atlas ; mais le porte t-il SEUL, comme l'Almanach des Muses ? C'est ce qu'on n'oserait pas assurer.

Pour "nous", "nous" sommes une Société ; et quand même des gens malins voudraient faire croire que c'est encore une plaisanterie, et que "nous" signifie ici, comme ailleurs, M. N., M. N. serait encore autorisé à parler au pluriel pour ne pas déroger à la dignité de l'usage, qui a substitué le "nous", comme plus modeste, au "moi", proscrit par les écrivains de Port Royal.

Nous commencerons donc, suivant la coutume, par distribuer aux différents Membres de notre "Société" la portion d'éloges qui leur est dÛe ; mais quoiqu'il soit de règle, en ce cas, que chacun soit chargé de son article, attendu qu'on sait toujours mieux que personne comment on veut être loué ; cependant nous prendrons sur nous de louer tout le monde, pour avoir plus tôt fait, et parce que le temps nous presse.

Nous reconnaîtrons d'abord les obligations infinies que nous avons à M. N., qui a lu "notre" Pièce à la Comédie, comme s'il l'avait faite, et dont la verve comique, échauffée par le seul projet de la scène de M. Claque, qui a été conçue devant lui, enfanta tout d'un coup ce vers heureux :

Je gagnais en Bravo mes vingt écus par mois :

vers que nous adoptâmes sur le champ avec le transport de la reconnaissance, vers qui suffirait pour l'immortaliser, s'il n'était d'ailleurs connu dans le monde par son talent pour les Harangues et les "Compliments" d'une tournure nouvelle, et pour la "Pirouette à trois temps".

Nous avons aussi grandement profité des lumières de M. N. dont la "modestie" nous défend de faire ici son panégyrique : ainsi, nous nous contenterons de dire qu'il a envoyé plusieurs fois au Journal de Paris des "gaîtés innocentes", et fourni même plus d'un article au Nécrologe : ajoutez à tout cela qu'il sait d'Arithmétique tout ce qu'on en peut savoir ; d'où l'on voit qu'il est incontestablement "un des plus beaux Génies du siècle".

Mais, que dirons-nous de Madame N. qui nous a fourni cet heureux refrain que chante le Vaudeville en entrant sur la Scène : "Turelure lure, et flon flon flon", etc. et qui de plus a fait deux copies de la pièce avec une exactitude rare, et, ce qu'on aura peine à concevoir, sans manquer à l'orthographe, si ce n'est qu'il n'y avait ni points ni virgules ? Mais, disait M. N., c'était de peur qu'on ne l'accusât de "mettre les points sur les i".

« Oh ! Pour le coup, voilà un Calembour. » Oui Messieurs ; mais nous avons cru devoir le rapporter pour apprendre à l'Auteur des petites Affiches ce que c'est qu'un Calembour ; car quoiqu'il ne soit pas du siècle de Molière, et qu'il soit bien de celui-ci, il a l'air d'ignorer, tout comme lui, ce qu'on appelle Calembours, puisqu'il prétend que nous en avons fait beaucoup, même de fort mauvais. La vérité est que nous n'en avons fait d'aucune espèce, et que si dans la Pièce imprimée, où l'on n'a pas retranché un vers, il peut nous montrer un seul endroit qui ressemble, même de loin, à un jeu de mots, à une pointe, à un Calembour, nous consentons, pour notre pénitence, à lire tout un Chant de la Psyché de M. l'Abbé Au***, ce qui n'est peut-être jamais arrivé à personne.

Non contents de nous accuser de Calembours, le même Auteur nous reproche d'être plus « Satyriques que gais ». Nous ne pouvons là-dessus répondre d'une manière aussi péremptoire que sur le fait des Calembours. Dieu nous préserve d'entreprendre de prouver que nous sommes gais : nous sommes même convaincus que si le Ciel nous avait fait cette grâce, notre gaîté n'égayerait jamais M. l'Abbé Au*** ; mais ce qu'il ne pourra pas nier, c'est que si l'ouvrage n'est pas gai, le Public qui en a ri, l'était beaucoup.

« Aussi pourquoi vous attaquer à leurs Hautes Puissances nos Seigneurs les Journalistes ? Ignorez-vous qu'eux seuls distribuent les succès, les réputations, les Sceptres, les Couronnes, et que rien de tout cela n'existe que pour ceux qui veulent bien le recevoir de leurs mains ? »

Voilà ce que nous ont dit, par intérêt pour nous, d'honnêtes gens qui prétendent qu'il faut être actuellement un profond "Politique" en Littérature pour aller au grand : sur quoi nous avons répondu qu'à la vérité nous étions fort peu "Politiques", et que nous irions où nous pourrions ; mais qu'au reste nous avions eu soin de ne pas envelopper tous les Journalistes dans un anathème qu'ils ne méritent pas tous ; qu'on pouvait s'en rapporter au Public et à leur conscience qui les jugent avec une égale équité ; que ceux qui ont des lumières et de l'honnêteté ne nous accuseront sûrement pas de les avoir confondus avec ceux que nous avons placés sur le Tribunal de l'Ignorance ; et qu'à l'égard de ces derniers, nous nous en soucions fort peu.

Et la tirade du Journal de Paris ?

C'est une pure plaisanterie, une plaisanterie même, à ce qu'il nous semble, assez douce, une gaîté, comme disent ces Messieurs. Ce n'est pas que nous prétendions que nos gaîtés vaillent les leurs. Ils s'en sont permis quelquefois d'un genre dont nous ne nous flattons pas d'approcher jamais ; ce qui n'empêche pas que nous ne rendions justice à leur feuille. Nous n'ignorons pas que des gens mal intentionnés voudraient insinuer que son plus grand mérite est de paraître tous les jours ; mais ce qui prouve le contraire, c'est que les petites Affiches ont le même avantage, et que pourtant, en fait de génie, (car il faut toujours en revenir là) la Feuille de Paris est très supérieure aux petites Affiches.

Nous pourrions nous étendre beaucoup davantage, mais nous voulons avoir le mérite de nous arrêter, même dans une Préface. Peut-être trouvera-t-on celle-ci déjà trop longue ; mais si l'on fait réflexion que les préfaces semblent n'avoir été inventées que pour donner aux auteurs le plaisir de parler d'eux tout à leur aise, on concevra qu'il faut leur savoir gré de finir et encore plus d'abréger.

P. S. Bon ! voilà-t-il pas que notre ami, M. Misogramme, est venu se plaindre à nous, avec bien plus d'humeur, vraiment, qu'il n'en a dans sa scène avec Molière ? On lui a sait voir un article du Mercure ou M. de C** parle de la Comédie nouvelle que l'on joue au Théâtre Français, à-peu-près du même ton que l'Auteur des Affiches. Cela ne fait rien à M. Misogramme ; mais ce qui l'a mis dans une vraie colère, c'est ce qu'on dit de lui particuliérement, que c'est une espèce de Bourgeois Misanthrope qui déclame contre ceux qui aiment, jugent et parlent des Spectacles. « Oh ! pour cela, (nous a-t-il dit) c'est une pure calomnie. Bourgeois, passe, je n'ai pas la prétention d'être plus que je ne suis ; mais Misanthrope, il n'y a au monde que M. de C** qui s'avise de m'en accuser. Je ne vous sais point mauvais gré de m'avoir montré sur la scène tel que je suis, et de m'avoir fait dire ce que je pense ; mais je ne puis pardonner à M. de C** de me travestir si étrangement. Moi Misanthrope ! Eh ! vous savez, Messieurs, que je suis le meilleur homme du monde. Je ne demande qu'à rire, à dîner gaîment, à faire mon trictrac, à pouvoir parler un peu d'affaires et de nouvelles, parce qu'enfin cela m'intéresse. Je suis si loin d'être Misanthrope, que je ” veux boire avec mes Paysans, avoir mes Vassaux pour ” amis, et faire un piquet avec mon Fermier. » a-t-il dans tout cela le moindre trait qui ressemble à la Misanthropie ? Où a-t-il pris que je déclame contre ceux qui aiment les Spectacles ? Je ne suis point capable de cette sottise. J'aime les Spectacles comme un autre, et j'y vais quand j'en ai le temps. À l'égard de ceux qui en parlent et en jugent tout de travers, j'ai pu en être excédé souvent, comme je le suis de la manie épidémique d'écrire sans talent et de décider de tout sans rien savoir. Voilà ce dont je me suis plaint, et, je crois, avec quelque raison et sans déclamation. Serait-ce donc une injure personnelle que j'aurais faite à M. de C**, sans m'en douter ? Est-ce que je sais moi s'il juge bien ou mal les Spectacles ? En quoi l'ai-je offensé ? Pourquoi, dit il, que je suis un frondeur intolérant ? Je fais grand cas de la tolérance ; mais suis-je obligé de tolérer cette rage de l'esprit qui est la maladie du jour ? Il se plaint que beaucoup de gens lui ont fermé leur porte par amour propre, lorsqu'ils devaient la lui ouvrir par reconnaissance. Cela ne peut pas me regarder, puisque je ne le connais pas, et je ne puis avoir avec lui ni amour propre ni reconnaissance, puisque je ne l'avais jamais lu ; mais un de mes amis qui l'a lu pour son malheur, m'a chargé de vous remettre cette lettre, et vous prie de la rendre publique. Il y examine la manière de juger et d'écrire de M. de C*** je ne m'en mêle point ; mais je crois qu'on peut lui dire son avis, puisqu'il aime tant à dire le sien”.

Là-dessus M. Misogramme nous a remis la Lettre suivante, que nous croyons devoir publier, parce qu'elle peut faire connaître dans quelle classe de journalistes M. de C*** doit-être placé.

LETTRE D'UN AMATEUR DU SPECTACLE,

A M***.

Tout Paris s'obstine, Monsieur, à vous attribuer la Pièce nouvelle : c'est un cadre où vous avez fait entrer une partie des travers et des ridicules du jour. On ne peut nier que nous n'ayons besoin d'une censure de cette espèce, et je vous exhorte, au nom du Public, qui vous applaudit de si bon coeur, à la continuer. En même temps je suis chargé par beaucoup d'honnêtes-gens, amateurs du Théâtre comme moi, de vous demander justice d'un homme qui prétend bien la faire de tout le monde, et qui depuis le Pancrace de Molière, est bien le Juge le plus risible qui se soit avisé de régenter les Arts et les Artistes. Cet homme (pour me servir de vos expressions)

Qui prononçant en Maître écrit en Écolier,

qui se donne le titre d'homme de Lettres, quoiqu'il ne sache pas même écrire une phrase en Français, est M. de C***, chargé, l'on ne sait pourquoi, de l'article des Spectacles, dans le Mercure de France. Soyez sûr, Monsieur, qu'il y a longtemps que la manière étrange dont il le rédige aurait été déférée au Public, si l'on ne s'en fut abstenu par égard pour des gens de mérite qui travaillent à ce Journal, et qui en vérité ne devraient pas avoir M. de C*** pour Associé. Je sais qu'eux-mêmes en sont bien souvent embarrassés et confus, et qu'ils sentent combien il est triste qu'un article susceptible d'être si agréable et si intéressant, ne soit curieux que par l'excès du ridicule. En effet, Monsieur, si vous y jetez quelquefois les yeux, n'êtes vous pas frappé de ce ton si plaisamment emphatique, de cet air d'importance dont M. de C*** parle de sa mission, des devoirs que lui impose la place qui lui est confiée, de son emploi, de son fardeau, de son courage, qui sans doute n'est pas celui dont il parle ailleurs, lorsqu'il dit en propres termes, le courage que donne la malignité ? lisez, si vous le pouvez, sa conversation avec une Madame Cloé qu'il introduit sur la scène, et vous aurez peine à comprendre qu'on parle ainsi de soi-même ; vous le verrez se donner le titre d'Aristarque, se plaindre qu'un homme qui rend compte à souper d'une pièce nouvelle, s'empare effrontément de son esprit, de l'esprit de M. de C*** ; vous verrez que là-dessus Madame Cloé lui serre la main ; vous le verrez s'étonner qu'on ait la fureur de juger les Juges, et ces juges, c'est M. de C*** chez qui l'on est trop heureux de prendre un avis, une manière de penser, et qui s'indigne que les pauvres aient le droit d'insulter ceux qui leur font l'aumône.

Quelque pauvre que je sois en ce genre, je vous assure, Monsieur, que je n'ai jamais eu recours aux aumônes de M. de C***, et que ne faisant point usage de ses richesses, j'ai le droit de les évaluer ; ou plutôt c'est vous-même que je veux en faire Juge. Je crois bien que vous les appréciez d'avance sur ce que je viens de vous citer. Il y a un oubli de toutes les convenances qui ne peut jamais appartenir à un esprit éclairé. Aussi ce grand arbitre du théâtre, qui se croit appelé de toute éternité à la "Défense de l'Art Dramatique", n'a-t-il jamais la mesure juste de l'éloge ni de la critique. Il parle des actrices avec une dureté indécente, des plus grands talents avec une morgue magistrale : il vous dira que le Kain donnait au rôle de Nicomède "une couleur de persiflage et un ton de mystification" ; qu'il excitait ce rire que la Comédie seule doit faire "éclore" ; vous voyez qu'il s'exprime comme il juge. Quoiqu'il ait passé sa vie à suivre les spectacles et à lire tous les répertoires et tous les dictionnaires dramatiques, quoique ce soit-là, comme il le dit lui-même, l'objet de toutes "ses études", vous ne trouverez pas dans ses articles une seule pièce bien analysée, et tout son mérite se réduit à quelques observations très communes sur le jeu des acteurs, observations qu'il ne sait pas même énoncer dans les termes de l'Art. Vous trouverez "un débit mal attaché, un point d'illusion" ; ailleurs c'est une actrice qui ressemble à une femme "persécutée par des convulsions intérieures. L'intérêt de son jeu, de l'effet, de l'expression et de son organe, l'invite, etc. L'intérêt de l'effet !" Puis demandez au critique, dans quel sens il a mis ce mot, "l'intérêt de son jeu" : il sera bien embarrassé. Est-ce l'intérêt qu'elle met dans "son jeu" ? Est-ce celui qu'elle doit mettre à ce que son jeu soit bon ? Dans tous les sens, la phrase est ridicule. Est-il permis d'écrire si mal, lorsqu'on fait les "fonctions de juge" ? Est-il permis de dire que les "nuances proscrivent toute comparaison" ; d'ignorer sa langue au point d'écrire des phrases telles que celles-ci : « La postérité brise les arrêts .... dans notre manière de juger, il n'entre d'autres causes que celles de la vérité et de l'amour du bien... L'événement qui a réduit en cendres la Salle de l'Opéta... Ce premier malheur fait trembler pour d'autres... entourez vos conseils d'un peu de galanterie... nous sommes avides d'éclairer... du travail et du courage la rendront propre à l'emploi des Reines... les jouissances de l'âme étoufferont les sarcasmes de l'esprit .... Racine tient sur le Parnasse le rang que lui a dû son génie... Cette sortie amère prouve plutôt la haine de la critique, qu'elle ne parle contre la justesse d'esprit... L'homme né avec des idées assez justes pour tenter la connaissance du coeur humain... Le but du Théâtre est l'amendement des moeurs et la correction des ridicules, etc. etc. etc.”

Un Écrivain qui tombe, presque à chaque ligne, dans ces fautes grossières contre la Grammaire, le bon sens et le goût, dont le style n'est qu'un lourd et monotone assemblage de phrases triviales et pédantesques, et d'expressions parasites prolixement accumulées, a-t-il bonne grâce à s'arroger le titre de "Critique et d'Aristarque" ? Lui sied-il bien de se faire cajoler par Molière et par Despreaux, dans un rêve où il fait parler à ces deux grands hommes la langue de M. de C***, où ils accueillent dans l'Élysée M. de C***, où l'Auteur du Tartuffe sourit à M. de C***, et lui dit, "tu seras des nôtres" ; où Molière dit toujours à M. de Ch***, "ami" : ce qui doit plus que tout le reste étonner le Lecteur qui s'attend que Molière lui dira, Maître ; enfin, où Boileau parle d'un "caustique impudent" qui ferait regretter la découverte de l'impression ? Conçoit-on qu'on ose mettre dans la bouche de Boileau ces plats solécismes ? Conçoit-on qu'en parlant de Dancourt, on dise dans la même page, "qu'il n'a guère travaillé que dans un genre assez piquant pour le moment où il travaillait, mais peu intéressant pour la génération suivante, et ensuite que les pièces où il peint des paysans auront du succès aussi longtemps qu'on parlera la langue Française". Et qui ne rirait de voir tant d'inconséquence dans un "Aristarque" ? Qui ne rirait de cette phrase qui est un modèle du style qu'on appelle niais ? « Toutes les fois qu'il faut opter entre un petit mal et un grand, les bons esprits ont bientôt fait leur choix. » Quand on place si bien les bons esprits, ne donne-t-on pas une grande idée du sien ? Voulez-vous un échantillon de la manière dont M. de C*** raconte ; il raconte comme il rêve. Lisez les deux Soirées, Conte qui tient lieu de l'article Spectacle, du 12 Janvier dernier. « Il est un réduit public situé au sein de la Capitale, où se rassemblent ordinairement nos Oisifs, nos Nouvellistes et les Juges modernes de nos Arts. » Ce début n'est-il pas bien du ton d'un Conte ? Et remarquez ces "Juges modernes" ; n'est-il pas merveilleux que les Juges anciens n'y soient pas ? « Je tournai mes pas vers ce réduit. » Un Héros de Tragédie s'exprimerait-il plus noblement, et peut-on donner une plus grande idée de M. de C*** tournant ses pas vers le caveau ?

En voilà, bien assez, Monsieur ; car après vous avoir fait rire, je craindrais de vous ennuyer, et c'est l'effet que produisent sur "les bons esprits", les articles de M. de C***. Vous me direz que bien d'autres écrivent et jugent dans le même goût ; mais c'est aussi par cette raison que le Public perd quelquefois patience, et un écrivain de cette espèce nuit enfin au Journal le plus estimable.

Je suis, etc.

SCÈNE PREMIÈRE. Melpomène, Thalie, Molière.

MELPOMÈNE

Eh bien, un jeune Roi, son digne successeur, Que l'Europe révère, et que son peuple adore, A fait plus aujourd'hui pour nos arts qu'il honore. Vous-même l'avez vu ce temps, Où nos suppôts, jouets de mille changements, N'obtenaient qu'avec peine un asile précaire, Y transportaient leur Troupe errante et tributaire ; De la ville aux faubourgs, de quartiers en quartiers, Promenaient tour-à-tour leur scène et leurs foyers. Même, lorsque l'on crut leur demeure fixée, Combien elle était loin d'être digne de nous ! Tandis qu'avec éclat notre gloire annoncée Retentissait au loin chez des peuples jaloux, Que des Racines, des Corneilles, Ils venaient admirer les nombreuses merveilles, On les représentait en de tristes réduits Incommodes, étroits, bizarrement construits, Qui semblaient obscurcir de leur ignominie Les chef-d'oeuvres créés par les mains du génie. Des étrangers encor les exemples perdus, Étaient même à la France un reproche de plus. Longtemps, à cette informe et barbare structure, Ils opposaient l'orgueil de leur architecture. Je voyais à regret ce luxe triomphant, Ailleurs orner en vain mon art encore enfant, L'Italie insulter, dans sa fière opulence, Des théâtres français la grossière indigence. Louis enfin, Louis, portant de toutes parts Ce coup-d'oeil qui console et ranime les arts, Venge de cet affront Melpomène et la France ; Ce Palais est un don de sa magnificence. De mon nouveau séjour je puis m'enorgueillir. Ces lieux, que tant de mains ont tâché d'embellir, Sont eux-même un spectacle ; ils offrent à la vue Des contours spacieux l'élégante étendue. Le talent y peut prendre un vol moins limité, La scène ; plus de pompe et plus de majesté. Je crois revivre enfin, tout change, et Melpomène Pourra renouveler les prodiges d'Athènes.

MOLIÈRE

Toujours, quand on se plaint, on exagère un peu. Je conçois cependant par un si triste aveu, Que la satiété qui naît de l'abondance, De vos arts épuisés affaiblit la puissance. Ces arts, ainsi que l'homme, à la longue altérés, Des âges différents parcourent les degrés. Ils ont tout comme lui l'éclat de la jeunesse, Et la maturité qui mène à la vieillesse. Mais, ce que n'a point l'homme, on peut les rajeunir. Conservez cet espoir : il doit vous soutenir. Chez le Français ardent, ingénieux, sensible, Croyez, en bien, en mal, tout changement possible. Songez donc que bientôt deux siècles écoulés, Tenant les nations à sa gloire attentives, En tout genre d'écrire ont rempli ses archives De chef-d'oeuvres accumulés. Sans doute à satisfaire il devient difficile : C'est un riche rassasié, Au sein de l'opulence inquiet et mobile, De ses propres trésors quelquefois ennuyé. Après les goûts usés viennent les fantaisies, On cherche les Laïs après les Aspasies, Et de la nouveauté l'invincible désir, Aime plus à changer qu'il ne songe à choisir. C'est ainsi, croyez-moi, que la nature est faite. Comptez sur le Français : je connais bien ses moeurs ; Il quitte la Déesse et court à la grisette ; Mais la Déesse enfin ne perd point ses honneurs, Et pour les assurer, il suffit de l'exemple D'un Roi qui veut sur elle épancher ses faveurs, Qui, lui donnant un nouveau Temple, Lui rendra ses adorateurs.

Laïs : Courtisane grecque célèbre pour son esprit et sa beauté, née à Hyccara en Sicile, vers 420 avant JC, se fixa à Corinthe, attira auprès d'elle tout ce que la Grèce renfermait d'illustre, et fut le maîtresse d'Alcibiade. (...) [B]

Aspasie : Femme célèbre par sa beauté et son esprit, naquit à Millet et vint se fixer à Athènes où elle enseigna l'éloquence. Sa maisno fut bunetôt la rendez-vous des hommes les plus distingués de la Grèce. Socrate, Périclès, Alcibiade, y étaient des plus assidus. (..) [B]

Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. [F]

SCÈNE II. Thalie, Molière.

MOLIÈRE

Je comprends qu'en effet l'on doit être un peu las De ces satyriques fatras, De ces insipides brochures. Mais dans la foule au moins est-ce qu'il n'en est pas Qui savent critiquer sans fiel et sans injures ?

Fatras : ce mot qui est originairement d'une sorte de vers anciens, où un vers était souvent répété, comme aux chants royaux, selon Borel. Mais maintenant il signifie seulement, bagatelles, choses vaines, inutiles, et superflues, qui ne sont d'aucune valeur. [F]

THALIE

Vous voulez dire le Mercure. C'est bien autre chose aujourd'hui. Pour sauver aux lecteurs la fatigue et l'ennui Que l'on peut avoir à s'instruire, À la forme d'extraits on a su tout réduire. D'une telle méthode on fait un très grand cas. L'esprit est aujourd'hui par ordre alphabétique. Dictionnaires, Almanachs, Voilà tout ce qu'on lit ; mais un chef-d'oeuvre unique En fait d'abrégé, c'est, ma foi, La Feuille de Paris : pour moi, J'en conviendrai, je l'aime à la folie. Vous savez qu'une thèse, illustre en Italie, Dans son titre annonçait tout ce qu'on peut savoir ; Cette Thèse est la Feuille, et vous y pouvez voir, Et voir tous les matins, les morts, les mariages, L'histoire du moment, les spectacles du soir, Les leçons de Physique, et le prix des fourrages, Et des livres et des fromages, Le temps qu'il fit la veille, un poème nouveau, Les querelles sur la Musique, Et la réponse et la réplique, Et la séance Académique, Et puis le combat du taureau, La satyre et l'épithalame, Un trait de bienfaisance auprès d'une épigramme, Et le cours des effets, et la chute d'un drame. Le change, le marché, la coulisse, les Arts, Scellés, mutations, domiciles, remparts, Les Sciences, les Prix, les vents et les orages, Le beurre et les oeufs frais, le tout en quatre pages.

Mercure : "Le Mercure galant" est une revue littéraire créée à 1672 par Donneau de Visé et qui deviendra en 1724 "Le Mercure de France".

La Thèse de Pic de la Mirandole : De omni Scibili. [NdA]

MOLIÈRE

Vous vous égayez, Muse, et votre esprit malin À railler est toujours enclin. Le rire vous va bien : il sied à votre mine. Entre nous, ne pourriez-vous pas Aux Auteurs que l'on voit courtiser vos appas, Inspirer plus souvent votre gaîté badine ? Ils ont tous de l'esprit, et beaucoup, vos Auteurs ; Mais je vous l'avouerai, je les trouve un peu tristes. Chez les morts, tout comme ailleurs, Nous avons nos Nouvellistes, Ils s'amusent à m'apporter De temps en temps des Comédies, Que l'on dit même être applaudies ; Et c'est apparemment pour m'impatienter ; Car cent fois un jour, je souffre le martyre À pouvoir deviner ce qu'on a voulu dire. De Pascal et de Despréaux Il faut bien que la langue enfin soit surannée ; Ce siècle étrangement l'a perfectionnée. Ce sont des tournures, des mots, Mais des mots !... Je serais cent ans à les comprendre, Et je ne sais où diable ils ont été les prendre. Ils rebattent toujours certains termes abstraits, Qu'ils combinent entre eux d'une manière étrange, Monotone assemblage, et ténébreux mélange, Dont on ne les tire jamais : C'est le coeur et l'esprit, l'âme et le caractère, La nature, l'honneur, le devoir, le mystère.... C'est un dialogue coupé, Haché, brisé, heurté, qui fatigue et qui tue ; La phrase à tout moment demeure suspendue, Et le sens reste enveloppé, Si tant est qu'il existe... ils affectent sans cesse Un style d'ironie, équivoque entretien, Où l'auteur entend bien finesse, Mais où le Lecteur n'entend rien : C'est ce qu'ils ont nommé, je crois, du persiflage. Ce genre de gaîté n'est pas à mon usage, Je l'avouerai sans peine, et j'en suis consolé ; Mais lorsqu'en les lisant j'ai le cerveau troublé De cet entortillage où leur esprit s'occupe, Je me tiens pour bien persiflé, Et je sens à l'ennui dont je suis accablé, Que c'est moi qu'on a pris pour dupe.

Pascal (Blaise) [1623-1662] : Mathématicien, inventeur et philosophe, moraliste et théologien français. Il est l'auteur des Pensées des Provinciales.

Boileau (Nicolas dit Despréaux) [1636-1711] : poète et critique français. Auteurs, principalement, de satires, épitres, d'un Art poétique et d'un poème lyrique "le Lutrin". Il fut l'ami de Jean Racine.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Molière, Monsieur Baptiste.

MONSIEUR BAPTISTE

Je fus dans un café plus de vingt ans garçon, Chez Procope d'abord, et puis chez Dubuisson, Tout vis-à-vis la Comédie. C'était-là que venaient poètes à foison. Je ne sais si l'instinct agissait par avance, Mais j'eus toujours pour eux beaucoup de bienveillance ; C'était moi qui servais le cCafé de Piron. Il était jovial. Je l'aimais : son génie Avait des moments fort heureux.

Procope : Café parisien situé au 13 rue de l'Ancienne comédie dans le 5ème arrondissement de Paris.

Piron, Alexis (1689-1773) : Auteur dramatique français auteur de Arlequin deucalion (opéra comique), la Métromanie (comédie) et de Gusave Wasa (tragédie).

MONSIEUR BAPTISTE

On ne joua pas l'autre. Mais comme je vous dis, l'ouvrage est tout nouveau. Voyez : c'est...

Il montre à Molière le titre du manuscrit.

MOLIÈRE, lisant

Le Souper.

MONSIEUR BAPTISTE

Quoi !....

MOLIÈRE

Moi ! non.

MOLIÈRE

Peut-être.

MONSIEUR BAPTISTE, le lui donnant

Qui, moi ! Que je refuse Un service pareil !....

MONSIEUR BAPTISTE

Ordonnez.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Molière, Monsieur Misogramme.

Toute cette scène doit être jouée d'un ton brusque.

MONSIEUR MISOGRAMME

Je viens lui demander justice.

MOLIÈRE

Juvénal s'en plaignait ; vous voyez bien, Monsieur, Que depuis longtemps on en gronde : C'est un de ces abus aussi vieux que le monde.

Juvénal : Poète satirique latin, né à Aquinum, vers l'an 42 av. JC, étudia sous Fronton et sous Quintilien, et fut quelque temps avocat. Il ne composa ses premières satires que sous Domitien, et ne les publia que sos Trajan et Adrien. Elle obtinrent un grand succès, mais le 7ème (Sur le misère des gens de lettres) lui fut nuisible.

MOLIÈRE

Pourquoi ?

MONSIEUR MISOGRAMME

Molière ! que me dites-vous ? Eh ! Que Dieu nous le rende ! Il nous vengerait tous. Les abus de son temps n'approchaient pas des nôtres. Chrisalde tourmenté chez lui, Pouvait aller au moins respirer chez les autres ; Moi, je trouve en tous lieux le fléau que j'ai fui : De tous les côtés il m'assiège. Un camarade de Collège Mon ami, mon confrère, et que je croyais loin De penser à rimer, m'abordant sans témoin, D'un air mystérieux, tire de ses tablettes Le volume ignoré de ses oeuvres secrètes. Mon Commis, à sa table écrivant de travers, Ne sait pas l'orthographe et sait faire de vers. J'entre dans mon bureau pour affaire qui presse : Pas une âme : où sont-ils ? Je fais courir après... Un enragé d'auteur, ce jour-là tout exprès, Les a tous enlevés pour applaudir sa pièce. Car, Dieu merci, chez moi, de la cave au grenier ; Ils ont tous plus_ou_moins la fureur du métier. De leur maudit jargon j'ai l'oreille étourdie. Mon fils en Rhétorique a fait sa tragédie. C'est chez moi qu'on bâtit les réputations. On y crie à l'horreur ou bien à la merveille. Ma fille à quatorze ans juge déjà Corneille. Ils ont toujours en main je ne sais quels chiffons, Ou j'entends répéter d'un ton de suffisance : Nous croyons, nous jugeons, nous pensons, nous blâmons... Comme le Roi, dit nous voulons. Têtebleu, dans toute la France, Il n'est point assez de sifflets, Assez de bonnets d'âne, assez de camouflets, Pour tant de ridicule et tant d'impertinence.

MONSIEUR MISOGRAMME

Le génie ! Oui voilà leur refrain importun ; Ils ont tous du génie et pas le sens commun. Je vous l'ai déjà dit, je lis peu : je n'ai guère Le temps de prendre ce plaisir ; Mais c'en est un pour moi quand je suis de loisir, Un que je goûte fort, du moins à ma manière, J'aime les bons auteurs, Monsieur, je les révère ; Je sens qu'à leurs travaux l'État doit mettre un prix ; Je me tiens fort heureux qu'ils m'amusent, m'instruisent, Et lorsque j'ai lu leurs écrits, Je crois avoir souvent pensé ce qu'ils me disent. Mais pour un troupeau d'étourdis, De rimeurs écoliers, de faiseurs de sornettes Parasites à table et flatteurs aux toilettes, Quoi de plus inutile ? Est-il en vérité Espèce plus à charge à la société ? Qui les met à la mode ? Un tas de femmelettes, Qui veulent s'établir protectrices d'auteurs, Qui rassemblent dans leur manie Les faux airs qu'ont produits nos ridicules moeurs, « Le bel esprit et la chimie, Le sentiment et les vapeurs. » Faut-il pas que chacune ait son poète en titre, Qu'elle fait de ses goûts et l'oracle et l'arbitre ? Ma femme, l'autre jour, n'a-t-elle pas voulu Me faire tout quitter, m'amener au spectacle, Me faire malgré moi crier bravo, miracle, Pour son cher protégé, que je n'ai jamais lu, Par bonheur : « Ah ! Monsieur, venez, la pièce est belle, Nous devons à l'auteur cette marque de zèle. Il a fait des vers pour Zizi : (C'est sa perruche), c'est joli Au possible ; il a peint Zizi d'après nature .... Et puis cet homme là, c'est une créature Charmante, et d'un coeur excellent, D'une douceur de moeurs !... D'ailleurs un vrai talent, » Et fait pour aller loin... Il s'ensuivait qu'en somme Le Chantre de Zizi devait être un grand homme.

SCÈNE VII.

MOLIÈRE, seul

Avec un peu d'humeur il a dit vérité, Et son bon sens paraît dans sa vivacité. Cette foule d'auteurs est vraiment une plaie Dont le Pinde gémit et la raison s'effraie.

Pinde : Chaîne de montagnes qui sépare la Thessalie et l'Athamanie, contrée d'Epire, s'étendait des monts Cambuniens à la chaîne de l'Othrys. Elle était consacrée à Apollon et aux Muses. [B]

SCÈNE VIII. Molière, Monsieur Claque.

MOLIÈRE

Pardon.

MOLIÈRE

C'est le mot.

MOLIÈRE

Où donc ?

MONSIEUR CLAQUE

Dans le café.

SCÈNE I..

SCÈNE X. Molière, Le Vaudeville.

LE VAUDEVILLE, il chante

AIR : Mon petit coeur.

Ignorez-vous jusqu'où va ma puissance, Ce qu'elle obtient et d'éclat et de prix ? J'ai relevé mon obscure naissance, Et suis enfin l'idole de Paris. J'ai triomphé, même de l'ariette, Dont les attraits ont régné si longtemps ; Elle me cède, et sa prompte défaite Rend mes succès encor plus éclatants.

Ariette : TErme d emusique. Air léger et court qui se chante avec parles et accompagnement. Les vaudevilles se sont nommés longtemps et se nomment encore [fin XIXème] comédies à ariettes. [L]

SCÈNE XI. Molière, Le Vaudeville, Le Muse du Drame.

Elle a l'air d'observer le Théâtre, sans regarder les Acteurs.

MOLIÈRE

Qui, vous !

LE VAUDEVILLE, il chante

J'aime la Nature, moi, J'aime la Nature.

Il sort.

LA MUSE DU DRAME, mesurant le Théâtre

Je dessine de l'oeil un vaste cimetière.

MOLIÈRE

Ah ! je perds patience, Il faut que j'éclate à la fin. Vous prenez pour un art cette sombre démence ! Eh ! Quoi donc ! Au Théâtre on n'ira s'assembler, Que pour y voir accumuler, Dans les plus dégoûtantes Scènes, L'amas humiliant des misères humaines ? Ce sont-là les tableaux qu'on veut nous étaler ? Non, par ces peintures affreuses, Trop près de la réalité, Par ces images douloureuses Qui désolent l'humanité, Vous corrompez sans fruit la douceur noble et pure D'un plaisir qui fut inventé Pour consoler des maux que nous fait la nature. Ce n'est pas celle-là qu'au théâtre il faut voir : On doit à de tels maux une pitié réelle ; Mais elle est amère et cruelle ; Il faut que l'art exerce un moins triste pouvoir, Qu'il émeuve mon coeur, et non qu'il le soulève : Le théâtre n'est pas l'Hôpital ou la Grêve. Si j'y viens pour verser des pleurs, Ce n'est pas pour me faire un tourment de mes larmes, Non, c'est pour les aimer, pour y trouver des charmes, Et de l'illusion ressentir les douceurs. À tous les mouvements dont mon âme est saisie, Se mêle un charme heureux, né de la poésie. En me faisant frémir, en me faisant pleurer, Elle me donne encore le plaisir d'admirer, Et ce doux sentiment que son art me procure, Est un nectar divin versé sur ma blessure. Et vous comparerez à ses puissants attraits, Qui fondent du théâtre et la gloire et l'empire, Vos informes tableaux et vos hideux portraits, Pareils aux rêves noirs d'un malade en délire ? Elle anoblit la scène, et vous l'avilissez ; Elle attendrit les coeurs, et vous les flétrissez.

Grève (la) : Place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'Hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]

SCÈNE XII et dernière.

Le fond du théâtre s'ouvre. On voit les statues des grands auteurs Dramatiques. Apollon est entre Melpomène et Thalie. Chacune d'elle conduit les acteurs de son genre. Les autres Muses ont aussi leur suite, qui porte des guirlandes de fleurs et des couronnes de laurier. Molière se range à côté de Thalie, et les autres personnages de la pièce sont autour d'elle. Au moment où le rideau de l'intérieur se lève, Apollon, Melpomène et Thalie disent ensemble : Nous.

APOLLON

Respectez Apollon, les Muses et Molière, Et ces bustes sacrés que la France révère, Où revivent les traits des immortels auteurs, De la scène française, appuis et fondateurs, Organes et soutiens de mes lois souveraines.

Montrant Melpomène et Thalie.

Du théâtre à jamais ces deux Muses sont reines :

Au Vaudeville et à la Muse du Drame.

Non que je veuille, en leur faveur, Vous traiter l'un et l'autre avec trop de rigueur. Je connais le danger d'être si difficile. Le drame sérieux, le léger vaudeville, Dont je blâme l'abus, sans leur ôter leur prix, Tous les deux quelquefois admis, Peuvent entrer dans mon domaine, Et suivre, mais de loin, Thalie et Melpomène. Ils seront mes sujets et non mes favoris. J'ai souffert le burlesque, et Despréaux en gronde. Scarron le mit en vogue, et je l'ai vu déchoir. Pour satisfaire tout le monde Je permettrai le genre noir. La nouveauté, voilà surtout ce qu'on souhaite. Le théâtre eut toujours besoin de son appui. Le génie embellit tous les genres qu'il traite, Et les élève jusqu'à lui. Oui, que tous les talents accroissent mon empire : Que leur rivalité, leur émulation, Travaille à l'affermir, et non à le détruire. Que ce jour, dont la pompe en ces lieux les attire, Consacre leur réunion.

Aux Muses.

Aux images de ces grands hommes, Prodiguez de nouveaux honneurs, Muses, et c'est ainsi que le siècle où nous sommes Peut leur donner des successeurs. De vos eux, de vos dons unissez les douceurs : Il faut de tout dans une fête ; Et celle qu'ici l'on apprête Sera la fête des neuf soeurs.

APOLLON, à Thalie

La majesté tragique....

1 117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica