Comédie en vers
Crispin Bel Esprit
Personnages
- VICTORIN, officier
- VICTORINE, sa femme
- ORPHISE, fille de Monsieur Victorin et de Madame Victorine
- VALÈRE, amant d'Orphite
- CRISPIN, valet de Valère
- LISE, suivante de madame Victorine
- PÉNÉTRANT, savant
- MILLEPONT, père de Valère
CRISPIN BEL ESPRIT
SCÈNE PREMIÈRE. Valère déguisé, Crispin.
CRISPIN
Oui, Monsieur, j'ai conduit à bout mon entreprise. Je vous amené ici chez la mère d'Orphise, Madame Victorine ; et c'est par mon esprit Que je me suis près d'elle acquis quelque crédit.CRISPIN
Attendez, je m'en vais vous l'apprendre. Mais il est bon, avant que d'expliquer ce fait, De vous dire en deux mots, Monsieur, ce que j'ai fait. À moins d'être savant, on n'entre point chez elle ; Et ce n'est pas pour vous une chose nouvelle. J'ai donc fait le savant, je me suis dit auteur. Victorine m'a cru plus docte qu'un Docteur. J'en fais l'adorateur : j'approuve chaque chose, Ce qu'elle fait en vers, ce qu'elle dit en prose. Ainsi de mes avis elle fait si grand cas, Qu'un plus savant que moi ne les détruirait pas. Aussi j'ai de l'esprit même par héritage. Je servais autrefois un savant personnage, Qui, venant à mourir, sans se faire prier, Me fit de son esprit son unique héritier. De plus, je sais fort bien user de fourberie ; On ne peut mieux que moi payer d'effronterie, Et, pour mieux abuser les crédules esprits, Monsieur_de_Clairvoyant est le nom que j'ai pris. Victorine sur tout me croit, me considère, Et tout ce que je fais a le don de lui plaire.CRISPIN
Doucement. Le plus beau du récit, c'est le commencement : La fin n'y répond pas ; et j'ai sujet de craindre Que vous n'ayez aussi sujet de vous en plaindre.VALÈRE
Comment ?CRISPIN
Ce n'est pas tout que, pour servir vos feux, Je me sois introduit chez l'objet de vos voeux : Il faut enfin, Monsieur (et voici l'enclouure), Que Monsieur_Victorin, père de la future... (Car je la nomme ainsi), favorable à vos soins, Consente que sa fille...CRISPIN
Hé bien, ce moins n'est pas.VALÈRE
Le moyen qu'il puisse être ! Car Monsieur_Victorin peut-il sans me connaître, Consentir que sa fille, approuvant mon amour, Récompense mes soins, en m'épousant un jour ?CRISPIN
Mais Monsieur_Victorin, maître de sa famille, À quelqu'autre qu'à vous peut bien donner sa fille.VALÈRE
Fort bien, cela se peut.CRISPIN
Fort mal, cela s'est fait. Mais vous serez d'Orphise amplement satisfait. En vain, sans son aveu, son père l'a promise.VALÈRE
Que dis-tu ? ViCtorin a disposé d'Orphise ? Quoi, malgré tant d'amour, le Ciel l'aurait permis ?CRISPIN
C'est elle qui le veut.VALÈRE
Mais ce petit-collet...CRISPIN
Je vous entends ; il est fort petit, en effet : Et vous pourriez passer, Monsieur, pour la copie De ces Originaux dont la ville est remplie ; De ces gens qui souvent ne sachant A ni B, Passent pour beaux esprits avec le nom d'abbé, N'est-ce pas ?VALÈRE
Pourquoi ?CRISPIN
Pour cause. Et qui mieux qu'un abbé s'introduit à présent ? Tout vous réussira sous ce déguisement. Joignez à cet habit une faible science : On se laisse aujourd'hui tromper par l'apparence. Moi même, par exemple, avec mon air d'auteur, J'abuse tout le monde, on me croit grand Docteur, Et Victorine, hier, me pria pour lui plaire, De corriger des vers qu'elle venait de faire. Je les pris hardiment, et pour me dégager, Je priai Pénétrant de me les corriger : C'est un de ces auteurs qu'on connaît à la mine, Et qui vient tous les jours encenser Victorine. Mais le sujet des vers est bien des plus plaisants. Une femme qui fait des enfants tous les ans, Et qui jamais en vers ne s'avisa d'écrire, Est coupable. Elle a fait contre elle une satire.CRISPIN
Paix, le voici.SCÈNE II. Pénétrant, Crispin, Valere.
CRISPIN
Ah, Monsieur, quel bonheur de vous revoir ici ! J'en ressens une joie en mon coeur non petite.PÉNÉTRANT
Au bel esprit du temps je viens rendre visite, À la dixième Muse, et pour mieux dire enfin, Au plus beau des esprits du genre féminin. Mais quel est ce jeune homme à la perruque blonde ?CRISPIN
Un savant nouveau né, que je veux mettre au monde ; Et comme je prétends qu'il soit connu de tous, Il est fort à propos qu'il soit aimé de vous.VALÈRE, à Pénétrant
C'est un honneur...PÉNÉTRANT, à Valère
Monsieur...CRISPIN
Dans ce siècle où nous sommes, C'est, après vous et moi, le plus savant des hommes. Au reste, il porte un nom fort significatif : Il s'appelle Naissant, c'est-à-dire Apprentif Dans l'école du monde, où jamais la jeunesse Ne parvient sans les soins de la docte vieillesse. À la Sapho du temps je viens le présenter.CRISPIN
Par ma foi, la vertu mérite qu'on l'encense ; Car... quand on est savant... on a de la science. La sagesse et l'esprit nous distinguent des fous ; Enfin il fait bon être éclairé comme vous.PÉNÉTRANT
Oui, partout à bon droit la Science on renomme : De la bête, Monsieur, elle distingue l'homme, Et par un vol hardi l'élevant jusqu'aux cieux, Elle le fait manger à la table des Dieux. C'est pourquoi l'on a dit que, sans mère conçue, Du cerveau de Jupin Minerve était issue.CRISPIN
L'accouchement est rare, et dans tout l'Univers...À Pénétrant.
Mais à propos, Monsieur, avez-vous vu mes vers ?PÉNÉTRANT
Oui.SCÈNE III. Victorine, Orphise, Lise, Pénétrant, Valère, Crispin.
PÉNÉTRANT
Vous voyez ; Apollon m'interdirait sa Cour, Si sans venir vous voir je passais plus d'un jour.VICTORINE
J'accepte le présent que vous venez me faire. D'un savant sur son front on voit le caractère, On voit qu'à son esprit le jugement est joint. Sa physionomie...CRISPIN
Elle ne trompe point. Il est jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, La rime n'attend pas le nombre des années. C'est un prodige... Il sait... Oui, Madame, je crois Que jamais... En un mot, il sait autant que moi.Citation à la fois du Cid de Pierre Corneille (v. 405) et de Chapelain décoiffé (v.208)
VICTORINE
En termes expressifs votre bouche s'explique, C'est faire en un seul mot un grand panégyrique.CRISPIN
Venez, Monsieur_Naissant, venez entrer en lice ; Faites la révérence à notre protectrice, Approchez.CRISPIN, bas à son maître
Jouez bien votre rôle, et la Dame est pour nous.VALÈRE
Jamais autant que moi l'on n'eut d'impatience De se voir honoré de votre connaissance, Madame ; et si le Ciel eut rempli mes souhaits, J'aurais fait dès longtemps ce qu'aujourd'hui je fais. Monsieur_de_Clairvoyant peut bien vous en instruire : Je l'ai prié cent fois de vouloir m'introduire. L'honneur tant souhaité d'être reçu chez vous Me va faire goûter les plaisirs les plus doux. Je pourrai voir les gens que j'estime, que j'aime, Les entendre parler, et leur parler moi-même, Voir si leurs sentiments sont conformes aux miens, Et tirer quelque fruit de tous leurs entretiens.CRISPIN, à Victorine
Hé bien, que dites-vous ? Monsieur sait-il pas vivre ?À Pénétrant.
Il semble qu'il ait pris tout cela dans un livre.VICTORINE
Monsieur fera bientôt des progrès en ces lieux : Il joint à ses discours une grâce divine. Hélas ! Que n'est-ce-là l'époux qu'on vous destine ? Ma fille ? Quel bonheur, si le Ciel...VICTORINE
Oui, Monsieur, la voilà.CRISPIN, bas
Ô la buse !VALÈRE, à Orphise
Souffrez qu'envers vous je m'acquitte D'une civilité par mon devoir prescrite, Madame, et que mon coeur ose vous répéter Tout ce qu'à votre mère il vient de protester. Mais puis-je concevoir la flatteuse espérance Que vous aurez pour moi la même complaisance ? Que mon abord ici n'offense point vos yeux ? Madame, un Dieu puissant me conduit en ces lieux.VICTORINE
C'est Apollon sans_doute.VALÈRE
Tout ce que je vous dis, c'est lui qui me l'inspire, Et me fait espérer qu'on ne blâmera pas L'envie et le dessein qui guide ici mes pas.ORPHISE
Mes sentiments pour vous suivent ceux de ma mère : Ce qui lui plaît, Monsieur, ne saurait me déplaire. Votre abord en ces lieux ne saurait m'offenser. On ne dit pas toujours tout ce qu'on peut penser ; Mais, sans aller plus loin, ceci doit vous suffire. Suivez les mouvements du Dieu qui vous inspire : Avec joie en ces lieux j'apprends qu'il vous conduit, Il pourra de vos soins vous faire avoir le fruit.VICTORINE
Ce discours à mon coeur vous rend cent fois plus chère. Ah, que vous êtes bien fille de votre mère ! Je reconnais mon sang à ce noble discours. Je vous verrai courir dans la lice où je cours. Faut-il que votre père, injuste en ses défenses, Veuille de votre esprit étouffer les semences ? Et que par une loi... Je ne saurais parler.Imitation du vers 264 du Cid de Pierre Corneille. Quinault (Stratonice v.1154) et Voltaire (Adélaïde v. 1379) utiliseront la même entame de vers.
VICTORINE
Mon époux est ici depuis hier au soir, Hélas ! Et le cruel me défend de vous voir : Voyez des gens d'épée, et n'en voyez point d'autre ; Le véritable esprit, c'est proprement le nôtre, M'a-t-il dit ; et songez que cela vaut bien mieux Que le Grec des pédants qui me blessent les yeux.PÉNÉTRANT
Vengeons-nous par écrit de cette atroce injure : Décrions votre époux chez la race future ; Et, prompts à soutenir l'honneur de l'Hélicon, Par plus d'une satire on peut noircir son nom. Il en faut traduire une, ou de Perse, ou d'Horace, Et par là nous pourrons confondre son audace.Hélicon : Montagne de Béotie, voisine du Parnasse, et fameuse parmi les poètes, qui la regardaient comme un des séjours ordinaires d'Apollon et des Muses. Fig. Le sommet, le haut de l'Hélicon, la grande, la haute poésie. [L]
VALÈRE
Non, Messieurs, laissons-là la satire et les coups : Il faut que de Madame on respecte l'époux. Il veut que renversant notre attente trompée, Elle soit désormais avec des gens d'épée. Hé bien, à cette loi feignant de consentir, Nous-même en gens d'épée il faut nous travestir.PÉNÉTRANT
J'y souscris ; allons prendre un habit décevant, Les armes ne font point déroger un savant : C'est son premier métier. Le Dieu qui nous inspire Porte tout à la fois le carquois et la lire ; Et l'on n'ignore pas que le grand Apollon Sut défaire autrefois l'affreux serpent Python.VICTORINE, à Crispin
Je veux auparavant vous dire quelque chose. Avez-vous vu les vers que je vous ai fiez ?CRISPIN, bas à Pénétrant
Les vers que vous savez font-ils rectifiez ?PÉNÉTRANT, bas à Crispin
Oui, Monsieur.PÉNÉTRANT, bas à Crispin
Je vais vous les donner : suivez-moi dans la place,CRISPIN, bas à Victorine
Je vais dans peu de temps revenir sur mes pas, J'apporterai vos vers et n'y manquerai pas.SCENE IV. Orphise, Lise.
ORPHISE
Hé, qui peut de mes pleurs interrompre le cours ? Lise, d'un inconnu je deviendrai la femme, Mon père à cet hymen veut contraindre mon âme, Devrait-il de mon coeur exiger cet effort ? Devrait-il me forcer d'épouser ?...LISE
Il a tort. Sans mentir, les parents sont un meuble incommode, Ils veulent qu'un enfant se marie à leur mode. C'est un vilain abus, et je prétends, ma foi, Donner sur ce sujet un beau Placet au Roi. Mais peut-être l'époux pourra vous satisfaire. Peut-être il est bien fait, et pourra bien vous plaire.ORPHISE
Hélas !ORPHISE
Tu l'as dit.LISE
Vous aimez ?ORPHISE
Oui, j'aime, chère Lise.ORPHISE
De ce dernier venu...ORPHISE
Il est vrai ; mais longtemps avant cette journée, Lise, sans qu'on le sut, notre ardeur était née. Je l'aime, il m'aime aussi. Pour me voir plus souvent, Il a pris et le nom et l'habit d'un savant. Il n'a rien à tes yeux de ce qu'il paraît être, Et dans un autre rang le Destin l'a fait naître.LISE
Comment ? Quoi, vous étiez l'un de l'autre amoureux, Et vous m'avez pu faire un secret de vos feux ? Allez, vous avez tort : l'emploi d'une suivante, Madame, de tout temps, fut d'être confidente ; Et c'est faire l'amour irrégulièrement, Que d'avoir pu manquer en ce point seulement.LISE
Ce que je pourrai faire, Je suis fort charitable à l'endroit des amants, Et juge de leurs maux par mes propres tourments.ORPHISE
Quoi, Lise, aimerais-tu ?ORPHISE
Le choix est admirable.LISE
Avez-vous vu, Madame, un homme plus aimable ? Il est charmant, bien fait, plein de talents divers, Il fait des vers en prose, et de la prose en vers. N'est-ce pas un savant plein de grande doctrine ?LISE
De qui ?ORPHISE
De mon amant. Il est entré chez nous par ce déguisement, Il sert son maître, et c'est Crispin que l'on le nomme.LISE
Mais je le vois venir, notre Apollon burlesque, La flamberge au côté : l'équipage est grotesque. Il faut dissimuler, vous n'avez qu'à sortir, Madame, à ses dépens je vais me divertir.Flamberge : épée légendaire de Roland. Par plaisanterie, épée.
SCÈNE V. Lise, Crispin en épée.
CRISPIN
Ah, Lise, te voilà. Foi de savant, je t'aime, Et je mets à tes pieds ma science et moi-même. Friponne, ton bel oeil, ton air charmant et doux, Ont pris sur moi...LISE
Monsieur, vous m'aimez, dites-vous ? Il faut me le prouver : vous le pouvez sans peine, En me donnant des vers une règle certaine.CRISPIN
Oui, sans_doute, et cela ne me coûtera rien. Je sais tout, et par coeur, Lise, écoute-moi bien : Il faut premièrement que la cacophonie D'un vers harmonieux conduise l'harmonie ; Que Liratus... attends... c'est l'hiatus, je crois, Donne un beau sens au vers... car c'est là son emploi ; Que sur la fin du vers l'hémistiche repose, Et que la rime y soit... et tout cela pour cause. Il faut... Souviens-t-en bien, que le vers féminin Se trouve joint ensemble... avec le masculin ; L'Ouvrage en est plus beau. La rime masculine Ne doit point... comme on sait, enjamber sa voisine. Car... cela gâte tout, et fait que de travers... Enfin, Lise, voilà comme l'on fait des vers.CRISPIN
Non ?LISE
Non.LISE
Ah, je n'en doute point ; mais Monsieur, entre nous, Monsieur_Naissant est-il aussi savant que vous ?CRISPIN
De même.CRISPIN
Sans_doute.CRISPIN
Oui, qui n'est pas mal fait.CRISPIN
Si fait.CRISPIN
La, la.CRISPIN
Quelquefois.CRISPIN
Friponne, c'en est trop, je vois qu'on t'a tout dit ; Tu me connais. Hé bien, sans faire un long récit, Je ne suis point savant, et je ne veux point l'être ; Je suis un bon valet qui veut servir son maître ; Et si tu m'aimes bien... Mais Victorine...LISE
Adieu.SCÈNE VI. Victorine, Crispin.
CRISPIN
Madame, qu'à propos vous venez en ce lieu ! Pour vous porter vos vers, où tant d'art on voit luire, Dans votre appartement Lise allait me conduire ; Mais, puisque vous voilà, je n'irai pas plus loin. Tenez.CRISPIN
Non, par ma foi. Vos vers font faits avec tant d'ordre, Que la correction n'y trouve rien à mordre.VICTORINE
Il est vrai, bien des gens m'ont tenu ce discours ; Mais pourtant il en est des vers comme des ours. Leurs petits en naissant sont une masse informe, Ce n'est qu'en les léchant qu'ils leur donnent la forme. De même, lorsqu'un vers est encor nouveau fait, Il faut l'examiner pour le rendre parfait, C'est-à-dire polir avec un soin extrême.CRISPIN
Pour d'autres ; mais pour vous il n'en est pas de même. Vous avez pour les vers un esprit si perçant, Que les vôtres sont beaux et polis en naissant.SCÈNE VII. Victorin, Victorine, Crispin.
CRISPIN
Tant pis.VICTORIN
Savez-vous bien ce que je viens d'apprendre ? Le père de celui qui doit être mon gendre, Arrivera bientôt pour cette affaire-là, Et peut-être l'est-il. Mais quel homme est-ce là ?VICTORINE
C'est un officier.VICTORIN
Un ?...VICTORIN
Monsieur, je vous conjure, accoutumez ma femme À ne point voir ici que des gens du métier. Comme vous j'ai l'honneur, Monsieur, d'être officier, Et j'ai servi vingt ans ou sur mer, ou sur terre.VICTORIN
Oui, morbleu, vive ! Au moins vous me ferez plaisir De nous donner souvent vos moments de loisir. Peut-être en vous voyant, Madame_Victorine Prendra quelques dégoûts pour ces gens de doctrine, Pour ces pédants fieffés, qui sans cesse chez moi...VICTORINE
Eh, Monsieur.CRISPIN
Eh !VICTORINE
Monsieur est trop sage Pour ravaler ainsi les gens du haut étage. Il sait trop le respect qu'exigent les beaux Arts, Et que mon Apollon ne doit rien à son Mars.CRISPIN
Ah ! Madame, mon Mars...VICTORIN
En quelle heureuse armée Avez-vous travaillé pour votre renommée ? Aurais-je eu le bonheur de servir avec vous ?CRISPIN
Ce serait un honneur qui m'eût été fort doux. Mais... où servîtes-vous la dernière campagne ? Je verrai bien...VICTORIN
Monsieur, j'étais en Allemagne.CRISPIN
Oh, nous ne pouvions pas nous rencontrer ainsi. J'étais en Catalogne, où je vis, Dieu merci, Des choses... Par ma foi, la campagne fut rude.VICTORIN
Vous prîtes Puycerda.VICTORIN
Mais pourtant Ce siège fut vanté comme un siège important, Et vous m'obligerez, si vous prenez la peine De me faire un détail de l'Histoire certaine. On me l'a fait vingt fois, mais si confusément, Que je n'en puis porter un juste jugement.CRISPIN
Après trois jours de siège, et ne sachant que dire... Nous prîmes Puycerda... cela vous doit suffire.Puycerda avait été prise par le Maréchal de Cavailles le 8 mai 1678.
VICTORIN
Eh, Monsieur, s'il vous plaît...CRISPIN
Je n'ai pas le loisir...VICTORIN
Un seul mot.CRISPIN
Il faut donc vous faire ce plaisir. De Puycerda, Monsieur, les murailles font fortes ; Les habitants rusés avaient fermé les portes. Dieu me damne, il y fut chamaillé comme il faut ; On commença d'abord par monter à l'assaut, Et dès le lendemain on ouvrit la tranchée.VICTORIN
Comment !...CRISPIN
De Catalans la plaine était jonchée.Le siège de Puycerda eut lieu entre le 13 et le 21 octobre 1654. Elle opposa les troupes espagnoles aux troupes franco-catalane qui prirent la ville.
VICTORIN
Mais...CRISPIN
Il faudrait savoir l'assiette du pays, Pour comprendre... En un mot, c'est ce que je vous dis. En haut ce sont des prés... en bas ce sont des vignes... Et c'est là justement que nous fîmes les lignes. Le corps de la bataille avait pris le devant... M'entendez-vous ?VICTORINE
Non.CRISPIN
Non ? Il arrivait souvent... Mais enfin, pour pousser à bout notre entreprise, Nous rompîmes le pont, et la ville fut prise... Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la mort.El Sègre est le seul cours d'eau notable à Puycerda :il n'est pas à cet endroit navigable.
Citation du Cud de Pierre Corneille, vers 1309-1310.
CRISPIN
Il est des moyens plus faciles : On peut en Allemagne en user autrement ; Mais, croyez-moi, la guerre est un rude tourment. Heureux qui peut ne voir ni siège, ni bataille. Maudit honneur !... Mais quoi, peut-on vivre en canaille, Sans charge, sans emploi, toujours sur son fumier ? Non, ce n'est pas ainsi qu'on devient Officier.VICTORIN
Vous l'êtes cependant ; mais par quel privilège ? Car vous parlez si mal et d'armée, et de siège, Que je doute...CRISPIN
La langue, aux gens faits comme nous, Est des membres du corps le moins adroit de tous ; Et selon moi, Monsieur, il est plus difficile De décrire un combat que de prendre une ville.VICTORIN
Orphise et Lise entrent.
Fort bien.Bas.
Quel officier ! Ah ma fille, c'est vous ! Le père de celui qui sera votre époux, Est peut-être arrivé. Je reviens dans une heure.SCÈNE VIII. Victorine, Crispin, Orphise, Lise.
VICTORINE
Hélas, que j'ai souffert !CRISPIN
Pas tant que moi, je meure ; Car, malgré le secours de tout mon bel esprit, J'ai cru, loin du combat, mourir dans le récit.ORPHISE
Voici Monsieur_Naissant.SCÈNE IX. Valère, Victorine, Orphise, Crispin, Lise.
VICTORINE
Vous nous enchantez tous, Et je crains qu'Apollon, de Mars ne soit jaloux. Il est si bien tourné qu'il a, dans sa manière, Avec l'air d'un savant, la mine cavalière. Ah, que n'est-il l'époux qu'on vous a destiné, Ma fille !VICTORINE
La Vertu, près de vous, se trouve à quelque épreuve ; Moi-même, en un besoin, je voudrais être veuve.VICTORINE
Hélas, je le sais bien.SCÈNE X. Victorine, Orphise, Valère, Pénétrant, Crispin, Lise.
CRISPIN
Quoi, faut-il, Victorin, par votre humeur fantasque, Que chez vous Apollon ne puisse entrer qu'en masque ?PÉNÉTRANT
Vous voyez ?VICTORINE
Ah, fort bien.ORPHISE
Tais-toi, sotte.VICTORINE
Je le vois et j'en meurs de tristesse. Mais, Messieurs, ménageons les moments qu'on nous laisse.À Crispin.
Je ne le puis celer, je brûle du désir De voir quelques enfants de votre heureux loisir.CRISPIN
Je vous satisferai ; préparez-vous d'entendre Des sujets que je suis seul capable de prendre.CRISPIN
Quels vers ? Eh ! De ces vers... les plus grands vers de tous Et de plus grands encor ; qu'est-ce que cela coûte ?CRISPIN
Oui, des Alexandrins.CRISPIN
Pourquoi ? C'est... comme dans Homère on peut fort bien l'apprendre, Qu'il furent inventés par le Grand Alexandre, Qui, faisant un rondeau sur ses exploits divers, Se servit le premier de ces sortes de vers.Alexandre le Grand (-353,-326) roi Macédonien et conquérant de l'Asie mineur, la Perse et l'Egypte.
Rondeau : Improprement, petite pièce de poésie qu'on met ordinairement en musique, et dont le premier vers ou les premiers vers sont répétés à la fin. [L]
VICTORINE
Vous savez tout.CRISPIN
Je sais tout les Arts,et bien d'autres. Mais laissons-là mes vers, ne parlons que des vôtres.VICTORINE
On confond, il est vrai, l'habile homme et la bête. Damon est bel esprit, parce qu'il fait des vers, Et cependant Damon a l'esprit de travers. Lisidas, avec qui personne ne peut vivre, Passe pour bel-esprit, parce qu'il fait un livre. Je connais bien des gens de qui le bel esprit Consiste à condamner tout ce que l'on écrit. L'on n'a jamais rien fait digne de leur estime, Et personne à leur gré ne trouve le sublime.VALÈRE
Ce sublime en effet est un trésor charmant, Madame, et nos auteurs le trouvent rarement. On devient bel esprit du moment qu'on compose ; On croit faire des vers en rimant de la prose, Et l'on n'attache point le rang d'autorité À la bonté des vers, mais à leur quantité.CRISPIN
Pour moi, depuis hier, j'en ai bien fait cinquante, Qui valent tout au moins cinq cents écus de rente.VICTORINE
Par un fort grand bonheur, Messieurs, j'en ai sur moi.Montrant Crispin.
Si j'en crois un savant, ils font de bon aloi. Je les fis hier matin ; voulez-vous les entendre ?PÉNÉTRANT
Nous risquons trop d'attendre, Voyons les dignes fruits d'un loisir précieux. Quel en est le sujet ?VICTORINE
C'est...CRISPIN
Nous ferions bien mieux...CRISPIN
Eh oui.VICTORINE
Pourquoi ?CRISPIN
L'antipathie...PÉNÉTRANT
C'est trop perdre de temps.VICTORINE, lit
Stances libres et satiriques, contre une femme qui fait tous les neuf mois des enfants, et qui n'a jamais fait de vers.
PÉNÉTRANT, après qu'elle a lu
Qu'entends-je ?VICTORINE
Quoi, Monsieur ?CRISPIN, bas
Je souffre comme un Diable.VICTORINE
Qu'est-ce qui vous surprend ?VICTORINE
Oui, Monsieur.CRISPIN
Corrigez le mot dont vous jugez : En fait de bel esprit vous parlez en novice, Un homme est un auteur, une femme est autrice : Appelez-donc Madame autrice, et non auteur, Et parlons d'autre chose.PÉNÉTRANT
Eh, Monsieur...CRISPIN
Eh, Monsieur...PÉNÉTRANT
C'est pour l'amour de vous que je n'ose rien dire. Madame, quant aux vers que vous venez de lire, Je les trouve divins, et tiens à grand honneur, Que vous ayez voulu m'en faire le Censeur. Aussi je n'ai changé que quelques hémistiches. Et trois rimes en tout qui me semblaient peu riches.PÉNÉTRANT
Monsieur.CRISPIN
Cela n'est point, et vous avez menti. Je ne vous ai jamais porté ni vers, ni prose, Et j'en sais plus que vous, Monsieur, en toute chose.PÉNÉTRANT
Moi, j'en ai menti !CRISPIN
Vous.VICTORINE
Eh, Messieurs, point de bruit.PÉNÉTRANT
De mes bienfaits, ingrat, est-ce-là tout le fruit ? Homme le moins lettré de la Machine ronde, Je t'aurais par pitié produit dans le grand monde. Rentre dans ton néant, pour n'en jamais sortir : Tu verras ce que c'est que de me démentir.PÉNÉTRANT
Ah, si nous étions seuls ici !...ORPHISE
Je le voudrais.CRISPIN
Je t'entends, l'on n'a pas défendu la rencontre. Ah ! Pourquoi dans ces lieux n'être pas seuls ?... Adieu. Je sors... Ne me fuis point.PÉNÉTRANT
Je quitte aussi ce lieu.SCÈNE XI. Victorine, Orphise, Valère, Lise.
SCÈNE XII.
SCÈNE XIII. Pénétrant, Crispin.
PÉNÉTRANT, sans voir Crispin
Je ne me vis jamais en pareille aventure. J'ai fait fort sagement de me cacher ici. Craignant qu'il ne sortit, j'ai jugé... Qu'est-ceci ?Voyant Crispin.
Que vois-je ? Clairvoyant.PÉNÉTRANT, à part
Il me regarde, il voit que je tremble de peur.CRISPIN, à part
Hélas ! Pourquoi faut-il que je manque de coeur ?PÉNÉTRANT, à part
Je suis perdu s'il vient.CRISPIN, à part
Je suis mort, s'il avance.PÉNÉTRANT, à part
Si je l'adoucissais par quelque complaisance...CRISPIN, à part
Si, demandant pardon, j'apaisais son courroux...CRISPIN
Pour moi, je le voudrais.PÉNÉTRANT
Je le désire fort.PÉNÉTRANT
C'est fort bien dit.CRISPIN
La paix fait vivre sur la terre Mille gens qui mourraient, si l'on faisait la guerre. On ne la fera plus, tout le monde le dit.PÉNÉTRANT
Elle est funeste à tous.CRISPIN
Surtout aux gens d'esprit.PÉNÉTRANT
Assurément, Monsieur. Sortez-vous ?PÉNÉTRANT
Je sortirai peut-être.CRISPIN
À la bonne heure.PÉNÉTRANT
Vous demeurez, au moins ?CRISPIN
Oui, jusques à ce soir.PÉNÉTRANT
Adieu donc.SCÈNE XIV.
SCÈNE XV. Victorine, Valère, Orphise, Lise.
VALÈRE
Je suis perdu, Madame.VICTORINE
Vous l'avez vu, Monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu : J'ai prié devant vous, et n'ai rien obtenu. J'en suis au désespoir, je n'y saurais que faire. Du gendre prétendu vous allez voir le père ; Un étranger arrive, et c'est sans_doute lui.VALÈRE
Que je suis malheureux !SCÈNE DERNIÈRE. Victorin, Millepont, Orphise, Victorine, Valère, Crispin, Lise.
VICTORIN
En vérité, Monsieur, vous venez à propos. On ne me laissait pas un moment en repos : Femme, fille, servante et toute la famille, Mais surtout ce Monsieur qui demande ma fille, M'ont pensé...VALÈRE
Juste ciel !MILLEPONT
Que vois-je ? C'est mon fils !VALÈRE
C'est mon père !VICTORIN
Comment ?MILLEPONT
Vous me voyez surpris..ORPHISE
Se peut-il ?...VICTORINE
Dois-je croire ?...MILLEPONT
Excusez ma surprise : C'est là mon fils, pour qui je vous demande Orphise. Souffrez que je l'embrasse, et que...VICTORIN
J'en suis ravi. Enfin de vos désirs votre choix est suivi, Ma femme ; vous vouliez ce cavalier pour gendre : Il le sera. Monsieur, il ne faut plus attendre, Et puisque le hasard nous a tous réunis, Marions dès demain ma fille à votre fils. Nous saurons à loisir par quelles aventures Le Ciel avait sans nous prévenu nos mesures.CRISPIN
Halte là, s'il vous plaît : je me nomme Crispin, Valet de Monsieur, et... Donnez-moi Lise enfin.VICTORIN
Ils s'aiment [ ?]LISE
Oui, Monsieur.VICTORINE
Et moi, je te pardonne.599 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica