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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Un Coup de Rasoir

Eugène Labiche· imprimée en 1881· 2 personnages

Personnages

  • ANTÉNOR
  • GAVOT

UN COUP DE RASOIR

Le théâtre représente une chambre à coucher de garçon. Au fond, un lit caché par des rideaux. À gauche, premier plan, une toilette. À droite, un guéridon. Au fond, à gauche, une porte conduisant à l'extérieur. A droite, deuxième plan, une porte.

SCÈNE PREMIÈRE.

Au lever du rideau, la scène est vide. La pendule sonne dix heures. Les rideaux s'ouvrent brusquement. La tête d'Anténor paraît coiffée d'un bonnet de coton.

Anténor, seul.

ANTÉNOR, passant sa tête

Qu'est-ce que c'est que cette heure-là ?

Appelant.

Gavot ! Gavot ! Animal de domestique ! Gavot ! Gavôôôôôt !

Voir l'acte I scène 2 du Malade Imaginaire de Molière.

VOIX DE GAVOT, dans la coulisse

Monsieur ?...

ANTÉNOR

Quelle heure est-il ?

VOIX DE GAVOT

Je ne sais pas !

ANTÉNOR

Vas-y voir, imbécile !

GAVOT

C'est que je suis couché.

ANTÉNOR

Eh bien ! Lève-toi !

GAVOT

Oui, monsieur.

ANTÉNOR, au public

C'est mon domestique, je l'ai fait coucher à côté de moi, c'est très commode.

Après un temps.

Que diable fait-il ?

Appelant.

Gavot ! Gavot !

VOIX DE GAVOT

Je me suis rendormi, Monsieur !

ANTÉNOR

Butor ! Je vais prendre ma cravache !

VOIX DE GAVOT

Il est dix heures !

ANTÉNOR, sautant vivement en bas de son lit. Il est en caleçon et en bonnet de coton

Dix heures !... Nom d'une trompette !... Et je me marie à onze !

Courant de tous côtés.

Vite ! Mon pantalon... Mon gilet... Mes bottes !...

Appelant.

Gavot !... Gavot !... Qu'est-ce que tu fais ?

VOIX DE GAVOT

Je me suis rendormi, Monsieur !

ANTÉNOR, l'imitant

Je me suis rendormi, Monsieur... Mais je n'ai pas le temps de le rosser.

Criant.

Lève-toi ! Viens m'habiller !

VOIX DE GAVOT

Oui, Monsieur.

ANTÉNOR, allant à sa toilette

Voyons. Commençons toujours.

Il se regarde dans la glace.

Sacrebleu ! Ma barbe qui n'est pas faite !... Et mes témoins qui doivent venir me prendre à dix heures et demie.... Allons bon ! Je n'ai pas d'eau chaude ! Mais bah !...

Il tient sa cuvette et s'avance vers le public, tout en faisant mousser son savon.

Que c'est donc bête de dormir comme ça un jour de noce ! C'est la faute de Gavot... Je me suis dit il ronfle, ça me réveillera.... Et l'animal n'a pas ronflé !

SCÈNE II. Anténor, Gavot.

Gavot entre. Il est en caleçon et porte un foulard de nuit sur sa tête.

ANTÉNOR, à Gavot

Pourquoi n'as-tu pas ronflé ?...

GAVOT

Monsieur ne m'en avait pas donné l'ordre... Tiens ! Monsieur qui porte un bonnet de coton.

ANTÉNOR

Oui, c'est une surprise que je ménage à ma fiancée... N'en parle pas... Je ne connais pas de coiffure plus commode... C'est chaud, ça tient sur la tête, ça se baisse, ça se relève...

GAVOT

Alors pourquoi m'avez-vous défendu d'en porter ?

ANTÉNOR

Tiens ! Pour que tu ne me ressembles pas, je ne veux pas être coiffé comme mon domestique.

GAVOT

Alors vous n'êtes pas un républicain, vous n'êtes pas un pur.

ANTÉNOR

Pourquoi ?

GAVOT

Puisque vous coiffez le bonnet de coton et que vous imposez au peuple le foulard.

ANTÉNOR

Ah ! Tu m'ennuies... Va me chercher mes habits.

GAVOT

J'y vais... mais vous n'êtes pas un pur.

Il sort.

SCÈNE III.

ANTÉNOR, seul

Voilà déjà un quart d'heure de passé... nom d'un nom !

Il se barbouille avec rage la figure de savon.

Je ne serai jamais prêt... Crétin de Gavot, qui n'a pas ronflé ! Que va dire ma prétendue ? Mademoiselle Antheaume de la Pâmoison ! La faire attendre... Une fille unique ! La plus riche héritière de Toulouse... à ce que dit son père.

On sonne à la porte extérieure.

Prelotte ! Mes témoins !

Il ôte le savon qui est sur sa figure et s'approche de la porte du fond.

Qui est là ?

UNE VOIX

La modiste, s'il vous plaît ?

ANTÉNOR

C'est au-dessus... Imbécile !

Reprenant la cuvette et se barbouillant de nouveau la figure.

Il faut que je recommence à présent. Ça ne m'avance pas.

Il se barbouille avec rage.

Ah ! Crebleu ! Dans l'oeil... Oh ! là, la !... Ça me pique !

Appelant.

Gavot ! Gavot !

VOIX DE GAVOT

Monsieur ?

ANTÉNOR

Arrive, viens me souffler dans l'oeil.

VOIX DE GAVOT

Voilà ! Je vous brosse.

ANTÉNOR

Ah ! Ça se passe. C'est fini.

Au public.

Mon mariage est un coup de fortune. Le Marquis de la Pamoison donne en dot à sa fille un château !... Rien que ça !

SCÈNE IV. Anténor, Gavot.

GAVOT, entrant

Me voilà, Monsieur.

ANTÉNOR

Qu'est ce que tu veux.

GAVOT

Vous soufflez l'oeil.

ANTÉNOR, à part

Non, je n'ai pas le temps de la rosser.

Haut.

Tourne toi !

GAVOT, se tournant

Avec plaisir.

ANTÉNOR, lui donnant un coup de pied

Là... Maintenant va me chercher mes habits.

GAVOT

Oui, Monsieur.

À part.

Il est original, Monsieur.

Il sort.

SCÈNE V.

ANTÉNOR, seul

Ce château est situé mi-côte sur les bords de la Garonne... Il est connu dans le pays sous le nom de : château du grand Traquenard... Il a quatre tourelles... Mon beau-père l'estime quatre cent mille francs... Cent mille francs par tourelle ; ce n'est pas exagéré. J'ai là-bas un imbécile d'ami qui est notaire, je lui ai écrit pour lui demander des renseignements sur le château.... Et sur la demoiselle... Il ne m'a pas répondu, ce n'est pas gentil.

SCÈNE VI. Anténor, Gavot.

GAVOT, entre. Il s'approche de son maître et lui présente sa canne et son chapeau

Monsieur, voilà !

ANTÉNOR

Qu'est-ce que c'est que ça ?

GAVOT

Votre canne et votre chapeau.... pour vous habiller...

ANTÉNOR, à part, grinçant

Oh ! Oh ! Mais je n'ai pas le temps.

Haut.

Tourne-toi !

GAVOT, se tournant

Avec plaisir.

ANTÉNOR, lui donnant un coup de pied

Tiens !

GAVOT, à part

Il est original, Monsieur.

ANTÉNOR

Imbécile ! Tu sais bien qu'on ne se marie pas avec une canne.

GAVOT

Eh ! Eh ! Ça peut servir.

ANTÉNOR

Va me chercher mon pantalon, mon habit.

GAVOT

Tout de suite.

Il remonte et revient.

Ah ! J'oubliais... C'est une lettre.

ANTÉNOR

Est-ce que j'ai te temps. Pose-la là.

Gavot la met sur le guéridon.

Donne-moi mon rasoir... Mon rasoir anglais...

À part.

C'est un vrai... Je l'ai acheté en Belgique...

GAVOT

Le voici.

ANTÉNOR

Ah çà, est-ce que tu vas rester toute la journée en caleçon ?

Il commence à se raser.

GAVOT

Oh ! Non, monsieur... Je vais l'ôter... pour me recoucher.

ANTÉNOR, vivement

Te recoucher !... Aie !... Animal, tu m'as fait couper !

Il va à la toilette et se colle sur la figure un morceau de taffetas d'Angleterre.

GAVOT

Ça ne sera rien... faut laisser saigner.

ANTÉNOR

Va mettre ta livrée... Elle est neuve... Tu monteras derrière ta voiture... Ça fera très bien...

GAVOT

Mais, Monsieur...

ANTÉNOR, regardant la pendule

Plus que dix minutes ! Sors ou je t'égorge !

Gavot se sauve.

SCENE VII. Anténor, puis Gavot.

ANTÉNOR, se rasant très vivement

Voyons... Ne perdons pas de temps... Pristi ! Je me suis encore coupé ! Diable de rasoir anglais !

Il se colle un second morceau de taffetas sur la figure.

Ça va sécher... Continuons.

Il se rase.

GAVOT, entrant

Monsieur, voici vos habits.

ANTÉNOR

Mets-tes sur la chaise...

GAVOT, à part

Avec tout ça, je ne trouve pas mon chapeau de livrée.

À Antenor.

Monsieur, vous n'avez pas vu mon chapeau ?

Il lui secoue le bras.

ANTÉNOR, se coupant

Animal ! Ça fait trois !

Il se colle un troisième morceau de taffetas sur la figure.

Eh bien ! Me voilà gentil ! Je ne peux pas me marier comme ça... Je suis tatoué ! Satané rasoir !

Il le jette.

Il faut que j'attende... que je sèche...

Il s'asseoit.

GAVOT

Monsieur est donc bien pressé de se marier ?

ANTÉNOR

Est-il bête ! Puisqu'on m'attend à la mairie à onze heures.

GAVOT

C'est que moi aussi je me suis marié.

ANTÉNOR

Toi !... Eh bien ?...

GAVOT

Eh bien ! Ça ne m'a pas réussi.

S'asseyant.

C'est une histoire lamentable... J'avais épousé une demoiselle du midi... Belle comme une orange !

ANTÉNOR

Ah ! Je comprends. Elle t'a fait des farces !

GAVOT

Je ne crois pas... Je n'ai pas eu la curiosité de m'en informer... Mais elle mangeait de t'ai !... Moi, je ne peux pas supporter cette odeur-là... Le troisième jour, je lui ai dit : Thaïs, voulez-vous renoncer à t'ail ?... L'ail ou moi, choisissez !... Elle m'a répondu : j'aime mieux l'ail... Alors nous nous sommes séparés...

ANTÉNOR

Eh bien ! Qu'est-ce que ça me fait ?... Je suis là à t'écouter, va-t'en !... Va t'habiller !...

GAVOT

Alors Monsieur tient toujours à la livrée ?

ANTÉNOR

Oui, file.

Gavot sort.

SCÈNE VIII.

ANTÉNOR, seul

Ça ne sèche pas... Je vais toujours mettre mon pantalon... Ça m'avancera.

Il le met.

Où sont mes bretelles !

Il s'approche du guéridon et y trouve la lettre déposée par Gavot.

Tiens !... Qu'est-ce que c'est que ça ?... Une lettre !

Il l'ouvre.

C'est de mon imbécile d'ami... qui est notaire... Il m'envoie les renseignements que je lui demandais... Il est bien temps.

Lisant.

« Mon cher ami, je t'envoie les détails que tu m'avais demandés sur le château du grand Traquenard. Je l'estime six cent vingt-neuf mille francs. »

Parlé.

Ah ! Le beau-père ne m'a pas trompé ! C'est un honnête homme...

Lisant.

« Il a été mis en vente l'année dernière sur la mise à prix de huit cent cinquante francs... Personne n'a osé le pousser. ».

Parlé.

Comment ! Huit cent cinquante francs ! Mais puisqu'il l'estime six cent vingt-neuf mille.

Regardant la lettre.

Ah ! Mais non !... Il n'y a pas mille... Il y a six cent vingt-neuf francs... Tout sec.

Se levant.

Bigre ! Bigre ! Bigre !

Lisant.

« Ce soi-disant château est une tourelle qui sert de colombier. »

Parlé.

Une tourelle !... Une seule ?... Il en manque trois !... Mais alors mon beau-père est un filou... Ou un poète !

Lisant.

« Quant à Mademoiselle Antheaume de la Pamoison... Elle est grande, bien faite, le teint un peu bistré, mais belle... »

Parlé.

Oui, belle comme une orange.

Lisant.

« Elle était extrêmement appréciée du 8° dragons. »

Parlé.

Eh bien, merci ! J'allais faire un joli mariage. Ah ! Mais non ! Pas assez de tourelles et trop de dragons !... Quand je pense que c'est à un coup de rasoir que je dois... Car enfin si je ne m'étais pas coupé, je serais parti, si j'étais parti, je serais marié, et si j'étais marié... Je serais... Il était temps !

Appelant.

Gavot ! Gavot !

SCÈNE IX. Anténor, Gavot.

GAVOT, entre. Il est en grande livrée

Je suis prêt, Monsieur.

ANTÉNOR

Gavot, ramasse ce rasoir, mon ami.

GAVOT, le ramassant

Le voilà.

ANTÉNOR

Baise-le.

Garot l'embrasse.

Baise-le encore.

Gavot l'embrasse de nouveau.

Très bien.

GAVOT, à part

Il est original, monsieur.

ANTÉNOR

Maintenant, crois-moi, Gavot, si jamais tu te remaries... Fais-toi la barbe avant...

GAVOT

Pourquoi ça ?

ANTÉNOR

Pour qu'on ne te la fasse pas après... Je t'autorise à me donner mon bonnet de coton...

GAVOT, le lui donnant

Monsieur va se marier en bonnet de coton ?

ANTÉNOR

Non... Je ne me marie plus... Je me recouche, Gavot...

GAVOT

Ah bah !... Si monsieur voulait me permettre d'en faire autant ?

ANTÉNOR

Comment donc !... Je te t'ordonne ! Tu peux remettre ton foulard.

GAVOT

Oui, le foulard pour le peuple !... Vous n'êtes pas un pur !

Ils s'assoient en face l'un de l'autre, se coiffent de nuit et ôtent leurs pantalons.

ANTÉNOR

Ah ! J'oubliais, j'attends mes témoins ; si on sonne, tu ne te dérangeras pas, Gavot.

GAVOT

Monsieur peut être tranquille.

ANTÉNOR, se déshabillant

Crois-moi, fais-toi la barbe avant... Bonsoir, Gavot...

GAVOT

Bonsoir, Monsieur.

ANTÉNOR

Bonne nuit, Gavot.

GAVOT

Bonne nuit, Monsieur.

Le rideau tombe pendant qu'ils se déshabillent.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica