Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· En un Acte, et en vers Libres

Les Muses Rivales

Jean-François de La Harpe· créée en 1779· 456 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Français, le 1er février 1779.

Personnages

  • APOLLON
  • MERCURE
  • MOMUS
  • URANIE
  • ERATO
  • CALLIOPE
  • CLIO
  • THALIE
  • MELPOMÈNE
  • EUPHROSINE
  • Les deux grâces, personnages muets
Madame,

À Madame DENIS,

En payant ce tribut à la mémoire d'un grand homme qui m'honorait de son amitié, j'ai rempli le premier de mes devoirs. Je crois m'acquitter du second, en vous, offrant cette pièce que le nom de M. de Voltaire et le souvenir de ce qu'on lui devait, ont fait accueillir au Théâtre. Si ce triomphe que la reconnaissance publique a décerné à ses mânes, n'a pas suivi de plus près celui dont nous avons vu jouir les derniers jours de fa vieillesse, vous savez, MADAME, quels obstacles m'ont arrêté. Vous n'ignorez pas aujourd'hui que cette pièce a été composée peu de temps après que nous réunies perdu (Elle était entre les mains de M. le Comte d'Argental, dans les premiers jours de Septembre, et c'est ce respectable ami de M. de Voltaire qui sans connaître l'Auteur des Muses rivales, a bien voulu prendre tous les soins nécessaires pour la représentation de la Pièce.). Vous vous rappelez les circonstances qui ont suivi sa mort et quelle réserve elles m'imposaient. Il fallait attendre et se taire. La patience et le secret étaient d'une nécessité indispensable ; et si l'une devint ensuite pour moi d'un usage pénible, l'autre , que je portais dans mon coeur, servait à me consoler de tout.

Cet hommage tout faible qu'il est en lui-même, intéressera sans doute la nièce de M. de Voltaire, celle qui fut trente ans sa compagne inséparable, et qui n'a point eu de sentiment plus cher et plus sacré que celui de la tendresse et de la vénération qu'elle lui portait. Personne n'a su mieux que moi, MADAME, combien les soins que vous aimiez à lui rendre, lui étaient précieux et nécessaires ; et qui peut ignorer qu'au milieu, des jouissances, de la gloire, on a souvent besoin des consolations de l'amitié ? On sait combien la vôtre fut active et courageuse. L'histoire de la vie de M. de Voltaire sera votre plus bel éloge, et vous rendra chère à tous ceux qui l'ont aimé. Une auguste souveraine qui lui avait donné les marques les plus flatteuses et les plus distinguées d'une bonté particulière y a cru ne pouvoir mieux honorer sa mémoire ; qu'en répandant les mêmes faveurs sur la plus tendre amie qu'il ait eue, sur celle qui a pris foin d'embellir la dernière moitié de sa longue carrière.

C'est aux habitants de l'heureuse Colonie qu'il a fondée et qui le pleure, à rendre témoignage à vos vertus bienfaisantes : c'est à eux à publier tout le bien que vous y avez fait avec lui. Le dernier présent dont Ferney vous est. redevable, et le plus beau sans doute, c'est, MADAME, votre, charmante élève (Madame la Marquise de Villette à qui Ferney appartient aujourd'hui.), que vous leur avez donnée pour protectrice. Formée sous vos yeux, adoptée par leur bienfaiteur, combien elle doit leur être chère ! Combien ils doivent aimer cette bonté naturelle dont le sentiment est dans son âme, et l'expression dans tous ses traits ! La reconnaissance quelle vous conserve est le garant de leur bonheur, et c'est à elle y c'est à son heureux époux y d'achever l'ouvrage de M. de Voltaire, et le vôtre,

Je suis avec un respect infini, MADAME,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

DE LA HARPE.

PRÉFACE

Voici ce que dit un auteur Chinois, traduit en Espagnol par le célèbre Navarette.

Si tu composes quelque ouvrage, ne le montre qu'à tes amis ; crains le public et tes confrères ; car on falsifiera, on empoisonnera ce que tu auras fait, et on imputera ce que tu n'auras pas fait. La calomnie, qui a cent trompettes, les fera sonner pour te perdre, tandis que la vérité, qui est muette, restera auprès de toi. Le célèbre Ming fut accusé d'avoir mal pensé du Tien et du Xi et de l'Empereur Vang. On trouva le vieillard moribond qui achevait le panégyrique de Vang, et un hymne au Tien et au Li, etc. Volt...

SCÈNE PREMIÈRE. Erato, Uranie.

Le théâtre représente un Bocage orné de tous les attributs des Arts.

ERATO

Mais je crois le pouvoir, Et j'ai bien quelques droits que je ferai valoir. À l'Amour Erato préside ; J'apprends à le chanter ; j'embrase de ses feux L'auteur qui me prend pour son guide, Et je me plais surtout aux amours malheureux. Je transforme en poète un amant qui soupire ; J'amollis sous ses doigts les cordes de sa lyre. De Tibulle autrefois j'ai recueilli les pleurs ; De ses tendres, chagrins j'étais la confidente, : Et seule je donnais à sa voix gémissante, Ce charme que l'amour fait mêler aux douleurs. Je permets quelquefois, par caprice ou par grâce, À d'aimables voluptueux, De m'intéresser à leurs jeux. Je fus assez souvent assise auprès d'Horace, Quoiqu'il m'ait fait rougir un peu. J'aimais à répéter les chansons de Chaulieu, Et souris à l'esprit d'Ovide. Je cadençai les vers du sensible Quinault. Aux bords de l'Eridan je pris un vol plus haut : Le Tasse eut mes crayons, quand il peignit Armide. Deux Poètes surtout, deux chantres adorés, De mes dons les plus beaux se virent honorés. De grâce et de douceur je composai leur style. Au bûcher de Didon je transportai Virgile. Dans ce tableau funeste il épuisa mon art ; Moi-même de mes pleurs, j'arrosai le poignard. Je le remis depuis dans, les mains de Racine ; Erato fut sa muse, et ma faveur divine En a fait mon élève, en a fait pour toujours Le poète du coeur, le peintre des amours. C'est au seul Apollon, ou bien à Melpomène D'assigner à leur gré la palme de la scène. Je ne décide point ; mais si l'on croit enfin Ce sexe, de l'amour le Juge souverain, Qui doit au sentiment et ses droits et ses charmes, Si l'on en croit ses yeux embellis par les larmes ; À tous mes titres les plus doux, Voltaire en joignit un qui les surpasse tous, Il fut porter plus loin les talents que j'inspire, Et pour qui sait aimer, mon chef-d'oeuvre est Zaïre.

Tibulle [-54,19] : poète latin, auteur de seize élégies.

Horace [-65,- 8] : poète latin, ses odes eurent pu faire rougir une Erato du XVIIème siècle.

Chaulieu, Guillaume Amfrye de [1639-1720] : poète français.

Ovide : poète latin. Auteur, entre autres des Métamorphoses et De la Brièveté de la Vie.

Quinault, Philippe [1635-1688] : Auteur dramatique du XVIIème. Il écrivit de nombreux livrets d'opéras de Lulli.

Le Tasse [1544-1595] : Torquato Tasso est un poète lyrique italien.

Virgile [-70, -19] : poète latin auteur entre autres, des Bucoliques, des Géorgiques et de L'Enéide.

Racine, Jean [1639-1699] : poète dramatique français à qui l'on doit, entre autres Andromaque, Britannicus, Iphigénie, Phèdre et des hymnes traduites du bréviaire romain.

Zaïre : tragédie de Voltaire (1732).

URANIE

Ce titre est assez beau ; mais, soit dit entre nous, Croyez-vous donc que Melpomène Ne le réclame pas sur vous ? Pour moi, je ne suis pas si vaine, Et l'austère Uranie aime peu les débats. J'ai mes droits comme une autre, et ne veux rien prétendre. Dans vos rivalités, dans tous ces vains éclats, Je ne veux point me faire entendre. C'est bien assez pour moi, parmi mes favoris, D'avoir jadis compté Voltaire ; C'est assez que lui seul, de tant de grands esprits,, De vos dons séduisants et de vos arts épris, Ait pénétré mon sanctuaire. Je marchai, je l'avoue, au devant de ses pas ; J'osai me présenter devant l'auteur d'Alzire , Et je plaçai près de sa lyre Mon astrolabe et mon compas. J'ouvris à ses regards les sphères infinies. Il rencontra Newton dans les hauteurs des Cieux. C'est moi qui rapprochai ces deux vastes génies, Ils s'entretinrent sous mes yeux. J'obtins ma juste récompense. Heureux, d'avoir appris mes immortels secrets, Voltaire à mes leçons prêta son éloquence, Et m'embellit de ses attraits. J'empruntai de ses vers la parure pompeuse. Je parus, étalant des vêtements nouveaux, Et gardant, sous les traits dont m'ornaient ses pinceaux, Une beauté majestueuse. Je ne dus qu'à lui seul ces brillants attribut ; C'est par lui que la Poésie Fit entendre des sons aux mortels inconnus, Et que le voile d'Uranie Devint l'écharpe de Vénus. C'est de ce jour aussi que l'âme de Voltaire S'enflamma pour la vérité ; Et vos illusions, si bien faites pour plaire, N'en effacèrent point la sévère beauté. Il poursuivit Terreur, ce tyran de la terre, Le fanatisme affreux*, par Terreur enfanté Et le malheur et l'innocence Imploraient son génie en leur faveur armée Sa voix osait parler à l'injuste puissance, Et devant l'univers plaidait pour l'opprimé. Grâces à son zèle intrépide, L'esprit des nations, trop longtemps arrêté, A pris un mouvement rapide, Que suivra la postérité. Voilà, voilà, ma soeur, des titres respectables ; Je les rappelle ici sans nulle vanité. Contente de l'utilité, À vos fictions agréables Je ne dispute point leur charme si vanté. Ce n'est pas au pays des fables, Qu'on couronne la vérité. Mais j'aperçois Thalie, et toujours prête à rire.

Alzire ou les Américains est une tragédie en vers et en cinq actes de Voltaire, jouée pour la première fois le 27 janvier 1736.

L'astrolabe et la compas sont des attributs d'Uranie, muse de l'astronomie, voir le tableau "Uranie et Melpomène" de Louis Boullogne le jeune, château de Versailles.

Newton, Isaac (1643-1727) : savant britannique. Il a établi les trois universelles du mouvement qui fondent la mécanique classique. Emilie du Chatelet traduisit ses principes en 1756 sous l'impulsion de Voltaire..

* Voyez avec quelle force il a peint la fanatisme des Bonzes, des Fakirs, etc. [NdA]

SCÉNE II. Erato, Uranie, Thalie.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Clio, Calliope.

CLIO

Il courtisa Clio dans sa maturité,

Clio : muse de l'Histoire.

SCÈNE V. Clio, Calliope, Melpomène.

MELPOMÈNE

Melpomène les fait revivre. Né pour m'appartenir, de mon art enchanteur, Voltaire, au premier pas, atteignit la hauteur ; Et prompt à s'élancer loin des bornes prescrites, Recula de cet art les antiques limites. Le Théâtre, agrandi sous son brillant pinceau, Offrit des Nations le mobile tableau, Fit passer sous les yeux les rapides images Des préjugés, des moeurs, des lois et des usages. Le coeur toujours ému, de plaisir transporté, S'ouvrant au sentiment, reçut la vérité. Ainsi des passions que le théâtre exprime, Voltaire sut tirer la morale sublime ; Et ne se bornant à de stériles pleurs. Attendrit les humains pour les rendre meilleurs. Quelles hautes leçons donna l'époux d'Alzire, Séïde, au nom du ciel assassinant Zopire ! Et sous quelles couleurs il a représenté Ce Mahomet sublime en son atrocité ! Combien a de mon art signalé la magie, Ce chef-d'oeuvre effrayant d'horreur et d'énergie ! Que ne puis-je à vos yeux offrir ici, mes soeurs, La scène qu'animaient ses talents créateurs ! Que de Zaïre, ô ciel ! La voix avait de charmes ! Que Mérope et son fils ont fait verser de larmes ! C'est peu de raconter ; non, mes soeurs, venez voir Aménaïde en pleurs, Tancrède au désespoir, Au tombeau de Nihus, Sémiramis mourante, Ninias et le fer que tient fa main sanglante, Idamé prosternée aux genoux de Gengis , Et Brutus ordonnant le trépas de son fils, Vendôme ivre d'amour et forcené de rage, \ Et Zamore si grand dans' fa fureur sauvage. Voyez à ce spectacle un peuple rassemblé, A la voix du poète incessamment troublé ; Voyez les mouvements de cette foule immense ; Entendez les sanglots sortir d'un long silence, Et l'amour, la pitié, la joie et les douleurs, Ne formant qu'un seul cri du cri de tous les coeurs ; C'est là, si vous l'osez, mes soeurs, qu'il faut vous rendre ; Et s'il est vrai qu'au prix que je dois remporter, Vous puissiez encore prétendre, C'est là qu'il faut le disputer.

Alzire, tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois le 27 janvier 1736.

Zopire : personnage de la tragédie "Mahomet ou le fanatisme" écrite en 1736

Zaïre : tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois le 13 août 1732.

Mérope : tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois le 20 février 1743.

Aménaïde : personnage de "Tancrède", tragédie de Voltaire, représentée pour la première fois le 3 septembre 1765.

SCÈNE VI. Melpomène, Clio, Calliope, Momus.

SCÈNE VII. Melpomène, Clio, Calliope, Momus, Apollon, Les Grâces, Erato, Thalie, Uranie, Euterpe, Therpsicore, Polymnie.

SCÈNE VIII et DERNIÈRE. Les acteurs précédents, Mercure.

456 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica