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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie ballet en vers

Le Carnaval et la Folie

Antoine Houdar de La Motte, André Cardinal Destouches· créée en 1703, imprimée en 1752· 5 actes· 708 vers· 5 personnages

Représentée pour la première fois, par l'Académie Royale de Musique, le Jeudi vingt-septième jour de Décembre 1703.

Personnages

  • JUPITER
  • VÉNUS
  • MOMUS
  • MERCURE
  • LES DIEUX ET LES DÉESSES
AVERTISSEMENT

lE titre de cet Ouvrage n'annonce qu'une bagatelle, et peut-être même tout Opéra n'est-il autre chose ; cependant, à ne parler que des miens, c'est celui-ci que je crois le plus raisonnable.

Erasme, ce savant si rare par l'agrément de son esprit, m'a fourni la scène et presque tous les Personnages de ma pièce, dans son éloge de la Folie. Il l'a fait Fille de Plutus et de la Jeunesse : On sent d'abord la vérité de cette Fable, et il serait puérile de s'amuser à la démontrer.

Il feint de plus, que la Folie habite une île abondante où le Fleuve d'Oubli prend sa source, ce qui est encore également juste et ingénieux ; car si la raison se perfectionne par l'expérience, l'Oubli qui la rend inutile ne doit guère abandonner la Folie. On me dira peut-être que le Léthé est connu pour un Fleuve des Enfers, et que l'imagination d'Erasme ne m'autorise pas à le déplacer : Je réponds que je n'ai fait aucune violence à la Fable ; et qu'en déclarant que le Léthé porte ses eaux chez les morts, j'ai pu supposer sa source sur la terre. Les poètes mêmes ne l'ont pas pré tendu autrement, et l'on connaissait la source de la plupart des Fleuves qu'ils ont fait couler aux Enfers.

Voilà ce que j'ai emprunté d'Erasme ; tout le reste est de mon invention. J'attendrai, pour m'en applaudir, ou pour me la reprocher, le suffrage, ou la censure du Public. On a toujours tort de n'avoir su lui plaire, puisque c'est la fin qu'on se propose. Mais on me permettra en attendant, de répondre à deux objections qu'on m'a fait prévoir.

La première, est que la Folie ne serait pas assez extravagante. J'avoue que ceux qui entendraient par Folie ce dérangement de cerveau qui exclut les hommes de la société, ne trouveraient pas leur compte au caractère de ma Déesse ; mais aussi ce n'est pas là ce que j'ai du peindre ; c'est seulement l'excès des passions, le caprice, la légèreté et pour ainsi dire, la folie courante. Il faut que le plus sage s'y puisse reconnaître, du moins à quelque trait. Sans cette imitation de l'Homme, la Comédie demeure sans sel et sans agrément. Je me la suis toujours proposée dans le cours de cet ouvrage ; et mon dessein a été que la Folie ne fît rien de raisonnable, mais qu'ellene fit rien dont on ne pût trouver des exemples dans le commerce des hommes.

La seconde Objection est que le Carnaval ne devrait pas être amoureux. À n'entendre par le Carnaval que la Saison des Festins dans quelque pays que ce soit, il est toujours célébré par des extravagances particulières. Il est donc tout naturel de marier le Carnaval et la Folie ; mais il ne l'est pas moins, pour parvenir à cette alliance, de rendre le Carnaval amoureux de cette Déesse ; c'est même une passion qui le caractérise autant que ses retours fréquents à la bonne chère ; outre que le Carnaval n'est guère plus la saison des Festins que le règne des Amours, et qu'il fallait le personnifier avec tous ses attributs.

Ces raisons m'ont contenté jusqu'ici : mais quelques bonnes qu'elles m'aient paru, la contradiction du Public me convaincrait bientôt qu'elles n'étaient qu'apparentes.

PROLOGUE.

Le Théâtre représente les Cieux, où les Dieux sont en festin.

SCÈNE I.

SCÈNE II. Mercure, et les Personnages de la scène précédente.

LE CHOEUR DES DIEUX

Allez, Amours, conduisez-nous ; Sous divers changements, trompons les yeux jaloux.

Les Amours volent pour conduire les Dieux.

ACTE I

Le Théâtre représente un Bois fleuri s consacré à la Jeunesse.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Momus, Le Carnaval.

SCÈNE III. Plutus et La Jeunesse, Momus, Le Carnaval, Suite de Plutus et de La Jeunesse.

PLUTUS

Vous,qui suivez mes pas, servez l'amour extrême Où mon coeur s'est abandonné ; Venez offrir à ce que j'aime Tout ce que le Sort m'a donné.

Les suivants de PLUTUS viennent offrir de riches présents à LA JEUNESSE. Ils lui rendent leurs hommages, et la suite de LA JEUNESSE se mêle avec eux.

SCÈNE IV. La Folie et les Acteurs de la scène précédente.

PLUTUS et LA JEUNESSE

Quoi ! Vous osez....

PLUTUS et LA JEUNESSE

Tout flatte vos désirs,nous approuvons vos feux.

LA FOLIE s'en va avec un signe de moquerie.

ACTE II

Le Théâtre représente une campagne fertile. On voit sur le devant d'un des côtés du théâtre le Fleuve Léthé endormi sur son urne, et au fonds la scène.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Le Carnaval et La Folie.

LA FOLIE

Moi.

LE CARNAVAL

Vous ?

CHOEUR de gens qui font naufrage

Ciel ! ô Ciel !

LA FOLIE et LE LÉTHÉ

Quels malheureux périssent !

SCÈNE III. La Folie, Le Carnaval, Le Léthé, Le Chef des Matelots, et les Choeurs.

CHOEUR

De ce Dieu secourable éprouvons les faveurs.

Les matelots vont boire des eaux du fleuve pendant son récit.

SCÈNE IV. Le Carnaval et La Folie.

SCÈNE V.

ACTE III

Le Théâtre représente le Palais de LA FOLIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Momus et La Folie.

LA FOLIE

Quoi !...

SCÈNE III. Momus, La Folie, Suite de La Folie.

LA FOLIE, se relevant

Quoi ! Je verrais mes appas s'effacer ! Non, non, à ma douleur j'aime mieux renoncer. Qu'avec moi le Plaisir tienne ici son empire, Que tout le ressente et l'inspire. Vous, mes chers compagnons, paraissez, venez tous,

Un Rideau s'ouvre au fond du Théâtre, et laisse voir un Salon rempli de musiciens, auxquels un Maître de musique bat la mesure : Il paraît en même temps un Professeur de Folie, suivi de plusieurs écoliers.

LE PROFESSEUR, donnant un papier de Musique à un Musicien

Cantate, cantate.

Il chante avec l'écolier.

Amorosi sospiri Son il canto di cuori.

LE PROFESSEUR

E la prima lettione. La secunda ballate.

Un danseur et une Danseuse dansent autour de lui.

LE PROFESSEUR, à un Poète

La terza, rimate.

LE POÈTE, se frottant le front et se rongeant les ongles

L'ardore .... D'Amore ... .

LE PROFESSEUR

Bene , bene.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Momus et Le Carnaval.

LE CARNAVAL

Que vous ?

MOMUS, lui montrant la Marotte

Reconnaissez ce gage de sa foi.

LE CARNAVAL

Ô Ciel !

ACTE IV

Le Théâtre représente les Jardins de PLUTUS et de la JEUNESSE, désolés par les vents.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Le Carnaval et La Folie.

SCÈNE III. La Folie, Le Carnaval ; et Momus.

SCÈNE IV. Plutus, La Jeunesse ; Le Carnaval, Le Folie et Momus.

PLUTUS et LA JEUNESSE

Non.

LA FOLIE

Et moi je le veux, Pour couronner sa flamme Et trouver nos liens charmants, Voilà les sentiments Où j'attendais votre âme.

On entend une symphonie, et JUPITER descend sur des nuages avec VÉNUS, BACCHUS et MERCURE.

SCÈNE V. Jupiter, Vénus, Bacchus, Mercure, et les Acteurs de la scène précédente.

JUPITER et VÉNUS

Vous, Mortels, accourez ; tout ici vous engagez À célébrer de si beaux noeuds ; Que vos plaisirs soient votre hommage, Le Sort ne les unit que pour vous rendre heureux.

Troupe de différents Peuples qui viennent rendre hommage au CARNAVAL. Ils prennent de sa main des Masques, et de celle de LA FOLIE des Marottes ; et reviennent masqués se placer sur des gradins.

MOMUS, fait approcher le Carnaval

Viva, viva, sempre viva, Il Dio d'ell'allegria

Deux Matassins apportent une robe couverte de masques. On la met au Carnaval, tandis que Jupiter et Vénus chantent.

BACCHUS, donnant au Carnaval une coiffe de pampre et de lierre

Ti corona il pampino , Sarai sempre Dio dél vino.

MERCURE, donne au Carnaval un Sceptre d'or, terminé d'un Momon

Quel scettro che ti do Ti fa il Re del Joco.

LA FOLIE et LE CHOEUR

Viva, viva, sempre viva, Il Dio d'ell'allegria.

On danse.

708 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0