Tragédie lyrique en vers· Tragédie
Scanderberg
Représentée pour la première fois par l'Académie Royale de Musique, le jeudi vingt-sept octobre 1735.
Personnages
- MELPOMÈNE
- POLIMNIE
- LA MAGIE
- L'AMOUR
PROLOGUE
Le théâtre représente un bois consacré aux muses ; le Parnasse dans l'éloignement.
SCÈNE I. Melpomène, Polimnie.
SCÈNE II. La Magie, et les acteurs de la cène précédente.
LA MAGIE
Muses, je viens encor prête à remplis vos voeux, Faire servir mon Art à l'éclat de vos jeux.LA MAGIE
Eh ! Sans moi, pouvez vous enfanter ces miracles, Qui dans vos lyriques spectacles, Enchantent le coeur et les sens ? J'obscurcis le soleil, je fais trembler le terre ; Je déchaîne les vents, je soulève les mers : J'emprunte du ciel le tonnerre Pour effrayer, pour punir l'Univers : J'évoque du fonds des Enfers Les ombres pâles et plaintives ; Pour leur faire quitter les ténébreuses rives, Je force les prisons, et je brise les fers. J'imite de l'Amour le séduisant langage ; De ce tyran des coeurs j'égale le pouvoir, Et je fais comme lui, succéder à l'espoir Les regrets, les pleurs, et la rage.MELPOMÈNE
Je veux moins effrayer, qu'intéresser les coeurs. Des noirs enchantements, des prestiges trompeurs, L'art terrible en ce jour ne m'est point nécessaire : La simple vérité, par ses attraits vainqueurs Peut surprendre, saisir, et plaire.La magie se retire.
MELPOMÈNE, à Polimnie
Mais, dois-je m'en flatter, si l'amour ne m'éclaire : Que pouvons nous sans son secours ? Amour, c'est à toi seul que nous avons recours.MELPOMÈNE et POLIMNIE
En traçant de tes feux, la naïve peinture, Nous rendons tes traits plus puissants ; Pour prix de nos efforts, viens embellir nos chants.MELPOMÈNE
Anime notre lyre !POLIMNIE
Attendris nos accents.SCÈNE III. L'Amour, Melpomène, Polimnie,
L'AMOUR
Muses, je m'intéresse aux succès de vos jeux. Chanter les douceurs que j'inspire, C'est préparer les coeurs à ressentir mes feux ; C'est leur apprendre à devenir heureux, C'est se soumettre à mon empire. Troupe légère à mes ordres soumise, Vous qui suivez toujours mes pas ; Pour seconder notre entreprise, Faites briller tous vos appas.Les jeux, les plaisirs et les grâces paraissent.
L'AMOUR, alternativement avec le Choeur
Heureux qui toujours amant Chérit un tendre esclavage ; S'il languit quelque moment, Quel plaisir l'en dédommage ! Jeunes coeurs, d'un feu constant Connaissez tout l'avantage ; Votre hommage Est le gage De bonheur qui vous attend ; Hâtez-en l'heureux instant : Que le prix vous encourage : L'Amour même vous en est garant. Heureux un coeur qui s'engage.L'AMOUR
Loin de vos coeurs Les tristes plaintes, Les vives craintes Et les langueurs : Que dans ces lieux Tout s'empresse, Chantez sans cesse Mes traits et mes feux : Suivez le Dieu qui vous inspire, Ne craignez point un doux martyre, Non, non, point de soupirs ; Sous mon empire, Les maux font plaisirs.ACTE I
Le théâtre représente une partie des Jardins du Sérail avec une Grotte.
SCÈNE PREMIÈRE. Scanderberg, Osman.
SCANDERBERG
Enfin, Osman, le jour qui commence à nous luire, Sera-t-il le dernier de ma captivité ?Scanderberg, George Kastioti (1405-1468) : seigneur albanais du XVème siècle.
OSMAN
Princes, à vos desseins tout conspire ; J'ai su hâter l'instant de votre liberté. Ce peuple, que l'erreur enchaîne, Croit qu'aujourd'hui ses lois descendirent des Cieux. Les fêtes que ce jour ramène, Le tumulte et la pompe occupent tous les yeux : Cette nuit même ici venez vous rendre, Maître de ces jardins, puis tout entreprendre ; Vous pourrez fuir de ce séjour.SCANDERBERG
Ô nuit ! Hâte-toi donc de triompher du jour ! J'entends la gloire qui m'appelle ; Ah ! qu'elle a de brillants appas ! La victoire vole autour d'elle ; Je vois la renommée attachée à ses pas ; Pour mériter leur faveur immortelle, J'irai braver mille trépas. J'entends la gloire qui m'appelle ; Ah ! Qu'elle a de brillants appas !OSMAN
Vous pouviez borner votre gloire A voir ici l'Amour combler tous vos désirs ; Mais votre coeur dédaigne une douce victoire, Qui ne coûte que des soupirs.SCANDERBERG
Ah ! Connais, cher Osman, le Prince d'Albanie. Je rougis d'un repos dont ma gloire est ternie ; En vain, par ses bienfaits réparant mes malheurs, Amurat attend-il que la reconnaissance Me fasse oublier ses fureurs : Mon trône renversé me demande vengeance ; L'Amour même en mon coeur ranime le courroux.OSMAN
L'Amour ! Eh ! Quel objet a su toucher votre âme ? Pourriez-vous partager le flamme Que Roxane ressent pour vous ?SCANDERBERG
À des yeux plus puissants mon âme est asservie : Cette illustre Princesse à qui le sang me lie, Dispose de mon coeur et doit armer mon bras.SCÈNE II.
SCANDERBERG
Ah ! Je jouis déjà de ces heureux instants Dont le fidèle Osman vient de flatter ma flamme ; Qu'avec plaisir je les attends ! Le calme renaît dans mon âme. Que ce jour est charmant et que ces lieux sont beaux ! L'espoir qui m'a flatté les embellit encore. Le chant des amoureux oiseaux, La fraîcheur des Zéphirs, les fleurs qu'ils font éclore, Le murmure flatteur de ces riantes eaux, Tout semble ici rendre hommage à l'aurore. Que ce jour est charmant et que ces lieux sont beaux ! L'espoir qui m'a flatté les embellit encore.SCÈNE III. Roxane, Scanderberg.
ROXANE
Toi qui pour ce héros fit naître mon ardeur, Amour ! Daigne en ce jour daigne fléchir son coeur.À Scanderberg.
Je vous cherche toujours, je cède à ma faiblesse, D'une vaine fierté je ne suis plus maîtresse, Je viens vous confier mes déplaisirs secrets : Mais jusqu'en ce moment, songez que ma tendresse N'a parlé que par mes bienfaits. Vos jours étaient proscrits et j'ai su les défendre ; De mon amant, pour vous, j'ai fléchi la rigueur ; Et mes soupirs et ma langueur, Si vous aviez voulu m'entendre, Vous ont trop dit le prix qu'en demandait mon coeur.SCANDERBERG
L'Amour sur nous doit-il obtenir la x²victoire ? De plus dignes objets demandent tous nos voeux ; Et mes malheurs et votre gloire Doivent nous garantir du pouvoir de ses feux.ROXANE
Cessez de prendre pour faiblesse Le plaisir d'une tendre ardeur ; Le péril en ces lieux l'accompagne sans cesse, Et le rend digne d'un grand coeur.SCANDERBERG
Du jaloux Amurat vous trahissez la flamme...ROXANE
Je l'ai trahie, Ingrat, en te sauvant le jour ; Il allait par ta mort prévenir mon amour ; Il allait assurer le repos de mon âme. Que dis-je ; malheureuse, hélas ! Où m'emporte ma barbarie ? Non, Prince, je ne puis vouloir votre trépas, Ma pitié vous sauva la vie ; Dussiez-vous me haïr, je ne m'en repends pas.SCANDERBERG
Non, je ne hais que moi d'avoir trop su vous plaire. Pour prix du jour que je vous dois, Faut-il vous exposer à toute la colère...ROXANE
Ingrat, sois plus sensible et tremblex moins pour moi. Que ton rival, instruit du transport qui me guide, Revienne ici venger sa foi ; Qu'il plonge dans mon sein perfide Le fer qu'il a levé sur toi ; Sous le glaive mortel tu me verrais contente, Si de mon coeur mourant, le tien était le prix : Non, cruel, ce n'est point la mort qui m'épouvante, Et je ne crains que tes mépris.Les Sultanes paraissent.
Des beautés de ce lieu la troupe ici s'avance.SCANDERBERG
Le devoir m'avertit de quitter ce séjour.SCÈNE IV. Roxane, Scanderberg, Les Sultanes.
ROXANE
Que cette grotte s'embellisse, Que l'onde captive y jaillisse, Qu'elle en forme les ornements ; Pour les rendre encor plus charmants Qu'à nos concerts l'Écho s'unisse. Faisons tout retentir du doux bruit de nos chants.CHOEUR DES SULTANES
Que cette grotte s'embellisse, Que l'onde captive y jaillisse, Qu'elle en forme les ornements ; Pour les rendre encor plus charmants Qu'à nos concerts l'Écho s'unisse. Faisons tout retentir du doux bruit de nos chants.On ouvre les fontaines et la grotte paraît un palais d'eau.
UNE SULTANE
Les Ris, les Jeux, Le doux zéphyr Dans ces beaux lieux Fixent leur empire ; On est heureux Dès qu'on soupire, Tout y respire L'amour et ses feux. On gôute ici mille plaisirs, Tout suit nos désirs, Tout bannit nos peines, C'est le séjour de la beauté : Non, la liberté Ne vaut pas nos chaînes. Les Ris, les Jeux, Le doux zéphyr Dans ces beaux lieux Fixent leur empire ; On est heureux Dès qu'on soupire, Tout y respire L'amour et ses feux.LE CHOEUR
Régnez, Zéphirs délicieux.SCÈNE V. Roxane, Scanderberg, Osman, Sultanes, Bostangis.
OSMAN, suivi de Bostangis
Quittez, quittez ces jeux, mille chants d'allégresse Retentissent dans ce séjour, Et du Sultan vainqueur annoncent le retour.ROXANE, à part
Juste Ciel !OSMAN
Déjà, pour lui marquer son zèle, Le peuple loin des murs l'est allé recevoir. Je vous laisse, et je vole où mon devoir m'appelle.ROXANE, en s'en allant
Que je crains ses transports jaloux ! Cherchons à prévenir un trop juste courroux.CHOEUR DES BOSTANGIS ET DES SULTANES
Qu'il revienne comblé de gloire, L'Amour l'attend dans ce séjour : Content des dons de la Victoire, Qu'il goûte ici ceux de l'Amour.ACTE II
Le théâtre représente une Cour extérieure du Sérail, ornée pour recevoir le Sultan.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCANDERBERG
Aux portes du sérail Amurat vient se rendre, Amurat en ce lieu m'ordonne de l'attendre ; Quel trouble affreux saisit mon coeur ! Fatal triomphe, odieuse Victoire, Chant importuns, d'allégresse et de gloire, Que vous me présagez d'horreur ! Qu'êtes-vous devenu, cher objet que j'adore ? Votre père gémit sous les lois du vainqueur ; Et pour comble de maux, j'ignore Si vous vivez, si vous m'aimez encore. Hélas ! Je veux en vain douter de mon malheur ! Fatal triomphe, odieuse Victoire, Chant importuns d'allégresse et de gloire, Que vous me présagez d'horreurs !SCÈNE SECONDE. Scanderberg, Servilie, Osman.
SCANDERBERG
Que vois-je ! Quel objet !SCANDERBERG
Est-ce vous, ma Princesse ?SERVILIE
Par l'ordre d'Amurat on m'amène en ces lieux, Et c'est avec vous qu'on m'y laisse ! Ah ! Cher prince est-ce vous ?SCANDERBERG
Est-ce vous ma Princesse ?SCANDERBERG
Vous gémissez ici sous une dure chaîne.SERVILIE
Non, le Sultan, touché de mes faibles attraits, Veut de ces lieux me rendre Souveraine, Et mon père, à ce prix, vient d'obtenir la Paix.SCANDERBERG
Nous n'en serons que plus à plaindre.SCANDERBERG
Le cruel Amurat punira vos mépris.SCÈNE III. Scanderberg, Servilie, Amurat.
AMURAT, à Servilie
Voyez, charmante Servilie, Quels sont mes premiers soins en entrant dans ces lieux ; J'ai permis qu'un Héros a qui le sang vous lie, Affranchi de nos lois, y parût à vos yeux.À Scanderberg.
J'élève la Princesse à la grandeur suprême ; Tu dois partager son bonheur : Tu dois être flatté d'apprendre d'elle-même Et son triomphe, et mon ardeur.AMURAT
Ma flamme a pris naissance au milieu des alarmes, Dans le sein de la paix elle croît chaque jour, Jamais à mes regards n'ont brillé tant de charmes, Et jamais dans un coeur n'a régné tant d'amour. Que me sert ce tribut que l'Europe et l'Asie Offrent sans cesse à mes plaisirs ; Des plus rares beautés cette troupe choisie, Dont l'orgueil se nourrit de ses moindres désirs, Ne mérite plus mes soupirs, Ni l'honneur de ma jalousie. Je ne veux plus aimer ni voir que Servilie. Mais un si tendre amour éclate-t-il en vain ? Serez-vous insensible à l'ardeur qui m'enflamme ?AMURAT
Ne devrai-je qu'à lui le don de votre main, Et ne puis-je espérer de régner dans votre âme ? Aimez, partagez les désirs D'un coeur fidèle. C'est pour une ardeur mutuelle Qu'amour garde tous ses plaisirs. Aimez, partagez les désirs, D'un coeur fidèle.SERVILIE
Vous ordonnez, Seigneur ; que pourrais-je opposer ? Mais, malgré cette ardeur que vous faites paraître, Dans un hymen si prompt je vois l'ordre d'un Maître Que l'orgueil de mon sang ne peut me déguiser. Soyez plus généreux, respectez ma naissance : Souffrez que ma reconnaissance Fasse enfin dans mon coeur naître un juste retour.AMURAT
Quoi ! Je pourrais devoir mon bonheur à l'amour ! Qu'au gré de vos désirs notre hymen se diffère, Tout déprendra de vous, c'est assez que j'espère.À Scanderberg.
Conçois-tu le bonheur qu'on promet à mes feux ? Puisse l'Amour combler aussi tes voeux ! De tous les coeurs il exige l'hommage. Tout heureux que je suis en obtenant sa foi, Je le deviendrai davantage, Si tu peux l'être autant que moi. Venez, accourez tous, vous qui suivez ma loi.SCÈNE IV. Scanderberg, Servilie, Amurat, les Officiers de la Porte, le Peuple, les Grecques de la Suite de Servilie.
LE CHOEUR
AMURAT
Unissez, unissez vos voix. Chantez mes feux, chantez la gloire de mes armes. L'Amour couronne mes exploits, Célébrez à jamais ses charmes.LE CHOEUR
Unissons, unissons nos voix. Chantons ses feux, chantons la gloire de ses armes. L'Amour couronne ses exploits, Célébrons à jamais ses charmes.UNE GRECQUE de la suite de Servilie
Après tant d'alarmes Succède un beau jour, Tout vous rend les armes, Cédez à l'Amour.LA GRECQUE
Recevez l'Empire Des mains du vainqueur ; Le vainqueur soupire, Recevez son coeur ; Tout conspire À combler votre bonheur.LA GRECQUE
Pourquoi le craignez-vous ?LE CHOEUR
Après tant d'alarmes Succède un beau jour, Tout vous rend les armes, Cédez à l'Amour.On danse.
ACTE III
Le théâtre représente une Cour intérieure du Sérail.
SCÈNE I.
ROXANE
Tout est prêt, le Vizir seconde mon envie ; Tremble Amurat ; la mort va punir ton forfait. Non, que sensible à ma flamme trahie, Je regrette des voeux dont un autre est l'objet, Perfide comme toi, mon coeur te justifie ; Mais, quand tu me ravis ce rang et ce pouvoir Que ton amour destine à Servilie, Mon orgueil, qui s'irrite, arme mon désespoir. Connais-toi mieux, faible Roxane ! Si le Sultan périt, l'Amour seul le condamne ; Cédons à nos destins, immolons Amurat, Du Ciel, qui le permet, suivons l'Arrêt suprême. Heureuse ! Si je puis attendrir un ingrat, Quand j'ose tout tenter pour le venger lui-même. Fureur, Amour, Secondez mon impatience ; Fureur, Amour, Régnez dans mon coeur tour à tour. Qu'importe quels motifs animent ma vengeance, Si les traits qu'elles lance Servent mon espoir en ce jour. Fureur, Amour, Secondez mon impatience ; Fureur, Amour, Régnez dans mon coeur tour à tour. Frappez d'intelligence.SCÈNE II. Roxane, Ssanderberg.
ROXANE
Je vais vous délivrer d'un tyran furieux. Princes, je vais venger vos frères. De nos lois les dépositaires Ne sauraient approuver un hymen odieux ; Et déjà le Vizir arme les Janissaires. Ce même jour, Amurat expire dans ces lieux.SCANDERBERG
Le Vizir sert votre vengeance !ROXANE
Quand il implora mon appui, Et que pour sa grandeur j'employai ma puissance, Il me promit la récompense Qu'il va me donner aujourd'hui.ROXANE
C'est à vous que mon coeur en fait le sacrifice, Et c'est vous qui me condamnez ! Attendrai-je, qu'instruit des feux que dans mon âme L'Amour a fait naître pour vous, Il éteigne en mon sang une coupable flamme ? Que vous-même, à mes yeux, expiriez sous ses coups ! Je connais ses fureurs ; et son bras parricide Contre des jours si chers déjà me semble armé. Quelquefois il fait grâce à l'amante perfide, Mais jamais au rival aimé. Non, vous ne mourrez point ; qu'il soit notre victime. Meure avec le cruel, l'objet de ses amours !SCANDERBERG
Ô Ciel ! Que dites-vous ?ROXANE
Dans l'ardeur qui m'anime, Perdre tout l'Univers, pour conserver vos jours, Ne me paraîtrait pas un crime.SCANDERBERG
Ce ne sont point mes jours que vous voulez sauver ; Le choix d'une rivale arme votre colère.ROXANE
Ah ! Si la grandeur peut me plaire, Je n'en veux que pour t'élever. Par le trépas qu'a juré ma vengeance, Je vais te préparer des destins éclatants. Allons dans tes États chercher des combattants, Arme-toi ; ta valeur de permet l'espérance De renverser le trône des Sultans.SCANDERBERG
Ma haine est généreuse, et ne sait point trahir. Il commande aux sujets dont je suis né le maître. J'ai vu dans son palais mes frères égorgés ; Mais s'il faut me venger en traître, Ils ne seront jamais vengé. Quittez, quittez vous-même un dessein si barbare ; Craignez que le Sultan jaloux, Instruit de vos projets, ne prévienne les coups Que votre haine lui prépare. Rien ne vous sauverait d'un trop juste courroux ; Les traits que vous lancez, retomberaient sur vous.ROXANE
La frayeur d'une mort cruelle N'arrête point ici les grands projets : À force de la voir de près, Nous perdons notre horreur pour elle.SCANDERBERG
N'écoutez en ce jour ni l'amour ni la haine.SCÈNE III. Scanderberg, Choeur de Janissaires.
SCANDERBERG
Contre une trahison si noire C'est à moi d'opposer un secours généreux. Si Roxane obtient la victoire, Elle immole Amurat et l'objet de mes feux. Qu'importe que j'écoute ou l'Amour ; ou la Gloire, C'est assez de savoir que je les sers tous les deux.CHOEUR, derrière le Théâtre
Immolons Amurat, immolons Servilie. Signalons-nous par des coups éclatants ; L'hymen est un crime aux Sultans.Scanderberg sort.
SCÈNE IV. Scanderberg, Choeur des Janissaires, Le Vizir, à la tête des Janissaires.
CHOEUR DES JANISSAIRES
Immolons Amurat, immolons Servilie. Signalons-nous par des coups éclatants ; L'hymen est un crime aux Sultans.SCANDERBERG, entre, le sabre à la main
Au Vizir.
Rebelle ! c'est à toi de trembler pour ta vie.Combat des Officiers du Sérail contre les Janissaires.
Scanderberg derrière le théâtre poursuit le Vizir.
SCÈNE V. Amurat, L'Aga des Janissaires, Les Janissaires.
AMURAT
Perfides, venez-vous dans ce sacré Palais Vous signaler par des forfaits ? Si vous bravez ma menace, Dans mon sang osez vous plonger. Frappez, consommez votre audace, Forcez le foudre à me venger.AMURAT
Vous frémissez d'un projet odieux. Un si prompt repentir naît de votre impuissance. Tout votre sang versé par mon ordre, à mes yeux, À peine suffirait pour laver votre offense.LE CHOEUR
Tu tiens dans tes mains notre sort.AMURAT
Rendez grâce à ma clémence ; Ne craignez plus une honteuse mort : Mais immolez-moi ma victime, Méritez votre grâce en servant ma fureur ; Par la mort du Vizir expiez votre crime.SCANDERBERG, rentrant
Il a perdu le jour, vous voyez son vainqueur.AMURAT
Ah ! C'est par toi que je respire, Je te dois la vie, et l'Empire. Avec toi désormais je veux le partager. Que tout fléchisse ici sous ta grandeur nouvelle, Je t'élève au rang du rebelle Dont ton bras vient de me venger.SCANDERBERG
Ma récompense est assez belle ; Vos jours ne sont plus en danger. Mais la Princesse ? Ô Ciel !AMURAT
Ne crains plus rien pour elle. Je l'ai contrainte à fuir ce spectacle odieux, Et je te dois encor des jours si précieux. Triomphe, je veux que ta gloire Signale à jamais ce grand jour ; Et j'aime à dérober pour prix de ta victoire, Quelques moments, à mon amour.L'AGA DES JANISSAIRES, alternativement avec le Choeur
Le Sultan dans tes mains a remis son tonnerre : Sous ses lois, fais trembler la terre.ACTE IV
Le théâtre représente une partie des Jardins du Sérail terminée par un canal.
SCÈNE PREMIÈRE.
SERVILIE
Hélas ! Tout gêne ici ma haine et ma tendresse, Contre un Vainqueur cruel je n'ose murmurer ; Je dévore mes pleurs, et du trait qui me blesse À peine j'ose soupirer. Mes yeux même, mes yeux, craignent de rencontrer Ce que je voudrais voir sans cesse. C'est ici qu'Amurat, pour fléchir ma rigueur, Doit emprunter l'éclat d'une fête nouvelle ; Il va bientôt m'offrir la suprême grandeur, Ah ! Quelle contrainte mortelle. Que dis-je ! En recevant un tel excès d'honneur, Je me trouve presque infidèle. Mais ton daner m'impose une loi si cruelle, Cher Prince ! Ton salut dépend de son errreur. Je renferme au fond de mon âme Tout l'amour qui m'a su toucher, Et je sens augmenter ma flamme De mes efforts pour la cacher.SCÈNE II. Servilie, Scanderberg.
SCANDERBERG
Quand par les regards les plus doux D'un rival odieux je flatte l'espérance, Mon amour en secret s'offense, De les voir s'adresser à quelque autre que vous.SCÈNE III. Servilie, Scanderberg, Roxane.
SCANDERBERG
Ô Ciel !ROXANE
Je viens d'entendre Et tes serments et tes soupirs ; Tu feignais de braver les amoureux désirs Cruel ! Ton coeur n'est que trop tendre.SCANDERBERG
Ce coeur ne pouvait se donner, Il n'était plus en ma puissance Pardonnez à notre constance.ROXANE
Ingrat ! Je t'aime trop pour te la pardonner. Tu trahis donc mon espérance ? Hélas ! Je t'ai cru généreux ; Et j'attendais de ta reconnaissance Un destin plus heureux. Mais, ne crois pas éviter ma colère, Crains tout d'un coeur jaloux, Qu'un cruel mépris désespèreSCANDERBERG
Épargnez ce que j'aime.SERVILIE
Épargnez ce que vous aimez.SCANDERBERG
Laissez vous attendrir ?ROXANE
Souffrez autant que moi.SCANDERBERG
Ah ! Quel supplice ! Quel effroi !ROXANE
Vous périrez tous deux.SCNADERBERG et SERVILIE
Quel effroi ! Quel supplice !SCÈNE IV. Servilie, Scanderberg.
SCÈNE V. Servilie, Amurat, Scandeberg, Esclaves de différentes nations.
AMURAT
Voyez, belle Princesse, embellir ces rivages. Par mes soupirs, par mes hommages, Je veux compter tous mes moments. Vous dont le destin m'a fait maître, Paraissez sous les ornements Des peuples qui vous ont vu naître : J'assemble dans ma Cour mille peuples divers ; Connaissez quel Vainqueur vous a rendu les armes. En me soumettant à vos charmes, Je vous soumets tout l'Univers.LE CHOEUR
Régnez heureux Vainqueur, que tout cède à vos coups, Qu'à vos lois tout réponde ; Triomphez, triomphez du monde, La beauté seule a droit de triompher de vous.DEUX SCYTHES
Dans nos bois L'Amour nous soumet à ses lois, Mais toujours notre choix Prévient ses traits pour notre hommage, Sans ardeur Peut-il être pour un coeur De vrai bonheur, Tout nous engage D'aimer davantage ; Quel plus doux partage !UNE ASIATIQUE, alternativement avec le Choeur
SCÈNE VI. ROXANE et les Acteurs précédents.
ROXANE et les Acteurs précédents
Sultan, connais l'objet dont ton coeur est charmé, Ce Prince est ton rival ; ce rival est aimé.AMURAT
Ah quelle perfidie ! Le Vizir ! Servilie... Quoi ?... Tous deux interdits, Et leurs regards timides... Vous vous aimez, perfides ! Votre secret échappe, et je vous ai surpris. Tremblez vous recevrez le prix Dune coupable intelligence, Et c'est à mes bienfaits trahis, Que j'égalerai ma vengeance.En montrant Scanderberg.
Qu'on le charge de fers, et que bientôt la mort...AMURAT, seul
Régnez, haine, fureur, Régnez, jalouse rage. Perçons, perçons le coeur D'un ingrat qui m'outrage. Périsse qui m'ose offenser, Quelque amitié qui le défende ! Quel sang doit coûter à verser Quand l'Amour jaloux le demande ? Régnez, haine, fureur, Régnez, jalouse rage. Perçons, perçons le choeur D'un ingrat qui m'outrage.ACTE V.
Le théâtre représente l'entrée de la grande Mosquée.
SCÈNE PREMIÈRE. Amurat, Les Grands Officiers de la porte.
SCÈNE II. Amurat, Bachas, Peuples.
AMURAT
Je partage les voeux que ce jour vous inspire, Rendez grâces au ciel, soutien de cet Empire ; Chaque instant marque ses bienfaits. Quand sur mes pas vous voliez à la Gloire, Il semblait guider mes projets ; Et si mon coeur soumis à de puissants attraits Vous a ravi l'éclat de la victoire, Vous en goûtez les fruits en recevant le Paix. Je vais pour l'affermir m'unir à la Princesse. Ses pleurs et ses attraits ont calmé ma fureur ; Doit-elle de nos lois redouter la rigueur ? À cet hymen l'Empire s'intéresse Et ce jour solennel en accroît la splendeur. Heureux ! Dans l'ardeur qui me presse, De pouvoir flatter ma tendresse De l'espoir de votre bonheur. Elle vient ; à l'envi marquez-lui votre zèle.SCÈNE III.
AMURAT
SCÈNE IV. Le Muphti suivi des Imans, et acteurs de la scène précédente.
Les portes de la Mosquée s'ouvrent.
LE MUPHTI
AMURAT, au Muphti
Des ordres du Prophète interprète fidèle, Qu'un autre soin partage votre zèle. Serrez, les doux lien Qui vont m'unir à Servilie. Témoin de ses serments, soyez garant des miens.LE MUPHTI
Jusque-là ta fierté s'oublie ! Un Sultan par l'hymen ose engager la foi ! Ce serait te trahir, que de l'unir à toi.LE MUPHTI
Préviens la foudre qui menace.AMURAT
Je ne puis écouter que l'ardeur qui me guide, Princesse, votre aveu décide Assurez votre gloire et ma félicité.SCÈNE VI. Scanderberg, et les acteurs de la Scène précédente.
SERVILIE
Juste Ciel !SCANDERBERG
Non, que plutôt mille fois je périsse.SERVILIE, à Scanderberg
Que t'ai-je fait, cruel, et par quelle injustice Veux-tu que de ta mort, mes yeux soient le témoins ?SCANDERBERG
Si je vous perds, en périrai-je moins ? Que sur moi le tyran épuise se furie ; Vous plaindrez mon destin, il 'ne jouira pas : Vos mépris, ses remords, vengeront mon trépas.SCANDERBERG
Vous allez trahir qui vous adore.SERVILIE, en se frappant
Je ne balance plus, Je meurs.SCANDERBERG
Ô ciel !AMURAT
Cruelle Servilie.SERVILIE
Je te venge de mes rigueurs, À ses yeux je me justifie. Je perds pour toi l'amant pour qui je perds la vie. Hélas ! Il te fut cher, j'ai désuni vos coeurs : Contre votre repos j'armai la jalousie. Oubliez tous deux vos fureurs : Que ma mort vous réconcilie.Le Muphti et les imans rentrent dans la mosquée.
SCANDERBERG
Non, je ne puis survivre à son destin fatal.À Amurat.
Assouvis-toi, cruel ! Du sang de ton rival.Il veut se percer.
820 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica