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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Soliman

Jean François Juvénon de La Thuilerie· créée en 1680, imprimée en 1681· 5 actes· 1 405 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l'Hôtel Guénégaud, le 11 octobre 1680.

Personnages

  • SOLIMAN, Empereur des Turcs
  • ROXELANE, Sultane Reine
  • ASTÉRIE, Fille de Soliman et d'une autre Sultane
  • CÉLONIDE, Amante d'Ibrahim, et aimée de Soliman
  • IBRAHIM, Grand Vizir
  • ACHOMAT, Bassa, Amant d'Astérie, et ami d'Ibrahim
  • RUSTAN, Bassa, Favori de Roxelane
  • FATIME, Confidente de Roxelane
  • ZAÏDE, Confidente de Célonide
  • UN CAPIGI
  • SUITE
PRÉFACE

Cette tragédie a eu ses partisans, malgré le déchainement de trois ou quatre auteurs, qui n'ayant rien fait jusqu'ici de raisonnable, ne peuvent souffrir qu'on donne aux autres des louanges qu'on leur a toujours refusées. Il y a eu cependant des critiques de bonne-foi ; qui m'ont fait remarquer des défauts que je n'avais pas connus, et que je tâcherai d'éviter dans mes autres pièces, si j'en fais encore. Celle-ci n'a pas été tout à fait malheureuse dans ses représentation. Bien des gens de la première qualité, qui ont le discernement juste, l'ont applaudie ; et ce qui me flatte bien davantage, c'est qu'elle n'a point déplu à la Cour, où le goût est si fin et si délicat. On m'a reproché avec raison de n'avoir pas fait mourir Ibrahim ; cela aurait répandu dans la pièce une terreur qui aurait fait plus d'effet dans l'esprit des spectateurs., que la clémence de Soliman. Je ne m'arrête point à marquer tous les autres endroits que l'on a blâmés, ou par raison, ou pr caprice, parce qu'ils ne sont pas considérables. Je me contente de dire que malgré ses défauts elle aété trouvée généralement bine écrite, et parsemée d'assez beaux vers. C'est aussi ce qui a donner lieu d'avancer que je ne l'avais pas fait : mais je ne réponds rien à cela, sinon que l'on m'a fait trop d'honneur, de douter que j'aie pu faire un ouvrage que l'on attribue à un homme qui est connu dans le monde pour avoir plus de lumière que moi.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Roxelane, Rustan.

SCÈNE II. Roxelane, Soliman, Rustan.

SCÈNE III.

SOLIMAN, seul

Hé qui peut m'affranchir du trouble qui me suit, Hélas ! Si ce ne sont les yeux qui l'ont produit ? Vous ne vous trompez pas. L'aimable Célonide Peut rassurer un coeur que l'amour intimide ; Seule elle peut fixer le sort d'un Empereur. Mais, Ciel, à quels combats se prépare mon coeur ? Soliman, où t'emporte une indigne tendresse ! À quel Amant veux-tu ravir une maîtresse ? Dans quel coeur prétends-tu porter le désespoir ? Ah, le mien n'y saurait penser sans s'émouvoir. Que fais-je, malheureux ? Ce coeur que je déchire, C'est le coeur d'Ibrahim qui soutient mon Empire, Qui fait craindre en tous lieux, et respecter mes Lois. Ingrat, est-ce le prix de ce que tu lui dois ? Étouffons un amour si funeste à ma gloire. À me premiers serments je dois cette victoire ; Je la dois au Vizir, à Célonide... Hé bien, Quitte envers ces amants, ne me devrai-je rien ? Ah, faut-il qu'asservis aux passions des autres, Pour flatter leurs plaisirs, nous trahissions les nôtres ? Non, c'est trop écouter un avis séducteur : Mon premier intérêt est celui de mon coeur. J'aimerai Célonide, au péril de ma vie... Soliman, est-ce ainsi qu'un Empereur s'oublie ? Écoute la raison, aveugle, ouvre les yeux. Pourquoi fis-tu venir Célonide en ces lieux ? Des exploits d'Ibrahim, c'était la récompense : Tu donnas ta parole. Enfin, qui t'en dispense ? Est-ce l'amour ? Hélas ! Tu reçois tous les ans Cent fameuses beautés, de cent lieux différents. C'est un tribut qu'on rend à l'effroi de tes armes ; Cependant, méprisant ce tribut plein de charmes, Tu t'engages ailleurs, et d'un injuste amour Toi-même tu deviens tributaire à ton tour. Vaines réflexions, qui ne font que produire Mille nouveaux remords que je ne puis détruire, Et qui n'ouvrent mes yeux que pour mieux leur montrer L'horreur du précipice où je suis prêt d'entrer. Mais je vois Célonide, et je sens qu'à sa vue D'un désordre nouveau mon âme est combattue.

SCÈNE IV. Soliman, Célonide, Zaïde.

CÉLONIDE

Ah Seigneur !

SCÈNE V. Célonide, Zaïde.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Célonide.

SCÈNE II. Roxelane, Astérie, Zatime.

ROXELANE

Moi ?

ROXELANE

Ô Ciel !

ROXELANE, bas

Qu'entends-je ?

Haut.

Se peut-il ?

SCÈNE III. Roxelane, Zatime.

SCÈNE IV. Soliman, Rustan, Suite.

SCÈNE V. Soliman, Célonide, Rustan, Suite.

CÉLONIDE

Comment ?

SCÈNE VI. Soliman, Célonide, Rustan, Un capigi.

CÉLONIDE

Ô Ciel !

CÉLONIDE, en sortant

Hélas !

SCÈNE VII. Soliman, Ibrahim, Rustan, Suite.

IBRAHIM

De tout ce que j'ai fait, Seigneur, je vais t'instruire. Auprès de Bitilize, ou Tachmas m'attendait, Je rejoignis ton camp que Zangir commandait, Dans le même moment on agit, on travaille, Chacun brûle à l'envi de donner la bataille, On donne le signal, tout s'ébranle, et d'abord On voit voler par tout la terreur et la mort. Un monde d'ennemis couvrait la vaste plaine, Où balança longtemps la victoire incertaine. Le généreux Tachmas, et ses moindres guerriers, Se promettaient déjà des moissons de lauriers, Quand le brave Selim avec ses Janissaires, Reconnus de si loin par leurs cris ordinaires, Le suit, le joint, le presse, et le contraint enfin D'aller chercher ailleurs un plus heureux destin, Zangir, dont la valeur tant de fois signalée, Par l'obstacle qu'il trouve encor redoublée, Voit de loin Méhémet par le nombre accablé, L'approche, le dégage, et sans être ébranlé, Poussant les ennemis, fiers de leur avantage, Par la mort de leur chef signale son courage. Amurat qui survient, seconde ses efforts : Ils se sont un rempart de mourants et de morts. On eût dit à les voir, que ton coeur invincible, Animait tes guerriers dans ce combat terrible ; Et tel qui d'un des tiens éprouvait le courroux, Du fameux Soliman croyait sentir les coups. À ton nom on voyait trembler les moins timides, Et tes moindres soldats devenir intrépides. Ainsi Rhodes jadis te vit sur ses remparts Porter avec ton nom l'horreur de toutes parts, Quand de ses défenseurs la valeur plus qu'humaine, À tes premiers efforts ne résista qu'à peine, Et que tant de héros, sujets de tant de Rois, Soumirent leur asile à tes nouvelles lois. Que te, dirai-je enfin ? tout cède, ou prend la suite. L'âme du grand Tachmas au désespoir réduite, Voulant leur arracher la victoire des mains, Fait admirer à tous des efforts plus qu'humains : Il ravage partout où sa fureur l'entraîne : Chaque coup de sa main porte une mort certaine, Et ses regards, où brille un éclatant courroux, Glacent d'un long effroi ceux qu'épargnent ses coups. Mais enfin, n'opposant que sa seule personne Au nombre d'ennemis qui partout l'environne, Ce malheureux guerrier, las d'avoir trop vécu, Veut se donner la mort quand il se voit vaincu : Contre son propre sein il tourne son épée ; On le retient, il voit son attente trompée, Et demande, en cédant aux rigueurs de son sort, Seigneur, qu'au lieu de fers on lui donne la mort. On conduit à Tauris ce guerrier intrépide, Qui ne s'opposant point au Bassa qui le guide ; Allons, dit-il, au Ciel je ne résiste pas, Le sort de Soliman est plus fort que Tachmas. Cependant du Soleil la mourante lumière Se dérobe à l'horreur d'une défaite entière, Et la nuit surprenant les deux camps confondus, Cache aux yeux des vainqueurs la honte des vaincus, Je pars dans ce moment, et veux avoir la gloire D'annoncer le premier cette grande victoire ; Mais craignant que du camp, ou des lieux d'alentour, On n'osât dans ces lieux devancer mon retour, J'établis un tel ordre enfin dans ton armée, Que tout fut arrêté, jusqu'à la Renommée. C'est ainsi qu'Amurat, Zangir, Selim, Osman, Ont soutenu l'honneur de l'Empire Ottoman, Et qu'Achomat, à qui tu destines ta fille, A mérité l'honneur d'entrer dans ta famille.

SOLIMAN

C'est assez.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Roxelane, Rustan.

ROXELANE

Quoi, Rustan, faut-il ce le redire ? Le coeur de Soliman m'est moins cher que l'Empire. Qu'il le donne ce coeur. Si le mien est jaloux, Il l'est de l'Empereur, et non point de l'époux. Ignores-tu les lois de la Cour Ottomane ? Un Sultan se partage à plus d'une Sultane ; Comme il ne prend conseil que de son seul amour, Il en peut augmenter le nombre chaque jour, Et quoiqu'un autre objet vers d'autres voeux l'entraîne, Il détruit rarement un Sultane Reine : Ces jalouses fureurs, ces mouvements confus, Rustan, dans le Sérail, nous sont presque inconnus. Et quel fruit nous revient d'une Reine en disgrâce, Si dès qu'elle succombe une autre prend sa place ? Non, non, pour les Sultans nos plus vives ardeurs Ne vont qu'à partager leur lit et leurs fureurs ; Mais quand un Grand Vizir, jaloux de sa fortune, Trouve à ses grands desseins une Reine importune, Qui comme moi prend part aux secrets de l'État, Il cherche à l'en punir comme d'un attentat, Et ménageant contr'elle et la force et la feinte, Par son exil à peine il rassure sa crainte. Ibrahim peut me perdre ; il faut le prévenir, Pour conserver un rang où j'ai su parvenir. Celles qui sur le trône ont reçu la naissance, Le regardent souvent avec indifférence ; Ce charme des grands coeurs, ce rang si précieux, Quand le sang nous le donne, est : moins cher à nos yeux ; Mais lorsque s'indignant d'une naissance obscure, Notre astre nous engage à forcer la nature, Et qu'il met dans nos coeurs dès nos plus jeunes ans La noble ambition de vivre indépendants, Ah ! Pour monter au trône, il faut tout entreprendre, Et ne rien épargner pour n'en jamais descendre. Je crois t'en dire assez, pour te persuader Qu'en l'état où je suis je dois tout hasarder.

SCÈNE II. Roxelane, Achomat.

ACHOMAT

Eh bien ?

ACHOMAT

Ô Ciel !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Célonide, Achomat.

CÉLONIDE

Comment ?

SCÈNE V. Célonide, Zaïde.

SCÈNE VI. Ibrahim, Célonide, Zaïde.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Soliman, Rustan.

SCÈNE II. Soliman, Ibrahim, Rustan.

SCÈNE III. Soliman, Rustan.

SCÈNE IV. Soliman, Achomat, Rustan.

SCÈNE V. Soliman, Achomat, Astérie, Rustan.

ACHOMAT

Seigneur...

ASTÉRIE

Ibrahim !

ASTÉRIE

D'obéir.

SCÈNE VI. Astérie, Achomat.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Ibrahimi, Célonide.

CÉLONIDE

Juste Ciel !

IBRAHIM

Comment ?

CÉLONIDE

Hélas !

SCÈNE II.

SCÈNE III. Soliman, Astérie, Suite.

ASTÉRIE

Quoi...

SCÈNE IV. Roxelane, Soliman, Astérie, Suite.

ASTÉRIE, voyant Achomat

Que vois-je ? Juste Ciel !

SCÈNE V. Soliman, Roxelane, Astérie, Achomat.

SOLIMAN

Comment ?

ACHOMAT

L'un et l'autre bientôt vont paraître à ta vue : Mais apprends de leur sort la disgrâce imprévue. Tout semblait succéder au gré de leurs souhaits ; Ils étaient sans péril sortis de ce palais ; Ils arrivaient au port, tout pleins de confiance, Et du secours des vents flattaient leur espérance ; Mais du cruel Rustan le visage odieux, Fait mourir leur espoir en s'offrant à leurs yeux. Il s'avance d'un air dont le Vizir s'étonne. Quoi, dit-il, à la fuite Ibrahim s'abandonnes Je courais te chercher, par l'ordre du Sultan, Pour t'offrir un honneur qu'on promis à Rustan, Quand des gens dont les yeux veillent sur ta conduite, M'en fournit les moyens de prévenir ta fuite, Il disait vrai. Des gens que je ne nomme pas, Faisaient examiner jusqu'à ses moindres pas. Rustan, accompagné de plusieurs Janissaires, Se dispose à donner ses ordres sanguinaires ; Mais enfin mon bonheur, la valeur d'Ibrahim, Nous eût de la victoire aplani le chemin, Si pour intimider ce héros intrépide, Les cruels n'eussent pris la triste Célonide, Qui bravant les périls qu'Ibrahim affrontait, S'allait mettre au devant des coups qu'on lui portait. Fiers de cette victoire, et de notre faiblesse, C'est à cette beauté que leur rage s'adresse ; Et feignant d'enfoncer un poignard dans son coeur, Ils ont de son amant désarmé la fureur. Il a jeté son sabre. Ah, cruels, qu'on arrête, Dit-il, à vos fureur j'abandonne ma tête. Respectez Célonide ; arrêtez, inhumain, Dans son sang innocent ne trompez point vos mains. Ils cèdent l'un et l'autre, et d'une âme confiante S'avancent au devant des fers qu'on leur présente. Ce spectacle m'effraye. En vain pour l'empêcher, Des mains de ces bourreaux je veux les arracher. Je ne sais éclater qu'une impuissante rage. Du nombre qui m'accable enfin je me dégage. Je viens, non dans l'espoir qu'implorant ton secours, Je pourrai prolonger mes déplorables jours.

SCÈNE VI. Soliman, Roxelane, Astérie, Célonide et Ibrahim enchaînés, Achomat, Gardes.

ASTÉRIE

Croirai-je...

1 405 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica