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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Messe de Gnide

Antoine Gilbert Griffet de Labaume· imprimée en 1795· 606 vers· 3 personnages

Personnages

  • LE PRÊTRE
  • LA PRÊTRESSE
  • LE CHOEUR
Préface

Ce petit ouvrage , composé longtemps avant la Révolution, a été trouvé dans les papiers de C. NOBODY, jeune poète heureusement né ; mais à qui la funeste habitude de l'opium fit perdre en moins de deux ans, la santé, l'imagination, la mémoire et le goût du travail, et qui finit par se tuer lui-même d'un coup de pistolet , le 11 juin 1787. Il était né dans les environs de Beauvais, en 1766, et demeurait à Paris depuis 1776. Il a laissé beaucoup d'autres manuscrits, qui annoncent de l'invention et de la facilité ; mais ce sont pour la plupart des ébauches ou des commencements d'ouvrages que leur état d'imperfection ne permet pas de publier. Cette bagatelle érotique est la seule de ses productions à laquelle notre auteur ait mis la dernière main, dans le peu d'intervalles lucides que lui laissait le dépérissement successif de ses organes.

LA MESSE DE GNIDE

INTROÏT.

L'INGÉNIEUX écrivain qui nous a rapporté de son pèlerinage à Gnide une relation si charmante des beautés de ce séjour, des prix qu'on y décerne, et du temple qui en fait le principal ornement, a négligé de s'appesantir sur les détails du culte qu'on y rend à Vénus et à son fils. Nous nous sommes fait un devoir de remplir cette lacune. Nous avons copié sur les lieux les oraisons de la Messe Gnidienne, et pris note de ses cérémonies, afin que dans tous les pays du monde , les amants qui la célèbrent dans leurs chapelles particulières , soient à portée de n'y rien, omettre, et s'unissent d'intention avec les pontifes de la métropole. On voit à Gnide , devant l'autel de Vénus, un superbe lit, du genre de ceux qu'on nomme en France lits à la polonaise, vers lequel on monte par quinze gradins. La statue de la déesse, antique offrande de Praxitèle, domine ainsi sur la couche sacrée, dont les rideaux toujours ouverts, la laissent voir dans tout son éclat. Environ cinq heures après le lever du soleil, le son réuni des flûtes, des sistres et des cymbales, annonce au peuple le moment du sacrifice. Un jeune désservant, nu et couronné de myrte, s'avance au pied des gradins. Une jeune fille, aussi sans vêtements, et couronnée de roses, va se placer à ses côté, et ils commencent en ces termes :

LE PRÊTRE ET LA PRÊTRESSE

Au nom de l'Amour, de sa mère ;

LA CONFESSION.

LE CHOEUR

Divinités etc.

LE CHOEUR

Divinités etc.

LE CHOEUR

Divinités etc.

LE CHOEUR

Divinités etc.

COLLECTE.

LE PRÊTRE

Je te rends grâce, Amour, des plaisirs de ma nuit, De ma vigueur, de mon ivresse, Du sommeil bienfaisant qui n'en a point détruit L'impression enchanteresse. Je te rends grâce encor d'avoir loin de mes yeux Écarté les songes sinistres, Qui, pour persécuter l'avare et l'envieux, Les tyrans, leurs lâches ministres. Des morts ensanglantés revêtent les lambeaux, Marchent accompagnés d'orages, Et parmi les poignards, les débris, le chaos, Hurlent d'effroyables présages. Au lever de l'astre du jour, Quand toute la nature émue Le félicite à son retour, Je m'éveille et pense à l'Amour ; Il est l'astre que je salue. Amour, je t'adore aujourd'hui, Comme j'ai fait toute ma vie. Et toi que j'ai toujours servie, Vénus, je t'adore avec lui. Au sentiment gloire immortelle ! Hommage insigne à la beauté ! Que leur pouvoir soit exalté Par la louange universelle ! Et si leur douce autorité Trouve ici-bas un seul rebelle, Puisse-t-il, en voyant mon zèle, Abjurer son impiété. Accueille les serments de mon âme embrasée, Amour, je t'asservis mes sens et ma pensée. Je me dévoue à ton culte, à ta loi ; Je veux n'appartenir qu'à toi. Couvre mes yeux d'ombres impénétrables, Si je daigne entrouvrir ces livres méprisables Qui de tes jeux ne m'entretiendraient pas. Ma volonté n'adressera mes pas Que vers ton temple, aux réduits solitaires Ou désignés, ou faits pour tes mystères : Sur tes commandements je réglerai toujours Mes travaux, mes plaisirs, mes voeux et mes discours.

LA PRÊTRESSE

Elle met sous les yeux du Prêtre un livre qui renferme l'histoire et la doctrine du Dieu d'amour.

Lisez, pénétrez-vous de la loi de Cythère, Des exemples divins que tout amant révère.

LES COMMANDEMENTS DE L'AMOUR.

Le Prêtre lit deux passages du livre saint, au choix de la Prêtresse. Ne pouvant copier ce livre en entier, nous en avons extrait les morceaux suivants, pour donner une idée de ces lectures édifiantes.

LE PRÊTRE

Un seul objet tu choisiras Et aimeras parfaitement. L'amour en vain n'attesteras, Ni sa mère pareillement. Les douces nuits tu chômeras, Servant l'Amour dévotement. L'art d'aimer tu méditeras ; Qui sait aimer vit doublement. Infidèle point ne seras De fait ou volontairement. Au plaisir t'abandonneras De corps et de consentement. Les droits d'autrui n'usurperas, Ce qui t'est cher fut-il absent. Fausse ardeur ne déclareras, Ni mentiras aucunement. L'oeuvre de chair désireras Avec un objet seulement. Prix d'amour ne convoiteras Que pour en user dignement.

LES COMMANDEMENTS DE VÉNUS.

Les agréments rechercheras Qui te sont de commandement. À la beauté regarderas, Mais encor plus au sentiment. Jeune, formé, vieux, aimeras, Soir et matin pareillement D'aucuns plaisirs ne jeûneras, Les goûtant délicatement. Douze palmes remporteras, À tout le moins une fois l'an. Nul rendez-vous ne manqueras, Ne rompras nul engagement.

LES BÉATITUDES DES AMANTS.

En ce temps-là, le jeune Amour Quitta le fortuné séjour Où des Dieux la splendeur réside. Au sommet d'un coteau riant, Qui termine vers l'orient, Le beau paysage de Gnide, Apparut le céleste enfant. Soudain pour le voir, pour l'entendre, et Peuple accourut à grands flots ; Et bientôt sa voix douce et tendre, Dans tous les coeurs grava ces mots : Bienheureux le mortel qui de l'aimable enfance Conserve la simplicité ! Il jouira d'une félicité Donc les plus grands esprits n'ont pas l'expérience. Bienheureux qui sait pardonner Les rigueurs, l'injustice et même l'inconstance ! Il aura droit à l'indulgence, Si dans quelques erreurs il se laisse entraîner. Bienheureux qui verse des larmes, Fût-ce sur le tombeau d'un objet adoré ! Sa douleur, ses regrets, ses plaintes ont leurs charmes, Et lui-même il sera pleuré. Bienheureux l'amant qui désire Par sentiment, et non par vanité ! Au comble de la volupté, Les mêmes feux et le même délire Vivront encor dans son coeur transporté. Bienheureux les amants qui d'un tuteur avare D'un rival envieux, d'un ennemi barbare Souffrent les persécutions ! Je récompenserai leurs tribulations ; C'est moi qui réunis ce que l'homme sépare. Bienheureux l'ami de la paix Qui des amants assoupit les querelles ! Le prix de ses efforts et son premier succès Sera d'être chéri des bergers et des belles. Heureux, cent fois heureux les coeurs exempts de fiel, Au bon plaisir d'autrui toujours prêts à souscrire ! Je leur réserve tout le miel ; Toutes les fleurs de l'amoureux empire.

SYMBOLE DES AMANTS.

Le Prêtre referme le livre, en le laissant de nouveau ; et s'avançant au milieu du lit, il entonne le premier vers du symbole qu'on va lire. Le Choeur chante le reste.

LE PRÊTRE

Amour, je laverai mes mains À la Fontaine d'Innocence, Pour entrer avec confiance Dans tes tabernacles divins ; Et pour oser toucher sans crime L'offrande que je dois placer sur ton autel, Les pains du sacrifice et la tendre victime Qui du saint coutelas attend le coup mortel. J'ai de tout temps chéri le sanctuaire Où tu te plais, d'où partent tous tes feux. Encor porté dans les bras de ma mère, Avec plaisir je m'appuyais sur eux, Et j'attachais un oeil religieux Sur les appas qu'idolâtrait mon père. Il est de vils profanateurs Qui, méprisant tes lois et tes cérémonies, Emportent d'assaut les faveurs, Pressent un sein tremblant de leurs lèvres haïes, S'indigneraient d'attendre et de solliciter, Et pillent, des trésors qu'il faudrait mériter. Ta vengeance leur est promise ; Mais que ton oeil me juge, et ne confonde pas Ma religieuse entreprise Avec leurs lâches attentats. Un jour, un jour quelque vulgaire amante, Une Furie, un monstre, ou même une Laïs, Punira ces forfaits, leur rendra ces mépris Et leur fera, porter une chaîne accablante. On Les verra trembler, presser, prier, gémir ; Les bourses pleines d'or, les présenTs magnifiques Brilleront dans leurs mains iniques ; Mais ils s'appauvriront pour ne rien obtenir. Je viens à toi d'un coeur simple et timide, Où l'audace et l'orgueil ne trouvent point d'accès : Je viens comme un enfant que l'innocence guide, Qui veut, parmi les tiens, te bénir à jamais, Et non comme un profane insolemment avide. Demandez, ô mortels qu'on dit nés pour souffrir, Le pouvoir et le temps et l'esprit de jouir.

Il passe un bras autour de la Prêtresse, et dit en la soulevant un peu :

Reçois, Amour, cette oblation pure ; Reçois-la, comme enfant, en mémoire des pleurs Qu'un certain jour te causa la piqure, D'un monstre ailé, nourri du suc des fleurs. Laisse-nous, comme Dieu, te l'offrir en mémoire D'un plus beau jour, de ce jour glorieux, Où tu rentras dans les palais des Dieux, Accompagné du bruit de ta victoire Sur la Déesse, habitante des bois, De qui l'orgueil osait braver tes lois. Amour, nous te l'offrons encore En mémoire des feux dont Vénus a brûlé, Du charme qui fait qu'on l'adore, Du lait qui de son sein dans ta bouche a coulé.

Il se tourne du côté du Peuple.

Ô mes frères, priez que ce doux sacrifice, À nos timides voeux rende l'Amour propice !

LE PRÊTRE

Oui, certes. L'équité, le devoir, le plaisir, Tout nous impose, Amour, la loi de te bénir, De te bénir sans fin, sans repos, sans mesure, Au nom du vif attrait qui maintient la nature, Au nom de ces désirs, de cette volupté, Fruit d'un sixième sens, à nos sens ajouté. Vénus ! Modèle heureux de la beauté suprême, Ta gloire est son ouvrage, il t'embellit toi-même. C'est par lui que les Dieux, encensés des mortels, Font brûler à leur tour l'encens, sur tes autels, Que les fiers conquérants à tes pieds s'humilient, Que les graves Zénons auprès de toi s'oublient, Que les pasteurs d'Enna, sans maîtres, sans besoins, Du soin de t'adorer composent tous leurs seins ; Qu'en tout temps, en tous lieux , la voix de tous les êtres, S'unit pour te louer à celle de tes Prêtres. Permets qu'avec les Dieux, les héros, les bergers, Les enfants d'Apollon, les chantres bocagers, Le lion rugissant, la brebis pacifique, Notre zèle à ton fils adresse ce cantique : Saint, saint, saint, trois fois saint l'Amour, Le Dieu de paix et de délices ! Quels Dieux de l'immortelle cour, Autant que lui grands et propices, Sont par autant de sacrifices, Honorés la nuit et le jour ? Louange au fils de Cythérée ! Que les plaintes de la pudeur, Des baisers le bruit enchanteur, Et les cris, les chants du bonheur, S'élevant de chaque contrée, Se confondent en son honneur Dans la région éthérée, Et qu'ils aillent frapper en choeur Les voûtes d'or de l'Empyrée !

CANON.

LA PRÊTRESSE

Ainsi soit-il !

COMMÉMORATION DES VIVANTS.

COMMÉMORATION DES MORTS.

LE PRÊTRE

Mânes prédestinés, favoris des Amours, Priez que toujours j'aime, et qu'on m'aime toujours ! Allié de la cour suprême, Époux qu'il suffit de nommer, Pour dire à qui défend d'aimer : On s'égale aux Dieux quand on aime ! Noble époux de Thétis, ombre chère aux Amours, Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Vieillard fameux par tes prouesses, Savant prophète qui reçus La communion de Vénus Tour-à-tour sous les deux espèces, Sage Tirésias, ombre chère aux Amours, Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Vous qui traversant à la nage Une mer qu'agitaient les vents, Mourûtes loin des yeux charmants Pour qui vous affrontiez l'orage, Infortuné Léandre, ombre chère aux Amours, Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Ô toi qui pour ta belle-mère D'un secret amour dévoré Pensas, martyr prématuré, Mourir d'une fièvre exemplaire, Aimable Antiochus, ombre chère aux Amours, Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Bel Adonis, pieux Anchise, Céphale, Endimion, Paris, Tendre et malheureuse Biblis, Pauvre Io, fidèle Artémise ! Mânes prédestinés, favoris des Amours, Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Andromède , Atalante, Hélène, Calisto, Mitra, Pholoë, OEnone, Europe, Danaë, Et toi l'honneur de Mitylène ! Mânes prédestinés, favoris des Amours, Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours Toi qui par pitié , par tendresse , Immolas aux restes vivants Du plus malheureux des amants, Tes sens, ton coeur et ta jeunesse, Courageuse Héloïse, ombre chère aux Amours, Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Toi qui bravas les fers, l'outrage, L'abaissement et l'abandon, Pour ta séduisante Manon, Toujours tendre et toujours volage, Sensible Desgrieux, ombre chère aux Amours, Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours ! Rancé, Faldoni, Lavalière, Rosemonde , Inès, Thérésa ; Comminge, Yarico, Nina, Carlos, Couci, Labedoyère, Mânes prédestinés, favoris des Amours, Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

L'ORAISON DOMINICALE.

LE PRÊTRE

Adorable Vénus, qui seule réunis La beauté sans défauts et la grâce accomplie L'Amour, est avec toi ; soyez tous deux bénis : Si vous délaissiez l'homme, il maudirait la vie.

À la Prêtresse.

Jeune et caressante brebis, Ornement, de ces pâturages, Je ne veux d'autre Paradis Que les liens où tu m'engages. Douce et complaisante brebis, Ornement de ces pâturages, Sois toujours à mes sens ravis, Ce que Zéphyr est aux herbages ! Jeune et caressante brebis, Ornement de ces pâturages, Il n'est point d'autre Paradis Que les liens où tu m'engages. Puissants maîtres des coeurs, écartez loin de nous Les poignards de la Calomnie, Les sombres visions de la Mélancolie, Les fureurs de la Haine, et les soupçons jaloux ! Dieu d'amour, dans ton sanctuaire, Je n'étais pas digne d'entrer ; Tu m'as permis d'y pénétrer, Et tu sais si j'ai dû m'y plaire. Dieu d'amour, dans ton sanctuaire Je n'étais pas digne, d'entrer ; Tu m'as permis d'y pénétrer, Et tu sais si j'ai dû m'y plaire. Dieu d'amour, dans ton sanctuaire Je n'étais pas digne d'entier ; Tu m'as permis d'y pénétrer, Et tu sais si j'ai dû m'y plaire. Que rendrai-je à l'Amour, que rendrai-je à sa mère Pour de telles faveurs ? Tout ce que peut leur rendre un enfant de la terre : Je leúr payerai sans cesse un tribut volontaire De respects, d'encens et de fleurs Et je surpasserai par mon zèle sincère Leurs plus fidèles serviteurs.

La Prêtresse offre au Prêtre des vêtements légers et gracieux qu'elle va chercher à la droite de l'autel, avec ses propres atours qu'elle y a déposés avant le sacrifice.

606 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica