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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

Le Baron de Fourchevif

Eugène Labiche, Alphonse Leveaux· créée en 1859· 6 personnages

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase-Dramatique,le 15 juin 1859.

Personnages

  • LE BARON DE FOURCHEVIF, M. GEOFFROY
  • ÉTIENNE LAMBERT, peintre. M. LAGRANGE
  • ROUQUÉROLLE, peintre. LESUEUR
  • TRONQUOY, domestique. FRANCISQUE jeune
  • LA BARONNE DE FOURCHEVIF, Mademoiselle MÉLANIE
  • ADÈLE, sa fille. Mademoiselle LAMBERT

LE BARON DE FOURCHEVIF

Le théâtre représente un vieux salon gothique donnant sur un parc ; portrait de famille, un meuble moderne en acajou, trois portes au fond. À droite, premier plan, table servant de bureau. Deuxième plan, porte. À gauche, premier plan, fenêtre. — Deuxième plan, grande cheminée.

SCÈNE PREMIÈRE. ADÈLE, Tronquoy.

TRONQUOY, il porte une livrée trop dorée et de mauvais goût, il regarde dans la glace, à droite

Suis-je beau, mon_Dieu ! Suis-je beau !

ADÈLE, assise devant un chevalet, à gauche, peint des fleurs placées dans un vase, sur un guéridon

Non, je ne pourrai jamais rendre ces tons-là... Le camellia est une fleur décourageante.

TRONQUOY

Et puis ça ne sent rien ; mais, patience... J'ai lu l'autre jour dans le journal qu'un monsieur avait trouvé le moyen de parfumer ces fleurs.

ADÈLE

En vérité ?

TRONQUOY

Ainsi la rose, à l'avenir, elle sentira l'eau de Cologne.

ADÈLE

Jolie découverte. Tronquoy !

TRONQUOY

Mademoiselle ?

ADÈLE, elle se lève

C'est toi qui as été chercher ce bouquet chez monsieur Jules Dandrin, noire voisin ?

TRONQUOY

Oui, Mademoiselle, à cheval, avec ma livrée... Ça a fait un effet dans la campagne !

ADÈLE

C'est bien, laissons ta livrée... Et que t'a dit monsieur Jules ?

TRONQUOY

Il ne m'a rien dit ; il m'a donné cent sous ; chaque fois que je le rencontre, il me donne cent sous !

ADÈLE

Je ne te demande pas cela.

TRONQUOY

Voilà un brave jeune homme, et qui peint... comme un peintre ! En un rien de temps il a fait le rocher de monsieur votre père, qui est au bout du parc.

ADÈLE, à part

Oh ! Oui, il est artiste !

TRONQUOY

Et comme il fait de jolies chansons !

ADÈLE

Comment ?

TRONQUOY

Avant-hier, je suis entré au salon pendant qu'il était au piano... Il chantait le Nid d'hirondelles... avec une petite voix... et des petits yeux ; ça m'a remué !

ADÈLE, se remettant à peindre

Où est mon père ?

TRONQUOY

Monsieur le Baron de Fourchevif ! Il fait sa promenade du matin dans le parc ; il a emporté des croutes de pain pour donner aux carpes.

ADÈLE

Et ma mère ?

TRONQUOY

Madame la Baronne est très occupée, c'est aujourd'hui jour de lessive.

SCÈNE II. Les mêmes, La Baronne, puis FOURCHEVIF. *

LA BARONNE, entrant du fond

Bonjour, Adèle.

ADÈLE

Bonjour, maman.

LA BARONNE

Tiens, c'est gentil ce que tu fais là, Tronquoy ?

TRONQUOY

Madame la Baronne ?

LA BARONNE

Vous allez tendre les cordes pour la lessive.

Apercevant la livrée de Tronquoy.

Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Est-ce que vous êtes fou ?

TRONQUOY

Quoi donc ?

LA BARONNE

Vous mettez votre livrée neuve dès le matin !

TRONQUOY

Madame, c'est que...

LA BARONNE

Ne vous ai-je pas acheté une petite veste pour faire le ménage ? Allez mettre votre petite veste.

TRONQUOY

Mais, Madame la Baronne...

LA BARONNE

Allez mettre votre petite veste.

Fourchevif paraît au fond, il a son pantalon retroussé du bas, il tient d'une main quelques brins de bois mort, et de l'autre un panier de pêches.

FOURCHEVIF

Adèle, Fourchevif, Tronquoy, la Baronne.

C'est incroyable, c'est inimaginable.

TRONQUOY

Adèle, Tronquoy, Fourchevif.

Monsieur le baron !

FOURCHEVIF, lui remettant son petit fagot

Porte ça à la cuisine.

À la Baronne.

Je n'aime pas à voir traîner le bois... et en se promenant, ça occupe !

Apercevant la livrée de Tronquoy.

Comment, te voilà encore doré sur tranches à neuf heures du matin ?

TRONQUOY

C'est ma livrée.

FOURCHEVIF

Sa livrée ! Pourquoi ne couches-tu pas avec ?

LA BARONNE

Va, parle-lui ferme.

FOURCHEVIF

Oui. Approche, pourquoi t'ai-je acheté une livrée ?

TRONQUOY

Dame ! C'est pour mettre sur mon dos.

FOURCHEVIF

Est-il bête ! Mais si je t'ai acheté une livrée, ce n'est ni pour moi, ni pour ma femme, ni pour ma fille... et encore moins pour toi.

TRONQUOY

Ah ! bah !

FOURCHEVIF

C'est pour le monde, c'est pour les autres ! Or, il n'y a personne, nous sommes seuls ; donc ta livrée devient complètement inutile.

LA BARONNE

Parbleu l

FOURCHEVIF

Donc, va mettre ta petite veste.

TRONQUOY

Oh ! Monsieur, je suis si bien là-dedans, c'était mon rêve.

FOURCHEVIF

Oh ! L'orgueil ! Il y a un an ça gardait les vaches... en blouse, et aujourd'hui...

Avec colère.

Va mettre ta petite veste.

TRONQUOY

Oui, Monsieur le Baron.

Il remonte.

FOURCHEVIF

En même temps tu diras au jardinier d'emballer deux paniers de pêches.

Remettant le petit panier qu'il tient à Adèle.

Tiens, celles-ci sont attaquées, c'est pour nous ; occupe-toi de ton dessert. S'il y en a de trop gâtées, elles seront pour Tronquoy. Tronquoy, tu auras des pêches.

Tronquoy sort par le fond, à droite, avec le fagot, et Adèle, par le fond, avec le panier de pêchés.

SGÈNE III. Fourchevif, La Baronne.

FOURCHEVIF

Nous voilà seuls, j'ai à |e parler ; c'est très-important.

Ils s'asseyent à droite.

Monsieur Jules Dandrin m'a fait demander ce matin, par son père, la main d'Adèle.

LA BARONNE

Eh bien ! Je m'en doutais.

FOURCHEVIF

Voyons, il faut causer de ça, qu'est-ce que tu en penses ?

LA BARONNE

Ce n'est pas si pressé, Adèle n'a pas dix-huit ans.

FOURCHEVIF

Encore faut-il répondre ! C'est un excellent parti. Les Dandrin ont la plus belle raffinerie de betteraves du département. Sais-tu le chiffre de leur dernier inventaire ? Cent soixante quatre mille trois cent trente-deux, zéro cinq ! Voilà ce que j'appelle un inventaire.

LA BARONNE

Sans doute... sans doute.

FOURCHEVIF

Quoi, sans doute ? Ce n'est pas un bel inventaire ?

LA BARONNE

Si, mais Dandrin... Dandrin... C'est bien court ; il n'est pas noble.

FOURCHEVIF

Eh bien ! Et nous ?

LA BARONNE, effrayée

Chut ! Tais-toi, donc.

FOURCHEVIF

Sois donc tranquille, il n'y a personne. Mais tu oublies toujours que je m'appelle Potard et toi... par conséquent Madame Potard.

LA BARONNE

Mon ami !

FOURCHEVIF

.Et que nous avons vendu de la porcelaine rue de Paradis-Poissonnière, 22. Et je m'en vante... Tout bas, par exemple.

LA BARONNE

Vous êtes insupportable avec vos souvenirs.

FOURCHEVIF

Puisqu'il n'y a personne.

LA BARONNE

Quelle nécessité y a-t-il de venir exhumer après dix-huit ans ce nom ?...

FOURCHEVIF

C'est connu ! Lorsque nous avons acheté, il y à dix-huit ans, la terré de Fourchevif, tu m'as dit en visitant le château ; tiens, nous étions dans la seconde tourelle ! Tu m'as dit : Il est impossible d'habiter ça et de s'appeler Potard. Je t'ai répondu : C'est vrai, ça grimace... Alors nous nous sommes mis à chercher un nom, et à force de chercher, nous avons trouvé celui de Fourchevif, qui était là parterre, à rien faire.

LA BARONNE

À qui cela nuit-il, puisqu'il n'y a plus d'héritiers de ce nom ?

FOURCHEVIF

Si, on m'a dit qu'il eh restait un... Un tout petit, à Paris.

LA BARONNE

Paris est si loin du Dauphiné !

FOURCHEVIF

Et puis, il est peut-être mort, ce brave garçon ; quant au titre de baron, je n'y pensais pas. Ce sont les gens du pays qui me l'ont donné. Tiens, c'est le père Mathurin qui a commencé, le jour où il est venu pour renouveler son bail, le vieux malin !

LA BARONNE

C'est tout naturel, les Fourchevif étaient barons, et puisque nous avons acheté leur immeuble...

FOURCHEVIF

Et recueilli leur nom...

LA BARONNE

Nous ne devions pas contrarier les habitudes du pays.

FOURCHEVIF, ils se lèvent

Et puis, baron, c'est gentil, c'est agréable ! Ça nous permet de voir la noblesse des environs... Nous boudons, nous complotons, nous parlons de nos ancêtres.

Montrant les portraits.

Voilà les miens, ont-ils des nez ! Il faudra que je les fasse débarbouiller... Je leur dois bien cela. Grâce à eux, à mes relations, je compte me présenter aux prochaines élections du conseil général.

LA BARONNE

Et plus tard, qui sait... à la députation !

FOURCHEVIF, vivement

Oh ! Non ; il faudrait aller à Paris.

LA BARONNE

Eh bien ?

FOURCHEVIF

J'y connais tant de marchands de porcelaines ! Voyons, et notre prétendu, quelle réponse ?

LA BARONNE

Dame, c'est une mésalliance !

FOURCHEVIF, à part

Elle est superbe ma femme... Elle a toujours l'air de revenir des croisades !

LA BARONNE

Il y aurait peut-être un moyen.

FOURCHEVIF

Lequel ?

LA BARONNE

Si Monsieur_Dandrin consentait à mettre une apostrophe à son nom !

FOURCHEVIF

C'est juste, D, apostrophe, A, N, D'Andrin, c'est presque noble.

LA BARONNE

Crois-tu qu'il accepte ?

FOURCHEVIF

Parfaitement ; il n'est pas fier. Je lui céderai deux ou trois ancêtres, et il sera des nôtres.

SCÈNE IV. Les mêmes, ADÈLE, puis Tronquoy.

ADÈLE, entrant

Je viens d'arranger mon dessert.

FOURCHEVIF, bas à la Baronne

Je vais l'interroger adroitement.

Haut.

Approche, Adèle, nous avons à te parler.

* Fourchevif, Adèle, la baronne.

ADÈLE

À moi, papa ?

LA BARONNE

Oui, mon enfant.

FOURCHEVIF

Réponds-moi franchement. Qu'est-ce que tu penses de Monsieur Jules Dandrin ?

ADÈLE

Mais dame, papa...

FOURCHEVIF

Tu vas me dire, qu'il n'est pas noble, c'est un malheur, sans doute.

ADÈLE

Ah ! Ça, ça m'est bien égal !

LA BARONNE

Hein ?

FOURCHEVIF, à part

Elle a du sang des Potard !

LA BARONNE

Ma fille, il ne faut pas dire cela.

FOURCHEVIF

Non, il ne faut pas dire cela... devant le monde... D'ailleurs, Monsieur Dandrin mettra l'apostrophe, c'est convenu.

ADÈLE

L'apostrophe pourquoi faire ?

FOURCHEVIF

Eh bien, pour t'épouser, car il te demande en mariage.

ADÈLE, avec joie

Ah !

LA BARONNE, à part

Il appelle ça l'interroger adroitement.

FOURCHEVIF

Maintenant, donne-moi ton opinion.

ADÈLE

Mon_Dieu ! Vous me voyez très embarrassée... Je ferai toujours vos volontés... Et celles de maman ; et puisque vous me forcez...

FOURCHEVIF

Nous ne te forçons pas, remarque que nous ne te forçons pas.

ADÈLE

Puisque vous me forcez à vous dire mon sentiment sur Monsieur Jules...

FOURCHEVIF

Ah !

ADÈLE

Que j'ai à peine entrevu ! Je dois convenir que ses manières sont élégantes, pleines de distinction et de réserve, qu'il s'habille avec goût, qu'il marche avec grâce, que ses mains sont fines, ses yeux spirituels...

LA BARONNE, l'arrêtant

Ma fille !

FOURCHEVIF

Est-ce fini ?

ADÈLE

Oui, papa.

FOURCHEVIF

Eh bien, mon compliment ! Tu n'as pas tes yeux dans ta poche !

Imitant Adèle.

Je l'ai à peine entrevu !... Oh ! Les petites filles !

ADÈLE

Papa... Est-ce que vous-allez lui répondre aujourd'hui ?...

FOURCHEVIF, allant à son bureau

Un instant, que diable ! D'abord il faut que je fasse mes quittances pour les envoyer à Paris, c'est après-demain le quinze.

TRONQUOY, entrant. Il a mis sa veste du matin, il est triste

Monsieur le baron...

FOURCHEVIF

Ah ! C'est toi...

L'examinant.

À la bonne heure, tu es très bien comme ça.

TRONQUOY

Oui ; sauf que je n'ai pas l'air d'un domestique...

Avec mépris.

J'ai l'air d'un paysan !...

* Adèle, la baronne, Tronquoy, Fourchevif. " ' '

FOURCHEVIF

Voyons, que veux-tu ?

TRONQUOY

Il y a là un monsieur qui désire parler au propriétaire du château.

FOURCHEVIF

Un monsieur ?

TRONQUOY, montrant sa veste

Il m'a vu avec ça !

FOURCHEVIF

Tu m'ennuies, comment s'appelle-t-il, ce monsieur ?

TRONQUOY

Voilà sa carte.

FOURCHEVIF, lisant

Etienne Lambert... Je ne connais pas... Fais-le entrer.

Tronquoy sort.

LA BARONNE

Viens, Adèle.

À Fourchevif.

Dépêche-toi de le congédier... C'est aujourd'huiCma lessive, tu viendras nous aider à étendre.

La baronne et Adèle entrent à droite, deuxième plan.

SCÈNE V. Tronquoy, Lambert, Fourchevif.

TRONQUOY, à la cantonade

Par ici, entrez, Monsieur.

Lambert paraît au fond, il porte une blouse et une boîte de couleurs à la main. Saluant.

LAMBERT

Monsieur, c'est bien au propriétaire du château que j'ai l'honneur de parler ?

FOURCHEVIF, se levant

À lui-même, monsieur.

TRONQUOY, à part, examinant le costume de Lambert

Après ça, il n'est pas mieux mis que moi.

LAMBERT, à Fourchevif

Monsieur, vous avez au bout de votre parc un rocher célèbre parmi les artistes qui viennent en Dauphiné, et je viens vous demander la permission d'en faire une étude.

FOURCHEVIF

Ah ! C'est pour ça... Alors monsieur est artiste ?

Il remet sa casquette.

LAMBERT

Oui, Monsieur ; couvrez-vous donc, je vous prie.

FOURCHEVIF

Ma parole, je ne sais pas ce que vous avez tous après mon rocher. C'est une grosse pierre comme les autres.

LAMBERT

Il y en a même de plus grosses !

FOURCHEVIF, à part

Il a peut-être l'intention de me vendre son barbouillage.

Haut.

Monsieur, je vous accorde la permission de faire mon rocher... Mais si c'est pour me le vendre, je vous préviens que je n'achète pas ces machines-là.

LAMBERT, piqué

Rassurez-vous, Monsieur ; quand je commence un tableau, il est vendu ; d'ailleurs, je ne travaille pas pour la province.

FOURCHEVIF

Alors très bien ; faites votre petit dessin ; mais n'entrez pas dans le potager... Les fruits sont comptés.

LAMBERT

Hein ?

FOURCHEVIF, sortant par la droite, deuxième plan

Tronquoy, ne quitte pas monsieur.

SCÈNE VI. Lambert, Tronquoy.

LAMBERT, à lui-même,

Qu'est-ce que c'est que ce hérisson-là ?

À Tronquay. Portant sa boîte à couleurs sur le guéridon.

Qu'est-ce qu'il fait ton maître ?

TRONQUOY

Il fait sa lessive.

LAMBERT

Oui, mais sa profession ?

TRONQUOY

Sa profession ? Il n'en a pas.

Avec fierté.

Monsieur le Baron de Fourchevif est bourgeois !

LAMBERT

Hein ? Il s'appelle le Baron de Fourchevif, lui ?

TRONQUOY

Parbleu !

LAMBERT, à lui-même

Ah ! Par exemple, c'est un peu fort !

À Tronquoy.

Mon ami, veux-tu dire à ton baron de venir tout de suite, j'ai à lui parler.

TRONQUOY

Mais, monsieur...

LAMBERT

Va, c'est très important.

Tronquoy sort.

Ah ! Voilà un baron qui a besoin d'une leçon ; je me charge de la lui donner... Et ce brave Rouquérolle, mon rapin, mon compagnon de travail qui m'attend à l'auberge pour déjeuner. Bah ! Il m'attendra.

SCÈNE VII. Lambert, Fourchevif.

FOURCHEVIF, entrant

Vous m'avez fait demander ? Dépêchons-nous, je suis pressé.

LAMBERT

C'est bien monsieur le Baron de Fourchevif que j'ai l'honneur de saluer ?

FOURCHEVIF

Lui-même, après ?

LAMBERT

En êtes-vous bien sûr ?

FOURCHEVIF

Comment, voilà qui est fort.

LAMBERT

Vous savez qu'il n'en reste plus qu'un Fourchevif... Le dernier de la famille.

FOURCHEVIF, se désignant

Eh bien ?

LAMBERT

J'ai bien de la peine à croire que ce soit vous.

FOURCHEVIF

Et pourquoi, s'il vous plaît ?

LAMBERT, simplement

Parce que c'est moi !

FOURCHEVIF

Hein ? Vous Monsieur le Baron !

Il ôte vivement sa casquette.

LAMBERT

Couvrez-vous donc, je vous prie.

FOURCHEVIF

C'est impossible ! Un baron... en blouse !

LAMBERT

Vous êtes bien en casquette ! Faut-il produire mon acte de naissance ? Je suis fils de Raoul_de_Fourchevif et de dame Raymonde_Jacotte_de_Fourcy.

FOURCHEVIF, à part

J'ai vu ces noms-là dans mes titres.

Haut.

Mais que signifie cette carte : Etienne Lambert ?

LAMBERT

C'est mon nom de peintre, mon nom de guerre, si vous voulez... Sans fortune et obligé de vendre mes tableaux pour vivre, je n'ai pas cru devoir associer le nom de mes ancêtres aux péripéties d'une position... plus que précaire ; il sied mal de porter ses diamants quand on n'est pas toujours sûr d'avoir un habit. Alors, j'ai mis le nom de mes aïeux dans ma poche, par respect pour eux, et j'en ai arboré un autre : Etienne Lambert ! Au moins celui-là n'engage pas. Etienne Lambert peut endosser la blouse du peintre, fumer librement sa pipe, loger au sixième étage, et dans les jours difficiles aborder sans humiliation le dîner à vingt-deux sous... Le baron_de_Fourchevif ne le pourrait pas.

FOURCHEVIF

Vous m'avez l'air d'un brave garçon, je crois que nous pouvons nous entendre.

LAMBERT

Comment cela ?

FOURCHEVIF

Du moment que vous ne vous servez pas du nom de vos ancêtres, je ne vois pas pourquoi vous vous opposeriez à me le laisser porter.

LAMBERT

Vous croyez que ça se prête comme un parapluie ?

FOURCHEVIF

Oh ! Je ne vous le demande pas pour rien.

Tirant son portefeuille.

Je suis trop juste.

LAMBERT

Oh ! Oh ! Cachez cela.

FOURCHEVIF

Comment ?

LAMBERT

Je ne vends pas de vieux galons.

FOURCHEVIF, étonné

Ah ! Alors que désirez-vous ?

LAMBERT, s'asseyant

C'est bien simple, je désire que vous sortiez de mon nom.

FOURCHEVIF

Ah ça ! C'est impossible.

LAMBERT

Impossible est joli. Mais vous oubliez donc que je puis vous y contraindre ? On vient de faire une petite loi sur les titres.

FOURCHEVIF, vivement

Je la connais, mais vous ne voudrez pas ; vous un artiste, vous ne voudrez pas dépouiller un pauvre père de famille d'un nom qu'il a honorablement conquis par dix-huit ans d'exercice.

LAMBERT

Il y a six mois, j'ai fait condamner un monsieur qui avait conquis ma montre de cette manière-là.

FOURCHEVIF

Oh ! Quelle différence ! Mais vous ne savez pas tout. Je me présente au conseil général, mes circulaires sont lancées ; ce serait me couvrir de honte, de ridicule.

LAMBERT

Désolé !

FOURCHEVIF

Et ma femme, ma pauvre femme, comment lui dire... ? Elle est si nerveuse. Et ma fille, ma pauvre fille, qui va se marier. Un pareil scandale ferait tout manquer... Elle en mourrait et ma femme aussi ! Et moi aussi !

LAMBERT, riant

Diable ! Trois morts sur la conscience.

FOURCHEVIF

Quatre ! Le prétendu ; quatre !

LAMBERT, à part

Il est drôle, ce bonhomme.

Haut.

Mon_Dieu ! Je n'ai aucune raison de vous être personnellement désagréable, et je cherche s'il n'y aurait pas un moyen...

FOURCHEVIF

Oh ! Parlez

Tirant de nouveau son portefeuille.

Aucun sacrifice ne me coûtera.

LAMBERT

Laissez-donc votre portefeuille en repos.

FOURCHEVIF

Qui, voyons votre moyen.

À part.

Dieu ! Que j'ai chaud !

LAMBERT

Vous êtes riche, n'est-ce pas... très-riche ?

FOURCHEVIF

Moi ?

À part.

Il va me demander des sommes folles,

Haut.

Je suis riche... J'ai une certaine aisance, mais il ne faudrait pas croire...

LAMBERT, se levant

Ah ! Si vous n'êtes pas riche, n'en parlons plus, ça ne peut pas s'arranger.

FOURCHEVIF

Eh ! Bien, oui, là ! Je suis riche, je suis très riche... dans une certaine mesure.

LAMBERT

Alors, nous pouvons causer ; asseyez-vous.

Il le fait asseoir sur la chaise qu'il vient de quitter et en prend une autre.

FOURCHEVIF, à part

Qu'est-ce qu'il va me demander, mon_Dieu !

LAMBERT

Je vous ai dit que j'avais quitté mon nom parce que ma position de fortune ne me permettait pas de le soutenir dignement.

FOURCHEVIF

Oui.

LAMBERT

Eh bien ! Si je consentais à vous le laisser porter, à vous qui êtes mieux partagé que moi, prendriez-vous l'engagement sérieux de lui rendre son ancien lustre ?

FOURCHEVIF

Qu'entendez-vous par là ?

LAMBERT

J'entends que vous le tiriez d'oubli, que vous le fassiez rayonner de sa splendeur passée, enfin que vous le portiez haut et ferme, comme il convient à un baron_de_Fourchevif,

FOURCHEVIF

Et après ?

LAMBERT

Voilà tout.

FOURCHEVIF, joyeux

Comment, vous ne me demandez que ça ?

LAMBERT

Prenez garde, je vous demande peut-être plus que vous ne pourrez me donner ; autrefois nous habitions ici une splendide demeure.

FOURCHEVIF

Vous trouvez que c'est mal tenu ?

LAMBERT

Mais, franchement.

FOURCHEVIF

Très bien, je vais faire repeindre la façade du château... à l'huile !

LAMBERT

Ce n'est pas tout que le château soit repeint, il faut qu'un gentilhomme l'habite, et voilà le difficile.

FOURCHEVIF

Mais je sais être gentilhomme, voilà dix-huit ans que je pratique.

LAMBERT

Enfin, je veux bien vous essayer.

FOURCHEVIF

Comment, m'essayer ?

LAMBERT

Oui, c'est une expérience ; je vous prête le nom de mes pères, mais prenez-y garde, si vous laissez passer l'oreille du bourgeois, je le reprends ; je le remets dans la poche de l'artiste.

Ils se lèvent.

FOURCHEVIF

C'est convenu.

LAMBERT

Où est ma chambre ?

FOURCHEVIF

Votre chambre ?

LAMBERT

Il faut bien que je sois là pour vous voir à l'oeuvre.

FOURCHEVIF

Ah ! Oui.

LAMBERT

Cela paraît vous contrarier ; voilà déjà un faux pas.

FOURCHEVIF

Comment ?

LAMBERT

L'hospitalité est une vertu de race.

FOURCHEVIF

Et je sais la pratiquer ! Voulez-vous nous faire l'amitié de manger la soupe avec nous ?

LAMBERT

La soupe ?

FOURCHEVIF

Non, de dîner avec nous.

Indiquant le fond, à gauche.

Voici votre chambre ; il y a un carreau en papier, mais on attend le vitrier...

À part.

Depuis trois ans.

LAMBERT, regardant les portraits d'ancêtres

Les voilà, ces nobles têtes !

FOURCHEVIF

Nos ancêtres, j'ai l'intention de les faire revernir.

LAMBERT

Me pardonneront-ils le compromis que je viens de faire avec vous ?

FOURCHEVIF

Ah ! Qu'est-ce que ça leur fait ?

LAMBERT

Voici Hugues-Adalbert_de_Fourchevif, il a été aux croisades.

FOURCHEVIF

Ah ! il a été...

À part.

Ça fera plaisir à ma femme.

Haut.

Il est bien noir ! C'est le climat.

LAMBERT, regardant un panneau du mur, derrière le bureau, et riant

Ah ! Ah ! Je le reconnais, c'est bien ça.

FOURCHEVIF

Quoi donc !

LAMBERT

Une histoire que m'a racontée souvent mon grand-père.

Frappant sur le panneau.

Il y a un bailli là-dedans.

FOURCHEVIF

Dans le mur ?

LAMBERT, s'asseyant sur un canapé

Oui, il est là depuis 1623. Il avait osé lever les yeux sur la femme de Raoul, 16ème baron de Fourchevif. Raoul revenait de la chasse... Le bailli effrayé se jette dans un placard... éternue... Et aussitôt Raoul fait murer le placard.

FOURCHEVIF

Ah ! Mon_Dieu ! Parce qu'il avait éternué !

LAMBERT

Le lendemain on découvrit que les soupçons de Raoul n'étaient pas fondés.

FOURCHEVIF

Eh bien ! Alors, le bailli ?...

LAMBERT, d'un air indifférent

Oh ! ON le laissa là pour ne pas gâter là boiserie... Nous avions droit de haute justice.

FOURCHEVIF, à part

Elle est jolie sa haute justice.

LAMBERT

Ces souvenirs sont, pour moi pleins de charme !

Se levant.

Vous m'avez dit que ma chambre était là ?

FOURCHEVIF

Oui... Vous prendrez gardé aux fauteuils, il y en a un de cassé ; on attend le tapissier.

À part.

Il doit venir avec le vitrier.

LAMBERT

À bientôt.

À part.

Je m'amuse, moi, ici.

Il entre à gauche au fond.

SCÈNE VIII. Fourchevif, puis La Baronne.

FOURCHEVIF, seul

Un bailli muré, c'est horrible !

Montrant la table qui est près du panneau.

Dire que j'écrivais là tous les jours !

Prenant la table et l'éloignant du mur.

Jamais je ne pourrais écrire mes quittances si près du bailli.

LA BARONNE, paraissant au fond, suivie de Tronquoy qui porte du linge

Dépêchez-vous, dites qu'on étende, je vais avec vous.

Tronquoy traverse au fond.

FOURCHEVIF, arrêtant la baronne

Non, reste, j'ai à te parler.

LA BARONNE

Quelle figure bouleversée !

FOURCHEVIF

Si tu savais ! Il est ici... Je l'ai vu...

LA BARONNE

Qui ça ?

FOURCHEVIF

Le dernier des Fourchevif, le vrai !

LA BARONNE

Ah ! Mon_Dieu ! Qu'est-ce que tu me dis-là ?

FOURCHEVIF

C'est un peintre.

LA BARONNE

Donne-lui un secours.

FOURCHEVIF

Ah ! Bien, oui ! Il est fier comme tous les nobles.

Avec rage.

Oh ! Les nobles !

LA BARONNE

Tais-toi donc, nous le sommes.

FOURCHEVIF, se calmant

Ah ! C'est juste. Il voulait reprendre son nom.

LA BARONNE

Jamais ! D'abord, qui nous prouve que c'est un Fourchevif ?

FOURCHEVIF

Oh ! Il n'y a pas à en douter... Il m'a raconté des particularités... Tu ne sais pas ?

Indiquant le panneau.

Il y a un bailli là...

LA BARONNE

Un bailli ?

FOURCHEVIF

Depuis 1623, parce qu'il avait éternué !... Mais j'ai arrangé l'affaire... Il nous laisse son nom... À la condition que nous le ferons briller... que nous serons grands seigneurs !... Comme si c'était difficile !... Et il va passer quelques jours avec nous... pour nous essayer...

LA BARONNE

Comment ! Nous essayer ?

FOURCHEVIF

Oui, et s'il trouve que nous ne sommes pas assez gentilshommes... Le pacte est rompu !... Il faut l'éblouir !... Il faut être splendides ! Voyons ! Qu'est-ce que nous pourrions faire ? As-tu un bon dîner ?

LA BARONNE

J'ai un lièvre.

FOURCHEVIF

Fais-nous servir le gros melon.

LA BARONNE

Je le gardais pour dimanche...

FOURCHEVIF

Ça ne fait rien !... Tu as là un petit bonnet du matin... C'est bien simple... Il te faudrait une toque... avec des plumes !

LA BARONNE

Attends !... Mon bonnet de soirée ! Je l'avais hier pour aller prendre le thé chez le comte_de_la_Brossinière... Il est resté là...

Elle prend un bonnet à fleurs dans un carton et le met.

Mais toi ?... Tu ne vas pas rester avec ton paletot de la_Belle_Jardinière.

FOURCHEVIF

C'est juste !... Je vais mettre mon habit noir !...

Il le prend sur son fauteuil et le met.

LA BARONNE

Et ton pantalon relevé...

FOURCHEVIF

À cause de la rosée...

Rabaissant son pantalon.

Tu as raison... Soyons gentilhomme !...

SCÈNE IX. Les Mêmes, Lambert, puis Tronquoy.

LAMBERT, sort de sa chambre ; il a ôté sa blouse et porte un paletot élégant

Monsieur le baron...

FOURCHEVIF, à sa femme

C'est lui !

À part.

Tiens ! Il s'est habillé aussi.

Haut. Présentant Lambert à sa femme.

Baronne... Permettez moi de vous présenter monsieur Etienne Lambert... un peintre très distingué... dont nous avons vu si souvent le nom dans le livret du muséum.

LAMBERT

Ah baron !

Saluant.

Madame...

FOURCHEVIF

Il a bien voulu faire à notre rocher l'honneur de le dessiner... et à nous le plaisir de passer quelques jours au château...

À part.

Je soigne mon style !

LA BARONNE

Soyez le bienvenu, monsieur... notre maison a toujours été ouverte aux artistes.

FOURCHEVIF

C'est vrai !

Feignant l'enthousiasme.

Oh ! Les artistes !

LA BARONNE

Et il me serait particulièrement agréable que vous considérassiez cette demeure comme la vôtre.

FOURCHEVIF, à part

Considérassiez ! Elle soigne aussi son style.

LAMBERT

Vous me voyez confus d'un tel accueil, Madame_la_Baronne... Je le dois moins à mon mérite qu'à vos grandes habitudes d'hospitalité !...

LA BARONNE, saluant

Monsieur...

LAMBERT, Saluant

Madame...

À part.

Elle a un bon bonnet !

FOURCHEVIF, à part

Jusqu'à présent, ça marché très bien !

LAMBERT

Dites donc, Baron ?

FOURCHEVIF

Mon ami.

LAMBERT

Qu'est-ce que c'est donc que ces linges qui se balancent désagréablement sur des cordes dans la cour d'honneur ?

LA BARONNE, à part

Ma lessive !

FOURCHEVIF

Voilà qui est fort ! Des linges dans la cour d'honneur !

À sa femme.

Savez-vous, baronne, ce que ça peut être ?

LA BARONNE

Je l'ignore... Je ne m'occupe pas de ces détails...

FOURCHEVIF

J'allais y faire mettre des orangers... Je les attends.

TRONQUOY entre, tenant à la main de grosses épingles en bois

Madame la baronne, il ne reste plus que ça d'épingles, je viens en chercher...

LA BARONNE, bas à Tronquoy

Tais-toi !

FOURCHEVIF, après lui avoir donné un coup de poing à la dérobée

Comment, faquin ! C'est toi qui te permets d'étendre dans la cour d'honneur...

TRONQUOY

Mais c'est madame qui m'a dit...

LA BARONNE

Moi ?

FOURCHEVIF, bas

Veux-tu te taire !

TRONQUOY, bas

Mais oui... Ce matin...

FOURCHEVIF, bas

Pas un mot... ou je te chasse !...

LA BARONNE

Impertinent !

LAMBERT, à part

Je crois que j'ai dérangé la lessive.

FOURCHEVIF, à Lambert

On n'a jamais vu une brute pareille !

LAMBERT

C'est votre valet de chambre...

FOURCHEVIF

Oui... c'est un de mes valets de chambre !

LAMBERT

Il est bien mal tenu.

FOURCHEVIF

Tiens ! Il n'a pas sa livrée ! C'est inouï !

Avec colère.

Tronquoy !

TRONQUOY

Monsieur !

FOURCHEVIF

Comment oses-tu te présenter ici avec cette loque sur le dos ?

LA BARONNE

C'est d'une inconvenance !...

TRONQUOY

Mais vous m'avez grondé ce matin parce que...

FOURCHEVIF

Tu ne dois jamais quitter ta livrée ! Jamais !

LA BARONNE

Jamais !

TRONQUOY, étonné

Ah bah !

Enchanté.

Ça me va... Je vais la remettre... Ah ! J'oubliais... Le jardinier va partir... Quel prix voulez-vous vendre vos pêches ?

FOURCHEVIF, toussant pour le faire taire

Hum ! hum !

LA BARONNE, à part

L'imbécile !

LAMBERT

Comment ! Vous vendez vos pêches ?

FOURCHEVIF

Moi ?

LA BARONNE

Par exemple !

TRONQUOY

Celles qui ne sont pas attaquées !

FOURCHEVIF, bas à Tronquoy

Veux-tu te taire !

Haut.

Vendre mes pêches ! Me faire fruitier !

LA BARONNE

Voilà qui serait bouffon !

FOURCHEVIF

Cet idiot comprend tout de travers... Je fais emballer des pêches pour un ami... pour le préfet !... Et il va les envoyer au marché sous mon nom !... Avec des brutes pareilles, il faudrait être partout ! Que je t'y reprenne !

LAMBERT

Oui... Il vous faudrait un intendant !

FOURCHEVIF

Voilà ! Il me faudrait un intendant ! Nous en causions encore ce matin avec la baronne.

À Lambert.

Vous ne connaîtriez pas quelqu'un ?

LAMBERT

Si, j'ai peut-être votre affaire.

FOURCHEVIF, à part

Ah ! Diable ! J'ai eu tort de lui demander ça.

Haut.

Nous en reparlerons... Baronne, veuillez donner des ordres pour qu'on débarrasse la cour d'honneur.

LA BARONNE

Soyez tranquille...

Saluant Lambert.

Monsieur...

Elle sort par le fond.

FOURCHEVIF, à Tronquoy

Va mettre ta livrée, maroufle !

À part.

Maroufle est grand seigneur !

Tronquoy sort.

Quant à moi... Je vais parler à ce jardinier qui vend mes pêches !

À part.

Je vais lui dire de ratisser le parc !

Haut.

Vous permettez ?... À bientôt !

Il sort par le fond à droite.

SCÈNE X. Lambert, puis Rouquérolle.

LAMBERT, seul

Ça fait sa lessive, ça vend des pêches et ça veut porter le nom de Fourchevif !

ROUQUÉROLLE, paraît au fond, costume de velours, cheveux très longs

Eh bien ! Tu ne viens pas ?

LAMBERT

Rouquérolle !

ROUQUÉROLLE

Voilà une heure que je t'attends à l'auberge. L'omelette est cuite... et recuite !

LAMBERT

Tu arrives à propos... J'ai une communication à te faire !

ROUQUÉROLLE

À moi ?

LAMBERT

Mon ami... Voilà douze ans que je fais une remarque pénible !... C'est que tu n'as aucune espèce de talent.

ROUQUÉROLLE

Hein ?

LAMBERT

Tu crois faire de la peinture, tu ne fais que des épinards.

ROUQUÉROLLE

C'est vrai, je vois vert.... J'ai le malheur de voir vert !

LAMBERT

Donc, tu n'as d'autre avenir que de peindre des enseignes pour les nourrisseurs... des pelouses vertes... avec des vaches... de même couleur !

ROUQUÉROLLE

Ah ! Lambert ! Tu n'es pas gentil !

LAMBERT

Attends ! Mais ; comme tu es un brave garçon que j'aime... J'ai songé à ton avenir, je t'ai trouvé une place !

ROUQUÉROLLE

Dans les chemins de fer ?

LAMBERT

Non... Je connais un grand seigneur qui a besoin d'un intendant.

ROUQUÉROLLE

Tiens !

LAMBERT

Il lui faut un homme qui ait le sentiment des arts, le goût des belles choses.

Voyant Rouquérolle tirer sa pipe.

Cache ta pipe !... Un homme enfin qui sache le diriger dans l'emploi de sa fortune... et j'ai pensé à toi !

ROUQUÉROLLE

Intendant !... C'est une drôle d'idée... Qu'est-ce qu'il y a à faire ?

LAMBERT

Rien du tout !

ROUQUÉROLLE

Et on gagne ?...

LAMBERT

Deux mille quatre cent francs environ...

ROUQUÉROLLE

C'est peu... Enfin !...

SCÈNE XI. Les mêmes, Fourchevif.

FOURCHEVIF, à la cantonnade

Ratissez partout !... Je ne veux pas voir une feuille à terre.

LAMBERT, bas à Rouquérolle

Le Baron ! Je vais te présenter... De la tenue, montre ton linge !

Se ravisant en regardant la chemise de Rouquérolle.

Non, boutonne, ton paletot !

FOURCHEVIF, à Lambert

Je vous demande pardon de vous avoir laissé.

LAMBERT, présentant Rouquérolle

Baron... Voici la personne dont je vous ai parlé.

FOURCHEVIF, saluant Rouquérolle

Monsieur...

À Lambert.

Quelle personne ?

LAMBERT

L'intendant !

FOURCHEVIF

Ah oui ! Nous avions parlé... Vaguement !

LAMBERT

Je me suis permis de l'arrêter en votre nom...

FOURCHEVIF

Comment, déjà !

LAMBERT

Nous sommes convenus de tout absolument.

ROUQUÉROLLE

Oui, Baron, de tout !

FOURCHEVIF

Ah ! C'est différent, du moment que...

ROUQUÉROLLE, à part

Il a une bonne tête, le patron !

Il remonte et regarde les portraits au fond.

FOURCHEVIF, bas, à Lambert

Dites-moi, il a les cheveux bien longs ?

LAMBERT, bas

Il les fera couper.

FOURCHEVIF, bas

Est-il honnête ?

LAMBERT, bas

Je n'en sais rien... Vous savez, les intendants ! Mais c'est un homme qui a les connaissances les plus variées et les plus étendues.

FOURCHEVIF

Oui, mais...

LAMBERT

Il connaît la peinture, l'architecture, l'agriculture... Faites-le causer, vous en serez étonné... Moi, je vais revoir les arbres qui ont ombragé ma jeunesse.

À part.

Et croquer mon rocher.

Haut.

Faites-le causer.

Il sort par le fond.

SCÈNE XII. Rouquérolle, Fourchevif.

FOURCHEVIF, à part

Il me fourre un intendant ! Je n'en ai pas besoin.

Regardant Rouquérolle.

Il a une franche figure de coquin !

ROUQUÉROLLE, qui a examiné les portraits

Vous avez de jolis bonhommes là.

FOURCHEVIF

Comment ! Des bonhommes !... Ce sont mes ancêtres...

ROUQUÉROLLE

En voilà un qui a poussé au noir.

FOURCHEVIF

C'est Hugues-Adalbert de Fourchevif... Il a été aux croisades... dit-on !

ROUQUÉROLLE

C'est peint dans la manière de Ribéra.

FOURCHEVIF

Ribéra.

José de Ribéra, peintre de la première moitié du XVIIème siècle. Il a peint des oeuvres peu lumineuses jusqu'en 1635 puis a produit des oeuvres plus lumineuses.

ROUQUÉROLLE

Un Espagnol qui voyait noir... Moi, je vois vert... J'ai le malheur de voir vert !... Monsieur_le_Baron ne fume pas ?

FOURCHEVIF

Non... Je vous serai même obligé... Le tabac incommode la baronne et moi-même... Mais il faut que je vous mette au courant de mes affaires.

ROUQUÉROLLE

Volontiers...

FOURCHEVIF, qui a tiré un papier de sa poche

Voici un petit projet de bail sur lequel je ne serais pas fâché d'avoir votre avis...

Ils s'asseyent à la table.

ROUQUÉROLLE

Parlez...

À part.

Je donnerais tous les trésors de l'Asie pour fumer une pipe.

FOURCHEVIF

Il s'agit d'un bail à cheptel... Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que le bail à cheptel... Vous avez des connaissances pratiques.

Le Bail à cheptel est un bail rural français qui permet au propriétaire et au preneur de partagé par moitié les gains et les pertes sur le troupeau qui est confié au preneur.

ROUQUÉROLLE

Dites toujours !

FOURCHEVIF

Nous avons le cheptel simple... Le cheptel à moitié et le cheptel de fer.

ROUQUÉROLLE

C'est le plus solide.

FOURCHEVIF

Non... moi, je préfère le cheptel à moitié.

ROUQUÉROLLE

Chacun son idée. Monsieur le baron ne fume pas ?

FOURCHEVIF

Mais non !

À part.

Quel drôle d'intendant !

Haut.

Il est bon de vous dire que j'ai quatorze cents têtes de moutons.

ROUQUÉROLLE, étonné

Quatorze cents !

À part.

Qu'est-ce qu'il peut faire de toutes ces têtes-là ?

FOURCHEVIF

Quand je dis quatorze cents... Mon fermier est à la moitié.

ROUQUÉROLLE

Alors, reste à quatorze cents demi-têtes... C'est déjà bien gentil !

FOURCHEVIF

Voici l'article 14, sur lequel j'appelle toute votre attention.

ROUQUÉROLLE

Allez !...

FOURCHEVIF, après avoir mis ses lunettes

« Le preneur sera tenu de garder ledit cheptel par lui et ses gens ; il devra justifier de toutes les morts naturelles par le rapport des peaux... »

ROUQUÉROLLE

Le rapport des peaux ?

FOURCHEVIF

Oui... Ainsi, quand un mouton mourra, il sera tenu de montrer sa peau.

ROUQUÉROLLE

Le mouton ?

FOURCHEVIF

Non, le fermier.

ROUQUÉROLLE

La peau du fermier ?

FOURCHEVIF

Non, la peau du mouton.

ROUQUÉROLLE

La peau de la tête ?

FOURCHEVIF

Eh non ! Toute la peau !

À part.

Il est stupide !

Haut, reprenant sa lecture.

« Tous ravissements de loups, et autres morts violentes se justifieront comme faire se pourra. »

ROUQUÉROLLE

Tiens ! Vous avez des loups ?

FOURCHEVIF

Ne m'en parlez pas ! L'hiver dernier ils ont mangé seize moutons.

ROUQUÉROLLE

Bravo ! C'est splendide !

FOURCHEVIF

Qu'est-ce qui est splendide ?

ROUQUÉROLLE

Vos loups !... Ça devient très rare ! En Angleterre, on les achète... Nous les chasserons... Chasser le loup, c'est un de mes rêves ! Il nous faudra des chevaux, une meute, des piqueurs.

FOURCHEVIF

Permettez...

ROUQUÉROLLE

Je me charge de vous trouver tout cela, soyez tranquille ! Nous nous arrangerons une vie de Polichinelle !

Il lui frappe sur l'épaule.

FOURCHEVIF, se levant impatienté

Une vie de Polichinelle !

ROUQUÉROLLE, se levant

Par exemple, votre mobilier est triste... Eh ! Qu'il est vilain !

FOURCHEVIF

Comment !... C'est de l'acajou... verni !...

ROUQUÉROLLE

Précisément ; il vous faut du vieux chêne ; des bahuts, des tables, des fauteuils de style, des chenets en fer dé l'ëpoque.

FOURCHEVIF

Pourquoi pas en or ?

ROUQUÉROLLE

Ah ! Dame ! Quand on est baron, quand on a des papas qui ont été aux croisades, on ne se meuble pas comme un passementier !

FOURCHEVIF, à part

Ah ! Mais il m'ennuie, celui-là !

ROUQUÉROLLE

Dites donc, Baron, une confidence.

FOURCHEVIF

Quoi encore ?

ROUQUÉROLLE

Je n'ai pas déjeuné.

Mettant la main sur son estomac.

Ça fait cri, cri !

FOURCHEVIF

Ah ! VouS n'avez pas... C'est bien ; je vais voir à l'office.

À part.

Je crois qu'il reste de la dinde.

Haut.

Tenez, en attendant, faites mes quittances de loyer...

ROUQUÉROLLE

Moi ?

FOURCHEVIF, prenant un papier sur la table

Voici la liste de mes locataires... avec les sommes à toucher... Vous n'aurez qu'à copier.

ROUQUÉROLLE

Franchement, je n'aime pas beaucoup ce travail-là.

FOURCHEVIF

En vérité !

À part.

Dès que l'autre sera parti, en voilà un que je flanquerai à la porte.

Il entre à droite, au fond.

SCÈNE XIII.

ROUQUÉROLLE, seul, se mettant à table

C'est vrai... faire des quittances pour des locataires qui seront obligés de les payer un jour ou l'autre... Ça me rend mélancolique !

Lisant un papier.

Liste des locataires de Monsieur_le_Baron_de_Fourchevif.

Parlé.

Fourchevif ! C'est mon propriétaire !...

Se levant.

Je lui dois trois termes ! Voilà une rencontre !... Tiens, mon nom ! Il y a une note à côté.

Lisant.

« Donner congé au petit barbouilleur. »

Parlé.

Il faut que je me donne congé ! Bah ! Ça m'est égal, j'ai un autre logement chez lui !

Apercevant le tableau commencé par Adèle.

Tiens ! On peint ici !

Examinant le tableau.

Peinture de demoiselle... pour la fête à papa !

SCÈNE XIV. Rouquérolle, Adèle, puis Fourchevif.

ADÈLE, entrant et apercevant Rouquérolle

Quel est ce monsieur qui regarde mon tableau ?

ROUQUÉROLLE

Ah ! Pardon, Mademoiselle, je suis le nouvel intendant.

ADÈLE

Comment ! Papa a pris un intendant !... Pourquoi faire ?

ROUQUÉROLLE

Mais... pour ne rien faire.

ADÈLE, riant

Ah ! Ah ! C'est de la franchise... Vous êtes amateur de peinture ?

ROUQUÉROLLE

Mieux que ça.

ADÈLE

Artiste, peut-être ?

ROUQUÉROLLE

Je me le suis laissé dire.

ADÈLE, allant au chevalet

Ah ! Quel bonheur ! Donnez-moi des conseils, monsieur, et surtout soyez franc !

ROUQUÉROLLE, à part

Elle est gentille !

Haut.

Franchement, c'est mou, c'est poncif, palette de famille ; ça manque de flou.

ADÈLE

De flou ?

ROUQUÉROLLE

Tenez ! Voilà un camellia qui ressemble à un coquelicot... Vous voyez coquelicot... Moi, je vois vert !

ADÈLE

Il faut convenir que vous n'êtes pas complimenteur.

ROUQUÉROLLE

Ah ! Dame Vous avez encore à piocher !

Lui donnant un pinceau.

Tenez ! Fourrez-moi des glacis là-dedans... et empâtez vos premiers plans ! Empâtez, ferme !

ADÈLE, travaillant

Ce n'est pas ma faute... je n'ai jamais eu de conseils...

ROUQUÉROLLE, à part

Elle est très gentille !... Ça ferait une jolie petite femme pour Lambert !

Haut.

Aimez-vous les artistes ?

Il s'assied près du chevalet.

ADÈLE

Oh ! Oui, beaucoup !

ROUQUÉROLLE

Vous êtes dans le vrai... N'épousez jamais un bourgeois... C'est aplatissant ! Empâtez ! Empâtez !

ADÈLE

Encore ?

ROUQUÉROLLE

Toujours ! Épouseriez-vous un artiste ?

ADÈLE

Dame !

À part.

Mon père lui a parlé de Monsieur Jules !

ROUQUÉROLLE

J'en connais un... un vrai qui n'est pas loin d'ici.

ADÈLE, baissant les yeux

Je crois savoir qui...

ROUQUÉROLLE, à part

Ça y est !... Elle a vu Lambert !... Le flibustier ! Il faut que je touche un mot de ce mariage-là au baron.*

À Adèle.

Empâtez ! Empâtez !

Se levant, à part.

Lambert m'a trouvé une place, je lui trouve une femme... Manche à !

FOURCHEVIF, entrant

Votre déjeuner est prêt.

À part.

Il restait de la dinde.

ROUQUÉROLLE

Baron, écoutez-moi...

À part.

Je ne peux pas lui parler de ça devant la petite.

Bas à Fourchevif.

J'ai une communication à vous faire... Attendez-moi !

Il sort par le fond, à droite.

SCÈNE XV. Adèle, Fourchevif, puis Lambert.

FOURCHEVIF

Attendez-moi ! Je ne suis pas à ses ordres !...

À Adèle.

Encore à tes pinceaux ! Ne te dérange pas, continue.

À part.

Si l'autre pouvait la voir... Ça le flatterait !

Lambert paraît au fond.

Justement le voici !

À Lambert.

Mon cher ami... Je vous présente ma fille... Une artiste en herbe... Voyez.

LAMBERT

Mademoiselle.

Regardant le tableau.

Vous voulez dire en fleurs...

FOURCHEVIF

Ah ! Très joli !

À Lambert.

Eh bien ! Comment trouvez-vous ça ?

LAMBERT

Mademoiselle me permet-elle d'être sévère ?

FOURCHEVIF

Oh ! Féroce !

LAMBERT

Ceci est trop empâté, beaucoup trop !

ADÈLE, étonnée

Ah !

FOURCHEVIF

Oui, ça use trop de couleurs, ça n'a pas de bon sens !

ADÈLE

Mais, papa...

FOURCHEVIF

Monsieur te dit de ne pas empâter. N'empâte pas, voilà tout ! Ce sera bien mieux en n'empâtant pas tant.

ADÈLE, à part

Ma foi ! Je ne sais plus lequel écouler !

Saluant Lambert.

Monsieur...

LAMBERT, saluant

Mademoiselle...

Adèle sort du fond.

SCÈNE XVI. Fourchevif, Lambert, puis Tronquoy.

FOURCHEVIF

Eh bien ! Vous venez de faire votre promenade dans le parc ?

LAMBERT

Oui.

FOURCHEVIF

J'espère que c'est... ratissé...

LAMBERT

Je suis arrivé juste à temps pour empêcher un sacrilège.

FOURCHEVIF

Quoi donc ?

LAMBERT

Des hommes armés de cognées allaient abattre les grands arbres de la futaie.

FOURCHEVIF

Ah oui !... Ils sont vendus !

LAMBERT

Non, vous ne pouvez pas vendre ces arbres-là !

FOURCHEVIF

Pourquoi ?

LAMBERT

C'est là que Aame_Aloyse rencontra pour la première fois Gontran_de_Fourchevif, le chef de notre famille...

FOURCHEVIF

Ça... ça m'est bien égal.

LAMBERT

Ce sont des arbres historiques... Et ceux-là on ne les coupe jamais !

FOURCHEVIF

Mais mon marchand de bois...

LAMBERT

Je viens d'arrêter les travaux...

FOURCHEVIF

Cependant...

LAMBERT

Il le faut !

FOURCHEVIF

Bien ! Bien !

LAMBERT, à part

J'en ai commencé une étude, ça me permettra de la finir !

FOURCHEVIF, à part

Il est un peu exigeant !

LAMBERT

J'ai encore à vous parler de notre mausolée... Il est dans un état déplorable... Il croule...

FOURCHEVIF

Des ruines dans le feuillage, ça fait très bien.

LAMBERT

Il faudra le faire reconstruire...

FOURCHEVIF

Oui, mon ami...

À part.

Quelques mille dé briqués !...

LAMBERT

En marbre...

FOURCHEVIF

Ah !

LAMBERT

Je vous en ferai le dessin... Deux lions pleurant sur une urne.

FOURCHEVIF, à part

Avec ça que c'est bon marché des lions qui pleurent sur des urnes !

Haut.

Mon ami, permettez-moi une observation... Des lions qui pleurent... Ça me semble un peu... Moi je crois que deux chiens... deux gros chiens en porcelaine...

LAMBERT

Non ! Non !... Deux lions en marbre.

FOURCHEVIF, à part

Ah ! Mais il devient très ennuyeux !

Tronquoy entremit a remis sa livrée etporteune lettre sur un plat d'argent.

TRONQUOY, solennellement

C'est une lettre de la part de Monsieur_le_Comte_de_la_Brossinière...

FOURCHEVIF, regardant le plat avec étonnement, et bas à Tronquoy

Tiens, pourquoi ce plat ?

TRONQUOY, bas

C'est par ordre de Madame_la_Baronne.

FOURCHEVIF, bas

C'est bien... Mais ne laisse pas traîner mon argenterie.

Tronquoy sort.

FOURCHEVIF, à part

A-t-on jamais vu mettre des lettres sur le plat !

Haut à Lambert.

Le Comte_de_la_Brossinîere est un voisin... Un de mes électeurs les plus influents.

LAMBERT, regardant le cachet de la lettre

Oh ! Oh ! Voici qui est grave !

FOURCHEVIF

Quoi donc ?

LAMBERT

Regardez ce cachet... Trois lions de gueules accostés de six merlettes engrelées de sable.

FOURCHEVIF

Eh bien ?

LAMBERT

Mais ce sont vos armes ! C'est l'écusson des Fourchevif ! Monsieur_de_la_Brossinière a usurpé votre blason !

FOURCHEVIF, tranquillement

Tiens ! Tiens ! Tiens !

LAMBERT

Et vous ne frémissez pas ? Vous ne bondissez pas ?

FOURCHEVIF

Oh ! Pour des merlettes... Entre voisins.

LAMBERT, allant à la table

Nous allons répondre à ce petit, monsieur... Écrivez.

FOURCHEVIF

Moi ?

LAMBERT

Oui... mettez-vous là.

FOURCHEVIF, s'asseyant à la table

De la modération, je vous en prie... C'est un de mes électeurs les plus...

LAMBERT, dictant

« Monsieur le comte... Vous avez pris mes merlettes... Grattez-les ! »

FOURCHEVIF, écrivant

Grattez-les ! C'est bien raide !

LAMBERT

Signez !

FOURCHEVIF

C'est égal... Elle est un peu sèche, ma... votre lettre.

LAMBERT, mettant la lettre sous enveloppe

Je l'espère bien !... Vous voilà probablement avec une affaire sur les bras, mais l'honneur est sauf !

FOURCHEVIF

Une affaire ? Quelle affaire ?

LAMBERT

Ces petits nobliaux sont susceptibles... Je les connais... Il est présumable que Monsieur_de_la_Brossinière ne grattera pas... et qu'il vous enverra ses témoins.

FOURCHEVIF, se levant

Un duel ! Mais je ne me bats pas, moi !

LAMBERT

Vous y serez forcé !... Il vous insultera !

FOURCHEVIF

S'il m'insulte, je déposerai ma plainte entre les mains du procureur impérial !

LAMBERT

Un procès ! Quand vous avez une épée !

FOURCHEVIF

Une épée ! Où diable voyez-vous une épée ?

LAMBERT

Celle des Fourchevif !

FOURCHEVIF

Je n'ai pas acheté meublé !

LAMBERT

Vous vous battrez !

FOURCHEVIF

Je ne me battrai pas ! ! ! Plutôt mourir ! ! !

LAMBERT, froidement

Soit, monsieur... mais vous trouverez bon que je reprenne un nom que vous ne savez pas porter.

FOURCHEVIF

Un instant, mon ami !

LAMBERT, froidement

Cette lettre à son adresse, ou je reprends mon nom. Je vous salue...

À part, riant.

Pauvre bonhomme !

Il entre dans la chambre à gauche.

FOURCHEVIF, seul

S'il croit que j'ai envie de me faire embrocher pour ces merlettes !

SCÈNE XVII. La Baronne, Fourchevif.

LA BARONNE, entrant

J'ai entendu des cris... Qu'y a-t-il ?

FOURCHEVIF

Il est enragé ! Il veut que je me batte en duel.

LA BARONNE

Un duel ! Ah !

FOURCHEVIF, l'assistant

Mais ne t'effraye donc pas... Il n'y a pas de danger ! Je ne me battrai pas !

LA BARONNE

Tu me le jures, n'est-ce pas ?

FOURCHEVIF

Oui ! Je te le jure sur... sur la tête de mes ancêtres !...

Se reprenant.

De ses ancêtres !

LA BARONNE

Oh ! Merci !... C'est bien, ce que tu fais là !

FOURCHEVIF

Oui, mais nous sommes perdus !

LA BARONNE

Comment !

FOURCHEVIF

Si je ne me bats pas !... Et je l'ai juré !... Il reprend son nom !

LA BARONNE

Ah ! Mon_Dieu !

FOURCHEVIF

Et il faut redevenir Potard !

LA BARONNE

Jamais !... Jamais !

Ils s'asseyent à la table.

SCÈNE XVIII. Les mêmes, Rouquérolle, puis Adèle.

ROUQUÉROLLE, entrant, à part

Ah ! J'ai bien déjeuné ! Il a de bon petit vin, le baron !

FOURCHEVIF, à part

Tiens ! C'est mon intendant !... Si je lui donnais son compte ?

ROUQUÉROLLE, à part

La famille est assemblée... C'est le moment de faire la demande...

Il met ses gants.

FOURCHEVIF, à part

Je lui payerai ses huit jours.

ROUQUÉROLLE, à part

C'est drôle ! Je suis étourdi.

Haut.

Baron... et vous, baronne... Justement préoccupé du bonheur de votre famille... Je viens remplir une mission... Que dis-je ? Un devoir !

FOURCHEVIF ET LA BARONNE

Quoi donc ?

ROUQUÉROLLE

Vous connaissez Lambert... Il est bon, doux, timide, instruit... Enfin c'est un artiste... et un artiste qui vend.

FOURCHEVIF

Eh bien !

ROUQUÉROLLE

J'ai l'honneur de vous demander, en son nom, la main de votre charmante fille...

FOURCHEVIF ET LA BARONNE

Hein ?

ROUQUÉROLLE

Je n'ajouterai qu'un mot : Les enfants s'aiment !

FOURCHEVIF, vivement

C'est faux ! Ma fille...

ROUQUÉROLLE, dignement

On attend la réponse !

Il s'assied près du chevalet.

FOURCHEVIF, indigné

Marier ma fille à un barbouilleur !

LA BARONNE, bas, vivement

Taisez-vous !

FOURCHEVIF

Quoi !

LA BARONNE

Ce mariage peut nous sauver !

FOURCHEVIF

Comment ?

LA BARONNE

Avec lui le nom entre dans la famille.

FOURCHEVIF

Et nous pouvons nous en servir tous... Elle a raison !

LA BARONNE

D'ailleurs, il est fort bien, ce jeune homme, et c'est un vrai noble !

FOURCHEVIF, se levant

Oui, mais il n'a pas le sou !

Adèle paraît.

Ma fille !...

À Rouquérolle.

Laissez-nous l'interroger.

ROUQUÉROLLE

Ça marche ! Je vais prendre mon café.

Il rentre à droite au fond.

SCÈNE XIX. Adèle, Fourchevif, La Baronne.

FOURCHEVIF, bas à sa femme

Commence... Je te soutiendrai.

LA BARONNE, de même

Non, toi !

FOURCHEVIF, se rasseyant

Adèle... Ma chère enfant !

ADÈLE

Quoi, papa ?

FOURCHEVIF

Nous t'avons parlé ce matin de Monsieur_Jules.

ADÈLE

Oh ! C'est un excellent jeune homme !

FOURCHEVIF

Oui... Sans doute... C'est que ta mère a pensé...

LA BARONNE

Non... Ton père.

FOURCHEVIF

Enfin, nous avons pensé tous les deux... que Monsieur_Julës... n'est peut-être pas le mari qui te convient...

ADÈLE, vivement

Ah ! Par exemple ! Qu'avez-vous à lui reprocher ?

FOURCHEVIF

Rien... mais ta mère... aurait un autre parti à te proposer.

ADÈLE

Comment ?

LA BARONNE

C'est-à-dire... Ton père.

À part.

Il me met toujours en avant.

FOURCHEVIF

Enfin, nous avons tous les deux un autre parti à te proposer... Un jeune homme d'une grande naissance... et qui peint bien mieux que Monsieur_Jules.

ADÈLE

Oh ! C'est impossible !

FOURCHEVIF

Enfin, tu l'as vu... C'est ce jeune homme qui était là tout à l'heure... et qui trouve que tu empâtes trop.

ADÈLE

Mais je ne le connais pas ! Je ne l'aime pas !

FOURCHEVIF

Mais Monsieur Jules non plus ?

ADÈLE, naïvement

Ah ! Si, papa !

FOURCHEVIF et LA BARONNE, se levant

Comment !

ADÈLE

Ce n'est pas ma faute... C'est venu sans que j'y prenne garde... En peignant des camellias.

FOURCHEVIF, à part

Allons ! Nous voilà bien !

Haut.

Voyons... Sois raisonnable !... Il y va de notre repos... de notre bonheur !

LA BARONNE

De notre honneur même !

ADÈLE

Ah ! Mon_Dieu !

FOURCHEVIF

Jamais-nous ne te contraindrons... mais si tu nous aimes... si tu veux qu'on nous estime.... tu épouseras celui que nous te proposons.

ADÈLE

Je vous obéirai, mon père, mais je serai malheureuse...

LA BARONNE

Adèle !

FOURCHEVIF

Ne dis pas ça !

ADÈLE

Oh ! Je le sens bien... Je n'aimerai jamais mon mari... jamais ! Jamais !... Je n'aimerai que monsieur Jules... toujours, toujours !... Mais je saurai me sacrifier avec courage... avec calme...

Éclatant en sanglots.

Oh ! Que je suis malheureuse !

FOURCHEVIF, pleurant

Et moi donc !

LA BARONNE, sanglotant

Et moi !

FOURCHEVIF, de même

N'avoir qu'une fille...

LA BARONNE, de même

Qu'on adore !...

FOURCHEVIF

Pour laquelle... On se jetterait, dans le feu, et...

Tout_à_coup.

Nous sommes des lâches ! Des sans-coeurs, des orgueilleux !...

LA BARONNE, sanglotant

Oui ! Sacrifier notre fille !

FOURCHEVIF

Eh bien ! Non !... Au diable les Fourchevif !

À Adèle.

Tu épouseras Jules !

LA BARONNE

Tu l'épouseras.

ADÈLE, se jetant dans ses bras

Ah ! Maman !

FOURCHEVIF

Et quant à ce monsieur... Nous allons voir !

SCÈNE XX. Les mêmes, Lambert, puis Rouquérolle, puis Tronquoy.

LAMBERT, sort de sa chambre ; il a repris son costume de peintre

Monsieur_le_Baron, votre réponse ?

FOURCHEVIF

Ma réponse, la voici : Monsieur, je m'appelle Potard, marchand de porcelaines, rue de Paradis-Poissonnière, 22 fait l'exportation !...

ADÈLE e£ LA BARONNE

Hein ?

FOURCHEVIF

Voici Madame_Potard et Mademoiselle_Potard ! Je reprends mon nom... Gardez le vôtre !

LAMBERT

À la bonne heure ! Voilà où je voulais vous amener !

FOURCHEVIF

Quant à ma fille...

Avec énergie.

Vous ne l'aurez pas. Vous ne l'aurez pas !

ROUQUÉROLLE, qui vient d'entrer

Hein ?

LAMBERT

Pardon... Mais je ne vous l'ai jamais demandée.

TOUS

Comment ?

ROUQUÉROLLE, bas à Lambert

Non, c'est moi.

LAMBERT, passant devant Fourchevif

Vous êtes charmante, Mademoiselle... Mais rassurez-vous, je ne songe pas à me marier.

FOURCHEVIF

Ah çà ! qu'est-ce que vous m'avez donc chanté, vous, mon intendant ?

ROUQUÉROLLE

J'ai vu vert, que voulez-vous !

LAMBERT

Puisque vous reprenez votre nom, permettez-moi de reprendre aussi le mien... Je ne suis nullement baron... et encore moins Fourchevif.

TOUS

Ah bah !

LAMBERT

Etienne Lambert, paysagiste... et bourgeois... comme vous.

FOURCHEVIF

Ah çà ! le vrai ?... Le vrai Fourchevif ?

Avec joie.

Il est mort !

LAMBERT

Calmez votre douleur... Il se porte à merveille... C'est un de mes meilleurs amis.

FOURCHEVIF

Mais...

LAMBERT

Soyez tranquille, je ne lui dirai rien... J'ai simplement voulu vous prouver que chacun, noble et bourgeois, doit rester à sa place...

FOURCHEVIF

Vous avez raison.

À Rouquérolle.

Monsieur, enchanté d'avoir fait votre connaissance... Je vous donne votre compte.

ROUQUÉROLLE

Ah bah !

Tirant sa pipe, et bas à Lambert.

C'est égal, j'ai bien déjeuné ! Allumons-en une.

LAMBERT, bourrant sa pipe

Ça va !

Ils allument leur pipe. Potard et sa femme sont sur le devant.

FOURCHEVIF

Vois-tu, ma femme, la noblesse est une belle chose, mais il faut être, né là-dedans... Nous sommes bourgeois... Restons bourgeois !

LA BARONNE, poussant un soupir

Allons faire notre lessive !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica