Comédie ballet en vers
Le Carnaval et la Folie
Représentée pour la première fois, par l'Académie Royale de Musique, le Jeudi vingt-septième jour de Décembre 1703.
Personnages
- JUPITER
- VÉNUS
- MOMUS
- MERCURE
- LES DIEUX ET LES DÉESSES
AVERTISSEMENT
lE titre de cet Ouvrage n'annonce qu'une bagatelle, et peut-être même tout Opéra n'est-il autre chose ; cependant, à ne parler que des miens, c'est celui-ci que je crois le plus raisonnable.
Erasme, ce savant si rare par l'agrément de son esprit, m'a fourni la scène et presque tous les Personnages de ma pièce, dans son éloge de la Folie. Il l'a fait Fille de Plutus et de la Jeunesse : On sent d'abord la vérité de cette Fable, et il serait puérile de s'amuser à la démontrer.
Il feint de plus, que la Folie habite une île abondante où le Fleuve d'Oubli prend sa source, ce qui est encore également juste et ingénieux ; car si la raison se perfectionne par l'expérience, l'Oubli qui la rend inutile ne doit guère abandonner la Folie. On me dira peut-être que le Léthé est connu pour un Fleuve des Enfers, et que l'imagination d'Erasme ne m'autorise pas à le déplacer : Je réponds que je n'ai fait aucune violence à la Fable ; et qu'en déclarant que le Léthé porte ses eaux chez les morts, j'ai pu supposer sa source sur la terre. Les poètes mêmes ne l'ont pas pré tendu autrement, et l'on connaissait la source de la plupart des Fleuves qu'ils ont fait couler aux Enfers.
Voilà ce que j'ai emprunté d'Erasme ; tout le reste est de mon invention. J'attendrai, pour m'en applaudir, ou pour me la reprocher, le suffrage, ou la censure du Public. On a toujours tort de n'avoir su lui plaire, puisque c'est la fin qu'on se propose. Mais on me permettra en attendant, de répondre à deux objections qu'on m'a fait prévoir.
La première, est que la Folie ne serait pas assez extravagante. J'avoue que ceux qui entendraient par Folie ce dérangement de cerveau qui exclut les hommes de la société, ne trouveraient pas leur compte au caractère de ma Déesse ; mais aussi ce n'est pas là ce que j'ai du peindre ; c'est seulement l'excès des passions, le caprice, la légèreté et pour ainsi dire, la folie courante. Il faut que le plus sage s'y puisse reconnaître, du moins à quelque trait. Sans cette imitation de l'Homme, la Comédie demeure sans sel et sans agrément. Je me la suis toujours proposée dans le cours de cet ouvrage ; et mon dessein a été que la Folie ne fît rien de raisonnable, mais qu'ellene fit rien dont on ne pût trouver des exemples dans le commerce des hommes.
La seconde Objection est que le Carnaval ne devrait pas être amoureux. À n'entendre par le Carnaval que la Saison des Festins dans quelque pays que ce soit, il est toujours célébré par des extravagances particulières. Il est donc tout naturel de marier le Carnaval et la Folie ; mais il ne l'est pas moins, pour parvenir à cette alliance, de rendre le Carnaval amoureux de cette Déesse ; c'est même une passion qui le caractérise autant que ses retours fréquents à la bonne chère ; outre que le Carnaval n'est guère plus la saison des Festins que le règne des Amours, et qu'il fallait le personnifier avec tous ses attributs.
Ces raisons m'ont contenté jusqu'ici : mais quelques bonnes qu'elles m'aient paru, la contradiction du Public me convaincrait bientôt qu'elles n'étaient qu'apparentes.
PROLOGUE.
Le Théâtre représente les Cieux, où les Dieux sont en festin.
SCÈNE I.
JUPITER , VENUS, et LE CHOEUR, en se faisant servir le Nectar
Qu'à nos voeux ici tout réponde ; Versez-nous, versez-nous la céleste liqueur. Versez, que le Nectar enchante notre coeur, Qu'il y porte une paix profonde.VÉNUS, se levant de table
C'en est assez ; goûtons des plaisirs plus parfaits, Et que le tendre Amour à son tour nous inspire. Régnez, Amour, régnez, rassemblez vos attraits ; Triomphez, sur nos coeurs étendez votre empire. Mais, qu'à son gré chacun soupire ; Laissez-nous le choix de vos traits.LE CHOEUR
Régnez, Amour, régnez, rassemblez vos attraits ; Triomphez, sur nos coeurs étendez votre empire.MOMUS, à Jupiter
Ne vous faites point violence : Junon est encor à Samos, Profitez bien de son absence.Samos : île de la mer Égée.
JUPITER
Téméraire Censeur, laisse-nous en repos. Que l'on chante ici, que l'on danse. Livrons-nous à tous nos désirs ; Sur notre puissance Réglons nos plaisirs.NEPTUNE danse avec THETIS, APOLLON avec DIANE, MARS avec PALLAS, et BACCHUS avec CÉRÉS.
VÉNUS
Heureux un coeur que l'Amour blesse. Ah ! Que ses chaînes ont d'appas ! Mettons tous nos plaisirs à lui céder sans cesse : Le pouvoir des Dieux ne vaut pas Une si charmante faiblesse.MOMUS
Vous ne vous lassez point de plaisirs, ni d'amour ; Quand cesserez-vous donc de suivre leur empire !JUPITER et VÉNUS
Que de nos chants tous les Cieux retentissent. Que les Jeux, que les Ris signalent ce beau jour. Chantons Bacchus, chantons l'Amour ; Qu'ils sont charmants quand ils s'unissent !On danse.
VÉNUS
Dieu d'Amour, réserve-nous tes charmes, C'est pour nos coeurs que tes plaisirs sont faits ; Fais-nous sans alarmes Goûter leurs attraits. Doux moments, Doux transports des amants, Ne pouvez-vous naître Qu'après les tourments ? Aimons tous. Tendre Amour, blesse-nous : Qui peut craindre pour maître Un Vainqueur si doux ? Tes biens trop aimables Sont trop peu durables ; Fixe-les pour nous.CHOEUR DES DÉESSES
Viens, Amour, avec tous tes charmes, Que les Jeux viennent sur tes pas. Nous aimons tes douces alarmes ; Tes chaînes, tes feux sont remplis d'appas. Prends tes traits, prépare tes armes, Et viens te venger des coeurs qui n'aiment pas.VÉNUS danse avec MARS, et VULCAIN se mêle avec eux pour les observer.
SCÈNE II. Mercure, et les Personnages de la scène précédente.
MERCURE
Quittez, quittez ces Jeux, en faveur de l'Amour : Que de nouveaux soins les suspendent. Dans un moins superbe séjour De plus doux plaisirs vous attendent. J'ai volé, j'ai servi vos feux ; Et mille charmantes mortelles N'aspirent qu'au moment heureux De vous voir soupirer près d'elles.MOMUS, aux Dieux
Suivez, suivez Mercure, abandonnez les Cieux. Livrez-vous aux plaisirs ; qu'en vain la Gloire gronde, L'Amour est un plus digne objet : Aimez ; il est un Roi qui prend le soin du monde ; Jouissez du loisir qu'un mortel vous a fait.JUPITER
De tes ris outrageants c'est trop souffrir l'injure, Cesse, Momus, de troubler nos désirs ; FuiS, va chez les mortels exercer ta censure , Et laisse ici les Dieux maîtres de leurs plaisirs.MOMUS
Le Destin m'a soumis au Maître du tonnerre, J'obéis à ses lois, et je vous quitte tous ; Mais j'espère bientôt vous revoir sur la terre, Sous des formes dignes de vous.LE CHOEUR DES DIEUX
Allez, Amours, conduisez-nous ; Sous divers changements, trompons les yeux jaloux.Les Amours volent pour conduire les Dieux.
ACTE I
Le Théâtre représente un Bois fleuri s consacré à la Jeunesse.
SCÈNE PREMIÈRE.
MOMUS
Cessez, Mortels, cessez l'honneur que vous nous faites, Ne perdez plus d'encens pour nous. Vous adorez, insensés que vous êtes, Des Dieux encor plus insensés que vous. Ils n'ont pu soutenir ma censure importune, Ils m'ont chassé de leur séjour ; Cherchons le Carnaval, c'est lui qui dès ce jour Peut réparer mon infortune. Mais il paraît.SCÈNE II. Momus, Le Carnaval.
LE CARNAVAL, sans voir Momus
Bacchus, laisse-moi soupirer ; Amour, laisse-moi boire Mon coeur entre vos mains se plaît à se livrer ; Entre vous deux partagez la victoire. De tendresse et de vin je me veux enivrer, L'Amour fait mes plaisirs, et Bacchus fait ma gloire. Bacchus, laisse-moi soupirer ; Amour,laisse moi boire.MOMUS, s'approche du Carnaval
Tu vois l'Objet de la haine des Dieux, Dans le Censeur de leurs caprices ; Ils m'ont banni du Ciel, et le Maître des Cieux Veut jouir en paix de ses vices. C'est toi désormais que je sers. Souffre que sur tes pas pour jamais je m'engage ; Et que du Nectar que je perds, Ton vin charmant me dédommage.LE CARNAVAL
Que mes biens désormais soient communs entre nous, Qu'à jamais l'amitié nous lie. Pour commencer des noeuds si doux, Écoute, c'est à toi que mon coeur se confie. Tu vois ce séjour enchanté : Le Repos règne sur ces rives. L'Abondance y nourrit la molle Volupté. Du rocher que tu vois le paisible Léthé Répand jusqu'aux Enfers ses ondes fugitives. Plutus et la Jeunesse en ce charmant séjour Goûtent un sort exempt de peines : Dès longtemps le fidèle Amour Les a liés de ses plus douces chaînes, Et l'aimable Folie en a reçu le jour.MOMUS, en riant
Que votre choix est beau ! Que vos liens sont doux. Vous ne pouviez trouver de Maîtresse plus belle : Elle seule est digne de vous, Et vous seule êtes digne d'elle.LE CARNAVAL
Tel se moque de mes ardeurs, Qui suit ses lois sans la connaître ; Par des charmes secrets elle enchante les coeurs, Et j'ai mille rivaux qui ne pensent pas l'être.MOMUS
Malgré tous vos rivaux, l'Amour doit réunir Deux coeurs où le Destin mit tant de ressemblance ; Trop digne de la préférence, Vous êtes sûr de l'obtenir.LE CARNAVAL
Momus, je suis aimé de l'objet qui me blesse, Et l'Hymen va bientôt par ses aimables noeuds Achever de me rendre heureux, Si j'y fais consentir Plutus et la Jeunesse.On entend une symphonie.
Mais ils viennent au bruit de ces concerts charmants. Le temps n'affaiblit point leur flamme : Il semble que l'Amour lance à tous les moments Quelque trait nouveau dans leur âme.SCÈNE III. Plutus et La Jeunesse, Momus, Le Carnaval, Suite de Plutus et de La Jeunesse.
LA JEUNESSE
Je n'aimerai jamais que vous.PLUTUS et LA JEUNESSE
Vous m'aimez, je vous aime, Que notre sort est doux ! Non , non, l'Amour lui-même, Ne peut aimer plus tendrement que nous.PLUTUS
Jeunesse brillante, Tous les plaisirs suivent vos pas ; Sans vous rien ne me contente, r Vous donnez à tout mille appas : Il n'est point dans les Cieux de Déesses si belles. Le charme de la nouveauté Accompagne toujours vos grâces immortelles ; Vous êtes la seule beauté, Qui peut faire des coeurs fidèles.LA JEUNESSE
Aimable Dieu, de qui la main dispense Ce qui rend les mortels heureux, Votre vaste puissance Réunit pour vous tous les voeux : En vous cherchant la peine devient chère, On se fait de vous voir le plus charmant plaisir ; Le bonheur même de vous plaire En irrite encor le désir.PLUTUS et LA JEUNESSE
Amour, de notre flamme accroît la violence, Vole, viens resserrer nos noeuds ; Pour le prix de notre constance, Nous ne voulons qu'être plus amoureux.PLUTUS
Que tout vous parle ici de l'ardeur qui m'enchante : Déesse, voyez en ces lieux S'élever à ma voix puissante Un Palais digne de vos yeux.Le Théâtre change, et représente le Palais à Plutus.
PLUTUS
Vous,qui suivez mes pas, servez l'amour extrême Où mon coeur s'est abandonné ; Venez offrir à ce que j'aime Tout ce que le Sort m'a donné.Les suivants de PLUTUS viennent offrir de riches présents à LA JEUNESSE. Ils lui rendent leurs hommages, et la suite de LA JEUNESSE se mêle avec eux.
SCÈNE IV. La Folie et les Acteurs de la scène précédente.
LA FOLIE
Cessez, Jeux indiscrets, ou manquait la Folie ; Qu'ici tout se taise à ma voix. Je ne veux point souffrir de Fête où l'on m'oublie, Et l'on ne doit ici rire que sous mes lois.PLUTUS et LA JEUNESSE
Quoi ! Vous osez....LA FOLIE
En vain ce discours vous offense. Je dois la vie à votre amour, Mais ne me comptez pas sous votre obéissance ; L'honneur de m'avoir mise au jour Vous paye assez de ma naissance. Abandonnez cette île, ou m'y laissez régner.PLUTUS et LA JEUNESSE
Enfin il faut céder à votre violence ; Puisque de vous guérir nous perdons l'espérance, La raison doit nous éloigner.LA FOLIE
Demeurez, il suffit de votre obéissance. Rappelons les plaisirs que j'avais écartés, Que tout à m'obéir s'apprête ; Ne craignez rien ; loin de troubler la Fête, Je veux vous attendrir par mes chants ; écoutez ; Que votre règne commence ; Revenez, doux Plaisirs ; Plaisirs, revenez tous ; Mais revenez encor plus doux ; Vous languissiez sans moi, brillez par ma présence.On danse.
UNE PARTIE DU CHOEUR
Tous les coeurs lui rendent les armes.L'autre Partie
Tous les coeurs volent sur ses pas.Les Seconds
Elle seule embellit les plus affreux déserts , Et sans elle il n'est point de séjour agréable.LA FOLIE
Souffrez que l'Amour vous lie, Jeunes coeurs, cédez à ses feux : Sans l'Amour et la Folie, Il n'est point de moments heureux. L'Amour m'a prêté ses armes, C'est à moi de lancer ses traits ; Ne craignez point ses alarmes, J'y répands les plus doux attraits. Souffrez que l'Amour vous lie, Jeunes coeurs, cédez à ses feux : Sans l'Amour et la Folie, Il n'est point de moments heureux. Suivez une erreur charmante, Jouissez d'un bonheur constant ; La tendre Folie enchante, La Sagesse en fait-elle autant ? Souffrez que l'Amour vous lie, Jeunes coeurs, cédez à ses feux : Sans l'Amour et la Folie, Il n'est point de moments heureux.CHOEUR
Au Dieu d'Amour livrez votre âme, Le Plaisir naît de ses ardeurs : Qu'il triomphe, qu'il vous enflamme, Qu'il enchaîne à jamais vos coeurs.LE CARNAVAL, à Plutus et à La Jeunesse
Vous voyez la Déesse à qui je rends les armes : Dieux charmants, de ma flamme accordez moi le prix. Elle est la Déesse des Ris, Et je suis l'ennemi des Chagrins et des Larmes, Si par un doux hymen nos destins sont unis, Que vos neveux auront de charmes !PLUTUS et LA JEUNESSE
Tout flatte vos désirs,nous approuvons vos feux.LA FOLIE s'en va avec un signe de moquerie.
ACTE II
Le Théâtre représente une campagne fertile. On voit sur le devant d'un des côtés du théâtre le Fleuve Léthé endormi sur son urne, et au fonds la scène.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CARNAVAL
Sous les lois de l'Hymen je me range sans peine, Mon coeur y trouve des appas ; Dieu du vin, n'en murmure pas, Tu dois t'applaudir de ma chaîne. Les doux plaisirs qu'il prépare pour moi Mettront le comble à ta victoire : Les fruits de mon hymen ne naîtront que pour toi, Bacchus, je les voue à ta gloire,SCÈNE II. Le Carnaval et La Folie.
LE CARNAVAL
Enfin la Beauté que j'adore Va s'unir avec moi par les noeuds les plus doux : L'Hymen va soulager le feu qui nous dévore ; Que nous serons d'heureux époux !LA FOLIE
Nous ne le sommes pas encore.LA FOLIE
Moi.LE CARNAVAL
Vous ?LE CARNAVAL
Vous voulez rire ?LA FOLIE
Non, non, apprenez une fois À connaître mieux la Folie. Je ne suis point soumise aux lois De ceux qui m'ont donné la vie ; Le contraire de leur envie Détermine toujours mon choix,LA FOLIE
J'entends votre coeur soupirer De l'excès de votre martyre : Goûtez, si vous voulez, le plaisir d'en pleurer, Mais laissez-moi celui d'en rire.LA FOLIE
Ne cachez point les alarmes Que vous causent mes rigueurs : Versez du moins quelques pleurs, Pour la gloire de mes charmes.LE CARNAVAL
Non, non, n'espérez pas jouir de mes douleurs. Je dégage mon coeur et je vous rends le vôtre, Ce n'est plus qu'au dépit que je [m]e veux livrer, Amour, celle de m'assurer Que nous étions faits l'un pour l'autre : Ce n'est plus qu'au dépit que je me veux livrer.LA FOLIE
Vous pouvez éprouver le charme Des ondes dont ce fleuve arrose ces coteaux. Ne croyez pas que votre oubli m'alarme, Ma beauté me promet mille esclaves nouveaux.LE CARNAVAL
Vous serez contente, Inhumaine ; J'éteindrai tous les feux dont mon coeur est rempli Indigne d'Amour et de haine, Vous ne méritez que l'oubli. Fuyons ; souffrons enfin que la raison me guide, Je vais loin de vos yeux briser d'indignes fers : Je vais entre nous deux, Perfide, Mettre tout l'espace des mers. Allons...LA FOLIE
Ah ! N'ayons pas l'affront que l'on me quitte. Neptune, tu me dois l'hommage des mortels ; C'est moi qui par leurs mains ai dressé tes Autels, Refuse ton onde à sa fuite.La mer se soulève et les vents grondent.
LA FOLIE
Vous voyez mon pouvoir ; tous les vents furieux Ont troublé le repos de l'onde, La terre tremble, le ciel gronde, Les flots s'élèvent jusqu'aux Cieux.CHOEUR de gens qui font naufrage
Ciel ! ô Ciel !LA FOLIE et LE LÉTHÉ
Quels malheureux périssent !CHOEUR
Mille abîmes profonds s'offrent à nos regards ; Les ondes et la mort entrent de toutes parts : Dieux ! ô Dieux ! Que nos cris, que nos voeux vous fléchissent,Une troupe de Matelots descendent d'un vaisseau échoué.
SCÈNE III. La Folie, Le Carnaval, Le Léthé, Le Chef des Matelots, et les Choeurs.
LA FOLIE, au Carnaval
Ce sont mes favoris que vous voyez venir, L'orage sur ces bords les contraint de descendre : Ne vous éloignez pas ; ils pourront vous apprendre À perdre un triste souvenir.LE CHEF DES MATELOTS
Nos compagnons victimes de l'orage, Ont souffert à nos yeux un trépas plein d'horreurs ; Privés au fond des eaux des funèbres honneurs, Leurs mânes vont errer sur le fatal rivage. Ne nous exposons plus à de pareils malheurs.LE LÉTHÉ
Ô vous que le Sort livre à des maux déplorables ! Venez chercher ici la fin de vos malheurs : Avec mes ondes favorables, J'en répands l'oubli dans les coeurs.CHOEUR
De ce Dieu secourable éprouvons les faveurs.Les matelots vont boire des eaux du fleuve pendant son récit.
LE LÉTHÉ
Je calme en un instant les chagrins les plus sombres. En vain le doux Nectar fait le bonheur des Dieux : Il est encor moins précieux, Que ces paisibles eaux qui coulent pour les Ombres.LE CHEF DES MATELOTS avec LE CHOEUR
Embarquons-nous, tout rit à nos désirs ; Le vent propice nous seconde : La Fortune et tous les plaisirs Nous attendent au bout du monde.LA FOLIE
Arrêtez, Ingrats, arrêtez ; Et du moins en partant rendez-moi votre hommage. C'est moi qui vous trace l'image Des biens et des plaisirs que vous vous promettez, Et votre espoir est mon ouvrage. Arrêtez, Ingrats, arrêtez, Et du moins en partant rendez-moi votre hommage.Les Matelots lui rendent leur hommage. Elle les touche de sa Marotte, ce qui leur donne une nouvelle ardeur.
LA FOLIE
L'orage en amour présage un doux sort, Le plus cher des plaisirs nous attend au port. Un beau jour s'apprête, Tout sert nos désirs : Voyez la tempête Céder aux Zéphirs. L'orage en amour présage un doux sort, Le plus cher des plaisirs nous attend au port. Passez au rivage L'hiver de vos ans, Craignez moins l'orage Dans votre printemps ; Voguez en paix et bravez la rage Des flots et des vents. L'orage en amour présage un doux sort, Le plus cher des plaisirs nous attend au port.On danse.
LA FOLIE
Jeunesse trop timide, Venez vous embarquer ; L'amour est votre guide, Rien ne peut vous manquer : Voguez, malgré l'orage, Au gré de vos désirs ; Laissez sur le rivage Les soins et les soupirs ; Et mettez du voyage, Les jeux et les plaisirs.Les danses continuent.
LA FOLIE et LE CHOEUR
Vents qui ne troublez point les flots, Régnez sur les humides plaines : Fuyez, Vents orageux , laissez l'onde en repos : Éole, resserre leurs chaînes.Les Matelots se rembarquent.
SCÈNE IV. Le Carnaval et La Folie.
SCÈNE V.
LE CARNAVAL
Oui, Perfide, il est temps que mon dépit éclate : Puisons ici l'oubli de mes folles amours. Mais non, pour oublier l'Ingrate Le vin est le plus sûr secours. Éteins mes feux, brise ma chaîne, Dieu du vin, guéri ma langueur : Verse, verse à longs traits ta charmante liqueur ; Et pour me venger de ma peine, Viens noyer l'Amour dans mon coeur. Je vais chercher Momus ; je veux qu'à tasse pleine Il m'aide à triompher de mon indigne ardeur. Bacchus, rends aujourd'hui ma victoire certaine, Verse, verse à longs traits ta charmante liqueur ; Et pour me venger de ma peine, Viens noyer l'Amour dans mon coeur.ACTE III
Le Théâtre représente le Palais de LA FOLIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Momus et La Folie.
MOMUS
Cruelle, à quel tourment Avez-vous livré votre amant ! Ce n'est plus cet aimable Maître Qui savait nous instruire à noyer nos chagrins ; Au milieu même des festins, Il sent son désespoir s'accroître ; Le verre lui tombe des mains, L'Univers va le méconnaître,LA FOLIE
Quoi, Momus !MOMUS
Si pour vous sa folie est un charme si doux, Il est depuis longtemps digne de votre flamme : Le jour qu'il soupira pour vous, La raison sortit de son âme,LA FOLIE
Cessez donc de plaindre des feux Qui l'ont débarrassé d'une raison cruelle : N'est-il pas encor trop heureux, D'être délivré d'elle ?LA FOLIE
La raison pour un coeur n'est qu'un bien rigoureux, Et sa perte est un avantage. Vous-même, seriez-vous heureux, Si vous étiez plus sage ?MOMUS
Quittons des détours superflus, C'est assez éprouver votre âme : Si vous m'aviez paru trop sensible à sa flamme, Je vous aurais caché qu'il ne vous aime plus.LA FOLIE
Quoi !...LA FOLIE
Ah ! Le Traître !MOMUS
l'oubli succède aux feux que vous aviez fait naître ; Affranchis désormais d'amour et de chagrin, Nous pourrons, du soir au matin, Boire à longs traits, chanter et rire : Belles, le verre en main nous braverons vos coups ; Et nous ne songerons à vous, Que pour le plaisir d'en médire.LA FOLIE
C'en est donc fait, tu n'es plus sous ma loi ; Ingrat, tous tes serments sont autant de parjures ; Si j'avais outragé ta foi, Qui t'empêchait, Cruel, d'éclater en murmures ? Il fallait m'accabler d'injures ; C'aurait été du moins te souvenir de moi. Je ne me connais plus dans ma douleur profonde. Que tout sente avec moi mes déplaisirs cruels, Abandonnons le soin du monde, À la triste Raison livrons tous les mortels. Déchirons, déchirons le voile salutaire, Qu'au devant de leurs yeux je déployais toujours ; Et que privés de mon secours, Ils sentent, comme moi l'excès de leur misère.Elle jette sa Marotte.
Vous, allez sceptre vain, dont j'impose mes lois : Vous n'êtes plus pour moi qu'un inutile poids. Que sert tout cet éclat ? Que sert mon rangs suprême, Quand l'ingrat que j'aimais m'ose sacrifier ? Ah ! Puisqu'il a pu m'oublier, Je voudrais m'oublier moi-même !Elle se laisse tomber.
SCÈNE III. Momus, La Folie, Suite de La Folie.
CHOEUR DES SUIVANTES DE LA FOLIE
Craignez de vous faire Un triste destin ; Si vous voulez plaire Chassez le chagrin : Dès que l'on s'y livre On perd ses appas. Eh ! Qui voudrAit suivre Désormais vos pas ? Est-il doux de vivre, Quand on ne plaît pas ?LA FOLIE, se relevant
Quoi ! Je verrais mes appas s'effacer ! Non, non, à ma douleur j'aime mieux renoncer. Qu'avec moi le Plaisir tienne ici son empire, Que tout le ressente et l'inspire. Vous, mes chers compagnons, paraissez, venez tous,Un Rideau s'ouvre au fond du Théâtre, et laisse voir un Salon rempli de musiciens, auxquels un Maître de musique bat la mesure : Il paraît en même temps un Professeur de Folie, suivi de plusieurs écoliers.
LA FOLIE et LE CHOEUR
Qu'en ces lieux chacun chante ; Que l'Echo chante avec nous. Tout nous rit, tout nous enchante ; Goûtons les biens les plus doux. Heureux un coeur qui s'oublie ! Devenons encor plus fous ; De notre aimable folie Rendons les sages jaloux.LE PROFESSEUR DE FOLIE
Son Professor di pazzia ; Volate, Scholari ; Sarete Dottori Nell'arte d'allegria.LE PROFESSEUR, donnant un papier de Musique à un Musicien
Cantate, cantate.Il chante avec l'écolier.
Amorosi sospiri Son il canto di cuori.LE PROFESSEUR
E la prima lettione. La secunda ballate.Un danseur et une Danseuse dansent autour de lui.
LE PROFESSEUR, à un Poète
La terza, rimate.LE PROFESSEUR
Bene , bene.LE MUSICIEN et LE CHOEUR
Amour, fais-nous ressentir tes feux, Triomphe, triomphe, viens nous rendre heureux. Que tes faveurs soient pour les plus fous. Fuyez, Sagesse, Fuyez, Vieillesse, Nos tendres plaisirs ne sont pas faits pour vous, Amour, fais-nous ressentir tes feux, Triomphe, triomphe, viens nous rendre heureux. Puni les cruelles Et les inconstants ; Attendri les belles, Fixe les amants ; Qu'ils soient tous fidèles, Qu'ils soient tous contents.LA FOLIE, en menant le Branle
Venez poursuivre ailleurs cette réjouissance ; Le changement de lieux plaît à mon inconstance.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Momus et Le Carnaval.
MOMUS
Je viens d'en triompher sans peine, L'Amour a dans son coeur fait renaître ses feux ; Et pour éterniser sa chaîne, Elle veut que l'hymen y joigne encor ses noeuds.MOMUS
Du nouvel amour qui l'engage Elle suivra toujours la loi : Son coeur désormais moins volage, M'a juré de n'aimer que moi.LE CARNAVAL
Que vous ?MOMUS, lui montrant la Marotte
Reconnaissez ce gage de sa foi.LE CARNAVAL
Ô Ciel !MOMUS
Épargnez-vous une plainte frivole. Que le Dieu du vin vous console Du coeur d'une ingrate beauté. Que pour ce Dieu charmant votre ardeur se réveille ; Venez, courez au vin que vous avez quitté ; Vous trouverez au fond de la bouteille, Le repos et la liberté.Il sort.
LE CARNAVAL
Le suivrai-je ?... Mais quoi ! Laisser une volage S'applaudir en repos de m'oser outrager ? Non, il faut la punir : c'est mériter l'outrage, Que de n'oser pas s'en venger. Toi, sombre et triste Hiver, Divinité puissante ; Si jamais sur tes pas j'ai conduit les Plaisirs ; Si par mes soins ton règne enchante, Plus que le règne heureux de Flore et des Zéphirs : Reconnais mes faveurs au gré de mes désirs ; Rends aujourd'hui ma vengeance éclatante. Volez, volez, rapides Aquilons, Faites sur ce Palais les effets de la foudre ; Qu'il se brise, qu'il tombe en poudre : Élevez en ces lieux d'horribles tourbillons. Que cette île devienne un séjour effroyable, Faites-y déborder les flots ; Qu'elle soit à jamais l'image épouvantable De l'horreur du premier chaos.Les vents brisent le palais.
ACTE IV
Le Théâtre représente les Jardins de PLUTUS et de la JEUNESSE, désolés par les vents.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA FOLIE
Mon amant dans mes fers est toujours arrêté, Au trouble de ces lieux je vois trop qu'il m'adore. Malgré le secours du Léthé, Puisqu'il se venge, il m'aime encore. Quel triomphe pour mes attraits ! Ah ! Que sa vengeance m'enchante ! L'air mugissant, l'onde grondante, Les arbres arrachés dans le sein des forêts, Les rochers renversés, et la terre tremblante, Ah ! Que ce spectacle m'enchante ! Quel triomphe pour mes attraits !SCÈNE II. Le Carnaval et La Folie.
LA FOLIE
La guerre qu'en ces lieux les vents ont déclarée, Est donc l'effet de vos transports ? En croirons-nous l'impétueux Borée ? Il jure qu'il vous sert en ravageant ces bords.Borée : Un des dieux des vents.
LA FOLIE
Quoi ? vous m'aimez encore !LE CARNAVAL
Eh ! Puis-je vous haïr ! Vainement je m'excite à la haine, à la rage : Ce coeur, ce lâche coeur ne saurait m'obéir. Bacchus me suit et Momus m'abandonne. Silène rit de mes voeux superflus ; Moi-même je m'oublie et ne n'enivre plus, Que d'un amour qui m'empoisonne.LE CARNAVAL
Faut-il ne les sentir que pour une infidèle ? Perfide, reconnais les lieux où tu m'avais promis une ardeur éternelle.LA FOLIE, s'asseoit et s'assoupit au récit suivant
Tu vois dans ces jardins cette eau suivre son cours, Nos soupirs s'y mêlaient au murmure de l'onde. Regarde ces sombres détours, Nos amours y croissaient dans une paix profonde : Ces arbres, ces rochers sont témoins de ta foi ; Dans ce lieu même où mon amour te blesse, Mille fois les Échos m'ont redit après toi, Je jure de t'aimer sans cesse.LA FOLIE
Plaignez toujours ainsi la rigueur de vos maux. Non, le sommeil n'a point de si puissants pavots. C'est vainement que mes yeux s'en défendent. Les vents m'ont ôté le repos, Vos tendres plaintes me le rendent.LE CARNAVAL
Ciel ! Quel est donc pour moi ce mépris obstiné ! Vous ajoutez encor l'outrage à vos parjures.LA FOLIE
Pourquoi m'éveillez-vous ? Contraignez vos murmures, Respectez le repos que vous m'avez donné.LE CARNAVAL
C'en est trop, Déesse inhumaine, Craignez le désespoir où vous m'avez jeté. De mille affreux transports mon coeur est agité, Et la Rage y confond et l'Amour et la Haine.LA FOLIE, se relevant
Est-ce donc là l'effet qu'a produit le Léthé. Ses eaux n'ont pas éteint l'ardeur qui vous possède ; Mes traits de votre coeur ne sont pas effacés. L'eau vous est un fâcheux remède, Vous n'en aurez pas pris assez.LA FOLIE
Il faut aux amants plus d'un jour Pour briser une aimable chaîne : Et l'oubli ne prend pas sans peine La place d'un premier amour.MOMUS, paraît
Et voilà désormais le Dieu qui sait vous plaire.SCÈNE III. La Folie, Le Carnaval ; et Momus.
SCÈNE IV. Plutus, La Jeunesse ; Le Carnaval, Le Folie et Momus.
PLUTUS et LA JEUNESSE
Ah ! Cruel, fuyez de ces lieux : N'êtes-vous pas content de cet affreux ravage ! Fuyez, n'offrez plus â nos yeux Un ennemi qui nous outrage.PLUTUS et LA JEUNESSE
Non , non, perdez toute espérance : Allez porter ailleurs votre rage et vos voeux : Nous ne voudrons jamais, après ce trouble affreux D'une si funeste alliance.LA FOLIE
Vous ne le voulez plus ?PLUTUS et LA JEUNESSE
Non.LA FOLIE
Et moi je le veux, Pour couronner sa flamme Et trouver nos liens charmants, Voilà les sentiments Où j'attendais votre âme.On entend une symphonie, et JUPITER descend sur des nuages avec VÉNUS, BACCHUS et MERCURE.
SCÈNE V. Jupiter, Vénus, Bacchus, Mercure, et les Acteurs de la scène précédente.
JUPITER à PLUTUs et à la JEUNEssE
Ne combattez plus leurs désirs : Le Sort veut que l'Hymen et l'Amour les unissent ; Et qu'à ce noeud charmant, par de nouveaux plaisirs, Le Ciel et la Terre applaudissent ; Que ce jardin se change en un palais pompeux ; Qu'un trône s'élève pour eux, sQu'ils y goûtent en paix une douce victoire,Le théâtre représente le Palais du CARNAVAL.
JUPITER et VÉNUS
Vous, Mortels, accourez ; tout ici vous engagez À célébrer de si beaux noeuds ; Que vos plaisirs soient votre hommage, Le Sort ne les unit que pour vous rendre heureux.Troupe de différents Peuples qui viennent rendre hommage au CARNAVAL. Ils prennent de sa main des Masques, et de celle de LA FOLIE des Marottes ; et reviennent masqués se placer sur des gradins.
CHOEUR
Rassemblons-nous, dansons, folâtrons, chantons tous Célébrons par nos chants une chaîne si belle, Que leur flamme soit éternelle.JUPITER, au Carnaval
J'exerce à l'avenir un pouvoir glorieux, Viens recevoir les dons des Dieux.À Momus.
Toi, prends part à nos Jeux. Je te promets de rire. Mais sois moins téméraire et contrains-toi pour nous.MOMUS, fait approcher le Carnaval
Viva, viva, sempre viva, Il Dio d'ell'allegriaDeux Matassins apportent une robe couverte de masques. On la met au Carnaval, tandis que Jupiter et Vénus chantent.
JUPITER et VÉNUS
Sùsù pigliate Quella divina veste, Quando è come vi piacera, Ogni volto si cangiera.BACCHUS, donnant au Carnaval une coiffe de pampre et de lierre
Ti corona il pampino , Sarai sempre Dio dél vino.MERCURE, donne au Carnaval un Sceptre d'or, terminé d'un Momon
Quel scettro che ti do Ti fa il Re del Joco.708 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0